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12.11.19

Quel espace chaque individu peut-il habiter ? Quelques mètres cubes tout au plus, le reste venant  par surcroît, comme l’horizon que l’on peut contempler, depuis son balcon par exemple, si l’on a un peu de chance ou de malchance, je ne sais pas, tout dépend du point de vue d’où on aborde la chose. Habiter le monde semble impossible. L’univers, oui. C’est si grand l’univers que l’habiter ne pose pas de problèmes, une petite angoisse, de temps en temps, peut-être, mais à vrai dire l’infini n’est pas quelque chose qu’on puisse se représenter, dont on puisse se faire une idée, et grand n’est guère plus qu’une façon de parler un peu vague, qui tient son objet en sous-estime. Mais le monde, lui, est inhabitable. Pas possible d’y résider. Tous les jours, ton esprit est occupé par ce qu’il se passe ici, sous ton nez, et ce qu’il se passe là-bas, à l’autre bout du monde, à cet autre bout du monde et puis à un autre bout du monde, et puis un autre, et au milieu du monde, et environ à mi-chemin entre le milieu du monde et le bout du monde, à mi-chemin entre ici et très loin, de tous les côtés. C’est insensé. Alors que rien que l’odeur que le nouveau voisin de palier dégage quand on dirait qu’il invite un pote à déjeuner et qu’à deux ils ne sont pas capables de se faire cuire quelque chose à manger sans le faire brûler, rien que cela suffirait déjà à occuper une bonne partie des pensées pendant une bonne partie de la journée (à commencer par cette question décisive même si elle n’a l’air de rien : pourquoi de tels individus existent-ils ? ou encore : pourquoi d’autres individus existent-ils ?). Mais non, ce n’est pas tout, ça ne s’arrête pas là, il y a encore la guerre, les incendies, les violences, les putschs, les changements de régime, les réfugiés, les terroristes, les manifestations, les élections, les rencontres sportives, les commémorations, les projections. Car, non seulement il faut vivre dans le monde présent, mais dans le monde passé et dans le monde futur, non seulement il te faut vivre dans ce monde-ci, qui vaut ce qu’il vaut, et par là, j’entends pas grand-chose, mais il te faut encore te préparer chaque jour à sauver la planète et, chaque jour encore, et ce alors même qu’il est parfois très compliqué de sortir de son lit, commémorer quelque chose qui s’est passé il y a n ou n+100 ou n+1000 années et, non seulement le commémorer, ou à défaut de cérémonie officielle, avoir une pensée pour, non seulement le commémorer ou avoir une pensée pour cet événement, mais en plus te confronter avec ce que tout le monde pense de cet événement et d’un autre et un autre. Tu vis maintenant et avant et après (pense à l’expression qui semble avoir du sens mais est en réalité tout à fait incompréhensible « en 2050 »). Et dans un écoulement diluvien de langage. Parce que le monde n’est pas simplement habité par des gens qui existent, il est habité par des gens qui pensent et disposent désormais de moyens surpuissants de diffuser cette pensée aux quatre coins du globe, quoi que ce cela veuille dire au juste, instantanément. Cette idée inconcevable pour quiconque habitait la Terre il n’y a ne serait-ce que cent ans n’a pas conduit les habitants du monde à faire un usage parcimonieux et réfléchi de cette technologie surpuissante, mais à en faire un usage excessif et irréfléchi, au contraire, les poussant à s’exclamer chaque fois qu’il se passe quelque chose quelque part, que ce soit sous leur nez ou à l’autre bout du monde, maintenant ou le même jour mais il y a très longtemps ou un autre jour qui ne viendra peut-être pas dans très longtemps, cris pour un match de foot un prix littéraire un concert de pop un accident nucléaire une élection présidentielle une tasse de café l’apocalypse, ce qui plonge l’humanité dans une surexcitation totale et effrayante, un tintamarre permanent et effroyable, qui rend le monde inhabitable.

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11.11.19

Félicité de ne rien faire. Marcher sur la plage couverte de détritus en plastique. Chercher des coquillages pour Daphné que je ne trouve pas. Nelly en trouve trois, petits. Les yeux rivés au sable, je croise une dame d’un certain âge qui m’adresse un bonjour sonore. Le mien reste enroué dans ma gorge. Elle se débarrasse rapidement des derniers vêtements qu’elle porte, range sous son maillot de bain un étui suspendu à son cou par une corde dans lequel je devine se trouvent les affaires qu’elle ne doit pas perdre ou se faire voler. Et puis, elle entre l’eau. Comme en plein été. Arpente la mer de long en large à un rythme soutenu. S’enfonce de plus en plus. Nage enfin. Un vieil homme tatoué démarre le moteur de sa grosse moto américaine devant son cabanon face à la mer. Et le laisse en marche sans rouler. Il tourne la poignée d’accélérateur, reste comme plusieurs secondes à faire gueuler le moteur, relâche la poignée, recommence trois, quatre, cinq fois. Nuages des fumée. Air un peu plus irrespirable. Ensuite, il retourne dans son cabanon tout en laissant tourner le moteur tout seul. Un peu après, une vieille sort de son cabanon à elle, se dirige en grommelant vers la cabanon du vieux, regarde par la porte vitrée, semble ne rien voir, s’en retourne en grommelant. Revient au même moment qu’un autre vieux qui entre lui aussi dans son cabanon. Ils échangent quelques mots. Referment la porte derrière eux. Encore un peu après, le vieil homme tatoué sort de nouveau de son cabanon pour couper le moteur. Et rentre. Je fais des photographies sur la plage. De la plage. De la mer. Du ciel. De Daphné qui joue avec ses bottes de pluie sur le rivage. Se trempe les pieds, s’assoit dans le sable mouillé, se trempe les fesses. Marcher sur la digue. Regarder les voiles des bateaux de l’autre côté de la digue. Le ciel est gris. En général. Parfois il pleut. Parfois il y a un rayon de soleil. Je ne pense pas, je ne pense à rien, je suis là, enfin je crois. Hier encore, je m’étais posé des questions sur mon époque. Des questions dont j’avais failli faire des phrases. Mais non, à quoi auraient-elles bien pu servir ? Je n’ai pas fait ces phrases, et c’est tant mieux. Aujourd’hui, à mon époque, tout est comme hier, comme demain, unsinnig, c’est le premier mot qui me vient, ne me demande pas pourquoi. Le monde est laid, c’est ainsi que nous le rendons (c’est ce que je veux dire), mais tu peux ressentir une grande félicité, un lundi pareil à un dimanche, quand la matinée est grise.

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8.11.19

Passé la journée ou presque à composer et relire un livre dont l’idée m’est apparue soudain, hier en début de soirée, alors que j’envisageais la lecture d’en Patagonie de Bruce Chatwin. En fait, ce n’est pas vrai, j’avais déjà pensé à faire ce livre — Tout est de l’art —, mais je n’avais jamais pris la décision explicite de le faire comme ça, c’est-à-dire de détruire deux livres pour n’en faire plus qu’un. L’après-midi a été consacrée à la (re)lecture de ces contes, de ces histoires, je ne sais pas comment dire — est-ce que ça importe ? —, que je connaissais déjà, mais que je n’avais jamais encore considérés ainsi assemblés. Est-ce que c’est bien, est-ce que ce n’est pas bien ? Je n’en sais rien. La dernière fois qu’une personne dont c’est censé être le métier de publier des livres m’a dit qu’elle n’avait pas aimé mon livre, j’ai eu l’impression qu’elle ne répondait pas à la question que je lui avais posée en le lui adressant, et qu’ainsi nous ne nous comprenions pas. Ce dont je me doutais, à vrai dire. Est-ce que c’est bien, est-ce que ce n’est pas bien ? Ce n’est pas la question que je me pose. J’avais envie de faire ce livre. Depuis longtemps. Et j’y suis enfin arrivé. C’est le plus important. J’ai l’impression que c’est comme peindre un tableau : tous les éléments sont là, mais il manque quelque chose, presque rien, et quand on finit par le trouver, on ne peut rien dire d’autre que ça y est. C’est ce que je pense, mais je n’ai jamais peint de tableau, alors peut-être que je raconte n’importe quoi. J’ai laissé des textes de côté pour faire ce livre, mais il m’a semblé qu’il avait un sens, qu’il suivait un chemin. Et que ce chemin, c’est le mien. Cela peut paraître tautologique, mais je crois que non. Suivre un chemin, ce n’est sans doute pas la bonne expression. Si peu que j’ai failli écrire que c’était le genre de chemin qui ne menait nulle part. Non, ce genre de chemin, c’est celui qu’on trace. Il faut vraiment que j’oublie cette métaphore du chemin. En écrivant ces phrases, je m’aperçois que, cet après-midi, lisant, j’ai tourné spontanément le dos à la fenêtre. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’en sais rien. Et rien, en effet, c’est sans doute la meilleure réponse à la question. Il ne faut pas voir des signes partout. Mais c’est ce que j’ai fait. J’étais concentré, j’étais dans ce que je faisais, tout entier, comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Il faut se faire confiance et ne pas se faire confiance. Je ne sais pas trop ce que cela peut bien vouloir dire, mais c’est comme ça que je dirais qu’il faut faire les choses. Elles sont là.

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7.11.19

Le système médiatique vedettisée (structuré autour de stars plus ou moins grandes) s’oppose à la littérature. Il s’oppose à l’art. Il impose des unités de mesures qui sont les ennemies de la littérature. Sont les ennemies de l’art. Ces unités de mesure sont : les chiffres de vente et la mesure d’audience. Cette dernière tout autant que la première. Une star prend la parole et monopolise l’attention. Désormais, c’est en fonction de ce qu’elle a dit — qui,  généralement, est autocentré, égocentrique, c’est quelque chose de vécu, moi, il m’est arrivé ça — que tout le monde doit se positionner, pour ou contre, dans une sorte de sclérose du langage qui raidit la pensée. La littérature, c’est tout le contraire. La pensée s’y assouplit, au lieu de s’ossifier pour faire débat. La littérature est l’ennemie de la littérature. Comme tout art est l’ennemi de lui-même. Un art qui est soumis à l’injonction du social, du politique, de l’immense marché de l’industrie de la culture, c’est-à-dire : l’industrie tout court, laquelle industrie n’a besoin que de supports de communication, d’œuvres qui se cernent au premier coup d’œil, qui se résument en une phrase, qui se comprennent facilement et s’oublient aussi vite. Il faut toujours passer à autre chose. D’où ces exclamations d’admirateurs fanatiques, qui s’écrient que telle prise de position « change tout ». Tous les jours, il se passe quelque chose qui change tout. Tous les jours quelque chose de nouveau. Et pourtant, semble-t-il, jamais jour n’a tant ressemblé à la veille. Les artistes sont des marchands, des commerçants. Ils ne s’en cachent pas. Au contraire, il faut l’affirmer haut et fort. Au début, cela passait pour une provocation. Désormais, c’est un poncif. On raconte sa vie dans des entretiens. C’est la meilleure introduction à l’œuvre. L’entretien dispense même de s’y intéresser. Oh, on est romantique, oui, on veut changer le monde, tout en pratiquant l’évasion fiscale. C’est ainsi. Il ne faut pas croire que je me plains, me lamente, parce que, moi, je ne vends pas de livres. Après tout, je n’en écris même plus. Non, je ne me plains pas, je ne me demande qu’une chose : combien de temps va-t-il encore falloir supporter ce tas de conneries ?

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1.11.19

Il y a une fille sur internet qui a l’air si triste que j’ai de la peine pour elle. Je pourrais faire quelque chose mais je ne le peux pas. C’est beau et terrifiant, ce paradoxe. Comme une ZTL dans une petite ville en Italie. Orvieto. On ne sait pas, si on l’a franchie, ou pas. Il faut attendre des mois, parfois. Parfois, rien ne vient. Mais a-t-on assez attendu ? Cet été, aussi, je me le demandais : est-ce que je me suis fait flasher ? Et puis, à la fin (de l’attente de l’été), j’ai reçu un courrier me disant que, n’ayant pas commis d’infractions depuis plus de six mois, en conformité avec le code de la route, je récupérais l’intégralité des points sur mon permis. Alors qu’en fait, tous les radars avaient été détruits. Et moi, j’avais roulé trop vite. Sans arrêt. Ce soir, en rentrant depuis Naples en France, une fois tombée la nuit, la voix qui dit les informations à la radio expliquait docte que le gouvernement allait déployer sur le territoire quelque 1200 radars tourelles, phalloi logoi érigés vers le ciel, des radars antivandales, antivitesse, antiexcès, des radars pour lutter contre l’insécurité routière. Est-ce que ces radars vont aider la fille triste sur internet ? C’est triste, les filles tristes. Avant, j’aimais les filles tristes. J’avais envie de les aider. J’ai aidé des filles tristes. Et il m’est arrivé ce qu’il arrive à tous les garçons qui aident des filles tristes. Les filles tristes quittent les garçons qui aident les filles tristes quand elles ne sont plus tristes. Et je me suis retrouvé seul. Comme dans un mauvais poème. Versifié. Avant d’écrire ces phrases, je ne sais pas pourquoi, j’ai repensé à la fois où j’aurais dû partir à Venise pour mes études, mais où j’étais resté à Marseille parce que ma mère était malade, et qu’elle allait mourir. Je suis resté à Marseille au lieu de partir à Venise pour mes études, et ma mère est morte quand même. C’est ce à quoi je pensais dans la voiture en rentrant de Naples. Peut-être parce que je rentrais d’Italie sans y être jamais vraiment allé. À la philosophie. À celui que je tenais pour mon maître, Jean-Pierre Cometti, qui m’avait proposé d’aller en Italie, et qui est mort. À ma mère, Colette Blanc, pour qui j’étais resté à Marseille, et qui est morte. On se dit qu’on va aider les gens, mais on n’aide personne. Il n’y a personne à aider. Les gens vivent. Les gens meurent. C’est tout. Pourquoi est-ce que je pense à tout ça ? Je ne sais pas. J’ai passé la plus grande partie de la journée à conduire. À penser à des choses et puis à rien. La route n’absorbe pas la pensée. La route ne libère pas la pensée. La route est simplement plus ou moins longue. C’est tout. On perd son temps ici ou ailleurs. Quelle différence ? Si j’étais allé étudier à Venise, quelle aurait été ma vie ? Est-ce que tu te rends compte du nombre de mauvaises questions que tu peux te poser ? Est-ce que tu rends compte que c’est précisément le genre de questions qu’il ne faut surtout pas se poser ? Les questions n’ont pas de réponses. Est-ce que tu crois le contraire ? La fille triste sur internet, ce n’est pas moi qui vais la sauver. Moi-même, je n’ai pas pu me sauver. Personne ne se sauve. Échouer ou réussir, quand on a tout raté, cela finit par se ressembler. Les gens pleurent sur Twitter. Et il n’y a personne pour les écouter.

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30.10.19

Pas de fait esthétique remarquable aujourd’hui. Pas une journée pour rien non plus, mais peut-être un peu, je ne sais pas. Ce matin quand je suis sorti dans la rue, j’ai eu l’impression que Naples était plus calme que d’habitude. J’ai demandé à Nelly si c’était un jour férié, mais non, m’a-t-elle dit. Est-ce que je commencerais à m’habituer à la ville, alors que nous partons demain pour Orvieto où nous passerons la nuit ? Je ne crois pas. La ville m’a semblé vraiment plus calme, c’est tout. Et un peu décevant. Ce qui, à supposer que ce soit une idée, est une idée étrange : peut-on reprocher à une ville de nous décevoir ? Je me suis déjà posé cette question, non ? Disons que je n’ai eu ni choc ni révélation esthétiques. La ville était là, comme depuis des milliers d’années, et moi j’étais dedans, mais je ne me suis pas dit à un moment ou un autre : Tiens, je pourrais vivre ici, ce qui est le test décisif pour savoir si j’aime une ville ou non. Aimer ou non, bien sûr, les choses sont toujours plus compliquées, il y a des aspects qu’on aime et d’autres moins, voire pas du tout, mais cet endroit ne possède par une force transformative pour moi, il n’est pas un lieu de métamorphose, comme ont pu l’être Vienne ou Rome. En fait, durant tout le séjour, il y avait comme un murmure au fond de toutes les expériences que je faisais, qui me disait que je serais mieux ailleurs, que je devrais retourner à Florence. Pourquoi pas ? Avant, je disais que je n’aimais pas Florence — quand j’aimais Rome plus que toute autre ville au monde — et à présent, j’ai envie d’y retourner. Ces discussions sur les villes ne sont pas superflues, elles touchent à quelque chose de très important, à une question décisive : Où vivre ? Question à laquelle, bien souvent, il me semble que je ne puis répondre que nulle part, parce que je ne sais pas où, parce que je ne me sens nulle part vraiment chez moi, mon identité ne me semblant pas géolocalisée ou, du moins, pas unilocalisée, pas ancrée à un endroit et un seul, mais diffuse, dispersée de par le monde, un peu partout en Europe, en tout cas. Je ne me sens pas Français, par exemple, cela ne veut rien dire pour moi. J’écris en français, c’est bien assez. Je n’aime pas Paris, mais je ne me sens pas Marseillais, quand même j’y vis. Je me sens plutôt comme une entité diverse, que les villes dispersent, où je me sentirais bien vivre. La seule façon que j’aurais d’être heureux, ce serait dans une translation constante ou quasi (parce qu’il faut bien atterrir de temps à autre), d’un endroit à l’autre, dans des langues différentes. Tant et si bien que je dois bien admettre, comme malgré moi-même, mini palinodie, que même les expériences décevantes sont importantes, ont une signification, disent quelque chose de la façon de vivre, disent quelque chose de la façon dont j’aime à vivre. Comment dire ? Je ne sais pas : un sédentaire éparpillé, dispersé, disséminé ? Un oxymore, résolument. Résolument ici et ailleurs. Il y a d’autres façons de vivre, mais elles sont lourdes. Non ? Moi, je trouve. C’est l’héritage des gens déplacés, émigrés, exilés. Piémontais francisés, Pieds-Noirs expatriés, Corses continentalisés. Moi qui suis né dans une ville où je n’ai jamais vécu. Nous sommes toujours en train de nous translater, toujours en train de nous traduire, dialecte impossible à fixer, peuple incapable de s’installer.

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29.10.19

Je n’arrête pas de voir des morts, des crânes. Partout. Tout le temps. Hier et puis aujourd’hui, dans la rue, tout d’abord, sur l’étal d’un vendeur d’antiquités de rue. Un crâne en métal doré. Il me plaît. J’en voudrais un comme celui-ci, un peu ancien un peu kitsch, pour poser sur mon bureau, à l’imitation de mon saint patron écrivant dans ce tableau du Caravage que j’aime tant. Quand je lui demande combien il coûte, l’antiquaire me répond Quattrocento euros. È in argento ! Moi alors, en guise de réponse, j’éclate de rire et m’en vais. Ensuite, au Cimitero delle Fontanelle, au fin fond du quartier de Sanità, qui n’est ni très saint ni très sain. C’est là que se trouvent les ossements de quelque 40000 victimes de la peste de 1656 et du choléra de 1836. C’est surtout là, me dit encore Nelly, que s’est développé une sorte de culte occulte, les anime pezzentelle, qui consiste à adopter l’âme abandonnée d’un crâne (capuzella) anonyme en échange de sa protection, mettant ainsi en place un système de communication et d’échange entre les morts et les vivants, les uns et les autres s’échangeant des faveurs pour le bénéfice commun des âmes dans les deux mondes. C’est à la fois le génie et le malheur de la superstition : prendre ses rêves pour des réalités. Qui ne voudrait pouvoir passer d’un monde à l’autre, communiquer, aller et venir, contrôler l’ici-bas et l’au-delà, l’ici-bas par l’au-delà et réciproquement ? C’est dans les antres, les grottes, les cavités, la pénombre, le noir, à l’abri de la lumière, du soleil, à l’abri des Lumières aussi, que se développent ces rituels d’échange entre mondes. Les rues de Naples, d’ailleurs, sont à l’abri de la lumière, les rayons du soleil ne les atteignent pas, ou alors par hasard, par erreur, presque. C’est une ville sombre, noire même en plein soleil. Une ville cavité. Elle ne semble pas tournée vers la mer, mais vers le tréfonds d’elle-même, et une géographie ne pourrait rien comprendre d’elle. Ce qu’il faudrait faire, plutôt, c’est une géologie de Naples. À Cumes, la Méditerranée est sensible, pas à Naples. Il fait chaud, mais le climat ne se sent pas, l’air ne se respire pas, il n’élargit pas, ne vivifie pas, il resserre au contraire, la ville étouffe et étouffe ceux qui y vivent. Les vapeurs de soufre se confondent avec les remugles des égouts. Un Napolitain phtisique ne serait pas une contradiction dans les termes. En témoigne, si j’ose dire, la duplicité nocturne de notre voisine d’un temps à Naples. Laquelle la nuit passe de la rauque expectoration au râle amoureux dans une sorte de binarité cyclique : le lit grince, elle commence à gémir, l’excitation monte, bientôt un cri ne tarderait à retentir si la tension ne s’effondrait d’un coup dans une quinte de toux. Il était une heure et quart du matin, cette nuit, quand cette comédie eut lieu pour la deuxième depuis notre arrivée ici. Je tapai timidement au mur pour mettre un terme à cette cacophonie. Me disant, dans ce demi-sommeil moite, qu’en matière de pornographie, si je ne suis pas un voyeur, je suis toutefois moins un entendeur qu’un regardeur. Et, s’il est vrai, comme on dit, qu’Eros et Thanatos vont de pair, ce couple est moins romantique que nos âmes encore un peu modernes veulent bien faire semblant de l’accroire. Ce qui s’y joue est plus clinique que mythologique. C’est l’absence d’air, l’atmosphère lourde, pesante, étouffante, qui, à Naples, oriente les comportements, guide la vie des gens, — dans le sexe comme dans la mort.

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