12.7.20

Tu ne peux pas désirer la destruction du monde parce que la destruction du monde implique ta propre destruction et tu ne peux pas désirer le salut du monde parce que le salut du monde implique ta propre destruction. Tout conspirant à ton anéantissement, désirer ton anéantissement est une façon d’épouser le monde si radicale qu’elle révèle aussi bien la bêtise du monde dans laquelle quiconque pense est contraint d’avoir cette pensée que la bêtise de qui pense cette pensée dans un monde qui n’est fait ni pour lui ni pour la pensée. Rien à faire. Rien à penser. Tout est réduit à ce néant-là. Le monde ne se réduit pas à l’expérience qu’on en fait, mais l’expérience que l’on fait du monde a quelque chose de cruel, de tragique, et de passablement laid, quand on le regarde avec les yeux ouverts, sans le filtre de nos habitudes, de nos réflexes conditionnés, de nos croyances prêt-à-porter, de notre idéologie inconsciente. Comment se frayer un chemin entre les radios qui beuglent des sons inaudibles, d’énormes 4×4 conduits par des ahuris heureux (n’est-il pas le plus triste, ce bonheur-là ?), des vieux à bout de souffle qui tirent les ultimes forces de leurs jambes suralimentées, les engins des agents de la mobilité douce qui gisent partout comme des cadavres d’une nuit de défonce prolongée, les motards qui accélèrent de peur de devoir céder le passage au piéton engagé, les couches de crasse sédiments post-modernes produits de l’entassement des déjections canines, des jets inconsidérés de différents fluides, des déjections enfantines rejetées à même leur paquet, des masques chirurgicaux à usage unique dont la fonction principale est de polluer un peu plus le monde que tu traverses comme une hallucination ? Manière de monde anticosmique : il faut croire à sa réalité malgré tous les efforts de notre intelligence pour la contredire, pour l’envelopper d’un sentiment d’irréalité qui aurait pour fonction de préserver un noyau pur, impossible à pervertir, lequel serait le vrai monde, la vraie réalité, quelque chose à la poursuite de quoi nous pourrions consacrer nos existences, détournant nos regards de ce monde-ci pour atteindre à ce monde-là. L’autre monde n’existe pas. Ou, du moins, il présuppose d’autres états de conscience qui ne sont pas disponibles, peut-être parce qu’ils ont perdu tout sens, peut-être parce qu’ils sont en attente d’un sens nouveau. Mais qui donnera ce sens ? Et pourquoi ? Qui, ayant inventé ou découvert ce sens, pourrait bien avoir envie de le partager ? Ne souhaiterait-on pas, au contraire, le garder pour soi, s’enfermer dans une nouvelle tour d’ivoire à l’abri d’un monde invivable ? Qui prendrait encore le risque d’avoir une conversation ? Et surtout avec qui ? Avec qui parler ? Tout le monde a quelque chose à dire. Tout le monde a une histoire à raconter. C’est vrai. Elles sont là, ces milliards d’histoires, qui jonchent le sol du monde. Détritus.