Le tort des gens “sensibles” n’est pas de se confier à des robots conversationnels appelés « intelligence artificielle » plutôt qu’à leurs inintéressants monstres de prochains (beaux-parents, et caetera), mais de ne plus pratiquer l’art précieux du journal intime. L’autre jour, dans le journal (quotidien et public, celui-là), un chroniqueur s’inquiétait de la disparition de l’écriture au profit de ces machines à rédiger que seraient les ia, laquelle disparition entraînerait une incapacité à penser le monde, ou je ne sais trop quoi, comme si, d’une part, sa chronique constituait ce qu’il appelait « une capacité cérébrale » (depuis quand, en effet, les journalistes pensent-ils ?) et comme si, d’autre, cette capacité avait été universellement répandue jusqu’à l’apparition de ce qu’on appelle l’ia. Les inquiétudes de ce genre sont bien évidemment dans l’air du temps, qui ignorent généralement que le mouvement dont l’ia est un moment a été initié avec la révolution industrielle et que, dans le meilleur des cas, l’illusion de la démocratisation du savoir (en un sens minimaliste de l’alphabétisation : savoir signer son nom, puisque c’est généralement à partir de cette compétence minuscule qu’on établit des statistiques pour tâcher de savoir combien de Français étaient analphabètes avant et après la Révolution française) n’aura été qu’une parenthèse infime dans l’histoire de l’humanité (restreinte à cette portion encore plus infime de l’infime qui aura connu la démocratie en tant que régime politique). La répartition du savoir obéit à une loi de répartition assez banale : 80/20. C’est brutal, oui. Mais, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. Aujourd’hui, quand j’ai essayé de m’exprimer pour faire entendre le mal-être que je ressentais quant à la condition de mon père — quand j’ai dit que, d’après moi, la fin de vie ne devait pas être un enfermement punitif, ce à quoi ressemble pourtant la fin de vie de mon père dans sa chambre lépreuse, mon père qui se plaint, par exemple, de ne pas avoir bu un verre de vin depuis qu’il est entré à l’EHPAD, comme si le fait de boire un verre de vin allait avoir une incidence sur son état de santé ou son espérance de vie à long terme, à 82 ans, ce serait bien le diable —, je me suis trouvé confronté à un tel mur d’indifférence, d’inertie mentale et sentimentale que je me suis demandé s’il ne conviendrait pas de remplacer ses semblables — et ce, de toute urgence — par des robots conversationnels capables de singer les capacités émotionnelles élémentaires qu’on suppose être celles des êtres humains dans la mesure où ces derniers — les êtres humains — sont incapables d’éprouver, de manifester, d’exprimer les capacités émotionnelles élémentaires qui sont censées être les leurs, mais qu’on leur prête à tort. Ou, pour le dire, autrement : les êtres humains sont des monstres d’inhumanité à qui on confie le sort de l’humanité et l’éducation des enfants. Comment s’étonner, dès lors, que tout aille si mal ? Il n’y a bien que l’art du journal intime qui soit en mesure de sauver ce qu’il nous reste d’humanité. Par quoi j’entends : une pratique secrète, manuscrite — c’est-à-dire : déconnectée d’internet — où chaque personne se trouve libre de s’exprimer, d’explorer ce qu’elle n’est pas (la pratique du journal intime doit permettre d’en finir avec l’illusion du moi), d’inventer, de se perdre, de parler, de dire tout ce qu’il lui passe par la tête, voire : de parler pour ne rien dire, si ce n’est même : de dire quelque chose d’intéressant. Quelque chose d’intéressant, voilà précisément, en effet, ce que l’on ne peut plus dire à personne, ce qu’il faut absolument garder pour soi tant cela est précieux, tant cela est rare, tant cela est beau : c’est comme un papillon, quand on le touche, ses ailes perdent de leur couleur.










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