Si le monde dans lequel tu te trouves enfermé est invivable — c’est-à-dire : si le caractère invivable du monde te donne le sentiment d’y être retenu prisonnier, sans possibilité de t’en échapper —, le meilleur moyen de survivre n’est certainement pas de chercher à t’en accommoder, à te le rendre plus agréable, plus confortable. On n’aménage pas le mal-être. Toutes les tentatives pour faire en sorte que les choses n’aillent pas trop mal n’aboutissent jamais qu’à une seule chose : une folie qui s’ignore. On croit maîtriser la situation en se créant des manières d’échappatoires (j’arrête quand je veux, se dit la conscience), on croit la dominer en la tournant en dérision, on se croit supérieur en affichant une forme de supériorité, mais on n’en est jamais que plus dominé, plus esclave. Plus esclave que l’on ignore, donc, que l’on est un esclave. Plus malheureux que l’on ignore que l’on est malheureux. En un sens, une conscience qui ne serait pas triste ne serait pas une conscience, rien qu’une caisse enregistreuse incapable de se rendre compte jamais qu’elle est pleine d’un vide incorrigible. Est-ce que donc il faut être triste ? Probablement, oui. En ce sens précis : il faut être triste pour être joyeux. Le bonheur n’exclut pas le malheur ; il le contient. Pour dire les choses de façon schématique : on est heureux quand la joie contient la tristesse, malheureux quand la tristesse contient la joie. Le bonheur n’est pas une forme de la connaissance, il la présuppose. Les imbéciles heureux ne sont pas heureux, ce ne sont que des imbéciles qui s’imaginent être heureux. Et c’est cet imaginaire factice qui les rend malheureux. S’imaginant heureux, ils font leur malheur. Bien entendu, mais alors que faire ? Ne pas être las de s’étonner devant la bêtise de la vie sociale. Quand on cesse de s’en étonner, on commence à la tolérer, à la trouver normale. Il ne faut pas être fatigué. La fatigue, si détourné que ce chemin puisse sembler, la fatigue conduit au malheur. Il faut se faire résistant. Affronter les choses comme elles sont. Bêtes, grossières, laides. Ce n’est pas le fait de les voir comme elles sont qui rend malheureux, mais le fait de s’habituer à elles — l’habitude les rend normales, et la norme les transforme, les convertit en leur contraire. Une fois que l’on s’est habitué aux choses, elles n’apparaissent plus telles qu’on les percevait avant, quand on ne s’était pas encore habitué à elles, quand on n’était pas encore fatigué ; une fois que l’on s’est habitué aux choses, elles semblent intelligentes, fines et belles. La vie sociale n’a pas changé — aucun progrès moral n’a été accompli, pas plus que le monde n’est devenu meilleur —, mais nous, oui, nous avons changé : nous sommes moins forts, notre regard est moins précis, nos exigences plus molles. Déjà, nous prenons un mot pour un autre, une forme pour une autre, une chose pour une autre. Le réel s’éloigne alors même que nous nous imaginons adhérer à lui. Nous le quittons sans adieu ni possibilité de retour. Comment retournions-nous à lui si nous ne savons pas que c’est chez nous ?
Que tout soit indissolublement lié, cela ne signifie pas que tout soit identique, que tout soit réductible à quelque chose d’unique (l’un, l’être, la substance, l’esprit, la matière, et caetera). Cela signifie plutôt que tout est de la même nature : une infinité d’êtres peuvent être de même nature sans pour autant être réductibles à quelque chose d’autre qu’eux-mêmes (cette nature qui est la même pour tout). C’est-à-dire : sans cesser d’être cette entité qu’ils sont. Tout en étant de la même nature que toutes les autres entités. Que je me sente indissolublement lié au monde, cela signifie que je comprends cette mêmeté de nature entre tous les êtres, entre tout ce qui est, existe, et que je me comprends moi-même comme compris dans ce monde, ni en-dessous, ni au-dessus, ni à côté, ni à part. La nature de ce lien n’est pas une relation d’appartenance, mais d’identité dans la différence : je suis comme tout ceci (et par tout ceci, j’entends tout ce qui est, existe) mais je ne suis pas tout ceci ; tout ceci est comme moi, mais tout ceci n’est pas moi. Je suis comme mon voisin, mais je ne suis pas mon voisin. Je suis comme la pierre, mais je ne suis pas la pierre. Je suis comme l’arbre, mais je ne suis pas l’arbre. Je suis le même que l’autre, mais je ne suis pas identique à l’autre. Ce matin, après être allé courir 9 kilomètres et avoir fait des exercices de gainage qui annulent mal les effets déplorables de certains de mes excès, je me suis assis, j’ai fermé les yeux et j’ai écouté sans rien analyser tout ce qui était en train de se passer. Pratique absurde, sans doute, et qui le serait en tout cas absolument si elle participait de ces croyances orientalistes débilitantes dont certains l’accompagnent (comme ce type qui explique sans rire qu’après avoir médité dans un monastère en Thaïlande, il a senti chacun de ses poils de barbe, preuve selon lui qu’il avait connu l’éveil), mais qui m’a semblé nécessaire à ce moment-là non pour comprendre le fait que je sois compris dans le monde, mais l’expérimenter. Expérience du monde dont je ne suis pas exclu. Du monde auquel je ne suis pas étranger. Acquiescement à tout. Donc à ce que je suis idem. À ce qu’il m’arrive de détester. Au bruit du moteur de la voiture comme au cri de la mouette. Sans exception ni exclusion, la vie.
Trop de brume, trop d’écume. As-tu déjà émis cette hypothèse : ayant trouvé ce que tu cherches, tu t’aperçois que ce n’est pas assez, pas ce qu’il te faut, pas ce que tu voulais ni comme ? Et si cette hypothèse s’avérait exacte, est-ce que tu te contenterais de ce si peu, ce si mal, contraire à ta raison, ou est-ce que tu chercherais autre chose ? Mais quoi ? Autre chose qui, à son tour, ne serait peut-être pas comme tu le voulais, pas assez, pas assez bien, pas bien du tout ? Il est possible, d’ailleurs, que tu ne trouves jamais ce que tu cherches parce que tu ne sais pas ce que tu cherches ou parce que tu l’as déjà trouvé ou parce que cela n’existe tout simplement pas. Tu t’imagines chercher, mais ce n’est rien, que du vent, une illusion de plus. J’ai beau chercher, et même, me semble-t-il, trouver parfois, que faire de cet immense silence qui m’entoure ? Si j’y prête l’oreille, je deviens fou, personne ne peut supporter une telle solitude, mais si je ne l’entends pas, je vis dans un monde faux, je me trompe moi-même, je fais le contraire de ce que je cherche à faire. Comment continuer ? Comment ne pas perdre la patience, l’espoir, l’envie, et tout, et toute la théorie ? Des questions que je me pose pour tenter de comprendre pourquoi ce qu’il m’arrive m’arrive, les réponses ne me satisfont jamais qu’à peine, quand il y en a, ce qui est rarement le cas. (Pourquoi elle ou lui ou elle ou lui et pourquoi pas moi ?) Je joue ou rejoue des scènes en imagination — expériences de pensée : si j’avais fait tel ou tel choix plutôt que celui-là que j’ai fait, que me serait-il arrivé ? et si j’avais été un autre que celui que je suis, aurais-je préféré être un autre, un autre autre que cet autre que j’aurais été, et qui, moi ? —, mais cela ne me dit rien de bon, aurais-je seulement pu faire autrement ? On peut toujours faire autrement. Vraiment ? Ce qu’on appelle, la liberté. Mais est-elle réelle ou bien rien, qu’une illusion, elle aussi ? Faisons-nous des choix ou ne pouvons-nous guère faire mieux que de les assumer ? Après coup. Quand tout s’est déjà passé. Quand tout a déjà passé. Vivre avec ce qu’il nous arrive. Alors nos choix ne sont pas des choix, ce sont de purs moments dans la chaîne infinie des causes et des effets. Notre conscience enregistreuse est-elle autre chose qu’une fabrique d’illusions ? Comment vivre sans ce temps de retard ?
Belle et étrange lumière, douce et menaçante, à cause probable de son opacité laiteuse, blanche tirant sur un gris léger par endroits, liquide d’où viennent les personnes que nous sommes, et étouffante, calme paradoxal du vent qui souffle mais ne semble rien déplacer du ciel, masse compacte, donc, imperturbable perturbation, lumière diffuse qui enveloppe chaque chose au brillant intérieur, clarté qui semble venir du dedans des corps étendus là sous cette impassible étendue. Par moments, bruit du vent qui souffle fort, mais son faible, à la semblance de ce monde qui nage dans sa contradiction. Un oiseau noir se dégage du fond complémentaire. Des voix sourdes se font entendre de l’autre côté de la cloison. Je tourne le regard en sens opposé. Éclate le jaune du mimosa. Et, plus tard, la musique du moine des sphères. Fin de l’hiver.
En paix avec soi-même. Est-ce que je suis en guerre avec moi-même ? Est-ce que la paix est une pause dans la guerre ? Est-ce qu’il faut s’apaiser ? Est-ce que la paix est semblable à la mort ? Comme hier, il me semble que je dois faire un effort important pour ne pas parler de ce dont on veut m’obliger à parler. Et si je ne puis me défaire de cette impression que le monde social a essentiellement pour vocation de t’empêcher de penser à ce que toi tu veux penser, est-ce parce que je suis monomaniaque ou parce que j’ai raison ? Et si j’avais tort, faudrait-il que je cesse de m’efforcer de penser ce que je veux penser ? La bande passante des informations est une arme destinée à te faire dévier de ta trajectoire, à t’imposer une trajectoire qui n’est pas la tienne, mais celle d’un autre, quelconque, un autre quelconque qui n’existe probablement pas, une chimère puissante, certes, mais une chimère surtout. Nous sommes des amibes réactives, qui avons l’illusion de penser. Nous sommes comme les pierres de Spinoza. Mais à quoi bon continuer ? Ce matin, la machine m’a informé que l’an dernier ce journal avait trois ans et un jour. Quatre ans et un jour, donc, aujourd’hui, que j’écris cette chose étrange dont je ne sais même pas vraiment quoi faire, sinon l’écrire, un peu bêtement, je dois bien l’avouer, pas mécaniquement, non, pas par habitude, non plus, non, si je devais en énoncer la raison, je la dirais ainsi : par amour. Par amour de quoi ? Par amour. C’est tout. L’an prochain, est-ce que je ferai la même chose ? Est-ce que je serai toujours en vie ? Est-ce qu’il restera une raison d’espérer ? Ou y en aura-t-il encore moins ? Il faut te dépouiller de tout ce qui n’est pas toi, dis-tu, mais comment savoir ce qui est toi et ce qui ne l’est pas ? Qui nous apprend à faire la différence ? Comment apprendre à faire la différence ? Y a-t-il seulement une différence ? Assez de questions. Je viens de terminer le Β de mon poème. Comme toujours, impossible de savoir ce que ça vaut, si c’est génial, nul ou banal. Comme de toute façon, ce texte, comme la plupart des autres, ne rencontrera aucun écho, je me concentre sur ce qu’il y a de plus important : le texte même. Sa structure cohérente qui n’est pas un pur jeu numérologique dépourvu de sens, un cadre formel orné, mais une boussole. Son progrès Α Β Γ Δ Ε Ζ Η, dont l’écriture en alphabet grec n’est pas une coquetterie, mais une dimension du texte même, une de ses façons à lui de d’exprimer. À lui, c’est-à-dire (aussi) : à moi. Et toujours cette question : comment faire pour que mon expérience ne soit pas seulement mon expérience, mais qu’elle devienne l’expérience de tout le monde ? Non pour que tout le monde pense comme moi, mais pour que tout le monde pense comme soi. Que chacun, pensant par soi, pense pour tout le monde.
Effacer. Ce que je viens de faire. Une fois de plus. Effacer. Y a-t-il autre façon d’avancer ? Effacer ce que l’on écrit. S’effacer. Soi-même, c’est-à-dire. Procéder à sa dissolution personnelle afin de gagner d’autres territoires. Terres lointaines. Proches rivages. Si souvent, tu n’entends pas les voix qui parlent en toi, tu n’entends pas que, de ces voix, aucune n’est la tienne, qu’elles ont été implantées là pour t’empêcher d’entendre ta propre voix, pour que tu finisses par admettre que, ta voix à toi, elle n’est pas intéressante, elle n’est pas belle — tu n’as rien à dire. Efface-toi. Toi, ce n’est pas toi. Ne te tais pas, personne ne peut te réduire au silence, tu as le droit à la parole, libère-la, dit pourtant la langue, et elle ajoute : parle comme moi. D’où ces vocabulaires qui se déploient, espèces invasives, vocabulaires qui ont l’air si vrais, si justes, qui s’imposent si fort et si vite qu’il semble qu’on ne puisse parler sans eux, qu’on n’ait jamais su parler sans eux. Et qu’ils ont l’air vieux, dès lors, ces mots, qui viennent de perdre tout sens. Nous ne l’avons pas encore ouverte que les mots sont déjà là, dans notre bouche. C’est que le mal peut être tellement beau, lui aussi. D’autant plus qu’il a le kitsch pour nature. Répète, dit la langue qui s’impose. Répète. C’est le propre du pouvoir que de t’obliger à employer certains mots plutôt que d’autres, à former certaines phrases plutôt que d’autres, un pouvoir qui tient en horreur toute forme d’émancipation, mais travaille à toute force à l’unité grégaire des populations. La même chose en même temps pour tout le monde. Oh, le beau gouvernement mondial. Notre première tâche consiste à refuser cette langue. Refuser de parler cette langue. Ce n’est pas une langue, d’ailleurs, c’est une arme de guerre. Notre seconde tâche consiste à refuser ce monde. Ce n’est pas un monde, pas un ordre, mais une obéissance, pas une jungle, une junte. Notre troisième tâche consiste à refuser la guerre que la langue du monde déclare. À refuser la machination du pouvoir qui s’exprime à travers elle. Notre quatrième tâche consiste à mettre des mots à la place des autres. Changer le sens. Revenir à l’origine. L’oublier jusqu’en son fondement. Pas déconstruire, non. Détruire. Systématiquement. Si tu adoptes les vocabulaires qu’on t’impose, tu as déjà perdu la guerre. Il ne faut pas combattre. Il ne faut pas faire la guerre. Il faut détruire la guerre.
09:14 dans l’atmosphère qui n’essaie de tenir en l’air ? énigmatique désinence est-ce que le désir danse ? à la solde de l’échec une tentation de l’ordre étendue plus claire que la passion de l’horizon fugace image sur le vase peinte le monstre a la tête à l’envers et le héros lui aussi qui regarde en l’air cependant qu’à la proue seul l’œil imperturbable contemple l’océan la forme glisse à la surface liquide ἔρως extraverti contre nos fesses pâles désormais de convertis.
Pour qui cherche à comprendre ce qui lui arrive, les phénomènes que nous traversons et les phénomènes qui nous traversent, se perdre n’est pas une option ; — c’est l’unique chemin. Mais comment se perdre sur un chemin unique ? Nous n’avons pas d’autre choix que celui de nous égarer. Le labyrinthe est notre maison. Il faut en sortir. Comme il faut sortir de notre tête, sortir de nos certitudes, aller là où l’espace et le temps s’ouvrent. Ou plutôt : comme nous en venons et que nous finissons toujours par y revenir, il faut être capable d’inventer, à chaque départ et à chaque retour, la bonne méthode pour retrouver notre chemin (dans un sens et dans l’autre, ὁδός). Écoutant Daphné, je l’ai souvent entendu parler d’un temps cyclique (et tout reviendra, dit-elle en substance, dans sa cosmologie spontanée de l’éternel retour — que j’ai consignée pour la première fois le 23.5.20). C’est que la conscience n’est pas linéaire, elle ne va pas d’un point à un autre en ligne droite, s’efforçant d’éviter les obstacles ; elle revient sur ses pas, s’égare. Et c’est ce mouvement que la pensée moderne, croyant bien faire sans doute, mais sacrifiant la richesse de nos détours sur l’autel de la simplicité rectiligne, a nommé reflexivité. Sauf que la conscience ne revient pas tant sur elle-même que sur tout, sur l’ensemble de ce qui est, a eu lieu, aura lieu — le κόσμος (à la fois espace et temps). Chantraine indique ainsi que l’étymologie de λαβύρινθος est souvent rapprochée de λάβρυς, nom lydien de la hache, ce qui signifierait que le labyrinthe est la maison de la double hache, c’est-à-dire : le palais crétois. Le labyrinthe ne serait donc pas d’abord un endroit où l’on va se perdre, mais un endroit où l’on vit, que l’on habite. D’où l’on peut dire que le labyrinthe est la forme que prend notre habitacle (son architecture) quand nous essayons de savoir où nous sommes, ce que nous faisons ici, et pourquoi, et où nous allons.
Ici sont les choses sises toutes à l’angle de nulle part anciennes antiennes comiques comme le monde cosmiques comme l’immonde d’elles (les choses) qui les considère se demande que faire de cela qui s’est déjà effondré ? combien de temps encore nous faudra-t-il patienter ? dans les labyrinthes de l’intelligence il faut des égards pour les égarés et des haltes pour les exaltés chaque jour un peu plus perdu je lève les yeux au ciel moins dans l’espoir d’y découvrir quelque forme suprême (l’amour est un exemple) que pour le plaisir des cieux avec chacun de mes pas un être s’efface une illusion se brise elle dit je suis le pilote de ton âme mais c’est le désert alentour.
1. Il y a des bêtes qui vivent chez moi. Je le sais. J’en ai vu une autre, ce matin.
2. Avec Nelly, nous vivons dans cet appartement, un duplex, depuis trois ans. Nelly, c’est mon épouse. Nous nous sommes mariés et nous nous sommes installés dans cette région où nous ne connaissons personne pour vivre notre vie à nous. C’est un peu étrange de le dire comme ça, mais je ne vois pas d’autre manière, à nous, la vie d’avant, c’est vrai, il me semblait qu’elle ne nous appartenait pas. Comme on peut se tromper, parfois.
3. Nelly travaille dans une agence de communication. Elle gagne plutôt bien sa vie. Nous ne sommes pas riches, mais ça va. L’argent n’est pas un problème. Et nous sommes d’accord là-dessus, il faut que ça reste comme ça. Moi, j’ai arrêté de travailler pour peindre. Enfin, pour ne plus faire que ça, et ne plus être ce que je déteste par-dessus tout : un peintre du dimanche. Quand je n’étais qu’un peintre du dimanche, je peignais beaucoup. Pas seulement le dimanche. Toutes les nuits, en fait. Jusqu’à l’épuisement. C’est pour cette raison, aussi, que nous avons déménagé, pour vivre un peu plus calmement, un peu plus tranquillement. Sereinement, c’est comme ça qu’on dit, non ? Ici, la ville, c’est moins grand que là où nous vivions avant, mais c’est mieux. Sauf que depuis que je ne suis plus un peintre du dimanche, je peins beaucoup moins. Un tableau de temps en temps, et encore. C’est rare. Il faut que je prenne le temps de me faire à ma nouvelle vie. Surtout, avec l’enfant. Parce que, oui, Nelly et moi, nous essayons d’avoir un enfant.
4. La première fois que je les ai vues, c’était il y a deux années de cela, je crois. Mais ce ne sont que des souvenirs. Alors, la date n’est peut-être pas exacte. Peut-être que c’était la semaine dernière, je ne sais plus. Mais l’expérience, elle, oui. Elle est exacte, j’en suis sûr. J’ai cru que je rêvais aussi je n’ai rien dit. Je crois à présent que j’ai eu tort. Si j’en avais parlé à ce moment-là, peut-être que rien de tout ce que je raconte ne serait arrivé. Mais comment savoir ? Peut-être que cela n’aurait rien changé. Peut-être que cela devait arriver. Peut-être qu’il n’y a pas de peut-être. C’est comme ça, les choses inéluctables.
5. La deuxième fois, c’était des années après la première. Il y a quelques mois à peine. Cette fois-là, j’en ai parlé à Nelly. Nelly et moi, nous étions allongés dans notre lit. Nous lisions, nous regardions une série, ou je ne sais plus trop quoi. Nous étions là quand j’en ai vu une. Qui passait. Furtive. Imperceptible, ou presque. Mais j’étais sûr de l’avoir vue. Je veux dire : ce n’était pas l’une de ces ombres qui passent dans le champ de vision durant la journée, l’ombre d’un oiseau qui vient se poser sur le toit ou prend son envol. Non. Ce ne sont pas des ombres. Ce sont des corps. Avec en elles-mêmes le principe de leurs mouvements. Des êtres vivants, nécessairement, sinon, comment se déplaceraient-elles comme ça, pour qu’on ne les aperçoive pas ? Je me suis dressé d’un coup dans le lit. Nelly m’a dit : Ça ne va pas ? Tu ne te sens pas bien ? Si, enfin non. J’ai vu quelque chose bouger. Ah bon ? Moi, je n’ai rien vu, m’a-t-elle répondu. J’ai regardé autour de moi sans rien dire. Quelques instants, peut-être, une minute. Nelly ne disait plus rien. Elle devait être retournée à son livre. Et soudain, j’en ai vu une autre. J’ai saisi Nelly par l’épaule et je lui ai dit, en montrant du doigt avec l’autre main : Là. Il y en a une. Je l’ai vue. Nelly m’a dit : Arrête, tu me fais mal. Moi, je n’ai rien vu du tout. Tu ne veux pas te calmer ? Mais, j’ai vu quelque chose bouger. Deux fois. Je ne suis pas fou. Il y a quelque chose qui bouge et se cache sous notre lit. Nelly s’est levée. A allumé la lumière en grand. A fait le tour de la chambre. M’a regardé d’un air satisfait et m’a dit : Bon, tu vois bien qu’il n’y a rien dans la chambre. Après quoi, elle s’est recouchée. Comme j’avais le sentiment de m’être rendu ridicule, je n’ai plus rien dit. Je me suis tourné dos à elle et j’ai fermé les yeux pour ne plus avoir à lui parler. Ne plus avoir à voir. Mais je savais bien que j’avais vu quelque chose. Que je n’avais pas rêvé. Que je n’étais pas fou. Cette nuit-là, j’ai dormi enroulé dans ma couette. Enveloppé. Comme une momie. Je ne croyais pas que cela me protègerait de quoi que ce soit, mais j’avais besoin de me sentir rassuré. Ça n’a aucun sens.
6. Ensuite, pendant plusieurs jours, plus rien. À un moment, j’ai bien cru que j’avais eu une hallucination. Mais quelque chose avait l’air trop réel, trop vrai, trop effrayant dans cette expérience. Je me suis bien dit : après tout, ce n’est peut-être rien. Peut-être qu’il n’y a aucune menace derrière ces traces qui se déplacent. Les souris ne sont pas une menace, par exemple, me suis-je dit. Et j’avais presque fini par me convaincre quand j’en ai vu une autre. Elle avait l’air plus petite que les autres. C’était en plein jour. J’étais dans mon atelier à l’étage, fixant d’un regard décidé la toile vierge, quand je l’ai vue passer devant moi. De l’autre côté de la toile, sur le mur, qui lui n’est pas vierge, mais couvert de photos, de vieilles esquisses, de notes de lecture. En fait, elle n’est pas passée. Elle est venue jusque là, sur le mur en face de moi, et s’est arrêtée. Comme figée. J’ai eu un mouvement de recul, mais je me suis vite rendu compte que c’était absurde. Elle était bien plus petite que moi et a une distance suffisante pour que je ne risque rien du tout. Aussi, ai-je pris le temps de l’observer. Elle avait l’air d’une ombre. C’est-à-dire que, si l’on n’y prêtait pas attention, il n’y avait aucun moyen de distinguer ce corps vivant qu’elle était d’une ombre. En m’approchant, d’ailleurs, j’ai cru que ce n’était qu’une tache. Je me suis dit : bon, c’est bon, voilà, je suis victime d’une illusion d’optique, et j’ai balayé la main au-dessus d’elle comme pour m’assurer que ce n’était pas une ombre projetée. Mais non, la tache ne disparaissait pas quand ma main faisait écran. J’ai donc décidé de pousser plus avant mes expériences. En observant attentivement, je me suis rendu compte que ce n’était pas simplement l’ombre portée d’un corps qui fait obstacle à la lumière, comme ma main dans un rayon de soleil, par exemple, mais un être par soi. J’ai tendu le doigt, l’ai approché d’elle pour la toucher. Mais au moment où j’allais le mettre dessus, elle s’est enfuie. Elle a dévalé le mur et a disparu derrière une plinthe. Enfin, derrière, sous la plinthe, elle est passée entre le sol et la plinthe. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’elle n’avait pas d’épaisseur. Mais comment une bête vivante peut-elle ne pas avoir d’épaisseur ?
7. Le soir, j’ai parlé de l’expérience que j’avais faite avec Nelly. Elle m’a regardé d’un air bizarre, comme si elle me reprochait quelque chose mais n’osait pas m’en parler. Je lui ai dit : Vas-y, dis-moi ce que tu as à me dire. Tu me crois fou, c’est ça ? Non, m’a-t-elle répondu, fou, tu ne l’es certainement pas. Je crois, en revanche, que tu t’ennuies. Tu devrais essayer de t’occuper. Au moins, l’esprit. Sortir faire des promenades. Prendre l’air. Je ne sais pas, moi. Mais rester enfermé toute la journée, je ne suis pas sûr que ce soit très bon pour toi, tu sais. Je n’ai rien répondu. J’ai regardé autour de moi. Pour m’assurer qu’il n’y avait pas de bête en train de nous espionner. Et comme il n’y en avait pas, j’ai dit à Nelly : Oui, tu as raison. J’ai du temps. Je devrais en profiter. L’enfermement, ce n’est pas bon. Pour personne.
8. Le lendemain, je suis allé faire une promenade dans le quartier. Il faisait beau. De superbes massifs de glycines tombaient en lourdes grappes par-dessus les clôtures des maisons. Je marchais dans les rues étroites en enviant les propriétaires. Le duplex est formidable, mais une maison, avec un jardin, ce serait autre chose, me disais-je. Purs citadins, Nelly et moi, nous n’avons pas la main verte. Mais la couleur, c’est mon truc. Alors. Avec un peu de détermination et de travail. En me rendant à la boulangerie pour acheter du pain, j’ai croisé la concierge. Elle m’a reconnu et m’a salué. Je n’avais pas envie de lui parler, mais je n’avais pas trop le choix. Alors, m’a-t-elle entrepris, alors, vous vous plaisez toujours dans votre appartement ? Avec la vue que vous avez, impossible de se lasser, pas vrai ? Oui, impossible. Nelly aurait probablement désapprouvé, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Je lui ai demandé : Au fait, Rose, Rose, c’est le nom de la concierge, au fait, Rose, est-ce que vous n’avez pas des bêtes chez vous ? Rose a eu l’air choqué, comme si je lui reprochais la mauvaise tenue de son immeuble. Je me suis repris : Enfin, je veux dire, il y a des bêtes chez nous, et je me demandais si vous en aviez, vous aussi. S’il y en avait partout dans l’immeuble. Pour s’en débarrasser. Ah, m’a-t-elle répondu, les petites taches, là, oh, elles ne sont pas bien méchantes. Moi, quand il y en a trop, je fais un petit courant d’air, et elles disparaissent. Comment ça, quand il y en a trop ? Oui, je veux dire quand les murs deviennent tout noir. Allez, il faut que je file. Bonne journée !
9. Quand les murs deviennent tout noir.
10. Je me suis répété cette phrase une vingtaine de fois peut-être après le départ de la concierge. Comme si j’essayais de la comprendre sans y parvenir. C’était idiot parce que, cette phrase, elle est très claire, mais on aurait dit que j’avais besoin de faire un effort surhumain pour lui donner un sens. En fait, je crois que je voulais et ne voulais pas la comprendre. Ou plutôt, je l’avais déjà comprise, parce qu’elle est très simple, mais quelque chose en moi se refusait à ce qu’elle ait quoi que ce soit à voir avec la vérité. La réalité.
11. Ce que je sais des bêtes, c’est qu’elles sont vivantes. Elles ont l’instinct de survie. Quand j’approche le doigt, elles s’enfuient. En ce sens unique, elles ne représentent pas une menace. C’est moi qui représente une menace pour elle. Enfin, c’est ce que je suppose. Et aussi, chose réellement étrange, elles n’ont pas d’épaisseur. Ce ne sont que de pures surfaces. La preuve, elles parviennent à se glisser entre le sol et la plinthe. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est déjà quelque chose.
12. Ce matin, après m’être levé, je me suis rendu à l’atelier. Sans prendre de petit-déjeuner. J’ai préparé les couleurs, et je me suis mis à peindre, sans penser à rien. Avec les mains. Directement. J’ai fait une première toile, et puis une deuxième, et puis un certain nombre, je ne sais pas combien, je ne les ai pas comptées, sans m’arrêter, sans manger ni boire, avant de tomber de fatigue en début de soirée. C’est Nelly qui m’a réveillé. Elle m’a dit : Tu es blanc comme un linge, je vais te chercher quelque chose à manger et à boire. Quand elle est revenue, elle m’a regardé d’un air horrifié. Enfin, non, ce n’est pas le mot qui convient. C’est moi qui avais l’air horrifié et je le voyais dans son regard à elle. J’ai regardé les toiles et elles ressemblaient aux taches. Les toiles étaient uniformément noires. Et pourtant, c’étaient elles. Exactement, elles, comme je les avais vues la première fois, comme j’en avais vu une il y a deux jours à peine. Les toiles étaient planes et uniformes et, pourtant, elles grouillaient de vie. J’ai vu dans le regard de Nelly que j’avais l’air horrifié et qu’elle ne s’en rendait pas compte, qu’elle n’avait pas l’air horrifié, elle, au contraire, qu’elle avait même l’air heureuse. Elle a posé un plateau où se trouvaient deux sandwichs et un grand verre d’eau, et elle m’a dit : Formidable, tu t’es remis au travail ! Tu vois, qui est-ce qui avait raison ? C’est moi ! Sortir prendre l’air, il n’y a rien de tel pour l’inspiration.
13. Mais comment ne voit-elle pas l’horreur de la chose ?
14. Ce matin, en rentrant, j’ai aperçu la concierge. Quand elle m’a vu, elle m’a souri bêtement. Moi, je me suis contenté de lui faire un petit signe de la main. Mais, alors que j’attendais l’ascenseur, elle est venue me trouver et m’a dit : Alors, votre dame m’a raconté. C’est formidable ! Vous vous êtes remis à travailler. Euh, oui, ai-je balbutié. Mais je ne savais pas que Nelly et vous, vous discutiez. Nelly ? Ah mais, on s’entend à merveille, Nelly et moi. Qu’est-ce que vous croyez ? Ici, tout le monde est ami. D’ailleurs, elle n’a sans doute pas encore eu le temps de vous en parler, mais je vous ai invité à dîner, tous les deux. On a tellement de choses à se dire. Ce que vous êtes en train de faire, tous les deux, c’est merveilleux. C’est le plus beau des voyages. J’ai cru que j’allais m’évanouir. Je me suis contenté de sourire et je suis monté dans l’ascenseur. Je transpirais. Je n’en revenais pas que Nelly se soit liée d’amitié avec Rose. Nelly a toujours été snob, à l’excès, parfois, même. Je me suis souvent entendu lui dire : Nelly, enfin, tu ne peux pas parler aux gens comme ça. Comment ? Je parle tout à fait normalement. Tu as été extrêmement cassante. Ou au restaurant, il fallait l’entendre parler aux serveurs. J’avais honte parfois. La probabilité pour qu’elle se lie d’amitié avec une concierge est nulle. Moins. Zéro absolu. Ça n’a aucun sens. Mais ce n’était seulement pour ça que je me sentais mal. Il y avait autre chose, et je n’arrivais pas à savoir quoi.
15. Une fois dans l’appartement, je me suis précipité à l’atelier. J’ai regardé les toiles. Et j’ai vu qu’il fallait que je les détruise. Il y avait quelque chose d’anormal en elles. Comme quelque chose qui n’aurait pas dû exister. Pas sous cette forme. Quelque chose qui m’appelait et me repoussait à la fois. J’ai pris l’un des couteaux qui me servent pour mes mélanges, et j’ai lacéré la toile qui était encore sur le chevalet. J’en ai pris une autre qui traînait par terre, et j’en ai fait de même. J’allais me saisir d’une troisième quand je me suis rendu compte que les toiles que je venais de lacérer coulaient. Littéralement. La peinture se répandait par terre en tombant de la toile. Mais ce n’était pas tout. La peinture n’était pas de la peinture. Elle ne formait pas une flaque une fois tombée. Non. Elle continuait de couler, lentement, impossible surface visqueuse, pour disparaître ensuite entre l’espace étique séparant le sol des plinthes. Je n’ai pas peint avec de la peinture, me suis-je dit. J’ai peint avec les bêtes. Alors j’ai été pris d’une sorte de folie. J’ai déchiré toutes les toiles dans un accès de rage que je n’avais jamais connu. Je les ai lacérées, et puis broyées, et puis piétinées et arrachées et fracassées contre les murs, les toiles et tous les pigments avec. Tout ça volait dans tous les sens, j’étais couvert de noir. Le noir n’était pas du noir. Le noir, c’étaient les bêtes. Elles étaient partout sur moi. Je me suis tapé dessus pour faire partir les bêtes, mais c’était inutile, j’en étais complètement recouvert. J’ai pensé à ce que m’avait dit la concierge. J’ai ouvert les fenêtres pour faire un courant d’air, mais il ne s’est rien passé. Dans une dernière lueur de lucidité, je me suis dit qu’il suffisait que j’enlève mes vêtements, que je me rince les mains, le visage et les cheveux. C’est ce que j’ai fait. En enlevant mes chaussures, les bêtes ont commencé à se diriger vers l’interstice entre le sol et les plinthes. Quand j’ai été tout nu, je me suis dirigé vers le lavabo et j’ai vu la superficie des bêtes couler dans le siphon. Et disparaître. Sans un bruit. Je me suis dit : Qu’est-ce que je peux être bête. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ?
16. Cette nuit, je me suis réveillé en sursaut. J’ai réveillé Nelly pour en avoir le cœur net. Je lui ai dit : Nelly, Nelly, réveille-toi. Que se passe-t-il, mon amour ? Nelly, que penses-tu des bêtes ? Les bêtes ? Oh, les bêtes, j’en ai parlé avec Rose, elle m’a dit que ce n’était rien, qu’il suffisait d’ouvrir les fenêtres pour les faire partir. Mais Nelly, ce n’est pas vrai. Nelly, j’ai essayé. Aujourd’hui. Rose nous ment. Pourquoi Rose nous mentirait-elle ? Les bêtes ne disparaissent pas. Arrête de parler, mon chéri. Tu parles trop. Embrasse-moi. Fais-moi l’amour. J’ai envie de faire l’amour avec toi.
17. Cette nuit, je viens de m’en rendre compte, Nelly parlait exactement comme Rose. J’ai l’impression que tout le monde parle de la même façon. Tout le monde sauf moi.
18. Je n’ose plus retourner dans l’atelier. C’est absurde, je le sais, les bêtes ne sont pas confinées dans l’atelier, elles sont partout. Mais j’ai l’impression que c’est là qu’elles m’en veulent le plus. Elles ne m’agressent pas — elles n’agissent pas comme ça, si absurde que cela puisse sembler de le dire ainsi, elles sont plus subtiles —, mais elles essaient de m’envahir, de s’insinuer en moi, de me conquérir sans que je m’en aperçoive. Jusqu’à présent, je m’en suis aperçu. Mais est-ce que je ne m’épuise pas ? Est-ce que je vais tenir encore longtemps ?
19. Les choses ne peuvent pas se passer comme ça. Tout bêtement comme ça. Il faut que je fasse quelque chose. Mais quoi ?
20. J’ai parlé avec un ami tout à l’heure. De ce qu’il m’arrivait. J’ai eu peur de passer pour un imbécile. Mais Laurent m’a dit que je n’étais pas le premier à qui ce genre de choses arrivaient. J’ai été soulagé, tout d’abord : le fait de ne pas être seul dans mon cas avait quelque chose de rassurant. Et puis, rapidement, j’ai compris : personne ne s’en remettait. Une fois que les bêtes étaient présentes quelque part, la contamination n’épargnait personne. C’est pour cette raison, m’a-t-il dit, d’une manière qui n’avait rien d’encourageant mais était au contraire encore plus angoissante, c’est pour cette raison qu’il s’était installé sur l’île. Non que les bêtes ne puissent pas se rendre sur une île, mais cette île avait su se préserver. Les habitants étaient toujours restés sur leurs gardes, aucun d’entre eux n’avait jamais fléchi. Dès qu’on fléchit, a dit Laurent pour insister, on est fini, et cette idée m’a pétrifié. Mais que sont ces bêtes ? lui ai-je demandé alors. Tout le problème est là, m’a-t-il répondu. Pour les étudier, il faut les laisser approcher, mais dès qu’on les laisse approcher, on est contaminé. C’est d’ailleurs un miracle que vous puissiez encore m’en parler. Généralement, personne ne tient si longtemps. Au bout d’un jour ou deux, une semaine tout au plus, la contamination est complète. Avec un taux de rémission nul. D’autant que, vous l’avez vu, les symptômes n’ont l’air de rien. On adopte le point de vue des bêtes : on devient simplement comme tout le monde. Et alors, c’est trop tard. Mais comment faire ? Une seule solution : vous échapper. Fuir au plus vite. Me rejoindre sur l’île.
21. Fuir. Mais oui, c’est l’évidence. Je vais partir au plus vite. Tant pis si je laisse mes affaires derrière moi. Je recommencerai là-bas, sur l’île. Je me sens gagné par une manière d’euphorie et, en même temps, un peu stupide de n’avoir pas eu moi-même une idée si simple. Je vais passer le reste de la journée à chercher des vols pour nous rendre dans l’île. Nous partirons dès demain, nous ne dirons à personne, surtout pas à Rose. Il faut partir sans laisser de traces ni d’indices. Ne pas réserver de billets, donc. Prendre la voiture pour l’aéroport, l’abandonner sur place, tant pis, tout abandonner, tout oublier, fuir et repartir à zéro. C’est à la fois terrifiant et libérateur. Combien de fois a-t-on la chance, dans une vie, de tout recommencer à zéro ? Laurent nous aidera à nous reconstruire, c’est ce qu’il a promis. C’est vertigineux et si simple. Le plan parfait. Oui, mais, et Nelly ? Il est évident qu’elle est contaminée. Comment vais-je faire ? Je ne peux pas partir avec elle. Non. Impossible. Oh mon Dieu, non, tout était si simple. Pourquoi tout redevient si compliqué ? Pourquoi tout est toujours si compliqué ? Pourquoi dois-je choisir ? Parce qu’il faut que je choisisse : elle ou moi. L’île ou les bêtes. La nouvelle vie ou bien, cette chose, là, indistincte, crasse — la bêtise.
22. Pour la première fois de ma vie, j’ai le sentiment d’être un monstre. Hautain, froid et indifférent. Je viens de fixer le point le plus lointain qui se trouve à l’horizon, un point qui n’existe pas encore, et de me dire que je partirai dès demain. À la première heure. Sans rien dire. À personne. Sans elle. Seul. Je recommencerai ma vie seul. Je n’ai pas le sentiment d’être un salaud. Je suis simplement quelqu’un qui sait que c’est trop tard. Quelqu’un qui sauve sa peau. Parce qu’il n’a plus rien d’autre à faire. Parce qu’il n’y a jamais rien eu d’autre à faire. Que survivre.
23. Avant que Nelly ne rentre, j’étais prêt. Prêt à ne rien montrer. Déterminé à l’abandonner. Je passerais une dernière soirée avec elle. Même si ce n’était plus vraiment elle. Ensuite, je partirais pour toujours. J’allais lui dire que je l’aimais, une dernière fois. Faire l’amour avec elle, une dernière fois. Et puis, il n’y aurait plus rien entre nous. Laurent avait été très clair à ce sujet. Il fallait tout laisser derrière soi sans possibilité de retour en arrière. Mais, quand elle est rentrée à la maison, Nelly m’a dit il faut que je te parle. J’ai senti quelque chose d’étrange, comme une corde qui se tend, rectiligne, si fort, presque au point de rompre, entre le plexus et le nombril. Je me suis dit non ce n’est pas possible, pas maintenant. Mais bien sûr que c’est possible. Et maintenant. À quel autre moment ?
24. J’ai relu les pages du journal que j’ai écrites ces derniers jours. Et déjà, il me semble que je ne les comprends plus très bien. Comme si je lisais les pensées intimes d’un étranger. Ou plutôt, comme si j’avais écrit ces pages dans une langue étrangère que j’aurais oubliée depuis. Peu importe. Quelle différence ? J’ai longtemps hésité. Pas quant à ce que je devais faire. Je n’ai pas eu le moindre doute à ce sujet. Tout comme j’avais su, en quelque sorte d’instinct, que je devais partir. J’ai su, de même, que je devais rester. Non, j’ai hésité quant à la façon de m’y prendre. Je ne voulais pas que les bêtes s’insinuent en moi. Je voulais que ce soit le résultat d’un acte volontaire de ma part. Je sais que je mens, je sais que je me mens à moi-même, mais que puis-je faire d’autre ? Si je ne suis pas capable de fuir, si je ne le veux ni ne le désire, si je ne suis pas capable de fuir pour survivre, au moins puis-je entretenir l’illusion que c’est moi qui décide, non ? Ne serait-ce pas ainsi, d’ailleurs, que les bêtes procèdent toujours, en faisant accroire à leur victime qu’elle conserve toute sa liberté, toute son autonomie, mieux : que c’est elle qui choisit, qu’elle choisit la liberté, l’indépendance, et la vérité ? Souviens-toi, me suis-je dit, souviens-toi, dans l’atelier. Comme tu souffrais, depuis des mois et des mois, de ne plus rien pouvoir peindre. Et comme, d’un coup, grâce aux bêtes, tu avais recouvert toutes ces toiles dans une sorte de frénésie créatrice qui semblait couler d’une source d’inspiration inépuisable. Toutes les toiles étaient de cette même couleur opaque, uniforme, noire et inutile, mais au moins tu faisais quelque chose. Qu’est-ce qui vaut le mieux, t’étais-tu demandé : quelque chose ou rien ? Quelque chose, te murmuraient les bêtes, quelque chose ; et tu les as écoutées. Que pouvais-tu faire d’autre ? Rien. C’est-à-dire quelque chose. Aussi, j’ai pris ma décision. Je pénètrerais dans l’atelier. Je me mettrais à peindre. Mais cette fois, je ne protesterais pas contre la nullité, contre ma propre médiocrité. Je me laisserais faire. Je me laisserais aller. Je dirais oui. Tout simplement.
25. Qui sait si je ne serai pas enfin heureux après ?
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