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29.11.18

Dans mon grand loft avec vue sur la mer, j’ai accueilli récemment un artiste contemporain. Je lui ai dit, Bon, vous pouvez faire à peu près tout ce que vous voulez, la seule chose que je vous demande, évidemment, comme je ne suis pas le propriétaire du loft, c’est de ne rien dégrader, de ne rien casser, de ne rien faire qui ne puisse être défait, sinon, bon, je crois que vous pouvez faire ce que vous voulez, en cas de doute, demandez-moi. Et puis, je l’ai laissé errer dans le loft. Il arrive généralement en fin de matinée, vers 11 heures et repart vers 20 heures, 21 ou 22, ce qu’il fait le reste du temps, quand il n’est pas chez moi, je ne sais pas, je ne sais pas s’il fait des expositions, ou quoi, ça ne me regarde pas, ça ne m’intéresse pas vraiment non plus. Je l’ai trouvé en passant une petite annonce. Cherche artiste contemporain pour fonctionner à domicile comme quasi ermite ornemental post-moderne. Grand espace. Expérience. Contactez Jérôme Orsoni au 7663025754. Littéralement. C’est ce que j’ai écrit. Je ne suis pas peu fier de moi. Même si, franchement, en publiant l’annonce, j’étais persuadé que personne ne me répondrait. Ou alors, ce serait la personne idéale. Et ça a marché. Je n’ai pas demandé de références, de CV, rien de tout ça, non, parce que ce n’est pas vraiment ce qui m’intéresse. Je n’ai pas d’argent à proposer. L’art contemporain, ça ne me plaît même pas vraiment. Ce que j’aime, en revanche, c’est l’idée d’avoir ma propre version de l’ermite ornemental, chez moi, à demeure, quoi, et le voir quelquefois, pas tout le temps. Comme le loft est très grand, tomber sur lui, presque par hasard. Parfois, je le croise, il est là, au milieu d’une pièce, en train de manger des légumes crus tout en tournant en rond à la façon d’un chamane autour d’une photographie de Sylvia Plath ou de Patti Smith. Parfois, je l’entends hurler. Tout simplement. La première fois que je l’ai entendu hurler, j’ai sursauté. Je me suis mis à courir en direction de l’endroit d’où venait le bruit, mais je me suis arrêté en chemin. Ah mais oui, me suis-je dit en faisant mentalement les guillemets avec mes doigts, c’est « l’artiste », bien sûr. Il faudra quand même que je pense à lui demander de crier un peu moins fort. Les voisins, tout ça. Et qu’il ne blesse pas d’animaux non plus. J’ai oublié de préciser ça. Ne touchez pas aux animaux. Hier, toutefois, je me suis rendu compte que je n’avais plus pensé à lui depuis au moins une semaine. Le laps de temps durant lequel, je crois, je ne l’avais pas croisé. Il a fini par m’être si familier que, de temps en temps, j’oublie qu’il existe. Mais généralement il crie ou bien il dégage une odeur nauséabonde de sorte que son existence se rappelle toujours à moi. Où est-ce qu’il est passé ce con ? me suis-je demandé. C’est vrai que je ne devrais pas parler de lui comme ça, mais je ne pense pas à mal, enfin, je veux dire, je ne pense pas vraiment que ce soit un con ou quoi, même si quelquefois je m’interroge quant au sens de sa présence entre ces murs (est-ce que j’ai bien fait d’embaucher un artiste contemporain à demeure ? je ne sais pas, maintenant qu’il est là, est-ce que j’oserais lui demander de partir ? je ne sais pas, mais il ne va quand même pas rester ici pour toujours ?), c’est juste venu comme ça, il est passé où, l’autre con ? c’est un peu comme un surnom, l’autre con, ce con, si on y pense, c’est affectueux. Ou presque. Cela faisait une bonne semaine que je n’avais plus pensé à lui quand je me suis demandé, il est passé où — encore —, ce gros con ? Je l’ai cherché partout sans le trouver. Je m’apprêtais à composer le numéro que nous étions convenus que je n’appellerais qu’en cas d’urgence, quand j’ai entendu une sorte de cliquetis venant du placard situé juste derrière moi dans le couloir. J’ai ouvert la porte coulissante, et il était là. Assis sur une chaise devant un bureau sur lequel était posée une machine à écrire dans laquelle il y avait une feuille glissée, il tapait au kilomètre. Je l’ai regardé quelques instants et puis, comme il ne réagissait pas à ma présence, je me suis approché pour regarder ce qu’il faisait. J’ai marqué une pause, instinctive, de peur que, se sentant agressé, il ne s’arrête ou réagisse violemment. Mais non. Alors j’ai regardé par-dessus son épaule, et je me suis rendu compte qu’il n’écrivait pas des signes tapés au hasard, pas toujours la même chose non plus, comme l’autre con, là, dans ce film, là, comment ça s’appelle, déjà, avec la folle, tu sais, la moche qui crie comme une débile, enfin bref, il n’écrivait pas des signes tapés au hasard, mais des phrases vraiment. Alors je me suis approché un peu plus et les signes qu’il était en train d’écrire m’ont paru familiers. Très familiers. J’ai lu et puis spontanément, j’ai continué la phrase qu’il était en train d’écrire (…) ce nuage de confusion qui continuait d’entourer l’histoire : qui l’avait racontée en premier, qui l’avait vécue ? et je me suis dit, non mais c’est moi qui ai écrit cette phrase. Ce con est en train de recopier mes livres. Pourtant, je l’avais déjà remarqué, il n’y avait pas de livres à côté de lui. À l’exception de la machine à écrire, sur le bureau, il n’y avait rien. On aurait dit qu’il écrivait de mémoire. Mais ce n’est pas possible, me suis-je dit, personne ne lit plus ce livre, il est épuisé depuis des années, dix ans peut-être, je ne sais pas, au moins. Alors je lui ai demandé : Je peux savoir ce que vous êtes en train de faire ? Il m’a répondu, sans même s’arrêter : Je suis en train d’écrire vos livres. Sur le coup, je n’ai pas compris. Ensuite, je me suis dit ce doit être une blague. Ou alors, oui, je sais, c’est ce que je me suis tout juste après, oui, je sais, il a dû apprendre tout ça par cœur, et il fait le malin, les artistes contemporains adorent faire les malins. Aussi, je lui ai posé la question, mais il m’a répondu sans s’arrêter, non. Non quoi ? Non je n’ai pas appris vos livres par cœur, je suis en train de les écrire. Sans arrêter d’écrire, pas même une seconde, il m’a débité ça avec conviction, le plus grand des sérieux. Je l’ai regardé quelques minutes. Au début, j’avais envie qu’il s’arrête. Après, j’ai eu envie de le frapper très fort. Et puis, j’ai eu l’idée de lui arracher sa machine à écrire des mains, de la prendre dans les miennes et de lui éclater le crâne avec. Mais non. Je n’ai rien fait de tout ça. Je l’ai regardé quelques minutes, quelques minutes de plus, et puis j’ai refermé la porte de son placard.

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