Ce soir, j’ai passé un peu plus de deux heures à dessiner une chaise de Donald Judd. Et, plus précisément, le fauteuil #47 In Color en aluminium peint de couleur orange, que Donald Judd a conçu en 1984, et que l’on peut voir, comme moi je l’ai vu ce soir, au Musée des Arts Décoratifs. Plaisir multiple que ce dessin parce que petit a j’ai une passion pour les chaises, fauteuils et autres canapés, mais principalement pour les chaises et les fauteuils (les chairs et les armchairs, pour parler la langue de Donald Judd), petit b j’aime beaucoup l’art de Donald Judd et petit c dessiner me procure un sentiment, j’allais dire, mais non, dessiner ne me procure aucun sentiment : cependant que je dessine, je dessine, et c’est tout, quand je regarde ce que je dessine, oui, j’ai des sentiments — il me semble que les proportions ne sont pas justes, que le trait est peu assuré, que je ne comprends rien à la perspective, que je ne sais pas comment m’y prendre, ou, au contraire, mais bien plus rarement, que ce n’est pas trop mal pour quelqu’un qui ne sait pas dessiner, et cela me fait du mal ou du bien — mais pendant, non, pendant que je dessine, je dessine, c’est tout, et c’est cette autotélie qui me procure, je crois, un si grand plaisir. Ce soir, j’ai connu divers sentiments, mais des bons sentiments, dirais-je, dans l’ensemble, c’est-à-dire : le sentiment d’avoir fait quelque chose de bien (pour quelqu’un qui, donc, comme moi, ne sait pas dessiner). C’est d’ailleurs la première fois que M. me complimentait sur mon travail. Et, même si je sais que c’est relatif à mes capacités limitées (je vois bien que les autres élèves dessinent bien mieux que moi), c’est tout de même agréable. Quand j’ai regardé mon dessin, j’ai trouvé que c’était effectivement quelque chose de bien, et non parce que j’y avais consacré deux heures, mais parce que le résultat me semblait à peu près tolérable au regard et non sans commune mesure aucune avec ce dont il était le dessin, à savoir : le fauteuil de Donald Judd. Quelquefois, il m’arrive de me dire que, si je n’avais pas fait ce que je fais, j’eusse voulu être designer. Et, quand je me dis cela, je me dis aussi que je suis trop vieux pour faire ce genre de choses, désormais. Nelly me répond que c’est idiot, qu’il n’y a pas d’âge. Moi, je dis qu’elle a tort, mais je pense qu’elle a raison. La preuve, je prends des cours de dessin où j’en viens, par chance et pour mon plus grand bonheur, à dessiner le fauteuil #47 In Color de Donald Judd, chef-d’œuvre d’esthétique minimaliste, quand même, à le voir, mais à le voir seulement, c’est la limite du musée, comme il est écrit devant le fauteuil de Donald Judd, il faut « S’ÉMERVEILLER SANS TOUCHER », alors que, bien évidemment, on veut toucher, et puis, surtout, on veut s’assoir dans le fauteuil de Donald Judd parce qu’un fauteuil, c’est fait pour s’assoir, il semblerait plus agréable de le regarder que confortable de s’y assoir. Mais cela est indifférent au plaisir qu’il procure au dessinateur.
3.11.26
Le bail a pris fin hier à peine, mais l’endroit où se trouvait notre appartement, je le considère déjà comme « mon ancien quartier ». Je le dis parce que je suis passé devant notre ancien appartement, cet après-midi, et je n’ai rien ressenti de particulier, je me suis simplement dit : « Voici notre ancien appartement », et plus largement : « Ceci est notre ancien quartier ». Je suis passé par les endroits où j’avais l’habitude de passer quand je ne savais pas trop quoi faire de ma vie (le cimetière, le jardin). Et puis, je suis rentré chez moi. Ces derniers temps, je n’ai pas trop le temps de ne pas trop savoir quoi faire de ma vie (pour des raisons qui ont évidemment à voir avec notre emménagement), mais cela ne m’empêche pas de prêter attention à ces choses qui ne sont pas des choses et qui m’entourent. Ainsi, ma liste des choses que j’aime qui ne sont pas des choses mais que j’aime quand même compte-t-elle désormais onze éléments. Bien évidemment, je pourrais aussi dresser une liste des choses que je n’aime pas, il y en a, mais je n’en ai pas envie. Et je me demande : Les choses que je n’aime pas, contrairement aux choses que j’aime qui ne sont pas des choses, et qui ne sont donc pas des choses parce que je les aime, les choses que je n’aime pas sont-elles des choses, sont-elles des choses parce que je ne les aime pas ? En un sens, tout est une chose, et alors le mot chose ne veut pas dire grand-chose. Mais, en un autre sens, tout n’est pas une chose, et alors comment fait-on la différence entre les choses qui sont des choses et les choses qui ne sont pas des choses ? L’amour peut-il être un critère ? Sans doute, mais alors il faut admettre que les mêmes choses ne sont pas nécessairement des choses pour tout le monde, il peut y en avoir des qui pour qui telle chose est une chose et des qui pour qui telle chose n’est pas une chose. Est-ce que cela pose problème ? Faut-il nécessairement qu’il y ait une ontologie unique pour tout le monde ? Dans l’article de Bouveresse dont j’ai parlé il y a quelques jours, une des réticences que la théorie du déclin que Spengler lui inspirait tenait à son non-universalisme, dont il semblait déduire un relativisme, comme si Bouveresse ne parvenait pas à admettre que le déclin d’une civilisation pouvait ne pas entraîner le déclin de la civilisation en général. On pourrait supposer que cette réticence de Bouveresse est due à une forme d’ethnocentrisme (i.e. la croyance qu’il n’y a de civilisation qu’occidentale), mais cela me paraît injuste. Je crois que ce qui explique la réticence de Bouveresse, c’est qu’il ne parvient tout simplement pas à admettre qu’il n’y a pas une ontologie pour tout le monde, attitude qui est caractéristique du réaliste qui se dit toujours, d’une façon ou d’une autre, que la réalité étant une, il doit y avoir une et une seule ontologie vraie, celle qui correspond à la réalité. Mais, encore qu’il semble que ce soit le cas, cela ne va pas de soi. Et d’abord parce qu’on n’est pas certain que la réalité soit une. Pour en être sûr, en effet, il faudrait pouvoir déterminer quelle est l’ontologie vraie. Or, pour déterminer quelle est l’ontologie vraie, il faut déterminer laquelle correspond à la réalité. C’est un cercle vicieux. L’amour n’est pas un critère particulièrement scientifique, il est vrai, mais pourquoi faudrait-il qu’il le fût ? Ai-je vraiment besoin d’une preuve scientifique ? Ce besoin n’est-il pas le fruit du désir de parvenir à une explication définitive, une bonne fois pour toutes ? Est-ce réellement intéressant ? Je ne le crois pas. Et, in fine, le déclin n’est-il pas le fruit d’un arbre unique : la croyance que cette fois, c’est bon, on a trouvé ?
2.11.26
Pépé Étienne. — Dans le dossier du Ministère d’État chargé de la défense nationale, Direction des personnels militaires de l’Armée de terre, Section “Résistance” d’Étienne Marius Blanc, que, pour ma part, ainsi que je l’ai déjà dit, j’ai toujours appelé « Pépé Étienne », on peut lire ceci : « Arrêté et emprisonné pour activité anti-allemande, réussit à s’évader et gagne le maquis de Pontbetou près de Sisteron. Nommé responsable aux effectifs de la 12e Cie F.T.P. des Basses-Alpes (10 Juin1944), participe à plusieurs coups de main et opérations contre l’ennemi, notamment à l’action contre la forteresse de Sisteron qui aboutira à la libération de 46 patriotes internés dans cette forteresse et à la capture de 11 prisonniers allemands qui furent ramenés au maquis ainsi que des armes. Muté à Marseille le 25 Juillet I944, participe activement à la libération de cette ville. Modèle de patriotisme et de ténacité, s’est dépensé sans compter pour la cause de la France. » C’est ce matin que je l’ai reçu (après en avoir fait la demande le 28 août), et, en plus de ces dernières, j’ai lu avec une grande émotion les phrases dans lesquelles mon grand-père fait état de ses activités durant la guerre. Je cite toujours : « ÉTAT SUCCINCT DES OCCUPATIONS LÉGALES À TITRE CIVIL OU MILITAIRE DE JUIN 40 À LA LIBÉRATION. Du 1/3/40 au 8/6/44. Interné politique du 1er mars 1940 au 8 juin 1944. Du 8/6/44 au 31/8/44. Maquis de Tramollo [ou Tramalou ou Tramalao, dans le secteur de Bayons], environ de Sisteron (Basses Alpes) (mais organisé dans les F. T. P. F. à l’intérieur du camp de Sisteron en vue de l’évasion collective et en liaison avec l’extérieur, dès le 12 mai 1944). » Et, je cite encore : « Résistance individuelle du 25/11/39 au 8/6/44. Action clandestine, après la dissolution de l’Union Locale des Syndicats ouvriers de Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône), le 25 novembre 1939. C’est en vertu du décret du gouvernement Dalladier que je suis interné politique le 19 mars 1940 au camp de Chabanet (Ardèche). Organisé dans divers camps, je continue mon action jusqu’à mon évasion le 12/7/43, repris et emprisonné puis à nouveau interné, je continue à nouveau cette action jusqu’à mon évasion de la Citadelle de Sisteron le 8/6/44. » Puis, en préambule au compte rendu de l’activité, « Nommé le 15/6/44 à Maquis Tramallo par TITO, responsable militaire du secteur, aux fonctions de Commissaire aux effectifs de la 12e Cie avec le grade de sous-lieutenant. Unité, effectif, secteur ainsi soumis à votre autorité : 12e Compagnie F. T. P. F. des Basses Alpes. » Et, enfin, à la rubrique « Services Accomplis, Principales Missions et Opérations, Blessures, le tout avec Lieux et Dates : « Activité générale au sein de la Compagnie, étant donné mes fonctions. Ai participé à plusieurs missions contre les boches, notamment attaque de la Citadelle de Sisteron (Basses Alpes), le 19 juillet 1944 et à la délivrance de 45 internés politique et fait, avec mes camarades, 11 prisonniers boches. » Je n’avais jamais eu connaissance de ces histoires, et sans les précisions relatives aux états de service pour établir un « Certificat d’Appartenance aux Forces Françaises de l’Intérieur », que par ouïe-dire (« Pépé a été résistant, il s’est évadé, etc. ») et lire les phrases que mon grand-père a rédigées, dans le style caractéristique qui devait être le sien, le style d’un maçon (mon grand-père, ai-je appris en lisant ce dossier a eu trois pseudonymes : Lemaçon, le principal, Lapierre, et Raynal), avec cette façon spontanée d’écrire « les boches », qui résume à elle seule une époque tout entière, m’a donné l’impression, je ne dirai pas d’y participer, de les vivre, mais de voir en direct ces événements, et je crois aussi, quatre-vingts ans plus tard, de les ressentir dans ma chair. Au compte des générations qu’il aura fallu pour faire un être humain comme Daphné, bien sûr, celle-là compte peut-être un peu plus que les autres. Et, je n’ai pas pu m’empêcher de penser, il ne convient pas que je cherche à le dissimuler, je me suis promis de dire la vérité, qu’elle était affreusement petite-bourgeoise la demande d’un droit à désobéir que notre époque réclame, prétendue désobéissance civile qui ne consiste qu’à réclamer l’autorisation de tout casser sans en assumer les conséquences. Or, c’est ce que j’ai pensé, les conséquences de sa désobéissance, mon grand-père les aura vécues dans sa chair durant les quatre années qu’auront duré son internement dans les camps français, désobéissance vécue aussi dans sa chair par ma grand-mère, et par ma mère, ensuite, qui, bien qu’elle naquît après ses événements, ne fut pas sans en payer les conséquences : même résistant, en ce temps-là, on n’était pas communiste impunément, et j’ai entendu parler des visites de courtoisie que les renseignements généraux ne manquaient pas de rendre à mon grand-père, chez lui, en présence de sa famille, après la guerre. Dans le dossier de mon grand-père, on peut encore lire ce certificat daté du 23 août 1948 : « Le Directeur Départemental du Ministère des A.C.V.G. du VAR certifie, d’après les documents que possède son service que Monsieur BLANC Étienne Marius, né le 7.5.1907 à Marseille, a été INTERNÉ POLITIQUE à Chibron, St-Sulpice-la-Pointe, Sisteron du 1.3.1940 au 8.6.1944, date de son évasion. » Le camp de Saint-Sulpice-la-Pointe, constitué de vingt baraquements en bois ouverts et deux bâtiments en pierre entourés de barbelés, accueillait des réfugiés belges, des « individus indésirables » (français et étrangers), et, à l’été 42, des familles juives étrangères qui furent ensuite déportées à Auschwitz. Du 16 octobre 1940 au 23 août 1944, ce sont ainsi près de 4600 internés qui auront séjourné à Saint-Sulpice-la-Pointe, dans des conditions souvent très précaires.
1.11.26
« Il n’est certainement pas exagéré de dire, écrit Jacques Bouveresse dans son article sur « La “conception apocalyptique du monde” », que le progrès est considéré aujourd’hui beaucoup plus comme une sorte de fatalité à laquelle les sociétés modernes ne peuvent espérer échapper que comme une réponse possible à la question du sens de l’histoire. Nous sommes, d’une certaine manière, condamnés au progrès, bien que nous soyons probablement de plus en plus convaincus, par ailleurs, qu’il n’améliorera rien pour l’essentiel. Le progrès serait réellement intéressant s’il pouvait seulement s’arrêter de temps à autre pour nous permettre de mesurer le chemin parcouru et de décider si cela vaut ou non la peine de continuer de la même façon. Mais c’est précisément la chose qui est devenue depuis longtemps impossible. » Et n’est-ce pas étrange, à considérer les choses sous cet angle, de se dire que le progrès est devenu précisément ce qui nous échappe ? Comme s’il se faisait sans nous. Car, si tel est le cas, il nous faut nous poser la question : Mais qui cause le progrès ? Qui en est l’auteur ? Ce qui semble se manifester dans ces remarques de Bouveresse, c’est une sorte d’auto-engendrement du progrès, progrès dont plus personne ne serait l’auteur. Et dès lors, plus personne n’en étant l’auteur, plus personne ne serait plus non plus en mesure de l’évaluer afin de déterminer si nous voulons encore ce que le progrès nous apporte et si nous voulons encore du progrès ? Or, en même temps, on se demande ce qu’est le genre de pause que Bouveresse évoque et s’il n’y a pas, là-derrière, l’idée que le contraire du progrès, ce n’est pas tant la décadence que l’arrêt. Ou peut-être que je me trompe. Les notions de progrès et de décadence ne nous semblent-elles pas séduisantes parce que nous savons bien que le mouvement est inévitable ? Ce sont deux versions du mouvement perpétuel. Nous ne pouvons tout simplement pas nous arrêter, en effet, mais cela n’est pas propre à une certaine période de l’histoire (celle, disons, qui se serait ouverte avec la modernité et, plus précisément, la révolution industrielle). N’en a-t-il pas toujours été ainsi ? Et, si l’on s’imagine que le progrès va de plus en plus vite, cela tient-il au progrès en tant que tel — aux progrès réels du progrès — ou aux récits qui accompagnent le progrès, récit qui ont tout d’abord été de nature scientifique, philosophique et qui désormais tiennent plus du marketing ? On se représente le dernier développement de telle ou telle technologie comme une révolution, ce qui nous donne l’impression qu’il n’y a plus que cela, des révolutions, mais qu’est-ce que le denier développement de la technologie, disons-le de façon un peu abrupte, comparé au fait de se tenir debout sur ses deux pieds, de tailler un bout de silex des deux côtés ou de maîtriser et produire le feu ? L’histoire ne date pas d’hier. Le problème du progrès, ce n’est pas tant le progrès en tant que tel que l’interprétation du progrès. Cela semble assez trivial, mais on va voir pourquoi cela ne l’est pas. Bouveresse cite un essai de Robert Musil, intitulé « Livres et littérature » : « L’impression que donne notre époque est tout bonnement qu’un géant qui mange et boit énormément et fait une quantité prodigieuse de choses ne veut rien savoir de cela et se déclare en état de faiblesse et de dégoût de tout, comme une jeune fille fatiguée par sa propre anémie. » En fait, on peut voir les choses des deux façons : nous représenter nous-mêmes comme un géant plein de santé ou comme une jeune fille épuisée, et je crois qu’il n’y a pas une façon plus juste que l’autre de se représenter les choses. À qui se plaint du progrès, on a toujours tendance à reprocher de cracher dans la soupe et, à qui en vante les mérites, de s’aveugler sur l’ampleur des dégâts. Or, les deux sont vrais, pour ainsi dire. On a toujours trop et pas assez. Le progrès donne toujours l’impression de passer à côté de l’essentiel parce que les questions qui nous préoccupent vraiment ne sont pas d’ordre technique et, en même temps, nous avons besoin de la technique pour résoudre tout un tas de problèmes qui nous permettent de nous poser les vraies questions. Aussi, on pourrait renverser la perspective, en quelque sorte, et se demander si, depuis que des êtres vivants se tiennent debout sur leurs deux pieds, sculptent les deux faces des silex et maîtrisent et produisent du feu, ils ne font pas la même chose : inventer des solutions techniques à des problèmes qui sont de nature technique pour dégager assez de temps libre pour se poser des questions qui ne sont pas de nature technique et ne peuvent pas recevoir de réponses de nature technique. Qui se plaint que le progrès laisse l’essentiel de côté ne fait pas preuve d’ingratitude, mais enfonce une porte qui devrait lui paraître grand ouverte : le progrès ne touche pas à l’essentiel, il concerne tout ce qui entoure l’essentiel et qu’il faut dégager pour pouvoir s’occuper de l’essentiel qui nous préoccupe tant. Et la décadence, alors ? Eh bien, peut-être est-elle le sentiment qui naît quand on constate que, alors qu’ils ont de plus en plus de temps pour se consacrer à l’essentiel, les êtres humains lui consacrent de moins en moins de temps, convaincus qu’ils sont, mais à tort, que l’essentiel, grâce au progrès, la technique peut s’en occuper à leur place et que, ainsi, ils peuvent se reposer.
31.10.26
Aujourd’hui, Daphné s’était déguisée en Marie Stuart lors de son exécution. Exactement au moment de sa décapitation, c’est-à-dire à un moment ou à un autre entre le premier et le troisième coup de hache de son bourreau. Je trouve cette fête particulièrement déplaisante — croiser des adultes déguisés en clowns tueurs en série a tendance à me terrifier, moins à cause de l’horreur du personnage que de l’horreur que la personne qui se dit qu’il est de bon ton, à son âge, de se déguiser en ce genre de personnage, m’inspire, et le fait qu’elle incite ses enfants à se couvrir de ridicule en se déguisant de même, mais depuis quand faut-il éduquer ses enfants ? comment leur apprendre quelque chose quand on ne sait rien soi-même ? —, mais rien que pour la joie que Daphné éprouve à concevoir son déguisement, avec une rigueur à la fois historique et esthétique, je suis prêt à la tolérer. Exceptionnellement ; enfin, une fois par an, quoi. Je sais que d’aucuns (et d’aucunes, aussi) ne manqueront pas de faire remarquer que ce dont je jouis, ce n’est pas d’un moment de joie vraie et pure, comme est pure et vraie la joie de piller une boutique ou de brûler une mairie, mais du fait que je suis blanc, riche et privilégié. Or, ce genre de sociologie au cocktail molotov — comme jadis on croyait malin de philosopher à coup de marteau — ne parvient pas à me culpabiliser, bien au contraire : je sais d’où je viens, je sais d’où ma famille vient, et il faudra plus que quelques sophismes mal formulés pour instiller en moi le poison de la faute. Je n’ai pas besoin d’une morale toute faite. La vérité est que j’admire Daphné — quand même elle ne manquerait pas, à l’occasion, nombreuse, de me mettre hors de moi — parce qu’elle est curieuse, inventive, passionnée. Je crois que je l’ai déjà dit (en tout cas, je l’ai déjà pensé) : j’aurais aimé être comme elle. Mais peut-être fallait-il une génération de plus pour faire un être comme Daphné. C’est une question que je me suis souvent posée depuis que je suis devenu père : Combien de générations faut-il pour faire un être humain ? Si je comptais sur mes doigts, je dirais : cinq, soit un siècle, environ. Cela peut paraître une question bizarre, déplacée, mais elle a des implications plus profondes qu’on peut être enclin à l’estimer quand on ne la considère pas de suffisamment près. Un être humain, à la naissance, cela n’existe pas, un être humain s’élève, au sens propre et au sens figuré : il faut lui apprendre et à marcher et à penser. L’humanité n’existe pas — elle n’a pas d’essence —, elle n’est que dans l’élévation, la croissance constante. Autrement, elle régresse, elle s’affaisse, et bientôt ne saura même plus se tenir debout. Alors, penser, vous n’y songez pas. Il faut penser sérieusement à ces questions parce qu’elles rompent avec l’idée que nous nous faisons du progrès, comme si ce dernier devait être instantané, comme s’il suffisait de décréter qu’il est pour qu’il soit. C’est la conception naïve que les progressistes ont du progrès, en effet, mais elle est fausse. La nécessité même de l’éducation la contredit. Et la connaissance n’est pas acquise une bonne fois pour toutes ; la connaissance peut se perdre. Je n’aime pas les généralisations abusives (l’ère du ceci, l’ère du cela), mais notre époque a peut-être oublié que le progrès n’est pas une doctrine, pas un état de choses, non : le progrès est un effort. Dans une certaine mesure, il se confond avec le « struggle for life » de Darwin : les individus ne se battent pas les uns contre les autres pour vivre, ce n’est pas la guerre de chacun contre chacun, mais chaque organisme tend à la vie. Et cette mesure, la mesure dans laquelle le progrès est darwinien, chaque époque doit la définir pour elle-même. On peut la réduire à presque rien — n’est-ce pas ce que nous sommes en train de faire en Occident (ou ce qu’il en reste) ? — ou on peut la pousser vers l’adéquation totale. L’adéquation n’est pas l’indifférenciation, mais une meilleure compréhension de la nature, ou, si l’on veut, de la place que, en tant que nature, nous occupons dans la nature. En tant que nature : nous ne sommes pas autre chose, pas autre chose que des organismes qui tendons à la vie. Nous pouvons chercher à nous convaincre du contraire, mais. Mais quoi ? Je ne sais pas.
30.10.26
Des innombrables artefacts qui peuplent la terre, de combien pourrait-on se passer ? Je venais de commencer pour la quatrième fois cette page de mon journal, sans grande conviction, je dois l’avouer, quand je me suis posé cette question. Et, plutôt que d’y répondre, mais sans en avoir l’intention, ni d’y répondre ni de dire ce que j’allais finir par écrire ici, je me suis dit que, ceteris paribus, ce journal était un peu à la littérature ce que le vrac est au commerce : plutôt que de vendre des livres à l’unité, je vends de la littérature en gros, chacun prend la quantité voulue dans son contenant personnel. Mais cette comparaison, n’ai-je pas tardé à me faire remarquer, cette comparaison a des limites, autres que celles que je viens d’évoquer par la locution latine ceteris paribus, puisque je ne vends pas ce journal, ni au détail ni en gros, ni à l’unité ni en lot ni en vrac, pire : je paie de ma poche pour le donner à lire gratuitement. Est-ce donc que je raconte absolument n’importe quoi ? Ce n’est pas à exclure. Et il est vrai que, ce soir, j’avais plus envie de rigoler que d’écrire, il y a des soirs ainsi, des soirs où j’ai plus envie de faire l’amour que d’écrire, aussi, mais quel que soit le genre de soir du soir où j’écris — ce n’est pas toujours le soir que j’écris mon journal, mais passons — quelque que soit le genre de soir du soir où j’écris j’écris, et cela a une signification que les considérations assez ridicules que je viens de partager avec mes lecteurs fantômes masquent un peu trop à mon goût. Cet après-midi, je suis retourné à l’appartement que nous avons quitté il y a une dizaine de jours à cause d’une fuite dénoncée par mes anciens voisins du dessous que l’écoulement, m’a dit l’administrateur du bien dont je suis encore le locataire pendant quelques jours, n’a toutefois pas empêché de partir en vacances. C’est heureux. Dans la vie, il ne faut pas trop s’en faire. Des laquais s’en chargent. Généralement, des immigrés. Mais enfin, moi, je suis quelqu’un de bien, c’est du moins l’idée que je me fais de moi, donc j’y suis allé. Et j’ai constaté ce que je n’aurais pas eu besoin de me déplacer pour constater, ah, l’amour du travail bien fait me perdra, que ça ne fuyait pas, et pour cause, pas con, on avait coupé l’eau en partant. Le Corse est beau. Le Corse est fier. Le Corse est indépendant. Le Corse est intelligent. Je ne suis pas quelqu’un de bien. Telle n’est du moins pas ma vocation. C’est ______ _____ qui, lors de l’une de nos nombreuses conversations un peu tendues m’avait dit un jour qu’il pensait être quelqu’un de bien (je crois qu’il avait dit dans son style modeste « juste quelqu’un de bien », comme dans une chanson française des années 1990, il était comme ça, ______ _____), et cela m’avait révolté, d’une part, parce j’en étais venu à penser que ______ _____ n’était pas quelqu’un de bien, ce qui me conduirait bientôt à rompre avec lui, et, d’autre part, je trouvais cela d’une médiocrité affligeante, faussement affligeante, qui plus est, ______ _____ ayant une trop haute opinion de lui-même pour se contenter d’être « juste quelqu’un de bien ». ______ _____ aurait voulu être un génie, mais il ne suffit pas de le vouloir. Pourquoi est-ce que je pense à cela ? Je n’en ai pas la moindre idée. J’avais envie de rigoler, ce soir. Est-ce drôle ? Non, je ne le crois pas. Ou alors, peut-être, malgré moi. Mes pensées sont à l’arrêt en ce moment. C’est l’un des effets du déménagement : quelque chose est mis en suspens, interrompu, il faut que je trouve mes marques, il faut que je me retrouve là où je suis, il faut que je me trouve là où je suis. L’autre jour, c’est l’un des éléments que j’ai écrit sur la liste des choses que j’aime, je me suis perdu en rentrant du parc André Citroën : comme je ne connais pas encore assez bien mon quartier, j’ai tourné au mauvais carrefour et, au bout de quelques dizaines de mètres, je ne savais plus du tout où j’étais. Il a fallu que je consulte le plan sur mon téléphone pour me repérer, exactement comme je l’aurais fait dans une ville étrangère, afin de pouvoir rentrer chez moi. Et cela m’a mis en joie. N’est-ce pas merveilleux, — pouvoir se perdre dans sa propre ville ?
29.10.26
J’ai ajouté d’autres éléments à la liste de ma vie nouvelle dont je parlais hier. J’étais persuadé d’avoir écrit ici, c’est-à-dire : dans ce journal, une phrase comme : « À quarante-trois ans, je décidai de changer de vie », mais il semblerait que non, du moins n’en ai-je pas retrouvé la trace, ce doit donc être ailleurs puisque je sais que je l’ai écrite. Qu’importe ? Eh bien, pour cette affaire de décision consciente dont je parlais hier : j’espérais montrer, en retrouvant cette phrase et en l’exhibant, par contraste (parce que, depuis cet âge lointain, je n’aurais pas changé de vie contrairement à ce que donc j’avais mis par écrit) que changer de vie, ce n’était pas une question de décision, mais un événement, — quelque chose a lieu, on ne sait pas comment, on ne sait pas pourquoi, on ne sait même pas vraiment quoi, mais c’est là. Est-ce si simple que cela ? Oui, non, je ne sais pas. J’entends : tout n’est pas parfait, je ne suis pas devenu, du jour au lendemain, un benêt béat, non. Par exemple, j’entends la télévision, trop fort, du voisin, et ces émissions dont je ne perçois toutefois que des sortes de vibrations borborygmiques impossibles à déchiffrer, suffisantes, cependant, pour me perturber quand j’essaie de me concentrer, le soir, pour écrire mon journal, c’est la vie, on ne peut pas y échapper, même au fin fond du Finistère, contrairement à ce que l’on s’imagine bêtement depuis Paris, il y a du bruit, les gens roulent trop vite, en effet, et au diesel. Ce n’est donc pas une question d’absolu, c’est une question de différentiel et de niveau global. Par exemple, en France, en ce moment, à l’approche des élections présidentielles, le niveau global de bêtise est terrifiant, et l’on a raison de craindre pour sa vie tant la menace, c’est manifeste, est susceptible de venir de partout, et surtout du futur, et le différentiel est faible : il n’y a pas quelque chose de trop fort par contraste avec tout le reste, tout est trop fort, trop nauséabond, trop bête, exactement comme ce que je pouvais observer, avant, sur le boulevard où je vivais : sale, bruyant, nauséabond, trop fréquenté, mal fréquenté, commerces bas de gamme, et caetera, c’était l’accumulation de facteurs qui rendaient l’atmosphère odieuse alors que, chacun pris individuellement, ces facteurs, ils eussent été supportables ou pas trop insupportables. Le vie publique du pays où je vis — je n’ose employer la formule mon pays, cela me ferait trop de peine — ressemble à la vie sur le boulevard où je vivais : chaque élément pris individuellement est certes odieux, mais il n’en demeure pas moins, à lui tout seul, supportable, c’est-à-dire : on peut vivre avec, c’est l’accumulation qui rend l’ensemble invivable. Et, contre cela, j’ai beau chercher, il me semble qu’il n’y a rien à faire, à moins de tout effacer et de tout recommencer. Or, même cela n’est pas une solution au problème : tout le monde veut tout effacer et tout recommencer, simplement, personne n’est d’accord sur la manière dont il convient de s’y prendre pour tout effacer et tout recommencer. Alors, on tourne en rond. Ce qu’il y a de bien, toutefois, c’est que moi, pour une fois, je n’ai pas le sentiment de tourner en rond, j’ai le sentiment d’aller quelque part. Pour combien de temps et jusqu’où ? Je l’ignore. Si tout s’effondre — autant que nous sommes, il ne faut pas que nous nous imaginions qu’il nous arrivera autre chose —, je serais emporté moi aussi par le fond, et tout le monde avec.
28.10.26
J’ai commencé une liste des choses que j’aime, et qui donc me rendent heureux, dans ma nouvelle vie. Ce ne sont pas des choses et ma vie n’est pas nouvelle, pas au sens de la vita nuova, en tout cas, ce sont plutôt des sensations, des impressions, des émotions liées à des lieux, des goûts, des façons de me déplacer, des lieux, dedans et dehors. J’ai commencé cette liste sans y penser vraiment : je n’ai pas pris une décision consistant à noter, désormais, tout ce qui me rendrait heureux dans ma nouvelle vie. J’étais en train de faire quelque chose, quelque chose de très banal, et je me suis dit que c’était quelque chose qui me rendait heureux, parce que c’était bon, parce que c’était beau, bon au goût, beau à la vue. Alors, j’ai pris une carte de visite à notre ancienne adresse (cartes de visite sur lesquelles, quand nous avions déménagé à Marseille, Daphné dessinait et qui sont redevenues des cartes de visite à notre adresse, notre ancienne adresse parisienne étant devenue notre nouvelle adresse parisienne au moment de notre retour à Paris, avant de cesser de nouveau de l’être avec notre déménagement) et j’ai noté ces deux choses que je venais de trouver belles et bonnes et qui me rendaient heureux. Avant de commencer à écrire cette page de mon journal, je me suis dit que deux éléments, sur une liste, c’était un peu court et, même si cela ne pose pas de problème en soi, il n’est pas nécessaire qu’une liste soit interminable pour être une liste, j’ai noté deux autres choses qui me rendent heureux dans ma nouvelle vie. Et je me suis dit : Ce n’est évidemment pas cela que Dante entendait quand il écrivait sa vita nuova, mais cela, écrire sur une carte de visite qui ne peut plus remplir sa fonction première des choses que j’aime et qui me rendent heureux, n’est-ce pas, en un sens, vraiment une vie nouvelle ? À mon ancienne adresse, si j’avais dû tenir une liste d’une semblable nature, cette liste n’aurait pas concerné des choses que j’aimais et qui me rendaient heureux, mais des choses que je n’aimais pas et qui me rendaient malheureux. Cela, je ne l’avais pas conçu de façon aussi nette. Et pourtant, à présent, ce me semble évident : quelque chose n’allait pas, et c’était moi, et c’était l’endroit, c’était tout, il n’y a pas de sens à mettre à part, je crois, le moi et l’endroit, comme si le moi vivait sa vie à part, retirer au-dedans de soi, mais où se trouve-t-il, le soi ? Et caetera. N’y a-t-il donc pas quelque chose qui est de l’ordre de la conversion ? Conversion immanente, à supposer qu’une conversion de ce genre ait un sens, mais conversion réelle : vie nouvelle.
27.10.26
Si le monde m’était expliqué, disons : une bonne fois pour toutes, ne m’ennuierais-je pas ? Peut-être. Et, peut-être est-ce pour cela, par suite, que je ne crois en rien, pour ne pas prendre le risque inévitable et regrettable d’ajouter une raison de plus de m’ennuyer en ce bas monde. Et, peut-être, inversement, est-ce pour cette raison que les gens — un certain nombre de gens, et je ne crois pas me tromper en disant : la majorité des gens qui vivent en ce moment sur cette planète et qui ont vécu depuis que des êtres humains peuplent cette planète — croient en quelque chose : pour ne pas se fatiguer. Cela peut sembler paradoxal, tant l’on voit partout les gens qui croient en quelque chose s’agiter, se réunir, célébrer leur commune croyance dans le bruit, et souvent aussi la violence, sinon ce n’est pas drôle de croire en quelque chose, si l’on ne casse pas, si l’on ne détruit pas, si l’on ne massacre pas, et que l’on est donc tenté de penser que ce ne sont pas des gens fatigués, des gens qui ont besoin de se reposer, non, ce sont des gens qui, bien au contraire, débordent d’énergie, se dit-on, sinon ces gens-là ne feraient rien du tout, ils resteraient chez eux, dans leur chambre, en repos, mais cela me semble une hypothèse tout à fait erronée. Ce n’est même pas l’énergie du désespoir, comme on pourrait le dire bien trop facilement, qui les anime ; ce que les gens célèbrent bruyamment, et font valoir avec violence, c’est le contentement de soi, c’est-à-dire le contentement de qui, une bonne fois pour toutes, a trouvé la vérité (vérité, qu’on lui a fournie de toutes pièces et déjà montée, qui plus est, en règle générale) et entend le faire savoir, à qui même ne veut pas l’entendre. Je n’ai aucune envie de savoir ce que les gens qui estiment avoir découvert la vérité ultime ont à faire entendre, mais, étrangement, alors que, généralement, leur discours se pare des atours du respect d’autrui, que je n’aie pas la moindre envie de les entendre ne suffit pas à faire en sorte qu’ils me laissent tranquille : ils sont là, partout autour de moi, à faire du bruit avec leur bouche, à faire du bruit avec leur corps. C’est pathétique, mais c’est ainsi. Car, la vérité ne vaut jamais que dans la mesure où elle peut être imposée à un autre, n’importe quel autre, certes, mais surtout à qui ne la partage pas, en partageant soit une autre, soit n’en partageant aucune, parce que le genre de loisirs créatifs que sont la communion, la manifestation, le pillage et le massacre ne l’intéressent pas, comme il se trouve que c’est mon modeste cas. Je n’ai pas choisi de ne pas avoir de croyance — je ne suis pas un athée ou quelque chose comme cela —, il se trouve seulement que c’est ainsi que je suis. Je l’ai exposé en commençant cette page de mon journal, il m’arrive de chercher pourquoi je ne crois en rien — en aucun système définitif et total d’explication du monde —, mais c’est plus par loisir que par réelle volonté d’aller au bout des choses, de faire mon introspection, ou Dieu sait quoi, je pense qu’il n’y a rien au bout de cette recherche, rien de plus intéressant que : Voici comme il se trouve que je suis. Mais peut-être est-il bien plus compliqué que je ne le laisse entendre de se contenter d’un Voici comme les choses sont, parce que, en réalité, ce n’est pas simpliste ni paresseux, cela demande de surmonter notre désir de mythologie qu’est la quête du définitif, de l’explication ultime. Peut-être faut-il être beaucoup plus fort, encore que cela paraisse une faiblesse, pour ne croire en rien et surtout pas aux mirages de la destruction, de la violence, de la communion et de la haine, de la communion dans la haine que qui y succombe. N’est-ce pas moins fatigant, in fine, de faire quelque chose parce qu’on croit en quelque chose, que de ne croire en rien et de chercher de bonnes façons de vivre ? Je ne sais pas, mais je me l’imagine : quand on a trouvé la vérité, on n’est pas poussé, chaque jour que Dieu fait, à chercher, à écrire sans assurance de trouver, sans certitude aucune de jamais rien trouver.
26.10.26
La paix peut être si grande que je me demande : comment se fait-il que ce soit la guerre ? Guerre, et non au sens donné par Héraclite à ce mot, Πόλεμος, qui devait peut-être signifier quelque chose comme rencontre des contraires, et qui pourrait aussi bien s’entendre comme amour, sens où j’entends et partout c’est la guerre, aussi, mais guerre au sens de conflit, choc, violence. La paix peut être si grande — aussi grande que l’univers — que je me demande : mais comment peut-on encore oser avoir recours à la violence, comment peut-on encore la considérer comme quelque chose, et non comme un pur néant, ce qui signifie aussi un déni, un nenni, un anéantissement ? Comment peut-on faire violence ? Comment peut-on en appeler à la violence ? Car, en tous les sens où l’on prend la chose, faire violence, c’est se faire violence : la violence se dirige toujours contre soi quand même on entretient la croyance d’atteindre l’autre. La vérité est que l’autre — n’importe quel autre, tous les autres —, l’autre est hors d’atteinte. Il y a si peu de choses qui sont à la portée de notre main ; si peu qu’il faut les chérir, et non les détruire. Que ce soit ceci et non cela a certes un sens mental — de notre époque —, mais pas seulement : n’y a-t-il pas en effet une décision qui porte sur la nature de l’être, à commencer par son existence même (que l’être soit, qu’il y ait de l’être) ? Cela m’a toujours frappé comment les pourfendeurs de l’ethnocentrisme ne faisaient en réalité que défendre et promouvoir un autre ethnocentrisme et que la question, pour ces gens-là, de quelque bord qu’ils soient, n’est pas d’en finir avec l’ethnocentrisme, mais de fustiger l’ethnocentrisme de l’autre. Pour eux, l’être n’est jamais qu’une conséquence de l’ethnie ; l’être est une identité, une appartenance. Or, on peut se passer de l’être : les choses n’ont pas à être fixées une bonne fois pour toutes. D’abord, la connaissance que nous en avons ne cesse de se modifier, et puis les choses mêmes sont dans le temps, qui se transforment, se métamorphosent, naissent et cessent. À quoi bon l’être, dès lors ? L’être est un bon à rien. Mais quand on a rompu avec cette façon de penser, n’a-t-on pas, de même, rompu avec le reste ? Une fois que l’on s’est délesté de l’être, une fois que l’on s’est défait de l’appartenance, distancé de l’ethnie, n’en a-t-on pas fini avec l’envie du conflit, la nécessité du choc, le besoin de la violence ? Pourquoi ma différence devrait-elle être spécifique ? Pourquoi ne te suffit-il pas d’occuper la partie d’espace-temps que voici ? Pourquoi te faut-il autre chose ? Pourquoi aurais-tu toujours quelque chose de plus ? Occupe ton espace, c’est-à-dire : occupe-toi de ton espace-temps, — il ne te t’appartient pas, tu ne fais que le traverser.
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