23.10.20

Mal couru aujourd’hui. Comme souvent ces derniers jours. Est-ce que c’est grave ? Drôle de question. J’ai écrit un poème ensuite. Et puis, plus rien. Ou, en apparence, si l’on veut. J’ai essayé de déterminer ce qui avait de l’importance et ce qui n’en avait pas. Vaste entreprise. Pour faire quoi ? Justement, pour savoir quoi faire ensuite, comment m’orienter dans ma pensée, comment mettre les choses dans l’ordre. Il y a des questions vides de sens et d’autres qui semblent trop sensées. C’est-à-dire : trop marquées, trop déterminées par des enjeux qui ne sont pas les miens, qui sont peut-être ceux de l’époque à laquelle je vis, mais au bien-fondé desquels je ne crois pas, sans doute parce qu’ils sont eux-mêmes trop marqués par leur temps. Et ainsi de suite. Bien sûr, il faut être de son temps. Et savoir ne l’être pas. Comme la bêtise que l’on dénonce, savoir que nous y avons notre part. C’est entendu. Mais encore ? Disons les choses ainsi : s’il me semble que l’écriture m’est nécessaire, à quoi me semble-t-il que l’écriture est nécessaire ? Quel usage faire de la nécessité de l’écriture, quel sens lui donner, dans quel but ? Ce n’est pas qu’une forme. L’écriture est irréductible aux genres en lesquels on la subdivise pour la neutraliser, la rendre fonctionnelle, l’asservir aux desseins de l’industrie culturelle qui a besoin de produits qui touchent leur public sans délai, sans faille, un peu comme si le neutre avait préparé le neutral, une écriture si blanche qu’elle est d’emblée effacée, il n’y a plus qu’à remplir des pages vierges de n’importe quoi. Pensée d’un temps qui aura voulu sortir de l’histoire, probablement. Quelle est mon histoire, à moi ? C’est à ne pas dire mon histoire personnelle, mon fragment de biographie en cours, non : ce qui m’a fait, ce que je fais, puisqu’il faut toujours penser l’histoire par les deux bouts (quelle que soit la forme qu’on lui donne, d’ailleurs, flèche, cercle, spirale). Confus tout cela, non ? Je le crois. Mais s’il n’y avait pas de désordre, nous n’aurions pas besoin d’ordre. Enfin, je crois, je n’en sais rien.

22.10.20

Si je devais tenir le journal de ce journal, je devrais aussi tenir le journal de tous les sous-journaux, de tout ce que je ne consigne pas dans ce journal, mais qui en fait pourtant partie, d’une certaine façon. Si je devais tenir le journal de ce journal, dans le sous-journal d’aujourd’hui, je relaterais l’aventure qui m’est arrivée en rentrant chez moi, ou comment un automobiliste a pris ma plaque d’immatriculation en photographie, menaçant de porter plainte contre moi, à cause de ma conduite dangereuse. Sauf que, si je consignais par écrit ce sous-journal-là, je ne consignerais pas par écrit le journal de ma misérable course matinale, comment je n’avais pas envie de courir, comment je me suis forcé, comment j’ai souffert pour lutter contre les éléments, le vent, le vent mauvais, surtout, et comment, malgré tout, j’ai suivi la discipline que je tente d’imposer. Sauf que, si je tenais le journal de ce sous-journal-là, je ne dirais rien des raisons pour lesquelles j’ai pris ma voiture, après être allé courir, raisons qui me conduiront probablement en prison dans un futur proche, donc, puisque je suis — je cite l’automobiliste photographe à qui j’avais fait, c’est vrai, un doigt d’honneur, je n’en suis pas fier — « un gros con », je ne dirais pas comment j’ai marché pour voir la Sainte-Victoire de plus près : la terre rouge, le ciel gris, le vent fort. Parvenu à peu près là où je voulais parvenir, après avoir marché une demi-heure environ, en fait, je ne savais pas où je voulais aller, sinon que je voulais aller à la Sainte-Victoire, mais quand je me suis trouvé là où je me suis arrêté, je me suis dit que c’était bien, que c’était un bon endroit où s’arrêter, et c’est là que je me suis arrêté, j’ai fait un petit film en tournant sur moi-même, pour voir tout le site, et non pas seulement le site pittoresque, mais l’ensemble du paysage. Je crois qu’on ne la voit pas très bien, mais quasi en face de la Sainte-Victoire, en contrebas dans la vallée, il y a une centrale thermique, la centrale thermique de Provence, dont la cheminée, je viens de le lire à l’instant, culmine à 296 m, ce qui en fait, je cite le directeur du site, « le troisième édifice le plus haut de France après la tour Eiffel et le viaduc de Millau ». Vertigineux. On ne voit pas bien la centrale thermique, mais elle est bien là, et ses réacteurs m’ont toujours fait peur. Jean Tortel disait de Cézanne qu’il avait peur de la Sainte-Victoire. Hommes de temps différents. Mais hommes idem quand même ? Je ne sais pas. Passant devant ces réacteurs et cette cheminée, j’ai toujours eu peur, des épaisses fumées blanches, aussi, il y avait quelque chose de malfaisant dans cette centrale de Meyreuil, quelque chose de diabolique, dirais-je, si ce n’était pas tristement humain. Moi, là-haut, sur mon promontoire, cependant, j’étais fasciné par la montagne, par sa masse brute, la pierre. Calcaire, qui est partout où on donne de la tête, qui brûle les yeux l’été et réfracte une lumière absente les jours mauvais. Comme aujourd’hui. Calcaire, de qui nous sommes, la chaire. Ai-je avancé dans le livre que j’entends écrire sur Cézanne ? Je ne le crois pas. Je pense plus à cette altercation routière. Et je crois qu’il y a quelque chose de bon à cette période étrange que nous vivons : je n’aurai pas vu son visage, et ne l’ayant pas vu, il n’est qu’un masque pour moi, une tache bleuâtre, rien d’autre. La montagne, elle, au contraire, a un visage. Raison pour laquelle je suis allé la voir. Et je crois comprendre quelque chose, soudain, mais peut-être que cela ne veut rien dire du tout, je crois comprendre que les peintures de la Sainte-Victoire de Cézanne ne sont pas des paysages, mais des portraits. Est-ce que cela change quelque chose ? Est-ce que cela change tout ? Je le crois, mais je n’en sais rien. Peut-être que je me trompe. Nous vivons des temps si étranges. 

20.10.20

Pourquoi ce sentiment que, sachant à peu près tout, on ne sait pourtant à peu près rien, ne me quitte-t-il pas ? Est-ce que je préfère quelque chose d’autre au savoir, à la raison ? Je ne crois pas que ce soit cela, la question. Mais alors quelle est la question ? Peut-être celle-ci : d’où vient ce sentiment que, quand même on aurait fait le tour de toutes les questions qui relèvent, disons, des sciences, on n’aurait pas répondu aux questions les plus importantes ? Peut-être parce que ce n’est pas une question scientifique que de déterminer quel est le sens de l’existence et ce, quand même, pour certains, se consacrer à la recherche scientifique peut donner l’illusion d’avoir résolu la question du sens de l’existence. En fait, n’importe qui peut se consacrer à n’importe quoi, trouver quelque chose à quoi se consacrer n’est pas une réponse à la question du sens de la vie, c’est simplement une façon de cesser de se poser la question. Et c’est toute la différence, il me semble entre une vraie question et de pseudo-questions. Une vraie question ne s’épuise pas en ce sens qu’elle ne se réduit pas à quelque chose d’autre qu’elle-même — tu ne peux pas prétendre avoir résolu la question du sens de la vie en consacrant ta vie à la défense de telle ou telle cause, en consacrant ta vie à telle ou telle tâche. Une vraie question, ai-je envie de dire, c’est une question à laquelle on ne répond pas, au sens où il n’y a pas de réponse définitive, une question qui se pose toujours de nouveau, dont la nouveauté finit toujours par se percevoir, par apparaître de manière saisissante. Tout ce que je fais, qu’est-ce que cela fait ? D’où, ces nuits que traversent certains esprits : la nuit du Mémorial de Pascal, la nuit de Gênes de Valéry. Mais faut-il vraiment une révélation ? Faut-il vraiment connaître une crise existentielle, comme on dit, pour percevoir l’inanité des questions, par opposition à la nécessité de la question ? Question de naturel, peut-être : certains ont besoin de dramatiser l’expérience qu’ils font de la vie, du cours de la vie, d’une sorte de flux de la vie qui coule partout, jusques en nos veines. Mais ces moments mystiques (quand même ils sembleraient anti-mystiques, comme chez Valéry) ne sont-ils pas suspects ? Non que le drame soit le produit d’une feinte dramaturgie, ce n’est pas ce que je dis, non ce que je dis, c’est qu’il faudrait parvenir à naturaliser l’expérience mystique, à n’en faire plus quelque chose d’exceptionnel, à la mettre en circulation dans nos vies, dans toutes nos vies, indifféremment, à interroger cruellement la vie que nous menons : et si ce à quoi je me consacre n’était rien, que du vent ? Que du vent qui, paradoxe, ne chasse rien, mais assombrit le ciel, les idées, la clarté éteinte d’une foi sans problèmes. Nous manquons d’inquiétude. Et, contrairement, à ce que nous avons tendance à croire, c’est le calme plat de nos certitudes qui nous comble de malheur. Le flux de la vie s’ossifie, la source de l’étonnement se tarit. Tout meurt.

19.10.20

Parfois, j’ai peur quand je vois les gens essayer de mettre des mots sur ce qu’ils ont dans la tête parce qu’ils ne comprennent pas les mots qu’ils essaient de mettre sur ce qu’ils ont dans la tête, que ce qu’ils ont dans la tête, ce sont d’autres qui l’y ont mis, et qu’il me semble qu’ils ne s’aperçoivent ni de l’inadéquation des mots à leurs idées ni de l’inadéquation de leurs idées à eux-mêmes. Or, comment cette inadéquation pourrait-elle donner lieu à une adéquation au monde — de soi au monde, de soi à soi, du monde au monde ? C’est impossible, non ? Alors, je ferme les yeux. Un souvenir me vient. J’y pense un certain temps. Et puis, sans que je sache très bien pourquoi, je lance une recherche sur Google au terme de laquelle il apparaît que mon souvenir vaut mieux que Google. Preuve, peut-être, qu’il vaut mieux fermer les yeux. On te reprochera toujours de ne pas vouloir regarder la réalité en face. Mais la réalité, si elle ressemble à ceux qui te font ce reproche, mieux vaut ne pas la voir. Pas cette réalité, en tout cas. Pas ce monde horrible qui prend forme, un désastre à ciel ouvert qui s’enfonce tous les jours un peu plus dans la vie privée, l’intimité, au point que d’intimité, il n’y en a plus. Tu n’as plus rien à toi. J’aimerais que nous prenions la mesure de la grande erreur du xxsiècle : la croyance que tout est politique, erreur dont nous sentons chaque jour un peu plus les effets, les plus violents, les plus abjects, les plus révoltants, les plus répugnants qui soient. Cette idée semble désormais si évidente que plus personne ne semble être en mesure de l’interroger. Or, moins elle est interrogée, et plus l’individu se rétrécit, plus il est poussé dans ce coin où l’on espère le parquer avant de l’écraser. Tout est politique, c’est-à-dire : tu ne dois rien avoir à cacher, tu dois pouvoir rendre compte du moindre de tes gestes, de la moindre de tes actions, de la moindre de tes pensées, du moindre de tes désirs devant le tribunal de l’organisation sociale. Tout est politique, c’est-à-dire : tu n’existes pas autrement que dans et par ton rapport à l’organisation sociale. Tout est politique, c’est-à-dire : tu n’es qu’un pion, tu ne comptes jamais en tant que tel, mais toujours seulement dans les rapports de forces de l’organisation sociale où tu es pris et qui te constitue. Tout est politique, c’est-à-dire : tu n’es pas un organisme autonome, tu n’es pas à toi-même ta propre fin, tu n’es pas perfectible pour ce que tu es, ce que tu veux être, tu n’es rien qu’un membre de l’organisme qu’est la société. J’aimerais que nous prenions la mesure de cette erreur monstrueuse. Mais non. Alors, j’essaie de garder les yeux ouverts. Il fait beau, ce lundi d’octobre. Ma fille joue sur la plage. Je la prends en photographie. Ce sera l’image instantanée du jour : ma fille sur la plage, les cheveux balayés par le vent, qui me regarde pendant que je la prends en photographie. N’est-ce pas criminel de mettre un enfant au monde dans ce monde-là ? Est-ce que tout ce que j’essaie de dire, de faire comprendre à l’enfant, sera suffisant ? Suffisant pour quoi ? Pour continuer encore un peu. Et si nous avions déjà perdu ? Et si c’était effectivement un crime ? Et si c’était une folie de vouloir continuer à vivre, à penser, à écrire, à aimer la vie ? J’essaie de ne pas répondre à ces questions, de laisser une ouverture encore, si étroite soit-elle, par où quelque chose puisse passer, par où quelque chose puisse se passer.

17.10.20

Hier, tâchant de tirer quelques idées au clair et d’en laisser s’échapper une ou deux autres, j’ai pris diverses notes, écrit deux aphorismes (un long et un court) et un poème, mais aucun de ces écrits ne semble porter directement sur l’horreur de l’existence. Horreur brutale, sanglante, violente et hideuse qui naît d’un mélange d’ignorance, d’inculture, de haine et de bêtise. Horreur banale, de la vie telle qu’elle suit son cours, dans l’impossibilité de travailler dignement, d’aimer son métier et d’en vivre, de vivre en paix non pas pour un repos éternel mais pour se consacrer à ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue — et dont la négation est injustement l’horreur. Rien ne concerne cette horreur dans tout ce que j’ai écrit, horreur dont j’avais déjà pris connaissance, et pourtant, elle n’est jamais ignorée, tue, cette horreur qui monte de l’accumulation des revendications minoritaires, dont aucune, à elle seule, n’est responsable de rien, évidemment, ce serait trop facile, mais dont la conjonction contribue à faire de ce monde un magma immonde d’effusions sordides. Tout le monde veut être accepté tel qu’il est, mais personne n’ose se regarder en face. Tout le monde veut être accepté, donc, mais personne ne sait qui veut être accepté, donc. Tout le monde s’ignore, mais s’adore, donc. C’est un des grands paradoxes de notre temps, qui n’a peut-être jamais été si égoïste et si peu réflexif. Qui met en question ses propres présupposés ? Qui doute encore de lui-même ? Qui se sent faillible ? Pas fragile, non, faillible, tout le contraire : si fort qu’on est en mesure d’accepter la possibilité de l’erreur, de reconnaître une erreur quand elle est commise, et de la corriger pour qu’elle ne se reproduise. Tout le monde est si faible, si fragile, si débile, que plus personne n’ose se tromper : comme si l’erreur ferait s’effondrer le culte de la personnalité, démasquerait le néant derrière les convictions, les certitudes, les persuasions. Derrière les masques, il est possible qu’il n’y ait rien : encore faut-il les faire tomber. Ce matin, les pieds dans le sable, je ne pensais plus à rien de tout cela ; je singeais plutôt, quelque action artistique à laquelle j’ai pu participer, ou telle autre à laquelle j’aurais aimé prendre part. Je laissais des traces de mes pas dans le sable, sous le soleil puissant de Marseille. Un peu après, avec l’enfant, les pieds dans l’eau, la saison se fit sentir. Automne, m’avait dit Daphné, la semaine précédente :J’aime toutes les saisons, mais l’automne est ma saison préférée. Est-ce que la parole de l’enfant affirme quelque proposition qui nie tout le reste ? Ce n’est pas ce que je dis. Qu’est-ce que je dis ? Je ne sais pas. Je préfère me poser la question plutôt que d’y répondre, c’est-à-dire : plutôt que d’avoir déjà la réponse avant même de poser la question. Combien viennent au monde avec plus de questions que de réponses ? Tout le malheur des hommes. Non. Vraiment, je ne sais pas.

Un mois passé aussi à prendre chaque jour des photographies instantanées.

16.10.20

Écoutant le début (sinfonia) de la cantate de Bach, Gleichwie der Regen und Schnee vom Himmel fällt (version Ton Koopman), j’ai repensé à Feldman qui disait écoutez ce que fait Bach avec une octave. Et c’est vrai, on entend cette profondeur dans des choses qui semblent très simples, cette ampleur à partir d’un motif de trois notes qui sont ensuite multipliées, déployées. Et dans une certaine mesure, s’il se retrouve aussi ailleurs, le pur génie est là, avant tout là : dans ces quelques mesures du début de la sinfonia, cette construction du rythme élémentaire qui se déploie et progresse en revenant sur soi-même, se boucle da capo, comme une spirale, avance en revenant. Mais peut-être est-ce simplement que j’en vois partout, des spirales. J’allais dire « en ce moment », mais depuis toujours, je crois. Un motif se construit qui contient en lui-même sa propre régression et dont la régression même est le principe de sa progression. La spirale s’ouvre et se ferme. Elle contient l’arrêt dans le mouvement et le retour dans l’avancée. Si on regarde la spirale comme quelque chose de fini — par exemple, si l’on regarde Spiral Jetty de Smithson, en tant qu’œuvre accomplie, si on la regarde comme on regarde une photographie —, on peut avoir l’impression que le mouvement de la spirale va quelque part, qu’il est orienté par sa fin, qu’il connaît un point d’arrêt, et qu’on puisse le parcourir en sens inverse, n’y change d’ailleurs rien. Sauf que, ce faisant, on projette le circulaire sur le linéaire, le mouvement sur un plan, on fixe la dynamique, on s’arrête sur la forme achevée et non sur le processus à l’œuvre. On décompose la spirale en des éléments auxquels elle est étrangère : la flèche et la boucle. Mais on n’obtient pas la spirale par addition de la flèche et de la boucle, sa récursivité contient sa cursivité et inversement. L’inverse est l’inverse de l’inverse et inversement. 

15.10.20

J’aimerais bien, je crois, ressentir quelque chose, j’aimerais que tout ce qu’il se passe, tout ce dont on nous parle, tout ce qui occupe nos esprits, nos corps, depuis des mois, jusqu’à la nausée, me fasse quelque chose, mais non, aujourd’hui, je ne ressens rien. Ce n’est pas de l’indifférence (être indifférent, c’est ressentir quelque chose, ne serait-ce que de l’indifférence — c’est peut-être un peu fallacieux comme raisonnement ; passons, ce n’est pas ce que je veux dire), mais j’ai l’impression de n’être pas touché, que tout cela se joue très loin de moi alors que, comme tout le monde, je suis concerné, et de façon toujours plus privée. Comment se fait-il que je ne ressente rien, que cela ne me fasse rien, que je ne sois pas touché, que tout soit si loin de moi ? J’ai passé la journée avec Daphné, et cela, ce n’était pas loin de moi, au contraire, c’était très proche. Au cours de la matinée, je l’ai regardée, et sa présence, son existence m’ont semblé irréelles, comme un grand et soudain émerveillement (θαυμάζειν, encore) que les choses soient comme elles sont, qu’elles soient ainsi et pas autrement, que les choses aient pu se dérouler jusqu’à donner la vie à cet être que je tenais dans mes bras et dont je regardais le visage en le voyant de très près, une manière de gros plan sur cet être-là, sa singularité. Comment peut-on se préoccuper d’autre chose que de l’existence de cet être-là ? Ce n’est pas la bonne question, bien sûr que non, on se préoccupe toujours d’autre chose, par la force même des choses qui ont le pouvoir de nous préoccuper, par le pouvoir même qui est occupé à nous préoccuper, mais il faudrait inverser l’ordre des choses, les mettre sens dessus dessous, à supposer que cela veuille dire quelque chose, voir les choses depuis un autre point de vue, ce qui est la vertu du θαυμάζειν : soudain, bien que tout soit exactement comme c’était l’instant d’avant, plus rien n’est comme c’était l’instant d’avant, les choses ont pris une dimension nouvelle, elles ont un parfum nouveau, nous-mêmes nous sommes changés, nous avons vu quelque chose. Ce que nous avons vu, c’est ce que les choses sont lorsque nous les regardons comme elles sont, lorsque nous les regardons pour ce qu’elles sont, quand elles ne sont pas des instruments, des objets pour faire autre chose, mais les choses qu’elles sont comme elles sont et rien d’autre : — l’accomplissement, l’achèvement, de la chose. La finitude de la chose, qu’il s’agira de prendre au sens non de sa limitation, de son être pour la mort, mais de sa complétude en tant que telle, de son être pour la vie.

14.10.20

Toutes les bacchanales ne disent pas leur nom. Comment sauver l’individu de la folie de son espèce ? Question d’autant plus grave que l’individu, conquis à cette folie, ne cesse de se nuire, d’aspirer à sa propre destruction, pire : sa propre annulation — faire comme s’il n’avait jamais existé. On rêve d’un individu docile, ouvrier du progrès et de la croissance, une bête disciplinée. On rêve, c’est-à-dire : on a les désirs qu’on peut. Et quand on ne peut plus, on indexe la moralité de l’espèce sur le bien-être d’autres espèces, de toutes les autres espèces. Abolition universelle des frontières pour imposer des limites toujours nouvelles. « Mais à quoi bon penser ? », me dis-je soudain. Je ne sais. Je me tais. Je rêve d’un éternel silence d’environ une demi-heure. Je penche la tête un peu en avant, tend le cou comme une tortue qui voudrait s’extirper de sa carapace, lève les yeux au ciel et regarde les strates colorées de nuages : gris clair à la crête de la colline, gris foncé au-dessus, et puis blanc de plus en plus parsemé presque transparent avant que se dégage, il a fallu que je me lève pour le voir, que j’aille à ma fenêtre et lève les yeux encore un peu plus haut pour le voir, le bleu du ciel. Non que le paysage soit un refuge, mais que faire quand on ne peut plus penser, que faire à part regarder ? Courir fonctionne aussi, court-circuite les idées, fait disjoncter les circuits imprimés de nos croyances automatiques. Nous avons besoin d’air, léger, de flotter, d’oublier la pesanteur de nos habitudes, et les abîmes de bêtise qui s’ouvrent sous nos pieds, sol de la certitude qui se dérobe à chacun de nos pas. N’est-ce pas le plus normal que l’on veuille dès lors nous enfermer dans de fantasmatiques bulles dont personne ne sortirait plus jamais ? Le délire a ceci de particulier que, passé un certain seuil, en dessous duquel il n’apparaît même pas, il n’apparaît plus pour ce qu’il est, mais revêt les dehors simples et persuasifs d’une rationalité. Quoi de plus cohérent, quoi de plus logique que de s’enfermer pour échapper au danger ? Quoi de plus rationnel que de nier la vie pour empêcher la mort ? A ou ¬A. Si ¬¬A alors A. N’est-il pas formidable de concevoir une telle réduction de la complexité de la vie, de l’existence, des relations entre les personnes, les choses, les êtres, leur environnement ? Plus on avance, et plus on a l’impression de reculer. Ou plutôt : que les avancées des individus ne profitent que marginalement à son espèce. La menace n’a pas de fin. Il faut toujours recommencer, il faut toujours tout penser par soi-même, et repenser, cela n’a pas de fin. Quand il m’arrive d’être fatigué, je regarde le ciel, le merveilleux ciel qui baigne la Méditerranée. Et je ne sais. Je me tais. 

13.10.20

S’il y avait vraiment quelque chose à comprendre, qui n’aurait pas envie d’essayer, mais qui peut ne pas avoir de doutes, qui peut faire l’économie du doute ? Doute ou étonnement (θαυμάζειν), qui peut se tenir face à la réalité et accepter les images qu’on en met en circulation sans sourciller. Ne serait-ce pas cela, la folie — la mauvaise folie —, une sorte de croyance automatique ? Pourtant, nous sommes dressés pour avoir une attitude de ce genre, laquelle trouve notamment à se manifester dans le comportement de ces gens qui passent des heures assis devant la télévision (ou tout autre pourvoyeur d’images animées et scénarisées) et, ensuite, expriment des opinions sur les sujets les plus variés, dont le bien commun, l’organisation de la vie sociale, les différentes libertés qu’il faut ou non accorder à l’individu. Qu’il ne semble pas absolument délirant à la majorité de la population que des gens dont l’esprit est constamment irrigué par des émissions de téléréalité, des séries télévisées et des films où des monstres débiles se battent contre des héros aux muscles hypertrophiés puissent être consultés sur des sujets d’une extrême gravité, voilà précisément le délire. Délire dont personne ne veut sortir parce qu’il est ce qui nous fait vivre. On ne vit pas de son bien-être, de sa joie. On vit de sa peur, de son angoisse. Cela même qui nous tue nous fait vivre dans le silence de la mort. Nous taisons la mort pour vivre le symptôme de ce silence, l’expression invivable de ce grand mensonge. Toutes ces microjouissances que l’on s’accorde au cours de l’existence, que la vie sociale nous autorise à connaître, pauvres, tristes, débiles (au sens de faibles, dirait Daphné), et qui ne sont jamais que des façons de retarder, d’ajourner sans cesse, sine die, les questions auxquelles on n’échappe que dans ce malheur qui n’a pas conscience de l’être : qu’est-ce que vaut ma vie ? Toi, qu’est-ce que vaut ta vie ? Il y a tellement de délire que tu ne sais plus qui délire : la vie sociale ou toi.

12.10.20

Je dirais bien quelque chose, quelque chose de plus, mais le faut-il vraiment ? Il y a tellement de dits, de diseurs, de dire, qu’on ne sait plus où porter son attention, à quoi la faire, ni pour quoi faire. Je sais bien, c’est vrai, que c’est le propre du langage de toujours ajouter quelque chose, de toujours être en plus du langage lui-même, le langage appelant le langage, à l’infini, je le sais, mais serait-il possible qu’un langage retranche aussi ? Retrancher, pour sortir du camp, justement, échapper à la caserne, moins de choses à dire et plus d’air à respirer. N’est-ce pas étrange, tout de même, que l’on découvre après des mois d’enfermement les vertus de l’aération ? N’est-ce pas étrange, surtout, que personne ne perçoive la contradiction ? Et qu’on en appelle toujours à la même chose : l’enfermement dans d’étroites limites. Ce n’est pas des frontières qu’il faut avoir peur, non mais des limites, des limitations, des confins sur le pas de sa porte. De la finitude volontaire. Quand on a peur, on se replie sur soi-même, on se recroqueville, se camoufle, tapi dans la grotte, sauf que c’est le geste contraire qu’il faudrait faire, et s’aérer, et devenir plus léger, subtil dans l’air. Est-ce le vent qui souffle qui me pousse à penser à cela ? Oui, peut-être, et puis pourquoi pas ? Il faut être attentif aux éléments, à la matérialité de l’air, la spécificité du temps qu’il fait. Air pur quand le vent du nord souffle sur la rive. Ce n’est pas du folklore, tu sais, c’est le goût limpide de la vérité, ou quelque chose qui lui ressemble, ou plutôt : quelque chose que l’on confond souvent avec la vérité, mais qui vaut mieux qu’elle, qui est plus sûre qu’elle. Comment dire ? Plus vraie que la vérité encore — plus proche et plus distant, qui introduit de la distance, partout, des interstices et des horizons, une ligne qui se profile entre deux barres de béton, un à-plat couvert de moutons blancs, qui chaque instant achèvent leur existence éphémère, la mer.