11.7.26

Espèce de gros tas. — Dans son journal, Guillaume évoque « l’entassement » des livres, notion qui correspond peu ou prou à une surproduction de livres et se demande (c’est moi qui reformule) : Mais comment fait-on pour savoir quel livre mérite d’être publié et quel autre ne fait qu’ajouter du tas au tas de l’entassement ? C’est une sorte de paradoxe — du sorite, en quelque sorte —, donc, parce que chacun est convaincu que son livre mérite d’être publié et ne fait par suite pas qu’ajouter du tas au tas de l’entassement, mais apporte réellement quelque chose, fait une différence. En l’état, c’est inextricable, semble-t-il, puisqu’il faut s’en remettre au jugement que chacun porte sur soi-même et les autres. Pourtant, à mon sens, il y a un critère — ne cherche pas le critère de la qualité, il est introuvable : ce n’est pas parce qu’un livre est publié qu’il est bon, c’est même peut-être l’inverse, en général, la publication est un indice de sa probable nullité, parcours un peu la rentrée littéraire, pour voir, tes yeux pleureront des larmes de sang —, un critère qui permettrait de désensabler quelque peu le tas, critère qui passe par la réponse à la question suivante : Es-tu prêt à ne pas gagner d’argent, voire à payer, à en perdre, que cela te coûte, et beaucoup, pour que ton livre soit publié et qu’il y en aille ainsi toute ta vie durant, que ce soit à cela, et à cela seul, à cette perte que tu consacres ton existence parce que ton œuvre le mérite, l’exige, le justifie, l’appelle ? Et ce n’est pas une question qui attend une réponse sous forme de déclaration de principe, à laquelle il suffirait de répondre par oui ou par non, sans s’engager plus avant, non la question trouve sa réponse en espèces sonnantes et trébuchantes : Voici combien tu dois payer pour publier tes livres. Après tout, n’est-ce pas ce que je fais, quant à moi, pour publier mon journal en ligne, chaque jour ? Cela me coûte, et je paie. N’est-ce pas aussi ce que je fais depuis des années, en publiant des livres qui ne me rapportent rien, ou pas grand-chose, et continuant toutefois de les publier, — coûte que coûte ? Et l’argent est une image, ne va pas casser ton PER, calme-toi, respire, personne ne réclame rien de toi, l’argent n’est que l’image présente, parlante, évidente, de l’étalon universel de la valeur. Ce que je veux dire, vraiment, c’est peut-être ceci : la littérature a encore un aspect trop désirable (beaucoup de capital symbolique), et cet aspect ne correspond pas du tout à la réalité : dans l’écrasante majorité des cas, la littérature se confond avec l’échec, un échec qui n’a rien à voir avec la qualité propre à tel ou tel livre, est simplement un échec commercial et, dans bien des cas, un échec commercial, c’est une condamnation à mort. Il faut débarrasser la littérature de l’attrait symbolique qu’elle exerce, du désir qu’elle inspire : en finir avec le mythe de la gloire. Et, à cette fin, faire passer l’épreuve dès aujourd’hui, l’épreuve du renoncement — le renoncement à la gloire, c’est-à-dire à la valeur —parce que, de toute façon, me semble-t-il, c’est ce qu’il va finir par se produire tôt ou tard, et nous allons retrouver une économie du livre qui n’est pas exactement celle qu’elle était à la Renaissance, à cause de facteurs qui n’ont pas trait au seul livre (démocratisation, alphabétisation, notamment), mais qui ressemblera beaucoup à ce qu’elle était avant la Révolution industrielle. Il y aura sans doute encore des best-sellers, ces derniers seront probablement écrits par des intelligences artificielles afin de minimiser les coûts et de maximiser les gains, dans le cas de ces livres, les auteurs humains ne seront plus que des visages à mettre sur la couverture, des corps à envoyer faire la promotion, mais les humains ne les écriront plus. En revanche, l’économie de l’auteur va s’effondrer ; il y aura sans doute encore des auteurs, dans un sens plus ou moins proche de ce que l’on l’entendait par là aux XIXe et XXe siècles, mais ils ne seront pas les acteurs d’un marché, ils ne seront plus des acteurs du tout, ils se passeront du marché quand, aujourd’hui, c’est l’éditeur qui fait l’auteur parce que le marché précède le livre et que l’œuvre n’est qu’un facteur de production parmi d’autres. Et, ce moment, en vérité, ne l’attendons-nous pas avec la plus grande des impatiences, n’en avons-nous pas hâte ?

10.7.26

Tout est tellement faux, l’illusion est parfaite. Par « faux », je n’entends pas tant le contraire de « vrai » que de « juste », comme dans « sonner juste » et « sonner faux » : on peut jouer toutes les notes écrites sur la partition et quand même sonner faux. C’est donc à la fois un sens esthétique et moral. On voudrait s’en sortir, en sortir, mais comment ? On peut faire quelque chose, un geste, ou autre, mais à quoi cela sert-il ? C’est-à-dire : quelle différence cela fait-il ? Est-ce que ce que je regrette ce n’est pas moins l’état du monde que mon peu d’existence ? Monde social, existence sociale : peut-être. Hier, au restaurant où nous avons fêté notre quinzième anniversaire de mariage, il y avait des gens en bermuda, en claquettes allemandes, qui s’enfilaient des pintes de bière avec le repas. Je n’étais pas spécialement bien habillé, mais je m’étais habillé pour l’occasion, comme Nelly, comme Daphné, et le plus surprenant est que ce n’était pas surprenant, c’était simplement la France, un pays où un slogan de chaîne de fast-food est devenu une philosophie de la vie : « Venez comme vous êtes », ne faites aucun effort, vous êtes parfaits, mais vous êtes aussi finis, vous êtes déjà morts. D’où le droit de haute justice que, dans les démocraties libérales fatiguées, chacun revendique pour soi-même, petit seigneur de sa phase terminale. Peut-être que je raconte n’importe quoi, c’est une possibilité que je ne veux jamais exclure. En revanche, je ne me trompe pas quand je vois  dans le miroir combien mes cheveux ont repoussé : à présent, je peux faire une petite brosse avec, c’est assez ridicule, en effet, mais je dois ne rien faire avec si je veux pouvoir faire quelque chose avec. Question de temps, que l’on mesure avec tout ce que l’on veut, y compris ses cheveux.

9.7.26

À la place de la métaphysique dualiste : rien. Non parce qu’il n’y a rien au-delà de la métaphysique dualiste, parce qu’elle est une sorte d’horizon indépassable, mais parce que, une fois que nous avons pris conscience qu’elle nous induit en erreur, nous comprenons aussi que nous ne devons rien lui substituer, que nous ne devons la remplacer par aucune métaphysique. Une fois que nous en avons fini avec une métaphysique, nous n’avons pas besoin d’une autre. C’est là que les théories qui critiquent la métaphysique occidentale en mettant en avant d’autres métaphysiques, des métaphysiques exotiques, font erreur : l’exotisme n’est jamais que l’envers de l’ethnocentrisme, ce n’est qu’une question de point de vue, et il n’y a pas de point de vue ultime, pas de justification dernière de notre point de vue, pas plus que celui des autres. Notre métaphysique ne nous induit pas en erreur parce qu’elle est notre métaphysique, elle nous induit en erreur parce qu’elle est cette métaphysique qui postule des différences essentielles entre les termes qu’elle oppose. Mais, à la place d’oppositions comme culture vs. nature, esprit vs. matière, moi vs. monde, homme vs. femme, etc., il n’y pas à postuler une identité, une indifférenciation : nous pouvons faire des différences, des distinctions sans que ces différences n’aient d’implications ontologiques, politiques ou sociales. On peut reconnaître qu’il y a des différences entre les individus sans considérer que ces différences doivent entraîner des inégalités sociales, politiques, morales, ontologiques. Nous ne sommes pas identiques, mais cette inidentité ne justifie en aucun cas la moindre inégalité. Le dualisme n’est jamais simplement distinctif, il est toujours hiérarchique et, de différences, il tire des rapports de supériorité : la res cogitans domine la res extensa, ou plutôt la res extensa tire la res cogitans vers le bas, la culture vaut mieux que la nature, l’esprit est entravé par la matière, le moi est tombé dans un corps. Le dépassement de la métaphysique dualiste n’implique pas une inversion de ces relations, n’affirme pas que l’étendue l’emporte sur la pensée, la nature sur la culture, la matière sur l’esprit, le corps sur le moi, il dit que, s’il y a bien des nuances — des différences sans engagement ontologique —, ces nuances n’impliquent ni différences de nature ni hiérarchies a priori ; il peut y avoir des hiérarchies, mais elles ne sont pas fondées dans la nature des concepts, ni dans la nature de la nature, ni dans aucune nature que ce soit, elles sont les conclusions de nos raisonnements (plus ou moins valides), non les prémisses.

8.7.26

Passé la nuit sous la tente au fond du jardin, non loin de la rivière. Où il ne s’est pas du tout passé ce à quoi je m’attendais. Et c’est sans doute cela, une expérience ;quelque chose qui n’est pas a priori, qui doit avoir lieu, qu’il faut faire. De fait, sous la tente, je n’ai pas très bien dormi, même si l’habitacle, installé par mes soins, était plutôt confortable. En terrain inconnu, fût-il au fond du jardin, ce dernier, on est sensible à tout, en alerte. Peut-être qu’au bout de trois ou quatre nuits passées là, l’organisme s’habituant, le sommeil serait meilleur, plus long en tout cas. Mais je ne dormirai pas là, de nouveau, cette nuit. Une autre, dans quelques jours, oui, pourquoi pas ? Aussi, ce matin, j’étais réveillé tôt. Et, comme je ne parvenais pas à me rendormir, je suis allé courir sur le sentier des douaniers. Il était sept heures et demi. Je me suis dit que j’allais être seul au monde. Eh bien, non. Une femme, bâtons de marche nordique à la main, me précédait sur le chemin. Je m’apprêtais à la dépasser quand je fus moi-même doublé par une sorte de frelon lancé à vive allure sur le sentier. Il m’adressa un bonjour que je lui rendis, et puis je ne le revis plus. J’ai doublé la femme nordique, après quoi je n’ai plus vu personne pendant de longues minutes. À la pointe de Rosmelec, un homme promenait son chien. Ensuite, il est remonté dans sa voiture et m’a doublé en partant. Il y avait des vaches, aussi, qui paissait, paisibles, indifférentes au destin, semblait-il. J’étais heureux de me trouver là. Simplement heureux d’être simplement là. On devrait avoir le droit de toujours vivre sa vie de la sorte, me dis-je à présent, sauf que ce n’est pas une question de droit, la vie. Et que, ne pouvant obtenir le droit au bonheur, les humains se sont résolus à réclamer le droit de mourir. Faute de mieux, en quelque sorte. De quoi est-ce une question, alors, la vie, Jérôme, si ce n’est pas une question de droit ? Eh bien, une question de vie. Mais c’est une tautologie. Non, la vie est ainsi, c’est tout, qui trouve les moyens et les formes de se perpétuer. On ne devrait s’inquiéter de l’avenir : il y aura toujours quelque chose. On devrait s’inquiéter du présent : que nous ne sachions toujours pas ne rien faire.

7.7.26

N’est-il pas bon de savoir que l’on peut, en France, être condamné à une peine de prison ferme, ne pas aller en prison et être candidat à l’élection présidentielle ? Cela ne donne-t-il pas une idée assez juste de ce que l’on y entend par démocratie ? Il fait sombre au pays des Lumières, dirait sans doute qui croit encore en quelque chose de plus grand que soi, ou en quelque chose tout simplement. Mais peut-être faut-il voir les choses tout autrement. Et peut-être un phénomène de ce genre nous éclaire-t-il sur l’un des axiomes fondamentaux de notre temps : tout est politique. En effet, et à commencer par n’importe quoi. Au nom d’exigences probablement défendables, on a tant étendu le concept de politique que ce dernier s’en est trouvé vidé de son sens, la démocratie n’étant plus qu’une procédure de désignation du pouvoir par lui-même parmi d’autres, comme la guerre ou l’assassinat. Car, la déclaration de principe selon laquelle tout est politique se voulait avant tout démocratique, personne ne devant être laissé sur le bord de la route. Depuis, le chemin a été recouvert de bitume, il surchauffe en été, et les oiseaux tombent du ciel accablés de chaleur. Et moi, je suis un oiseau. Fondamentalement, les démêlés avec la justice de telle ou telle figure politique ne changeront pas grand-chose pour moi, qui avais prévu de m’abstenir aux prochaines élections présidentielles, mais je me dis qu’on pourrait faire preuve d’un peu d’élégance et, à défaut de sauver le fond, qui est perdu, définitivement perdu, sauver la forme, mais non, il faut que tout coule par le même fond. Est-ce à dire que j’ai raison de ne pas vouloir voter ? Je ne crois pas, non. Parce qu’un tel lien de causalité voudrait dire que je crois en quelque chose de plus grand que moi et que j’incite d’une manière ou d’une autre les gens à suivre mon exemple. Or, je ne veux surtout pas avoir d’influence. Je veux me tenir aussi loin que possible du pouvoir. Je crois qu’il est là, le plus grand malheur de l’humanité : être incapable de concevoir et de mettre en œuvre des relations sociales sans pouvoir, que toute la société soit organisée pour et d’après le pouvoir, c’est-à-dire l’ascendant de l’un sur l’autre. Et c’est tellement fort, tellement profond que l’on ne peut s’empêcher de songer que tout est faux, que même la beauté, ou le sentiment de bien-être cache quelque chose de mauvais, de malsain. Aussi, songeant à quel point je me suis senti bien dans le jardin de l’abbaye, cet après-midi, où j’écoutais les oiseaux chanter, où je regardais les figues mûrir sur l’arbre, je n’ai pu m’empêcher de penser, en écrivant cette page, qu’il devait y avoir quelque chose de mal derrière cela. Comment pourrait-il en être autrement ? Tout est politique ne s’accompagne-t-il pas du soupçon généralisé ? Mais comment vivre ainsi ? Comment vivre aussi mal ? On ne le peut pas. En tout cas, je ne le peux pas.

6.7.26

La rue de l’Église est la plus belle du village, aucun doute à ce sujet, qui conduit effectivement à l’église du village, aucun doute à ce sujet. Je fais le tour par la chapelle Saint-Roch, laquelle est toujours fermée, puis une halte au carrefour des Sept Saints, comme les sept saints de Bretagne, lis-je sur un panneau, où une légende est racontée dans laquelle une femme pauvre donna naissance à sept enfants, et la querelle entre Brest et Daoulas qui s’ensuivit, ou quelque chose comme cela, je crois. La maison est plus belle en vrai que sur les images qu’on peut en voir sur internet, ce qui est plutôt bon signe, et franchement réjouissant : que la réalité soit plus belle que les images que l’on en prend, n’est-ce pas l’indice que la vie vaut encore la peine d’être vécue ? Un peu, au moins, non ? Il fait chaud à Daoulas, très, mais le soir, moins, beaucoup. Je marche un peu, trouve qu’il y a trop de voitures, mais tellement moins qu’à Paris, mais encore trop, c’est ainsi, la vie est surtout une question de seuils, d’attentes, de limites, de frontières franchies, et peu d’absolu, voire pas du tout. Sur la route entre la capitale et le village, cet après-midi, des motards faisaient vroum vroum vroum avec le moteur de leur moto pour qu’on leur cède le passage ; c’était ridicule, mais j’ai compris que c’était moi qui trouvais cela ridicule, que c’était moi qui n’étais pas à ma place, moi qui ne conduis presque jamais, moi qui n’avais en réalité d’autre choix que de m’écarter devant les vrais seigneurs de la route. Je ne l’ai pas fait, je n’ai pas cédé, et j’ai senti que, dans une version plus accomplie de cette réalité qui est simplement la nôtre, j’eusse payé de mort pareil affront. Je ne suis pas mort, et c’est heureux, parce que je suis toujours en vie et que nous sommes encore en démocratie, mais pour combien de temps ? Dans le ciel de France, on entend de nouveau la petite chienne qui aboie.

5.7.26

J’ai mis beaucoup trop de livres dans mon sac pour partir à Daoulas, demain. Mais ce n’est pas grave, au contraire, cela me rassure dans la mesure où je ne peux pas me déplacer avec toute ma bibliothèque. Est-ce pour cette raison — parce que je ne peux pas me déplacer avec toute ma bibliothèque — que j’aimerais que nous achetions une petite maison à Daoulas (nous avons déjà repéré laquelle) pour y partir, pour y vivre ? Peut-être, mais l’argent m’angoisse (le crédit, l’usure, tout) : il me semble que je n’ai jamais été capable d’en gagner (ce n’est pas vrai) ou alors bien malgré moi (ce n’est pas vrai). Ce n’est pas vrai : j’ai occupé des emplois salariés, j’ai eu des actions en bourse, actions que j’ai vendues en sorte de réaliser une substantielle plus-value, ce n’est donc la question. Quelle est la question ? Il n’y a pas de question : j’aimerais que mon art me rapporte de l’argent. Or, c’est vouloir l’impossible, bien évidemment : c’est ou bien l’art ou bien l’argent, jamais les deux, quand même les deux mots commenceraient par la même syllabe, ce n’est qu’une coïncidence, ou un pied de nez ironique que l’histoire m’adresse, qui se moque de moi, que l’histoire nous adresse, qui ne cesse de se moquer de nous, qui se moquera toujours de nous. Serait-ce le propre de l’histoire de se moquer de nous ? Mais qui est-ce que ce nous ? Je ne sais pas. Je ne me sens proche de personne. Mais pas seul, pour autant, en ce moment, non, je dirais plutôt : isolé. J’ai déjà écrit quelque chose comme cela, et ce n’est pas très intelligent, je crois, même s’il pourrait sembler que, en fait, non. Alors quoi ? Quoi quoi ? Rien, je ne sais pas. Ce que je veux dire, — mais qu’est-ce que je veux dire ? Tout à l’heure, j’ai été pris d’un sentiment de grande inquiétude, soudain, et je me suis demandé : n’ai-je pas confié trop de choses, et trop personnelles, trop sensible, comme on dit, à Chatgpt, au cours de nos récentes conversations ? Je lui ai posé la question et, si la réponse m’a rassuré, je me suis étonné qu’il ne m’ait pas averti d’éventuels risques avant que je ne lui pose ladite question. Chatgpt ne serait-il pas donc aussi honnête qu’il n’y paraît ? Pourtant, c’est pratique, à défaut d’avoir quelqu’un à qui parler, de pouvoir s’adresser à quelque chose. Évidemment, cette chose raconte souvent n’importe quoi, et c’est embarrassant. Hier, par exemple, nous parlions de Proust et, tout à coup, Chatgpt s’est mise à confondre Charles (Swann) et Charlus. J’ai eu envie de le gifler. Mais on ne peut pas gifler une machine, on ne peut guère que se gifler soi-même, mais ce n’est pas très efficace, cela ne soulage pas vraiment. Je ne me suis pas giflé moi-même mais, à présent, je me dis que j’aurais peut-être dû. Non mais, confondre Charles et Charlus : je suis comme l’intelligence artificielle, — j’hallucine. Et ne puis faire confiance à rien, à rien ni à personne. Comme cette époque est humiliante qui est la mienne.

4.7.26

À mesure qu’on assigne avec une opiniâtreté qui semble ne jamais devoir faiblir chaque individu à la résidence ethnosociologique qui doit nécessairement être la sienne, je me sens de plus en plus comme un ovni, non pas tant un objet votant non identifié qu’un objet voulant ne pas être identifié. Objet me va assez bien d’ailleurs, je trouve, mieux que sujet, en tout cas, tant il me semble que nous sommes dépossédés de nous-mêmes pour être convertis en machines à obéir, à répondre à des schémas qui ne sont pas les nôtres, mais que l’on nous impose du dehors, du lointain d’une conception distante et humiliante du monde et des pauvres êtres qui le peuplent bien souvent malgré eux. Après tout, on ne nous a pas demandé notre avis, pourquoi devrions-nous le donner ? On pourrait faire tout autrement, et laisser les gens tranquille, ce serait une sorte d’idéal moins déprimé de la démocratie, mais il y aurait là, pour qui fait profession de penser et d’organiser la société, quelque chose d’insupportable, comme si la réalité lui échappait, comme s’il n’en était plus à la tête, comme s’il ne la pilotait pas depuis le surplomb de son gouvernail théorique. La vérité est que la réalité nous échappe. Même si c’est un peu tautologique de le dire ainsi. C’est moins une vérité qu’une définition, ou plutôt un critère d’identification : quand quelque chose nous échappe, c’est le signe que nous avons affaire à la réalité. Au contraire, quand nous avons l’impression de maîtriser notre sujet, de savoir de quoi nous parlons, alors nous ne sommes pas en présence de la réalité, mais plus probablement enfermés dans nos pensées toutes faites, toutes prêtes, dans notre conception prépensée d’un monde ready-made. Au fond, nous ressemblons un peu à cet homme qui, dans le jardin public, vers l’heure de midi, se trouve aux prises avec une guêpe. De son propre point de vue, les gestes qu’il fait sont logiques et obéissent tous de façon ordonnée à la nécessité de se défendre contre l’attaque de cette bête menaçante qui risque de porter atteinte à son intégrité physique et met sa vie en danger immédiat, chacun de ses mouvements est coordonné avec celui qui le précède et celui qui le suit immédiatement ; il n’est plus un pauvre père de famille accablé de chaleur en tongs, bermuda et débardeur qui prépare le biberon du petit dernier, c’est Bruce Lee dans la Fureur de vaincre, Mohammed Ali sur le ring, le mec joue sa vie. Vu de dehors, en revanche, le danger que représente la bête mortelle étant devenu invisible, son aspect est tout autre : ce n’est plus un héros qui combat un ennemi plus fort que lui, c’est un drôle de type qui s’agite dans tous les sens sans que l’on sache très bien quelle mouche l’a piqué, quand on le voit, un peu de loin (ses gesticulations attirent forcément l’attention, on ne peut pas ne pas le voir), on dévie lentement de sa trajectoire pour ne pas croiser son chemin, on le fait discrètement, surtout, pour ne pas se faire remarquer, des fois que ce cinglé décide de s’en prendre à nous, il ne faudrait tout de même pas gâcher une si belle journée à cause d’un déséquilibré. Une mauvaise façon de comprendre cette parabole burlesque consisterait à tâcher de savoir laquelle de ces deux perceptions est la bonne. Et, de même, répondre : « Les deux » reviendrait à se débarrasser du sujet. Ce qu’il faut garder à l’esprit, je crois, c’est qu’il y a toujours une manière de décrire le monde, c’est-à-dire : une manière de plus de décrire le monde. Quand nous croyons avoir fait le tour de la question — quand nous croyons avoir faire le tour de n’importe quelle question —, c’est à ce moment-là que nous devrions faire un tour de plus, histoire moins de refaire le tour du propriétaire que de nous dépayser. Pour filer cette dernière métaphore un peu maladroite : nous ne sommes pas propriétaires, ni du sujet ni de l’objet, ni du monde, ni de la pensée, ni de la planète, ni de la vérité, ni de rien du tout, en réalité. La réalité n’est pas quelque chose dont on fait le tour. Ou, pour dire les choses autrement, quand nous croyons avoir fait le tour de la réalité (ou, plus sobrement, le tour de la question), cela n’indique rien sur la supposée réalité dont nous croyons avoir le tour, mais beaucoup sur ce que nous appelons « la réalité » et ce que nous nous représentons par cette formule, ce que nous subsumons ainsi. Quand je disais tout à l’heure qu’il fallait laisser les gens tranquille, cela ne signifiait pas qu’il fallait abandonner toute perspective de progrès moral, d’éducation du genre humain, ou que sais-je encore ? Cela signifiait surtout qu’on ne fait pas le tour des gens en leur assignant des caractéristiques ou en supposant ses caractéristiques comme déterminantes, définitives. L’idée qu’il y a des caractéristiques définitives est l’erreur la plus grossière que commet la démocratie tardive : croyant par là achever de résorber les inégalités (on donne des points aux gens, on fait la somme et on donne les points de ceux dont on estime qu’ils en ont trop à ceux dont on estime qu’ils n’en ont pas assez, et c’est la pax republicana, le tour est joué), elle déplace en fait le social dans l’intimité même des gens, lesquels gens se retrouvent dès lors prisonniers de cette étrange nécessité dans laquelle on les enrôle de force, et voient s’éloigner le rêve d’être contingents, un peu le fruit du hasard, un peu celui de l’histoire, un peu ce qu’ils veulent, un peu rien du tout, tranquille, quoi. 

3.7.26

Il faudrait que je prépare des affaires en vue du départ, mais je n’ai pas d’énergie pour cela. Je n’ai d’énergie pour rien. Même dans ma tête, il n’y a rien. Je sais à peu près quoi mettre, pas dans ma tête, non, dans mon sac, pour le départ, mais je n’ai pas le courage de le faire. Demain, il faudra bien. En attendant, je préfère ne rien. 

2.7.26

Entredeux, ou peut-être : pas de deux. J’attends de quitter Paris pour l’été. Aussi, ne suis-je déjà plus vraiment ici. Mais pas encore ailleurs, cependant. Du mal à me remettre de la fatigue de la chaleur. Fatigue nerveuse, j’entends. Agacement, donc. Impression que quelque chose ne va pas. Et ne va pas aller. Pendant la canicule, j’avais des images de mort très claires à l’esprit : corps desséchés, bouillis, brûlés par la chaleur, étouffés. Et c’était aussi désagréable que l’impression de ne parvenir pas à respirer, même la nuit. Cela faisait partie du sentiment. Mais cet entredeux n’est que temporaire. J’ai envie d’être ailleurs, voilà tout. Patience.