27.5.22

Ne plus rien penser, serait-ce la seule façon de survivre ? Trop facile de se tenir en retrait, dans la distance, dans une position de surplomb, trop commode ainsi juché de juger de loin qui a les mains sales au regard des miennes de mains qui de ne rien faire sont immaculées. Mais être dedans, ou avec, dans la présence, l’époque, les êtres tels qu’ils sont, n’est-ce pas l’assurance d’étouffer ou de se noyer dans un océan de non-sens ? Que faire là-contre ? Précisément rien. Ne plus penser, ne plus avoir d’idées, ou des intuitions bizarres seulement, se promener dans des contrées qui n’existent pas, arpenter des territoires inexistants. Qu’ai-je contre le monde tel qu’il est ? Rien. Mais absolument rien. Parce que le monde n’est pas comme il est : il est comme les gens sont. Aussi, tout ce qui est réel doit-il être frappé de doute, interrogé sévèrement, scruté sans complaisance. Tout ce qui existe est suspect, discutable, réfutable, qui est venu au monde sur la montagne en or des cadavres de tous les possibles qui ne seront jamais devenus réels, de tous ceux qui ne le deviendront jamais. J’arrête. Rien de tout ceci ne va nulle part. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être suis-je un bon à rien. Peut-être suis-je un imposteur. Mais de quoi ? Quel bénéfice tiré-je de mon imposture ? Ridicule supposition. Je suis comme je suis et tâche de l’être de moins en moins. Hier, au début de la nuit, feu d’artifice. Dans le périmètre de l’arrondissement, j’évalue le nombre moyen de tirs à plus d’un par semaine, disons entre un virgule deux et un virgule cinq par semaine. Celui-là était tiré depuis la plage, mais il en part de n’importe où. On retrouve des conteneurs à ordures brûlés le lendemain matin. C’est joli, les feux d’artifice. Ça fait briller les yeux des enfants. Mais qui en tire par bonheur ? N’est-ce pas l’inverse que leur tir exprime ? L’impuissance devant le réel, l’impuissance devant l’existence, l’impuissance tout court. Je ne sais pas quoi penser. Je ferais mieux de ne rien penser. J’écoute Samson François jouer les Polonaises de Chopin. Et me dis que, si le progrès est haïssable (dehors, les éternels jardiniers barbares font vrombir leurs mécaniques à saccager l’univers), il permet toutefois d’écouter les morts.

26.5.22

Dehors rodéo nocturne. Des humanoïdes comme moi ou à peu près font crisser les pneus de leur véhicule au beau milieu de la nuit. Ici, on prononce peneu et moi, je ne dors pas. Non qu’ils me réveillent, non, c’est comme ça. Je pense aux humanoïdes et me demande : comment exister autrement qu’en déchaînant cette rage barrage qui s’exprime aussi dans les feux d’artifice, le trafic, la prière, et que sais-je encore, tout ce qui permet de résister un peu au craquage ? Il vaut mieux n’importe quoi plutôt que rien, on le sait bien. Et tout ne se ressemble-t-il pas terriblement vu d’ici, d’où je ne regarde pas, n’écoute même pas, ne fais rien — qu’entendre ? Hier rodéo diurne. Je les ai vues, les mères de famille projeter leur véhicule sur le moindre espace libre d’où jeter ensuite leur enfant en retard pour l’école catholique. Tout se ressemble cruellement quand on sait comment regarder. Tout le monde colonise l’espace dont il a besoin pour exister. Survivre. C’est ainsi que c’est fait, l’humanité. Ça s’étend. Ne supporte pas le vide. Pourtant, il y en a partout. Mais on ne croit pas les esprits, on croit les devins. On croit ce qu’on touche. Les charlatans (qui bavarde). Illusion. C’est le 19 septembre 1648, je viens de vérifier, que les frères Pascal, réalisant une anodine ascension du Puy de Dôme, démontrèrent que le vide ne l’était pas, vide, inexistant, mais réel. Ce n’est pas la nature qui en a horreur, mais les gens. Peuchères. Je n’ai rien lu d’autre pour l’instant de son Histoire de la Révolution française, mais je me souviens qu’au début Michelet raconte qu’à la fin de son enseignement, en été, pensant à la Révolution, il va au Champ-de-Mars, le seul monument que celle-ci ait laissé d’elle-même, et se rend compte de ceci : que la Révolution a pour monument « le vide ». Je m’en souviens parce que, ayant lu cela, je m’étais dit qu’il fallait que j’en parle à R., qui a écrit un livre sur ça, que je n’ai pas lu non plus, le vide de la révolution, ou à peu près, et puis que je me suis retenu, me disant qu’il le savait sans doute déjà, et que j’étais suffisamment bête pour ne pas, en plus, le montrer. Dehors, un mâle sans rut crie à intervalles réguliers. J’ai peur, mais je fais semblant de ne pas. Après tout, ne faisons-nous pas partie de la même humanité ? Vapeurs de joint qui me chatouillent le nez. Je me lève pour aérer. J’ai envie de bouger, mais ne sais où aller. Ayant eu l’impression de trouver, plus tard, dans mon carnet de poche, je finirai par écrire : « Jeudi de l’Ascension Cloître de l’Abbaye de Silvacane sans autre émotion me dis-je qu’une paix juste et ordinaire trouvant cette expression étrange je constate cependant qu’elle est exacte. »

La légèreté de l’esprit. 6.

Je décris ceci — j’entends : la scène avec l’enfant —, qui n’est pas à mon avantage, à ma gloire encore moins, pour démontrer que je ne cache rien. Je serai ici sans dissimuler, sans mentir, avec ma langue sincère, sans rien cacher. Et désormais, le serai toujours.

25.5.22

Les gens parlent trop. Tellement que moi-même, je trouve que je parle trop. Peut-être est-ce par réaction que j’ai ce sentiment. Mais non, je sais que je parle vraiment trop. Je m’en rends compte dans mes relations avec Daphné et Nelly : nous parlons trop, nous nous saoulons de paroles. C’est assommant. Non qu’il faille en la matière préférer les silences zen à la Cage, mais une plus juste économie de la langue devrait s’imposer. Aller aux choses mêmes. Et face à la perspective de longues descriptions, d’interminables explications, d’interprétations tautologiques, couper court. Les gens parlent trop, s’écoutent trop parler, déroulent le moindre de leurs faits et gestes sur les immenses avenues du bavardage. J’aime les choses bien faites, pas les interminables discours pour justifier l’existence d’une œuvre ratée ou à peu près achevée. Plutôt que d’adresser un document clair et précis du déroulé de quelque événement sans grande importance, on convoque une réunion où l’on monopolise la parole en prétextant la nécessité du dialogue en personne. Cet excès de parole est certes lié aux mutations du capitalisme tardif : il en faut des ressources pour vendre un sandwich dégueulasse, il en faut des mots pour vendre une voiture pourrie, il en faut des mensonges pour convaincre les gens de se ruiner dans l’achat d’une maison standardisée dans un trou paumé. Mais le capitalisme se mue en éthique et l’image du monde qu’il fabrique s’ancre si profondément dans l’esprit des gens qu’ils s’imaginent que c’est ça, la vie. Qu’être en vie, c’est raconter des mensonges sur des sujets dépourvus du moindre intérêt. Mais qu’est-ce que tu peux faire, toi, avec ton petit langage, contre l’immense machine à décérébrer de l’american way of life ? Car, si tu parles, on ne t’entend pas, et si tu te tais, tu laisses les autres parler. Qu’est-ce que tu peux faire sinon montrer quelque chose du doigt qui n’existe pas et te contenter de dire : voilà, c’est ça, la vie. Regardant Daphné à table, ses yeux face à la lumière du jour qui venait de la baie vitrée, j’ai écrit ce petit poème :
la splendeur (rouge)
de ton iris (vert)
immacule l’univers :
tout est rajeuni.

24.5.22

Il y a un fauteuil sur lequel je me suis défendu de m’assoir. C’était hier, je me suis dit : « Ce fauteuil-là, c’est le diable. » À la place de mes fesses, une de mes guitares y trône en majesté, même si elle aurait bien besoin de faire un tour chez le luthier. Moi aussi. Chez le luthier, non, mais j’aurais bien besoin d’une révision. Raison pour laquelle je me suis interdit de m’assoir sur ce fauteuil. Pour me réviser moi-même. Le pire, c’est que, ce fauteuil, il est là, en face de moi, je ne peux donc pas ne pas le voir, il me tente, et je lui résiste, pour l’instant, je lui résiste. Est-ce que littéralement ce fauteuil est le diable ? Non, je ne le crois pas. D’abord, parce que je ne crois pas au diable, et ensuite parce que, le diable, s’il existait, ne s’incarnerait pas sous la forme d’un fauteuil. À moins, bien sûr, que ce ne fût pour me tenter moi. Et alors là, les choses deviennent beaucoup plus compliquées : ce fauteuil-là, dis-je, c’est le diable, mais le diable n’existe pas, et certainement pas sous la forme d’un fauteuil, à moins que ce ne soit pour me tenter moi, et ça marche, puisque dans ce fauteuil, je m’y assois, donc, le diable existe. Quod erat diabolandum. Qu’il existe ou qu’il n’existe pas, le diable, ce fauteuil me tente, je m’y assois, je m’y enfonce et, avec elles, ce sont non seulement mes jolies fesses qui s’y enfoncent, mais toute ma volonté, toute mon énergie vitale qui se trouve aspirée par cette satanée pompe à dynamite. Deux jours, donc, que je n’y ai plus posé les fesses. Depuis lors, ai-je constaté un changement quelconque ? Il serait bien présomptueux de tirer des conclusions après un si court laps de temps. Attendons encore un peu avant de faire un premier bilan de la situation. J’adopte un ton léger, mais le fond ne l’est pas, au contraire, qui s’enfonce, donc. Et moi avec. Je regardais ce film où Fabrice Luchini, jouant au grand acteur, engage une philosophe qui n’est pas une philosophe parce qu’il ne pense plus. Moi, ce n’est pas mon cas, mais je peux comprendre : on se laisse avoir par le confort et, un beau matin, c’est la panne. En fait, dans le film, on le comprend assez facilement à la façon dont Luchini prononce la phrase : « Je ne pense plus », ça veut aussi dire : « Je ne bande plus », il ne faut pas être bien malin pour saisir la fine allusion. Le film est très mauvais. La scène d’après, la philosophe qui n’en est pas une retrouve des amis dans un parc. Elle parle avec une amie et puis elle voit Michel (je ne sais plus comment le personnage s’appelle, donc appelons-le « Michel »). Elle dit : « Tiens, c’est pas Michel là-bas, près des toilettes ? » Sa copine lui répond : « Bah si. » Elle : « Oh là là là là, mais ça fait au moins six ans que je l’ai pas vu, Michel. » La copine : « Ah bon, comment ça se fait ? » Elle (remettant de l’ordre dans les mèches de ses cheveux que le vent souffle sur son visage) : « Je sais pas, peut-être qu’on était devenus trop proches. » Michel arrive. Ils se sourient. Du genre de qui se sourie parce qu’on s’aime on se quitte on se retrouve c’est compliqué, l’amour dans les films, tu sais. Là, j’ai arrêté. C’était vraiment trop con. Je suis allé dans la cuisine me faire un café, je me suis dit que je ne supportais pas ce qui n’était pas beau pas bon et, une idée en entraînant une autre, je me suis dit que je n’aurais pas pu devenir psy, comme je l’avais envisagé un temps, il y a longtemps, parce que je n’aurais pas pu supporter d’écouter des cons parler à longueur de journée. Cinq minutes à peine, et je deviens fou. Sauf que, si je continue de m’assoir dans ce fauteuil, c’est exactement ce qu’il va se passer : le con qui ira chez le psy parce que ça ne va pas, ce sera moi. Saloperie de fauteuil, si tu ne continues de me tenter, je te balance aux encombrants, t’entends !

Manuel Candré, Autour de moi

N’écoutez pas qui vous dit que la littérature ne sert à rien. N’écoutez pas qui vous dit qu’elle n’est qu’un divertissement. N’écoutez pas qui vous dit que la littérature est une arme au service d’une politique. N’écoutez pas qui vous dit la vouloir réformer au nom de quelque chose de plus juste, de plus vrai. Ce sont les mensonges de qui n’aime pas la littérature, de qui n’aime pas la vie. La littérature peut tout. Et cette toute-puissance lui permet d’échapper au pouvoir, qui veut mettre la vie en boîte, de renverser le pouvoir, le pouvoir du père, le pouvoir de la société, le pouvoir de l’État, le pouvoir de la politique, de les montrer pour ce qu’ils sont : de ridicules tentatives vouées à l’échec d’enfermer la vie dans des frontières trop étroites pour elle. Prenez ce livre de Manuel Candré, Autour de moi, et suivez son narrateur. Il tient son journal où il consigne sa détresse, sa peur, sa tristesse, ses malheurs, où il vomit sa haine, sa rancœur, s’efforce de conjurer la pauvreté, l’alcoolisme, la violence, la misère. Suivez-le et puis découvrez peu à peu que le narrateur n’est pas seul. Il y a ses personnages, certes, mais ce n’est pas de cette absence de solitude-là que je veux parler : il n’est pas seul à parler. Ou plutôt, s’il n’y a qu’un seul narrateur, le narrateur est plusieurs, le narrateur a cinq ans, dix ans, vingt ans, quarante-cinq ans. Le temps n’est pas une flèche que rien ne brise, c’est un labyrinthe dans lequel une multitude de moi (de mois, écrirai-je) cherchent à trouver leur chemin, à découvrir une issue. Dans ces dédales, il y a une mère, un père, des grands-parents, un chien. Et tout le monde meurt et tout le monde semble vivre et revivre encore. Les corps passent d’un état à l’autre, du solide au liquide, de la chair à la poussière. Le temps se démultiplie : hier, aujourd’hui, demain ne sont plus des catégories a priori, ce sont des expériences que le narrateur fait et refait. D’où ces scènes (comme l’appel pour annoncer la mort du père) qui semblent se répéter et ne jamais se dérouler deux fois de la même manière, selon la temporalité dans laquelle elles sont vécues, la temporalité selon laquelle elles sont racontées, au présent ou au passé. La littérature peut tout parce que quiconque peut y être tout le monde à la fois. Et la confession égotique de qui tient son journal se muer en épopée familiale que traverse le narrateur aux mille points de vue, un peu comme Ulysse et ses mille ruses. Tous ces mois ne sont pas des masques derrière lesquelles se dissimulerait le vrai moi, impossible à atteindre, avec son vrai langage, impossible à parler, l’inaccessible faisant un avec l’ineffable. Tous ces mois existent, ils se côtoient, semblent s’adresser des messages publics d’un bout à l’autre de l’histoire. Quiconque peut être n’importe qui. N’importe qui peut se mettre dans la peau de tout le monde. Cette compréhension de l’existence, de ce qu’est la chair d’une vie, est une des puissances de la toute-puissance littéraire. Partout où l’on ne cesse de nous enfermer dans notre expérience privée, dans notre moi clos et enclos, dans notre culture impénétrable, dans notre identité indépassable, partout où donc l’on nous interdit de nous parler les uns aux autres, il faut qu’il y ait un livre qui brise ces discontinuités, qui fracasse ces hiatus, qui rappelle, non sur le mode de l’incantation, de l’imprécation, mais de la narration, de l’exposition de soi, en chair et en os, dans toute la pureté, la dureté de l’écriture, que tout le monde peut devenir n’importe qui parce que tout le monde est tout le monde, notre expérience, notre histoire (personnelle, familiale, tribale, historique) ne nous enferment par dans l’incommunicabilité, elles nous ouvrent à la parole, elles nous ouvrent à la conversation, elles nous ouvrent à la démocratie de qui parle et écoute. Il y a quelque chose de profondément beau dans la façon dont, loin de parler tout seul, de se parler tout seul, Manuel Candré, ne semblant parler que de lui, ne semblant parler que de sa vie à lui, parle en réalité à tout le monde, parle en vérité de tout le monde. Tous ces mois qui peuplent son monde pénètrent dans le nôtre pour montrer qu’ils ne font qu’un. Nous ne sommes pas les mêmes et pourtant, nous ne sommes pas des autres. Notre différence, ordinaire, triviale, belle, originale, notre différence est la raison même pourquoi nous parlons, pourquoi nous avons quelque chose à dire, pourquoi nous avons quelque chose en commun. Comme dans les pages d’Autour de moi, c’est quand nous croyons étouffer, quand nous croyons qu’il n’y a pas plus noire misère, que nous trouvons un second souffle et fabriquons une lampe torche pour nous orienter dans le dédale sombre de notre labyrinthe.

Manuel Candré, Autour de moi, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, 2012.

La légèreté de l’esprit. 4.

J’avais commencé d’écrire depuis quelques minutes à peine quand Daphné vint me réclamer un câlin. Je lui répondis que j’étais en train d’écrire. Elle insista, m’interrogea, je perdis mon sang-froid. Elle retourna dans sa chambre. Je me remis à écrire, cherchant à renouer le fil de mes phrases, rompu, comme il arrive toujours qu’il se rompe.