15.7.26

Quand les bestioles auront fini de me dévorer, je serai rendu à la terre. Alors, je ne ferai plus qu’un avec l’un, je ne serai plus rien dans le tout. Je rejoindrai l’origine. Ou, s’il n’y en pas, trouverai enfin le néant. Peut-être qu’elle est là, notre vérité, peut-être qu’elle ne l’est pas, qui sait ? Qui sait si seulement cela ferait la moindre différence, qu’elle soit là ou ailleurs ? Mais où ? On ne sait. On n’en sait rien. En attendant, à la surface de ma peau, croûte terrestre miniature, je constate les rougeurs, gratte les boutons, inspecte les insectes, guette les bêtes. Tel est le sort du citadin de sortie à la campagne. Et dire que nous y passons tout l’été. Quelle drôle d’idée. Pourtant, c’est la mienne, me semble-t-il. Un peu racoleuse, tant je sais que Nelly aime la région, mais qui misait tout sur l’option anti-caniculaire. Or, il fait chaud. Or, les insectes sont carnivores. Or, j’ai la peau sensible. Or, que dire encore ? Il y a l’océan, c’est vrai, mais qu’elles sont loin, les anciennes villes d’Italie. Et qu’ils sont loin, les antiques temples de l’immense Grèce. Il paraît qu’un cinéaste hollywoodien a adapté l’Odyssée au cinéma. Comme si rien ne devait rester étranger à la doxa mondialisée. Rien de nouveau, en vérité : la Méditerranée a été annexée il y a bien longtemps. Elle, qui fut jadis le centre du monde, n’en est plus désormais qu’une périphérie offerte au kitsch globalisé. Ulysse est un guerrier, un toy boy périmé et consentant, mais qui se lasse de tout, comme n’importe qui, un naufragé, un fada, un vagabond, un paria, un mari humilié, un père qui entraîne son fils dans une sanglante et insensée vengeance, un roi apaisé, un héros positif. Mais nous, il nous faut tout voir par le petit bout de la lorgnette, et πολύτροπος devient  complicated, tout bêtement. Parce que tout est simple à qui sait déjà comment regarder le monde avant de l’avoir vu. Ulysse, lui, s’attache au mat de son navire et, bouchant les oreilles de ses compagnons, s’ouvre à l’inouï. Et puis, il ne faut pas l’oublier, Ulysse, c’est dégun, c’est l’antistar, c’est la ruse qui déjoue la force, l’ironie qui se moque du sort, la tchatche au mépris du danger, qui provoque les dieux, et s’en tire, non parce qu’il a du mérite, mais parce qu’il est aimé de la plus sage, de la plus hautaine, de la plus accessible des déesses, la fille du dieu des dieux, Athéna. Les aventures d’Ulysse ne sont pas les épreuves d’un chemin de croix : ce qui fascine, quand on lit l’Odyssée, c’est qu’Ulysse n’est pas changé. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas de moi, parce qu’il n’a pas de volonté — l’astuce, la ruse n’est pas la volonté — parce qu’il n’est pas séparé de l’univers, il est un événement parmi les événements qui ont lieu dans un monde ordonné — le κόσμος — soumis à des forces qui échappent aux humains. Aussi, n’est-ce pas sous son apparence “réelle” qu’Ulysse apparaît à Nausicaa. C’est sous l’apparence améliorée par Athéna. Et de là, il raconte son histoire. Et de là, il rentre chez lui. Mais ce retour a un prix. Les Phéaciens seront détruits par le courroux de Poséidon. Il n’y a pas de justice dans ce κόσμος, pas de morale utilitariste : les marins pacifiques et commerçants peuvent tout à fait périr pour permettre au héros de rentrer chez lui.

14.7.26

Ma tête est un bocal et mes idées, des poissons rouges qui y tournent sans répit. Est-ce vrai que je tourne en rond ? Ou est-ce plutôt que je ne suis pas encore allé au bout ? De quoi ? D’elles, de tout, de moi. Encore heureux, sinon pourquoi continuer ? Il faut de l’espace à venir. De temps à autre, je me dis : « J’ai un roman à terminer » et, évidemment, c’est autre chose que j’ai envie de faire. Il faudrait que je m’y (re)mette, mais il fait trop chaud. C’est une mauvaise excuse, oui, je le confesse. Mais il fait trop chaud quand même. Même en Finistère, c’est dire : il n’y a plus de refuge nulle part, tout va se consumer. Mais “la nature” — je précise le rôle des guillemets : ce que l’on entend par là —, n’est-elle pas à l’image du monde social, devenu trop dur, trop brûlant, trop violent, on ne peut rien désirer que se cacher, vivre pour soi, non dans la solitude, mais dans l’exil, chercher l’île où on nous laissera en paix ? Probable qu’elle n’existe pas, est-ce une raison de ne pas la chercher ? De même que je cherche des solutions aux problèmes que je me pose que je n’ai pas encore trouvées, des solutions qui ne sont pas plus vraies que celles dont je dispose déjà, qui me précèdent, mais plus judicieuses, plus belles, et qui me rendent ainsi plus heureux. Un peu plus riche aussi ? N’exagérons rien. J’ai repris la page du journal d’hier pour en faire un article autonome. De là pourrait naître quelque chose après quoi je cours depuis des années : l’articulation critique d’une philosophie esthétique, mais en aurais-je le courage ? Je me suis inscrit à des cours de dessin pour l’année prochaine : je serai bien obligé, par ce fait, cette fois, de m’y mettre, — pour de bon.

13.7.26


Au sortir de l’exposition Warhol, à Landerneau, une dame réclamait une explication. À la toute fin, en effet, on pouvait voir une grande toile de trois mètres sur un environ, intitulée « Camouflage », laquelle n’avait pas reçu d’explication, mais était simplement là, accrochée au mur avec son petit cartel obligatoire. Pourtant, des explications, dans l’exposition, les œuvres n’en manquaient pas, mais cette dernière, non, elle n’en avait pas. Et, l’on aurait pu imaginer qu’après tant de sens, repue, en quelque sorte, la dame n’en eût plus pu, mais si, elle en voulait encore. Pourtant, les explications doivent bien s’arrêter quelque part, mais ce n’était pas ce que la toile disait : la toile ne disait rien, et, semble-t-il, tout ce que Warhol avait voulu faire en peignant ce genre de motifs, c’est quelque chose qui soit « abstrait sans être vraiment abstrait ». Tout un programme. À un moment de la visite, je suis allé chercher Daphné et je lui ai demandé si elle voulait voir l’œuvre la plus importante de l’exposition. Elle m’a répondu qu’elle le voulait bien, je lui ai alors montré les boîtes Brillo et je lui ai expliqué en quelques mots la théorie du désaffranchissement de l’art d’Arthur Danto : ces boîtes, a estimé Danto, le jour où il les a vues exposées dans une galerie new-yorkaise, marquent la fin de l’histoire de l’art, au sens hégélien du terme, c’est-à-dire son accomplissement, dans la mesure où, par ces œuvres, l’art a atteint son but qui est de montrer que, une œuvre d’art étant indiscernable d’un objet ordinaire, et même de l’objet ordinaire qu’elle représente, il n’y a pas de différence visible, donc il y a une différence invisible entre l’art et le non-art, cette différence est d’ordre conceptuel, et par suite la nature de l’art est conceptuelle, il revient à la philosophie d’en révéler le sens dernier, l’essence. J’ai donné cette explication parce que, au cours de l’exposition, cette explication n’était jamais donnée, alors que c’était l’explication dont le spectateur avait le plus besoin pour tâcher de comprendre pourquoi et comment Warhol peut (ou peut ne pas, comme le pense Hector Obalk) être considéré comme un grand artiste. Il est probable que, sans l’intervention critique de Danto, qui a joué pour le post-expressionnisme américain le rôle que Greenberg a joué pour l’expressionnisme abstrait (dans ce dispositif théorique, Warhol est l’analogon de Pollock), Warhol ne serait pas devenu la gigantesque machine artistique qu’il est devenu : non seulement un producteur d’images, mais le messie du destin de l’art. Si l’on ne comprend pas que, du point de vue de l’histoire de l’art américaine, Warhol marque le moment où l’art s’accomplit dans l’histoire, et que cet accomplissement n’a pas eu lieu n’importe où, il a eu lieu à New York, non pas à Paris, alors on ne comprend rien à Warhol. « On ne comprend rien à Warhol », c’est-à-dire en tant que moment de l’histoire de l’art. L’exposition montrait aussi les films que Warhol a réalisés, notamment ce gros plan en 16mm de Duchamp. Dans une certaine mesure, Danto aurait pu dire que c’est Duchamp, avec le ready-made, qui a accompli le destin de l’art en révélant, par l’indiscernabilité de l’art et du non-art, l’essence philosophique de l’art. Mais cela eût contraint Danto à soutenir que l’art avait accompli son destin à Paris dans les années 1910. En outre, Duchamp, c’était Dada, et Dada, c’était de la provocation : Duchamp tournait le monde de l’art en dérision, il se moquait du monde, en général et en particulier. Il fallait à Danto une autre figure, une figure typiquement américaine, et quoi de mieux qu’un fils d’immigrés européens qui s’est fait tout seul le messie de l’histoire de l’art ? Le paradoxe de la théorie de Danto est que, en vérité, les films vides où l’on voit Lou Reed et Nico boire du Coca-Cola à la bouteille sont beaucoup plus proches de l’idée que Warhol se faisait de l’art que les boîtes Brillo. Car, tout comme les boîtes Brillo le sont littéralement, les films en 16mm de Warhol sont la métaphore du vide. Et toutes ses œuvres postérieures obéissent à cette logique : elles célèbrent le vide, sans ironie, sans distance, sans critique. L’idée, affichée en gros caractères sur les murs du Fonds pour la culture Hélène & Édouard Leclerc où se tenait l’exposition, avait tout pour séduire les richissimes mécènes de la grande distribution française : « When you think about it, department stores are kind of like museums. » De même qu’il n’y a pas de différence entre une œuvre d’art et le simple objet qu’elle représente, il n’y a pas de différence entre un supermarché et un musée. La désacralisation de l’art n’est pas une provocation, comme elle l’était chez Dada et Duchamp, elle est simplement l’enregistrement d’un changement de civilisation : il n’y a plus de saints dans le ciel, mais il y a des stars à l’écran. Le vide, c’est l’absence de transcendance, le fait que toutes les significations éloquentes, les significations qui parlent aux gens, se trouvent ici et maintenant dans les figures des stars mondiales, les icônes de la culture populaire. Le pop art est devenu le nom que l’on donne à un mouvement artistique, mais chez Warhol il est bien plus que cela. Il participe de la reconnaissance et de l’enregistrement du changement de civilisation : nous ne croyons plus aux saints dans le ciel, nous croyons aux stars que nous voyons à l’écran. Or, on ne peut pas faire de l’art avec ce en quoi personne ne croit, on fait de l’art avec les croyances. Dès lors, l’art doit faire avec son temps, et investir le champ immense de la culture populaire où se trouvent les figures éloquentes qui parlent aux gens, dans la culture populaire. Danto a compris ce qu’il a bien voulu comprendre ou, au moment où il a eu sa révélation, il n’avait à sa disposition que la moitié de l’histoire. Car, l’indiscernabilité n’était pas la révélation de l’essence philosophique de l’art, mais le signe que l’époque avait changé. Or, dans cette époque, c’est ce que toute l’œuvre de Warhol montre, il n’y a pas de place pour la philosophie au sens où Danto l’entend, pas de place pour un philosophe qui, du surplomb que sa position d’interprète ultime de l’histoire lui confère, décèle la signification des choses et révèle leur essence. Dans le monde de Warhol, contrairement à celui de Danto, les significations sont parfaitement visibles, elles ne réclament pas d’explications puisque tout le monde sait déjà de quoi il s’agit, tout le monde connaît Lou Reed et Nico, Mick Jagger et Marilyn Monroe : il n’y a pas besoin d’interprète, la culture populaire est transparente, sans épaisseur aucune. À la dame qui réclamait une explication à la fin de l’exposition, on n’aurait pas dû répondre : « Contrairement à ce que Danto pense, il n’y a rien à comprendre », mais : « Contrairement à ce que Danto pense, vous avez déjà tout compris » et il n’y a même pas besoin de mots pour le dire, il suffit de s’abandonner au culte des images lisses, planes, superficiellement pures, purement superficielles.

12.7.26

Quand je ne sais que penser, je vais marcher. Ce qui n’a pas pour effet de donner lieu à quelque révélation, mais me fait simplement du bien. Ce soir, après le dîner, j’ai parcouru  ainsi l’espèce de boucle qui va de Daoulas à la Pointe de Rosmelec et retour, en marchant, tout d’abord, et puis en courant. Il était entre neuf et dix heures du soir. La lumière était fascinante, au coucher du soleil, qui se reflétait sur les eaux de la Rivière de Daoulas. Je ne me suis pas demandé si c’était kitsch ou si ce ne l’était pas, ce l’était sans doute, mais ce n’était pas le genre de problèmes qui se posaient à moi de savoir si ce l’était ou si ce ne l’était pas, je n’avais pas de problèmes, tout simplement, je marchais, je transpirais, je me sentais libre, ce qui est assez rare pour être mentionné, ne serait-ce qu’en passant, j’ai pris ce que je voyais en photographie, c’est tout, et j’ai continué mon chemin. Les champs de blé, aussi, mais pas les vaches, qui passaient dans la fraîcheur naissante du soir, ces dernières, j’ai préféré les laisser à la paix de leur vie de ruminants.  Elles avaient l’air tellement là. Couper les réseaux sociaux, comme je l’ai fait avant de partir à Daoulas, a un effet réalisateur, pour ainsi dire : toutes les relations que nous croyons entretenir avec les autres, si maigres fussent-elles dans mon cas, sont illusoires, fausses, ou plutôt factices, et les interrompre, peut-être définitivement, permet de savoir ce qu’il en est vraiment de notre existence sociale, le peu d’importance que l’on a. Ou, non, il faut que je sois honnête, et ne pas dire on là où c’est de je qu’il s’agit, ne pas m’abriter derrière le mur rassurant de la généralité : le peu d’importance que j’ai. Rodhlann m’avait dit, à propos d’un type qui n’avait pas semblé aimer la Vie sociale, mais qui s’était tout de même fait un devoir de le dire en public, qu’il n’était pas sensible à la littérature du je, littérature à laquelle, à supposer que je sache très bien ce que l’expression veut dire, je ne me sens pas rattaché d’une quelconque façon que ce soit, je dis je tout simplement parce que je ne me cache pas derrière la généralité, laquelle se confond trop souvent avec la banalité sociologique. L’effet réalisateur dont je parlais, je pourrais le formuler à peu près comme ceci : je n’ai pas plus de valeur en tant qu’être humain qu’une bactérie. Et, en vérité, si contre-intuitif que cela puisse paraître, ce n’est pas un constat déprimant, humiliant, qui viendrait entailler de sa blessure narcissique le je qui écrit, tant s’en faut. Que je n’aie pas plus de valeur qu’une bactérie, cela pourrait s’entendre au sens où je serais médiocre, nulle, voire, que je n’aurais aucune valeur, mais je crois que ce n’est pas le sens le plus intéressant qui soit. Le sens le plus intéressant est celui qui ne me sépare pas du reste du vivant : si je suis distinct du reste du vivant, ce n’est pas parce que mon existence en tant qu’elle est humaine m’en sépare (en tant que j’appartiens à l’espèce humaine), mais parce que — en ce qui me concerne — j’écris. Quand je marche sur ma boucle finistérienne, je ne me sens pas à part de l’univers, mais cela n’obstrue en rien le je qui est le mien : je peux dire je tout en n’était pas séparé du reste du cosmos. Je peux aller et venir, me sentir libre, là, presque comme les vaches qui sont tellement là qu’elles semblent irréelles, comme si elles ne faisaient pas partie du même monde que moi, alors que si, bien sûr que si, quel autre ?

11.7.26

Espèce de gros tas. — Dans son journal, Guillaume évoque « l’entassement » des livres, notion qui correspond peu ou prou à une surproduction de livres et se demande (c’est moi qui reformule) : Mais comment fait-on pour savoir quel livre mérite d’être publié et quel autre ne fait qu’ajouter du tas au tas de l’entassement ? C’est une sorte de paradoxe — du sorite, en quelque sorte —, donc, parce que chacun est convaincu que son livre mérite d’être publié et ne fait par suite pas qu’ajouter du tas au tas de l’entassement, mais apporte réellement quelque chose, fait une différence. En l’état, c’est inextricable, semble-t-il, puisqu’il faut s’en remettre au jugement que chacun porte sur soi-même et les autres. Pourtant, à mon sens, il y a un critère — ne cherche pas le critère de la qualité, il est introuvable : ce n’est pas parce qu’un livre est publié qu’il est bon, c’est même peut-être l’inverse, en général, la publication est un indice de sa probable nullité, parcours un peu la rentrée littéraire, pour voir, tes yeux pleureront des larmes de sang —, un critère qui permettrait de désensabler quelque peu le tas, critère qui passe par la réponse à la question suivante : Es-tu prêt à ne pas gagner d’argent, voire à payer, à en perdre, que cela te coûte, et beaucoup, pour que ton livre soit publié et qu’il y en aille ainsi toute ta vie durant, que ce soit à cela, et à cela seul, à cette perte que tu consacres ton existence parce que ton œuvre le mérite, l’exige, le justifie, l’appelle ? Et ce n’est pas une question qui attend une réponse sous forme de déclaration de principe, à laquelle il suffirait de répondre par oui ou par non, sans s’engager plus avant, non la question trouve sa réponse en espèces sonnantes et trébuchantes : Voici combien tu dois payer pour publier tes livres. Après tout, n’est-ce pas ce que je fais, quant à moi, pour publier mon journal en ligne, chaque jour ? Cela me coûte, et je paie. N’est-ce pas aussi ce que je fais depuis des années, en publiant des livres qui ne me rapportent rien, ou pas grand-chose, et continuant toutefois de les publier, — coûte que coûte ? Et l’argent est une image, ne va pas casser ton PER, calme-toi, respire, personne ne réclame rien de toi, l’argent n’est que l’image présente, parlante, évidente, de l’étalon universel de la valeur. Ce que je veux dire, vraiment, c’est peut-être ceci : la littérature a encore un aspect trop désirable (beaucoup de capital symbolique), et cet aspect ne correspond pas du tout à la réalité : dans l’écrasante majorité des cas, la littérature se confond avec l’échec, un échec qui n’a rien à voir avec la qualité propre à tel ou tel livre, est simplement un échec commercial et, dans bien des cas, un échec commercial, c’est une condamnation à mort. Il faut débarrasser la littérature de l’attrait symbolique qu’elle exerce, du désir qu’elle inspire : en finir avec le mythe de la gloire. Et, à cette fin, faire passer l’épreuve dès aujourd’hui, l’épreuve du renoncement — le renoncement à la gloire, c’est-à-dire à la valeur —parce que, de toute façon, me semble-t-il, c’est ce qu’il va finir par se produire tôt ou tard, et nous allons retrouver une économie du livre qui n’est pas exactement celle qu’elle était à la Renaissance, à cause de facteurs qui n’ont pas trait au seul livre (démocratisation, alphabétisation, notamment), mais qui ressemblera beaucoup à ce qu’elle était avant la Révolution industrielle. Il y aura sans doute encore des best-sellers, ces derniers seront probablement écrits par des intelligences artificielles afin de minimiser les coûts et de maximiser les gains, dans le cas de ces livres, les auteurs humains ne seront plus que des visages à mettre sur la couverture, des corps à envoyer faire la promotion, mais les humains ne les écriront plus. En revanche, l’économie de l’auteur va s’effondrer ; il y aura sans doute encore des auteurs, dans un sens plus ou moins proche de ce que l’on l’entendait par là aux XIXe et XXe siècles, mais ils ne seront pas les acteurs d’un marché, ils ne seront plus des acteurs du tout, ils se passeront du marché quand, aujourd’hui, c’est l’éditeur qui fait l’auteur parce que le marché précède le livre et que l’œuvre n’est qu’un facteur de production parmi d’autres. Et, ce moment, en vérité, ne l’attendons-nous pas avec la plus grande des impatiences, n’en avons-nous pas hâte ?

10.7.26

Tout est tellement faux, l’illusion est parfaite. Par « faux », je n’entends pas tant le contraire de « vrai » que de « juste », comme dans « sonner juste » et « sonner faux » : on peut jouer toutes les notes écrites sur la partition et quand même sonner faux. C’est donc à la fois un sens esthétique et moral. On voudrait s’en sortir, en sortir, mais comment ? On peut faire quelque chose, un geste, ou autre, mais à quoi cela sert-il ? C’est-à-dire : quelle différence cela fait-il ? Est-ce que ce que je regrette ce n’est pas moins l’état du monde que mon peu d’existence ? Monde social, existence sociale : peut-être. Hier, au restaurant où nous avons fêté notre quinzième anniversaire de mariage, il y avait des gens en bermuda, en claquettes allemandes, qui s’enfilaient des pintes de bière avec le repas. Je n’étais pas spécialement bien habillé, mais je m’étais habillé pour l’occasion, comme Nelly, comme Daphné, et le plus surprenant est que ce n’était pas surprenant, c’était simplement la France, un pays où un slogan de chaîne de fast-food est devenu une philosophie de la vie : « Venez comme vous êtes », ne faites aucun effort, vous êtes parfaits, mais vous êtes aussi finis, vous êtes déjà morts. D’où le droit de haute justice que, dans les démocraties libérales fatiguées, chacun revendique pour soi-même, petit seigneur de sa phase terminale. Peut-être que je raconte n’importe quoi, c’est une possibilité que je ne veux jamais exclure. En revanche, je ne me trompe pas quand je vois  dans le miroir combien mes cheveux ont repoussé : à présent, je peux faire une petite brosse avec, c’est assez ridicule, en effet, mais je dois ne rien faire avec si je veux pouvoir faire quelque chose avec. Question de temps, que l’on mesure avec tout ce que l’on veut, y compris ses cheveux.

9.7.26

À la place de la métaphysique dualiste : rien. Non parce qu’il n’y a rien au-delà de la métaphysique dualiste, parce qu’elle est une sorte d’horizon indépassable, mais parce que, une fois que nous avons pris conscience qu’elle nous induit en erreur, nous comprenons aussi que nous ne devons rien lui substituer, que nous ne devons la remplacer par aucune métaphysique. Une fois que nous en avons fini avec une métaphysique, nous n’avons pas besoin d’une autre. C’est là que les théories qui critiquent la métaphysique occidentale en mettant en avant d’autres métaphysiques, des métaphysiques exotiques, font erreur : l’exotisme n’est jamais que l’envers de l’ethnocentrisme, ce n’est qu’une question de point de vue, et il n’y a pas de point de vue ultime, pas de justification dernière de notre point de vue, pas plus que celui des autres. Notre métaphysique ne nous induit pas en erreur parce qu’elle est notre métaphysique, elle nous induit en erreur parce qu’elle est cette métaphysique qui postule des différences essentielles entre les termes qu’elle oppose. Mais, à la place d’oppositions comme culture vs. nature, esprit vs. matière, moi vs. monde, homme vs. femme, etc., il n’y pas à postuler une identité, une indifférenciation : nous pouvons faire des différences, des distinctions sans que ces différences n’aient d’implications ontologiques, politiques ou sociales. On peut reconnaître qu’il y a des différences entre les individus sans considérer que ces différences doivent entraîner des inégalités sociales, politiques, morales, ontologiques. Nous ne sommes pas identiques, mais cette inidentité ne justifie en aucun cas la moindre inégalité. Le dualisme n’est jamais simplement distinctif, il est toujours hiérarchique et, de différences, il tire des rapports de supériorité : la res cogitans domine la res extensa, ou plutôt la res extensa tire la res cogitans vers le bas, la culture vaut mieux que la nature, l’esprit est entravé par la matière, le moi est tombé dans un corps. Le dépassement de la métaphysique dualiste n’implique pas une inversion de ces relations, n’affirme pas que l’étendue l’emporte sur la pensée, la nature sur la culture, la matière sur l’esprit, le corps sur le moi, il dit que, s’il y a bien des nuances — des différences sans engagement ontologique —, ces nuances n’impliquent ni différences de nature ni hiérarchies a priori ; il peut y avoir des hiérarchies, mais elles ne sont pas fondées dans la nature des concepts, ni dans la nature de la nature, ni dans aucune nature que ce soit, elles sont les conclusions de nos raisonnements (plus ou moins valides), non les prémisses.

8.7.26

Passé la nuit sous la tente au fond du jardin, non loin de la rivière. Où il ne s’est pas du tout passé ce à quoi je m’attendais. Et c’est sans doute cela, une expérience ;quelque chose qui n’est pas a priori, qui doit avoir lieu, qu’il faut faire. De fait, sous la tente, je n’ai pas très bien dormi, même si l’habitacle, installé par mes soins, était plutôt confortable. En terrain inconnu, fût-il au fond du jardin, ce dernier, on est sensible à tout, en alerte. Peut-être qu’au bout de trois ou quatre nuits passées là, l’organisme s’habituant, le sommeil serait meilleur, plus long en tout cas. Mais je ne dormirai pas là, de nouveau, cette nuit. Une autre, dans quelques jours, oui, pourquoi pas ? Aussi, ce matin, j’étais réveillé tôt. Et, comme je ne parvenais pas à me rendormir, je suis allé courir sur le sentier des douaniers. Il était sept heures et demi. Je me suis dit que j’allais être seul au monde. Eh bien, non. Une femme, bâtons de marche nordique à la main, me précédait sur le chemin. Je m’apprêtais à la dépasser quand je fus moi-même doublé par une sorte de frelon lancé à vive allure sur le sentier. Il m’adressa un bonjour que je lui rendis, et puis je ne le revis plus. J’ai doublé la femme nordique, après quoi je n’ai plus vu personne pendant de longues minutes. À la pointe de Rosmelec, un homme promenait son chien. Ensuite, il est remonté dans sa voiture et m’a doublé en partant. Il y avait des vaches, aussi, qui paissait, paisibles, indifférentes au destin, semblait-il. J’étais heureux de me trouver là. Simplement heureux d’être simplement là. On devrait avoir le droit de toujours vivre sa vie de la sorte, me dis-je à présent, sauf que ce n’est pas une question de droit, la vie. Et que, ne pouvant obtenir le droit au bonheur, les humains se sont résolus à réclamer le droit de mourir. Faute de mieux, en quelque sorte. De quoi est-ce une question, alors, la vie, Jérôme, si ce n’est pas une question de droit ? Eh bien, une question de vie. Mais c’est une tautologie. Non, la vie est ainsi, c’est tout, qui trouve les moyens et les formes de se perpétuer. On ne devrait s’inquiéter de l’avenir : il y aura toujours quelque chose. On devrait s’inquiéter du présent : que nous ne sachions toujours pas ne rien faire.

7.7.26

N’est-il pas bon de savoir que l’on peut, en France, être condamné à une peine de prison ferme, ne pas aller en prison et être candidat à l’élection présidentielle ? Cela ne donne-t-il pas une idée assez juste de ce que l’on y entend par démocratie ? Il fait sombre au pays des Lumières, dirait sans doute qui croit encore en quelque chose de plus grand que soi, ou en quelque chose tout simplement. Mais peut-être faut-il voir les choses tout autrement. Et peut-être un phénomène de ce genre nous éclaire-t-il sur l’un des axiomes fondamentaux de notre temps : tout est politique. En effet, et à commencer par n’importe quoi. Au nom d’exigences probablement défendables, on a tant étendu le concept de politique que ce dernier s’en est trouvé vidé de son sens, la démocratie n’étant plus qu’une procédure de désignation du pouvoir par lui-même parmi d’autres, comme la guerre ou l’assassinat. Car, la déclaration de principe selon laquelle tout est politique se voulait avant tout démocratique, personne ne devant être laissé sur le bord de la route. Depuis, le chemin a été recouvert de bitume, il surchauffe en été, et les oiseaux tombent du ciel accablés de chaleur. Et moi, je suis un oiseau. Fondamentalement, les démêlés avec la justice de telle ou telle figure politique ne changeront pas grand-chose pour moi, qui avais prévu de m’abstenir aux prochaines élections présidentielles, mais je me dis qu’on pourrait faire preuve d’un peu d’élégance et, à défaut de sauver le fond, qui est perdu, définitivement perdu, sauver la forme, mais non, il faut que tout coule par le même fond. Est-ce à dire que j’ai raison de ne pas vouloir voter ? Je ne crois pas, non. Parce qu’un tel lien de causalité voudrait dire que je crois en quelque chose de plus grand que moi et que j’incite d’une manière ou d’une autre les gens à suivre mon exemple. Or, je ne veux surtout pas avoir d’influence. Je veux me tenir aussi loin que possible du pouvoir. Je crois qu’il est là, le plus grand malheur de l’humanité : être incapable de concevoir et de mettre en œuvre des relations sociales sans pouvoir, que toute la société soit organisée pour et d’après le pouvoir, c’est-à-dire l’ascendant de l’un sur l’autre. Et c’est tellement fort, tellement profond que l’on ne peut s’empêcher de songer que tout est faux, que même la beauté, ou le sentiment de bien-être cache quelque chose de mauvais, de malsain. Aussi, songeant à quel point je me suis senti bien dans le jardin de l’abbaye, cet après-midi, où j’écoutais les oiseaux chanter, où je regardais les figues mûrir sur l’arbre, je n’ai pu m’empêcher de penser, en écrivant cette page, qu’il devait y avoir quelque chose de mal derrière cela. Comment pourrait-il en être autrement ? Tout est politique ne s’accompagne-t-il pas du soupçon généralisé ? Mais comment vivre ainsi ? Comment vivre aussi mal ? On ne le peut pas. En tout cas, je ne le peux pas.

6.7.26

La rue de l’Église est la plus belle du village, aucun doute à ce sujet, qui conduit effectivement à l’église du village, aucun doute à ce sujet. Je fais le tour par la chapelle Saint-Roch, laquelle est toujours fermée, puis une halte au carrefour des Sept Saints, comme les sept saints de Bretagne, lis-je sur un panneau, où une légende est racontée dans laquelle une femme pauvre donna naissance à sept enfants, et la querelle entre Brest et Daoulas qui s’ensuivit, ou quelque chose comme cela, je crois. La maison est plus belle en vrai que sur les images qu’on peut en voir sur internet, ce qui est plutôt bon signe, et franchement réjouissant : que la réalité soit plus belle que les images que l’on en prend, n’est-ce pas l’indice que la vie vaut encore la peine d’être vécue ? Un peu, au moins, non ? Il fait chaud à Daoulas, très, mais le soir, moins, beaucoup. Je marche un peu, trouve qu’il y a trop de voitures, mais tellement moins qu’à Paris, mais encore trop, c’est ainsi, la vie est surtout une question de seuils, d’attentes, de limites, de frontières franchies, et peu d’absolu, voire pas du tout. Sur la route entre la capitale et le village, cet après-midi, des motards faisaient vroum vroum vroum avec le moteur de leur moto pour qu’on leur cède le passage ; c’était ridicule, mais j’ai compris que c’était moi qui trouvais cela ridicule, que c’était moi qui n’étais pas à ma place, moi qui ne conduis presque jamais, moi qui n’avais en réalité d’autre choix que de m’écarter devant les vrais seigneurs de la route. Je ne l’ai pas fait, je n’ai pas cédé, et j’ai senti que, dans une version plus accomplie de cette réalité qui est simplement la nôtre, j’eusse payé de mort pareil affront. Je ne suis pas mort, et c’est heureux, parce que je suis toujours en vie et que nous sommes encore en démocratie, mais pour combien de temps ? Dans le ciel de France, on entend de nouveau la petite chienne qui aboie.