J’aurais pu ne rien faire d’autre que ça, cliquer sur Ça ne m’intéresse pas. Et, pendant un certain temps, en effet, je n’ai rien fait d’autre que ça, cliquer sur Ça ne m’intéresse pas, encore et encore et encore, sans donner de raison, ça ne m’intéresse pas, c’est tout, parce que c’était la seule activité que je trouvais digne d’intérêt. D’intérêt, tout le reste n’en avait pas. Pourtant, je vois bien, tous ces gens qui font les intéressants, je vois bien que c’est tellement dans l’air du temps, se donner en spectacle, se mettre en avant, mener des combats, défendre des causes, épouser des luttes, faire la promotion de je ne sais quoi, de tout, de n’importe quoi, d’une chose et de son contraire, et puis polémiquer, et ainsi de suite, toujours la même chose, encore et encore, mon dieu, mon dieu, pourquoi l’humanité s’évertue-t-elle à m’infliger ce spectacle navrant et abrutissant ? Est-ce que je ne mérite pas mieux ? (Là, généralement, quelqu’un t’explique que non, ou alors que oui, mais fermez-la, s’il vous plaît, fermez-la.) C’est peut-être pour ça que je clique sur Ça ne m’intéresse pas : parce que même si c’est en vain, je sais que c’est vain, même si je sais aussi que le réservoir des choses qui ne m’intéressent pas est profond comme l’infini, je ne peux pas ne pas, je ne veux pas ne pas, il faut que je, que je quoi ? Que j’existe, j’allais dire. La blague. Qui existe ? Pas moi. Nous n’existons pas, ce n’est pas vrai, nous sommes saturés et, dans cette saturation absolue, nous avons l’impression de trouver notre domaine de définition, alors que nous sommes en vérité dédéfinis par cette masse, nous sommes en vérité désidentifiés par cette masse d’informations, cette masse d’événements, cette masse de paroles prononcées, cette masse qui grossit, qui grossit, qui grossit, grossit. Qui y comprend encore quelque chose ? Personne. Est-ce le but ? Quoi ? Que plus personne ne comprenne plus rien ? Oh, je ne sais pas, je dirais que non. Ne va pas croire, en effet, qu’il y a un dessein à l’origine de ce phénomène de masse, il n’y a personne à l’origine de ce phénomène de masse, pas une intelligence, ça a lieu, c’est comme ça, on ne peut plus rien y faire, on se trouve impuissant face à ce mur qui plonge aussi profond que l’infini, s’élève aussi haut que l’infini, s’étend partout, partout autour de nous, jamais le monde n’a été aussi grand et jamais il n’a été aussi petit : nous sommes la mouche qui tourne au milieu de la pièce, ça n’a pas de sens, mais c’est ce qu’elle fait, jusqu’à s’épuiser, on ne l’entend pas tomber, et pourtant, c’est assourdissant. Ploc. (Onomatopée.) Ça ne m’intéresse pas, non, c’est vrai que ça ne m’intéresse pas. Je n’essaie même pas de le faire savoir pour que, à la place de toute cette immense absence d’intérêt, on me propose enfin des choses dignes d’intérêt, dignes de moi, non, ce n’est pas cela, de choses dignes d’intérêt, je n’en veux pas non plus, je ne veux pas de quelque chose qui m’intéresse, je ne veux pas cliquer sur Ça m’intéresse, non, ça ne m’intéresse pas, du tout, rien ne m’intéresse du tout, je ne veux rien du tout, rien. Je ne veux pas qu’on m’intéresse, je ne veux pas qu’on s’intéresse à moi : tout ce que je veux, je le fais, c’est là, j’écris, même si ce que j’écris ne t’intéresse pas, même si tu n’aimes pas ce que j’écris, ça ne m’intéresse pas, tout ce qui m’intéresse, tout ce dans quoi je me trouve complètement, tout ce dans quoi je me trouve en entier, et non pas sous la forme de morceaux, de bouts, de lambeaux, de fragments, de pièces détachées, de chair mutilée, non, tout ce en quoi je me trouve en tant que tout, en tant que moi sans dimension ni épaisseur ni profondeur ni intériorité ni intimité, c’est écrire. Prends cela comme un manifeste. Ne prends pas cela comme un manifeste. Prends cela comme tu veux. Ne prends pas cela du tout. Fais comme tu veux. Fais comme tu le sens. Ça ne m’intéresse pas. Moi, j’écris.