3.11.20

Temps étranges : plus l’on croit en quelque chose, et plus il semble que ce soit le contraire qui se produise. Comme par effet de négation automatique, un équilibre systématique se met en place ; c’est toujours le contraire de ce que tu désires qui a lieu. Évidemment, ceci est une exagération, mais peut-être cette exagération contient-elle le germe d’une idée pas trop floue de la réalité. Temps étranges, quoi qu’il en soit, pourquoi nous chercherions-nous quand tout le monde paraît s’être déjà trouvé ? Car, la plus grande exagération est la suivante : que je croie en quelque chose. Non que je ne croie en rien, mais si l’on me demandait ce en quoi je crois, ne serais-je pas bien en peine de répondre ? Je pourrais donner des exemples, oui, je pourrais dire je crois qu’il vaut mieux se donner des leçons de latin plutôt que de s’infliger TF1, ou bien je crois qu’il est préférable de s’abstenir de vouloir améliorer une langue tant qu’on n’en a pas fait le tour, ou encore je crois que si les individus étaient autonomes — s’ils étaient capables de se donner à eux-mêmes leurs propres lois —, eh bien, nous n’aurions pas besoin de lois, et je crois qu’il vaut mieux ne rien dire plutôt que de raconter n’importe quoi, et je crois qu’il n’y a pas pire humain que celui qui s’imagine pouvoir donner des leçons de vie à l’humanité entière, et tout un tas de croyances de ce genre ou d’un autre, je crois qu’il n’y a rien que je préfère au ciel bleu pur que l’on voit sur les rivages de la Méditerranée, l’hiver quand il fait froid, ou je crois que Morton Feldman est l’un des compositeurs les plus importants de l’histoire de la musique, mais est-ce que ce tas forme un ensemble ? je ne le crois pas. Il est possible que j’aie tort de ne pas le croire, il est possible que ce soit par paresse que je me refuse à le croire parce que, si je le croyais, cela signifierait qu’il faudrait en faire le système. Sauf que, c’est une vraie question, qui a besoin d’un système ? Les systèmes ont deux destins : ou bien ils débouchent sur des idéologies ou bien ils ne débouchent sur rien. Les idéologies, qu’elles soient cool ou hard, ont toutes le même défaut à quoi s’oppose une objection dirimante : elles dispensent de penser. Et rien, eh bien, j’allais dire, rien, c’est mieux que rien, mais, non, c’est déjà rien. Mieux vaut ainsi, je crois, plutôt qu’un nombre fini de lois pour tout, un nombre infini de règles pour un nombre infini de cas. Ce matin, en courant, je me récitais la deuxième déclinaison latine, au neutre aussi, et cela produisait une impression étonnante, comme une sorte de décalage entre deux activités. Dans la foulée, décliner dominus domine dominum templorum templis templis crée comme un déphasage. Mais est-ce bien vrai ? Moins de dix minutes avant la fin, quand j’ai croisé ce couple de personnes âgées qui encombraient le trottoir au bout de la laisse de leur énorme berger allemand, je me suis demandé ce qui était vraiment décalé, déphasé. Avec quoi un berger allemand est-il en phase ? De quel troupeau est-il le berger ? D’un troupeau de deux vieux ? Des capacités de reconfiguration de notre organisme dont nous disposons (et j’entends cet organisme tant au physique qu’au mental puisqu’il n’y a aucune différence réelle entre le corps et l’esprit), pourquoi me semble-t-il que nous mettions un soin maniaque à choisir les pires, à nous entourer de toute la laideur possible, de ces écrans qui illuminent sans répit un monde de plus en plus sombre, à nous parer d’ustensiles insensés, à nous donner des démarches imbéciles, des ambulations rassises, des grammaires ineptes ? Comme si quasi personne ne voyait plus loin, dans un sens ou dans un autre, que l’époque à laquelle il a eu l’heur ou le malheur de tomber. Étranges temps.