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7.8.22

Parcourant en fin d’après-midi les cinquante premières pages de l’Anatomie de l’errance, recueil de textes posthume de Bruce Chatwin, avec une avidité qui m’étonne moi le premier, je me sens attiré par l’iconoclasme que confesse l’auteur. Sans doute parce que cet iconoclasme, je le conçois comme une forme d’ascétisme intellectuel. Et que, si Nietzsche nous a mis en garde contre ce qu’il appelait « les idéaux ascétiques », il a paradoxalement promu une forme d’ascétisme, lequel se retrouve sous la forme indispensable d’une discipline de vie. Comme le nomadisme de Chatwin, plus pratique que théorique, lié à la marche, à son esthétique, à des versions plus ou moins laïques de l’idée de pèlerinage, son iconoclasme me semble moins un rejet de l’image en soi, de l’image en tant qu’image, que de l’excès d’images. En tout cas, c’est ainsi que je l’interprète moi, à mon époque qui s’en trouve saturée au-delà de la nausée, jusqu’à la haine, au désir de destruction. Et de même que l’on comprend comment qui est issu d’une civilisation sédentaire peut être fasciné par le nomadisme, on devrait comprendre désormais comment qui est issu d’une civilisation iconodule peut être fasciné par l’iconoclasme. Nomadisme et iconoclasme ne sont pas seulement les négatifs de la sédentarité et de l’iconodulie — quand même, dans notre conception du monde, ils se présenteraient comme tels, ce qu’ils sont, en partie —, mais des injonctions à découvrir, à inventer une nouvelle vie. Dans le récit autobiographique que Chatwin fait de son devenir écrivain, on voit bien que l’iconoclasme est la conditio sine qua non de l’écriture. À quel point n’est-ce pas toujours vrai que, pour approcher de l’écriture, il faut s’éloigner de l’image ? À un point qui, pour répondre de façon abrupte à la question, me semble devenu aveugle tant notre civilisation, dans son avidité, dans sa gloutonnerie, consomme tout sans distinction. L’iconoclasme n’est pas un appel à la sobriété, laquelle devrait nous paraître obscène tant sont nombreux les gens qui n’ont rien et sous les yeux de qui nous agitons notre mauvaise conscience sans vergogne, mais à une inversion de toutes les valeurs. Ou, pour employer un vocabulaire moins grossièrement nietzschéen, un appel à l’ailleurs. Que cet ailleurs, comme Chatwin, certains aient besoin d’aller le chercher loin de chez eux semble naturel, et pourtant, s’il y a quelque chose que notre époque nous apprend, c’est qu’il suffit de presque rien pour l’atteindre : c’est comme fermer les yeux, c’est comme un battement de paupières. Nous nous sommes rendus si peu libres que, paradoxalement, la liberté paraît très simple. Jamais, en effet, il n’a été aussi simple de faire un choix, comme si tout était à l’image de ce geste primitif auquel on se refuse : ni à droite ni à gauche pour baiser ou ne pas baiser. Ne crois pas que ce soit simpliste. Réfléchis bien à cela, la simplicité nouvelle de l’existence. Oserais-je dire, son primitivisme renouvelé. Pense et dis-toi ceci : jamais, dans l’histoire de ces derniers millénaires, il n’aura été si simple de n’être plus parménidien.

6.8.22

Qui suis-je ? — Quelle étrange idée de chercher à le savoir, ne serait-ce que de se poser la question, comme si c’était une expérience dernière, un achèvement en soi,  et comme si l’on pouvait vraiment savoir parce qu’il y aurait là (mais que désigne-t-on par  ?) quelque chose d’intangible, solide comme le roc (alors que justement, , il n’y a pas une chose). La question, si je me la pose, je m’en aperçois, la question compte beaucoup moins pour moi que d’autres comme : « De quoi ne puis-je me passer ? », « De quoi devrais-je me passer ? », « De quoi n’ai-je absolument aucune envie de me passer ? », « De quoi faudra-t-il bien que j’accepte de me passer un jour ? », etc. Ce que je découvre avec ces questions, et tant d’autres que je pourrais me poser, contrairement à la question simpliste « Qui suis-je ? » — formulée dans un caricatural présent éternel, si encore on se demandait : « Qui fus-je ? », « Qui serai-je ? »,  « Qui pourrais-je bien être ? », variant les temps, les modalités, les angles sous lesquels on envisage la chose qu’on est censé être —, contrairement à cette question simpliste qui fixe les choses dans une ontologie égoïste qui semble considérer chaque instant du moi comme ultime, chaque instance du moi comme définitive, ouvre sur quelque chose d’autre que moi-même, cette petite chose vaniteuse et rabougrie, tisse des relations avec les êtres, les événements, ce qui a eu lieu, ce qu’il se passe, ce qui adviendra. « Où suis-je ? » ferait aussi bien l’affaire, ou « Qu’est ce je ? », ou « Faut-il donc qu’il existe quelque chose d’aussi plat, d’aussi dépourvu de relief et d’ambition qu’un moi — et pourquoi seulement un ? pourquoi pas plusieurs, pourquoi pas des milliers, pourquoi pas une infinité ? ». Oui, qui a envie d’être une chose, qui a envie d’être consommé ? À moins que ce ne soit le fantasme pervers par excellence d’une époque qui n’en peut plus d’être elle-même et de son peuple, milliards de mois qui n’en peuvent plus d’être qui ils sont (on leur enjoint d’être et ils ne comprennent pas pourquoi, ne l’ont jamais compris) — quand ils jouissent du luxe, notons cette réserve, elle a son importance, de pouvoir l’être — ; fatigué d’être, je me veux déterminer pour qu’on puisse me désirer, m’acheter, me prendre, jouir de ma chose, et puis me jeter, rebut de moi-même. Que rien ne me rebute tant que cela, est-ce affectation, pose de poseur, dandysme civilisationnel ? Mais quel autre dandy être, en effet, maintenant que le vêtement, l’apparence, est à la portée de tout le monde — le détail, par définition, ne se voit pas de loin, il faut s’approcher, tout près, et toucher ou s’y connaître et, en ayant, devancer le tact ? Or notre époque, paradoxe de sa grégarité, impose la distance de sécurité. Tout est trop près, mais tout est trop loin. Plutôt que de moi-même, qui n’existe pas, je me fais le dandy de ma civilisation, qui existe trop.

La légèreté de l’esprit. 68.

Un espace, quelques dizaines de mètres carrés, une pièce quelque part, pleine de livres, une table d’écriture, un lit où se reposer, d’où ne sortir que pour jouer avec l’enfant, l’aider à grandir, faire l’amour, exercer le corps, s’enivrer, et non plus ultra.

5.8.22

J’efface tout et je recommence. Mais je ne sais pas comment recommencer. Savais-je comment commencer ? Je ne sais pas. En tout cas, c’est vrai que j’avais commencé. Je m’étais lancé dans une espèce de diatribe caricaturale, éructation atrabilaire sur les vieux, pas les vieux en général, je n’aime pas les vieux, ce qui n’est pas sans poser de problèmes étant donné que, chaque jour, je me fais un peu plus vieux, pas les vieux en général, mais les vieux mâles dans leur grosse automobile de luxe ou de pas luxe qui singent les automobiles de luxe, mais j’ai tout effacé. Il valait mieux. Sauf peut-être la première phrase. Qui disait, si je m’en souviens bien, qui disait : chaque jour devrait être consacré à la libération ainsi qu’à la l’élaboration et l’accomplissement d’un projet de progrès moral, je crois que j’ai modifié la phrase, qui n’était pas exactement formulée comme cela et se terminait, en plus, par les mots : « et non à l’accumulation. » Ce sont ces mots — « et non à l’accumulation » — qui m’ont fait penser aux vieux dans leur grosse automobile, mais c’est leur faire trop d’honneur, me suis-je dit après avoir écrit la page de mon journal, trop d’honneur que de leur consacrer une page de mon journal, bien trop d’honneur. Mais à quoi, alors, à quoi devraient être consacrées les pages de mon journal ? À quoi serait-ce faire un juste honneur que de consacrer une page de mon journal ? À M., qui ne lit probablement plus mon journal, avant je sais qu’elle le lisait, je devine pourquoi elle a cessé de le lire, il y a plusieurs années, et avec qui nous avons passé notre semaine bretonne. À M. donc,  avec qui on se dit que c’est bien de se trouver avec d’autres êtres humains. Mais avec combien d’êtres humains est-ce que tu peux te dire que c’est bien d’être avec d’autres êtres humains ? Assez peu, en fait, non ? C’est une question un peu idiote, mais peut-être pas tant que cela. Ou alors, c’est qu’il faut se fier à son idiotie. Fions-nous à l’idiotie. Le vent souffle aujourd’hui et, c’est étrange de le dire ainsi mais c’est ainsi que c’est, il fait une température de départ, comme si l’automne frappait à la porte et nous annonçait, sans que nous ayons besoin de l’ouvrir, qu’il est temps de quitter les lieux, alors que c’est encore l’été et qu’il va faire encore chaud, trop chaud, trop sec, mais c’est quelque chose dans l’air, un sentiment désemparé, dépossédé de lui-même. Demain nous irons ailleurs et les choses seront différentes, mais elles étaient belles ici, durant quelques jours, et il ne faut pas mépriser cette beauté — un beauté simple, ordinaire, mieux : une beauté banale, il faut savoir la percevoir et la comprendre, l’accueillir et l’apprécier, sinon, une fois l’automne sentimental passé, elle ne reviendra plus, elle ne reviendra plus jamais, la banale beauté que nous avons aimée.

La légèreté de l’esprit. 67.

L’époque rase qu’il nous est donné de vivre, où les étoiles étiolées, les élites délitées, le peuple dépeuplé, ne laissent subsister qu’une horde sans tête qui mord, geint, attaque, meurt, détruit, adule indifféremment, l’époque, — l’époque, qu’espérer d’elle ?

La légèreté de l’esprit. 66.

Dans le parc du château, il y avait un banc, le banc du philosophe, où je voulus m’assoir mais ne le pus — il pleuvait à verse. Je m’abritai sous l’arbre qui abritait le banc. L’enfant Daphné, juchée sur mes épaules, chantait. Ni l’orage ni le tonnerre ni les éclairs ne semblaient l’impressionner : elle dominait l’univers, aurait-on pu dire, ce qui n’était ni tout à fait exact ni tout à fait absurde. 

4.8.22

Je cherche un poste d’observation d’où je ne voie rien. Et ne trouve, pour me satisfaire, que la vulgaire terrasse d’un bar-restaurant d’où l’on jouit d’une vue imprenable sur la plage, la baie, et puis l’horizon à l’apparence infini. De je ne sais où me parvient le son d’Asturias à la guitare. Bien ou mal interprété ? Je n’en sais rien. Je dirais mal. Heureusement, le vent rabat toutes les prétentions du son à exister de quelque manière que ce soit. Tout à l’heure, des doigts sur mon clavier d’ordinateur, j’ai écrit la date du jour et puis une phrase ou deux que j’ai effacées avant de les oublier et ne suis pas parvenu à écrire mon journal. Quelque chose n’allait pas dans ce dispositif. Je cherchais à retrouver les émotions de la veille et de l’avant-veille, mais cela ne me fut pas possible, elles n’existaient déjà plus et, pour en fait naître de nouvelles, il eut fallu retourner là-bas, ce que je ne voulais pas. Je ne peux pas être obsédé par nulle part, me suis-je fait remarquer, et j’aurais pu me répondre que nulle part, c’est partout — phrase ou une autre proche que j’ai déjà pensée et écrite quelque part —, mais cela ne me disait rien. Je ne veux pas me renier — au contraire, je veux vivre pleinement ma condition en plein air, ne dût-elle pas durer une éternité. Là, comme je suis, pieds nus dans mon maillot de bain encore humide (j’ai joué dans les vagues avec Daphné), dans son sweat-shirt, les cheveux et les pages battus par le vent qui me fait pleurer (j’en tiens pour preuve ces gouttes qui maculent la page vis-à-vis de laquelle j’écris — elles viennent de tomber de mes yeux qui ne cessent de cligner derrière les verres de mes lunettes de soleil), je trouve le meilleur endroit au monde où écrire, philosopher, parce qu’il n’est pas propre justement à l’exercice, parce que tout — j’entends, à présent qu’Asturias est fini, la musique qui provient du bar, j’entends les voix des touristes aux tables à côté de moi, j’entends les jeux de plage qui montent du rivage, j’entends le vent qui souffle dans les branches de mes Persol, j’entends le bruit que fait mon nez quand je renifle, j’entends les oiseaux qui hurlent à la mer — tout s’acharne à s’y opposer, manière de critère négatif de validité pour révéler la pertinence de l’activité : plus le monde social s’oppose à toi, plus il faut que tu continues dans cette voie. Aussi, ne cherche pas la normalité (elle est abjecte), cherche la meilleure façon pour toi d’exister — insiste. Je n’ai pas d’idées en ce moment, je me contente de vivre et l’écriture suit ce mouvement, assez peu intéressant, je le conçois, d’où ma vocation temporaire d’écrivain de plein air. C’est l’été et alors que, de toute part, on nous dit que la planète brûle, que la planète fond, que le monde court à sa perte, moi, qui n’aime plus trop la chaleur, ne la supporte plus — mais philosophiquement, si j’ose dire —, je fais ce qu’il me plaît et profite du temps qu’il fait.

3.8.22

Cet endroit m’obsède. Il est temps que je m’en aille. Avant d’arriver, j’avais peur que mon banc avec sa table de pique-nique ne soit occupé, mais non. Il n’y a qu’un vieux et une vieille assis sur des fauteuils de camping entre mon banc-table et le fleuve. Les voyant, j’ai ressenti une certaine déception parce qu’ils allaient me gâcher le paysage, me suis-je dit, mais non, ils font partie du paysage. Ils jettent du pain à manger aux oiseaux, des canards, je crois, du pain ou des gaufrettes, du genre fourrées à la pâte de fruit, et commentent ce qu’il se passe, quels oiseaux sont intéressés par la nourriture jetée et quels ne le sont pas. À un moment, la veille demande à goûter un bout au vieux, le vieux le lui donne, la vieille dit que c’est bon alors, en plus de donner des gaufrettes à manger aux oiseaux, ils se partagent une gaufrette, une becquée à toi, une becquée à moi. Ils sont venus en voiture. L’ont garée juste devant la poubelle. Aller plus loin, s’ils avaient pu, ils y seraient allés, mais non, ce n’est pas possible. Je n’écoute pas vraiment ce qu’ils se racontent, mais je les entends — « A du sucre là en-d’dans », vient de dire la vieille —, au fond, je suis comme eux, un étage au-dessus, pour ainsi dire, c’est tout. Cet endroit déclenche chez moi une sorte de crise de graphomanie, je m’assois, sors mon carnet, l’ouvre, prends mon crayon et me mets à écrire sans penser à rien qu’à tout ce qu’il se passe autour de moi, alors l’écriture n’est pas quelque chose d’autre, à part dans le monde, à côté ou au-dessus de la physique, elle est dans le monde, et moi aussi, moi aussi, je suis dans le monde, je ne romps rien, n’empêche rien, je suis dans le courant du fleuve et ce sont toujours des eaux nouvelles qui affluent vers moi. En venant, je me suis demandé pourquoi ici, pourquoi pas dans le petit appartement que nous avons loué, avec sa fenêtre ouverte sur la baie, qui dispose du même coefficient de pittoresque qu’ici, peut-être qu’ici, il y a autre chose qui tient à la destruction permanente de la perfection et à sa reconstitution instantanée comme si rien ne pouvait empêcher la perfection d’être détruite et de se reformer et ainsi de suite jusqu’à la fin du temps et peut-être que la perfection tient à sa précarité, à la menace dont elle fait l’objet, d’autant plus effroyable qu’elle est sans cesse mise à exécution. Ici, tout ce que l’on affirme de l’état du monde sans en être bien convaincu, sans réellement y croire, ici, tout se vérifie — expérience irréfutable que le monde est tout à la fois, c’est-à-dire n’importe quoi. Ce qui rend inanes toutes les théories, tous les systèmes politiques qui affirment quelque chose de la nature du monde à l’exclusion de tout le reste, non, le monde n’est rien parce que le monde est tout. Mais comment s’en sortir, dès lors ? Comment y comprendre quelque chose ? Comment s’y frayer un chemin ? En acceptant ce néant total du monde, en y faisant le maximum d’expériences, en étant dans l’ouverture et dans l’accueil de chaque dimension qui s’offre à nous. Là, sous mes yeux, dans cet espace minime et improbable, je m’ouvre et accepte — je ne nie ni n’affirme, je suis une oreille, un œil, je suis toucher touchant, je suis les stimuli qui me traversent et m’entraînent là où je ne suis pas. Je considère le monde dans toute sa variété. Je ne dérange rien. Je ne perturbe rien. Quand ils m’ont entendu m’installer, le vieux et la vieille ont un peu tourné la tête pour voir de quoi il s’agissait et presque immédiatement ils sont retournés à leur occupation. Pour eux, c’est comme si je n’étais pas là. Et j’ai autant de droit et aussi peu de droit que n’importe qui, que n’importe quel membre de n’importe quelle espèce à être ici, à être sur cette terre. Ai-je un but autre que le vieux et la vieille, un but que je poursuis en sorte que je puisse l’appeler « un destin » ? Sans doute, oui, même si ce n’est pas ici que je le découvre, ici aussi, ce but se réalise. Et je sais, oui, je sais que ce destin ne s’accomplit pas comme l’on s’attend aujourd’hui à ce qu’un destin s’accomplisse — en milliards de dollars —, mais qui pourra dire qu’il ne vaut pas autant, qu’il ne vaut pas aussi peu que n’importe quelle entreprise capitaliste qui règne impériale sur le monde ? Je ne règne sur rien. Ici, je ne commande à rien, je me fonds dans le décor, je me confonds avec le paysage. Je suis là où il faut que je sois. C’est ma nécessité du moment. Un instant, je pose mon crayon. Me lève pour aller inspecter le totem touristique que les employés municipaux ont installé la veille. J’avais déjà remarqué en arrivant que les quatre cônes orange à bandes blanches réfléchissantes avaient disparu. Sous une lointaine apparence rutilante, le travail est bâclé : le pied est déjà rayé, égratigné, abîmé, avant même d’avoir servi et une étiquette autocollante mal enlevée tâche de blanc râpé le vert sapin sombre du poteau indicateur. Du sentiment du devoir accompli, devant la réalité de l’accomplissement du devoir, il ne reste rien. Mais peut-on en vouloir aux hommes de bâcler tâche si dénuée de sens ? À l’inverse de quoi, moi, chaque jour, je m’efforce d’atteindre à mon but, d’accomplir mon destin.

2.8.22

À la sortie du village, la présence d’un camion quittant l’usine de je ne sais quoi dans un nuage de poussière me rappelle à la réalité de notre condition. Aussi, fais-je demi-tour et route vers l’autre rive où un banc, à l’ombre de quelques arbres, semble m’accueillir au bord du fleuve sans le regretter. N’étaient les deux employés municipaux affairés à positionner avec la plus grande exactitude possible un panneau d’interdiction de stationner à l’attention des conducteurs de camping-cars et de leurs conductrices (L’un, prenant quelques pas de recul, clame : « ’Tends voir un peu plus par là. » Ce à quoi l’autre, de trente ans son cadet et plein de bonne volonté, répond : « Si y faut quej’ bouge un peu, tum’ dis. » L’aîné : « Nan, nan, c’est bon. Vin voir. » Où l’autre se rendra constater la précision du labeur avec, je suppose, car c’est une émotion que j’ignore, le sentiment du devoir accompli.), la situation serait parfaite. Il faudrait bien faire abstraction de quelques véhicules individuels passant à intervalles irréguliers ainsi que du vrombissement distant d’un avion dans le ciel, certes, mais qu’est-ce qui pourrait me priver de la jouissance que me procure la vue de ces trois navigateurs allant et venant à bord de leur étrange embarcation grenat qu’un tout petit toit homochrome protège de l’agressivité du soleil ? Je sais bien que tout est faux — il faudrait souffrir d’une sérieuse malformation mentale pour l’ignorer —, mais quel mal y a-t-il à faire semblant ? Ce serait comme un jeu auquel l’on jouerait et prendrait un plaisir d’autant plus particulier que l’on saurait que l’on y joue, que l’on n’en serait pas la dupe ; les enfants ne sont-ils pas heureux et n’apprennent-ils pas beaucoup jouant et sachant qu’ils jouent ? Et puis, peut-être est-ce tout ce que je puis espérer, peut-être est-ce là toute la perfection à laquelle il me soit donné d’aspirer. Tout étant faux, comment pourrais-je prétendre à mieux ? Et dès lors, tout le vrai est là, non pas le contraire du faux, sa négation, sa transfiguration, non : le vrai comme contenu dans le faux, le vrai comme enveloppé par le faux, le vrai comme événement qui a lieu dans l’univers du faux. Parfois, nous nous trouvons quelque part où nous nous sentons parfaitement bien et ce sentiment — si faux le monde soit-il par ailleurs, partout ailleurs, y compris ici — est vrai, ou mieux : ce sentiment est le vrai, l’ultime indice du vrai (sigillum veri). Que tout le vrai auquel nous puissions accéder ne soit qu’un accident du faux te semble-t-il décevant ? Voire, quelque peu médiocre. Banal, quoi. Sans commune mesure, en tout cas, avec la promesse que te firent tes ancêtres ? Peut-être étaient-ils dans l’erreur, peut-être est-ce toi qui découvre enfin la nature de la réalité, ou plutôt : son anti-nature. D’une pichenette de l’index de la main gauche, je chasse une fourmi qui avait gravi la droite cependant qu’écrivant je ne faisais pas attention à elle. Dans mon dos, les ouvriers, désormais invisibles, s’affairent toujours. Je me retourne. Par prudence, ils ont disposé quatre cônes de signalisation orange à bandes réfléchissantes blanches autour de leur totem touristique — on n’est jamais trop prudent —, le temps, j’imagine, que le ciment prenne. La circulation des canots grenat s’intensifient, signe indiscutable de la prospérité du lieu : un chien trône à l’avant du vaisseau au côté de grand-mère, les doigts de pieds en éventail, à l’arrière, maman fait office de pilote, un enfant de part et d’autre, dûment équipés de gilets de sauvetage assortis. Il y a quelque chose d’odieux à regarder passer ce monstrueux tracteur tirant une machine ensablée et déranger cette paix, comme si le Mal révélait d’un geste vengeur que mon paradis artificiel est un vulgaire décor de carton-pâte. Ai-je enfin trouvé l’endroit idéal où écrire ? Il me semble que je pourrais passer des journées entières ici, à décrire ce que je vois et formuler d’étranges théories sur la nature du vrai, la nature de la réalité, la nature de la nature. Les jours de pluie, de plus en plus rares de toute façon, parfait pour l’écrivain de plein air que je suis, les jours de pluie, je m’installerais une petite tente pour me protéger de l’humidité et immortaliser le passage d’un énorme camion TOUT POUR LE FRUIT de Montauban (je me trouve actuellement dans les Côtes d’Armor) sur une route déjà trop étroite pour deux véhicules individuels. Le Mal a beau s’acharner à détruire mon Éden, je l’accueille, j’accepte tout ce qui détruit le monde parce que je connais l’antinature de la vérité. Derrière chaque idylle, il y a un capitaliste que rien n’arrêtera jamais dans sa folle course au profit, — et certainement pas la beauté.