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15.10.19

Si quelqu’un — disons un casque bleu de l’ONU ou un membre d’une ONG quelconque enquêtant sur l’état de décrépitude morale de la ville de Marseille et la raison des migrations internes dans un pays comme la France (mais quel genre de dégénérés quittent donc Paris pour aller s’installer dans le Midi ? la Provence, c’est bon pour les vacances, d’ailleurs, ça rime) —, si quelqu’un m’avait demandé ce j’avais fait durant ma journée, je crois que je lui aurais répondu : rien. J’ai fait des choses, pourtant, je suis allé faire des courses, préparé un repas, des choses objectives, je veux dire, mais si on m’avait demandé si j’avais travaillé, je crois que j’aurais répondu :  non. Est-ce que c’est vrai ? Je ne sais pas. Il est vrai, par exemple, que j’ai passé une bonne partie de la journée allongé sur le canapé à ne rien faire à part regarder une série débile (après l’avoir longtemps cherchée sans savoir que ce serait elle). Mais j’ai aussi écrit trois pages dans mon carnet noir. Et ce n’est pas rien, sachant, qui plus est, que j’en ai écrit une dizaine en 4 jours ou environ. Alors quoi ? Je ne vais pas dire que je ne sais pas. Je sais. Je sais que je ne conçois pas cela comme un travail, pas comme quelque chose de sérieux. Un salarié fait quelque chose de sérieux, moi non. Pourquoi est-ce que je pense cela ? Pourquoi est-ce que je continue d’avoir ce genre de conception des choses ? Alors que je pense que c’est faux. Fondamentalement faux. Je pense quelque chose et je pense que c’est faux. Ma pensée a des structures qui me précèdent, contre lesquelles je lutte, en dépit desquelles je fais ce que je fais — écrire — et qui conservent cependant et malgré moi une terrible validité. C’est dire l’ampleur des dégâts, l’étendue de la lobotomie. Il faudrait que je me fasse soigner. C’est vrai, je crois qu’il n’y a pas d’autre thérapie que l’activité, pas d’autre remède que l’activité. Mais peut-être que je me trompe, peut-être que j’ai besoin de me désintoxiquer de toute cette morale stupide, qui est si profondément ancrée en moi, peut-être que j’aurais besoin de quelqu’un pour me débarrasser de ces notions néfastes. Ma vie est quand même superbâtarde, non ? Je me pose la question. Qui peut comprendre ça ? Est-il nécessaire que quelqu’un d’autre que moi le comprenne ? Ai-je besoin d’être justifié ? Ai-je besoin d’être légitimé ? Ai-je besoin d’une autorisation ? Je n’ai pas attendu qu’on me la donne, non, sauf que je l’ai demandée ensuite. C’est bizarre, non ? Demander l’autorisation de faire quelque chose qu’on n’a pas attendu l’autorisation de faire. Tout le monde fait ça, tout le monde finit par demander l’autorisation. Mais que font ceux qui ne l’ont pas ? Ils se suicident ? Ne compte pas sur moi. Mes pages dans le carnet noir, ne compte pas sur moi pour les brûler. Les autres non plus. Je me pose des questions, mais je ne suis pas d’un naturel mortifère. Angoissé, flippé, désespéré, stressé, fou, tout ce que tu veux, oui, mortifère, non. J’ai tenu jusqu’à présent, j’ai bien l’intention de continuer. Le surmoi qui rôde, l’oiseau de proie qui attend que je glisse un peu, que je me torde la cheville, que je chouine, que j’appelle quelqu’un à l’aide, quelqu’un qui ne viendra pas — ça se monnaye, tu vois —, je lève les yeux au ciel, et je le vois. Il est là. Je le montre du doigt. Il disparaît. Il revient. Nous tournons un peu en rond, lui et moi. Il n’est pas beau. Il n’est intéressant. Il passe son temps à ricaner, me rend coupable de ce que je n’ai pas encore fait. Nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble, lui et moi. Il faut écouter les voix. Tu ne peux pas ne pas les écouter et te plaindre ensuite qu’on ne t’écoute pas, toi. Tout le monde a voix au chapitre, même ceux qui racontent n’importe quoi. Pourquoi ?

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LXXVII.

Les femmes
fantômes de couleur
suivent des hommes
qui ne les regardent pas
tous les jours
tu les vois.
Et puis tout autour

dans la rue
ces gens déguisés qui chantent et dansent.
Dans un coin tapissé d’ombre de l’école
des enfants disent à une autre seule
qu’elle est morte.
C’est la fête.
Je ne fais rien
virgule
que des portraits
de notre humanité.

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13.10.19

Dans un de mes carnets noirs, j’écris des notes au stylo bille. Avant de les écrire, je réfléchis dans quoi je vais les écrire (quel carnet ?) et avec quoi je vais les écrire (quel stylo ?). Le choix change-t-il quelque chose à ce que j’écris ? Je n’en doute pas un seul instant. Mais qu’aurais-je écrit si j’avais choisi un autre support, un autre médium ? Je ne sais pas. Rien, probablement.

Passons.

Il y a longtemps, le jour de son mariage, précisément, on m’a pris pour le frère de ma cousine. C’était il y a combien de temps ? 30 ans ? Je m’en souviens bien. Je n’étais pas allé à l’école, ce samedi matin-là, et nous nous étions rendus, ma mère et moi, à la cérémonie. C’est là qu’on s’était demandé si j’étais son frère. Parce que nous avions la même coupe de cheveux, en brosse, probablement, mais aussi parce que nous nous ressemblions vraiment. En tout cas, ce que je sais, moi, c’est que j’étais heureux qu’on remarque cette ressemblance entre ma cousine et moi, parce que je la trouvais belle, ma grande cousine. Est-ce que je préfère ainsi mon côté Blanc ? J’entends par là : est-ce que je préfère le côté maternel au côté paternel qui fais que je suis qui je suis ? Aujourd’hui, ma cousine Valérie est venue déjeuner avec son mari et la plus grande de ses deux filles, mais ce n’est pas aujourd’hui que j’ai pensé à ce que j’ai pensé. C’est hier, quand j’imaginais le déjeuner à venir, hier, quand je me demandais pourquoi j’aimais tant ma grande cousine, que je ne vois pas tant que cela, pourtant, je ne l’avais plus vue depuis deux ans, parce qu’on avait dit que nous nous ressemblions, et que je la trouve belle.

Passons.

Pourquoi est-ce que constater que le temps passe ne m’angoisse pas ? Est-ce que je n’y crois pas ? Mais si, mais si. Alors quoi ? Qu’est-ce que je regrette du temps passé ? Qui est-ce que je regrette du temps passé ? Rien. Personne. Vraiment ? Vraiment. Alors, tout va bien ? Alors, tout va bien.

Continuons.

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LXXVI.

L’abdomen rouge de la libellule
dans le jardin
a la beauté radioactive
des journées ensoleillées
et des incendies de forêts
exception faite de la conscience de soi
que reste-t-il de la nature
une note en marge des écritures
une phrase sans rythme
un algorithme ?

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12.10.19

Je suis assis à la table où nous prenons les repas. Face à la baie vitrée qui porte, de ce côté, les traces des doigts de l’enfant qui joue et, de l’autre, du vent, du sable, des embruns lointains, de la pluie rare. Au loin, mais pas si loin, passent des navires, j’en vois deux dans un espace laissé libre entre les bâtis de béton, un petit bateau de plaisance et ce que j’imagine être un porte-conteneurs. Dans l’espace, plus grand, laissé libre entre les bâtis de béton, celui-ci ainsi que d’autres, et la fin du champ de ma vision extérieure que délimite l’arête du mur du balcon, d’autres navires passent, qui voguent vers l’île, des voiliers, quand ce ne sont pas rien que des voiles qui semblent flotter dans l’air, par jour de grand vent, retenues au sol par je ne sais quoi, je ne le vois pas. Aujourd’hui, il n’y a pas de vent. Le ciel est gris, mais le jour est clair. Pas sombre. C’est un gris de bord de mer quand le temps n’est pas laid, ne veut pas l’être. Est-ce cette clarté qui me sauve ? Tout à l’heure, avant d’allumer mon ordinateur, j’ai hésité à le faire, j’ai hésité à écrire. Ce n’est pas le writer’s block (expression que je n’aime guère, quand même je n’en souffrirais pas, mais qui vaut quand même mieux que le syndrome de la page blanche, le syndrome, c’est bien, oui, mais le problème, ce n’est pas la page blanche, c’est l’écrivain), que je ne connais pas, mais la vanité de mon écriture, je veux dire : de mon activité d’écrire. Je me suis demandé pourquoi j’écrirais. Et j’ai pensé à la raison pour laquelle il pourrait se faire que je n’ouvre pas mon ordinateur pour écrire. Et puis, je me suis levé. J’ai pris mon ordinateur posé sur ma table d’écriture. Je l’ai posé sur la table où nous prenons les repas. Je l’ai ouvert. Il s’est allumé. J’ai tapé le code de sécurité, ouvert le logiciel dans lequel j’écris. Et j’ai écrit. Si je lève la tête, ce morceau de paysage en face de moi, je ne le vois pas changé. Pourtant, d’innombrables événements ne se sont-ils pas produits au cours de ce laps de temps durant lequel j’avais les yeux baissés vers l’écran ? On ne voit jamais que ce que l’on veut voir, dis-tu ? Non, ce n’est pas tout à fait cela. On ne voit jamais que ce que l’on peut voir. Ce qui se rend disponible, ce à quoi l’on sait se rendre disponible. Heureusement, me dis-je, heureusement que l’on ne voit pas tout, ce serait insupportable. Il y a tout ce à quoi tu ne peux pas échapper, à moins de vivre replié sur toi-même, absolument seul. Moi, je ne pourrais pas vivre absolument seul. Cette nuit, avant de m’endormir, j’ai pensé à la solitude. À diverses acceptions de la solitude. J’écoutais une émission sur Casanova, et je me suis dit que c’était un solitaire. Il avait beau fréquenter un nombre très important de personnes, le monde, il était seul. C’est une façon d’être seul. On peut aussi être dit seul quand on fréquente assez peu de personnes. Ce qui serait, par exemple, mon cas. Oui, mais je ne suis pas seul. On peut être solitaire et n’être pas seul, jamais seul, rarement seul. Tous ces événements qui ont lieu sans moi, ils ne me dérangent pas. Au contraire, il faudrait qu’ils aient réellement lieu sans moi, qu’ils me laissent tranquille. Certains, c’est certain. Je me suis fait aussi cette réflexion, hier, plus tôt dans la journée, ou bien était-ce la veille ? je ne sais pas au juste, peu importe, je me suis fait aussi cette remarque que je ne me réjouissais pas pour la joie supposée des autres. C’est être bien peu spinoziste. Mais il y a un excès dirimant de grégarité chez Spinoza, lequel tend à la constitution d’une communauté étroite, où tout le monde agit, pense et sent de même. Ce qui me serait proprement insupportable. Je me faisais cette réflexion en me disant aussi que des écrivains autrichiens d’après 1950 (avant, il y en a trop, impossible de s’y retrouver), le seul qui méritait vraiment la große médaille, c’est celui qui ne l’a pas eue. Est-ce un grand bateau de pêche qui rentre au port, et que j’avais pris, de loin, pour un porte-conteneurs ? Je n’ai pas vu de ces bateaux rouges, et de ces blanc et bleu, qui relient l’île au continent. Faut-il vraiment que les îles soient reliées au continent ?

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9.10.19

Réveillé vers 5 heures du matin. Debout vers 6. Au travail vers 7. Travaillé 5 heures de suite, presque sans respirer, à peine le temps de faire un potage (oignons, poireaux, pommes de terre, carottes), pour finir de traduire le premier volume de Morty à Middelburg. Un peu plus d’une semaine d’avance sur le programme prévu, histoire de partir à Naples, l’esprit libre, enfin libre, libre de ça, au moins, avant d’y replonger après pour tout relire — tâche qui me semble immense, mais je verrais bien — et passer à la suite, l’année prochaine. Est-ce que le travail donne du sens quand rien n’a de sens ? Mais du sens à quoi ? À la vie ? Je ne sais pas. Je ne crois pas. Je ne voudrais pas. Ce matin, en m’asseyant à ma table de travail pour traduire les dernières pages du volume, je n’avais pas l’impression que ce que je faisais avait du sens, non, j’avais simplement l’impression que ce que je faisais me coupait du reste, que je pouvais m’absorber complètement dans ce que j’étais en train de faire, et oublier tout le reste, ou sinon l’oublier, du moins le mettre à une distance suffisante pour qu’il ne me perturbe plus, ne me dérange plus, pour que je n’y pense plus. Évidemment, le reste ne disparaît pas pour toujours, il revient, mais pendant ce temps, il n’existe plus tout à fait, il s’est estompé, il me laisse un peu tranquille. À vrai dire, je ne croyais pas que ce serait quelque chose qui se produirait un jour dans ma vie. C’est le genre de choses que je n’avais lues que dans les livres, où le héros ou n’importe qui se plonge dans le travail pour échapper au désastre de sa vie. Je ne pensais pas qu’elles pouvaient avoir quelque réalité. Je pensais qu’elles étaient strictement romanesques. Je sais maintenant que ce n’est pas vrai. Ou que ma vie est un roman. Ce qui se peut, oui, ce qui se peut. On ne sait jamais. N’est-il pas possible qu’une nuit, sans que je m’en aperçoive, ma vie ait basculé de l’autre côté de la frontière, celle que je croyais avoir bien identifiée, entre la réalité et la fiction et que je pouvais parcourir sans basculer, de l’autre côté, en face de la réalité, dans un roman que Dieu sait qui écrit. Pas moi, en tout cas, si c’était moi, l’auteur, je ne me pourrirais pas tant la vie, certainement pas. Est-ce qu’une fois passé de l’autre côté de la frontière, une fois pénétré dans le territoire inconnu du romanesque, on peut revenir ? Et si oui, comment ? En travaillant ?

Lu les Papiers d’Aspern hier. Commencé le Tour d’écrou aujourd’hui. Pourquoi n’ai-je jamais été sensible à James auparavant ? À cause de son frère, du pragmatisme, de la philosophie ?

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6.10.19

Le paradoxe de la vitre fermée. Est-ce qu’elle est ouverte ? Il y a cette ficelle noire, elle pendouille avec diverses variations, que j’avais enfermée cet été dans cette espèce de verrou ouvert, mais vide, où aurait dû se trouver la manivelle pour descendre le volet roulant, sauf qu’il est cassé, mais pourquoi est-ce que je raconte ça ? Pourquoi est-ce que j’écris ? Pourquoi est-ce que j’écris alors que, manifestement, en ce moment, je n’ai pas la moindre envie d’écrire ? Zéro (0). Pourquoi est-ce que je vis ? Pourquoi est-ce que la vie existe ? Je ne sais pas. Toutes ces questions, je ne sais pas si elles ont un sens. Mais quoi ? Faut-il s’empêcher de les poser ? Le paradoxe de la vitre, le voici : je vois dedans et je vois dehors, je vois la vitre, et je vois le reflet, je vois ce qu’il y a derrière la vitre, et je vois la vitre elle-même, je me vois moi, la vitre et tout ce qu’il y a au-delà. Mais il n’y a pas l’ombre d’un paradoxe. Non, il n’y a pas d’ombre, c’est-à-dire pas de place pour un paradoxe. C’est tout le paradoxe. Pourquoi suis-je en vie ? Je ne sais pas. Pourquoi ce genre de questions ? J’ai beau chercher, je ne trouve pas. Je n’ai pas envie d’écrire et pourtant je ne pense qu’à ça. ÉCRIRE. Est-ce que je suis malade ? Peut-être que je suis malade, peut-être que je souffre sans le savoir d’une forme contradictoire de graphomanie. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Je suis tellement malade. Je suis tellement banal. Si peu intéressant. Est-ce que j’existe vraiment ? Si je cessais d’exister, quelle différence est-ce que ce manque ferait ? Zéro (0). Pas de manque. Tout s’équivaut. Dans le reflet de la vitre, il y a des lumières qui brillent, pas de doute, je sais d’où elles viennent. J’ai eu envie de faire semblant, de feindre le doute, de feindre le double, moi, ici, le reflet, là-bas, mais non, toutes ces idées sont médiocres. Pourquoi est-ce que j’écris ? Tout est nul, vraiment. Les gens qui t’aiment. Les gens qui t’humilient. Ils se ressemblent tous. Et ceux qui t’ignorent ? Tous les mêmes aussi. Passants sans visage. Êtres sans âme. Comment être sûr que les autres ont une âme ? On ne peut jamais être sûr. Les autres mentent, mentent très bien, et peut-être que c’est toi, qui n’as pas d’âme. Qui es-tu ? Qui te connaît ? Qui sait qui tu es ? Qui sommes-nous ? Qui suis-je ? N’ai-je pas passé toute ma vie à mentir ? À me voiler la vérité ? La vérité, c’est le dévoilé, mais qu’en est-il de qui voile le dévoilé ? Qu’est-ce que je raconte ? N’est-ce pas maintenant que les choses deviennent intéressantes ? Quand on ne sait plus ce qu’on raconte, quand on ne comprend plus ce qu’on raconte, quand tout devient abstrait, quand tout devient superconcret, quand les questions qui se posent se superposent, flottent dessus la surface, forment une autre surface ? L’enfant et moi, nous parlons longtemps avant que la parole vienne, la parole qui fait souffrir, la parole qui fait vivre, la parole qui fait exister, libère, personne ne sait comment dire. L’enfant et moi, nous parlons, et tout le reste, tout autour, tout le monde, le monde entier, l’univers, c’est-à-dire, s’efface, estompe, tombe dans une manière d’oubli d’où qui saura le tirer, ni moi ni l’enfant ne savons. La planche est savonnée, qui sommes-nous pour parler ?

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