15.4.26

« Auto-sociologie. » L’expression n’est pas des plus heureuses, mais elle n’est pas imprécise, au moins. Si je devais donner un nom au thème sous lequel il conviendrait de ranger la page de ce jour, comme il y a des pages que je rangerais sous le thème « rêves » (ce sont des récits de rêves, que je ne fais plus guère, ces derniers temps, d’ailleurs, c’est dommage), d’autres sous « aphorismes » (celles-là commencent généralement par un titre en italique suivi d’un tiret, mais pas toujours, « aphorismes », je ne devrais pas nommer ces pages ainsi, pour moi un aphorisme, “un vrai”, c’est une phrase, deux, tout au plus, un éclair, qui foudroie et illumine), d’autres sous « extases provisoires » (ce serait des descriptions de moments heureux, comme le bref moment passé dans le jardin de l’____ __ _____, hier, ou des paysages, des instants quand l’on prend conscience de la beauté du monde, de la profondeur du temps, quand la perception se trouve changée, renouvelée, la vie rendue meilleure), d’autres encore sous « improvisations » (comme quand je ne sais pas ce que je vais écrire avant de l’écrire), ou bien « ratures » (quand j’ai effacé ce que j’avais écrit avant de recommencer), ou aussi « absences » (quand je n’ai absolument rien à dire), etc., c’est peut-être ainsi que je le ferais : « auto-sociologie ». Et les pages qui viendraient se ranger sous ce thème seraient largement consacrées aux années détestables (c’est-à-dire : de détestation de moi, notamment, et, par extension, de détestation de tout) que j’ai passées chez _______. C’est en raison de cette détestation, cela ne fait aucun doute, que j’ai ressenti ce que j’ai ressenti, et je ne vais pas dire qu’apprendre la nouvelle du licenciement d’______ ______ par ______ ______, hier, m’a éjoui, mais, durant le bref instant que la perception en a duré (la perception de la nouvelle ? non, plutôt du sentiment, ce qui redouble la chose, à l’excès, un peu), j’ai éprouvé un sentiment de justice. Sentiment d’autant plus déplacé, j’en conviens, que les raisons qui ont conduit l’un à être le bourreau de l’autre n’ont pas grand-chose à voir avec les raisons qui me conduiraient aujourd’hui à réclamer réparation des torts dont j’estime avoir été la victime. Alors, peut-être, n’est-ce pas tant le licenciement en lui-même que le vent de panique que la nouvelle a fait souffler dans le milieu conformiste qui est celui où cette comédie assez peu comique se déroule qui aura été à l’origine de ce sentiment et que ma justice, rendue au nom de personne, sinon au nom de moi-même, n’est qu’un épiphénomène immanent dont je tire une certaine interprétation, laquelle n’a pas grand-chose à voir avec la réalité du monde social dans lequel cela se joue. Jamais que là, où j’ai travaillé pendant près de six ans, je n’ai eu l’impression de vivre dans une version à peine édulcorée de la société de classes du XIXe siècle. L’édulcoration tenait à peu de choses, en effet : on s’appelait par son prénom, mais autrement les différences n’étaient pas de simple hiérarchie (comme la subordination inscrite dans le contrat de travail), elles étaient presque de nature, tant la frontière qui séparait les dirigeants des dirigés était massive, violente, humiliante, et infranchissable. Quand j’ai quitté mes fonctions de factotum, j’ai eu un entretien surréaliste avec ______ ______, dans son bureau, entretien au cours lequel il m’a dit qu’il comprenait tout à fait ma décision de partir, parce qu’il y avait un plafond de verre au-dessus de moi (il y avait effectivement une verrière au magasin, et sa littéralisation involontaire rendait la métaphore d’autant plus désopilante), et que c’était important de faire marcher, je cite, « la cabeza », quand je lui avais dit que j’avais besoin d’occupations intellectuelles pour être heureux et que j’allais traduire un livre depuis l’italien, pour commencer. « La cabeza », c’est une expression que j’emploie, aujourd’hui encore, pour faire rire Nelly. Et quand j’ai appris la nouvelle, j’ai envoyé un sms à Nelly qui lui disait ceci : « Il a eu mala à la cabeza » en commentaire d’un lien vers l’article du journal où la nouvelle était relatée. Un jour, quand j’ai entendu Jul chanter sur le morceau « Bande organisée » les paroles : « Poto que pasa ? dans la cabeza », le choc des images que produisit en moi la rencontre imprévisible entre la verrière du magasin ___ _____ ______, la métaphore d’______ ______, Walkscapes de Francesco Careri et les lyrics polyglottes de Jul faillit me faire perdre l’équilibre. À quelle vitesse la pensée voyage-t-elle, et l’effroi, et l’ironie, et ce qui sauve le monde ? La hiérarchie était si forte, chez ______, que l’on conseilla même à Nelly de me quitter parce que nous n’appartenions plus au même monde, elle à la presse, moi au magasin. J’en ai déjà parlé (cf. 23.8.22), je ne vais donc pas recommencer, mais l’inintelligence — due à l’ignorance, mais les dominants ne se soucient pas de la réalité des dominés, ils se satisfont intégralement de leurs préjugés qui leur tiennent lieu de grille de lecture du monde, et c’est ce que l’on nomme généralement « la réalité » — dont une telle remarque témoignait était ahurissante, mais aucunement étonnante, elle était au contraire parfaitement dans l’ordre des choses : l’ordre des choses, dans une société de classes, c’est justement ce qui permet à un chef de tenir ce genre de propos à sa subordonnée sans le moindre scrupule, en ayant au contraire le sentiment de prodiguer quelque conseil sensé à une jeune femme qui ignore tout de ce qui est bon pour elle et qui a grand besoin que l’on pense à sa place. Peut-être que Nelly, je ne dis pas le contraire, aurait dû écouter ce conseil : la trajectoire que ma carrière a suivie depuis lors ne lui eût pas donné tort, mais l’amour a ses raisons, etc. Chaque fois que je parle de ces années, j’ai l’impression de radoter, de ressasser quelque chose qui n’a pas lieu de l’être parce que cela appartient au passé, mais je ne le crois pas. Je crois que cela appartient effectivement à mon passé — au sens autobiographique —, et il y a longtemps que je me suis détaché de cette période de ma vie (depuis que, de fait, j’ai écrit le conte « Le feu est la flamme du feu » dans le livre du même nom), mais que cela n’appartient pas au passé du point de vue de l’époque. La façon dont la société, sinon dans son ensemble, du moins dans son écrasante majorité, prétend lutter contre les inégalités sociales tout en les renforçant de fait tend à prouver, en effet, que ce n’est pas du passé, mais du présent. Les inégalités sociales ne produisent pas simplement de l’injustice, que telle ou telle disposition règlementaire, telle ou telle augmentation de salaire, telle ou telle taxe ou impôt supplémentaires, viendraient justement réparer, comme les gens qui publient des tribunes dans les journaux le prétendent ; elles produisent de l’humiliation. Or, l’humiliation, qu’est-ce qui pourra jamais la compenser ? Chez _______, j’ai vécu l’inégalité de façon d’autant plus violente que je me sentais déclassé, pire : absolument pas à ma place, projeté vers le fond, rejeté à des années-lumières de mon idéal. Les quelques livres que j’ai écrits depuis ce temps-là ne sont pas une revanche, pas une vengeance, même pas une preuve, c’était ce que je voulais faire et que le monde social m’empêchait de faire. Alors, il a fallu que je quitte le monde social pour faire ce que je voulais faire. Mais cela, se séparer du monde social dans ce qu’il a de nocif, de vénéneux, qui en a la possibilité (comme moi, je l’ai eue, grâce à l’éducation parfaitement républicaine que j’ai reçue, l’amour de mes parents, l’amour de Nelly, quelques avantages naturels, et parce que j’avais un idéal — or, qui a un idéal ?), qui ? Je ne cherche pas à universaliser ma condition personnelle — je ne crois pas en ce genre d’élargissement de la perspective, pas plus que je ne crois en l’exemplarité, et je ne me sens pas exemplaire du tout, tant s’en faut —, je dis simplement ce que je ressens, je m’efforce simplement de ne pas mentir. La version que le monde social a retenue de l’événement dont je parle — pour résumer : « Oh là là, les méchants fascistes font du mal aux gentils amoureux des lettres » — est évidemment une caricature imbécile, mais est-ce étonnant ? Notre époque est-elle capable d’intégrer autre chose que des caricatures imbéciles ? Surtout, tout cela repose sur une fiction maladroite — on pourrait appeler cette fiction, « la société Potemkine » : tout est faux, mais on continue de faire semblant — dont la façade se lézarde, mais il y a encore trop d’intérêts à défendre, et les gens qui défendent ses intérêts occupent des positions trop importantes, trop haut placées dans la hiérarchie sociale, pour qu’on accepte de la laisser s’écrouler et voir enfin ce qu’il y a derrière. Ce qu’on pouvait déceler sous les reproches adressés par la bonne pensée à ______ _______ (dans la critique du débauchage de ______ _______, du licenciement d’______ _______), il ne fallait pas être clairvoyant pour que cela apparaisse nettement : il ne respecte pas les us et les coutumes du milieu. Or, c’est ainsi que fonctionne le monde social : l’ordre des choses est un ensemble de hiérarchies et de coutumes à respecter afin de garantir que l’ordre des choses demeure le même et que les positions, les fonctions, les avantages se transmettent sans heurt de génération en génération, comme les droits héréditaires sous l’Ancien Régime. À un moment, songeant à la scène que Nelly m’avait racontée, j’ai eu envie de conclure cette page en disant quelque chose comme : « Seul l’amour peut nous sauver », ce qui n’est probablement pas faux, mais est-il besoin de conclure ? De même, j’ai pensé effacer cette page pour en écrire une autre (je ne sais pas laquelle, je n’ai pas effacé cette page, je n’ai donc pas écrit l’autre), me disant : « Mais la perception des phénomènes est suffisante, ne crois-tu pas ? Il suffit de voir les choses pour les voir telles qu’elles sont, non ? » Non, personne ne voit rien. C’est cela, la société Potemkine : on bave d’admiration devant la façade en carton-pâte qui craque de partout.

14.4.26

Je me suis assis dans le jardin et j’ai laissé le temps passer. Oh, pas un long laps de temps, non, quelques minutes à peine, mais quelques minutes suffisantes pour apprécier la nature de la vie, j’allais dire : « la nature essentielle de la vie », mais cette expression ne veut rien dire, « la nature de la vie » tout simplement non plus ne veut rien dire, et « la vie », même, qu’est-ce que cela veut dire ? Que le mot ne veuille rien dire ou qu’il veuille dire quelque chose, ce n’était pas mon souci, assis dans le jardin, je n’avais pas de souci. Comme j’allais être un peu en avance, je me suis dit : « Et si je profitais de ce temps d’avance pour ne rien faire, pour ne pas m’avancer, pour n’être en avance sur rien, en retard sur rien, et m’assoir calmement dans le jardin, laisser le temps passer, apprécier le temps qui passe sans le regarder, sans le prendre en considération, simplement la laisser être ce qu’il est, à savoir : quelque chose qui n’est pas, mais quelque chose qui passe, pas une chose donc, non, mais un passage ». Plutôt que de parler de passé, et de diviser le temps ainsi en passé-présent-futur, il faudrait parler de passage, et ne plus diviser le temps à la façon d’une chose que l’on peut découper en morceaux, comme une sorte de tunnel infini dont on découpe des tronçons, des portions de l’autoroute de l’univers, ou je ne sais trop quoi, mais essayer de le concevoir dans son ampleur, dans son immensité, et ne plus se servir comme échelle pour nos mesures de la durée moyenne d’une vie humaine, ou de l’espérance de vie à la naissance d’un nouvel être humain, mais du temps dans toute sa durée, dont nous ne connaissons pas l’origine et dont nous ignorons la fin, et dont nous ne pouvons pas dire s’il est fini ou infini, ni même si, réellement, il existe, ni même si, en vérité, il est, de toute façon, cela ne nous intéresse plus qu’il existe ou qu’il soit, tout ce qui nous concerne, c’est qu’il passe et que nous ne sommes jamais en retard ou en avance, ou alors c’est que nous ne le comprenons pas, en faisons une chose à trancher, quand il coule, sans arrêt, il coule. Je n’ai pas pensé à tout cela assis dans le jardin. Assis dans le jardin, j’ai fini par me dire : « Allez, ça y est, c’est l’heure, il faut que j’y aille, la réunion va commencer », et j’y suis allé et la réunion a commencé. Mais, si je ne m’étais pas assis dans le jardin, je n’aurais pas eu l’idée de tout cela, non, je n’aurais peut-être pas eu d’idée du tout, je serais resté avec mes idées préconçues, des idées qui ne sont pas les miennes, de fait, des idées que j’ai simplement héritées et avec lesquelles il faut que je me débrouille, des idées avec lesquelles il est difficile de penser tant elles nous arrêtent, découpent l’univers en parties égales, des choses, des objets, des êtres, et bientôt, tout se vaut, et n’est-ce pas normal que tout se vaille, car tout cela n’existe pas, nous faisons des petits tas de tout et nous appelons cela, « l’univers », mais cela n’existe pas, alors n’est-ce pas normal que, à nos yeux mal voyants, tout finisse par se valoir ? Mais quelques instants assis dans un jardin, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus précieux, parfois, dans une vie ? 

13.4.26

Faire court, faire long, faire part, faire avec. Comme une longue liste de recommandations toutes plus décevantes les unes que les autres sans parler des comptes privés dont on se demande bien à qui ils sont destinés — à personne, peut-être, qui sait ? Mais ce serait tellement beau, si tel était le cas, non ? Comme des pense-bêtes à usage privé, des astres errants de-ci de-là dans l’immensité froide de l’univers numérique. On peut toujours rêver. Et cela, que l’on puisse toujours rêver, ce n’est pas rien, en vérité. L’affluent du rêve ne se déversant jamais tout entier dans le fleuve de la veille, que forme le surplus ? Un étang ? Me revient alors à l’esprit le souvenir de ce petit étang, près de Ligneras, en Dordogne, où j’aimais tant aller me promener, non pas tant pour son côtéWalden Pond, même s’il y avait quelque chose de cela, certes, que pour son côté — comment dire ? étang ? oui, c’est cela, étang — étang. J’avais pris un petit chemin au hasard et, bien que, comme je devais m’en apercevoir très peu de temps après, j’étais à quelques centaines de mètres à peine du village de Saint-Estèphe, j’avais eu le sentiment de m’être perdu, et la petite peur qui va avec, et ce sentiment s’était immédiatement dissipé en voyant l’étang, la cabane au bord de l’étang, exactement comme en un rêve, oui. Je consulte une carte en ligne pour retrouver l’endroit, faisant le trajet sur le plan comme je l’avais fait, la première fois, en marchant. Je suis la route du Lin jusqu’au croisement avec la route du Grand Étang, ne prend pas à droite, mais continue tout droit sur ce chemin de terre qui ne semble pas avoir de nom, tourne un peu plus loin sur la droite, enfin, et voilà, c’est là, l’étang, au détour d’un chemin. Qualité spéciale (spectrale ?) du rêve : au détour d’un chemin, à la croisée des chemins. Dans la forêt, il y a un étang, comme un supplément de vie. Vision de citadin que cela ? C’est tout à fait probable, oui, et alors ? Walden aussi est la vision d’un citadin : « Je partis un jour pour vivre dans la forêt au bord d’un étang, etc. » La ville est le lieu propre de l’être humain, disait à peu de choses près Aristote, mais elle est invivable sans son dehors, son autre, son extérieur, d’où nous sommes venus. Où nous retournons. Où nous retournerons.

12.4.26

Au Musée des Arts Décoratifs, dans le cadre de l’exposition Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier, on peut voir un herbier que Jean-Jacques Rousseau a composé à Monquin où il avait été contraint de s’exiler entre 1769 et 1771. Voyant ce petit livre, un in-12, c’est-à-dire un format de poche, je n’ai pu m’empêcher de penser que la civilisation qui lui avait donné naissance — la France du XVIIIe siècle — était la plus grande civilisation de l’histoire. Ce n’était pas un jugement informé, sérieux, ou quelque chose de cet ordre, mais simplement un sentiment, d’admiration, oui, sans doute, devant tant de beauté, de raffinement, tout dans l’exposition exhalant les parfums de cette douceur de vivre que l’on perçoit dans les tableaux de Chardin : les tissus, les motifs, les objets, l’art de vivre qu’ils expriment. À condition d’être bien né, me répliquera-t-on. Et certes, oui, dirais-je, à cette nuance près que cette civilisation est aussi celle qui a inventé l’égalité et qui a donné sa forme générale à l’organisation sociale au sein de laquelle nous vivons encore. Malheureusement, ai-je envie d’ajouter, si nous vivons toujours au sein de l’organisation sociale dont le XVIIIe siècle a inventé la forme générale, nous sommes à une distance quasi infinie de l’esthétique où cette forme est née. Et c’est regrettable. Je ne sais pas trop ce que c’est que ce sentiment, cette nostalgie que je ressens : a-t-elle un sens réel ? Je ne le crois pas. Mais ce n’est pas une question de réalité, c’est une question d’imaginaire, une question imaginaire, comme je crois que le sont les meilleures des questions, imaginaires. Dans son herbier, Rousseau a principalement recueilli des mousses et des lichens : sur la page de droite, avec des bandelettes de papier doré, les plantes sont fixées tandis que, sur la page de gauche, sont portées des annotations (généralement, le nom latin qui permet d’identifier l’échantillon). Merveille de l’attention portée aux choses, au monde, voyant ce petit objet qui peut sembler bien dérisoire au regard des fureurs de l’histoire, je l’ai trouvé magnifique, et j’ai ressenti le désir d’en tenir un moi-même, ou de faire quelque chose comme cela, me tenant de la sorte au plus près des choses infimes, négligées, inapercevables ou quasi. N’est-ce pas cela, la civilisation ? Et non le pouvoir, l’argent, la guerre, la destruction, toutes ces formes qu’elle prend quand elle se fourvoie dans l’avidité. Encore une fois, je ne cherche pas la réalité, j’ai conscience que mon image mentale est idyllique, mais j’ai besoin d’elle. C’est-à-dire : besoin de la vie qu’elle manifeste.

11.4.26

Noter ceci : la page que j’avais écrite, je l’ai effacée, et — peut-être — de n’avoir pas eu la sensation de penser à moi, aujourd’hui, cette journée aura été l’une des plus vivables que j’ai vécues récemment. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne sais pas. Débrouille-toi avec cela. 

10.4.26

J’essaie de ne pas trop penser au départ, de moins en moins lointain, pour n’être pas déçu à l’arrivée. J’essaie de ne pas me projeter, comme on dit, me jeter au-devant de moi. Mais je n’y parviens pas. Et pourtant, je sais que, à trop y penser, une fois sur place, cet été, à la fin de la terre, il y aura des chances pour que je souhaite encore et de nouveau être ailleurs. C’est peut-être une maladie. L’autre jour, Nelly ne me l’a-t-elle pas dit, que je n’aimais aucune ville ? Et ce n’est pas tout à fait faux, mais est-ce tout à fait vrai ? Ce dont j’ai besoin — façon de parler —, est-ce une ville ? C’est vrai — j’y ai songé, l’autre jour, un autre autre jour —, c’est moi qui ai voulu partir de Marseille. Ce qui ne signifie pas, bien évidemment, que je me sente “chez moi” à Paris. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Je n’en ai pas la moindre idée. Faut-il chercher à savoir ? Quand je pense à l’ailleurs, c’est comme si quelque chose en moi s’allumait (une zone de mon cerveau ou Dieu sait quoi), mais qui peut me dire que ce n’est pas une sorte de besoin physiologique, ou psychologique, ou mental, ou je ne sais quoi, que de me tourner vers autre chose pour susciter une excitation, comme par impossibilité du calme de l’immobilité ? Immobilité paradoxale : je ne bouge pas, mais je ne suis pas ici, pas tout à fait ici, en pensée, je suis ailleurs, et ailleurs, c’est toujours loin. Dans son « essai sur les voyages » intitulé le Principe de l’axolotl, Gilles Tiberghien écrit ceci : « nous voyageons d’autant plus aujourd’hui que nous imaginons moins. Mais nous n’avons rien à gagner aux voyages ; les “voyageurs de commerce”, comme on le sait, se “déplacent” mais ne voyagent pas. Si le but alors n’est pas non plus de trouver quoi que ce soit, pourquoi voyage-t-on ? Pour se “cultiver”, voir du pays, saisir les choses elles-mêmes et non plus seulement leurs représentations ? Non, on voyage pour rien car la fonction même du voyage est déceptive. Si on part dans ces contrées, lointaines de préférence, pays chauds ou régions polaires, aussi exotiques que possible, c’est pour être déçu et pour cela seulement. Pour vérifier en somme que le réel est, là-bas comme ici, ce que je n’atteins pas, ce qu’il m’est impossible de trouver. On perd au contraire beaucoup à voyager et, en particulier, le “sens des réalités”. Pas seulement parce que tout apparaît désormais toujours relatif au voyageur, mais parce que le monde devient de plus en plus compact, plus impénétrable, à mesure que ses images se substituent à lui. » Mais qui a parlé de voyager ? Il est probable que ce soit même tout le contraire : non un lieu où aller (toujours un autre), mais un lieu où demeurer (toujours le même). Lieu qui répondrait : « Oui, ici » à la question : Y a-t-il un endroit d’où je puisse ne jamais plus vouloir partir et, si oui, où se trouve-t-il ? Un « état de suspension active qui permette d’être, ici et maintenant, là comme ailleurs », c’est ainsi que Tiberghien définit son « Principe de l’axolotl ». Mais, sans être ni enraciné ni assigné à résidence, comment n’être rien qu’ici ? C’est-à-dire : Comment être bien ici ? Pour ne pas dire : Comment n’être bien qu’ici ? Étrange envie, diront nos temps sédentaires qui fantasment d’autant plus le nomadisme (dans la figure du voyageur, de l’élite, du migrant) qu’ils sont indécrottablement sédentaires, comme une sorte d’excès de localisation. Mais n’est-ce pas inévitable ? Quelque chose comme l’impossible nostalgie d’être de quelque part : en l’absence de toute origine univoque, s’inventer un topos oikeion, pour parler à la manière d’Aristote, ce lieu propre où chaque chose est chez elle, — s’inventer une maison.

9.4.26

Ne nous piétinez pas ! On pousse lentement. — Ce matin, avec le garçon boucher, nous avons parlé cheveux. Après m’avoir servi mes saucisses de Toulouse, il s’est adressé à moi en ces termes : « Excusez-moi, Monsieur. Je peux vous poser une question, mais vous n’êtes pas obligé de répondre : Combien de temps il vous a fallu pour arriver à cette longueur ? », cependant qu’il me montrait les siens, qui étaient encore assez courts, et manifestait son intention de les faire pousser jusqu’à la longueur des miens (qui touchent aux épaules). Je lui ai répondu que je ne savais pas trop quand je les avais coupés pour la dernière fois et que, par ailleurs, lui avait les cheveux frisés. « Crépus », m’a-t-il dit. Oui, si vous voulez. « Cela fait six mois que je les laisse pousser. » Ma fille, ai-je ajouté, à titre de comparaison, a les cheveux qui lui arrivent là (montrant de la main l’arrière de la cuisse), elle a dix ans, nous ne les avons jamais coupés. Ce qui n’est pas vrai : une fois, les pointes, mais c’était il y a longtemps. Chemin faisant, nous sommes parvenus à la conclusion qu’il lui faudrait attendre encore une bonne année et demie avant qu’ils parviennent à la longueur désirée. Courage, lui ai-je dit en partant, épuisé par tant de masculinité toxique. Au chapitre vingt du premier livre de ses Essais, « Que philosopher, c’est apprendre à mourir », Montaigne écrit : « Nous sommes nés pour agir : Cùm moriar, medium soluar et inter opus [Quand je mourrai, que je parte au milieu de mes travaux (Ovide)]. Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie, tant qu’on peut : et que la mort me treuve plantant mes choux ; mais nonchallant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. » L’annotateur de l’édition de la Pléiade, toujours obéissant à son exigence de prosaïsme, a cru bon de faire un renvoi en note de bas de page au mot « imparfait » pour le traduire ainsi : « inachevé ». Le jardin imparfait de Montaigne serait ainsi un jardin inachevé. Ce qui n’est pas tout à fait faux, en effet, mais n’est pas tout à fait vrai, non plus, et surtout, nous perdons dans cette translation moderne tout le goût qu’a l’écriture de Montaigne. Le jardin imparfait est celui qui exprime le mieux à la fois le souci et l’absence de peur que la mort devrait susciter. Souci : Montaigne dresse dans ce chapitre un impressionnant catalogue de décès, en diverses façons, nous explique qu’il pense tout le temps à la mort et qu’il se documente dès qu’il le peut à ce sujet, s’enquérant de la façon dont tel ou tel est décédé, dénonçant les euphémismes dont nous usons pour en parler, et auscultant nos mœurs malsaines. Mais souci ne signifie pas peur, et Montaigne conclut son chapitre en soutenant que c’est probablement tout ce qui entoure la mort qui effraie et que si nous mourrions simplement, comme les gens de basse condition, dit-il, nous n’en aurions pas peur : « Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes ». Le jardin imparfait est moins le jardin dont on ne se soucie pas de la perfection, qu’on laisse à dessein inachevé, que le jardin dont on sait que, de toute façon, il ne peut pas être parfait : l’inachèvement n’est pas de notre faute, comme si, en faisant autrement, nous pourrions parvenir à l’achèvement. Car, si tel était le cas, nous aurions raison d’avoir peur de la mort, puisqu’elle nous priverait de la possibilité de parvenir enfin à la perfection. Or, l’inachèvement est dans les choses mêmes que nous faisons. Le jardin n’est pas imparfait parce que, si nous vivions plus longtemps, nous pourrions le rendre parfait, mais parce qu’il est toujours en train d’être fait, et que nous consacrons notre vie à le faire. Montaigne dit que, au regard de la mort, un jour est égal à cent années, ce qui signifie que ce n’est pas la durée de la vie (sa brièveté) qui est un motif de mécontentement ; si nous vivions mille ans, le problème serait exactement le même. Quel est-il, alors, le problème ? Eh bien, que nous ne voyions pas l’imperfection des choses, non au sens de leur défaut, de leur privation, mais de la façon dont nous les faisons. Que nous soyons nés pour agir, comme l’écrit Montaigne, cela ne signifie pas que nous devions sans cesse nous agiter à tout prétexte et en tous sens. Cela signifie que, exactement comme il est dans notre nature d’agir, tout ce que nous faisons porte la marque de l’imperfection de ce qui est en train d’être fait, de ce qui est en cours, c’est-à-dire, histoire de faire dialoguer un peu Cage et Montaigne, d’un work in progress : un work in progress n’est pas imparfait parce qu’il sera seulement parfait quand il ne sera plus in progress, il est imparfait précisément parce qu’il est in progress, toujours en train d’être fait. « Nonchallant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait », écrit Montaigne, et cet « encore plus » est significatif : pour ne pas trembler devant la mort, il faut être plus indifférent à la vie que l’on quitte qu’à la mort même, vie qui est parfaite telle qu’elle est, parfaite de son imperfection, — nous n’en aurons jamais de meilleure. Je ne vais pas filer la métaphore du jardin (on l’entend sans peine : il y a toujours quelque chose qui pousse, qui fane, toujours quelque chose à faire, bêcher, biner, couper, tailler, ramasser, et que sais-je encore ?), d’autant que l’image du jardin est assez classique, mais l’important me semble être l’imperfection sur laquelle, précisément, la phrase s’arrête. La phrase s’arrête sur l’imperfection comme la vie s’arrête dans l’imperfection, qui n’est pas une faute, un défaut, un manque, mais ce qui caractérise toute existence humaine. Comme il nous enjoignait de parler français au chapitre précédent, à présent, Montaigne nous enjoint d’agir, c’est-à-dire de vivre sans peur ni excès de confiance, dans la conscience du caractère transitoire des choses humaines, à la recherche d’une adéquation entre notre nature et la nature de l’univers ; — il faut laisser pousser, n’est-ce pas cela, la vie ?

8.4.26

Faut-il qu’un sentiment domine ? L’horreur que la guerre m’inspire — et l’impossibilité dans laquelle je me trouve de choisir un camp plutôt qu’un autre, impossibilité morale, mais je pourrais tout aussi bien dire « humaine », car qui peut, au nom de l’humanité, préférer tel camp à tel autre ? —, faut-il qu’elle domine ces autres sentiments que la vie m’inspire : la joie d’écrire, la joie de vivre, la joie d’avoir une enfant, quand même je ne serais pas le meilleur des pères ? Hier, j’ai écrit un nouveau chapitre pour la deuxième partie de Thèbes et j’ai commencé à écrire les premières lignes d’un autre chapitre dans la troisième partie — partie que, pour l’instant, je n’ai esquissée qu’en pensée, pour ainsi dire, n’écrivant rien littéralement, la concevant seulement —, et puis, j’ai écrit un poème pour le carnet d’un hiver. J’ai écrit un autre poème, à l’instant, pour le carnet d’un hiver, et cela me procure une joie profonde, réelle. À Daphné, j’essaie de faire comprendre l’importance de devenir meilleure, et je ne m’y prends pas toujours aussi bien que je le voudrais — pour ne rien dire de ces fois où je m’y prends franchement mal. Hier, j’ai peut-être été un peu trop dur avec elle. Mais, plus tard dans la journée, c’était déjà le début de la soirée, avec une petite boîte qui traînait dans ses affaires et d’autres éléments récupérés de-ci de-là de tel ou tel de ces jeux, elle a fait « un petit monde merveilleux », m’a-t-elle dit, qu’elle m’a offert pour que je le mette sur mon bureau. Comme il me semblait qu’on ne l’y verrait pas, j’ai fait de la place dans la bibliothèque et je l’y ai disposé. C’est vraiment un petit monde merveilleux (il y a des fleurs, des plantes, des papillons, une fée, un petit ours mignon, etc.) et il s’intègre parfaitement au milieu de ces livres qui prennent la poussière. « Faut-il qu’un sentiment domine ? », me suis-je demandé, et la réponse la plus humaine n’est-elle pas celle-ci : Ce n’est tout simplement pas possible ? Humain, ici, n’a pas le sens descriptif d’un concept biologique, c’est une idée tout à fait normative, laquelle, j’en conviens, semble chaque jour se vider un peu plus de sa substance. Et ce n’est pas aux destructions auxquelles se livrent les puissances du monde que je pense — elles n’ont malheureusement rien d’original : depuis que les civilisations existent, les êtres humains se sont massacrés les uns les autres —, mais à tous les renoncements quotidiens auxquels nous consentons pour avoir la conscience tranquille, à notre passion avide des affaires, au culte frénétique de la moyenne, et à l’esthétique qui en découle, aux loisirs de masse qui avilissent, déshumanisent parce qu’ils nient toute singularité, préférant les économies d’échelle à l’art des détails, des nuances. Parfois, je rêve d’un moment d’un solitude. Cela peut paraître étonnant parce que je passe le plus clair de mon temps tout seul, mais ce n’est pas ce que je veux dire : je rêve d’aller quelque part et de m’y trouver seul, face à la mer, par exemple. C’est un bien petit rêve, dira-t-on, et c’est vrai qu’il n’est pas très grand, mais je crois que c’est un rêve humain.Voilà pour l’idée normative d’humanité dont je parlais à l’instant. D’où dérive celle-ci : il ne faut pas qu’un sentiment domine. Ceux que j’ai évoqués — pour faire simple : l’horreur et la joie — ont tous droit de cité dans la composition sentimentale de nos vies. Et quelle meilleure réponse à l’horreur de la destruction que la joie d’écrire un poème ? À qui cela semble insignifiant, il faut répondre qu’il lui manque un sens (un peu comme on parle des « cinq sens »), le sens de l’existence, qui n’a rien de transcendant, mais s’éprouve, et chaque jour. Quelle différence, me dis-je, écrivant cette phrase, quelle différence avec les sentiments qui étaient les miens au début de la semaine dernière (immense abattement). Oui, c’est vrai, il m’arrive de perdre de vue la signification, de me recroqueviller sur moi-même, de vouloir être minuscule, au point même de disparaître. Ce sentiment, aussi, n’est-il pas humain ? Et ce n’est pas une excuse, pas une explication, simplement une question. Depuis plusieurs jours, j’improvise autour du thème que j’avais enregistré face à la mer, cet hiver, dans l’appartement que nous avions loué, à Marseille, où il y avait cette belle guitare Alhambra (une 5P) sur laquelle je jouais. Thème qui n’est pas la bande-son du carnet d’un hiver comme, machinalement, il me vient de le dire, alors que je pense le contraire, mais une partie à la dignité complète de cet ensemble où il y a des poèmes. La vidéo, déjà, en fait partie, et l’autre que j’avais faite pour Rodhlann, aussi, mais je voudrais développer encore ce thème, l’approfondir, en explorer les possibilités. Il faut donc que j’achète cette guitare (le modèle, j’entends), et vite.

7.4.26

Parlez-vous français ? — Que la mort n’occupe plus le centre des préoccupations de notre temps, le sort qu’on lui réserve, à mi-chemin entre l’euthanasie et le compostage de la dépouille, le révèle un peu trop grossièrement. Pourtant, elle est partout autour de nous : dans les décombres des immeubles détruits, sous les tapis de bombe, au bout des cordes qui pendent du haut des grues, au cœur des désirs sans limite d’expansion territoriale, et toujours à la pointe du progrès. Exactement comme si, la perspective d’une quelconque survie après la mort s’étant évanouie avec la disparition des fois trop prometteuses pour les consciences modernes, la mort devenait si pénible à penser en tant que telle — en tant que fin en soi, terme, et certitude absolue — qu’il fallait la transformer en un fait social, une affaire publique, une question administrative, la mort devenant un droit comme les autres et la sépulture un acte citoyen. Peut-être que, plus on vit longtemps, et plus la perspective que la vie s’achève paraît inconcevable, l’être humain devenant une sorte d’éternel adolescent, si apeuré qu’il préfèrera penser à tout, penser à n’importe quoi, plutôt qu’à ça, l’innommable. Au chapitre dix-huit du premier livre de ses Essais, réfléchissant au lieu commun Qu’il ne faut juger de nostre heur, qu’après la mort, après avoir comparé la vie à une comédie, Montaigne a cette phrase incroyable : « Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il faut parler François ; il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot. » Ce qui signifie, en peu de mots, qu’il faut être honnête avec soi-même quand vient la mort, mais c’est la façon de le dire qui retient mon attention, et ce « parler français » qui vient naturellement à l’esprit de Montaigne pour dire la chose, « parler français », cela veut certes dire « dire les choses avec sincérité », mais c’est le génie propre au français de Montaigne que de le dire avec cette expression-là, précisément. Et l’association d’idées, qui ne fait pas du « parler François », quelque chose précieuse et bien châtiée, mais tout au contraire montre « ce qu’il y a de propre et net dans le fond du pot », va au fond des choses, c’est-à-dire, ne cache rien, c’est bien en effet la seule façon qu’il soit propre et net. Que « parler François » se puisse être montrer « le fond du pot », n’est-ce pas quelque chose qui nous paraît, à nous modernes, tout à fait étrange, nous à qui l’on a si bien appris et plus que tout sentiment à notre endroit la haine de notre langue, la haine de la clarté, la haine de la précision, la haine de tout ce qui est susceptible d’être propre et net dans le fond du pot. Dans l’une des traductions des Essais en français moderne que l’on trouve en ligne, le traducteur a cru bon de faire une note de bas de page pour clarifier cette expression : « parler François », laquelle il explicite ainsi, je cite : « C’est-à-dire : il faut parler sincèrement, franchement ». Ou comment ne rien comprendre à toute la profondeur, la simplicité, la nécessité, la légèreté, toute la richesse de la langue de Montaigne puisque ces adverbes, pour lui, ont un nom, un nom que donc ils n’ont plus pour nous : « François ». « François » est tant devenu synonyme de compromission, de violence, de défaite morale, d’abjection, qu’on revendique même désormais une « nouvelle France » pour purifier et rajeunir la vieille, une France qui ne parlerait plus « François », mais une autre langue venue de nulle part en particulier. Projet politique qui, en réalité, n’en est pas un puisqu’il ne fait que valider l’opinion communément admise : le français est une langue morte. Ce que je crois, en effet. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Et, en ce sens, que l’idiome dans lequel il pense et écrit soit pour Montaigne la vérité, au sens aussi de lieu et de vecteur de la vérité, de la sincérité, est une merveille : car comment dire la vérité, comment être vrai avec soi-même au moment de sa mort si, entre la langue et soi-même, il y a un écart moral, une distance de mépris, une séparation de culpabilité ? Comment voir le fond du pot si je ne puis parler sans me sentir coupable ? Ou, pour dire les choses autrement, disons-le ainsi : comment parler de la vie dans une langue morte ? Et, comment vivre dans une langue morte ? Loin d’être écrits dans une vieille langue (dans un ancien français qu’il faudrait moderniser), les Essais de Montaigne sont écrits dans une langue jeune et pleine de vie. Et l’on pourrait très bien « parler Créole » comme une langue jeune si seulement ce parler-là nous faisait voir le fond du pot. Mais la vérité est plus triviale : il s’arrête au couvercle. Comment une civilisation qui évacue la mort pour l’abandonner aux bureaucrates pourrait parler juste, pourrait vivre juste, pourrait être juste ? C’est impossible, évidemment. Et ce ne serait pas si grave — je n’ai pas la nostalgie des civilisations mortes —, si au moins elle voulait bien se taire.

6.4.26

Je n’ai rien fait aujourd’hui. Et il est vrai que, le soir venant, je me sens un peu coupable de n’avoir pas eu la moindre pensée. Mais n’est-ce pas suffisant de vivre ? J’allais dire : « de se laisser vivre », et cela donne à entendre tout le mépris dans lequel notre civilisation tient la vie, la vie simple, la vie bonne, comme si une vie digne d’être vécue ne l’était que remplie de quelque chose d’autre qu’elle-même, d’une activité, une activité productive, utile, qui apporte, rapporte quelque chose, quand la vie est douce d’être vécue, tout simplement vécue. Il est vrai, aussi, que j’avais décidé, hier, de ne rien faire aujourd’hui, que j’avais prévu de ne pas sortir de chez moi, de ne pas prendre la moindre peine, ou simplement la peine minimale qu’il faut bien que je me donne pour me maintenir en vie, et cela, il me semble que je l’ai accompli à la perfection, mais ce n’était pas un quelque chose, c’était bien au contraire un rien, un surtout pas, un non merci, un je vais passer mon tour, aujourd’hui. Je crois que j’aimerais plus souvent passer mon tour, et laisser les choses venir, et tant pis si les choses qui viennent ne sont pas des choses estimées par la civilisation qui est la nôtre, la civilisation qui est la nôtre (j’entends la civilisation mondiale, pas la civilisation occidentale par opposition à une autre, non la civilisation humaine), est-elle estimable quand on pense aux vies que nous sommes contraints de mener, des vies pleines de choses, mais tellement vides, oui, tellement vides, en vérité ? Alors, vider la vie de tout ce qui n’est pas essentiel au maintien de la vie, sauf quelques plaisirs simples (faire l’amour, manger la chair d’un pamplemousse rose à la petite cuillère et en recueillir le jus dans un verre pour le boire, pour ne prendre que deux exemples d’une banalité parfaite, magnifiquement parfaite), n’est-ce pas estimer la vie à sa juste valeur ? Puis-je être heureux — me sentir bien — simplement en étant ? Si je puis me sentir bien simplement en étant, n’est-ce pas que je suis naturellement heureux et que le malheur que je ressens, que je ressens trop souvent, ce n’est pas moi qui en suis la cause, mais la civilisation qui est la nôtre, et que ce que je secrète à l’état de nature, ce n’est pas de la bile noire de la mélancolie, c’est de la joie pure ?