Le corbeau et le rat (fable parisienne)
Derrière la statue du Maréchal Ney —
Juste sous ses fesses, en vérité —,
Un corbeau faisait d’un rat son dîner.
S’il l’avait assassiné,
Ou trouvé déjà décédé,
Je ne le sais,
Et il ne me vint pas à l’idée de le déranger,
Tant il mettait d’entrain à le becqueter ;
Par la tête, pour commencer.
Sans répit il se démena,
Tapant dedans comme en un cervelas,
Cependant que sa victime gisait là,
Tels les Prussiens à Iéna.
Trouver cela peu ragoûtant,
On le pouvait assurément,
Et je n’ai pas attendu qu’il soit repu
Pour quitter cette civilisation trop nue.
Mais se nourrir de l’autre,
N’est-ce pas dans quoi toute nature se vautre ?
Ainsi, serait-il bien peu amène
Que nous lui jetions l’anathème :
Comme un plaisir à toute peine,
Il y a toujours un repas après carême.
Cela dit, et ceci n’a rien à voir avec cela, mais l’écriture suit le cours de ma pensée, et il se trouve que j’ai eu les idées qui viennent après avoir eu l’idée de composer cette petite fable parisienne, je ne parviens pas à être quelque chose, j’entends : à me trouver une origine, à me dire : « Je suis ceci » ou « Je suis cela ». Quand il m’arrive de chercher, parce que c’est ce que tout le monde fait, parce qu’il y a toujours un devoir de mémoire à accomplir, ou une quête identitaire à entreprendre, dit-on, je perds vite patience. Je n’ai pas le courage d’approfondir vraiment. J’ai beau creuser dans les directions que mes vies antérieures me proposent, très vite, tout cela me lasse. Ainsi, on a beau dire qu’il faut se souvenir, beau dire qu’il faut trouver qui l’on est vraiment, c’est-à-dire se rattacher à une histoire profonde qui constitue notre identité, conçue comme une sorte d’essence de soi, je ne le crois pas, ne réussis pas à y croire. C’est-à-dire que je sais d’où je viens, je peux facilement tracer un triangle d’une rive à l’autre de la Méditerranée, et ce sera à chacun de ses sommets que se trouveront les pôles de mon identité (pour la paternelle : un village en Corse, un port au sud de la France, un autre encore sur la rive opposée, à l’époque de l’Algérie coloniale), je n’ai pas le sentiment que cela fasse réellement partie de moi, que cela soit réellement moi. Et si l’on me demande : « Mais alors, qu’est-ce qui te fait réellement toi ? », la seule réponse sincère que je puisse apporter est la suivante : Rien. J’ai eu la chance — et j’ai conscience d’avoir eu cette chance —, j’ai eu la chance de naître en France à l’époque à laquelle je suis né (mais ce n’est pas un privilège, le concept de privilège tel qu’on l’emploie dans la France contemporaine est une magouille idéologique, parce que le concept renvoie à l’Ancien Régime, qui était fondé sur l’institutionnalisation des inégalités, alors que notre régime, si imparfait soit-il, est fondé sur l’institutionnalisation de l’égalité, et la magouille consiste à invoquer l’imaginaire révolutionnaire pour exciter les colères, le ressentiment, et espérer rafler la mise en prenant le pouvoir sur le dos des mécontents), j’ai la chance de parler la langue que je parle, et j’essaie de l’écrire du mieux que je peux, j’essaie d’être à la hauteur de cette chance que j’ai (et ce, malgré l’absence de succès que des scrupules de ce genre me valent), chance que des milliards d’êtres humains sur terre n’ont pas, mais ce n’est pas une identité. Je crois, en outre, que la chance d’être né dans le pays où je suis né à l’époque où je suis né va de pair avec la chance de pouvoir me passer d’identité, d’identité profonde, de racines qui nous rattachent, ou d’appartenances qui nous attachent. J’ai la chance de pouvoir n’appartenir à personne, de n’appartenir à rien. Je ne suis pas obligé de revendiquer mon appartenance à un groupe ethnique, une religion, un parti politique, et caetera, pour vivre ma vie, pour vivre la vie que j’ai envie de vivre. Et cela — encore que l’on jouisse à se faire peur en s’imaginant cerné par les fascistes et les nazis, mais n’est pas Klemperer le premier clampin venu —, cela est une chance immense, peut-être une des plus belles qui nous soient données par le régime politique qui — mais, tant sont nombreuses les forces qui veulent le mettre à bas, pour combien de temps encore ? je l’ignore — est le nôtre. J’en ai presque voulu, il y a un ou deux jours de cela, presque voulu à mon père de ne m’avoir pas transmis sa mémoire de l’Algérie (il a refoulé toute forme de nostalgérie aussi loin que possible de lui, aussi longtemps que possible, et puis il est devenu trop vieux pour en avoir la force), mais je crois que, en réalité, cela aussi est une chance. Une chance que, comme je viens de le dire, toujours plus nombreuses sont les forces qui la haïssent, mais une chance réelle, une chance de n’être rien, de pouvoir tout commencer à zéro, avec les outils les meilleurs qui soient, à commencer par cette langue que je parle, cette langue dans laquelle j’écris et qui me semble inépuisable de ressources pour penser, comprendre, parler, écrire, inventer, imaginer. Comme cette phrase : « Certes c’est un subject merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l’homme : il est malaisé d’y fonder un jugement constant et uniforme. »










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