1.7.26

Tout ce que je pourrais dire me semble vain, aujourd’hui. Mais ce n’est pas l’effet d’un pessimisme qui anticiperait les conséquences nulles de mes propos, c’est simplement ainsi que je me sens : las. Physiquement, non moralement : j’ai plus envie de traînailler que de faire quelque chose d’important, de dire quelque chose de profond. Ce matin, je suis allé au jardin pour lire, et j’ai eu froid. J’ai pesté contre le temps qu’il fait, ou trop ou pas assez, comme s’il pouvait y avoir un climat parfait. L’après-midi, avant d’aller voir Daphné danser lors du dernier cours de danse de l’année, j’ai regardé un film sur des types qui avaient inventé un téléphone portable, et, à la fin du film, je ne sais pas pourquoi, je me suis senti déprimé. Le sentiment m’a gagné, tout à coup, et complètement à rebours du film, qui n’était pas déplaisant, qui était un produit de consommation courante sans réel intérêt, mais bien fait, d’un point de vue industriel, et plutôt gai dans le ton, et dans la forme. Mais j’ai été assommé par cette histoire, et surtout par la vacuité absolue de ce qu’elle racontait : les héros, aujourd’hui, fabriquent et vendent des téléphones portables par millions. Et, c’est tout. Ce n’était pas la prétention du film, mais, si l’on avait voulu résumer notre civilisation en deux heures tout compris, l’on ne s’y serait pas mieux pris. Le film était le résumé de notre civilisation dans ce qu’il montrait — des gens inventent un produit inutile et destiné à être remplacé par un autre tout aussi inutile et deviennent immensément riches avant de tout perdre, ou à peu près — que dans ce qu’il ne montrait pas — le saccage de la planète et la destruction de toute conscience morale. Zéro réflexivité, zéro esprit critique, un présent infini qui se déroule dans le néant le plus absolu, l’auto-consommation de la civilisation par elle-même jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Quand on écoute les débats sur le climat — comme il a fait un peu trop chaud, récemment, on s’en est préoccupé —, on est parfois étonné d’entendre des arguments comme : « Vous savez, le but, c’est quand même de sauver des vies » prononcés par des membres du GIEC. Évidemment, si tel n’était pas le but, il serait inutile de s’adapter : on laisserait les gens se débrouiller, les humains vivent dans des continents très froids comme dans des continents très chauds, ils peuvent survivre, enfin, certains d’entre nous survivraient, pour les autres, tant pis. Mais la réalité est que nous sommes trop nombreux sur Terre et que, si nous étions dix fois moins nombreux, comme avant la Révolution industrielle, aucun des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui ne se poserait à nous. Mais, malheureusement, la décroissance démographique n’est pas un programme politique convainquant ni réaliste à l’échelle mondiale. Nous sommes donc condamnés à souffrir. Cela n’a-t-il pas quelque chose de profondément déprimant ? Quelque chose de profondément décourageant ? Nous sommes contraints à bricoler des solutions inefficaces, à côté du problème qui se pose à nous, parce que nous ne sommes pas capables de nous réguler en tant qu’espèce. Nous prétendons réguler le monde alors que nous ne sommes pas capables de nous réguler nous-mêmes. N’est-ce pas terrifiant d’inanité ? — Mais je me retrouve à peu près là où j’ai commencé, signe qu’il est grand temps de m’arrêter.

30.6.26

Tout le monde a des solutions. Et elles sont pires que les problèmes. Non qu’elles soient toutes, prises une à une ou ensemble, mauvaises, ou qu’on devrait en trouver des meilleures, mais parce qu’elles nous condamnent à refuser de voir le monde. Je dis : voir le monde, et ce n’est qu’une façon de parler. Je pourrais dire : voir la réalité en face, ou employer une autre formule synonyme. La question n’est pas d’avoir des solutions aux problèmes, ni même d’avoir une méthode pour résoudre les problèmes ; les solutions ne sont que des diversions. Qui masquent le fait que nous ne sommes pas capables d’accepter notre dénuement. Ou, dit autrement, que nous ne sommes pas assez forts pour endurer notre faiblesse. Nous sommes exposés, semble-t-il, à des risques, mais nous l’avons toujours été, et nous le serons toujours. Or, les solutions nous font accroire que nous allons être protégés, enfin. Et la croyance aux solutions met en circulation une version de l’histoire dans laquelle, un jour, nous serons à l’abri, définitivement à l’abri. L’histoire, dans cette version, est conçue comme processus plus ou moins long qui doit nous conduire au bonheur, lequel bonheur est un état, un arrêt, une fin, un terme (dis-le comme tu le préfères). Et, toujours dans cette version, l’histoire est insupportable tant qu’elle n’est pas parvenue à ce terme, à cette fin, et la vie intolérable tant qu’elle n’a pas accompli cet état de perfection définitive et immuable. Or, c’est une illusion : un tel moment d’arrêt, d’accomplissement, de définition ne viendra jamais. Et, ainsi, en croyant au bonheur, nous condamnons-nous au malheur. En croyant à cette forme de bonheur arrêté, fini, nous nous condamnons à ne l’atteindre jamais, parce que la vie ne s’arrête jamais — la vie qui s’arrête, c’est la mort —, et nous condamnons donc au malheur du non-fini vécu comme manque, lacune par rapport au définitif. D’où, probablement, le désir de mort qui s’exprime dans les sociétés sécularisées comme les sociétés occidentales, ces sociétés où il n’y a plus de fondement transcendant, plus d’au-delà qui justifie notre existence du dehors et vers lequel la vie tend comme à son accomplissement, sa perfection. Comme rien n’y apporte plus une justification ultime de la vie, autant organiser dès à présent la mort dans une sorte de contrat de prévoyance que l’on passe avec la société dans son ensemble. Le contrat social, alors, prend une dimension biologique. Ou plutôt, dans ce nouveau contrat de mort, le social mène à son terme le processus d’absorption du vivant : la planification sociale de la mort est la solution finale au problème de l’existence, l’aboutissement du désintérêt total que suscite la vie. « À quelles conditions la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? » Dans un monde où il n’y a plus de transcendance, cette question semble devenue absurde, comme si l’on ne comprenait même plus les mots qui la composent. Tout ce qui importe, ce sont les termes du contrat qui doivent me prévenir de tous les risques possibles et imaginables, ainsi que des autres. Je veux être certain que je ne vais pas aller mal, que je ne vais pas souffrir et, pour m’en assurer, je consens à tout, même à la mort. Assurance ultime, dernière, telle est la mort.

29.6.26

Aide à mourir. — Deux erreurs : croire que la fin se manifeste de manière immédiate et croire que la fin est un drame. Dans le Déclin de l’Occident, Spengler dit quelque chose comme cela : que l’Occident soit fini ne signifie pas que sa civilisation ne va pas perdurer pendant des siècles encore, même si, historiquement, il est parvenu à son terme, il est épuisé, sans vie. De même, la fin n’est pas forcément un mal : que l’Occident soit fini n’implique pas que tout soit fini, simplement que cette forme-là de culture ou de civilisation a atteint sa limite. La France, je me souviens que je l’avais écrit dans l’un de mes carnets il y a bien longtemps, la France est un concept obsolète. Je dis à peu près la même chose quand je dis que je parle une langue morte. Cela ne signifie pas qu’on ne puisse plus parler cette langue (la preuve, on la parle encore, et de nombreux livres sont publiés dans cette langue, principalement de mauvais livres, mais peut-il en être autrement ?), cela signifie que, en tant que culture, cette langue est achevée, elle n’a plus rien à apporter. Des individus singuliers peuvent continuer à dire des choses qui ont du sens dans cette langue, voire inventer des choses nouvelles, mais comme forme de la vie des humains qui la parlent, elle est finie. Et, bientôt, plus personne la parlera. Ou alors par snobisme. Je ne dis pas cela par excès, volonté de choquer. C’est quelque chose que je perçois clairement, dont j’ai une conscience aiguë, et qui nourrit la manière dont j’écris. Mais encore faut-il en tirer les conséquences, et cesser de voir la France comme un phare qui éclaire le monde. Nous devons prendre acte de la fin de la France et, plus largement, de la fin de l’Occident, et tâcher d’inventer quelque chose de neuf, qui procède d’une autre intégration, d’un rapport différent au temps et à l’espace que nous habitons. Tant que nous nous accrocherons à ce concept obsolète (et que d’aucuns tâchent de le sauver en lui accolant l’adjectif de la nouveauté comme dans « la nouvelle France » ne témoigne de rien si ce n’est d’une forme d’impuissance mentale à concevoir les phénomènes), nous nous condamnerons à l’échec. Échec qui touche toutes les dimensions de l’existence, des plus intimes aux plus collectives. Le droit à la mort que les sociétés occidentales tardives (après le crépuscule) revendiquent, qu’exprime-t-il sinon cette conscience de l’échec ? Conscience inconsciente, pour ainsi dire, ou forme de connaissance inconsciente, qu’on ne parvient pas à formuler clairement, et qui trouve à s’exprimer par des moyens détournés, plus ou moins métaphoriques. Car, en vérité, la revendication du droit à mourir comme forme de liberté ultime n’est pas une métaphore très élaborée de la fin de la civilisation où celle-ci trouve à se manifester. C’est même une métaphore franchement grossière. Mais c’est le prix de la décadence quand elle n’est pas nommée. Et décadence, ce n’est pas à dire dans l’absolu : ce n’est pas la culture en tant que culture qui est décadente, ce n’est pas la possibilité d’une culture qui est condamnée par là, c’est cette forme-ci de culture, celle qui fut la nôtre, mais ne l’est plus parce qu’elle n’est plus, et à laquelle nous nous agrippons désespérément. On peut aider un moribond à mourir, mais cela n’a pas grand sens, cela ne fait qu’accélérer un processus qui est inéluctable. Pour les civilisations, il en va quelque peu autrement : les maintenir artificiellement en vie a des conséquences sur les individus qui, eux, ne sont pas nécessairement condamnés par cette fin. Je peux continuer de dire ce que j’ai à dire quand même l’idiome dans lequel je le dis est condamné à disparaître. Plus, le fait d’avoir conscience de cette condamnation prépare le terrain pour autre chose, qui est encore à venir. Qui tarde à venir, mais finira par venir. Quand ? je crois que ce n’est pas une question intéressante, la bonne question est comment ? Même si c’est fini, tel est notre paradoxe, ce n’est pas trop tard. Et, pour une fois, ce paradoxe est plein d’espoir. Aussi, le dis-je sans ironie : nous avons une chance immense de vivre aujourd’hui, — nous qui vivons pour demain.

28.6.26

Week-end à Vanves. — La tour Montparnasse est censée être vide, et pourtant il y a toujours un étage éclairé. (Je n’ai pas compté lequel.) Mais je ne sais pas si quelqu’un a oublié d’éteindre la lumière en partant ou si c’est une stratégie afin de déstabiliser la copropriété et prendre le contrôle de l’immeuble. Qu’importe ? Même si on la rasait, elle serait encore là dans les photographies d’elles en train de disparaître que j’ai prises et les récits que j’ai tirés de cet effacement progressif au gré des aléas climatiques. Il fait chaud à Paris, mais cela n’a plus rien à voir avec les jours précédents. En revanche, rien n’a changé, les gens se comportent toujours de la même manière, font toujours autant de bruit pour vivre, se déplacer dans leurs véhicules, il y a toujours autant d’avions dans le ciel, si bien que l’on se demande à quoi bon l’on consacre tant d’énergie pour alerter sur l’état du monde puisque cela, manifestement, est en vain, rien que du bruit ajouté dans un monde qui fait déjà trop de bruit pour exister. Peut-être, d’ailleurs, que notre unité de mesure — les degrés Celsius — n’est la bonne, et que ce n’est pas avec la température qu’il faut évaluer la pertinence de notre civilisation, mais du point de vue des décibels. Le principe de cette évaluation serait simple : plus ça fait de bruit, moins c’est bien. Sur les plateaux télés, les experts au débit de mitraillette tirent leurs faits en rafale, et au plus haut sommet de l’État, aussi, on parle ainsi, parce qu’il ne faut surtout pas laisser la parole. Étrange conception de la démocratie, me dis-je, sauf que ce n’est pas une conception de la démocratie, c’est une prise de pouvoir. Et cela n’a rien à voir : la démocratie est une conversation, non un monologue. J’ai marché quatorze kilomètres aujourd’hui. Je me suis senti bien. Il y avait trop de monde à mon goût dans les rues, mais cela ne faisait rien. Je passais. Sans me soucier d’eux, ou alors simplement pour m’en moquer. Je n’ai pas eu vraiment d’idées, ni d’illumination, ni rien. Mais ce n’était pas le but. Quel était le but ? Eh bien, je crois qu’il n’y en avait tout simplement pas, rien que le processus. Et peut-être qu’un jour, on cessera de voir la vie comme tendant vers un but, et cessera de voir la politique comme devant obéir à ce but inexistant, pour devenir vraiment démocrate, et suivre le chemin qui est le nôtre : il a une fin, certes, mais ce n’est pas un accomplissement, non, c’est simplement quelque chose qui arrive, et puis, après, autre chose arrive, et ainsi de suite. On sait que la Terre est finie, mais il lui reste tout de même encore quelques milliards d’années ; cela devrait nous laisser un peu de temps.

27.6.26

Marché quatorze kilomètres, aujourd’hui. De Vanves (Porte de Versailles) au Jardin du Luxembourg et retour, une sorte d’odyssée francilienne. Cela m’a fait du bien, de marcher. D’aller librement, enfin, sans me soucier de la chaleur. Il faisait chaud, moins chaud, cependant, que les jours précédents, mais je ne m’en souciais pas, je n’avais pas le temps, il fallait que je marche. Depuis le début de la vague de chaleur, je ne cours plus, et j’ai l’impression de me scléroser. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une impression : ce matin, j’ai ressenti la nécessité de bouger, de sortir, tant je semblais empêcher dans mes mouvements, tant je me sentais lourd, gras, bête, nécessité d’avancer aussi librement que possible, de ne plus faire attention. Quand je ne pourrai plus ne plus faire attention, alors il sera vraiment trop tard. En attendant, je marche. Sans attendre. Le SAMU a annoncé 109 décès à Paris lors de ces dernières vingt-quatre heures, soit plus de 15,5 fois la normale à cette période de l’année. La peur que j’ai pu ressentir, l’autre nuit, quand je n’arrivais pas à m’endormir, la peur de cuire, la peur d’étouffer, la peur de brûler vif, la peur de mourir, c’est-à-dire, cette peur n’était pas une sorte de fantasme du bourgeois qui transpire, c’était la réalité qui, directement, l’inspirait, laquelle réalité n’emprunte jamais de chemins détournés, mais va toujours au plus simple, au but, jusque dans la destruction. Ce qu’on appelle “la nature” (et c’est pourquoi il est absurde de lui conférer une quelconque forme de personnalité juridique), cela n’a pas d’intention, ni de morale. La nature n’a pas de nature. La nature n’est pas un être qui répond à nos concepts bien délimitées. La nature ne répond pas à nos désirs. La nature ne répond à nos besoins. La nature n’est pas faite pour nous, pas plus que la nature n’est faite contre nous. La nature n’exige rien de nous, n’attend rien de nous. C’est à nous de faire avec elle. Et qu’elle est loin, cette réalité-là, de nos façons commodes de penser, de nos idées toutes faites, de nos idées toutes prêtes, de notre petit monde ready-made, où rien ne doit dépasser, tout demeurer poliment dans les cases qu’on lui a attribuées. Et qu’elle est immense, outre la peur, la déception que nous ressentons, déception devant le fait que ce soit toujours la même chose, toujours les mêmes échecs, toujours les mêmes réflexes. Toujours la même incompréhension.

26.6.26

Ce matin, au saut du lit, j’ai écrit une lettre que j’ai l’intention d’envoyer aux maires du sixième arrondissement et de Paris afin de leur faire part de mon statut de réfugié climatique, de mes conditions de subsistance entre les quatre murs du four en lequel se transforme l’appartement que j’habite en période de fortes chaleurs, et leur demander ce qu’ils ont l’intention de faire pour qu’une situation de ce genre ne se reproduise pas : on ne peut certes pas empêcher une canicule comme celle que nous sommes en train de vivre d’avoir lieu — on ne le peut plus, du moins —, mais on peut tâcher de s’y adapter pour que les gens ne souffrent pas trop. Je ne sais pas si j’enverrai ce courrier. Que je l’envoie ou non, dans quelques jours, il viendra prendre place dans ce journal comme témoignage d’un moment de mon existence, comme un élément de ma philosophie de la canicule. Et surtout, pour montrer que la notion la plus importante dans cette histoire, c’est la souffrance. Durant les jours qui viennent de s’écouler, ainsi, m’a-t-il semblé — je l’ai ressenti en premier lieu en m’observant moi-même — qu’il y avait au fond de nous — et le débat passablement absurde sur la climatisation l’illustre à la perfection de son grotesque, en vérité — un dolorisme qui n’ose pas dire son nom tant il semble en contradiction avec les valeurs égoïstes que notre civilisation promeut, mais qui est bel et bien réel. Un dolorisme, et cette forme d’héroïsme masochiste qu’il implique, la souffrance nous apparaissant toujours comme un bien en soi : qui souffre apporte la preuve de sa supériorité morale (le martyr est le témoin de la douleur qui le rédime). Et non seulement de sa supériorité morale, mais de la supériorité morale de la souffrance en soi. Aussi, aime-t-on aider les pauvres. Mais, ce faisant, la plupart du temps, on ne fait que les aider à être pauvres, à le demeurer, et non pas à se transformer. Or, la souffrance n’est pas transformative, elle ne métamorphose pas qui l’éprouve, ou alors dans la mort seulement. C’est en tout cas la doctrine chrétienne d’où nous tirons notre culte de la douleur : le saint connaît le martyr qui le transfigure dans la mort. Un saint qui survit est une contradiction dans les termes. Le saint meurt, le saint doit mourir pour accéder à la sainteté. Nous ne voulons pas aller mieux, nous ne voulons pas aller bien : nous voulons consommer l’existence et, à défaut, expier nos fautes en éprouvant dans notre chair la douleur des conséquences de nos actes. Ainsi, avant d’aller trouver refuge dans un lieu climatisé pour se sentir mieux, se sentir bien, aura-t-il d’abord fallu souffrir, transpirer, ne pas dormir, se sentir mal, se sentir défaillir : le confort n’est-il pas une idée profondément bourgeoise ? Et la bourgeoisie le mal social par excellence ? Si l’on se veut authentique, au plus près de la nature, ne doit-on pas commencer par renoncer au confort bourgeois qui entrave le chemin du rachat ? Économie de la morale. Économie de la douleur. Économie de la mort. Qui ne souffre pas, c’est le fond de toute notre doctrine morale, ne peut pas être bon. La morale présuppose la souffrance. C’est-à-dire qu’elle tend vers la mort. Le culte des héros — les hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie, presque jamais des femmes — qui a encore cours dans notre démocratie fatiguée en fait la démonstration. La morale est solidaire d’une haine viscérale de la vie, une haine qui n’est pas conceptuelle, théorique, mais existentielle, et qui se retrouve dans tous les domaines de l’existence, y compris dans ce qu’elle a de plus banal, de plus trivial, de plus quotidien : passer une bonne nuit de sommeil. Comme si c’était honteux. Honteux, en effet, à la morale pour laquelle n’est moral que le malheur, moral que la misère, moral que la mort. Quelle tristesse, que cette morale, qui nous condamne à la douleur, nous condamne au malheur.

25.6.26

Réfugiés climatiques. — Si j’avais écouté Rodhlann, ma philosophie de la canicule nous eût conduit à Vanves, vous et moi, du côté de la Porte de Versailles, à proximité du Parc des Expositions. Si loin si proche de Paris intra muros. Ce midi, après notre matinée au jardin avec Daphné, à l’heure du déjeuner, j’ai cru que j’allais défaillir. La veille au soir, déjà, j’avais perdu la tête : il faisait si chaud que j’avais l’impression d’être prisonnier d’un magma écologique incompréhensible, perdu entre le vacarme, le dôme de chaleur qui s’était effondré sur nous depuis longtemps, et la folie pure et simple. Je m’imaginais que la peinture des tableaux de mes parents fondaient sous l’effet de la chaleur. Et que la Léda et son cygne de José Mange se transformait en flaque de douleurs colorisées. Je ne sais pas combien de fois je me suis répété à moi-même : « Je suis chez les fous. Je suis chez les fous. Je suis chez les fous… », avant de trouver enfin le sommeil. Un sommeil aussi épuisant que la veille, mais comment pourrait-il en être autrement quand on vit dans un habitat obsolète, lequel se transforme en four crématoire ? Les cendres du Second Empire : voilà Paris. Et ce n’est pas seulement une métaphore, non : à un moment, durant mon délire, j’ai regardé l’urne dans laquelle sont les cendres de ma mère, et je me suis senti à son image, en devenir. Pourtant, je n’ai pas envie d’être incinéré. Je veux être enterré. Mais il m’a semblé que, si je restais là assez longtemps, c’est ainsi, comme elle, exactement, que je finirais. J’exagère, évidemment. J’exagère, toujours. Mais je ne suis pas loin de la vérité parce que j’exagère, bien au contraire. Ce matin, au jardin, j’ai continué ma lecture de Qu’est-ce que le pragmatisme ? de Cometti, question qui, en vérité, n’est pas du tout pragmatiste, et de cela, Jean-Pierre devait en avoir conscience. Les pages qu’il consacre aux « conséquences du pragmatisme » me semblent les plus fortes : on sent qu’il est totalement habité par son sujet que ce qu’il écrit, il le ressent au plus profond de lui. Pourtant, je m’en souviens, en cours, Cometti avait toujours un air détaché, du genre de qui ne veut pas trop affirmer ce qu’il avance, demeure fragile, faillible, et cela, je l’ai compris ensuite, c’est réellement pragmatiste. Je pense : le pragmatisme est une philosophie américaine qui, quand on voit ce qu’est devenue l’Amérique, ne l’est plus du tout. J’ai tant aimé l’Amérique. Ce que j’en connais, du moins, la côte est, de Boston à Austin en passant par New York, Nashville, Memphis, Atlanta, New Orleans, Houston. Un jour, avec R., c’était un 4 juillet, à la descente du Greyhound Bus dans lequel nous effectuions notre périple, nous nous étions retrouvés à Richmond alors que nous voulions aller à Washington. Je m’étais adressé à un vieil homme noir pour lui demander notre chemin et je m’étais heurté à une incompréhension d’une telle immensité que je m’en souviens encore aujourd’hui. Dans la grande banlieue d’Atlanta, je m’en souviens aussi, nous avions décidé de travailler pour payer les nuits que nous passions à l’auberge de jeunesse. J’avais mal aux mains. (Nous coupions des branches d’arbres.) Je l’avais dit à notre hôte qui m’avait répondu, un brin sarcastique, lui montrant l’ampleur des dégâts que moi seul, je crois, j’étais en mesure de constater : « Oh, you’re an artist… », ce que à quoi, sans la moindre hésitation, j’avais répondu un « Yes » fier et joyeux. Dans ma langue maternelle, je n’eusse pas osé être si affirmatif. Mais, en anglais, je ne sais, c’est venu tout seul. (Comme si quelque chose était possible pour moi là-bas, qui ne l’étais pas ici. Ce malgré quoi, c’est ici, comme pour Venise, plus tard, où Jean-Pierre Cometti m’avait proposé de poursuivre mes études, que je suis (resté).) À l’époque, pour moi, l’art, ce devait être la musique. Mais la musique ou écrire, qu’est-ce que cela change ? Rien, je crois. Pourquoi est-ce que je me souviens de tout cela ? Est-ce l’effet de la climatisation de la chambre d’hôtel dans laquelle nous passons la nuit ? Mais je me souviens qu’à New Orleans, dans la maison où nous avions passé les nuits, il n’y avait pas de climatisation. Mais il y avait des cafards. Et j’avais dormi enroulé dans le drap de mon lit comme une momie. Alors, si ce n’est pas cela, qu’est-ce ? C’est l’Amérique.

24.6.26

La bibliothèque aquatique. — C’est ainsi que j’appelle l’usage que je fais de la baignoire dont nous avons la jouissance dans la salle de bains, certains après-midi, quand l’emploi du temps le permet, pour échapper à la brûlure du temps qu’il fait, et lire un peu, très lentement, presque comme un illettré, des livres. Cet après-midi, j’ai commencé Land Art travelling de Tiberghien, que j’ai acheté il y a deux jours, le matin. En passant devant Tschann, pour aller au jardin du Luxembourg avec Daphné, je l’ai vu en vitrine. Je croyais l’ouvrage épuisé. Et peut-être l’est-il. En tout cas, il ne fallait pas que je passe à côté de l’occasion. J’ai donc fait demi-tour, passé la tête dans la librairie encore noire pour demander si c’était ouvert, on m’a répondu que oui, j’ai dit que je voulais le livre de Tiberghien qui était en vitrine et, comme on ne comprenait pas de quoi je parlais, j’ai accompagné la libraire dehors pour le lui montrer. J’eusse pu aussi scanner le code barre de l’ouvrage et m’occuper moi-même de mon propre encaissement, cela fait partie des choses que je sais faire, que j’ai apprises chez Grasset, mais non, de cela, la dame s’est occupé. Après avoir payé, en sortant, j’ai dit à la libraire : « Bon courage, avec la chaleur… », histoire de dire quelque chose, par politesse, afin de ne pas réduire cette relation à une simple transaction commerciale, ce que n’est pas, nous dit-on, l’achat d’un livre en librairie, et la vieille dame m’a répondu d’une façon qui revenait à se plaindre de ma remarque, parce que, ai-je compris, il y a des gens qui sont bien plus malheureux que nous. Je me suis dit que, s’il était à ce point insupportable que vivent des gens bien plus malheureux que nous, alors il n’y avait qu’à se pendre à la devanture de la librairie pour qu’il n’y ait plus au monde de gens plus malheureux que nous, mais je ne l’ai pas prononcé à haute et intelligible voix, étant donné le peu de succès de ma remarque précédente, je me suis dit qu’il valait mieux ne pas, et ce n’est qu’hier au soir, que je l’ai prononcé à haute et intelligible voix, pour Nelly, afin de lui faire part de mon effarement et de la réponse peut-être un peu trop radicale, mais toutefois diablement efficace, que j’entendais apporter au malheur du monde. Le livre de Tiberghien a ce ton qui tient à la fois de la réflexion et du récit que ses lecteurs connaissent bien et Land Art travelling est un journal de voyage illustré de photographies de l’auteur et d’autres documents. J’aime particulièrement les livres de Gilles Tiberghien pour ce ton et pour la manière qui est la sienne de faire de la philosophie in situ. Cela tient certes à son intérêt pour le land art, mais aussi, je crois, au sens pratique de celui pour qui, contrairement à la plus grande part de la philosophie, le corps n’est pas quelque chose de dégoûtant. Les philosophes comme Tiberghien n’ont pas un corps, ils ne sont pas un moi qui se trouve dans une relation de possession à un corps. Il est significatif, ainsi, que le livre s’ouvre sur ces mots : « L’art est toujours une expérience ». Ce qui ne fait pas de Tiberghien un pragmatiste (du point de vue de la tradition philosophique américaine, il est bien plus proche du transcendantalisme de Thoreau), mais le situe quand même dans une perspective, sous certains aspects, qui n’en est pas très éloignée (L’art comme expérience est le titre du grand livre que Dewey a consacré à l’esthétique). Ce livre, il m’est apparu, en outre, que je le lisais dans la perspective d’une idée de livre que j’ai eue, livre qui prendrait la forme de cahiers tenus, non sur les routes lointaines de l’Amérique, mais sur celles non moins fascinantes du nord du Finistère. Ce livre, j’ai eu l’idée qu’il allait commencer comme ceci : « Ceci est moins un livre qu’une expérience. »

23.6.26

Tempête de sable au jardin du Luxembourg. Qui veut se prendre pour Lawrence d’Arabie n’a plus à se déguiser pour aller faire la guerre dans le désert ; le désert, le climat le lui met à portée de la main, tout juste en bas de chez soi, et jusque dans les beaux quartiers. Évidemment, l’exotisme n’est plus ce qu’il était, mais faut-il s’en plaindre si l’aventure s’en trouve considérablement rapprochée ? Dans son immeuble formatée, sur le boulevard de son désir de lucre, la bourgeoisie tombe dans le piège où elle avait cru prendre la réalité : la ville qu’elle a voulue à son image s’embrase et c’est elle qui se consume dans la tombeau d’Haussmann. De fait, bientôt, c’est toute l’Europe qui va suffoquer de l’Atlantique à la Baltique, cependant que la Méditerranée surchauffe et que la vie meurt à petit feu. Le destin, on le connaît, puisque la mer l’a déjà connu, on le sait désormais : c’est l’assèchement, c’est le désert. Cela facilitera la traversée (on ne risquera plus de se noyer), mais qui aura envie de l’entreprendre, et pourquoi, et à quelles fins ? Est-ce que ce que je raconte est vrai ou est-ce simplement que j’ai chaud, manque de sommeil, et divague ? Je ne sais pas. Ni quelle différence cela fait. Cette nuit, je me suis habillé pour sortir de chez moi, mais, une fois quitté l’appartement, je me suis demandé ce que je faisais là : dehors, il faisait aussi chaud que dedans. J’ai fait quelques pas, et puis j’ai rebroussé chemin, et puis je suis rentré chez moi. Odyssée microscopique, et un rien minable, il me faut bien l’avouer, mais on n’a jamais que ce que l’on mérite : c’est le privilège et la malédiction de la vie en régime démocratique. Il est quatre heures de l’après-midi cependant que j’écris. Il fait chaud, mais j’ignore de combien de degrés au-dessus de la normale, au-dessus de l’anormale. Je me rends compte que la philosophie de la canicule que m’a suggérée Rodhlann, c’est ici que je suis en train de l’écrire. C’est que je n’ai pas la force de le faire ailleurs : pas la force d’écrire ce journal et une chronique de la vie par quarante degrés Celsius. En ce moment, je relis le livre de Cometti, Qu’est-ce que le pragmatisme ? Lentement, très lentement. Parfois, j’ai l’impression qu’il me faut plusieurs minutes pour parcourir une page, à peine. Pourtant, tout ce qui s’y trouve, je le sais déjà (j’ai déjà lu le livre, et nombre des auteurs qui s’y trouvent mentionnés : Peirce, James, Dewey, Carnap, Quine, Goodman, Sellars, Davidson, Rorty, le tout, sous l’influence de Cometti, bien sûr), mais cela est important, me semble-t-il, de le parcourir de nouveau, comme pour alimenter à neuf la machine anti-mythes, laquelle ne doit jamais cesser de tourner, et à plein régime, qui plus est. Les conséquences du pragmatisme, si on les tirait, feraient une différence considérable dans nos vies. Elles ne rafraîchiraient peut-être pas l’atmosphère, pas tout de suite, en tout cas, non, mais elles y contribueraient grandement. Une fois que les dichotomies sont tombées, les murs suivent facilement, et on peut habiter l’univers comme un animal non-séparé, ni humilié ni supérieur, mais ouvert à ce dont il fait partie, résolument. En cela, à condition de survivre assez longtemps, il n’est peut-être pas mauvais d’éprouver l’accablement de la chaleur, la perspective de la mort par brûlure, dans sa chair, même. C’est cette image que j’avais, présente à l’esprit, au petit matin, alors que le bruit qui venait du boulevard était infernal et que la température montait, indifférente à mes suppliques inutiles et ridicules.

22.6.26

Hier, Rodhlann m’a suggéré d’écrire une philosophie de la canicule. Mais, si l’idée m’a particulièrement séduit, il fait beaucoup trop chaud pour la mettre en œuvre. Et, déjà, les promesses des flammes de l’enfer qui causaient les nuits blanches des prières de nos ancêtres paraissent débonnaires à qui éprouve dans sa chair la réalité de la surchauffe atmosphérique. Pourtant, tout n’est pas à jeter au feu dans cet épisode précoce de chaleur. Cet après-midi, en effet, pour ne pas étouffer, Daphné et moi, nous sommes allés  au cinéma voir Vivaldi et moi (Primavera) de Damiano Michieletto, film qui, malgré quelques facilités un peu kitsch, n’est pas sans beauté, encore que, je m’en suis rendu compte, pas tout à fait adapté à l’âge de Daphné. Mais les aventures sentimentales d’Angelo, le héros de Giono, le sont-elles ? Et l’était-il l’Hoffenbach de Kracauer ? L’Ulysse d’Homère et les luttes sanglantes des héros grecs dans la plaine de Troie ? Je ne le crois pas. À quelque chose canicule est bon, dira-t-on bientôt, histoire de se rassurer quand, à la surface de la peau, des cloques commenceront à se former et que l’on perdra connaissance en pleine rue sous le regard dégoulinant d’indifférence de ses semblables transpirants. L’autre jour, à la télévision — mais je ne peux m’en prendre qu’à moi-même puisque, même si je n’y crois plus depuis bien longtemps, je consulte encore les informations —, une vieille femme de gauche (de je ne sais plus quel journal, Politis, je crois, ou quelque chose comme ça, mais ça ou n’importe quoi, cela ne fait aucune différence) expliquait que, s’il allait bien falloir s’y résoudre, il ne fallait cependant pas climatiser toutes les salles de classe dans les écoles, mais seulement un préau par exemple, puisqu’il est bien connu que, sur les plateaux télés climatisés, comme ailleurs, d’ailleurs, les enfants ne valent guère mieux que du vulgaire bétail. Et, en réalité, moins, puisque les vaches, elles, on peut les manger tandis que, en Occident, les enfants, on ne prend même plus la peine de les faire. Et de fait, depuis plusieurs jours, hasards du calendrier et caprices de la météo, Daphné ne va plus à l’école. Ainsi, au lieu de cuire en classe (il y a bien longtemps que l’on n’apprend plus rien à l’école, même pas à se tenir tranquille), cuit-elle à la maison. Ce matin, nous sommes allés au Jardin, elle et moi. Nous nous sommes assis sur ces chaises en métal vert sénatorial et elle a dessiné le grand cerf et ses petits de dos. Et puis, elle a voulu le dessiner de face. Mais, n’y parvenant pas, elle a dessiné le portrait d’un petit garçon suédois de son imagination dont elle a entrepris de me conter les aventures (en gros, il avait perdu son chapeau et sa gouvernante n’était pas contente). Il fait chaud, eussé-je pu écrire plus prosaïquement, mais c’eût été un peu léger. Or, le temps est lourd. Tout comme le sont les temps qui courent.