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15.2.19

J’aime Marseille. Aucun doute à ce sujet. Mais c’est une ville spéciale quand même. Cet après-midi, en traversant le jardin qui se trouve derrière le MAC (le Musée d’Art Contemporain, pas le MacDo comme me l’a dit la semaine dernière l’agent immobilier qui nous faisait visiter un appartement sur le boulevard Chave), deux chiens ont commencé à se battre. La maîtresse de l’un des chiens, que je croise souvent, essayait tant bien que mal de retenir son chien quand, tout à coup, le maître de l’autre s’est précipité sur son chien à lui à qui il a asséné plusieurs coups de pied. Ensuite, il a commencé à hurler à la dame Ta mère la pute toi, avec ton chien de merde ! et puis à son chien : Et toi, t’y es obligé de casser les couilles à tout le monde ! Il a traîné son chien jusqu’au banc où il était assis et l’a mis en laisse. Ambiance. Marseille, quoi. Sur le moment, je me suis dit qu’un bon moyen de réguler le dérèglement climatique serait de tuer tous les chiens, mais il faudrait plutôt tuer leurs maîtres qui sont de grands malades en liberté, dangereux, menaçants. Ville immense qui se résout en un conflit entre chiens. À tout moment, la violence peut éclater. Marseille est-elle une ville si spéciale ? Je ne crois pas. N’est-ce pas l’époque, le monde dans lequel nous vivons qui est comme cela ? De l’autre côté de l’océan, l’homme le plus puissant veut construire un mur pour empêcher les gens de pénétrer sur le territoire de son pays. Quelle différence entre cette situation et ces chiens qui se battent ? Combats de chiens combats d’humains. Prendre les musées pour des fast-foods, construire des murs entre les pays, laisser les gens promener leurs chiens en laisse, rien de tout cela n’a de sens, et pourtant tout cela se tient pour former une image du monde, enfin, pas une image du monde, la réalité, les choses mêmes. Aux choses mêmes ! Oui, pourquoi pas ? Tiens, attrape, les voilà, dans ce qu’elles ont de plus réelles, pas des apparences, la nature en tant que telle. Tu t’imagines que, si tu grattes la surface, tu vas découvrir la vraie nature des choses, la vraie nature simpliciter, mais c’est faux, il n’y a rien d’autre que ça. Et ça fait peur.

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14.2.19

15 ans jour pour jour.

Tout à l’heure, par hasard, je suis tombé sur une liste de membres du jury d’un prix littéraire, et je me suis demandé si c’était une blague alors qu’en fait même si cette liste avait été une blague elle n’aurait pas été drôle. Parmi ces gens, il y en avait pour qui j’ai fait le larbin quand j’étais factotum à SGDP, Paris, France, d’autres qui étaient le mari de femmes pour qui j’avais fait le larbin, d’autres qui avaient des noms qui devaient être ceux d’anciennes familles, descendants d’ancêtres à qui, Dieu seul sait pourquoi, les fous de la Révolution n’ont pas coupé la tête, enfin tout un petit monde de personnalités comme on dit, tout un petit monde qui m’a paru bizarre tout d’un coup comme si je savais ce que cela voulait dire tout en ne comprenant pas ce que j’avais sous les yeux, comme si je connaissais le sens de ce que je lisais mais que je ne le comprenais pas. Tout à l’heure, tout à l’heure avant tout à l’heure, tout à l’heure, après être allé courir (plutôt vite, temps magnifique, lumière pure), je me suis dit que c’en était fini de la Vie sociale, que je n’essaierai plus de publier ce roman, que si quelqu’un en veut, tant mieux, si personne n’en veut, tant pis. Ce n’est plus mon problème. J’ai écrit ce livre, il existe, il est là, quelques personnes parmi celles qui l’ont lu m’ont dit que c’était bien, les éditeurs de profession m’en ont dit du mal, ou qu’ils s’en foutaient pas mal, et d’autres, pas mal d’autres, ne prennent même pas la peine de me répondre. Alors, comme ils ne prennent même pas la peine de me répondre, moi, je me suis dit, moi, je ne vais plus prendre la peine de leur parler. C’est comme ça. Ne crois pas que je n’écrive plus, non. Au contraire. Débarrassé de ce poids mort, je ne fais que ça. Habitacles sans arrêt. Mais la Vie sociale, je l’ai enterrée. À ce moment précis, à la question, est-ce que je chercherai encore à publier mes textes ? la réponse est non. Je me servirai de ma petite imprimerie parallèle pour imprimer des textes (qu’il faudra bien que je me décide à vendre, parce que, comme je l’ai dit à quelqu’un il y a quelques jours, je ne suis pas assez riche pour me ruiner — malheureusement, ajouterais-je à présent), mais envoyer des manuscrits à des gens en attendant que, peut-être, ils daignent me répondre et vivre dans l’espoir que cette réponse soit favorable, comme on dit, non. Basta così ! disait ma grand-mère maternelle quand elle était vraiment en colère. Moi, je ne suis pas en colère. Mais ça suffit quand même.

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13.2.19

Les yeux orange. Ce n’est pas une métaphore, mais une anticipation de la perception.

Nelly est à Paris. Daphné a une conjonctivite. Ergo je n’ai pas un instant à moi.

Tâché de prendre tout de même un certain nombre de dispositions intérieures. Pas relatives à mon intérieur à moi — je ne suis pas certain d’en avoir un. L’intérieur où nous vivons. Nelly, Daphné, et moi. Meubles. Qui font fantasmer depuis quelques années. Lit de jour. Fauteuil. Bureau. Couleurs. Surtout. La nuance comme l’idée. Peindre tous les murs de l’appartement qui donnent sur la mer en mediterranian blue. Pantone 18-4334. Pour casser la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Par la couleur. Comme je ne vais pas abattre tous les murs de façade pour faire une immense baie vitrée — qui ne montrerait pas que la mer, qui plus est, mais tout ce qui se trouve détestable entre la mer et moi, ici et là-bas, dedans et dehors, déplacer le clivage à la nuance près. La couleur permet de faire autre chose que simplement dresser des parois entre les espaces, des murs entre les atmosphères. Elle te permet de pouvoir te cacher et plonger dans le bleu de la Méditerranée. Ce qu’une paroi de verre ne peut pas. Puisque tu n’es plus caché (il faut des rideaux ou des verres mats comme dans la Villa dall’Ava de Rem Koolhaas — qui est tout sauf méditerranéenne — mais alors le verre est une transparence paradoxale — et puis tu te vois frotter en plus les vitres trois fois par semaine avec le vent qu’il y a ?). Et qu’un mur blanc aveugle. Tu n’as même pas la notion de ce qui se trouve par-delà. Un mur bleu, au contraire, fera voir différemment. Il renverra à lui-même — c’est un mur — et à quelque étendue qui se trouve au-delà de lui — c’est un mur couleur de mer. Une idée pour les habitacles. Ce à quoi ressemble un peu le cahier 6, un amas de pensées sans ligne directrice. À moins que les pensées inventent quelque chose que rien ne peut précéder. Je ne sais pas.

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12.2.19

Est-ce vraiment une bonne idée de parler de la mort avec une boulangère à qui on vient acheter le pain ?

À quoi faut-il prêter attention ? Difficile de répondre. À moins que nous ne prêtions pas attention aux choses, à moins que ce ne soient les choses elles-mêmes qui nous prêtent l’attention que nous leur portons ? Est-ce qu’à un certain moment — disons : au bout d’un certain temps —, on oublie certaines choses, on n’y fait plus attention, comme le ciel bleu au-dessus de nos têtes, parce qu’on a le sentiment que c’est quelque chose de banal, qui va de soi ? J’aimais bien le petit bac à sable du Jardins des grands explorateurs, au bout du boulevard du Montparnasse. Peut-on le comparer avec la plage d’hiver où nous avons passé une partie de l’après-midi à jouer avec Daphné ? Probablement pas. Mais alors pourquoi est-ce je rapproche les deux ? C’est la même chose, le même contexte, le même jeu, et pourtant tout est si différent, à cause du seul ciel bleu. Le ciel bleu ne doit pas te faire accroire pour autant que les choses sont plus faciles ici, c’est tout le contraire sans doute, mais je ne pourrai pas nier que j’ai le sentiment de me tenir plus près de la vie ici qu’à Paris. La vie, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Et se tenir plus près de la vie ? Est-ce un lieu, la vie ? Se trouve-t-elle quelque part, la vie ? À moins que tu n’aies la sensation d’être plus en vie ici que là-bas. Question d’atmosphère, de climat. Peut-on se poser d’autres questions que celles-là ? Quand on se pose d’autres questions que celles-là, quelles questions se pose-t-on ? Des questions qui portent sur l’être, la nature des choses, un quelque chose invariable, qui ne change pas, précisément, en fonction du temps qu’il fait, et sur quoi tu n’as absolument aucune influence. Tandis que, je crois, tout change en fonction du temps qu’il fait, et ce qui est susceptible de ne pas trop changer, de durer, d’être plus dur que le temps qui fait que tout change tout le temps, c’est toi qui dois le faire. Plus fragile que l’être, oui, évidemment, — plus près de la vie, aussi.

Cartographie du ciel bleu. — Tu crois saisir un bleu pur et tu aperçois après coup un oiseau dans le champ.

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11.2.19

Fini le cahier 2 de mes habitacles aujourd’hui. Je suis déjà en train d’écrire le 8 mais ils ne sont pas achevés, il leur manque encore quelque chose à chacun. L’écriture n’est donc pas linéaire, du 1 au n, mais par anticipations, retours en arrière, corrections, amendements, déplacements, sans jamais de plan, le plan s’inventant au fur et à mesure, dans la mesure où, même si tu as une idée de ce que tu vas faire, tu rencontres des contraintes sur le chemin du progrès, tu effaces, déplaces, refais, renvoies, reprends, laisses parce que, de toute façon, tu ne sais pas quoi faire d’autre, notes des phrases, des bouts de phrases, des expressions dont tu espères, attends quelque chose sans savoir quoi et dont tu ne fais pas forcément quelque chose, et caetera.

Il faisait beau aujourd’hui, mais ça n’allait pas ce matin. Le ciel était dégagé, mais pas mes idées. Aussi, suis-je allé courir. Il n’y a pas de lien de cause à effet, j’avais prévu d’aller courir, mais j’aurais pu renoncer, me laisser gagner par l’atmosphère dépressive du corps tout entier, mais non, je suis allé courir, et au bout de quelques kilomètres, pas trop, pas trop vite, histoire de ne pas épuiser l’énergie vitale, les idées étaient aussi claires que le ciel. Et littéralement, c’était ça. Le ciel, les idées, tout ça, bien en place. Je suis rentré à l’appartement, me suis assis au bureau sans attendre de m’être douché, et j’ai écrit un poème dont j’avais eu l’idée je ne sais pas comment, simplement à partir d’un mot, et puis j’ai fini le cahier 2 de mes habitacles.

J’ai déjeuné d’un bol de riz noir avec de l’huile d’olive et du sel, deux tranches de pain de mie complet, et c’était bon, et c’était bien. Il suffit de presque rien.

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10.2.19

Pourquoi est-ce que j’ai récrit ce passage ? C’est un peu contradictoire, tu ne trouves pas ? Croire que personne ne te lit et pourtant faire ça — récrire. Il y avait une exigence de vérité, ou de véridicité, plutôt, ne pas trop se laisser aller, dériver trop loin des intentions réelles. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne sais pas. Je dis souvent ça, en ce moment : Je ne sais pas. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être que je devrais tâcher de savoir. Ou alors est-ce que je sais, mais que c’est encore trop difficile à dire ? Trop douloureux ? Peut-être. Peut-être pas. Je ne sais pas. Qu’est-ce que je sais ? Qu’il ne faut pas m’essouffler. Le problème du passage raturé, récrit, c’est qu’il fonctionnait comme une manière d’exutoire, niveau abréaction, c’est sans doute pas mal, voire très bon, en fait, mais est-ce que c’est ce que je recherche ? Non je ne crois pas. Qu’est-ce que je recherche ? En ce moment, je recherche un appartement. Drôle d’idée. D’autant que je ne sais pas où aller et que, lorsqu’il me semble que je trouve, je trouve aussi dans la foulée tout un ensemble imposant de raisons de ne pas déménager. À peu près comme quand, après avoir longtemps désiré quitter Paris, tu en viens à regretter Paris. Enfin, pas tout à fait, à peu près. Pour cette histoire d’appartement, j’anticipe. Plutôt que d’attendre d’avoir déménagé pour regretter ce choix, je devance le regret en accumulant des raisons négatives. Tout un art. Ça passera. Peut-être pas. Je ne sais pas.

Le premier cahier des habitacles semble avoir atteint ses destinataires. Au moins une chose que j’ai bien faite. Preuve que je ne rate pas tout ce que j’entreprends. Je ne sais pas encore quand je vais faire le 2. Il manque plusieurs centaines de signes. Questions d’équilibre, de densité.

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9.2.19

C’est vrai, je pourrais dire le contraire mais ce ne serait pas vrai, c’est vrai, certains jours, si je ne tenais pas ce journal, je n’écrirais pas et, c’est vrai aussi, c’est vrai qu’on peut tout reprocher au journal, de n’avoir pas de logique autre que chronologique, de ne pas vouloir dire grand-chose, en vérité, que ce que les jours veulent bien lui prêter, que le sujet n’est jamais qu’arbitraire, contingent, et tout ce que tu veux, et c’est vrai, oui, c’est absolument vrai, comme la vie, tu peux toujours te raconter que la vraie vie, c’est autre chose, mais la littérature, à supposer que ce soit la vraie vie, la littérature, c’est quoi ? Quand tu écris, la frontière entre la vraie vie, c’est-à-dire la littérature, et la vie, et tout le temps que tu consacres à écrire, à t’imaginer en train d’écrire, à envisager d’écrire, à taper, noter, grapher les signes les uns après les autres dans l’espoir qu’ils veuillent dire quelque chose dans l’ordre dans lequel tu les as mis, les uns après les autres, et même quand tu perds le fil, quand tu ne sais pus très bien ce que tu voulais dire, où passe-t-elle, la frontière ? Dans tes rêves ? Dans la réalité ? Tout est possible. Puisque tout est possible, écris. Est-ce que c’est ce que je voulais dire ? Je ne sais plus. Vraiment, je ne sais plus où est la vraie vie. Et surtout, où est la fausse vie. Quelle drôle d’idée, quand même, quelle drôle d’idée, que la vraie vie. Mais en fait, ce n’est pas ça qui a occupé mes pensées aujourd’hui. Je te dois la vérité. En plus du ménage, de la course à pied, de l’éventualité d’un déménagement, ce qui m’a occupé, c’est ce livre que j’ai traduit, le premier livre que j’ai traduit, et qui — systématiquement — disparaît des rayons des librairies parce que son éditeur ne songe pas, ne pense pas, ne veut pas, je ne sais pas, le réimprimer.  Les livres disparaissent, meurent de plus en plus vite. Ce que je ressens, moi, c’est principalement de la tristesse. Un peu de colère. Trop de colère. Parce que tout ce temps que tu passes à élaborer quelque chose, à le concevoir, et puis le faire, et le bonheur que tu ressens quand c’est enfin fait, tout cela ne compte pas grand-chose, par rapport aux chiffres de vente. Si tu te battais, tu te battrais contre plus fort que toi. Alors, j’envoie un mail poli pour demander si on ne pourrait pas réimprimer mon petit livre épuisé — ce n’est pas la première fois, en plus. On me dira oui, probablement. Mais je sais bien que c’est perdu d’avance. J’ai récrit ce passage parce que ce n’était pas la vérité. C’était un travestissement. Et que trop de fiel laisse un goût détestable dans la bouche. Peut-être que c’est moi qui ai tort, en plus. Peut-être. Après tout, qui sait ? Peut-être que les choses ont trop de sens et que c’est pour cela qu’elles en viennent à mourir. Par excès. IMG_20190207_173902.jpg