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Brûle ! Brûle ! Brûle ! Guérilla imaginaire. Anthologie pirate, vol. 1.

Brûle ! Brûle ! Brûle ! Il y avait des flammes sur la ville. Il y en avait tant qu’on ne distinguait déjà plus rien qu’un immense brasier. Depuis quelques heures, tout ce que je voyais, ce n’était plus que cela : moins une ville en feu, moins une ville en flammes, qu’une gigantesque brûlure de plusieurs dizaines de kilomètres carrés. Moi, ou ce que pendant un certain temps encore je pouvais appeler mon corps, contrairement à la ville, je ne brûlais pas. J’avais déjà avalé plusieurs boules de feu et je regardais en souriant le désastre. Je n’étais pas satisfait ; je n’étais pas heureux. Non. J’avais peur sans doute, même si je ne l’aurais pas exprimé ainsi. Et je voulais que tout brûle, aussi. Je voulais qu’il ne restât rien, plus jamais, plus un mètre carré qui ne tienne debout, plus rien de la terre si urbaine que j’avais connue qui ne soit en place. Dussé-je cracher moi-même sur les quartiers qui s’affaissaient là, à quelques mètres au-dessous de mes pieds, les flammes que j’avais avalées, je voulais qu’elles n’épargnassent rien. Là-haut, dans ma tour, si j’avais peur, je savais aussi que rien ne m’arriverait tant que j’y demeurerais, je savais aussi que tout ceci n’était qu’une image, simplement une image, pas de la fin elle-même ni même la fin elle-même, pas même sa répétition, uniquement une image, une image de rien, la fin elle-même se refusant toujours à advenir. Il n’y aura jamais de fin du monde. Là-haut, je déclamai alors :

— Pas de purification tant qu’il n’y a pas de fin et il n’y aura jamais de fin, le feu n’est qu’une image, un jeu, de massacre peut-être, mais une farce seulement, il ne sauve rien, il ne rédime personne, tout continue, tout continuera toujours, rien n’en finira jamais. Peut-être sommes-nous condamnés, à cela : vivre dévorés par les flammes, et moi-même, ici, tout en haut dans ma tour, moi qui suis celui qui avale les flammes, moi qui ne suis pas consumé par elles, moi, qui ne les maîtrise pas, mais n’en suis pas pour autant la victime, je suis condamné à regarder ce spectacle, qui n’épargne personne et ne m’épargne rien. Rien ne me sera épargné ; pas même la mort la plus lente, pas même la combustion instantanée, ni la digestion du feu ni l’absence de brûlures ni la brûlure infinie. La grande plaie de flammes tout autour de moi, existe-t-elle seulement ? Et je ne me consumerai pas, je regarderai encore et encore le spectacle de la ville en flammes, ici, tout en haut dans ma tour, sain et sauf, mais terrorisé.

Et en cela, tu ne connaîtras jamais la fin, me dis-je ensuite, à voix basse pour moi-même.

Un peu plus tard, j’ai saisi une boule de feu dans ma main et je l’ai regardée longtemps. Puis, pendant un instant seulement, j’ai songé qu’elle voulait me dire quelque chose. J’ai fermé les yeux, et j’ai cherché quelque chose à lui confier, un secret, une confession, que sais-je ? Mais je n’avais rien à lui dire. Alors je l’ai lâchée. Elle est tombée du haut de ma tour sur une forme humaine encore vive qui semblait vouloir s’échapper du brasier ou trouver un abri en attendant que les choses se calment. Voyant la boule de feu là-bas en bas qui se trouvait à présent à la place du corps, de nouveau à haute voix, j’ai déclaré :

— Les flammes ne se calmeront jamais. Les flammes ne sont pas des choses. Les flammes vivent. Vomis encore le torrent de lave qui monte depuis le fond de tes entrailles et coule en cascades par ta bouche, ai-je ajouté d’une voix qui n’était plus tout à fait la mienne, et vois aussi comme fondent les âmes du monde, celles que l’on croyait disparues, celles que l’on croyait répudiées par la fin de l’histoire, vois le torrent qui les engloutit, vois aussi comme il ne t’appartient pas, vois comme tu n’es déjà plus en vie, comme tu n’es déjà plus une vie, mais une coulée sans fin qui se répand par le monde, le plonge dans les flammes, et ne le sauve pas.

J’ai dit encore, de cette voix qui n’était plus du tout la mienne à présent :

— Rien ne nous sauvera, je le répète, rien ne changera la face du monde, pas même les flammes, il n’y a pas de volcan de haine, il n’y a pas d’espoir non plus, rien ne sera jamais révélé, à la fin, il n’y aura pas de vérité, il n’y aura jamais eu de vérité. Au début il n’y avait que le fleuve de feu, sans haine ni espoir ; il coulait sans fin, et il coulera encore, et il n’y aura pas de raison à cela.

En vomissant encore de la lave, je m’étonnai soudain de ne pas être emporté moi aussi par sa coulée, mais de demeurer au contraire là où j’étais, en haut de ma tour, contemplant le désastre que nul soleil n’éclairait plus depuis des heures. Même le néant ne croit pas en moi, me suis-je dit, et abandonnant ma dernière intention à elle-même, je me suis laissé happé par le flot. J’ai flotté ensuite dans le fleuve de feu, parmi les débris humains et les cadavres urbains et quand j’ai été à bout de force, juste avant de disparaître, j’ai ressenti une profonde tristesse et, je crois, j’ai pleuré des larmes vraies.

Mais je ne pourrai pas commencer ainsi, affecter la fiction, croire au rêve. Ce serait folie, sans doute. Folie que d’imaginer la scène dans une brume toxique de laquelle je m’extirperais finalement, me réveillant. Me réveillant ? Je ne veux pas me réveiller. Est-ce là ce que dit mon rêve ? Ou bien, il ne dit rien, tout simplement rien. Il n’a jamais rien dit. Il n’y a rien à dire. Il n’y a pas de sens. Il n’y a que des sens, infinis, — infinis, je ne sais pas, disons très nombreux en tout cas, aussi nombreux que ceux que nous sommes, un plus un plus un plus, et caetera, et aucun de nous ne parviendra jamais à réduire ces sens à un seul, à un unique sens, un fait, brut, dur, auquel aucun de nous ne pourrait rien faire, simplement le constater. Ne hausserions-nous pas alors les épaules ? Constatant que ce fait n’est que cela — un fait, un sens unique —, ne nous détournerions-nous pas de lui ? Il serait là peut-être, oui, il serait peut-être même l’être-là, c’est ce que certains d’entre nous seraient prêts à dire sans doute, mais nous n’en aurions cure, nous ne pourrions pas prendre soin de lui parce qu’il ne serait pas là pour prendre soin de nous ; il serait là simplement pour être là, une tautologie, peut-être la dernière que nous puissions concevoir, mais une tautologie quand même. Et, tout de même, avouons-le, nous au moins, une tautologie ne nous éclaire en rien.

Aussi, si tu te demandes : « Comment commencer ? », et que tu supposes que tu ne peux pas commencer ainsi par raconter le rêve que tu as fait une nuit et que tu aurais pu noter dans le carnet de ton action onirique, le matin suivant la nuit, cela va de soi, mais que tu ne l’as pas fait, préférant conserver le rêve avec toi, vivre avec ton rêve plutôt que d’en faire un objet dont tu serais le sujet, laisser le rêve flotter autour de toi, ou toi flotter encore dans le rêve alors que tu ne rêves déjà plus mais que tu es bien éveillé, peut-être est-ce que tu crois encore au sens, au dernier sens, au sens ultime qui doit venir à la fin, une épiphanie. Ou du moins, tu y as cru, comme on croit aux histoires, en se demandant si elles sont vraies ou fausses. Et toi alors, au moment de commencer ainsi, parce qu’il y avait longtemps que tu voulais commencer ainsi, tu t’es demandé si tu pouvais commencer ainsi, mais n’était-ce pas surtout se demander si c’est vrai ou si c’est faux, si c’est la réalité ou bien si c’est la fiction, comme si la distinction, tu ne la faisais pas toujours d’emblée spontanément, comme l’intuition d’une frontière, d’une limite, d’un trait continu qui sépare l’une de l’autre, et puis ensuite, quand tu y penses, et quand tu écris, tu l’aperçois : c’est la même activité, la frontière ne se brouille pas, elle ne devient pas floue, mais tu vois ce qui de l’une passe dans l’autre et inversement et réciproquement. Et ces échanges, ces transactions, tu le sais bien, ne t’ont jamais brouillé les idées, n’ont jamais introduit de confusion dans ta façon de penser et d’écrire, il faut simplement s’efforcer de considérer les circulations, certains diraient de les contempler, mais tu sais que c’est autre chose, c’est agir en même temps que regarder, tu ne restes pas là à ne rien faire, tu n’es pas l’être là qui se contente de ne rien faire ; tu n’es pas un fait, tu es un faire.

Un peu plus tard, après le rêve, quelques jours peut-être, même si je ne l’avais pas consigné dans le journal de mon action onirique, un peu plus tard, j’ai écrit le rêve, et il m’est apparu que ce n’était pas un rêve, c’était une histoire qui commençait, mais l’histoire d’une ville qui brûle, pas l’histoire d’un monde en flammes, pas l’histoire d’une fleuve de lave dans lequel je me baignerais, non le début d’une histoire qui prendrait un certain temps à se raconter. Dans le fleuve de lave, je voyais déjà une route que je voulais suivre, au bout de laquelle je voulais aller. Je savais qu’il n’y avait rien de plus au bout de cette route, qu’il n’y aurait pas là, au bout de la route, quelque chose qui révèle, qui annule et déploie le nouveau, il n’y aurait rien de cela. Et pourtant, je voulais y aller. J’ai pensé à mon rêve en l’écrivant et j’ai vu la route qu’il traçait, aveugle encore, mais il fallait la suivre, pas pour atteindre au sens, ni même pour parcourir le sens (ne crois pas que, parce que le sens n’est pas au bout de la route, le sens soit la route), mais je crois que je l’espérais en écrivant mon rêve, pour voir qu’il n’y a pas de bout à la route, pour m’apercevoir qu’il n’y a pas de bout au monde, qu’il n’y a pas le bout du monde, et que la route s’achève là où elle continue.

Était-ce bien cela que me faisait dire mon rêve ? La route est un fleuve de feu. Il faut périr. Il faut brûler. C’est mieux. Pas le feu rédempteur, pas le feu purificateur, se débarrasser de tout, sans doute, comme un espoir. En y prêtant attention, tu te rends bien compte que dans les flammes, dans les cendres, rien ne disparaît. Rien ne renaît non plus. Tu n’oublies pas, tu n’effaces pas, tu fais quelque chose, tu te libères. Je voudrais être en flammes pour me libérer. Ne pas disparaître, faire une expérience de plus, au contraire, une expérience radicale. Je n’oublierai ni qui je suis ni d’où je viens, mais j’irai ailleurs et je serai quelqu’un d’autre. Dans le feu — ce n’est pas une métaphore —, il n’y a plus de moi, simplement des flammes, de grandes flammes qui montent de la terre et des boules de feu qui tombent du ciel. Tu te baignes dans le fleuve de feu, dans le lit de la lave, et que t’importe alors que ce soit le même ou un autre.

Dans les flammes, dans le feu, dans la lave, l’être — l’être-là, le ce qui devient, tu le diras comme tu le voudras — n’a pas de sens. Il n’est que des cendres. Il faut profiter de cette occasion que les flammes et le lit de la lave nous offrent pour inventer. La vérité — mais non, ce n’est pas une question de vrai ou de faux, de réalité ou de fiction —, c’est que les flammes sont toujours les mêmes et qu’elles brûlent toujours quelqu’un d’autre. Et comme c’est toujours quelqu’un d’autre, les flammes sont toujours nouvelles, elles sont toujours autres qu’elles-mêmes. Et ainsi de suite. Dans le lit de lave, c’est ce que je me suis dit. Et puis, je me suis demandé si je pouvais commencer ainsi. J’y ai pensé pendant plusieurs semaines vers le début de l’année. Et plus j’y pensais et moins il me semblait que je m’approchais d’une réponse. J’ai pensé que c’était normal, que c’était hormonal, et j’ai cessé de me poser la question. Le matin en question — pas le matin après le rêve, des dizaines de matins plus tard —, j’ai continué en disant que je ne pouvais pas commencer ainsi, et il m’a semblé que c’était bien.

La route est un fleuve de feu. Il fallait brûler dans le lit de la lave. Mais moi, j’étais encore dans le lit où j’avais rêvé. Je ne pouvais pas aller plus loin que là, pas encore. Je crois que j’aurais bien voulu me lever, mais je ne le pouvais pas.

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