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Une sale histoire. Guérilla imaginaire. Anthologie pirate, vol. 1

La semaine dernière, j’ai été victime d’une crise soudaine de ménagite aiguë. Ne riez pas, non, ne riez pas, c’est très sérieux et relativement fréquent même si cela ne m’arrive pas assez souvent pour maintenir l’appartement dans lequel nous vivons Daphné, Nelly, et moi dans un état de propreté impeccable et que je suis par conséquent contraint de constater à de multiples reprises durant l’année que vraiment c’est une porcherie, ici, on devrait avoir honte de vivre dans un bouge pareil. Évidemment, c’est exagéré, ce n’est pas une porcherie, ni même un bouge, ici, c’est même plutôt propre comparé à d’autres endroits — la majeure partie des rues de Paris, en fait, et du coup maintenir à peu près propre notre appartement est un tour de force en soi puisque l’appartement se trouvant dans une rue de Paris, il faut lutter sans cesse contre l’intrusion de la crasse des rues de Paris dans l’appartement —, mais pas aussi propre que je le souhaiterais néanmoins. Que les choses soient bien claires : je ne désire pas vivre dans un environnement totalement aseptisé, bien sûr que non, mais j’aimerais au moins ne jamais voir la crasse, ne jamais m’apercevoir qu’il y a de la crasse et qu’elle revient toujours, même après qu’on l’a chassée. On l’aura compris, c’est moi qui fais le ménage à la maison (c’est-à-dire : aspirateur, poussière, et caetera, cependant que Nelly s’occupe d’autres tâches ménagères, comme la lessive, par exemple), et ce matin-là de la semaine dernière, la crasse m’a sauté à la gorge et, au bord de l’étouffement, je me suis mis à aspirer, frotter les sols, nettoyer les corniches, vider des bibliothèques entières pour enlever la poussière, déplacer des objets, jeter des choses superflues, bref, un vrai ménage de printemps en plein mois de septembre. Cette activité domestique a duré quatre heures, environ, de neuf heures du matin à une heure de l’après-midi, moment quand je me suis dit que ça suffisait pour aujourd’hui, même si je n’avais pas fini, car il y avait encore des zones à explorer qui devaient réclamer l’efficacité de mon intervention, j’en avais assez, mal au dos, et puis quand même, à la fin, je ne suis pas la bonniche. Le problème, et je m’en suis fait la réflexion immédiatement après avoir poussé ce cri de colère noire intérieure (étrange couleur), le problème, c’est que nous n’avons pas de femme de ménage. Or, ai-je continué en procédant à une sorte de raisonnement instantané, si nous n’avons pas de femme de ménage et que je fais les tâches ménagères que font généralement les femmes de ménage, c’est que la femme de ménage, c’est moi. Quod erat demonstrandum. La logique est implacable, il en va toujours ainsi, et j’ai regretté l’espace d’un instant de ne pas avoir continué mes études de commerce plutôt que d’étudier la philosophie, c’est vrai que je n’aurais sans doute jamais rencontré Nelly, mais je n’aurais peut-être pas eu à faire le ménage puisque j’aurais eu les moyens de me payer une femme de ménage, et surtout le capital symbolique pour le faire, mais aussi, et surtout, surtout sans doute aussi, j’aurais échappé à la rigueur d’une logique que je n’aurais jamais approchée, ni de près ni de loin, cela ne m’aurait pas sauvé la vie, mais cela m’aurait au moins épargné de me rendre compte qu’en dépit de mes dénégations, je suis une femme de ménage. Ou plutôt, ici, la femme de ménage, c’est moi ; une femme de ménage qui raisonne en logicien, certes, mais une femme de ménage quoi qu’il en soit. À ce moment, la femme de ménage a eu envie de prendre une douche et, après ces quatre heures de récurage intensif courbé en deux, voire à quatre pattes ou sur la pointe des pieds debout sur une chaise pour atteindre à des recoins autrement inaccessibles, je me suis dit que, femme de ménage ou pas, je la méritais bien, cette douche. Sous la douche, par suite, alors que c’était mon corps que je récurais désormais pour détacher de lui la part de crasse qui avait adhéré à lui, une remarque m’est venue à l’esprit que j’ai à peine effleurée dans le récit que j’ai fait jusqu’à présent de cette matinée de ménage : quoi que l’on fasse, tel était le contenu de ma remarque, quelle que soit l’intensité de l’ardeur que l’on y met, aussi fort, précisément, efficacement que l’on frotte, aspire, brosse, lave, gratte, éponge, lingette les surfaces que l’on doit frotter, aspirer, brosser, laver, gratter, éponger, lingetter, c’est une vérité nécessaire, la crasse revient toujours. Et l’on ne peut rien y faire, si ce n’est recommencer, sans fin, ou du moins : sans autre fin que sa propre mort. Parce qu’en effet, même si l’on embauche une femme de ménage pour faire le sale boulot à sa place, l’on ne fait jamais que transférer la nécessité de cette vérité à quelqu’un d’autre que soi, quelqu’un que l’on charge des basses besognes à sa place, mais c’est toujours vers soi que la crasse revient, quoi qu’il arrive, puisque c’est ici que l’on vit et qu’il faut bien vivre quelque part. Et en réalité, la mort elle-même ne met fin que partiellement à l’éternel retour de la crasse : elle ne met fin au cycle que pour le mort, mais la crasse, elle, ne cesse jamais de revenir, et ce sont les générations suivantes qu’elle reviendra hanter après que je serai passé de vie à trépas. Non, vraiment, ça n’en finira jamais. À plusieurs reprises avant d’être confronté comme ce jour-là en chair et en os, si j’ose le dire ainsi, à la nécessité de la vérité qui veut que la crasse revienne éternellement, j’avais constaté la façon dont nous tentons de lui échapper. En effet, j’avais remarqué qu’un certain nombre de mes voisins faisaient appel à une femme de ménage pour s’occuper de leur intérieur. Mais ce qui m’avait particulièrement frappé, c’était que ladite femme de ménage ne se rendait pas chez eux quand ils s’y trouvaient, mais toujours en leur absence : un jour de la semaine, souvent le mercredi, quelques minutes après le départ des occupants de l’appartement du dessus, par exemple, on pouvait entendre l’aspirateur se mettre en marche. Comme je ne crois pas aux fantômes, surtout pas aux fantômes des techniciens de surface, j’ai dû inférer de la contiguïté de ces deux impressions que la femme de ménage venait après le départ de ceux chez qui elle faisait le ménage. En extrapolant quelque peu, j’ai vu bien vite à quoi rimait ce petit manège du ménage : en ne voyant pas la femme de ménage venir faire le ménage, c’était peu à peu la crasse que l’on espérait faire disparaître, l’existence même de la crasse. Si l’on cesse de faire le ménage et que l’on ne voit même pas celui qui fait le ménage à l’œuvre, alors on peut ignorer l’existence de la crasse, faire comme si elle n’existait pas. Évidemment, j’avais déjà vu ce genre de manège dans l’entreprise où j’avais travaillé pendant plusieurs années : là, la femme de ménage arrivait généralement après le départ des employés tant et si bien que personne ne se serait jamais aperçu de la présence de la crasse dans l’entreprise si le ménage avait été bien fait. C’est toujours l’échec du ménage qui révèle l’illusion de la disparition de la crasse, me suis-je dit. J’imagine qu’il doit en être de même pour les voisins du dessus et pour les autres. Ainsi, la crasse revient-elle toujours, et toutes les tentatives pour nier cette réalité ne sont-elles qu’illusions vouées à l’échec. En sortant de la douche, j’ai vu que traînait dans un coin du couloir de l’entrée une lingette que j’avais oublié de jeter. Sans même prendre le temps de m’habiller, je m’en suis saisi et je l’ai mise à la poubelle. Alors que le couvercle de la poubelle se refermait sur elle, l’idée que les femmes de ménage sont les héroïnes de notre époque m’est apparue clairement. Confrontées à elle, nous femmes de ménage acceptons la fatalité de la crasse, nous acceptons la saleté comme un destin cyclique. Face à ce qui revient toujours, il nous arrive souvent de frémir, mais nous ne fléchissons pas. Nous femmes de ménage ne baissons pas les bras, nous courbons l’échine pour mener un combat que nous savons perdu d’avance, mais que nous menons quand même parce qu’il nous offre un repos temporaire. Quand une surface est débarrassée de la couche de crasse qui la recouvrait avant que nous la nettoyions, nous savons que nous avons fait quelque chose. Celles des femmes de ménage qui, contrairement à moi, louent leurs services sont encore supérieures parce qu’elles acceptent la réalité publique de cette fatalité. Moi qui ne suis en fin de compte qu’une femme de ménage à temps partiel, je n’admets que la réalité privée de la crasse, j’admets l’existence de ma crasse et seulement de ma crasse. Mais celles qui hantent les chambres à coucher que leurs propriétaires ont désertées, celles qui arpentent les couloirs des entreprises après le départ de leurs employés, celles-là reconnaissent, acceptent et repoussent la crasse de l’humanité tout entière. Il est étonnant, par ailleurs, que l’on ait ressenti le besoin d’avoir recours à un mythe pour explorer cette dimension de la condition humaine. Comme s’il fallait passer par l’allégorie pour saisir ce qui se trouve là, de toute éternité si l’on veut, sous notre nez, et qui l’envahit si souvent qu’à la fin, nous éternuons et passons le balai, ou l’aspirateur pour que l’invasion cesse enfin ; enfin enfin, temporairement, tout au plus. Mais il est vrai que la maman d’Albert Camus, puisque c’est à lui que je pense en évoquant le détour par le mythe pour désigner la condition de celui qui est confronté à l’éternel recommencement, était femme de ménage. Dès lors, on comprend aisément pourquoi Camus fut plus sensible à sa misère qu’à son mystère. Et pourtant, en observant la symétrie parfaite des conditions de la femme de ménage et de Sisyphe, il aurait aisément pu constater que la femme de ménage, contrairement à Sisyphe, n’expie aucune faute ; elle fait quelque chose qui n’a pas de sens dans la mesure où il faut toujours recommencer et qui a néanmoins un sens dans la mesure où l’on ne peut pas ne pas le faire au risque d’être vaincu par la crasse. La femme de ménage assure ainsi la survie de l’humanité qui, sans elle, périrait, victime de sa propre crasse. Oh, je ne doute pas que, se fût-il représenté Sisyphe sous les traits d’une femme de ménage, Camus n’aurait pas tiré les conclusions qu’il a tirées. Il n’aurait pas osé écrire une phrase aussi parfaitement ridicule que celle-ci : « il faut imaginer la femme de ménage heureuse » comme il a pu écrire qu’il fallait imaginer Sisyphe heureux, ce qui est une phrase de beau parleur qui veut épater la galerie et qui y parvient parce que la galerie répugne à vider son pot de chambre, mais ce n’est pas une phrase de philosophe, cette phrase, cette phrase, il ne l’aurait pas dite parce qu’il aurait vu le visage de sa mère et qu’il n’aurait pas pu l’imaginer heureuse, simplement heureuse en train de faire des ménages. Il y a peut-être des femmes de ménage heureuses, c’est-à-dire qui sont heureuses en faisant le ménage, j’imagine que c’est possible, mais de là à affirmer que c’est le ménage qui les rend heureuses, que c’est la répétition de la tâche infinie qui consiste à nettoyer la crasse de l’humanité pour qu’elle ne périsse pas ensevelie sous elle, et que c’est elles qui s’attachent à la tâche de faire disparaître toutes les taches parce que personne d’autre ne veut le faire, qui osera franchir le pas ? Aujourd’hui, me suis-je dit, il n’y a guère plus que certains touristes américains en goguette à Saint Germain des Prés pour entretenir la flamme de l’existentialisme. Et je me suis dit que ce n’était pas une réponse à la question. Ou bien était-ce une réponse ? Comme je ne savais pas non plus répondre à cette question, je me suis habillé.

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