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4.9.22

Hier, quand je me suis vu, j’ai trouvé que j’avais « une tête de con. » Les guillemets, c’est parce que je cite, littéralement, ce que j’ai dit à Nelly : « J’ai une tête de con. » Nelly, qui m’aime, je ne sais pas comment elle fait mais elle le fait, Nelly m’a répondu : « Mais non, mais pas du tout », l’air de dire : non mais qu’est-ce qu’il va encore inventer celui-là, sauf que moi, je savais que c’était vrai, je venais de me voir, là, dans le reflet de la vitre du métro. Aucune étrangeté, nulle Unheimlichkeit, c’était la fin de la soirée, Daphné, fatiguée, blottie tout contre moi, le vert de ses yeux se perdant dans un horizon invisible, ne dormait pas encore, le métro nous ramenait à la maison, calme, chaotique, quand je me suis croisé dans le reflet de la vitre. Me voyant, j’ai remis mes cheveux en place, un peu redressé la tête, et puis j’ai pris le temps de m’observer quelques secondes, brèves mais suffisantes, brèves mais pas assez, et j’en ai conclu que j’avais une tête de con. Ce n’était pas sur le mode de la lamentation ou dans l’espoir de me faire plaindre, non, c’était purement objectif : si j’en avais vu un autre que moi à la place de moi, j’aurais dit de lui, qu’il avait « une tête de con. » Du moins, c’est ce dont j’étais convaincu à ce moment-là, pensant cette pensée-là et la disant sans délai dans une phrase l’exprimant à Nelly. Ensuite, j’ai pensé à autre chose, je ne sais plus à quoi, peut-être à rien, j’avais sommeil moi aussi, et ce n’est que ce matin que je me suis souvenu de cette vision vitreuse et de l’impression suscitée par elle. Je m’en suis souvenu et je me suis dit : « Tiens, il faudrait que je commence mon écriture du jour comme ça : “Hier, quand je me suis vu, j’ai trouvé que j’avais ‘une tête de con’.” » Et ensuite, après le petit-déjeuner, c’est ce que j’ai fait. Quand j’avais pensé ce que je suis en train d’écrire, je pensais être objectif, mais l’étais-je vraiment ? Rien n’est moins sûr. Pour dire toute la vérité, il faut préciser ce qui suit. Dans l’après-midi, j’avais subi deux micro-traumatismes narcissiques, qui expliquent peut-être en partie pourquoi je me suis vu comme je me suis vu, c’est-à-dire comme je suis peut-être ou comme je ne suis peut-être pas. On verra. Une première fois, j’ai été présenté comme le mari de Nelly, ce que je suis en effet, aucun doute à ce sujet, j’ai des papiers en bonne et due forme qui en attestent, mais voici comment plus précisément. D’abord, la présentation de Nelly par son nom, puis une description de sa profession, de son parcours, avant d’en venir à moi : « et puis, son mari. » Le reste, quoi. Ensuite, en présentant Nelly à une écrivaine de profession, après avoir décrit et l’une et l’autre, me voici : « qui écrit aussi », assassin « aussi », qui dit la moindre importance, le caractère secondaire, on commence par qui incarne le triomphe de l’art et on achève par qui en représente l’échec. Du haut en bas de l’échelle (ne fût-elle pas bien haute, l’échelle en question). Rien de tout cela n’est exactement faux, et je crois que c’est parce que j’en ai conscience — conscience que Nelly est plus brillante que moi, conscience que je ne suis pas un écrivain connu et que, donc, face à qui l’est, je passe nécessairement au second plan, d’où le « aussi » — par exemple, on ne dirait pas de Michel Houellebecq qu’il écrit « aussi », l’écrivain, c’est lui et, devant lui, ce sont les autres qui écrivent « aussi », avec tout le ridicule que cet « aussi » enveloppe et désigne sans en avoir vraiment l’air, prétendant être lui aussi objectif —, je crois que c’est parce que j’en ai conscience que, plus tard, ces deux micro-traumatismes narcissiques se sont incarnés sous la forme de ma « tête de con. » Un peu après ces deux blessures, avant l’incarnation, c’est-à-dire, me saisissant de n’importe quel prétexte pour échapper à l’excès d’humanité qui m’entourait, je suis allé remplir la gourde de Nelly. En passant devant la guinguette « Rosa Bonheur » aux Buttes-Chaumont, j’ai vu qu’elle était décorée aux couleurs du nouveau roman de Virginie Despentes et que s’y trouvait aussi un tirage géant de la couverture des Inrocks à elle consacrée. Sur le coup, je me suis contenté de prendre la chose en photographie et de légender la photographie prise avec un commentaire stupide sur les réseaux sociaux. Ce n’est qu’un peu plus tard que la vraie dimension de cette exposition m’est apparue clairement (et je le dis sans ironie aucune, je le pense vraiment) : la gloire littéraire, c’est ça. Un peu comme les millions de personnes qui accompagnèrent la dépouille de Victor Hugo de l’Arc de Triomphe où elle avait été exposée la nuit durant au Panthéon où elle serait inhumée, le 1er juin 1885, c’est là que se fait l’unité de la Nation. Et moi, mesuré à de tels sommets, avec ma « tête de con » pour seule unité de moi-même, ne devrais-je pas m’estimer heureux qu’on m’autorise seulement à être ? Que puis-je espérer de mieux ? Être, ne s’agirait-il que d’un être purement végétatif, être ne se suffit-il pas à soi-même ?

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