16.11.20

Idéal du moine copiste. Exactement : être à soi-même son propre moine copiste. Pensé à ce que Morton Feldman disait que John Cage lui avait appris à faire : écrire, copier, écrire, copier, etc. — pendant que tu copies, tu échappes à l’ennui (au vide) et de nouvelles idées sont susceptibles de te venir. Ainsi, ce matin, j’ai copié les premières pages des éclaircies : d’un cahier dans un autre, de la main à la main, alors que, d’habitude, j’aurais eu tendance à copier le manuscrit sur la machine, directement, ce qui est une erreur, sans doute, le passage à la machine donnant l’impression que le texte est achevé justement à cause de son aspect déjà imprimé, la page d’ordinateur ressemblant à la page du livre, ce qui n’est pas le cas de la page manuscrite qui garde la trace du processus d’écriture. Le passage à la machine produit un effet de dépersonnalisation. Raison pour laquelle, sans doute, j’écris ce journal à la machine et non à la main. Les journaux écrits à la main sont toujours trop personnels, intimes : ils sentent les atmosphères confinées, les draps froissés des chambres à coucher, les histoires de famille. Penser à la main, ce n’est pas la même chose. La main ralentit, n’emporte pas la pensée trop loin alors que la machine fabrique de l’empressement, de la vitesse. Des excès. Un texte qui devrait s’auto-engendrer, comme il m’est arrivé d’en rêver quelquefois, il faudrait l’écrire à la machine. Les narrations qui naissent sans que je ne les écrive, mais cependant que je me les raconte à moi-même (ce qui est le cas de tous les contes et nouvelles que j’ai écrits, ainsi que des romans), à la machine aussi, parce qu’il faut aller vite, corriger beaucoup en très peu de temps. Une phrase qui cherche les profondeurs, qui cherche à s’approfondir soi-même et son auteur, au contraire, il faut qu’elle soit manuelle : lente, ou qu’elle ait l’empressement du temps dans lequel elle se forme, rien de plus. Ce genre d’écriture, les crampes lui sont salutaires, qui la font ressentir dans son corps propre, sa chair. Pour elle, il faut que la phrase soit tout sauf désincarnée. Dans l’appartement à côté, j’entends le voisin qui pousse des mugissements comme une inoffensive bête enfermée dans une cage. Je repense à ces phrases de Cioran que j’ai lues hier soir dans ses Cahiers où il parle de ses voisins. Je me suis littéralement endormi sur les Cahiersde Cioran, et me suis réveillé en faisant de sadiques versions latines en rêve, les voici : « D’aussi loin que je me souvienne, j’ai haï tous mes voisins. Sentir quelqu’un vivre à côté, derrière le mur, entendre le bruit qu’il fait, percevoir sa présence, imaginer sa respiration, — tout cela m’a toujours rendu fou. Le prochain, dans le sens physique du mot, non, je ne l’ai jamais aimé : et d’ailleurs, on ne peut pas l’aimer. Il est essentiellement haïssable — pour tout le monde. Et si on ne peut aimer le prochain qu’on connaît, à quoi rime d’aimer celui qu’on ignore, et dont on se fait une image dans l’abstrait ? En résumé, on peut avoir pour les hommes de la pitié, mais de l’amour… » Pourquoi une telle haine sinon parce que c’est soi-même que l’on voit dans son prochain, en lui que l’on se découvre misérable ? Et il faut vivre avec cette misère — vivre, c’est-à-dire : la dépasser, devenir meilleur, moins bête.