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7.7.22

Une des premières tâches à laquelle les nouveaux venus voisins du quatrième s’attèlent consiste à installer la climatisation. Évidente preuve que le discours écologiste passe plutôt bien en population générale. C’est « l’effet Greta Thunberg », il paraît. Pourtant, moi, qui, rappelons-le à toutes fins utiles, vis pour douze jours encore à deux étages à peine au-dessus de leurs têtes, je n’ai jamais réellement eu à souffrir de la chaleur, oh, il m’est bien arrivé quelquefois d’avoir chaud, c’est vrai, d’autant plus que, parfois, en effet, il fait chaud sur les rives de la Méditerranée, notamment l’été, il fait chaud, et cela n’a rien d’extraordinaire, il fait chaud, mais c’est tout à fait supportable, à moins peut-être d’être très âgé et très malade (sauf qu’alors, ce n’est pas l’installation d’un climatiseur qui changera quoi que ce soit à ton prochain et inéluctable destin), ce que les nouveaux venus voisins ne semblent pas être, vieux et grabataires, en pleine santé, au contraire, le mâle n’est-il pas dans la fleur de l’âge qui défonce le mur avec le foret béton de sa grosse perceuse ? (bientôt, n’en doutons pas, il se reproduira), et plus jeunes que nous, les salauds. De toute façon, ne vous faites pas soucis : en cas de bouffée de chaleur, allumez la climatisation et, en cas de bouffée de culpabilité, faites du yoga (ou du shopping, ça dépend des cas). L’être humain a réponse à tout même si ces réponses ne constituent pas à proprement parler des solutions à ses problèmes, plutôt des diversions, manières de trouver le meilleur moyen de regarder ailleurs pour ne s’apercevoir de rien, achète un énorme suv et fonce faire tes courses au hard discount le plus proche avant de remplir le formulaire pour bénéficier de l’allocation pouvoir d’achat mise en place par l’État. Tout est d’une cohérence quasi magique et offre ainsi à l’observateur attentif un tableau fascinant de l’économie de la fin du monde. Non que le monde soit sur le point de périr, ce n’est pas ce que je dis, à titre tout à fait personnel, c’est-à-dire que je ne dispose pas de données scientifiques me permettant de l’affirmer, à titre tout à fait personnel, donc, je pense que nous en sommes loin, mais nous organisons sa destruction biologique, éthique, esthétique de façon très habile, beaucoup plus habile, par exemple, que la façon dont nous nous y sommes pris aux cours des siècles précédents, quand nous en étions encore à nous faire la guerre, ou que la façon dont certains s’y prennent encore, qui continuent de se faire la guerre, là, le saccage de la planète est à la fois moins efficace et beaucoup plus voyant. Moins efficace, parce qu’à moins de procéder à un lâcher mondial d’armes nucléaires, on ne saccage jamais qu’un périmètre relativement petit (fût-il la mère patrie), et moins voyant parce que, bon, pendant un certain temps, tout le monde risque d’en parler. Après, on oublie, mais dans l’intervalle, ça fait du bruit à la télé. Et, en un sens, c’est un prodige. Prodige qui, d’un certain point de vue, peut être tenu caractéristique de la rationalité, mais je pense que ce n’est pas le cas, c’est-à-dire que je pense que c’est irrationnel. La forme contemporaine de la domestication du monde (autrement nommée : « le capitalisme », mais je pense qu’il faudrait arrêter d’employer ce mot au profit d’expressions comme « la domestication du monde », expressions qui sont plus explicites, plus précises, plus parlantes, comme on dit) réussit à se faire passer pour rationnelle en ce sens qu’elle emploie des moyens techniques sophistiqués, mais elle est en réalité irrationnelle. Par exemple, elle fait dire à une machine qu’elle a une âme alors que c’est faux, les machines ne peuvent pas avoir une âme puisque l’âme n’existe pas. Tout est faux, mais les effets sont bien réels. Ce n’est pas un paradoxe, c’est la condition sans laquelle on ne peut pas saccager le monde en paix : si l’on regarde le monde tel qu’il est, on comprend qu’il est urgent de changer notre façon d’y vivre, de l’habiter, d’accord, mais alors que faire ? eh bien, c’est très simple : ne pas regarder le monde tel qu’il est. Voilà qui est rassurant. Mais, et maintenant je fais être tout à fait honnête, le plus désagréable dans ce tableau vivant, ce n’est pas cela, non, le plus désagréable (par deux fois, j’ai écrit ce mot « dégagréable », ce qui, phonétiquement du moins, est un lapsus pertinent), c’est le bruit de la perceuse. En effet, je crains que ce vacarme ne vienne perturber ma lecture des Émigrants de Sebald, que j’ai commencée hier, splendeur de papier à la beauté déchirante, mais les voisins s’en foutent de Sebald, ils ne savent même pas qui c’est. Et il est bien là, le drame : en plus de saccager le monde, l’être humain fait preuve d’un goût déplorable — il aurait pu attendre douze jours.

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