Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas envie d’écrire ce journal, aujourd’hui. Peut-être parce que, comme cela ne m’était plus arrivé depuis un certain temps, je me dis que, si je ne l’écrivais pas, mon esprit étant rendu disponible pour autre chose, ce que j’écrirais serait plus intéressant, mais rien n’est moins sûr. Est-ce à dire alors que je ne trouve pas ce que j’écris ici intéressant ? Mais ce serait préjugé de quelque chose qui n’existe pas, chaque jour, la page n’étant pas écrite avant de l’être. Peut-être que j’estime ne pas avoir une vie intéressante. Et encore, cela n’est pas une objection, ce journal, en effet, quand même il aborderait des aspects intimes de mon existence, ne s’étant jamais placé sous le signe de l’intimité littéraire, et sans doute posthume, comme les journaux des grands écrivains, je pense à Gide dont je ne suis jamais parvenu à lire le journal qui m’a toujours fait l’impression d’un recueil de mondanités et de confessions destinées à la postérité du génie. Et peut-être (décidément, pléthore de peut-êtres, en ce moment) ai-je tort : n’est-ce pas cela que les gens cherchent ? Comment dire : une certaine odeur de linge déjà porté ou de draps au réveil d’une nuit agitée ? Toutes choses qui ne m’intéressent pas. Et que je n’ai pas vraiment envie d’écrire, qui plus est. J’ai repris la lecture de la biographie de Proust par Tadié, lecture que j’avais fini par arrêter quand je projetais d’écrire sur Proust parce que je n’y trouvai pas ce que j’étais venu chercher, mais à présent que je n’y cherche rien et que je ne prévois plus d’écrire quoi que ce soit sur Proust, sur qui on a déjà bien trop écrit, le pauvre, je m’y adonne avec un certain plaisir, n’étant pas préoccupé par l’idée de trouver quelque chose. Au début du livre, toutefois, il m’a semblé qu’il y avait trop de justifications, trop d’explications, l’auteur semblant très soucieux de prouver qu’il avait fait œuvre d’écrivain, ce qui — au sens littéral, sa biographie étant effectivement écrite, c’est même l’étymologie — est trivial, mais au sens où, je crois, il l’entend — qui le rapproche du romancier —, est littéralement faux. Mais qu’importe ? Je ne lis pas ce livre comme un vrai livre (et ce n’est pas tout à fait une façon de parler), mais comme on consulterait des archives un peu scabreuses, comme un voyeur, c’est-à-dire. En règle générale, pour cette dernière raison, je crois, je n’aime pas lire les biographies d’écrivain, mais pourquoi alors se trouve-t-il que je ne ressens pas ce genre de trouble en ce qui concerne Proust ? Parce qu’il me semble qu’il y a quelque chose à comprendre qui ne peut passer que par là ? Parce que je suis intrigué (pour ne pas dire fasciné) par quelque chose qui serait en quelque sorte derrière, ou plutôt dessous le roman (le sous-vêtement) ? Parce que Proust est un mythe littéraire qu’il s’agit de comprendre, sinon de percer à jour ? Parce que j’ai besoin d’une lecture voyeuriste qui, pénétrant dans le détail des phénomènes, se désabstraie, se fasse plus charnelle ? Parce que j’ai envie de tout reprendre depuis un toute autre perspective que celle logico-philosophique avec laquelle, que je le veuille l’admettre ou non, j’ai toujours abordé À la recherche perdu, parce que c’était ma première idée, c’était ainsi que je voulais lire le texte pour parvenir à une sorte de théorie de la littérature qui en dévoilerait le secret, perspective à laquelle chaque approche du texte m’a incité à renoncer ? Et puis quoi encore ?










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