Maux de monde
que me fait le ventre
de leur goût fixe
la laideur
quelque chose papille
quand il n’y a plus nul destin
que viande
hantise de ce siècle
encore naissant je veux
manger la langue
par tous ses bouts.

Maux de monde
que me fait le ventre
de leur goût fixe
la laideur
quelque chose papille
quand il n’y a plus nul destin
que viande
hantise de ce siècle
encore naissant je veux
manger la langue
par tous ses bouts.

Ciel gris ce matin, mais sans regrets. Une ligne droite et horizontale sépare la mer du ciel. Elle semble si artificielle que, la regardant, j’ai du mal à croire en sa réalité. N’est-ce pas elle, toutefois, qui rend l’espace visible ? Lequel espace, en son absence, ne serait qu’une matière indistincte, sans forme possible, dépourvue d’un site où le regard peut s’arrimer ? Je cours sous la pluie. Les pieds et les cheveux mouillés dans mon teeshirt détrempé. Parvenu en haut de la côte, je m’arrête, prends la photographie de ce que je vois, devant moi, au-dessous de moi, loin de moi, au-dessus de moi, le site où l’organisme que je suis s’ancre pour vivre, pour exister. Redescends par le chemin à l’envers. Hier cela, j’entends exister, m’avait laissé perplexe et, aujourd’hui, alors même que je n’ai résolu aucun des problèmes que je m’étais posés, cela me semble évident, aller de soi et, bien que je sache que c’est faux, que rien ne va de soi, surtout pas cela, exister, je ne me pose pas de questions de cet ordre, des questions d’un autre ordre, oui, des questions esthétiques. Aujourd’hui, je n’entends pas exister, j’existe, et puis c’est tout. Comportement minimal de l’animal. Je me tais. J’écoute le roulis du silence de l’univers. À intervalles réguliers, l’interrompent cris, aboiement, vrombissements, ondes de chocs, vibrations indésirables. Je lutte contre les idées parasites. Me concentre pour échapper à l’influence. Consens à moi-même en n’aspirant à personne.

Que faire
de l’air entre les choses ?
illumination négative
d’une remarque grammaticale
obstiné je regarde
cette tache sur le mur
et la langue dans la joue
me demande :
à quelle dose le blanc
se confond-il avec le mal
ou la perfection ?

Encore une fois, envie de disparaître, pas d’arrêter, non, de ne plus rien rendre public, de creuser dans le sens de la profondeur, à la manière d’une sonde plongée dans un clair secret, une forme, une perspective, bref, une œuvre, écrire sans rien en dire, pas dans le dessein de garder le silence, donc, mais dans celui de cultiver l’absence d’ébruitement. Et si je ne le fais pas, si je ne fais pas tout ce que je crois qu’il me faudrait faire pourtant, est-ce l’effet d’une forme de vanité supérieure ou de quelque absurde espoir que j’entretiens au sujet de l’avenir dont on ne sait même pas, à vrai dire, s’il arrivera ? (C’est tout le problème de l’avenir, voyez-vous : on s’attend à ce que quelque chose arrive dans le futur, mais qui nous dit que ce futur arrivera jamais ? Temps qu’il faudrait cesser d’employer pour ne plus s’exprimer qu’au conditionnel.) Voici les choses comme ils me semblent qu’elles sont : je me sens pris, pris au sens de prisonnier, pris entre la bêtise, à laquelle je contribue pour une part considérable, et excessive, pris entre la bêtise et la laideur du monde, laideur qui est la leur. Mais à qui ? Est-il vraiment indispensable de préciser la chose ? Sur la vitre de la fenêtre, il y a des traces, traces sans doute que l’enfant a laissées avec ses doigts. Elles me dérangent (pas l’enfant). Je me lève, les efface, me rassois, constate la transparence de la surface. Bien, si je devais expliquer la chose à quelqu’un — mais je ne parle pas au genre de personnes à qui je devrais l’expliquer (et, de fait, à la double exception de Nelly et Daphné, exception remarquable, avec qui est-ce que je parle ? personne, non, personne) —, si je devais expliquer la chose à quelqu’un, je dirais que je n’ai pas envie de mourir, mais que je n’ai pas envie d’exister, pas comme ça, et je ferais pour souligner ce mot et dire ce que j’entends par là, un autre mot n’allant pas, je ferais un geste des mains (d’une main ou des deux ? je l’ignore, il faudrait que je parle à cette personne pour le savoir) indiquant la lourdeur, l’excessive pesanteur de l’existence, et que je voudrais alléger, non pas me libérer de ce poids, mais le réduire. Est-ce que je veux disparaître pour réduire ce poids ? Poursuivant mon explication, je tâcherais alors de décrire peut-être comment nous avons renoncé à alléger le poids et nous satisfaisons de nous en débarrasser, égoïstement, mais le poids ne disparaît pas pour autant, au contraire, il croît, et l’existence devient de plus en plus lourde avec cette croissance. Qui allégera le poids de l’existence ? Disparaître, me dis-je à présent, interrompant mon explication, disparaître, n’est-ce pas renoncer à être celui qui allégera le poids de l’existence, n’est-ce pas se contenter de l’alléger pour soi ? Or faire cela, par suite, n’est-ce pas faire comme tout le monde : se débarrasser du poids, ajourner l’allègement, le confier à un hypothétique futur, un avenir qui n’arrivera peut-être jamais ? Que devient alors le conditionnel si tout le monde, même moi, parle à l’indicatif ? Grammaire du temps qui passe et de l’organisme qui se transforme : écrire, c’est exister et ne pas exister.

Hygiène ce matin. De fond en comble : ménage dans l’appartement, 10 kilomètres de course et puis gainage. J’ai une idée de la personne que je voudrais être, une idée très précise à en juger par l’apparence de cet être qui n’existe pas encore, mais que je vois pourtant se dessiner en imagination. Des couleurs, ou leur absence plutôt, des formes, des matières. Du noir et du blanc, à l’automne et en hiver. Pour le printemps et l’été, je ne sais pas encore. Quelque chose de sobre où dominerait le bleu mer. N’est-il pas fascinant de pouvoir s’inventer une personnalité rien que par son extérieur : la ligne de sa silhouette, sa tenue vestimentaire ? Et de savoir exactement ce qu’il faut pour passer de cette irréalité du possible à son actualisation dans le monde réel : de la détermination et de l’énergie. Certes, mais tout cela (toute cette énergie et toute cette détermination), tout cela ne serait rien sans le langage et la culture qui les précèdent, qui leur donnent un sens, une raison d’être. Les animaux sont les ouailles idéales : ils ne parlent pas. Qui les sauve, s’assure par là même le confort sans faille du rédempteur éternel : jamais ces petits paroissiens n’auront l’outrecuidance de venir se plaindre du sort à eux réservé par le salut qu’on leur aura imposé. Pas comme l’humanité, de nature si ingrate qu’après qu’on lui eut montré le moyen de mettre un terme à l’exploitation des êtres humains par eux-mêmes se leva comme un seul homme pour réclamer le rétablissement de cette exploitation au nom du droit à la jouissance que lui procure une consommation sans fin. Genre de phénomènes qui se produisent généralement quand on élabore une politique non pas à partir de l’intelligence des êtres mais à partir de leurs névroses, quand on inscrit le péché (sécularisé ou non, il est identique à lui-même) au cœur de sa conception du monde et la jouissance infinie qu’on escompte par la transgression, par la commission du mal. Enfants qui ne veulent pas grandir parce qu’ils sont terrifiés à l’idée de vieillir. Idée de la mort.

Construction zéro
sous la peau l’âme
fouille quelque forme
jaune
cependant que ce mammifère
qui n’en eut jamais
crie mais qui sait
s’il jouit ou est à l’agonie ?
une lumière rouge s’allume au loin
et puis s’éteint
donne le tempo nuit
du néant.

Le refus de se laisser convaincre trop facilement, le doute vis-à-vis des phénomènes sociaux, l’incrédulité face à des récits excessifs (qu’ils soient trop optimistes ou trop pessimistes), ne pas être dupe des manœuvres opportunistes, ne pas s’en laisser conter par l’apparence de majorité, voilà parmi d’autres quelques-unes des réactions auxquelles on peut s’attendre de la part d’un organisme sain, tandis qu’un organisme malade aura tendance au contraire à se laisser faire trop facilement ou à demeurer plongé dans une indifférence quasi léthargique. Comme les choses auraient pu être différentes, et comme elles pourraient l’être encore cependant qu’elles se déroulent telles qu’elles se déroulent, y adhérer sans réserve est tout sauf un signe d’intelligence ou de clairvoyance (contrairement à ce dont se persuadent les nouveaux idolâtres du présent perpétuel), c’est un symptôme de faiblesse mentale, de manque d’énergie vitale : on se dépense, on s’agite dans tous les sens, mais on est bien incapable de se donner à soi-même la moindre direction qui soit, la moindre direction qui vaille. Le vent qui nous pousse dans telle ou telle direction, et dont nous épousons la course, ce vent n’est pas le souffle de l’esprit ni l’expression de nos désirs les plus profonds, inconscients : c’est la manifestation tout extérieure de notre plus grande impuissance. C’est à partir de cette impuissance que nous nous inventons des idoles. Nous errons sur une mer intérieure où miroitent d’illusoires reflets. D’une voix calme, je parle dans le vide. Pourrais-je faire autrement ? Sans doute, mais je ne le voudrais pas. Le but n’est pas de m’exprimer pour m’exprimer, ce qui semble être l’unique et ultime fonction du langage dans nos société développées, parler un peu comme on va chez le psy, mais de dissiper ces nuages trop épais qui m’interdisent d’y voir clair.

On n’échappe pas à la laideur
le lierre grimpe
entre les blocs de béton
où sont blottis des dieux terrifiés
je regarde le ciel bleu
en écho au soleil
vestige des humiliés
jadis ici quelqu’un écrivit :
« Macron meurt »
avec un point d’exclamation.

Partout se voient les signes d’un mouvement rétrograde. Mais est-on jamais monté et où ? Dans les arbres, des fruits bizarres, déplacés, bouteilles en plastique, emballages en carton qui débordent des poubelles et tombent, excroissances visibles d’une plante toxique, ou sont simplement jetés à terre, sans autre forme de procès, sans attention à rien, ni à ce qui précède, ni à ce qui après vient ; — preuve peut-être que plus personne n’a le sentiment d’être chez lui nulle part. Dans l’air, des vapeurs lourdes et omniprésentes, parfums d’un monde pesant qu’une infime et invisible minorité seule supporte parce qu’il ne profite qu’à elle. Je déambule un peu, perd mon chemin en bas de chez moi, et puis élis un banc de béton où je m’assois. En face de moi, les traces de l’année d’avant, des slogans qui traduisent la haine et la rancœur. Aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé ? Au-dessus le ciel est bleu pourtant, tant qu’aveuglant. Derrière mon dos, je sens la présence d’une vie animale, discrète, je me retourne, regarde quelques instants ce petit mammifère occupé à ronger une branche, et me demande : faut-il devenir minuscule pour échapper à l’horreur du monde ? Mais faut-il seulement tenter d’y échapper ? Tout autour de moi, des symptômes, et nous sommes tous malades. Fatigue, je crois. Dont ne me sauve pas la lumière. Dans mon carnet, ou sur des feuilles de papier qui traînent sur le bureau (je ne les ôte pas : je les destine à cet usage), je compose des phrases, me les répète plusieurs fois, en invente d’autres qu’elles appellent. Je ne résiste pas, je me fais poreux, me laisse transpercer, traverser de part en part, je ne renonce pas, non, je deviens l’univers.

Nul signe dans le ciel
ni retour de la flamme
nuages
de son absence :
elle brille.

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