27.1.21

Si je n’acquiesce pas au monde, pour ainsi dire : au monde en soi, au monde en tant que monde, si je n’acquiesce pas au monde, comment puis-je le concevoir autrement que comme une réalité extérieure, et par suite ne pas me tenir moi pour séparé de lui ? Acquiescer au monde, cela ne signifie pas toutefois admettre le monde tel qu’il est (le monde en soi n’est pas le monde tel que je le trouve), ni même me mettre en quête d’une illusoire réconciliation (quel drame aurait donc bien pu nous fâcher à ce point ?) : si je fais l’inventaire du monde, je dois m’y compter. Je suis du nombre du monde. Ce désir de me placer dans une sorte de retrait, à distance ou à part, qu’est-il en effet sinon le symptôme d’une conscience elle-même disloquée ? Acquiescer, cela ne signifie pas non plus ignorer l’écart entre le monde tel qu’il est et le monde tel qu’il devrait être (ce qu’une interprétation littérale à l’excès de l’amor fati, interprétation contre laquelle Adorno nous a mis en garde, pourrait laisser penser à tort). Acquiescer signifie que la séparation n’est pas l’origine, et que même la dialectique de l’un et du multiple doit être congédiée parce qu’elle substitue à des questions de fait des questions théoriques, elle substitue à des questions vitales des questions ontologiques. Il ne s’agit pas de savoir ce qui existe, mais comment vivre. Les questions d’existence présupposent la séparation, au moins en ce sens simple qu’il y a quelqu’un qui se met en tête de faire la part entre ce qui existe et ce qui n’existe pas. Or, cette séparation (entre l’esprit et le monde, l’être et le non-être, la métaphysique et la physique, etc.) demeure indépassable tant que ne sont pas abandonnées purement et simplement les problématiques ontologiques. La question de l’être est une question mineure, secondaire, ou pour le dire mieux : la question de l’être est une question tardive. Elle vient tard et impose un retard, un décalage, et ce décalage, à son tour, décale, et ainsi de suite, jusqu’à la scission achevée. Par endroits, les racines des pins font craquer le bitume qui recouvre la terre où elles plongent. Cette résurgence de la vie qui pousse, on n’y prête attention que pour couper le tronc de l’arbre. Il gêne. Comment se fait-il, me dis-je, comment se fait-il que ce soit banal ?

yeux de chat

Yeux de chat
dans les cieux
éclat de ma génuflexion
électrique
que tombe le hasard
à même le monde
jus de sens
sur des lèvres exsangues
rien ne se refuse
à la vie.

26.1.21

Lumière parfaite. Sur le fauteuil, dos à la fenêtre, je laisse le soleil me chauffer, me brûler, et puis m’assoupis. Dans le livre, la question posée contient la réponse dans son chiasme implicite : « Y a-t-il un pessimisme de la force ? » D’innombrables contrats, des plus aux moins tacites, qu’ils disent ou qu’ils ne disent pas leur nom, d’innombrables contrats ne feront jamais un accord. Oubli de l’acquiescement. Que nous reste-t-il sinon une peur profonde et les dégradés de modifications qu’elle impose ? Des ajustements, mais pas de métamorphose. Cette qualité de lumière existe-t-elle ailleurs dans l’univers ? De la réponse à cette question dépend l’endroit où il nous semble que nous sommes en mesure de vivre. Car l’éclat, faisant tout voir, éteint ce qui lui fait obstacle. L’obstacle n’est pas la fin du chemin, c’est une étape, sa nature est d’être franchi. Brûlant endormi, la question se répète et, rougeoyante, éclaircit même l’ombre qu’elle n’atteint pas. Clarté des contrastes. Tout n’est pas clair, non ; — il faut tout éclaircir. Tâche infinie sans doute qui refuse le dernier mot, la simplification, la lucidité factice qui ne cherche rien, s’efforce toujours au repos. Grande fatigue qu’on lit aussi bien dans les discours que sur les visages et les corps. Lassitude immense de qui n’attend jamais rien qu’une récompense. Pieds nus, je vais à la fenêtre, plisse les yeux pour voir. L’oiseau de mer ne bat pas des ailes, il décrit d’incompréhensibles cercles, et puis disparaît. J’attends un instant : est-ce lui qui reparaît ou l’un de ses semblables que je ne sais distinguer ? Face à la table où j’écris, quelques pins poussent encore entre les blocs de béton, indifférents aux sacs en plastique que le vent pend à leurs branches et qui flottent comme d’impuissants drapeaux. Celui que je vois, là, bleu vert poubelle passé, s’il pouvait penser, croirait-il qu’il accomplit son destin ? Pourquoi personne ne cherche-t-il à le décrocher ? Phrases lentes que je tire péniblement du silence. Je cherche encore une image, mais elle ne vient pas. 

les cimes

Là contre
les cimes sont désertes
dans leur souffle
l’enfant joue je l’entends
qui discerne toutes choses
toutes choses qui passent.

25.1.21

Le problème, n’est-ce pas que la vérité fasse de toi un inadapté social ? Et le paradoxe en corollaire, que la société rejette le bien que la vérité pourrait lui faire, ou mieux : le bien que tu pourrais lui faire en lui disant la vérité ? Comme un malade qui, ne voulant pas guérir, n’écoute pas parce que sa maladie est devenue son unique horizon et que la guérison causerait l’effondrement du monde dans lequel il s’est installé confortablement pour vivre, quand même ce confort serait une illusion. Et si nul ne connaît plus la mort digne, héroïque, dirait-on presque si tous les héros n’étaient pas morts, et déjà, de son temps même, la mort de Socrate, le pilon où les duplicata de nos meilleures pensées sont anéantis est un enfer bien plus terrible. Partout règne en maître absolu la divinité confite du profit. Qu’il faut être fort, c’est ce qui ressort en des termes toutefois différents de la conversation que j’ai eue avec Daphné avant qu’elle parte à l’école, qu’il faut être fort pour continuer de penser ce que tu penses alors que c’est le contraire qui fait l’unanimité. Fort ou fou. Qui peut le dire ? Qui peut affirmer que ce n’est pas la même chose ? Ce matin, au réveil, dans les carnets de Laurent Margantin, cette phrase de Julien Gracq : « Le vrai bleu — le bleu, qui tend à rejoindre son essence, c’est le bleu nuit. » Pensée qui se tient sans doute à l’extrême opposé du spectre des couleurs de la mienne. Le « vrai bleu » m’étant le bleu du ciel, de la mer, de la Méditerranée, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de vrai bleu, que le bleu de la Méditerranée n’est pas un bleu unique, mais une collection de nuances qu’on apprend à voir en vivant sur ses rives. La différence ne tient-elle pas à ce mot, d’ailleurs, Méditerranée ? Je vois beaucoup de bleu en ce moment, les yeux fermés même. Gamme de nuances que je pourrais rassembler sous diverses dénominations bleu grecbleu Méditerranée, ou bleu polythéiste. Est-ce pour des raisons de ce genre que j’avais ressenti un si profond ennui à la lecture du Rivage des Syrtes ? Question que j’aimerais aussi formuler autrement : est-ce qu’on peut réduire les différences entre les êtres, leurs conceptions du monde, comme on disait avant, à des différences fondamentales comme celles-ci : le bleu que l’on préfère ? Idée tentante, certes, mais simpliste, non ? Et puis, pour revenir un peu en arrière, est-ce que je ne parle pas, moi aussi, du vrai X ? Est-ce que je ne parle pas moi aussi de la vérité ? Oui, mais comme un Grec disant ὁ θεός ne devait pas penser à un dieu unique, mais à une multiplicité d’où l’on pouvait dégager un dieu particulier à qui s’adresser, de qui parler, sous la protection duquel se placer, etc. (Parfois, le vocabulaire que tu emploies risque de te faire croire à des réalités qui n’existent pas.) Je me lève. Je vais à la baie vitrée. Le ciel est gris où se reflète la mer sombre couleur de pierres.

J’arpente le ciel

J’arpente le ciel
incompréhensible
tourne mes regards vides
vers les rives d’après
interdit en forme de prière
sans nulle divinité
qui a la parole
et qui la perd ?
ou la vue —
là-bas
un infime point
clignote et occulte
le couchant.

24.1.21

Le génie du passé est devenu l’ennemi du présent. Le monde a changé de forme, on le voit à certains de ses traits, plus ou moins saillants. Nul besoin d’être bon observateur. Il suffit d’être là. Est-ce ainsi qu’une civilisation bascule dans une autre ? Des civilisations si proches les unes des autres (elles se touchent, se superposent en partie), et qu’une distance infinie pourtant sépare. La différence du sens. Cette nuit, alors que je ne parvenais pas à dormir, je me suis posé un certain nombre de questions, qui commençaient toutes par pourquoi ?, peut-être n’étaient-elles en fait qu’une seule et même question répétée encore et encore que, dans ce demi-sommeil dont la meilleure moitié se refusait à moi, je prenais pour des questions différentes, jusqu’au moment où il m’est apparu que le sens de la question se convertissait en son négatif, que de négative, elle devenait positive. Sans doute parce que la question pourquoi ? peut aussi bien se mettre en quête de la cause que du but. Pourquoi moi ? ne signifiant pas la même chose que pourquoi moi ? alors que c’est exactement la même phrase. Une chose envisagée d’une certaine façon peut signifier la négation de cette même chose envisagée d’une autre façon. Et l’image complète du monde ne se forme que dans la considération de ces différentes façons ensemble. Serait-il étonnant de trouver un monde contradictoire, ou fait, du moins, de propositions contradictoires ? Ce n’est pas quelque chose qui change, comme isolé, mais tout. C’est toujours le tout qui change. Et tout change toujours. L’organisation globale de la masse des propositions contradictoires se modifie. Un sens ancien peut bien continuer d’avoir cours un certain temps, mais il est déjà mort, incompréhensible. Il faut toujours chercher à inventer quelque chose de neuf, pour qu’un nouveau sens ait cours, qui n’est pas encore né. Incompréhensible lui aussi, mais tout autrement. D’où vient alors l’impression qu’il fait nuit de plus en plus tôt ? Et puis, qu’est-ce qu’un monde où il faut demander pardon d’exister ? Le vent s’est levé. Souffle fort. Air vif. Froid. Pas envie de sortir. Je regarde depuis l’intérieur de l’appartement le bleu du ciel pur, très clair, aveuglant quasi par endroits. Est-ce qu’un jour je pourrais me dire : les choses sont bien comme elles sont ou bien est-ce le genre de repos que je ne connaîtrai jamais, comme un sentiment qui me sera toujours étranger, parce que je ne suis pas fait ainsi ? Et pourquoi ?

23.1.21

Pas une bribe de pensée. Plus de sagesse dans une heure de sieste que dans tout le reste de la journée. Aura-t-elle seulement existé ? S’il n’y avait eu ni Nelly ni Daphné ni ce journal, je serais enclin à en douter. Parfois, je me déteste parce que je perds mon temps et, sachant que je perds mon temps, je le fais quand même, à parler avec des fantômes qui ne sont même pas morts, mais simplement bêtes, vides, inutiles, nuisibles. Mais j’ai tort. Et de leur parler et de m’en vouloir. Qui a dit qu’il fallait être parfait ? À quoi cela me servirait-il ? Je ne désire pas une vie d’ascète reclus dans quelque petite cellule sans porte ni fenêtre ; une vie de ce genre ne m’intéresse pas. Je voudrais simplement avoir le luxe de choisir, et il m’arrive de faire le mauvais choix. Est-ce un drame ? Un crime ? Un péché ? Bien sûr que non, c’est banal et dépourvu d’un véritable intérêt. Et puis, quel tort pourrait-il bien y avoir encore à redresser ? Il ne s’agit pas de changer le monde dans l’affrontement, mais de creuser son sillon, plus profond et plus loin. Tout le reste, tout ce qui dégage l’odeur entêtante d’une justice éprise d’elle-même, elle grise mais demeure dans la pénombre, ne respire-t-il pas la plus grande mauvaise foi ? Avance. Quitte à dormir.

22.1.21

Des dizaines de vers écrits ces derniers jours, combien retiendrai-je ? 100, 10, 0 ? Ce n’est pas la bonne question à se poser. Écrire n’est pas un exercice de réussite, il ne s’agit pas de remplir un cahier des charges, cela, c’est une vision marchande, guidée par l’entêtement du profit (capitaliste, à supposer que ce mot veuille encore dire quelque chose, ce dont je doute), qui l’impose, vision qui elle-même est en passe de conquérir le monopole sur le marché des lettres. Et l’admiration complice qu’elle suscite est une forme d’esclavage. Mais je n’ai pas envie de parler de ça — l’époque fait tant de bruit qu’il me semble bien souvent ne plus parvenir à entendre ma propre voix. Qu’est-ce alors qu’écrire ? Je ne sais pas. Je ne veux pas le savoir. Si je ne retenais aucun vers de tous ceux écrits ces derniers jours, ne serait-ce pas un succès plus grand encore que celui d’achever le poème ? Je ne veux pas me complaire à moi-même. Me singer. Être ignoré est invivable, mais c’est sans doute la seule façon d’écrire : personne n’attend rien de moi, personne n’exige rien de moi, tout est vierge devant moi. La liberté est-elle à ce prix ? Pas la question de trop, non : trop de questions. Ce matin, au bout de la route, je suis allé admirer les nuages lourds et les vagues que les rochers brisaient. Ensuite, il a plu. De la grêle, d’abord. À présent, le ciel semble se dégager. Éclaircies par moments. Lumière par endroits. Un rayon de soleil éclaire notre figuier de barbarie. Plus loin derrière, je vois des gerbes blanches au point où se rencontrent la mer et les îles. Nulle envie (comme par réaction) de disparaître dans le paysage. Inutile. Entre lui et moi, il n’y a pas d’écart, pas de césure. Nous sommes. (Conjugaison de l’être au pluriel.)

21.1.21

Il y a quelques instants, croisant mon reflet involontaire dans le miroir de l’ascenseur et le considérant brièvement, je me suis trouvé beau. Expérience improbable, à l’étroit sous l’hideux éclairage, le masque noir que j’avais baissé pour le porter autour de mon cou faisait rayonner le blanc croissant de ma barbe cependant que la vague décrite par mes cheveux rasés il y a bientôt six mois et intouchés depuis lors prolongeait les traits de mon visage, semblant les étirer à l’infini vers un ciel pourtant inaccessible depuis la petite cage où je m’étais enfermé pour remonter chez moi. Expérience fugace aussi, qui explique peut-être l’espèce d’étonnement suscité par elle, sorte d’épiphanie cloîtrée. Ou la justifie plutôt car, à y regarder de plus près, n’aurait-on pas mieux fait de voir dans cette image blafarde un écrivain raté qui tâche d’occulter qu’il est aussi un homme vieillissant, un petit-bourgeois contraint de vivre depuis de trop longs mois dans une réclusion docile et imbécile, un oisif qui ne parvient pas à cacher suffisamment bien son embonpoint ? Sans doute. Mais. Mais quoi ? De même que je me suis aperçu malgré moi, ne faudrait-il pas, pour répondre à la question, l’aborder comme malgré elle ? C’était lundi. Les fils d’actualité annonçaient interminables et unanimes que c’était le jour le plus triste de l’année, le lundi bleu comme disent les gens dans l’idiome bâtard qu’on leur impose sans qu’ils n’y comprennent goutte, et pourtant, au-dessus de moi, le ciel était bleu, pur azur, ce qui dans ma langue à moi ne veut pas dire triste, mais évoque au contraire une insigne nuance égée, c’était le jour le plus triste de l’année, et moi je ne l’étais pas, bien mieux, je me sentais léger, comme l’air dans lequel je me mouvais, c’est le jour le plus triste de l’année, ai-je dit à Nelly, et moi, je ne le suis pas, je sais que j’aurais toutes les raisons de l’être, je sais que le monde est un enfer à ciel ouvert, et qui plus est le ciel n’existe pas, mais non, peut-être suis-je devenu fou, peut-être ai-je perdu la raison, aujourd’hui alors même que le ciel est gris, qui sait ? Est-ce que les épiphanies s’enchaînent, les unes se succédant aux autres pour faire voir comme en un éther devenu plus clair ce que les humeurs noires occultent, nous condamnant à ruminer d’irrémissibles péchés ? Je ne répondrai pas à la question. Je ne sais pas y répondre. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de sublime à ce qu’une certaine vérité de la vie se révèle ainsi dans ces endroits impossibles où elle s’écoule, aux époques invivables où elle se déroule ? Qui me récompensera si j’ajoute au malheur de vivre en ces temps incertains, obscurs et incultes, le malheur d’être celui-là même que je suis ? Ne faut-il pas opposer à l’égoïsme entêté qui cultive la passion de l’épuisement une nouvelle vitalité ? Et sur les ruines antiques de l’esprit grec, édifier une autre science ? Derrière le rideau, un long nuage assombrit les collines, au milieu des barres en béton, une grue jaune insiste de toute sa hauteur sur la chose défigurée. Impossible d’y échapper. La laideur est redondante. Sois unique en ton genre.