19.7.22

Mal dormi cette nuit : la chaleur, l’appréhension liée au départ, les combats de chats, les moustiques, le parfum entêtant du plastique brûlé, tout un ensemble de facteurs qui causent que. Assis dans le train, je pense à toutes les hypothèses que j’ai formulées hier au soir durant mon espèce d’insomnie (j’ai dormi, mais pas assez, nu même, ce qui ne me plaît guère, peut-être parce que je ne me plais guère, à un moment de la nuit, dans le plus simple appareil, j’ai essayé de trouver le sommeil sans parvenir à lui) au sujet du récit de James, « Le motif dans le tapis » même si, à vrai dire, je ne parviens pas à m’en souvenir. Je me disais : « Calme-toi. Pense à quelque chose d’agréable. Pense au récit de James. », et je sais qu’au bout de la chaîne des arguments que je tentais de suivre, j’arrivais à une conclusion qui ne me satisfait pas pleinement, d’après laquelle le « petit truc » de Vereker finit par tuer tous ceux qui le découvrent ou l’apprennent. En sorte qu’au lieu de « mort de l’auteur », que James serait plus ou moins censé avoir prophétisé dans cette nouvelle, ce serait plutôt de la mort du lecteur qu’il faudrait parler. On trouvera au XXe siècle un motif semblable chez Vila-Matas, dont il parle amplement dans Paris ne finit jamais, le premier livre qu’il écrivit lors de son séjour dans la mansarde de Marguerite Duras, La lecture assassine, mais je ne l’ai pas lu, et je ne crois pas qu’il y ait lieu de parler d’une influence réelle. Toutes ces histoires de mort, cela dit, me paraissent moins nécessaires que contingentes, elles n’ont pas la force d’un destin historique, c’est en tout cas ce que pourrait montrer le récit de James : le plus lourd fardeau, ce sont les vivants qui le portent. D’où le plaisir pervers (sa « vengeance ») que ressent le narrateur quand, à la toute fin du récit, il comprend qu’il vient de transmettre sa maladie (non pas le secret, mais l’incompréhension — il est incapable de percer à jour « la petite idée » de Vereker) à Drayton Deane, le second mari de Gwendolen Erme, à qui son premier mari, Corvick, le seul vraiment malin dans l’histoire, et qui en est légitimement à l’origine puisque c’est lui qui confie au narrateur le soin de rédiger un compte-rendu du livre de Vereker, avait révélé le fin mot, l’ayant découvert par lui-même. « Personne ne voit jamais rien », avait ri Vereker lors de sa première rencontre avec le narrateur. Cette histoire n’est-elle pas en fait le récit de la quête de l’intelligence à laquelle personne ne parvient jamais ? Hasardons ceci : comme le nom de la revue dans laquelle écrit le narrateur et le chercheur-trouveur Corvick, la bien-nommée Middle, le secret est au beau milieu de la chose, il n’est pas caché, il est partout, sauf que personne ne le voit. Vereker est ambigu à son sujet : d’une part, il semble désirer qu’on le découvre, raison pour laquelle, las de s’apercevoir que personne n’y parvient, il en révèle l’existence au narrateur et, d’autre part, il paraît soucieux de le préserver, ce qu’il fait savoir au narrateur en lui demandant de faire preuve de discrétion au sujet de sa révélation. Ce qui est somme toute bien compréhensible : nous désirons une chose et, lorsque nous sommes sur le point d’entrer en sa possession, nous ne la voulons plus, voire souhaitons qu’elle ne se produise pas, ne l’avoir jamais désirée. Est-ce pour cette raison, aussi, que j’ai si mal dormi, cette nuit ?