Gangue ou fange — que dire ? comment dire ? —, en tout cas, s’en extirper. Tenir bon. Ne pas renoncer à soi. Tenir à soi. Non fidélité (comme s’il s’agissait d’une chose déjà une, entière), mais pour la puissance du devenir, — non le ce que je deviens, ce que je suis devenu, mais le processus d’inachèvement : moi n’est pas fini, moi n’est pas clos, moi n’est pas un, moi qui n’est pas fait, moi est en train. Et combien nous sommes loin alors de l’état d’esprit qui nous domine avec son moi qui habite son corps comme la classe pauvre son hlm, la classe moyenne son pavillon, la bourgeoisie son appartement, la classe dominante son domaine, et chacun chez soi, et bien marquer son territoire, surtout. (Je les entends crier : « La France, c’est nous ! » et, encore qu’ils affectent tous de ne se pas ressembler, les uns et les autres, encore qu’ils s’attachent à des différences qui n’en sont pas, qui en ont l’air, mais ce n’est rien, je le vois, et je vois que ce sont tous les mêmes, tous, qu’ils sont figés, qu’ils sont finis, qu’ils sont déjà morts, et ils le savent, raison pour laquelle ils s’accrochent, s’attachent, refusent de se laisser dériver, de flotter.) Écrit le vingt-deuxième poème de mon Carnet d’un hiver, hier. Cependant que je recopiais les trois derniers, il m’est venu. Je l’ai griffonné sur un bout de papier, puis copié sur mon téléphone, puis copié dans mon cahier, toujours suivant le même rituel, qui n’est pas étranger à la composition des poèmes — ce ne sont pas des simagrées, c’est un processus : le processus d’inachèvement. C’est le cahier qui fait foi. J’ai envie de dire : l’œuvre est là, et peut-être que c’est cela, mais, encore une fois, si c’est pour laisser entendre que c’est fini, que c’est terminé, qu’il y a quelque chose de définitif, d’achevé en soi, et caetera, non, ce n’est pas cela, c’est tout le contraire : tout n’est pas toujours recommencé, tout est toujours commencé, et continué. En quelque sorte : la création continuée est une révolution permanente. Et peu importe qu’on ne la voie même pas. « En philosophie, écrit Adorno dans Dialectique négative, se confirme une expérience que Schönberg nota à propos de la théorie traditionnelle de la musique : on n’y apprend vraiment que la façon dont un mouvement commence et se termine, rien sur lui-même, sur son développement. De manière analogue, il faudrait que la philosophie ne se ramène pas à des catégories mais en un certain sens qu’elle se mette à composer. Elle doit au cours de sa progression se renouveler constamment, de par sa propre force aussi bien qu’en se frottant à ce à quoi elle se mesure ; c’est ce qui se passe en elle qui décide et non la thèse ou la position ; le tissu et non, déductive ou inductive, la marche à sens unique de la pensée. C’est pourquoi la philosophie est essentiellement irrésumable. Sinon elle serait superflue : le fait que la plupart du temps elle se laisse résumer, parle contre elle. Mais un comportement que ne garantit rien de premier ni de sûr et qui néanmoins, déjà en vertu de la déterminité de son exposition, fait si peu de concessions au relativisme, frère de l’absolutisme, qu’ainsi il se rapproche de la doctrine, agace. Il pousse jusqu’à la rupture, au-delà de Hegel dont la dialectique voulait tout avoir, être aussi prima philosophia, et qui dans le principe d’identité, le sujet absolu, l’était effectivement. Mais en se détachant de ce qui est premier et fixe, le penser ne s’absolutise pas comme flottant. C’est justement ce détachement qui l’attache à ce qui n’est pas lui-même et élimine l’illusion de son autarcie. Ce qu’il y a de faux dans la rationalité déchaînée s’échappant à elle-même, le retournement de l’Aufklärung en mythologie, peut lui-même être déterminé rationnellement. Le penser est, de par son propre sens, penser de quelque chose. Jusque dans la forme de l’abstraction logique du quelque chose comme de ce qui est signifié ou jugé, forme qui n’affirme poser d’elle-même aucun étant, survit ineffaçable pour le penser qui voudrait l’effacer, ce qui lui est le non-identique, ce qui n’est pas penser. La ratio devient irrationnelle dès qu’elle oublie cela et hypostasie ses productions, les abstractions, contre le sens du penser. L’impératif de son autarcie le condamne au vide et pour finir à l’imbécillité et à la primitivité. L’objection contre ce qui ne repose sur rien (das Bodenlose) serait à retourner contre le principe spirituel qui s’autoconserve, considéré comme sphère des origines absolues ; mais c’est là où l’ontologie, Heidegger le premier, bute sur ce qui ne repose sur rien (das Bodenlose), qui est le lieu de la vérité. Flottante, fragile, elle l’est en vertu de son contenu temporel ; Benjamin critiqua de façon pénétrante l’affirmation typiquement bourgeoise de Gottfried Keller selon laquelle la vérité ne saurait nous échapper. La philosophie doit renoncer à cette consolation de croire que la vérité serait imperdable. Une vérité qui ne peut tomber dans l’abîme dont les fondamentalistes de la métaphysique nous rebattent les oreilles — il ne s’agit pas ici de l’abîme d’une sophistique agile mais de la folie —, devient sous l’impératif de son principe de sécurité, analytique et potentiellement tautologie. Seules les pensées qui vont jusqu’au bout tiennent tête à l’impuissance omnipotente de l’entente assurée ; seule l’acrobatie cérébrale a encore un rapport avec la chose qu’à ce qu’on raconte, elle méprise par autosatisfaction. Aucune banalité irréfléchie ne peut, en tant que reproduction d’une vie fausse, continuer à être vraie. Aujourd’hui est réactionnaire toute tentative de retenir la pensée en alléguant son outrance et sa gratuité suffisante, notamment en vue de la rendre utilisable. »










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