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5.7.22

Hier, quand j’ai conclu mon étrange récit sur une remarque d’ordre métaphysique, je crois que je l’ai fait pour donner de la profondeur à ce que je venais d’écrire, mais c’était une illusion : à supposer que j’aie besoin de profondeur, toute la profondeur du monde se trouvait déjà dans l’étrange récit que j’avais écrit et ce, quand même je penserais en effet que l’univers est une spirale infinie, ou un labyrinthe, ce qui est probablement la même chose, tout dépend de la façon dont on le considère. Oui, si on le considère de l’intérieur, l’univers prend la forme d’un labyrinthe sans issue tandis que, si on le considère de l’extérieur, l’univers prend la forme d’une spirale infinie. Est-ce que cela signifie que nous ne voyons de notre existence que sa finitude parce que nous ne pouvons pas en sortir et que, si nous pouvions en sortir, comme Dieu le peut, qui est extérieur à l’univers, pour adopter son point de vue, nous verrions que l’univers n’est pas un labyrinthe sans issue mais va bel et bien quelque part ? Je ne le crois pas. Le fait que nous ne puissions pas quitter le langage avec lequel nous composons notre description de l’univers pour voir comment il fonctionne indépendamment de nous n’est pas une limitation de notre nature : il n’y a pas un au-delà du langage parce que le langage n’existe pas, ce n’est pas une entité, c’est un ensemble composé d’un ensemble non limité phrases et de relations impliquées par ces phrases entre des individus qui parlent. En un sens, si nous parvenions effectivement à quitter l’univers pour le regarder d’un point de vue supérieur, le point de vue de Dieu, nous ne verrions rien du tout, nous ne trouverions pas dans cette vision ce que nous cherchons parce que nous ne serions pas dans cet univers au moment où ne le regarderions, mais à l’extérieur, et une fois retourné à l’intérieur, nous ne serions pas plus avancés : nous continuerions de faire des phrases tout en imaginant que, si nous pouvions voir l’univers d’une certaine façon, comme Dieu lui-même le voit, alors nous parviendrions à formuler la phrase ultime qui explique et résout tout. Ce qui est faux. Je ne crois pas que cette phrase que j’ai formulée hier : « L’univers est une spirale infinie » soit une de ces phrases ultimes, c’était remarque ironique qui signifiait aussi bien « Tout est là » car, c’est cela, l’univers, et rien d’autre, ce tissu de relations complexe qui s’étend et prolifère sans jamais parvenir à sa fin parce que cette fin n’existe pas. Je ne dis pas que R. n’a pas raison, parfois, de critiquer certains tournures trop intimes de mes écrits, parfois, en effet, ce n’est pas le moment, ce n’est pas le bon équilibre, je ne dis pas qu’il n’a raison, je dis que, pour moi, il n’y a pas de différence de nature entre les remarques concernant ma vie sentimentale passée ou présente et ce qu’on pourrait appeler avec pompe « les grandes idées », pas de différence de nature, c’est-à-dire : pas de différence de degré non plus, ce ne sont que des phrases et, de ce point de vue (qui est le seul point de vue à échapper à l’illusion, le seul point de vue non mythologique), un ensemble composé uniquement de phrases intimes est tout aussi incomplet qu’un ensemble composé uniquement de phrases exprimant de « grandes idées », comme si les considérations sur ma vie sentimentale étaient de « petites idées » qui attendaient qu’une « grande » vienne en révéler le sens vraiment profond. Je ne crois pas au sens vraiment profond, ce qui ne signifie pas tout à fait que je ne crois pas à la profondeur, même s’il ne faut pas être la dupe de la profondeur. Nous sommes trop enclins à trouver des coupables pour nous excuser de nos lacunes propres. Ainsi, accusons-nous le langage de n’être pas fidèle, les apparences d’être trompeuses, etc. C’est sur des réflexes de ce genre (des préjugés) que s’élaborent les mythologies qui nous aveuglent d’illusions : si le langage n’est pas fidèle, se dit-on, c’est qu’il y a quelque chose de plus vrai que lui qu’il ne nous permet pas d’atteindre, si les apparences sont trompeuses, se dit-on, c’est qu’il y a quelque chose de plus réel qu’elles nous cachent. Tout cela est faux, mais comme c’est invérifiable (il n’y a pas d’experimentum crucis), on se sent autorisé à l’admettre. Il faut écrire pour réduire nos illusions à néant, toutes nos illusions, même celles auxquelles nous nous accrochons parce qu’elles nous semblent inoffensives, parce qu’elles nous rassurent, parce qu’elles nous semblent bienveillantes, etc. Il faut écrire pour tout réduire à néant, tout refaire à neuf.

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