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20.2.20

Revu les corrections d’habitacles. Copié à l’ordinateur les dernières pages de musique difficile. Traduit d’autres de Morton Feldman. Impression parfois de n’être rien d’autre qu’une sorte de moine copiste d’un nouvel âge, accomplissant des tâches dont la vanité ne m’empêche pas de les entreprendre, écrivant, copiant, recopiant, traduisant des pages et des pages, notant des phrases, des citations, édifiant une œuvre sans savoir si elle provoquera autre chose que l’indifférence ou de l’ennui, à supposer qu’elle provoque quelque chose, à supposer (c’est-à-dire) qu’il y ait encore quelqu’un pour lire. Il y a une forme d’obstination, mais je ne sais pas si elle est absurde ou bien salutaire, si elle tend vers l’entêtement ou vers une forme d’ostinato on ne peut plus noble. Comment savoir ? Comme on ne le peut pas, il faudrait faire un choix. Choix, notion ridicule, me semble-t-il, comme si l’on choisissait quoi que ce soit, à la mode de Saint-Germain-des-Prés. Non, les choses se passent, les choses nous font. Plus tu es lucide et plus tu as envie de te suicider et plus tu as envie de continuer, d’insister, d’aller un peu plus loin. Ce matin, en sortant de la douche, je pensais aux rapports entre les jugements de goût et l’argent, à la façon dont, si on analyse les jugements qui font le goût de notre époque, on ne peut les ramener ni à des arguments d’ordre esthétique ni à des arguments d’ordre éthique (à quoi ils devraient, en toute logique, pouvoir être ramenés), mais à des arguments d’ordre financier. Ne serait-ce que pour cette raison, il faut continuer. Comme pour apporter une démonstration par l’absurde de l’inanité de l’art que la logique de l’époque conduit à produire. Oui, d’accord, mais une démonstration pour qui ? Pour l’époque ? C’est peine perdue. Pour l’éternité ? C’est qui, l’éternité ? Pour soi-même ? Mais à quoi bon répéter ce que l’on sait déjà ? Plus on avance, et moins on avance. On dirait. On dirait qu’on s’enfonce. On dirait que c’est sans fond. On dirait que c’est sans fin. De temps en temps, il y a une éclaircie. Même passagère, n’y voit-on pas plus clair ? N’entend-on pas mieux quand le temps est dégagé ? Tout ne circule-t-il pas plus librement dans l’air transparent ?

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19.2.20

Fini le cahier gris, hier. Où se trouve écrite cette musique difficile que, si j’en crois les archives, j’ai commencée en mai 2018. Comme si j’écrivais de plus en plus lentement. C’est une impression que j’ai, qu’avant — il n’y a pas si longtemps : je pense à Pedro Mayr, par exemple —, j’écrivais plus vite. Peut-être n’est-ce qu’une impression. Ou alors que, comme son nom l’indique, c’est quelque chose de plus difficile. Mais ça veut dire quoi, difficile ? En l’occurrence, je crois que cela voudrait qu’il n’y a pas de tracé, qu’il faut tout inventer tout le temps. Dans un roman, il y a toujours un tracé (enfin, pas la Vie sociale, raison pour laquelle, peut-être, tout le monde l’a rejeté, mais passons là-dessus, ce n’est pas le sujet), l’intrigue se déroulant, la narration appelant la narration, l’histoire suivant ses propres implications, comme une logique interne qu’il faut suivre jusqu’au bout, ou jusqu’à un certain point. Mais l’essentiel, c’est de suivre. Dans musique difficile, qui est ce qu’on pourrait appeler de la poésie, il n’y a pas de ligne à suivre, aucun tracé, à part celui qu’on vient de tracer. Et puis, j’ai tout écrit à la main, pas à l’ordinateur, ce qui change aussi la façon d’écrire. Par exemple, il y a moins de mots — je veux dire : il me semble qu’il y a moins de mots qu’il y en aurait eu si je ne les avais pas écrits à la main mais à l’ordinateur. Mais ce n’est pas écrire — à la main ou pas à la main — qui prend du temps, qui demande tant de temps, c’est écrire — tout écrire sans cette logique interne à laquelle se fier, sans rien à quoi se fier, sinon aux pouvoirs que l’on prête à l’écriture. Vers la toute fin de musique difficile, de plus, la semaine dernière, j’ai commencé à écrire des phrases qui ont une sorte de statut théorique, mais qui ne sont pas un appendice ou un commentaire, qui prolongent au contraire ce que j’étais en train d’écrire dans une autre direction. Qu’est-ce que je vais en faire (est-ce que je fais les garder ou non ? est-ce que je vais les intégrer au texte ? à la suite ? dans le cours ?) ? Je l’ignore. Ce matin, en marchant au bord de la mer, vent de nord-ouest force 4 à 5, une de ces phrases m’est venue. Et le livre, donc, de n’être pas encore fini, de se continuer d’une autre façon, qui n’est pas radicalement différente, mais qui est encore nouvelle. On trouve toujours les moyens de continuer — il le faut.

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18.2.20

Qu’est-ce qui fait tourner le monde ? On a des idées vagues sur la question, des réponses à la pelle, des façons de se tirer d’affaire, des tonnes et des tonnes de convictions, on milite même pour lui donner du sens, dans un sens ou son contraire mais est-ce suffisant ? J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à lire les lettres d’Italie de Nietzsche. Dans l’une d’elles, elle est datée du 24 novembre 1880, qu’il avait adressée à sa mère et à sa sœur ensemble, il écrit : « Je veux être mon propre médecin, et cela implique d’être profondément fidèle à moi-même et de ne plus prêter l’oreille à rien d’étranger. Je ne saurais dire à quel point la solitude me fait du bien ! N’allez pas croire que mon amour pour vous s’en trouve diminué ! Aidez-moi plutôt à maintenir caché mon ermitage, ce n’est qu’ainsi que je pense être rentable à moi-même, dans tous les sens du terme (et finalement peut-être aussi me rendre utile aux autres). » Écrite à Gênes, les désirs de solitude et de Méditerranée qui s’y expriment vont-ils de pair ? De quoi veut-on se sauver quand on recherche la solitude ? De quoi veut-on se sauver quand on recherche la Méditerranée ? Ce n’est pas la même chose d’être seul dans le confinement, le retrait, disons : le sous-terrain, et d’être seul à la lumière, face à la mer, disons : à l’air libre. Quand on se demande ce qu’on fuit, dans quoi y a-t-il le plus de sens ? Dans quelle question, dans quelle direction ? D’où fuis-tu ? Ou bien, vers où fuis-tu ? Peut-être que tout revient au même, peut-être (mais alors à quoi bon écrire ?), peut-être, oui, on peut le penser, sauf que ce n’est pas la même façon de voir les choses. Or, justement, celui qui fuit vers la Méditerranée, que cherche-t-il sinon une façon de voir les choses ? C’est-à-dire : une lumière. Lumière — moins sa brillance que sa transparence. Moins l’aveuglement que la vision, si ce n’est : la visibilité. Ce qui s’entend double : de la disponibilité de la chose au sens à la disponibilité du sens à la chose, et inversement. Vers le Sud, vers la clarté. Le Midi.

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16.2.20

Uniformément gris. Le ciel. Je considère une ou deux pensées peu charitables et puis les chasse. Il ne sert à rien, me dis-je, de les entretenir. D’ailleurs, est-ce moi qui les chasse ou elles qui s’évanouissent d’elles-mêmes, sous l’influence de leur vanité ? Est-ce que les gens sont meilleurs quand ces pensées disparaissent ? Les gens, non, mais moi, oui. C’est une question à laquelle il serait peut-être bon de parvenir à répondre : pourquoi se soucie-t-on des gens ? Il faut se soucier de nos amis, de ceux à qui l’on veut du bien et d’eux qui, on peut le supposer, nous veulent du bien aussi. Mais les autres ? Le problème vient peut-être de cela que ce sont des catégories mouvantes, si leur intension ne change pas, leur extension, elle, ne cesse d’évoluer, et qu’on ne sait donc jamais avant d’en faire l’expérience, qui doit se trouver dans quelle catégorie. Or, c’est l’expérience qui nuit, justement. Faut-il faire l’expérience des autres quand on ne voudrait que faire l’expérience d’autrui ? Mais on ne peut pas faire l’expérience d’autrui sans faire l’expérience des autres puisque la différence entre autrui et les autres n’est pas donnée, n’est pas fixée une fois pour toutes ; elle se découvre. On découvre les choses après qu’elles ont eu lieu. Qu’on a été trompé, abusé, que les autres ne sont pas des autrui, que les gens ne sont pas tes amis, qu’ils te veulent du mal plutôt que du bien, qu’ils te méprisent, et caetera. Nous découvrons les choses après coup, et c’est là notre malheur. Serions-nous plus heureux si nous découvrions les choses avant coup ? Vaut-il mieux vivre a priori qu’a posteriori ? Je ne sais pas s’il vaut mieux. Je ne sais pas s’il vaut mieux, mais il ne fait pas toujours bon vivre en ce bas monde avec les gens comme ils sont — nombreux — et les amis comme ils sont — rares. Je m’aperçois que j’ai chassé l’objet de mes pensées, mais pas les pensées elles-mêmes. Elles ne sont plus des pensées particulières, mais générales, conceptuelles ou presque. Est-ce le temps qu’il fait ? Est-ce à cause du temps qu’il fait que mes pensées sont comme elles sont ? Que j’aie oublié l’objet de mes pensées, qu’il ne s’agisse que d’une ou deux impressions vagues, contours flous du visage — les reconnaîtrais-tu si tu les croisais dans la rue ? —, en un sens, n’est-ce pas un progrès ? Se libérer de ces servitudes et n’entretenir plus sur la marche du monde que des pensées d’ordre général, et dont on pourrait discuter de manière parfaitement détachée, dans le dessein d’alimenter la conversation, histoire de ne pas toujours parler que du temps qu’il fait.

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13.2.20

Est-ce que les gens connus qui cosignent des tribunes dans les journaux qui servent à accueillir l’expression des gens connus s’attendent à ce que les gens pas connus lisent les tribunes qu’ils cosignent ou le font-ils uniquement pour se donner bonne conscience ? J’aurais tendance à répondre par la négative à la première question et l’affirmative à la deuxième, mais le fait que des gens pas connus lisent et relaient, comme on dit, les tribunes cosignées par les gens connus me conduit à douter fortement de mon système de valeurs qui, par suite, s’avère quelque peu bancal. Qu’il soit bancal, cependant, cela ne signifie pas qu’il n’est pas bon, ce n’est pas parce que j’ai des tendances sceptiques que je souffre d’un complexe d’infériorité, bien au contraire, serais-je enclin à penser, mais enfin, se pose toujours plus ou moins la même question : Comment font ces gens ? Comment font les gens connus pour se regarder dans la glace et comment font les gens pas connus pour regarder les gens connus se regarder dans la glace ? Pendant que l’un regarde l’autre, l’autre se regarde lui-même, et la tribune cosignée dans un quotidien destiné à accueillir l’expression des gens connus pour la rendre publique n’est pas une façon plus ou moins détournée pour les gens connus de regarder les gens pas connus en face, mais plutôt de leur cracher à la gueule. Ce qui ne laisse jamais de m’étonner, c’est comment les gens pas connus acceptent que les gens connus leur crachent à la gueule comme ça et comment, plutôt que de leur dire qu’il serait peut-être temps de leur foutre la paix, depuis le temps que ça dure, ce cirque, sans s’essuyer le crachat qu’ils ont reçu sur la gueule, s’exclament : Regarde, c’est génial, il y a des gens connus qui viennent de nous cracher à la gueule, ça veut dire qu’ils se soucient de nous, qui ne sommes pas connus ! Le crachat est une preuve de leur existence, doivent-ils penser, sauf que, si ce pourrait être preuve de l’existence de tout et de son contraire, n’importe quoi, ou rien, c’est avant tout une preuve de l’existence des gens connus. Pourquoi les gens connus cosignent-ils des tribunes dans les journaux destinés à diffuser l’expression des gens connus pour l’éducation des gens pas connus sinon pour que les gens connus se prouvent à eux-mêmes leur existence en tant que gens connus et la reconnaissance par les gens pas connus de cet état de choses ? Mais s’il faut encore que tu te prouves que tu existes en tant que x, n’est-ce pas que tu pourrais tout aussi bien ne pas être un x, mais un non-x, ou quelque chose comme ça, n’est-ce pas qu’il se pourrait très bien que tu ne sois pas connu mais non-connu et que tout ce qui te maintient dans cet état instable de connu, c’est la reconnaissance pas les gens pas connus que tu es connu, ce qui signifie au final que tu es connu à cause des gens pas connus, ce qui ne veut rien dire du tout, à moins peut-être que les gens pas connus sont débiles, qu’ils fabriquent la notoriété des gens connus à leurs dépens, qu’ils sont eux seuls pour eux-mêmes la cause de leur propre malheur, que c’est à cause d’eux que les gens connus cosignent des tribunes dans les journaux destinés à diffuser l’expression des gens connus pour l’éducation des gens pas connus et qu’en plus ils les lisent et se disent que, enfin, quelqu’un les entend et prend la parole en leur nom à eux, alors que tout le problème, justement, c’est qu’ils laissent quelqu’un prendre la parole en leur nom, ce qui rend ce quelqu’un connu et fait d’eux des inconnus ? Ce qui signifie que les gens pas connus s’imaginent que les gens connus le sont en vertu d’une propriété spéciale que les gens connus possèdent mais dont les gens pas connus sont dépourvus alors que non, les gens connus ne possèdent pas de propriété spéciale (non mais tu les as regardés ?) et ne sont connus que parce que les gens pas connus veulent bien que les gens connus le soient, connus. Et le cercle de la notoriété de se refermer sur lui-même, dans l’ennui d’une énième tribune cosignée par des intellectuels dans le Monde. Sinistre humanité.

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12.2.20

Tu t’imagines toujours que si jamais quelque chose devait ne plus avoir de sens du tout, tu t’en apercevrais forcément, il y aurait une rupture dans le continuum sémantique qui fait que tu penses ce que tu penses, dis ce que tu dis, es ce que tu es, vis ce que tu vis, mais est-ce bien vrai ? Tous les jours, l’espèce humaine semble inventer une sorte de dialectique infinie. Jour 1 : p. Jour 2 : non-p. Jour 3 : non-non-p. Jour 4 : est-ce que non-non-p revient à p ? Jour 5 : non-p. Jour 6 : c’était quoi p, déjà ? Jour 7 : non-p. Et caetera. Quand je dis « l’espèce humaine », évidemment, j’exagère, c’est de sa faction radicale qu’il s’agit, de ceux qui ont quelque chose à dire et qui, non contents de cette énormité, de cette anomalie dans l’évolution de l’espèce, le clament haut et fort. Sans savoir très bien pourquoi, sans savoir quoi, sur quoi ils ont une opinion. Mais les gens sont comme ça, il faut qu’ils se fassent entendre. Tu t’imagines que si jamais quelque chose devait ne plus avoir de sens du tout, tu t’en apercevrais forcément, mais ce n’est pas vrai, personne ne s’aperçoit de rien. La différence entre p et non-p est quasi nulle. Qui se souviendra dans un quart d’heure de ce qu’il aura dit la veille ? Quand ? Personne ne sait. La seule chose à faire, c’est dissimuler, créer des écrans de fumée entre les écrans numériques et toi, œuvrer dans le noir, le silence, l’indifférence, l’oubli. Une manière d’underground duchampien. Pas forcément mourir avant de devenir célèbre (personne n’a vraiment envie de mourir, tu sais, enfin, peut-être que si, qu’est-ce que ça change de toute façon ?), mais parvenir à exister tout en devenant furtif, si individuel, si singulier, que personne ne comprend rien, ou si peu, les fameux happy few, si tu veux. Duchamp pensait que c’était la seule façon d’échapper à l’influence néfaste du marché. Mais il faut étendre cette théorie à l’ensemble de la vie. Aller underground (note que Duchamp ne dit pas que tu nais comme ça, c’est la conséquence d’une décision prise ou quelque chose de ce genre, quelque chose qu’il faut accomplir, un mouvement vers le bas, le sous-sol, se terrer, devenir souterrain) pour échapper à l’influence absolument dévastatrice de l’existence telle qu’on la réduit chaque jour un peu plus à ces expressions, ces comportements, ces modes de vie standardisés à l’excès. À cette laideur omniprésente. Aller underground pour échapper aux diktats de la vie standardisée, de la vie réduite à son expression amibique.

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11.2.20

Je mène un combat contre l’époque. Contre moi-même, contre l’époque en moi, et contre tout le monde. Dehors, il fait nuit. De là où je me tiens, je ne vois presque rien, qu’une fenêtre au volet roulant baissé à moitié éclairée de l’intérieur, elle est tamisée, qui plus est, par un rideau en fausse dentelle. Je vois aussi quelques lampadaires qui tiennent lieu de mobilier urbain. Si je penche la tête, en revanche, je vois ces grands immeubles plantés à flanc de colline. Je trouve qu’il y a quelque chose de beau, de vain, et d’étrange, à écrire sur écrire. Sur l’acte d’écrire, les formes de l’écriture, la dynamique qui relie l’un à l’autre, l’énergie qu’il y a dans l’activité d’écrire. Je mène un combat contre l’époque. C’est ce que je me suis dit, ce matin. Je ne sais pas si c’est très intelligent, mais c’est ce que je pensais quand je me le suis dit, et je le pense encore. Le contraire donc de l’abandon, le contraire donc de l’abattement. Quand on a les idées claires, non : quand on s’efforce de clarifier ses pensées, elles s’entrelacent spontanément ; on découvre une profonde affinité entre les différentes pensées, affinité qui, sans être naturelle, elle est même tout le contraire, semble se produire d’elle-même. Il n’y a pas d’unité au sens où tout serait un, tout serait réductible au même, mais il y a une circulation de sens, de puissance, entre les unes et les autres. Pourquoi est-ce que je parle de « combat » ? Pour prendre les armes, peut-être ? Non. L’énergie nécessaire à l’activité d’écrire présuppose l’affirmation de soi. Contre le monde, s’il le faut. Or, il me semble qu’il le faut. Ergo.

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