31.5.21

Se souvient-elle encore de moi, cette fille qui, en classe de seconde au lycée Saint-Charles, m’avait quitté au prétexte que, je la cite de mémoire, la drogue tient une place importante dans ma vie, et toi, tu ne te drogues pas ? Elle était fille de médecin et falsifiait les ordonnances de son père pour se procurer du Rohypnol. Je n’avais pas pour elle une passion dévorante, mais elle me plaisait et cette justification absurde devait me marquer plus profondément que je ne le pensai l’entendant, interloqué. Quelques années plus tard, je devais la croiser sur le parvis de l’immonde faculté des lettres d’Aix-en-Provence. Elle vendait Lutte ouvrière, le journal du parti du même nom. Nous échangeâmes quelques propos stupides. Je parlai maladroitement de mon père communiste et de son aversion pour le trotskisme. Elle me répondit qu’il était peut-être temps de remettre en question ses idées parce qu’il n’avait pas nécessairement raison, ce qui n’était ni vrai ni faux, — je me moquais éperdument de toutes ces histoires. Et puis, ce fut tout. Y eut-il un lien de causalité entre sa toxicomanie lycéenne et son adhésion étudiante aux idéaux révolutionnaires du trotskisme ? Oui ou non, je ne me risquerai pas à l’affirmer. Étaient-ce deux symptômes d’une seule et même pathologie, plus proches l’un de l’autre en réalité qu’un observateur inattentif ne le pourrait supposer à première vue ? Sur la réponse à cette question non plus, je ne soufflerai mot. Mais, ce matin, toutefois, cherchant à formuler une idée qui trouva finalement à s’exprimer en ces mots : « Assujettissement de la vie », il m’a semblé que M. était un bon exemple de ce que je pouvais vouloir entendre par là et qu’on pourrait traduire sous la forme d’un sous-titre de mauvais roman comme j’en écris : Comment ne pas vivre sa vie. Il est vrai que j’étais en train de passer la serpillère dans l’appartement et que ce n’est peut-être pas ainsi, dans la position du domestique, qu’on parvient à la conception la plus précisément métaphysique de l’existence. Encore que, pourquoi pas ? Hier, j’ai fini le rouge et le noir, pages parmi les plus belles qu’il m’aura été donné de lire et que je ne regrette pas de ne pas avoir comprises la première fois que je les lus parce que, les saisissant alors, je n’aurais pas eu le plaisir de les sentir résonner si intensément en moi ces derniers jours. Une phrase déchirante, parmi tant d’autres, qu’il m’est arrivé si souvent de me dire, et que Julien s’est adressée hier soir : « Grand Dieu ! Pourquoi suis-je moi ? » Moment quand l’être qu’on se croit être ne tient plus à rien, pas même à un fil qu’on va bientôt couper, moment de dépersonnalisation totale, et d’infini paradoxe : je voudrais tellement être un autre que moi, mais si j’étais cet autre que moi, je ne serais pas moi, et ce n’est pas ce que je veux, je veux être moi, mais je veux que ce moi que je suis connaisse un sort enfin digne de moi ; — accomplissement de la vanité et de l’absolue nécessité de l’amour de soi. Depuis quinze jours, je mène une vie de moine.