1.11.20

Tout semble calme dehors. Je ne réfléchis pas à ce que je pourrais faire si je pouvais faire autre chose. J’essaie de ne pas penser à tout un ensemble de choses qui occupent ces gens qui ont la réputation d’être mes semblables parce qu’elles polluent la sensibilité, la pensée, tout ce que j’essaie d’inventer, d’élaborer avec une patience qui paraît bien souvent se confondre avec la démence la plus pure (je parle tout seul et personne ne fait attention à moi). Sont-ce mes semblables, en fait ? Si je me posais sérieusement la question, qu’est-ce que je répondrais ? Évidemment, je ne me la poserai pas. Dans la pièce à côté, j’entends Daphné qui, déguisée, joue à être un vampire. Je me souviens que le premier déguisement qu’elle avait choisi quand elle allait encore à la crèche était un déguisement de sorcière. Qu’est-ce ça veut dire ? Rien. Et puis, je ne cherche pas à le savoir. C’est une enfant. Et je l’aime. Tout ce que je sais, c’est que je suis là, assis à la table où nous prenons nos repas, dos à la baie vitrée entrouverte qui laisse passer un peu du bruit du dehors, un peu de l’air du dehors. Je n’aime pas ce faux calme, artifice de l’intérieur pour nous faire accroire que cette réalité n’est pas factice, que nos désirs sont nos désirs, que nous sommes ce que nous voulons. Au moins une fois par jour, il faudrait savoir se convaincre de cette ancestrale vérité : je ne suis rien. Mais nous sommes tellement occupés à être quelqu’un ; qui prendrait le risque de perdre un temps si précieux, qui prendrait le risque de disparaître un instant au moins pour découvrir quelque chose qui ne lui appartient, qu’il n’est pas ? Nous sommes tellement nous-mêmes. N’est-ce pas profondément décourageant ? Je commence une phrase et puis je l’interromps. Quand l’écriture devient trop automatique, je sens que c’est moi qui écris — un moi passé, révolu. Je lis la phrase et puis je l’efface. Je ne veux pas être ce passé-là. Et je me demande : pourquoi voulons-nous être des passés ? Revivant ce qui a déjà eu lieu. Tu peux connaître le passé, te l’approprier, l’aimer ou le haïr, peu importe, mais le revivre, n’est-ce pas entrer vivant dans la mort ? Un instant, je considère sans les observer les pensées que les autres expriment, toute cette mort, me dis-je, toute cette mort que personne ne perçoit, et qui se déverse en chaînes sémantiques sur ce qu’il reste de vivants, océan de signes pollué où une poignée de fous tentent en vain de ne pas se noyer. Meilleure métaphore d’un dimanche matin.