31.10.20

Le rideau est tiré, je ne m’imagine pas ce qu’il y a derrière, par paresse peut-être, par lâcheté, plus certainement. Peut-on me reprocher d’être lâche ? On, non, moi, oui. Mais est-ce si simple ? Tout semble tellement simple, d’un certain point de vue, et d’un autre, si compliqué. Ou plutôt : il y a toujours un point d’où les choses vues semblent simples, mais est-ce depuis ce point qu’on est susceptible de les voir telles qu’elles sont ? Comme certaines photos que je prends parfois, où un élément barre la vue. On peut toujours simplifier, ne voir qu’une partie de la scène, du paysage, mais on se trompe toujours, et volontairement, qui plus est. J’ai tiré le rideau parce que je sais tout ce qui, derrière, me hérisse : l’héroïsme facile, si facile qu’il est à la portée de tout le monde — il suffit de le dire pour l’être ; les phrases définitives assénées sans même y penser ; les niches dans lesquelles on s’empresse d’envoyer se coucher toute forme de pensée ; le monde ainsi bien rangé, si bien rangé qu’on ne retrouve plus rien, qu’on ne sait même pas quoi chercher. Je n’essaie pas d’imaginer ce qui se trouve derrière le rideau pour ne pas voir le sinistre, pour ignorer encore un jour, si c’est possible, le sinistre objet de nos vies. Dans le récit que Sainte-Beuve fait de la journée du guichet, journée décisive dans l’histoire de l’abbaye de Port-Royal puisqu’elle en est l’acte fondateur, j’ai trouvé, me semble-t-il, une manière de séculariser la grâce. Ce jour-là, le 25 septembre 1609, Angélique refuse l’entrée de l’abbaye à sa famille (à son père notamment qui l’a faite abbesse, par des moyens qui n’ont rien de chrétien), accomplissant la clôture de Port-Royal. Des sermons ont pu la conduire à ce changement d’esprit. Mais, comme le souligne Sainte-Beuve, ils n’ont rien de décisif, ce ne sont pas des causes réelles (d’ailleurs, ils n’étaient sans doute pas très bons). La cause est ailleurs. Qui n’a pas probablement pas d’explication. Quelque chose a lieu. Quelque chose a eu lieu. C’est tout ce que l’on peut dire. Ce qui n’est pas le cas des effets. Qu’est-ce que la grâce, sinon ce moment à partir duquel, tout étant exactement comme avant, plus rien n’est comme avant ? Tout est identique et tout est différent. La grâce est ce moment de perception quand toute chose est transformée dans son identité même. Il y a quelque chose dans la grâce qui échappe à son contexte, ou plutôt qui dépasse tous les contextes possibles. Il est évident que la grâce a d’abord eu un sens chrétien, mais le phénomène n’y est pas réductible. Ce qu’il me semble, c’est qu’il ne s’agit pas d’un point de doctrine, mais d’une expérience. Une expérience qui prend racine dans la certitude de notre misère et trouve les moyens, non de s’en affranchir (on ne s’affranchit pas de sa misère), mais de tout transformer à partir d’elle.