7.6.21

Le son qui provient depuis l’extérieur par la baie vitrée ouverte fait comme un bourdon continu. Mais son unité est factice, ou alors c’est la mienne, auquel cas elle est secondaire, dérivée. Si je pouvais y parvenir dans une sorte parfaite d’immédiateté, de simultanéité avec le bourdonnement de ce son, je décrirais ce que je perçois du dehors, je décomposerais en centaines de ses parties constitutives cette apparence de continuum, des voitures, un klaxon, la note quelques tons plus aiguë d’un scooter, et celles plus haut perchées encore des oiseaux qui gazouillent, quelque chose qui tombe sur l’éternel chantier de l’immeuble situé de l’autre côté de l’avenue et qui émet un son lourd, puissant comme une explosion (mais je n’ai jamais entendu d’explosion, la seule fois que j’aurais pu en entendre une, c’était la nuit, et tout le monde avait été réveillé par la détonation, tout le monde sauf moi), la portière d’une automobile qui claque quand quelqu’un la ferme, le son du verrouillage à distance des portières de ce même véhicule, et l’image mentale que j’associe à ce son, une personne qui appuie sur un bouton situé sur sa clef de la voiture, mais comment s’y prend-elle, pointe-t-elle la clef où se trouve le bouton en direction de la voiture, d’un air appliqué, sérieux, concentré, ou attend-elle de s’être éloignée pour presser le bouton d’un air nonchalant, sans même donner l’impression d’y prêter la moindre attention ? et puis aussi des voix dont je ne comprends pas le sens, exclamations ou simples conversations un peu vives (bienvenue chez les Méditerranéens), et ainsi de suite. Où est l’unité ? Non mieux : qui est l’unité ? Est-ce le monde ? Est-ce moi ? Quelle phrase étrange que celle-ci, pourtant : L’unité, c’est moi. Mais je ne suis pas qu’un pur réceptacle. Est-ce ici que se forme les questions sans réponses qui occupent l’esprit de certains de mes semblables depuis un peu plus de 2,5 milliers d’années ? Couru 10,65 kilomètres en 1 heure avec un sentiment de maîtrise que je recherchais (j’aurais pu courir plus vite, mais ce n’était pas ce que je voulais, je ne voulais pas avoir la sensation de courir après moi-même, de courir avant moi-même, je voulais courir en même temps que moi-même, dans le même mouvement, la même foulée). Depuis quelques jours, je me suis aperçu (je m’en étais déjà aperçu, mais je m’en suis aperçu de nouveau) que je pouvais régler le GPS de mon application de traçage de course après avoir couru mais que, si je réglais le GPS, si je cliquais sur RÉGLER LE GPS dans mon application, systématiquement, la distance était réduite d’une certaine distance (qui se compte en centaine de mètres, une, deux, trois, ça dépend des fois), mais jamais augmentée d’une certaine distance, ce qui signifie donc que, durant la course, le GPS calcule faux en plus, mais jamais en moins. Évidemment, même s’il m’est arrivé de le faire une fois pour voir, je ne corrige pas la distance parce que (1) qu’est-ce qui me prouve que la machine ne se trompe pas dans ses calculs aussi après la course ? ne se pourrait-il pas en effet que la machine se trompe aussi en révisant ses calculs, quand on s’est trompé une fois, qu’est-ce qui nous prouve qu’on ne se trompe pas une autre fois, qu’on ne se trompe pas tout le temps ? il faudrait un autre GPS pour comparer, mais avec quoi comparer cet autre GPS ? un autre GPS ? (2) après tout, c’est de sa faute à elle, la machine, si elle se trompe, à elle d’assumer ses erreurs, et pas moi, moi j’ai couru le temps que j’ai couru, c’est son travail à elle de s’occuper de la distance, il n’y a aucune raison que j’assume les erreurs d’une vulgaire machine qui prétend m’être supérieure mais n’est même pas capable de fonctionner correctement, et enfin (3) n’est-il pas parfaitement rationnel que je fasse usage de ce qu’il me reste de mon libre-arbitre à mon avantage ? Artifice (feux d’) de l’intelligence : j’ai sué, je suis heureux, que désirer de mieux ?