comment 0

Guillaume Vissac, Accident de personne

Explorateur ironique des souterrains de notre époque, Accident de personne de Guillaume Vissac exhale les parfums étouffants de toutes les fins de tous les mondes : la vie, l’amour, n’importe quoi. Ironique, mais sans la distance, Vissac racontant que ce livre lui est venu in situ au cours de ses trajets entre ville et périphérie dans des trains de voyageurs, Accident de personne est un livre embarqué en un sens pascalien revisité : ce monde-là, où les gens se jettent sous les trains, sur les rails, pour en finir avec une vie qui les oppresse, une vie qui les opprime, ce monde que nous avons appris à tolérer à l’aide d’euphémismes anesthésiant (« accident de personne » ne signifiant rien d’autre que « suicide » ou « tentative de »), ce monde-là est le nôtre ; nous ne pouvons pas l’ignorer, pas regarder ailleurs, nous en faisons partie, il nous constitue. Ce monde atomisé où les corps s’autodétruisent en se jetant des quais, où le corps des humains s’écrase comme celui des moustiques sur le pare-brise d’une automobile, il faut une langue pour le saisir : des fragments sans totalité, des fragments que nulle unité ne précède ni n’a jamais précédée, mais qui semblent obsédés par son souvenir ou sa possibilité lointaine (n’est-ce pas la même chose ?), j’allais dire : son impossible possibilité. Écriture par strate, la littérature litanique d’Accident de personne a une plasticité qui déroute : elle est faite d’embranchements, de bifurcations, de déviations, de fausses pistes, elle est toujours en mouvement dans la composition complexe d’un texte qui se recycle constamment. Au-delà de la forme et du projet (Vissac a constitué un matériau in situ qu’il a ensuite façonné pour le diffuser sous forme de tweets avant d’élaborer à partir de ce second matériau une trame de notes et de renvois qui circuitent, court-circuitent le texte) — la pure forme n’existe pas, ou alors elle donne de mauvais livres, comme sont mauvais les livres prisonniers de leur sujet, journalisme romancé —, ce livre signe l’accord profond entre langue et événements. Sans correspondance ni reflet, la fragmentation de l’écriture, son étalement bifurqué, n’est pas le symptôme qu’on a abdiqué à saisir le monde dans son ensemble ; c’est qu’il n’y a pas d’autres façons de saisir le monde, dans sa diversité, sa complexité, son atrocité, sa banalité. Il y a beaucoup de folie, de noirceur, de lumière aussi, je crois, une lumière paradoxale, dans ce livre parce qu’en écrivant, en inventant, on ne s’en tire pas à bon compte, non, on se donne une chance de n’être pas broyé par la machine. Ces trains qui sillonnent le territoire, ces trains qui écrasent les êtres qui n’en peuvent plus, rien ne les arrêtera. Et certainement pas les livres qui ne pèsent pas lourd face à la machine. Mais les livres nous libèrent de nous-mêmes, de ce que nous échouons à comprendre sans cesse. Les voix des usagers deviennent enfin audibles, toutes les voix, pas seulement celles qui nous font plaisir, la voix de celui qui travaille plus pour gagner plus, la voix de celui qui se branle, la voix de celle ou celui qui théorise, la voix de celle qui interviewe les morts, quand elles sont réduites au silence par le bruit assourdissant qui règne dans les trains, dans les villes, dans les esprits. Ici, tout s’autorise à être différent : les vivants meurent, les morts s’y reprennent à plusieurs fois pour mourir, continuent de parler après la mort. Tout circule sans cesse, dans un sens et puis dans l’autre, il n’y a que des trajets, des déplacements, des passages, comme la voix de celle qui lit à l’envers et dont il ne faudrait pas croire qu’elle a le dernier mot : « 291 Si le Saigneur des crânes parvient à réaliser son rêve d’arracher à ce monde sa surface, le tome 27 ne le dit pas. C’est qu’il y en a plus d’une dizaine d’autres derrière. Affrontements, mystères, transformations en monstres et j’en passe. Près de la fin, les héros se retrouvent enfermés dans des billes de silence : ils ne peuvent plus bouger ni parler, rien. C’est une forme de torpeur mais aussi de grande quiétude à quelques heures à peine d’une éprouvante apocalypse et moi, curieusement, mimant aux autres des scènes futures qu’ils n’iraient jamais lire, j’avais envie de finir là-dessus. Zapper le happy end. En rester sur ces moments si doux, si lents, interminables au cœur de la tourmente. » Cet antikitsch n’est pas la seule des vertus du livre de Vissac, mais il est salvateur. À l’heure où l’on nous nous voyons sommés par toutes les instances du sens de tout juger, de nous évaluer les uns les autres, de nous donner des notes, de nous classer dans une frénésie hiérarchique qui est l’expression de notre immense névrose démocratique (grande comme le monde), je ne dirai pas ce que vaut Guillaume Vissac, à vrai dire, je n’en sais rien, et ne veux pas le savoir, non je me contenterai de dire que, des contemporains, c’est mon écrivain préféré.

Guillaume Vissac, Accident de personne, Paris, Le Nouvel Attila, « Othello », 2018.

Photo : Guillaume Vissac © Hubert Caldagues / SGDL.

comment 0

24.1.22

« Je prends les choses trop personnellement. » Mais comment faudrait-il que je les prisse, ces choses : impersonnellement ? Quand je lis des choses qui me dépriment, des textes par exemple (c’est à cela que je pense en disant « des choses » et si je dis « des choses » et pas « des textes » c’est qu’il se trouve qu’en l’occurrence je pense à des textes mais dans d’autres occurrences ce pourrait être d’autres choses que des textes des choses que je ne lis pas de surcroît mais que j’entends ou que je vois ou etc. aussi dis-je « des choses » et non seulement « des textes »), je me demande pourquoi je lis des choses qui me dépriment puisqu’elles me dépriment et qu’à force de les lire je devrais savoir qu’elles vont me déprimer quand je les lis, et alors je décide de ne plus les lire mais ensuite je me demande pourquoi, je me reproche même de ne le faire pas, pourquoi je ne lis pas de choses de mon temps, des textes par exemple, et alors je les lis et alors cela me déprime. Mais c’est moi qui prends les choses trop personnellement. Je ne vais pas dire que ces choses que je lis me dépriment parce qu’elles sont mauvaises, je n’ai même pas d’arguments à faire valoir en faveur de cette idée, et puis, l’idée même d’argumenter, à l’heure de l’expressionnisme subjectiviste où le summum de la pensée consiste à hurler des slogans réducteurs, à publier des tribunes où l’existence même d’objections envisageables semble douteuse, à l’heure où tout est grossièrement tautologique, cela ne serait tout simplement pas audible (déjà que personne ne m’écoute), mais je le pense. Je prends les choses personnellement parce qu’il n’y a pas d’autres moyens de les prendre. Hier, à l’exception remarquable du temps que j’ai passé à écrire « La bouche d’Hector », au lit dans la pénombre de la chambre à coucher une lampe de chevet pout toute lumière avant même de m’être levé pour faire quoi que ce soit, du temps que j’ai perdu à essayer de nettoyer le four (je n’ai fait que m’électrocuter mais il fallait au moins essayer de le faire), et puis bien sûr du temps que j’ai passé en compagnie de Daphné et Nelly, tout était d’une insondable nullité. J’ai passé un test de personnalité dont le résultat faisait de moi une sorte de chefaillon nazi et puis, au lieu de continuer ma lecture de la Comédie humaine, comme je me l’étais promis constatant la bêtise de tout ce qui m’était proposé sur les écrans, j’ai regardé un film de Barbet Schroeder dont j’ai oublié le nom, un film d’une incroyable paresse, un mauvais film, mal interprété, Jeremy Irons vieilli avait l’air déguisé, Glenn Close jouait faux, il y avait des scènes particulièrement stupides où, alors qu’elle était dans le coma allongée dans le lit d’une clinique elle disait en d’adressant au spectateur des phrases du genre : « Vous aimeriez bien connaître la vérité, mais vous ne la connaîtrez pas, il faut être à ma place pour la connaître » — mais alors pourquoi le réalisateur a-t-il décidé de la faire parler si c’est pour ne la rien faire dire ? —, et l’avocat juif new-yorkais portait une moustache ridicule, tout ceci était absurde et, de fait, je n’y ai même pas vraiment prêté attention, en même temps, je faisais autre chose, ce qui est pire que de s’abrutir devant un mauvais film, une mauvaise série, parce qu’on s’abrutit deux fois, et même une troisième, on s’abrutit de s’abrutir, cela n’a aucun sens. Cela n’a aucun sens, mais c’est ce que j’ai fait. Quelle laideur. C’est vrai que c’est laid, et je ne suis pas obligé de vivre ma vie comme cela. Pourtant, c’est ce que je fais. Parfois, je me désespère. Mais comment faire autrement ? Quand je pense à l’abandon, quand je m’entends dire qu’il faut renoncer à la pensée, à penser ses pensées à soi, penser par soi-même, parce que d’autres savent mieux penser que soi, savent comment il faut penser, soi, je devrais songer que c’est cela, l’abandon, c’est cela le renoncement à la pensée (d’autres l’appellent « raison », mais ce n’est pas forcément rationnel, la pensée), cette infinie nullité dont laquelle on se plonge tout en sachant que c’est nul, que c’est infâme, mais on est trop fatigué pour faire autre chose. C’est ce que le monde social fait : il nous fatigue, il nous épuise, il nous prend nos forces pour que nous demeurions impuissants, coupables et impuissants. Je crois que j’ai raison de prendre les choses personnellement, je crois que cela veut dire que j’ai une certaine estime de moi, encore une certaine estime de moi, laquelle me permet de résister aux injonctions toujours plus pressantes, toujours plus violentes, toujours plus haïssables, d’une certaine vision du monde qui nous enjoint de se convertir à elle : à force de haine de soi, devenir un autre qui n’aura plus de soi, dont le soi sera intégralement formaté par le monde social, qui ne sera plus rien qu’une informe fonds disponible et exploitable.

23.1.22

Penser marginalise-t-il nécessairement ? J’ai eu l’idée d’un élément de réponse, et puis je l’ai trouvé grotesque. Alors je suis resté avec ma question. Je me l’étais posée en lisant le journal de Guillaume Vissac dans lequel j’avais lu cette question : « “La semaine perpétuelle est d’abord un livre sur les gens d’Internet”, mais enfin qu’est-ce que ça veut dire ? » Et ma réponse à moi, à Guillaume, je ne sais pas, mais ma réponse à moi, c’était : « Je ne sais pas : rien ? » Et peut-être que ça veut dire quelque chose, en réalité, peut-être que ça ne veut rien dire du tout, l’un ou l’autre je ne crois pas que le cœur du sujet soit là, mais plutôt ici : se poser des questions de ce genre à propos de livres qui ont du succès, des prix prestigieux, etc., n’est-ce pas se condamner à ne pas en avoir soi-même, du succès, se condamner à vivoter dans la marge, avec nos questions de sens, alors que ça fait bien longtemps que tout le monde a cessé de se soucier du sens, ce qui compte, c’est de compter, ce qui compte, c’est ce qu’on compte : le nombre d’exemplaires vendus. Pas de doute là-dessus. Ni subjectivité ni interprétation. Aux poubelles de l’histoire, l’herméneutique. Les chiffres ne mentent pas, ils parlent d’eux-mêmes. Les questions en « Quoi ? », « Pourquoi ? », « Comment ? » ont disparu, de fait, toutes les questions ont disparu au profit d’une seule : « Combien ? » Sauf que se poser d’autres types de questions que les questions en « Combien ? », c’est bien cela penser. Si tu ne t’interroges pas sur ce que tu lis, comment tu lis, etc., lire n’a aucun intérêt. N’importe qui est capable de lire 200 livres par an, n’importe qui est capable de décerner des bons et des mauvais points aux livres et à leurs auteurs, n’importe qui est capable de faire des classements, c’est d’ailleurs tout ce qu’on exige du lecteur, qu’il consomme et qu’il évalue (remarque que c’est la même chose sur Amazon, le service public ou n’importe quelle entreprise : tout est soumis au même régime de la consommation évaluatrice dans le but de toujours mieux façonner nos désirs), mais si lire, c’est cela, alors lire n’a aucun intérêt. La seule chose qui justifie l’existence de la littérature (au sens ample de pratique d’écriture), c’est la pensée qu’elle suscite. Tout le reste, c’est de la consommation. Et la seule chose qui échappe à la consommation, c’est la pensée. C’est d’autant plus important que 1) tous les êtres humains sont doués de la faculté de penser et 2) tous les êtres humains sont des consommateurs. Tout le monde consomme mais pas grand-monde ne pense, est-ce donc cela, le fond de ta pensée ? Pas tout à fait. Ce serait une version bien trop grossière de le formuler. Quand j’ai lu la question que Guillaume posait, je me suis dit, comme je me le dis souvent en le lisant : « Mais oui, bien sûr, il a raison », ce qui pouvait sembler un peu étrange dans la mesure où il n’affirmait rien, il se contentait de poser une question, mais tout se joue là, dans le point d’interrogation. Qui n’est ni acceptation ni rejet, qui déplace le centre de notre gravité, change de sujet, ne se satisfait pas de l’offre, renouvelle chaque fois la demande, demande par nature insatisfaite parce qu’elle pousse le bouchon toujours plus loin, toujours trop loin. On ne te demande pas de te poser des questions. On te demande d’acheter et de donner ton avis. Remarque à quel point dans ce cycle inépuisable la pensée est absente. Tu peux te passer de penser. Et non, cela ne répond pas à ma question : « Penser marginalise-t-il nécessairement ? » parce qu’il n’y a peut-être pas de réponse à cette question, parce que la question est peut-être moins une question que l’expression d’une angoisse : et si le simple fait de penser me marginalisait, moi qui n’ai pas choisi de penser (on ne choisit pas plus son orientation intellectuelle qu’on ne choisit son orientation sexuelle, je crois), qu’est-ce qu’il me resterait à faire : continuer de vivre avec la conviction que je suis condamné à être un raté qui vivote dans les marges du succès, m’amputer d’une partie de mon cerveau, m’astreindre à ne plus faire usage que d’une partie restreinte de mes facultés intellectuelles, me résigner à cela pour faire comme la majorité, sortir de la marge, lire de mauvais livres, écrire de mauvais livres et m’extasier devant le triomphe de la masse ? Oui ? 23-1=22.

22.1.22

Si je cesse d’être critique ou négatif je m’ampute d’une partie de moi-même mais si je suis trop critique ou négatif j’étouffe une partie de moi-même. Est-ce insoluble ? Ou est-ce simplement une question d’équilibre ? D’équilibre instable, probablement, toujours à rompre, toujours à perdre et donc toujours à retrouver. Un seul et même mouvement contradictoire. Monter descendre avancer. Pourquoi accordé-je tant d’importance à la négativité ? Sans doute parce que l’absence de négativité, l’absence de critique, le refus de toute tension destructive conduit à une forme d’amorphisme. Or, de la même façon que ce qu’il y a au fond du cœur du partisan de la décroissance, c’est un désir de mort, l’amorphisme est une forme de suicide, de désintégration de l’individu dans quelque chose d’autre, voire dans l’altérité radicale : ne me supportant plus, je disparais, mais non pas pour disparaître purement et simplement, je disparais au profit d’autre chose à quoi j’accorde plus de valeur qu’à moi, plus de valeur qu’à ma vie même. Il n’est pas souhaitable que je disparaisse. Oui, cette dernière phrase a quelque chose d’étrange, comme une note qui semble fausse tant qu’on n’est pas capable de l’entendre de la bonne façon : elle est fausse parce qu’elle ne répond pas à notre attente, alors qu’il faut mouler notre oreille sur la note, la possibilité de la note à venir au lieu de nous fier à ce que notre oreille s’attend à écouter, a envie d’entendre. Ce que j’entends par individualité, c’est tout le contraire de l’égoïsme, tout le contraire de l’enferment dans un système dogmatique confortable, certes, mais étriqué, et mortifère. L’individualité est ce qui refuse le repos, résiste au désir de repos, la fausse paix de l’âme qui n’est qu’une bonne conscience à bas coût. Pour elle, chaque instant est décisif et s’il semble que ce ne soit pas le cas, c’est que les effets sont souterrains. Le fait qu’il se passe plus de choses que ce dont nous avons conscience n’est pas une découverte et, pourtant, comment se fait-il que nous agissions toujours comme si tel n’était pas le cas, comme s’il y avait une forme d’égalité entre la conscience et les événements, comme s’il existait une équation de ce genre : “ce qu’il se passe = ce dont j’ai conscience” ? Quand on cherche à réduire la réalité à sa seule dimension sociale, c’est un exemple parmi d’autres qui me semble valoir pour tous les types de réductionnisme, c’est ce que l’on fait : on croit comprendre quelque chose alors qu’on s’interdit de comprendre tout ce que notre pétition de principe exclut. On s’enferme dans l’exclusion que le système adopté produit. On s’isole. Voilà l’objet de ma critique, de ma négativité. Ma critique a l’ouverture pour but et ma négativité, la positivité. Je cherche à répondre à des questions comme : « Quel est le courant de ma vie ? », et : « Comment exister dans ce courant sans lui faire barrage ni être emporté par lui ? », ou : « Comment être moi qui ne suis pas un autre sans détruire l’autre ni être détruit par lui ? »

21.1.22

Si vos désirs sont bons, pourquoi vous gavez-vous d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, de beuh, de shit, de coke, de protoxyde d’azote, de séries débiles, de mauvais films, de mauvais livres, d’art bas de gamme ? Je ne sais pas quoi penser de cette phrase : est-elle bonne ou est-elle conne ? Après l’avoir notée sur mon téléphone, je suis allé courir. 10 kilomètres. Pas assez vite à mon goût, mais c’était bien, j’étais bien, j’étais là où je devais être, pas dans la ville, ce n’est pas ce que je veux dire, mais je faisais ce qu’il me plaisait de faire, ce qui le faisant me rendait heureux. Il faisait beau, mais à aucun moment je ne me suis dit : « Il fait beau », à aucun moment je n’ai trouvé l’espace que je traversais beau, à aucun moment je n’ai été ému, touché, je ne sais pas comment il convient de le dire dans la langue tristement subjectiviste que parlent mes contemporains. Il faisait beau mais ce n’était pas beau. Hier, en revanche, j’ai été ému par Daphné qui ne semble pas jouer avec les autres enfants dans son école. Sa maîtresse aimerait qu’elle passe au moins une partie de son temps dans la classe des CE1, mais le protocole sanitaire l’en empêche, alors quand c’est possible elle lui donne du travail à faire dans son coin. L’autre jour, Daphné m’a dit que l’un de ses camarades de classe l’avait accusée de tricher parce que, lui reprochait-il, elle savait déjà lire. Un autre, qui était son amoureux en début d’année, semble désormais passer son temps à lui dire : « Ferme ta gueule. » J’ai dit à Daphné de ne pas le laisser faire parce qu’il n’avait ni le droit de la faire taire ni le droit de lui parler comme cela. Ce qu’elle a fait. Le plus triste de nous deux, c’est moi, je crois. Daphné est heureuse, elle aime aller à l’école. Elle va spontanément vers les autres enfants. Et, me dit-elle, quand les autres ne jouent pas avec elle, elle joue seule, elle invente des histoires, court, court en inventant des histoires, invente des histoires en courant. Ainsi, en partant pour l’école ce matin, Daphné commence-t-elle une histoire qu’elle n’aura pas encore finie en arrivant, quelque vingt minutes plus tard (nous faisons le chemin à pied). De mon côté, il est assez difficile d’en parler. Les gens (supposément amis) à qui j’ai pu m’en ouvrir n’ont tout simplement pas compris, comme si je m’enorgueillissais d’avoir une enfant comme Daphné alors que nous avons toujours reconnu, Nelly et moi, que nous étions souvent dépassés. Mais, au lieu de te venir en aide quand tu es dépassé, les gens t’accablent et te jugent. La morale, c’est eux. Mieux vaut être seul donc, non ? La phrase que j’ai placée en tête de cette page, je ne sais toujours pas quoi en penser. Je l’ai écrite en revenant de l’école et puis je l’ai recopiée ici, chaque fois me demandant s’il ne vaudrait pas mieux que je l’efface. Je ne sais pas. Quand je ne sais, j’écris d’autres phrases. Comme celle-ci, qui m’est venue quand je me suis arrêté de courir et que j’ai notée, aussi, sur mon téléphone : « Le capitalisme inclusiviste déteste le génie : il n’y a pas de tutos pour devenir un génie, ça ne s’apprend pas dans un atelier d’écriture, on ne peut pas investir dans le génie, il n’y a pas de retour sur investissement, la médiocrité est une valeur bien plus sûre. » Écrivant ces phrases à quelques heures d’intervalle, je n’ai pas vu le rapport entre elles. Maintenant, il m’apparaît plus clairement : la différence, la solitude, etc. « Le génie » n’est qu’un nom un peu trop commode pour parler d’une réalité plus complexe, trop complexe pour nos temps simplistes. Non que je pense que Daphné soit un génie, la phrase sur le génie et le capitalisme inclusiviste, je ne l’ai pas écrite en pensant à elle, mais en pensant à quelqu’un d’autre (pas moi non plus), mais ce n’est pas sans lien. « Quelle est notre place dans ce monde ? » est une question qui peut sembler trop générale, trop vague, trop grandiloquente à qui n’en éprouve pas, à qui n’en a jamais éprouvé la gravité. Nous voudrions être légers, nous voudrions danser, chanter, courir, raconter des histoires, mais toujours le monde social nous dit de nous taire, nous accuse d’être hors-sujet : c’est l’enfant qui te dit de fermer ta gueule, l’enfant qui t’accuse de tricher, l’éditrice qui te tourne le dos, l’ami qui refuse de te comprendre. C’est la vie des autres, pas la nôtre, mon amour.

20.1.22

J’ai écrit un conte ce matin. Pas un récit comme celui manuscrit que je n’ai pas relu dans mon cahier au bison rouge. Non un conte, un vrai, ai-je envie dire, comme il y avait si longtemps que je n’en avais pas écrit. Qu’il soit original ou pas, je n’en sais rien, cela ne m’intéresse pas. L’idée m’en est venue au réveil et, dès que j’ai été seul dans l’appartement, je l’ai écrit, d’une traite. Tout était là, clair, et ce qui ne l’était pas est venu en écrivant, tout aussi clairement. Ensuite, comme c’est tout ce que j’ai à faire en ce moment, je suis allé courir, et, ensuite, je suis allé acheter du pain et un goûter pour Daphné, et, quand je suis revenu à l’appartement, j’ai relu le conte, que j’ai trouvé bon, à quelques maladresses près que j’ai corrigées, du moins conforme à ce que j’avais eu l’idée d’écrire, à ce que j’avais envie d’écrire, un conte comme je n’en avais pas écrit depuis si longtemps, donc. Toutefois, en lisant ce conte, je me suis aperçu qu’il s’ouvrait sur quelque chose d’autre que lui-même, qu’il n’était pas clos sur lui-même, ce que je n’avais pas prévu, mais cela ne m’a pas dérangé, au contraire. J’ai d’abord cherché comment boucher cette ouverture : on voit un trou de souris et l’on se dit vite il faut le boucher sinon les souris vont passer par là. Mais je me suis dit que non, qu’il ne fallait pas le boucher, qu’il serait intéressant de passer par le trou de souris. Oui, mais comment ? Je suis trop gros pour passer par les trous de souris. D’abord, c’était une métaphore, ce n’est pas un trou de souris, c’est une ouverture, toutes les ouvertures ne sont pas des trous de souris même si tous les trous de souris sont des ouvertures. Ensuite, je me suis dit qu’il fallait faire confiance au conte, moins à l’idée que j’avais eue qu’aux mots que j’avais choisis pour faire les phrases pour raconter l’histoire. Il y avait un mot notamment, qui m’était venu spontanément, sans que je le mette là consciemment, délibérément, qui est venu de lui-même, qui ouvrait sur autre chose que lui-même. Alors j’ai pensé à ce mot et je me suis dit qu’il serait le point de départ pour d’autres histoires, qui ne seraient pas toutes directement liées à ce que le conte laisse en suspens — peut-être que ce que le conte laisse en suspens doit rester en suspens —, mais approfondirait ce que le conte avait esquissé. Même si la métaphore n’est pas très heureuse, je trouve, c’est ça, je crois, passer par le trou.

19.1.22

Daphné m’a dit : « J’ai hâte d’être à Paris. » L’instant d’avant, elle m’avait demandé quelle voiture nous prendrions pour aller à Paris, ce à quoi, ne comprenant pas sa question, j’avais répondu que nous n’aurions pas de voiture à Paris. Ce qu’elle voulait savoir, toutefois, ce n’était pas cela : elle voulait connaître avec précision les conditions dans lesquelles nous nous rendrions à Paris, les détails du voyage. J’aurais dû m’en douter, puisque c’est ainsi que fonctionne l’esprit de mon enfant, mais elle me déroute encore. Comme un mauvais joueur d’échec qui ne calcule pas toute une partie d’avance, je ne vois que l’apparence de la question, n’anticipe pas le coup d’après, ce qu’elle a déjà en tête et à quoi elle cherche une réponse. Daphné est déjà à Paris et moi je suis encore à Marseille — décalage. Je pensais lui expliquer que nous allions réaliser le fantasme de tout bobo qui se respecte — une vie sans voiture émettrice de carbone, le diable des réactionnaires avec conservateurs —, mais elle voulait que je l’aide à visualiser les choses, à les organiser clairement dans son esprit. Il lui fallait des informations et moi, j’étais sur le terrain de la morale. Après qu’elle m’eut expliqué le sens de sa question, je ne lui dis que c’était le sentiment familial général, ce désir d’être déjà à Paris, parce que, lui ai-je dit, il y a une année scolaire à finir, mais le cœur y était. Quitter ces quartiers résidentiels où nous purgeons notre peine, ces rues aux trottoirs jonchés d’excréments qui en disent long, non pas sur la ville elle-même, mais sur la façon dont les habitants se représentent la ville qui est la leur, une ville de merde littéralement ou, pour dire les choses plus poliment, une ville qui leur est étrangère. Ce ne sont pas les Arabes, pas les migrants, pas les bobos qui couvrent Marseille de merde, non, ce sont les bons Français, ce sont les braves gens. Mon Dieu, comme je hais les braves, comme je hais les bons Français. C’est un fait, donc, que n’aurions pas dû revenir ici, mais n’était-ce pas inévitable ? Tout à l’heure, il y avait ce jeune garçon qui jouait au foot avec son ballon en mousse contre un mur. Il était évident qu’il allait finir par donner un coup de pied tel que le ballon passerait par-dessus le mur, là où il ne pourrait pas aller le récupérer. Et, si je lui avais dit, cela n’aurait rien changé. Quelques instants tout au plus, peut-être, mais pas longtemps, après, il aurait recommencé à taper dans son ballon jusqu’à ce que celui-ci passe de l’autre côté du mur. J’ai pensé le lui dire, mais j’ai pensé aussi à cela et je ne lui ai rien dit. Je l’ai laissé faire son expérience. Quand j’ai vu le ballon passer de l’autre côté, je lui ai souri. C’était embêtant, oui, mais il fallait que cela se produise. C’est la même chose avec la vie ici. Quelqu’un aurait pu me dire (peut-être que quelqu’un me l’a dit, et je ne l’ai pas vraiment écouté) ce qui allait se passer, parce que ce qu’il s’est passé était inévitable, non, inéluctable, non, nécessaire, oui, mais il fallait que cela se passe. Comme le ballon qui passe de l’autre côté du mur. Il faut aller le chercher pour recommencer à jouer.

18.1.22

C’est vrai que le spectacle était beau de la lune se reflétant dans la mer, ce matin, alors qu’il faisait encore nuit. J’ouvrais les volets de la chambre de Daphné. Ce grand à-plat argenté éclipsa quelques instants, je crois, les lumières artificielles qui l’entouraient. Pas assez, cependant, pour éclipser le kitsch de toute cette scène. Je crois que je me suis déjà posé la question, mais n’est-ce pas un problème de ne plus pouvoir rien voir sans en ignorer le kitsch ? La question est mal posée : l’hypersensibilité au kitsch ne parasite-t-elle pas ta vision, ne te rend-elle pas insensible à la beauté des choses, la beauté du monde ? C’est un point de vue, sans doute, mais ce n’est pas le mien. Tout à l’heure, en préparant ma salade (endives, radis, noix, huile d’olive, sel) et alors que j’étais en train de faire chauffer ma galette de boulgour (brebis, tomates confites, basilic, « Grinioc », quel nom ridicule, mais ce n’est pas mauvais), tout à l’heure, je pensais à l’espèce de catalogue raisonné de l’œuvre de Morton Feldman que j’ai entrepris : de courtes notices sur ses compositions, comme un point de départ à rien, peut-être, mais comme travail de cartographie de son œuvre. Je me suis demandé pourquoi j’aimais tant sa musique, et je me suis fait cette remarque que seul un Américain pouvait proposer une telle réception de la tradition musicale européenne, avec distance, sans être écrasé par le poids du passé, ce qui fait dire à Morton Feldman qu’il n’est « ni Européen ni Américain », et son idée de ne pas écouter sa musique avec ses oreilles à soi, mais avec ses oreilles à lui qui me fascine aussi, pour ce qu’elle signifie : que l’art est le dépassement de notre horizon personnel (que je relie depuis quelques jours avec cette idée kantienne que le beau est ce qui plaît universellement et sans concept — Note pour moi-même : relire la troisième Critique), et puis je sens dans la musique de Feldman un amour de la musique, pas comme au sens où on dit « J’aime bien la musique », mais au sens où on aime une amante ou un amant. Il ne va pas de soi que tous les compositeurs aiment la musique : certains veulent la contrôler, la dominer, s’en servir à des fins personnelles, la détruire, la nier, etc., mais la passion de Feldman pour la musique (qu’il faut comprendre aussi à l’aune de ses origines sociales, à mon sens) s’entend dans sa musique. En écoutant Only ce matin, courte pièce a capella qui date de 1947, il m’a semblé qu’il n’y avait pas de grandes différences harmoniques ou mélodiques entre la musique de cette époque (c’est une de ses toutes premières compositions) et la musique qu’il devait composer 40 ans plus tard, un peu avant de mourir. Non que tout soit là, ce n’est pas ce que je veux dire, mais c’est le même univers, il n’y a pas de rupture (comme il y en a eu une chez Cage), mais une immense, une merveilleuse continuité. Ici, c’est ici que je veux en venir, pas une once de kitsch. L’hypersensibilité (négative) au kitsch n’empêche donc pas de percevoir ni de s’émouvoir, au contraire : elle a pour tâche dernière de détruire le kitsch, partout où il se trouve, parce qu’il s’interpose entre le monde et moi, il annule, il rend nulle mon expérience.

17.1.22

Sans même m’en rendre compte, je m’auto-analyse du point de vue de la performance. Ce n’est que dans un deuxième temps que j’en prends conscience. Mais n’est-ce pas déjà trop tard ? Le mal n’est-il pas déjà fait ? Pourquoi le serait-ce ? Pourquoi le serait-il ? S’il était déjà trop tard, si le mal était déjà fait, nous n’aurions plus besoin ni d’histoire ni d’histoires (pas d’en raconter, d’en inventer). Et puis, comment m’imaginer que je serais immunisé contre l’idéologie de mon temps ? En vertu de quel principe, de quel charme, de quelle supériorité, si l’on veut ? Il y a un but, il faut découvrir le chemin à emprunter pour y parvenir. Si tu avais déjà atteint au but, tu n’aurais pas besoin de chemin, mais tu ne serais nulle part. Le but ne doit pas être quelque part. Il ne doit pas être nulle part non plus. Il doit être ailleurs. Parce que tu cherches le chemin, tu es quelque part. Tu peux tout à fait être en chemin sans que ce chemin ait une fin. Le but n’est pas la fin du chemin (là où il s’arrête). Pas plus que le but n’est le chemin lui-même. Le perfectionnement n’est pas la perfection. Le but n’est pas l’arrêt. Il n’y a pas de repos bien mérité. Il n’y a qu’un prélude à la mort. Comme la mort est inéluctable, fais en sorte que son prélude soit le plus bref possible. Il fait beau et froid. La nuit, pour se chauffer, les gens semblent faire des feux qui empestent l’air, le rendent quasi irrespirable. Est-ce qu’ils sont anesthésiés ? Est-ce qu’ils sont trop pauvres pour se chauffer autrement ? Ce n’est pas très grave ni même très important, que ce qu’ils font brûler sente mauvais, c’est une remarque, comme ça, en passant. Pas un nuage dans le ciel bleu. Plus beau moment de l’année. Mais je n’en jouis pas réellement. J’ai le sentiment de n’être déjà plus ici. Parlé longuement avec P. au téléphone tout à l’heure. En fait, je l’ai plus écouté que je n’ai parlé, mais cela ne me gêne pas, il parle mieux que moi, sa conversation est plus agréable que la mienne, même si dire cela ainsi est un peu étrange puisque c’est lui qui a voulu que nous nous parlions aujourd’hui, c’est qu’il doit bien trouver ma conversation agréable. En tout cas, c’était bien de parler avec un être humain. Si bien et si rare. Image forte : le rouge sang de l’orange dans le verre.

16.1.22

Je n’ai pas relu le récit que j’ai écrit il y a quelques jours. Une ébauche de récit, plus exactement. Je ne sais pas donc pas ce qu’il vaut et n’ai pas envie de le relire. C’est dommage, peut-être, parce qu’il y a longtemps que je n’avais plus écrit de fiction, mais je préfère qu’il en soit ainsi. Si ce récit a une quelconque nécessité, quelque chose se produira qui me reconduira vers lui, & sinon rien. Dans tous les cas, j’ai le sentiment qu’il ne faut rien faire. Superstition ? C’est possible. Mais je voudrais dire aussi qu’il faut apprendre à se déprendre : ne fantasmons-nous pas la prise que nous avons sur la réalité, c’est-à-dire : n’exagérons-nous pas notre influence ? Que nous la valorisions (l’entreprise capitaliste) ou que nous la dénigrions (la décroissance végane), ne nous accordons-nous pas trop d’importance ? Je peux lâcher les choses, les laisser être, les rendre à elles-mêmes dans une déprise de pouvoir, je peux ne chosifier ni le monde ni les personnes. Le monde n’est pas fini. Les personnes ne se limitent pas aux caractéristiques qu’on leur assigne. Rien ne s’achève avec moi. Plus généralement : rien ne s’achève. Tout passe. Zéro vie sociale en ce moment. Cela me déplaît-il ? Je ne le crois pas. Je ne désire pas une vie sociale à n’importe quel prix : voir des gens pour voir des gens, voir des gens pour n’être pas seul, voire des gens pour leur faire plaisir, cela me semble dépourvu de tout sens. Les dernières concessions faites à une sociabilité de ce genre se sont soldées par des échecs. D’autant plus désagréable que l’on se sait avoir agi contre son meilleur jugement. On a cédé. On a fait une concession. On est victime de soi-même. De sa propre faiblesse. De son propre renoncement. À un certain niveau de généralité, voici comment je crois pouvoir formuler les choses : tous les êtres humains ont une égale valeur, mais je n’ai pas envie de dîner avec tout le monde. À un niveau inverse de particularité, ce sont ces gens à qui tu sers d’alibi : avec toi ils ne se sentent pas coupables de se saouler, mais te reprochent ensuite de trop boire (en termes kantiens : ils se servent de toi seulement comme moyen et non comme fin et t’accusent de ne pas être moral). Moralité : cela fait 16 jours que je n’ai pas bu d’alcool. Tout à l’heure, à la fin du déjeuner, j’ai parlé d’autonomie à Daphné : que l’athéisation de la société laissait un vide que les gens s’empressaient de combler par des pratiques, des interdits dont le but n’a rien à voir avec ce qu’ils prétendent (faire le bien, sauver la planète, etc.), mais uniquement d’échapper à la liberté. L’être humain libre est comme l’âne de Buridan, ai-je dit à Daphné : cet âne qui a également faim et soif, placé devant une auge pleine de foin et une auge pleine d’eau, à force d’hésiter entre l’une et l’autre, finit par mourir de faim et de soif. La liberté est mortelle, et l’être humain est prêt à tout pour y échapper, surtout à la servitude. Qui n’est pas capable de dépasser l’indifférence des possibles, qui n’est pas à même d’inventer le possible pour lequel (au double sens de : au regard duquel et dans le but duquel) sa vie vaut la peine d’être vécue, est inapte à la liberté.