Quand je ne pense pas, j’ai l’impression de ne pas exister. Et qui me dit que ce n’est qu’une impression ? Où passe ma vie si elle n’est pas conceptualisée, si elle n’est pas intellectualisée, si elle n’est pas mise en récit ? Ai-je vraiment vécu si je n’ai rien écrit ? Ai-je vraiment vécu si je ne l’ai pas écrit ? J’allais dire : « J’envie qui peut passer sa journée simplement en la passant », mais ce n’est pas vrai, et puis, d’abord, c’est condescendant, et même comme antiphrase, ce n’est pas vrai, ce n’est pas ce que je pense, je ne pense pas que ne pas penser — ne pas avoir des idées, comme je le dis simplement, ne pas conceptualiser et raconter l’existence, la sienne, et l’existence en tant que telle — soit enviable, soit vivable. Et le temps que cela prend, c’est considérable, mais c’est la seule façon de vivre que je conçois comme désirable. Aussi, parfois, comme aujourd’hui, quand, parvenant à la fin de la journée, je prends conscience que je n’ai rien pensé, que je n’ai pas pensé de la journée, que je n’ai pas eu la moindre idée, que je n’ai rien raconté, rien eu à raconter, je sens une grande angoisse me gagner : cette journée pourrait disparaître, ainsi, sans laisser de trace de son passage, mais laisser, ce n’est pas le bon verbe, c’est sans garder de trace. Et la différence est immense : laisser une trace, c’est salir, dégrader, abîmer, détruire ; garder une trace, c’est se souvenir, réfléchir, changer, se métamorphoser. Je ne veux pas laisser la trace de mon passage, je veux garder la trace du passage. La différence, on la voit quand on considère les deux phrases, c’est aussi celle du moi : quand je n’ai pas pensé de la journée, j’ai été pourtant, il y a eu un moi, mais ce moi n’avait aucun intérêt. Le moi, l’ego (ou l’âme, ou l’esprit, ou le je, ou la personnalité, et caetera) n’a aucun intérêt. Il n’est pas haïssable, il est passable, il est dispensable, il est négligeable. Et mieux, on doit s’en passer, on doit s’en dispenser, il doit être négligé. Alors, on peut penser vraiment, alors, on peut avoir des idées vraiment, on peut garder des traces de la vie, de l’amour, du temps qui passe, de tout. Autrement, le moi laisse sa trace sur les choses, et cette trace s’appelle « laideur ». Je ne veux pas de la laideur. Il y a déjà trop de laideur. Et ne me dis pas que c’est relatif, « beauté », « laideur », non, ne me le dis pas. Ouvre les yeux, plutôt, écoute. Fais quelque chose d’intéressant.










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