21.1.21

Il y a quelques instants, croisant mon reflet involontaire dans le miroir de l’ascenseur et le considérant brièvement, je me suis trouvé beau. Expérience improbable, à l’étroit sous l’hideux éclairage, le masque noir que j’avais baissé pour le porter autour de mon cou faisait rayonner le blanc croissant de ma barbe cependant que la vague décrite par mes cheveux rasés il y a bientôt six mois et intouchés depuis lors prolongeait les traits de mon visage, semblant les étirer à l’infini vers un ciel pourtant inaccessible depuis la petite cage où je m’étais enfermé pour remonter chez moi. Expérience fugace aussi, qui explique peut-être l’espèce d’étonnement suscité par elle, sorte d’épiphanie cloîtrée. Ou la justifie plutôt car, à y regarder de plus près, n’aurait-on pas mieux fait de voir dans cette image blafarde un écrivain raté qui tâche d’occulter qu’il est aussi un homme vieillissant, un petit-bourgeois contraint de vivre depuis de trop longs mois dans une réclusion docile et imbécile, un oisif qui ne parvient pas à cacher suffisamment bien son embonpoint ? Sans doute. Mais. Mais quoi ? De même que je me suis aperçu malgré moi, ne faudrait-il pas, pour répondre à la question, l’aborder comme malgré elle ? C’était lundi. Les fils d’actualité annonçaient interminables et unanimes que c’était le jour le plus triste de l’année, le lundi bleu comme disent les gens dans l’idiome bâtard qu’on leur impose sans qu’ils n’y comprennent goutte, et pourtant, au-dessus de moi, le ciel était bleu, pur azur, ce qui dans ma langue à moi ne veut pas dire triste, mais évoque au contraire une insigne nuance égée, c’était le jour le plus triste de l’année, et moi je ne l’étais pas, bien mieux, je me sentais léger, comme l’air dans lequel je me mouvais, c’est le jour le plus triste de l’année, ai-je dit à Nelly, et moi, je ne le suis pas, je sais que j’aurais toutes les raisons de l’être, je sais que le monde est un enfer à ciel ouvert, et qui plus est le ciel n’existe pas, mais non, peut-être suis-je devenu fou, peut-être ai-je perdu la raison, aujourd’hui alors même que le ciel est gris, qui sait ? Est-ce que les épiphanies s’enchaînent, les unes se succédant aux autres pour faire voir comme en un éther devenu plus clair ce que les humeurs noires occultent, nous condamnant à ruminer d’irrémissibles péchés ? Je ne répondrai pas à la question. Je ne sais pas y répondre. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de sublime à ce qu’une certaine vérité de la vie se révèle ainsi dans ces endroits impossibles où elle s’écoule, aux époques invivables où elle se déroule ? Qui me récompensera si j’ajoute au malheur de vivre en ces temps incertains, obscurs et incultes, le malheur d’être celui-là même que je suis ? Ne faut-il pas opposer à l’égoïsme entêté qui cultive la passion de l’épuisement une nouvelle vitalité ? Et sur les ruines antiques de l’esprit grec, édifier une autre science ? Derrière le rideau, un long nuage assombrit les collines, au milieu des barres en béton, une grue jaune insiste de toute sa hauteur sur la chose défigurée. Impossible d’y échapper. La laideur est redondante. Sois unique en ton genre.

20.1.21

Comment ne pas diluer sa puissance ? Comment la conserver aussi primaire que possible — pure ? Pure : pense aux couleurs primaires. Bleu. Jaune. Rouge. Faut-il renoncer aux nuances ? Comment concilier ce qu’il ne semble pas possible de concilier : la puissance et la nuance ? Est-il vrai que ce sont là des contraires ? Essaie de modifier la relation. Sans nuances, pas de puissance. Les couleurs sont primaires, mais ce ne sont pas les mêmes. Peut-être sont-elles toutes primaires, mais ne le sont-elles pas toutes au même sens : primaire bleu, primaire jaune, primaire rouge. Qu’est-ce que cela change ? Qu’on voit la multiplicité dans l’unité et l’unité dans la multiplicité. Une couleur est une couleur (cette couleur est cette couleur, la couleur qu’elle est, c’est une seule et même couleur) et une couleur est une couleur (cette couleur est une couleur comme cette autre couleur-là l’est, elle est comme cette autre, une couleur). L’identité à soi n’exclut pas l’identité à l’autre ; c’est et ce n’est pas la même relation. L’identité est et n’est pas la même. L’identité est et n’est pas identique. Mais n’est-ce pas une contradiction ? Faut-il donc toujours reconduire la différence à l’opposition ? Dans quels cas faudrait-il reconduire la différence à l’opposition et dans quels cas ne le faudrait-il pas ? Ici, devrais-je dresser une liste ? Exhaustive ? Infinie ? Ce n’est pas ce que je recherche. Mais alors quoi ? Je peux concevoir une différence en tant qu’opposition et une différence sans opposition. L’harmonie est un système de différences sans opposition. L’harmonie s’accorde-t-elle avec la puissance ? Qu’est-ce que tu entends par puissance ? Ce qui poussa, par exemple, mes ancêtres, il y a quelque 45500 ans, à peindre des animaux sur les parois de la caverne où se trouvait leur refuge. Oui, mais dirais-tu qu’elle est de la même nature que celle qui te pousse à écrire ? N’est-il pas possible qu’elle soit et qu’elle ne soit pas de la même nature ? Je suis comme mes ancêtres tout en leur étant étranger. Je suis comme mes contemporains tout en leur étant étranger. Comment ne pas diluer ma puissance ? Est-ce que cela revient à se demander comment peindre une infinité de nuances sans diluer les couleurs primaires ? Je dirais : il faut peindre une expérience. De quoi ai-je besoin pour peindre mon expérience ? De ne pas diluer ma puissance. Et je tourne en rond. Est-il possible de briser ce cercle ? Peut-être n’est-ce même pas souhaitable. Correction : ce n’est pas mon expérience que je veux peindre, c’est l’expérience (comme mes ancêtres dans la caverne). Qu’est-ce que l’expérience ? Le monde ? 

19.1.21

Tellement de signes que, si on les effaçait, à la fin, est-ce que cela ferait une différence ? Sans doute parce que je suis plongé dans l’archéologie héraclitéenne depuis quelques jours, je me suis imaginé en écrivant la page d’hier que, des millions de signes consignés dans ce journal (plus de 2,1), l’immense majorité allait disparaître et qu’il n’en resterait plus que des bribes éparses que, dans milliers d’années, des savants qui auraient appris la langue morte dans laquelle j’aurais écrit entreprendraient d’interpréter. Si tu avais la certitude que tout sera détruit, que tu seras trahi absolument, écrirais-tu quand même ? Comme si ce n’était pas ce qu’il se produisait toujours, et de toute façon, fragments ou non. Comme si quelqu’un allait encore prendre la peine de te lire dans 100 ans, 10 ans, 10 mois, 10 minutes. C’est ce que je me suis répondu. Et j’ai ajouté ceci. Autour de la notion de fragment s’est développée une sorte de mythologie qui me déplaît parce qu’elle semble postuler que tout naît ou doit naître à l’état de fragment. Alors que les fragments sont une défaite. Nous n’avons d’Héraclite que des fragments (alors que nous disposons des corpus platonicien et aristotélicien dans leur quasi totalité) parce qu’Héraclite est un vaincu. Celui sur qui nous usons nos yeux et nos esprits est un perdant. Et l’histoire ne fait jamais marche arrière. Est-ce pour cette raison qu’il ne faut pas se soucier de l’actualité, de la postérité, ne se soucier de rien, finalement, écrire comme une sorte de sauvage lettré ? Impression de rêver en grec alors que non, cela ne se peut pas, mais mes rêves sont nimbés de mots hellènes. Pas tout à fait le même phénomène qu’avec le latin, quand j’ai tenté d’en apprendre les rudiments, plutôt une atmosphère dans laquelle je baigne et que renforce le ciel bleu plus-que-parfait qui m’entoure. Est-ce ma réponse à la question ? Faut-il seulement répondre ?

18.1.21

C’est quand il m’arrive de parler aux gens que je me souviens des raisons pour lesquelles je m’astreins à ne pas parler aux gens. Parce qu’à force de ne pas parler aux gens, on peut oublier pourquoi on ne le fait pas, et regretter de ne pas leur parler qui plus est, c’est vrai, ce serait bien de pouvoir parler de tout de rien, de pouvoir échanger des points de vue sur les choses de la vie, la littérature, l’art, le sport, la politique, c’est vrai que ce serait bien, on vivrait comme entre sœurs et frères, en harmonie, ce serait une sorte de communisme kitsch, on peut le penser, en effet, à force de ne pas parler aux gens. Sauf que, même avec la pire volonté du monde, il arrive toujours un moment où l’on se trouve de fait en train de parler avec quelqu’un qu’on subsume sous le concept de gens, on n’y prend pas garde, tout semble se passer en apparence comme les autres jours, on se dirige vers la boulangerie pour acheter du pain et un goûter pour sa fille, il fait beau, un peu frais mais pas froid, tout semble parfait. En apparence seulement. Soudain, un individu qui attend sur le pas de la porte marque un coup d’arrêt. Vous attendez pour entrer ? c’est moi qui lui pose la question. Oui, me répond-il, il y a déjà trois personnes à l’intérieur. C’est vrai. Une affichette où sont figurés trois hominidés simplifiés indique que le nombre de personnes autorisées dans l’échoppe est limité à trois. Et tout à coup, le voilà, sans que rien n’ait pu laisser présager d’une telle situation, le voilà qui me parle pour de bon, me dit que ça va durer, et moi, insensé, de lui répondre, Mais oui, mais vous voyez, on a bien fini par vivre avec la grippe.Oui, me répondit-il, mais là, c’est voulu. La sentence est tombée. Comme mon silence embarrassé. Le drame du complotisme, me suis-je fait remarquer à moi-même un peu plus tard cependant que je rentrais chez moi avec mes deux baguettes sous le bras et une tarte au chocolat pour Daphné, le drame du complotisme, ce n’est pas qu’il ne parviendra jamais à démasquer le complot qu’ourdissent en secret les maîtres du monde pour contrôler nos vies, après tout, rien ne prouve qu’un tel complot n’existe pas, même si rien ne prouve, non plus, qu’un tel complot existe, non, et le drame du complotisme, ce n’est pas non plus qu’il pousse les gens à chercher des volontés à l’origine des événements plutôt que de voir les événements comme ils sont et d’essayer d’en faire quelque chose, non, le drame du complotisme, c’est qu’il fournit des sujets de conversation, que les conversations semblent inoffensives et que, semblant inoffensives, on se sente obligé de parler à son voisin, qui n’est en aucun cas son prochain (un coup d’œil rapide aurait permis à quiconque doué d’un tant soit peu de discernement de voir qu’entre lui et moi, il n’y avait rien de commun, que nous étions donc des voisins, mais certes pas des prochains, notre proximité n’étant que celle de la file d’attente, rien au-delà), pour lui faire partager ce que l’on croit avoir à dire. Que ce que l’on croit avoir à dire soit digne ou non d’être exprimé, c’est une question secondaire, les êtres humains étant mus par un irrépressible besoin de partager leurs pensées. Et surtout les plus folles, les plus secrètes, les plus intimes. Il y a quelque 45500 ans, nos ancêtres peignaient des sangliers sur les murs parce qu’ils avaient envie de manger du sanglier, parce que la perspective de dévorer un animal les poussait à sortir de la caverne, les poussait à risquer leur vie à la chasse, parce que la peur de mourir de faim était plus grande que la peur de mourir les os broyés par un animal, parce que devait s’exprimer au fond de leur conscience comme au fond de la caverne une idée sublime, vitale et héroïque : tuer une bête pour ne pas mourir de faim, idée si puissante qu’elle poussa nos ancêtres non seulement à sortir de la caverne pour chasser le sanglier, mais encore à retourner dans la caverne pour le manger et peindre sur les murs de la caverne l’animal qui leur avait permis de vivre un jour de plus, l’animal qui leur permettrait de vivre un jour de plus. Et ainsi de suite. Triomphe mortel de l’animal. Triomphe vital de l’homme. 45500 ans plus tard, la conversation inopinée où se glisse à l’insu de l’interlocuteur interloqué l’idée d’un complot mondial pour asservir les peuples n’est pas d’une nature différente de la peinture rupestre de nos ancêtres. Elle est tout simplement dépourvue de tout intérêt. Et si je n’étais pas si obsédé par le langage, elle aurait probablement disparu pour l’éternité tout comme le visage partiellement masqué de l’individu qui avait jugé bon de me faire part de ses convictions par une fin de matinée d’hiver. Comme sont dépourvus d’intérêt l’immense majorité des messages que nous échangeons, des plus banals aux plus sophistiqués, de la conversation devant la boulangerie à la grand-messe capitalistique (lancement de produit, concert de pop, allocution présidentielle, match de foot, etc., tout se ressemble, se confond, s’identifie) parce que nulle nécessité vitale ne les meut. Nous n’émettons guère plus que d’indigentes flatulences vocales. Oh, que nous soyons convaincus tous autant que nous sommes d’avoir des choses à dire, et que nous soyons persuadés que ces choses que nous avons à dire nos voisins plus ou moins proches plus ou moins lointains sont désireux de les entendre et que, à défaut d’en avoir le désir, une fois qu’ils les auront entendues, ces choses, ils ne pourront pas ne pas en reconnaître la profondeur et les tenir pour véridiques, cela est indiscutable. Absurde, mais indiscutable. Comme je sais qu’il n’y a rien à faire contre cette tendance puisqu’elle s’origine dans la nuit des temps, dans les profondeurs de la caverne, dans les sensations surnaturelles que cause le fait de peindre sur un mur, de tuer un animal, de le manger, je m’efforce de ne pas trop parler à mes contemporains et pense à la place à mes ancêtres, à la lueur du feu, la silhouette de la bête qui se reflètent dans leur regard, au silence terrifiant qui précède l’acte qui sépare la mort de la vie et les rassemble, aux nuances ocres de leur existence qui jaillissent dans le noir des millénaires, à cette force proprement humaine enfin, qui toujours s’oppose à l’oubli.

17.1.21

Double champ de bataille. Contre le pouvoir, d’une part, qui se fonde sur l’identification du sens de l’histoire à la maximisation du profit, réduisant ainsi toutes les autres questions à des considérations annexes à celle-ci et, d’autre part, contre la classe moyenne qui, sous l’influence du pouvoir qui tient avec elle la classe consommatrice par excellence, a développé l’idée d’une liberté anti-historique qui s’accomplit dans la satisfaction de désirs immédiats, soit purement consuméristes soit prétendument existentiels (multiplication des droits humains, aspirations égoïstes à la jouissance, obsession du genre, triomphe de la mode, etc.), et s’avère absolument illusoire. Il est à peu près certain que cette bataille est perdue pour nous, mais cela ne signifie pas qu’elle cesse d’avoir du sens en tant qu’horizon émancipatoire, histoire à venir. Les époques obéissent à des logiques différentes : la nôtre a réduit à des considérations égoïstes la question de l’émancipation — question qui, dès lors, n’a plus même de sens ou le même que de se demander comment rendre l’enfer supportable —, mais cela ne signifie pas que, une fois qu’on aura compris que l’émancipation en ces termes est une illusion et la négation de l’émancipation même, une autre forme ne puisse prendre le relai qui permettra de rendre meilleur le monde dans lequel vivront celles et ceux qui viendront après nous. Dès lors, quand on s’interroge sur l’émancipation, ses moyens et ses buts, il ne faut pas le faire en pensant à soi-même, il faut envisager la question avec la plus grande impersonnalité, la plus grande généralité, que permettent d’atteindre des questions qui peuvent paraître désuètes — comme Qu’est-ce que la vie bonne ? — parce qu’elles ne sont pas de ce monde-ci, mais qui, pour cette raison même, s’avèrent nécessaires. Il faut regarder le monde et l’histoire dans toutes les directions et pas uniquement à partir du point de vue de notre temps lequel nous oblige à poser et à répondre à des questions vaines parce qu’elles obéissent à une logique qui réduit l’émancipation à des enjeux de basse sociologie, c’est-à-dire : sans espoir, déjà finis. Ou, pour le dire autrement, les périples d’Ulysse ont plus de sens pour nous dépasser et trouver des manières d’émanciper l’humanité à venir que n’importe quelle question sociétale, les μύθοι plus de sens que tous les #metoo qui nous enferment dans la considération close et le ressassement indépassable de notre propre finitude immédiate, l’individu se réduisant à une succession d’événements qui lui sont arrivés, lui arrivent, lui arriveront, et à l’abréaction des traumatismes supposément subis pour lui permettre de connaître le bonheur ici et maintenant. Mais qu’est-ce que le bonheur sans horizon, sans espoir, sans utopie, sinon la négation même du bonheur ? Qu’est-ce que le bonheur, sinon un malheur librement consenti et envié ?

16.1.21

Que l’œuvre de qui cherche le mot juste, la phrase exacte, le bon vocabulaire, la locution heureuse, de qui interroge le langage, y prête attention, en prend soin, que cette œuvre n’ait aucune valeur en ce monde n’a rien d’étonnant. Car, ce monde, qui est le nôtre, ce monde ne perçoit pas le langage. Dès que le langage y apert, il s’agit de le contrôler, le réduire, le réformer, l’empêcher (de nuire, par exemple), parce qu’il doit être transparent, lisse et inoffensif. Comment dit-on ? Comment doit-on dire ? semblent être les seules questions autorisées, afin de dégager des normes à l’intérieur desquelles cantonner le langage. L’autoriser. Canton du langage administré. D’où l’obsession de ces livres qui se lisent bien, ceux qui sont destinés au saint grand publicQui se lisent bien, c’est-à-dire qui se lisent tout seul, que personne ne lit justement, des livres rédigés dans un langage aussi absent que possible, aussi inexistant que possible. Personne ne les lit et pourtant, ce sont eux qui ont le plus grand nombre de lecteurs. Paradoxe ? Pas vraiment. Le langage est sans langage dans ce monde qui ne voit en lui qu’une peine qu’il serait bon de s’épargner, qui lui préférera toujours les images, qui ne connaît que la simplification, l’abréviation, et encourage avec un rare esprit de système la disparition de toutes les subtilités, et les temporelles notamment. À quoi pourrait bien servir en effet une concordance des temps à un peuple qui n’entend plus parler qu’au présent ? Peuple malheureux pour qui le langage n’est plus même un outil, mais un formulaire à remplir, un fichier où le moi monologue à son seul sujet. Solitude analphabète. Est-ce tout ce que j’ai à dire aujourd’hui ? Probablement. Et ce n’est pas grand-chose, non, c’est tout. Si l’on y perçoit un certain ressentiment, c’est une erreur, il n’y en a pas. Ce que je fais, moi, je n’ai pas besoin qu’un tiers le reconnaisse et lui donne son accord. Ce que je fais, c’est moi qui me le donne à faire. Je construis mon autonomie. Cherche mes mots.

15.1.21

Quand on peut s’accrocher à quelque chose de simple, il faut le faire. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait rien de « sophistiqué », ou que le sophistiqué doive être opposé à l’« authentique » auquel il faudrait le reconduire comme à sa vérité. Non, plutôt ceci : les expériences les plus complexes ne sont pas d’une nature différente des expériences les plus simples. Ou, mieux : une des formes de la vérité consiste à montrer l’absence de hiatus entre les expériences ; que la simple n’exclut pas la complexe, et inversement. Disons les choses autrement (et mieux, encore) : l’expérience directe n’exclut pas la révélation, la perception l’épiphanie, au contraire, comprises comme elles devraient l’être, ce ne sont qu’une seule et même expérience, conçue par les deux bouts, chacune se dilatant dans l’autre, chacun exprimant l’épanouissement de l’autre, sa concentration, son expansion. Cela, c’est la vie complète, accomplie, réalisée. Cela, c’est-à-dire : comprendre cette continuité, et parvenir à la vivre, à la ressentir dans le cours de sa vie même, l’éprouver en vivant, faire de sa vie, l’épreuve, l’éprouvé de cette non-scission entre les expériences, entre les expériences et moi, entre moi et ce dont les expériences sont des expériences. De quoi d’autre parler ? Même si je ne parviens pas à dire exactement ce que je voudrais dire (mais qui y parvient ?), tout le reste me semble un odieux bavardage. Auquel on pourrait certes consacrer un certain temps, histoire de fustiger les mœurs de ses contemporains, mais on ne parviendrait jamais qu’à accroître la masse énorme et accablante d’ennui sous lequel on étouffe déjà. En sorte que la locution À quoi bon ? ne doit pas venir après coup, mais avant de parler, comme une thérapie par anticipation : Souviens-toi de tout le temps que tu as perdu déjà, pataugeant avec tes semblables dans les marais du bavardage. Non, vraiment, tais-toi, cela vaut mieux. Et parle d’autre chose. Du vent qui souffle. Du ciel bleu vibrant de nuages. De la folie. Et de l’amour. Quelques vers de plus dans mon poème ce matin.

14.1.21

Écris la suite du poème d’hier, au même endroit qu’hier, de la même façon qu’hier. Dans mon petit carnet de poche en cuir noir de Florence. Et un petit (lui aussi) crayon de bois assorti. Face à la mer. Le vent souffle si fort aujourd’hui que, par moments, il est difficile de marcher sans être déporté, sans risque littéralement de tomber. Est-ce que l’endroit et la façon, les divers ustensiles sensibles utilisés dans la composition du poème, jouent un rôle dans l’écriture ? Dire que non serait excessif. Dire que oui serait réducteur. C’est une question d’équilibre à trouver pour que le langage parvienne à couler de lui-même, que l’auteur des phrases ne soit pas un obstacle au langage. Toujours ce sentiment de non-scission, qui n’est pas tout à fait l’union. Il faudrait que je trouve un mot — affirmatif et pas négatif comme mon non-scission qui dit ce qu’il veut dire, mais ne le dit pas comme je voudrais le dire, moi —, il faudrait que je trouve un mot pour dire cela. La suite du poème d’hier est aussi la suite du poème qui paraît aujourd’hui. Peu à peu, il me semble que je parviens à écrire comme je le veux. Ou est-ce une illusion ? Non que les livres que j’aie publiés jusqu’à présent ne fussent pas comme je voulais les écrire, ce n’est pas ce que je veux dire. Qu’est-ce que je veux dire ? Que les contours de la forme à laquelle je m’efforce de donner le jour désormais, ces contours se précisent, se font plus nets, et leurs ombres portées sur le monde aussi, du moins, je le crois. C’est-à-dire, en somme, qu’écrire n’est jamais fixe : il faut toujours recommencer, à zéro, comme un analphabète qui découvrirait un jour l’existence du langage et, pensant comprendre comment il fonctionne, se déciderait à en faire quelque chose, une phrase après l’autre, et qui, ensuite, s’apercevant que ces phrases s’enchaînent, ou qu’elles se peuvent enchaîner de manière à avoir du sens, plus de sens, entreprendrait de composer une forme qui lui soit propre. Son premier enjambement lui procurerait une grande joie. Comme un enfant qui découvre soudain le sens de l’existence et ne l’oubliera plus jamais par la suite.  

13.1.21

Pas d’épiphanie
un sentiment plus vague
brisé
à l’image incertaine
de ce bleu dilué par instants
nuance égée
des antiques plongées
liens entre la profondeur et l’altitude
même le léger coule
s’enfonce et se perpétue
un maître gueule
quelque chose à son chien
le front de mer ou bien de guerre
comment vivre la vie
sans le pouvoir
rien que la puissance ?
le maître s’est tu
pas la mer
couleur de sel
d’algues
et d’ailes lointaines
obèse
la femme prend le relai
et les chiens en photographie
comme dans une illisible grammaire
l’univers s’écrit en phrases vides
album de famille délirant
à tour de rôle à présent
ils posent avec les animaux
un de chaque côté
(à droite les garçons
à gauche les filles
nuance élée)

entre mes mains
je cherche que faire
de mon sentiment grec
nimbé dans le brouillard
d’indifférence toujours plus épais
et le sens opaque
les chiens aboient
la femme marche avec difficulté
souviens-toi de ceci :
toujours quelque chose te sera enlevé
une part d’univers ou bien d’honneur
un pan de ciel
et c’est à toi que tient
de toi qu’il dépend
de condamner l’avenir
ou d’absoudre le destin
cependant que le vent innocent
lui
ne faiblit pas.

12.1.21

Temps un peu trop plat, un peu trop calme, à mon goût, à l’image de ce ciel voilé qui n’a rien de décidé mais hésite entre deux états contradictoires et irréconciliables. Hier, il y avait quelque chose de vif dans l’air, de vivifiant dans la couleur, cette clarté, une atmosphère légère et transparente qui correspond à mon état d’esprit — je vois —, à ce quelque chose grec qui me fascine, ce quelque chose qui n’existe pas au présent, mais demeure présent à l’esprit comme une manière d’idéal régulateur. Hier ainsi, lisant la Pensée chatoyante, le livre que Pietro Citati a consacré aux périples d’Ulysse, et les dernières pages de l’Odyssée avec Daphné, j’avais noté dans mon carnet les quelques phrases que voici. Ulysse est le héros qui triomphe de la tragédie. Il est celui qui accomplit. Sa positivité est celle de la lumière, de la maturité, de l’élaboration, non de l’adolescence qui s’attarde, de la ruine et de la destruction. Comment comprendre Ulysse si l’on ne l’aborde pas du point de vue du ciel bleu, du soleil qui réchauffe ? Ulysse est incompréhensible à qui ignore le bonheur du chez-soi. Le repas, le foyer, la famille — cette dernière, non pas comme une force oppressive (rien n’est plus étranger au monde d’Ulysse), mais comme expression de l’union humaine avec la nature : la non-scission. Ce sentiment méditerranéen, l’union. Ulysse est le héros du bonheur retrouvé. Il est celui qui réussit sa vie. Il est pleinement grec : il accomplit sa vie. Ulysse accomplit la vie. Aujourd’hui, j’ai beau marcher, quelque chose fait défaut. Est-ce que j’accomplis ma vie ? Est-ce que j’accomplis la vie ? Les vagues s’entêtent à se briser sur la digue, et moi, ce n’est pas cela que je cherche. Tourner le dos à la mer ? Sentiment barbare. Je continue de marcher jusqu’à ce que, ce que je cherche, je le trouve enfin. Ou bien sa négation. Oui, sa négation. Je m’arrête, regarde, avance. Répète cette approche silencieuse un certain nombre de fois. Photographie ce que je vois. Et pense. Ici, le cul de David côtoie les baraques à churros, les bagnoles de fonction pourries et les barrières brinquebalantes. La mythologie, les travaux publics. Le sublime, le sordide. Et Goliath ricane en admirant le destin des rois.