15.3.26

Je ne suis pas allé voter. On pourrait dire que cela aussi est en contradiction avec l’idée de chance que j’évoquais il y a quelques jours. En réponse à cette objection, je pourrais faire valoir la fatigue, mais je me serais levé s’il avait vraiment fallu que je me lève. La démocratie, à mon sens, n’est pas une simple procédure (un peu comme la théorie de la justice de Rawls), ce n’est pas quelque chose qui fonctionne sans contenu. Comme dans tous les domaines, le plus intéressant, le plus important, c’est le contenu : pour faire une comparaison, je ne crois pas aux pouvoirs de la littérature, en tant que telle, la littérature n’a aucun pouvoir, mais il y a de bons livres qui peuvent exercer une profonde influence sur nos vies. Il me semble que c’est la même chose avec la démocratie : une démocratie de crétins, pour caricaturer quelque peu, n’a pas de vertus particulières simplement parce que la procédure qui permet à des crétins d’accéder au pouvoir respecte un certain nombre de règles dites de droit. Et puis, encore une fois, la démocratie, c’est avant tout un art, un art de la conversation : il importe moins d’avoir raison que de continuer de parler. La démocratie est imparfaite — si je croyais à l’essence, je dirais qu’elle est essentiellement imparfaite — et la conversation qui en est l’activité principale est interminable. Ce n’est pas une procédure, c’est un processus. Participer à des élections par devoir ou parce qu’il serait moralement condamnable de s’abstenir est une absurdité. Le privé (l’intimité, le secret) ne doit pas être soumis de telles injonctions : si quelque chose peut encore être sauvé de la vie privée, de l’intimité, c’est la possibilité de se tenir à l’écart. L’individu — ce qui reste de privé, d’intime dans un monde où tout est rendu public — ne doit pas se laisser humilier en se rendant à l’impératif de participation à la vie sociale. Dans un monde où il n’y a presque plus de résistance possible, ou la force massacre tout — voyons ce que, partout, les États font aux personnes, comment ils les humilient, les assujettissent, les tuent —, le retrait n’affirme rien du tout, il ménage par la négative un microcosme où il est encore possible de rêver, d’imaginer, d’inventer, de cultiver des pensées secrètes, non qu’elles soient incommunicables en soi, mais parce que l’on trouve une beauté supérieure à les garder pour soi.

14.3.26

Je suis fatigué, j’ai sommeil, j’ai froid. Ce matin, je suis un peu sorti et, dans une brève éclaircie d’intelligence, j’ai écrit un poème dont je serais bien en peine de parler à présent, si l’on m’interrogeait à son sujet. Fort heureusement, cela n’arrivera pas. Pour le journal, j’ai mis par écrit quelques phrases sur le capitalisme qui rend les gens heureux et les critiques du capitalisme qui partent toujours du principe que les gens ne veulent pas du capitalisme, que c’est une forme de domination et que, si les gens en avaient la possibilité, c’est tout le sens ds projets révolutionnaires, ils s’en affranchiraient, ce qui constitue, selon moi, une erreur grossière, mais j’ai effacé tout cela, non parce que je n’y voyais pas d’intérêt ou parce que je me suis représenté que ces phrases resteraient lettres mortes, qu’il en soit ainsi ou non, ce n’est pas mon souci, je l’ai fait parce que je n’ai pas eu la force d’approfondir mes idées, de les développer et d’élaborer une argumentation digne de ce nom. Le poème, quant à lui, je ne l’ai pas effacé. Il est venu prendre place au côté des poèmes que j’ai déjà écrits sous le nom de carnet d’un hiver, poèmes que je tiens à garder secrets, comme je l’ai dit hier, tout comme ceux qu’ΕΠΙΤΩΤΟΥΟΥΡΑΝΟΥΝΩΤΩ subsume, mais je ne sais pas si j’écris encore ce poème, si je ne l’ai pas abandonné, ou s’il est simplement en friche, dans l’attente de quelque idée, laquelle, peut-être, ne viendra pas. Ce matin, dans le journal progressiste, il y avait un article intitulé : « Le cododo avec les animaux, une fusion affective de plus en plus assumée. » Article dont l’argument était le suivant : « Homme ou femme à chats, propriétaire d’un impassible saint-bernard ou heureux esclave d’un chihuahua… ils sont de plus en plus nombreux à partager leur lit avec leur animal de compagnie. Un remède moderne à la solitude qui exige quand même d’établir des règles. » Un peu plus tard, après être revenu de ma promenade poétique, cependant que j’étais en train de mettre la table, j’ai aperçu un homme qui dormait à même le trottoir, enveloppé dans une couette. J’ai essayé de me convaincre que ces différents événements n’avaient rien à voir les uns avec les autres, mais j’ai quand même pris en photographie ce que j’avais sous les yeux ; on ne sait jamais.

13.3.26

Peut-être que c’est plus facile d’être critique. Les idées qui me viennent le sont. Mais je ne les écris pas. Ainsi, je sais qu’elles vont disparaître. Elles vont se perdre. Je vais les oublier. J’écris des poèmes, en revanche. Que je ne rends pas publics. J’ai songé à le faire. Même de la façon la plus discrète qui soit, mais je ne l’ai pas fait. Ce n’est pas que j’hésite, c’est que, chaque fois que j’ai été sur le point de le faire, quelque chose m’a répugné à l’idée, comme s’ils allaient tomber dans le vide, dans le néant. Sans doute sont-ils destinés au néant — j’entends : je ne m’imagine pas que, après ma mort, quelqu’un viendra qui les découvrira et fera voir au monde en quoi ils étaient géniaux —, mais ce néant-là, le néant de l’avenir, le néant de l’oubli, de l’absence de renommée (au sens où Homère entendait ce mot), ce néant-là est sans commune mesure avec le néant du temps présent, le néant qui n’est ni disparition ni perte, mais présence, maximale, totale, absolue. Et, sur ce seuil, derechef, je vais me taire, car je n’ai pas envie d’être critique. Il m’arrive de le dire, assez souvent, pas assez souvent, non, de ne l’être pas, de parvenir à ne l’être pas, c’est-à-dire à n’être pas dans le versant négatif de la vie, dans l’interdiction ; nous savons bien interdire, c’est même le tout de notre morale, mais nous ne savons pas dire, c’est le drame de notre vie. Pour nous soigner, nous accumulons les signes — innombrables —, mais nous sentons bien que nous n’effleurons même pas la face de l’astre rendue inaccessible par notre passion d’interdire. Ainsi, croyons-nous être saufs, mais nous ne sommes pas sains. Nous sommes malades. Est-ce pour cette raison que je garde mes poèmes pour moi ? Comment ne le ferai-je pas ? On croit avoir trouvé un saint et l’on ne rencontre qu’un faiseur de sous : il passe de la blanche à la jaune, et puis, c’est tout. Y a-t-il besoin de s’étendre ? D’expliquer ? C’est parce que je ne veux pas le faire que je ne rends pas mes poèmes publics. Je les écris et je le tais. C’est la seule façon d’exister. 

12.3.26

Les messages que je reçois de la part de divers candidats à la mairie de Paris qui veulent m’adresser un RCS politique — mais je ne sais même pas ce que c’est un RCS politique — ne font rien que me laisser sans voix. Comme si la vie sociale n’était pas assez intrusive, comme s’il fallait, en outre, que l’on feigne de s’adresser personnellement à moi et que, en retour, j’affecte de croire à ces apparences de bons sentiments (bienveillance, vivre-ensemble, communauté, que sais-je ?). Ces gens pour lesquels je n’ai aucune admiration, aucun respect, qui n’éveillent chez moi aucun intérêt, veulent ma voix, mon vote, je l’entends bien, pas besoin de les écouter pour cela, mais je ne la leur donnerai pas. Je ne donne ma voix à personne, — à personne d’autre que moi. Mais, en outre de quoi ? Eh bien, en plus de tous les messages qui me sollicitent quotidiennement, toutes les informations que je reçois sans même les vouloir. Et qui ne s’adressent même pas à moi en particulier, qui singe l’adresse familière pour mieux me duper, pour mieux se moquer de moi, mieux me tourner en ridicule. Moi et tous les autres comme moi (nous sommes si nombreux). Toute cette vie sociale qui me transperce sans relâche, face à elle, qui ne se sentirait pas comme saint Sébastien ? Et tout le mensonge, toute la grossièreté que de telles pratiques — et par là, j’entends le fonctionnement de la vie politique dans des démocraties fatiguées comme la nôtre — dissimulent péniblement : ces gens-là ne m’aiment pas, ne me connaissent pas, ne se soucient pas de moi, ils veulent du pouvoir, ils veulent mon pouvoir, et c’est tout, mais moi, je n’en ai pas à leur donner. Je n’en ai que pour moi. Le leur donner, en effet, ce serait m’en priver. Est-ce en contradiction avec ce que j’ai écrit hier à propos de la chance que j’avais d’être né ici et d’y vivre maintenant ? Non, aucunement. Je crois simplement que nous l’avons oubliée, oublié la chance que nous avions d’être en vie dans un pays en paix, et que nous avons fini par confondre le fait de vivre avec celui d’accaparer des ressources qui ne sont pas les nôtres (en quelque sorte : pour nous occuper). Le paradoxe me semble à peu près le suivant : la paix, qui aurait dû nous conduire à renoncer à la politique, n’aura fait que la renforcer, et nous sommes tellement las de la paix que nous nous inventons d’innombrables petites guerres (la petite guerre est l’état permanent de la démocratie fatiguée), mais elles sont à notre image, — elles sont lasses. Et toute victoire, pour nous, ne ressemble-t-elle pas désormais à une défaite ? La vie politique qui devrait me rendre puissant, me dépossède de mon pouvoir, le confisque à des fins qui ne me concernent que de façon très lointaine, et sert des intérêts qui ne sont pas les miens, ne peuvent pas être les miens. Qui peut bien avoir envie de tomber dans un tel piège ? Qui peut bien vouloir se laisser duper ? Dans le journal, pourtant progressiste, comme on dit, il y avait un article aujourd’hui, qui abordait ces questions dans les termes que voici : « L’abstention est-elle moralement condamnable ? » parce que la culpabilité est l’ultime ressource de la vie sociale — la même depuis des milliers d’années — pour assujettir les personnes. La morale de prêtre dont on a cru s’être débarrassé — comme le dualisme, et les deux phénomènes connaissent de fait la même évolution, ils se transforment — n’a pas disparu, elle a simplement changé de forme et cette métamorphose ne doit pas nous tromper, nous plonger dans la confusion, les mécanismes sont toujours les mêmes : humilier notre nature, nous obliger à intérioriser la contrainte jusqu’à ce qu’elle nous semble naturelle, jusqu’à ce que l’idée même que la morale est arbitraire, contingente, qu’elle pourrait être tout à fait différente, nous paraisse la plus grossière des erreurs. Et alors, ne nous reste qu’à obéir, braves bêtes que nous sommes.

11.3.26

Le corbeau et le rat (fable parisienne)
Derrière la statue du Maréchal Ney —
Juste sous ses fesses, en vérité —,
Un corbeau faisait d’un rat son dîner.
S’il l’avait assassiné,
Ou trouvé déjà décédé,
Je ne le sais,
Et il ne me vint pas à l’idée de le déranger,
Tant il mettait d’entrain à le becqueter ;
Par la tête, pour commencer.
Sans répit il se démena,
Tapant dedans comme en un cervelas,
Cependant que sa victime gisait là, 
Tels les Prussiens à Iéna.
Trouver cela peu ragoûtant, 
On le pouvait assurément,
Et je n’ai pas attendu qu’il soit repu
Pour quitter cette civilisation trop nue.
Mais se nourrir de l’autre,
N’est-ce pas dans quoi toute nature se vautre ?
Ainsi, serait-il bien peu amène
Que nous lui jetions l’anathème : 
Comme un plaisir à toute peine, 
Il y a toujours un repas après carême.
Cela dit, et ceci n’a rien à voir avec cela, mais l’écriture suit le cours de ma pensée, et il se trouve que j’ai eu les idées qui viennent après avoir eu l’idée de composer cette petite fable parisienne, je ne parviens pas à être quelque chose, j’entends : à me trouver une origine, à me dire : « Je suis ceci » ou « Je suis cela ». Quand il m’arrive de chercher, parce que c’est ce que tout le monde fait, parce qu’il y a toujours un devoir de mémoire à accomplir, ou une quête identitaire à entreprendre, dit-on, je perds vite patience. Je n’ai pas le courage d’approfondir vraiment. J’ai beau creuser dans les directions que mes vies antérieures me proposent, très vite, tout cela me lasse. Ainsi, on a beau dire qu’il faut se souvenir, beau dire qu’il faut trouver qui l’on est vraiment, c’est-à-dire se rattacher à une histoire profonde qui constitue notre identité, conçue comme une sorte d’essence de soi, je ne le crois pas, ne réussis pas à y croire. C’est-à-dire que je sais d’où je viens, je peux facilement tracer un triangle d’une rive à l’autre de la Méditerranée, et ce sera à chacun de ses sommets que se trouveront les pôles de mon identité (pour la paternelle : un village en Corse, un port au sud de la France, un autre encore sur la rive opposée, à l’époque de l’Algérie coloniale), je n’ai pas le sentiment que cela fasse réellement partie de moi, que cela soit réellement moi. Et si l’on me demande : « Mais alors, qu’est-ce qui te fait réellement toi ? », la seule réponse sincère que je puisse apporter est la suivante : Rien. J’ai eu la chance — et j’ai conscience d’avoir eu cette chance —, j’ai eu la chance de naître en France à l’époque à laquelle je suis né (mais ce n’est pas un privilège, le concept de privilège tel qu’on l’emploie dans la France contemporaine est une magouille idéologique, parce que le concept renvoie à l’Ancien Régime, qui était fondé sur l’institutionnalisation des inégalités, alors que notre régime, si imparfait soit-il, est fondé sur l’institutionnalisation de l’égalité, et la magouille consiste à invoquer l’imaginaire révolutionnaire pour exciter les colères, le ressentiment, et espérer rafler la mise en prenant le pouvoir sur le dos des mécontents), j’ai la chance de parler la langue que je parle, et j’essaie de l’écrire du mieux que je peux, j’essaie d’être à la hauteur de cette chance que j’ai (et ce, malgré l’absence de succès que des scrupules de ce genre me valent), chance que des milliards d’êtres humains sur terre n’ont pas, mais ce n’est pas une identité. Je crois, en outre, que la chance d’être né dans le pays où je suis né à l’époque où je suis né va de pair avec la chance de pouvoir me passer d’identité, d’identité profonde, de racines qui nous rattachent, ou d’appartenances qui nous attachent. J’ai la chance de pouvoir n’appartenir à personne, de n’appartenir à rien. Je ne suis pas obligé de revendiquer mon appartenance à un groupe ethnique, une religion, un parti politique, et caetera, pour vivre ma vie, pour vivre la vie que j’ai envie de vivre. Et cela — encore que l’on jouisse à se faire peur en s’imaginant cerné par les fascistes et les nazis, mais n’est pas Klemperer le premier clampin venu —, cela est une chance immense, peut-être une des plus belles qui nous soient données par le régime politique qui — mais, tant sont nombreuses les forces qui veulent le mettre à bas, pour combien de temps encore ? je l’ignore — est le nôtre. J’en ai presque voulu, il y a un ou deux jours de cela, presque voulu à mon père de ne m’avoir pas transmis sa mémoire de l’Algérie (il a refoulé toute forme de nostalgérie aussi loin que possible de lui, aussi longtemps que possible, et puis il est devenu trop vieux pour en avoir la force), mais je crois que, en réalité, cela aussi est une chance. Une chance que, comme je viens de le dire, toujours plus nombreuses sont les forces qui la haïssent, mais une chance réelle, une chance de n’être rien, de pouvoir tout commencer à zéro, avec les outils les meilleurs qui soient, à commencer par cette langue que je parle, cette langue dans laquelle j’écris et qui me semble inépuisable de ressources pour penser, comprendre, parler, écrire, inventer, imaginer. Comme cette phrase : « Certes c’est un subject merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l’homme : il est malaisé d’y fonder un jugement constant et uniforme. »

10.3.26

Chaque soir et chaque matin, un petit merle vient chanter dans la cour intérieure de l’immeuble. Je le vois qui sautille dans les branches encore nues de l’arbre où il a élu son domicile temporaire. Il s’en donne à cœur joie et je trouve qu’il a bien du courage de chanter avec tout le vacarme que les humains s’acharnent à faire pour s’assurer qu’ils existent en réalité. (Comme c’est impossible, ils font toujours plus de bruit.) Alors, pour accueillir comme il se doit le plaisir qu’il me procure, j’ouvre la fenêtre, et je laisse les sons qu’il fait avec son bec entrer dans ma maison. Cela ne durera peut-être que quelques instants, mais ce seront quelques instants de bonheur. Ce soir, j’étais en train de préparer le repas, quand je l’ai entendu chanter, j’avais envie d’écouter de la musique. J’étais d’humeur morose, et je me disais que c’était parce que je manquais de musique. Je m’apprêtais à mettre un disque (mais je ne savais pas lequel, ce qui retardait la mise) et, quand je l’ai entendu chanter, j’y ai renoncé, préférant l’écouter, lui. Ensuite, tout en l’écoutant, j’ai pensé à ces pages de la Fleur inverse où Jacques Roubaud parle de l’importance du chant des oiseaux dans la poésie des troubadours, chant qu’on n’entend plus qu’à peine de nos jours, dit-il, tant le peuple des oiseaux a décru en nombre, et donc en chant. Or, comme Jacques Roubaud est aussi poète, il nous dit que lui, il l’a entendu, ce chant des oiseaux que devaient entendre les troubadours, qu’il l’a entendu dans son enfance et qu’il en garde le souvenir, le souvenir et la nostalgie. Poursuivant le fil de mes pensées, j’ai pensé à l’influence du monde sonore que nous entendons au quotidien sur la poésie que nous écrivons, et je me suis demandé si la poésie que nous écrivons n’était pas devenue particulièrement mauvaise (ou bien c’est un galimatias de sentimentalisme ou bien c’est un pur jeu formel) parce que le monde sonore qui est le nôtre est devenu tout simplement insupportable, si tant le son que le silence qu’il faut pour écrire des poèmes faisant désormais défaut nous n’avions pas perdu par là même la capacité d’écrire des poèmes, à la fois au sens des ressources et des dispositions qu’il faut pour écrire des poèmes. On me rétorquera peut-être que c’est une conception passéiste de la poésie — la poésie française ne déborde-t-elle pas, en effet, de vitalité comme jamais ? (essayons de ne pas rire en écrivant cette phrase) —, mais cela n’a rien à voir avec le passage du temps, il s’agit d’acouphènoménologie, du monde sonore dans lequel nous vivons, de la façon dont il nous influence et de ce que nous pouvons en faire, et puis du monde tout simplement. 

9.3.26

Autre source, dans le Monde du 1er septembre 1961, un article titré : « Nouveaux heurts entre communautés à Oran. » Je cite : « L’agitation a commencé dans des circonstances assez confuses. Un tract d’abord, diffusé en début d’après-midi et se réclamant de l’O.A.S., demanda aux commerçants européens de la ville d’observer un mouvement de grève générale. Au même moment le bruit se répandait que des Européens venaient d’être victimes de nouveaux attentats dans les faubourgs. Un peu plus tôt les obsèques des musulmans décédés des suites des blessures qu’ils avaient reçues ans la journée de lundi, s’étaient déroulées dans le calme, sous la surveillance, d’ailleurs, d’un important service d’ordre. L’atmosphère devenait rapidement très tendue cependant quand plusieurs incidents commencèrent à être signalés : rue de Gênes un jeune homme de dix-huit ans, Bernard Orsoni, avait été blessé à coups de poignard. Ailleurs, dans les quartiers à forte densité musulmane des Européens avaient reçu des pierres et on comptait quelques blessés. C’est alors que les premiers incidents graves éclatèrent aux portes du cimetière européen, où plusieurs centaines de personnes s’étaient rassemblées pour assister aux obsèques du jeune Emmanuel Sanchez, tué l’avant-veille par un terroriste, et caetera. » Je cherche à localiser la rue de Gênes sur une carte, mais cela ne me dit rien, je ne connais pas Oran. Une carte postale ancienne (mais j’ignore la date) montre une rue en escalier, des maisons de part et d’autre, une rampe centrale pour les ascensions et les descentes difficiles. Une sorte de passage, étroit, qui, si j’en crois les photographies récentes que je consulte, existe encore, la rampe centrale en moins, semble-t-il. Je ne sais pas ce que je fais de ces informations — peut-être n’y a-t-il rien à en faire, simplement à les tenir là, devant moi, quelques instants, avant de toutes les laisser s’évanouir dans la confusion d’où elles n’auraient jamais dû sortir. Ou alors est-ce que je cherche à combler les vides de l’histoire familiale. Il faut dire qu’elle ne m’aura pas été transmise. Le fallait-il ? Je ne sais pas. Cette question est-elle meilleure : « Pourquoi ne parle-t-on pas ? » ? Cette histoire est un tel désastre. L’histoire est-elle jamais autre chose qu’un désastre ?

8.3.26

L’auteur de l’histoire d’Oran dont j’ai cité deux passages hier donne les noms des victimes européennes, mais ne donne pas celles de victimes musulmanes. (Ces catégories  — Européen, Musulman — sont les siennes, non les miennes.) Est-ce parce que, pour lui, ces dernières n’appartiennent pas à l’histoire d’Oran ? Mais à quelle autre histoire appartiennent-elles ? Quelqu’un l’a-t-il écrite ? Et si oui, n’a-t-il écrit, lui aussi, que la moitié de l’histoire ? Ou bien pour lui, elles n’appartiennent à aucune histoire, font simplement partie d’une annexe, d’une dépendance de la sienne ? Ne l’intéresse que sa moitié du monde, pour ainsi dire, sa moitié de la vérité (à supposer qu’une vérité une existe). Faut-il donc toujours écrire une histoire partielle, la moitié de l’histoire que l’on voit de son propre point de vue ? N’est-il pas possible d’écrire une histoire de tous les points de vue ? Sans besoin ni de vainqueurs ni de vaincus, c’est ce que je veux dire : n’est-ce pas, d’ailleurs, parce qu’on n’écrit jamais l’histoire que de son propre point de vue qu’il y a toujours des vainqueurs et des vaincus, qu’on fabrique des vainqueurs et des vaincus, toute histoire devant nécessairement être une histoire de camps, toute vie se devant de choisir son camp ? J’ai cité ces passages parce qu’ils parlaient de mon père, parce qu’ils me parlaient de moi. Et puis, pensant aux phrases que j’avais écrites, hier au soir, je me suis dit : Mais tu oublies la moitié de l’histoire, tu es obnubilé par toi-même, tu ne vois pas et, ne voyant pas, tu ne vois pas que tu es aveugle, tu ne vois pas que tu ne vois pas, que tu ne vois que la moitié de l’histoire, la moitié du monde, seulement la moitié dont tu crois qu’elle t’intéresse. Et l’autre moitié ? La moitié qui n’a pas de noms, ne sont-ils pas morts, eux aussi, ces gens qui n’ont pas de noms pour l’autre moitié, n’ont-ils pas laissé des orphelins, des possibles non-nés, des vies non-vécues, beaucoup de non-être ? Alors pourquoi ne pas donner leur nom ? Pourquoi taire tous ces noms ? Pourquoi toujours taire la moitié des noms ? Pourquoi passer sous silence la moitié du monde ? Pourquoi dissimuler la moitié de la vérité ? Non que l’une soit plus intéressante que l’autre — c’est toujours l’erreur que l’on commet : croire qu’il y a une moitié de l’histoire qui est plus intéressante que l’autre, que l’on préfère la sienne ou celle de l’autre —, mais il faut tout voir, s’efforcer de tout voir. Illusion de la mentalité coloniale en Méditerranée : croire qu’il n’y a qu’une seule rive, qu’il peut n’y avoir qu’une seule rive, qu’il ne peut y avoir qu’une seule rive.

7.3.26

« 30 août 1961. Oran s’installe dans la tragédie quotidienne, écrit Edgard Attias dans son livre Oran de tous les jours. Un étudiant de 18 ans, Bernard Orsoni, est attaqué à coups de couteau, en début d’après-midi dans les escaliers de la rue de Gênes. Une grève générale, massivement suivie par les Européens, jette la population dans les rues dès 14 heures. Des bagarres éclatent. Bilan : 5 morts et 26 blessés musulmans, 5 Européens blessés à coups de couteau. Une vingtaine d’Européens blessés lors d’échauffourées avec les forces de l’ordre. » Mon père, né un 23 août, venait d’avoir 18 ans. Le drame, c’est tout ce que je connais de l’Algérie de mon père. Redoublement. Le drame, c’est que tout ce que je connais de l’Algérie de mon père, c’est le drame. Là est la limite de ma connaissance, de ma volonté de savoir. Un paragraphe plus haut, dans le même livre, on peut lire ceci : « 27 août. Paul-Marie Renault, 16 ans, parti acheter un blue-jean en ville nouvelle avec trois camarades, est tué vers 15 heures d’un coup de revolver dans la nuque. » Et cet effrayant frisson qui, alors, parcourt la mienne, de nuque : j’eusse pu ne pas être, j’eusse pu ne pas naître. Qu’est-ce qui distingue la vie de la mort, certes, la question se pose, mais plus encore peut-être, celle-ci : Qu’est-ce qui distingue la vie de la non-vie, la vie du néant ? Posée ainsi, c’est-à-dire : non pas à la manière désincarnée, métaphysique, savante, distante de Leibniz, mais de la manière la plus charnelle qui soit, des êtres que la vie relie entre eux et que la vie eût pu ne pas relier entre eux dans l’absence, non pas d’une chose, mais de tout, de la vie même, la question n’est-elle pas des plus angoissantes ? Qu’est-ce qui sépare ma vie du néant ? Quelques jours ? Quelques centimètres ? Plus ou moins d’adresse dans le geste de tuer l’autre ? Et les enfants que Paul-Marie Renault n’aura pas eus, parce qu’il est mort avant qu’ils ne naissent, qui pense à eux ? Qui pense à toute cette non-vie, qui nous précède, nous succède, nous entoure ? Qui pense à tout ce néant, l’immensité du néant ? Nous sommes des milliards, disons-nous, nous sommes trop nombreux sur terre, même, disons-nous encore, mais qui pense à tous ces êtres non-nés, toutes ces vies non-advenues, toutes ces vies non-vécues ? Qui pense à l’immensité du néant ? Cioran y pense, en soupirant : Oh mon Dieu, que ne suis-je pas né, se lamente-t-il inlassablement, menaçant sans cesse de se suicider et ne passant jamais à l’acte, posture, évidemment, mort de la maladie d’Alzheimer à 84 ans, mais ce n’est rien que le remords du fasciste, la sueur est froide parce que l’on sait qu’on y a échappé de justesse et que l’on s’en veut, s’en voudra toujours, d’avoir été si veule, d’avoir été si vil, d’avoir été si laid, d’avoir été si mauvais, d’avoir été, mais ce n’est pas le frisson effroyable, sans température, qui me parcourt à la conscience de la possibilité de l’absence de tout, à commencer par ce qu’il y a de plus profond en moi : mon origine, ma naissance. J’eusse pu ne pas naître. Et c’est tellement vrai, il s’en est fallu de peu, à quelques jours près, quelques centimètres près, ce n’eût pas été un autre (autre théorème leibnizien), ce n’eût été personne. À Noël, j’ai pris le livre dans la bibliothèque de mon père, non pour le lire en entier, mais pour ces quelques lignes que j’ai citées et qui le concernent. Et ce soir, lisant les quelques lignes qui précèdent les quelques lignes qui concernent mon père, ces lignes que j’ai voulu citer, aussi, l’immensité sans mesure du néant, sans distance ni étendue ni couleur ni aucune qualité, m’a effrayé, en tant que possible, et jamais le possible, peut-être, ne m’avait paru si réel, non comme quelque chose de lointain, qui n’implique pas contradiction, certes, mais qui n’est pas (encore un théorème leibnizien), mais comme équipossible à la réalité : en soi, rien ne distingue le possible du réel, si ce n’est le hasard, le hasard d’un geste, d’un moment, si la lame était entrée dans la chair quelques centimètres plus profond, l’artère eût été coupée, le corps se serait vidé de son sang, jusqu’à la dernière goutte, et bientôt, c’eût été fini. En soi, rien ne distingue l’être du néant, si ce n’est le hasard d’un passage ; passage à l’acte, passage à la limite, passage au passé, non pas une histoire fiction, non : toute histoire est une fiction, toute vie est une fiction, tout aurait aussi bien pu être autrement, tout aurait aussi bien pu ne pas être. Être n’a rien d’un privilège : nous échoit ce qui pourrait tout aussi bien n’être pas.

6.3.26

Est-ce que je provoque chez les autres le même sentiment d’ennui et de consternation qu’ils provoquent chez moi quand il m’arrive de les lire ? Mais, et c’est le plus probable, ils ne prennent même pas la peine de me lire. (Je les comprends, et là n’est pas la question.) Cependant, c’est un ajout important, tous les autres ne provoquent pas ce même sentiment d’ennui et de consternation. Par exemple, quand je lis le journal de Guillaume Vissac, tous les jours, ou à peu près, si j’ai sauté quelques jours, je rattrape en une journée le temps passé, eh bien, je trouve toujours quelque chose qui j’allais dire « déraille », ce n’est pas tout à fait ce que je veux dire, le mot n’est pas le meilleur, non, c’est plus de l’ordre du clinamen, comme dans l’ancienne physique épicurienne, à savoir l’introduction de la possibilité imprévue dans la chute perpétuellement rectiligne des atomes de la nécessité aveugle, eh bien, il se passe toujours quelque chose de cet ordre dans le journal de Guillaume Vissac, je ne dis pas tous les jours, mais souvent, assez souvent, en tout cas, pour que la lecture de son journal m’émerveille, et que je me dise : « Mais oui, c’est exactement cela », ou alors : « Comme je le comprends », ou bien : « Ah, toi aussi ? » Et pourtant, nos expériences de vie, à Guillaume et à moi, si on les abordait avec les critères d’identification de l’époque, la grille de lecture politico-sociologique de notre époque, ne sembleraient-elles pas étrangères l’une à l’autre ? Oui, mais sauf que non. Alors quoi ? J’ai envie de dire : Au diable l’époque et ses critères et ses grilles de lecture, l’expérience est ce qui ne s’y réduit pas. C’est-à-dire : on sait que l’on fait une expérience quand ce que l’on vient de faire, ou ce que l’on est en train de faire, ce n’est pas nécessairement réflexif, tourné vers le passé, de faire ou d’éprouver, de comprendre, de vivre, et caetera, échappe aux normes d’intelligibilité des phénomènes que l’époque nous impose. Quand il y a quelque chose qui s’échappe, déraille, clinamenise dans nos vies. C’est là que nos vies deviennent intéressantes. Du moins, c’est ce qu’il me semble. Autrement, nos vies sont remplies de ces catégories toutes faites qui ne sont pas les nôtres, que les gens se contentent d’adopter en croyant dire quelque chose, faire quelque chose d’important (si tu fais attention, tu les vois circuler : d’un coup, la citation sur les maîtres et possesseurs de la nature de René Descartes devient virale, comme on dit, alors que tu es à peu près sûr que l’auteur qui vient de la citer n’a pas lu Descartes, ou alors ce fantasme de disparition de l’espèce humaine, imaginée comme un nouveau paradis sur terre, mais pourquoi ne commencent-ils pas, alors, par se suicider eux-mêmes, et par inciter au suicide collectif l’humanité ? mais, c’est-à-dire, qui achèterait leurs livres, du coup ?), d’informations qui ne nous concernent pas, de règles qui s’imposent à nos existences, mais n’ont aucun sens pour nous : Qu’est-ce que le wokisme et est-ce que ça existe ? Quel avenir pour le Hezbollah ? “Steak végétal” : la dénomination va être interdite dans l’UE, mais pas celles de “saucisse” ou de “burger végétarien”, et cela, en l’espace de quelques heures à peine, c’est une masse, énorme, qui s’accumule, s’entasse, de Paris 8 Vincennes à Dubaï en passant par Bruxelles, sans même remuer le petit doigt,  tu peux avoir l’impression de voyager, mais quel espace me reste-t-il pour penser, à moi, non pour penser à moi, mais pour penser mes pensées, penser des pensées que je puisse vouloir penser encore une fois, que je puisse vouloir approfondir, des pensées qui ne sont pas les miennes parce qu’elles m’appartiennent, mais avec lesquelles je puisse vouloir vivre, avec lesquelles je désire vivre, et non pas des pensées que l’on m’impose, non pas des pensées avec lesquelles, en réalité, on me violente, me force à penser, m’humilie, chaque jour, chaque jour, oui, penser des pensées qui n’ont pas de sens, me forcer à penser dans un monde sur lequel je n’ai pas de prise, me déposséder de mes capacités de penser, pour me réduire à l’état de rien, moins que rien, tout juste un atome qui, toujours suivant sa rectiligne chute dans l’ennui et la consternation, tombe, tombe, tombe.