18.8.26

Marché longuement dans Paris aujourd’hui. Et, je me le demande tant la ville est différente, ne se ressemble plus en cette période de vacances, y a-t-il un livre qui s’intitule Paris en août ? Seules les sirènes du pouvoir me rappellent que c’est ici que je suis, à Paris. Et encore, ne me semblent-elles pas plus absurdes que d’habitude au moment où elles résonnent dans le vide ? Alors, ai-je envie de dire, elles font entendre leur véritable nature, qui n’est pas d’ouvrir la voie, de fluidifier la circulation, mais de signaler de façon sonore, péremptoire et vulgaire, la présence du pouvoir : on ne doit pas pouvoir vivre, on ne doit pas pouvoir dormir sans être constamment rappelé à l’ordre social. Dans certaines cultures, ce sont les cloches des églises qui sonnent à intervalles réguliers ou le muezzin qui, de son chant, appelle à la prière, cinq fois par jour, dans notre culture déprimée ce sont les sirènes des véhicules qui, de leur vacarme stochastique, maintiennent le petit peuple dans un état de vigilance, d’alerte permanente : il ne faudrait tout de même pas penser que, la ville étant vide et le capo di tutti capi faisant le pitre sur son petit bolide maritime, la place occupée en temps ordinaire par le pouvoir demeure vacante. Non, l’ordre doit maintenir son omniprésence, fût-ce au prix de son assourdissante fiction. Tout est d’autant plus faux, ai-je envie de dire, que cela ressemble à s’y méprendre au vrai. J’entends : si le pouvoir se montrait tel qu’il est, dans toute son impotence, dans toute sa vulnérabilité, dans toute son incapacité, ne le prendrait-on pas au sérieux, et ne se ferait-on pas un devoir — puisque, paraît-il, nous sommes en république — de le rétablir dans son bon droit ? Au lieu de quoi, confronté à son attitude arrogante et puérile, on le méprise comme on méprise le gamin turbulent de la table à côté : il finira bien par se fatiguer et, si tel ne devait pas être le cas, la soirée serait peut-être gâchée, en effet, mais après tout, ce n’est pas le nôtre, alors qu’est-ce qu’on y peut ? Le pouvoir, non plus, n’étant pas le nôtre, qu’est-ce qu’on y peut ? À force de le voir se rendre ridicule, on n’attend plus rien de lui sinon qu’il s’effondre, une bonne fois pour toutes. C’est un horizon fragile et incertain, dites-vous. Oui, et alors ? N’est-ce pas la dernière utopie qu’il nous reste que cette utopie pauvre et déprimante ? D’ailleurs, j’y pense : j’ai cherché sur internet, et il y a bien un livre qui s’intitule Un quinze août à Paris. Signé Céline Curiol, il est sous-titré : Histoire d’une dépression

17.8.26

J’allais écrire quelque chose, tout à fait autre chose, et puis je me suis demandé : à quoi bon ? Et, à cette question, la chose n’a pas résisté. Pourtant, j’avais prévu des choses à dire sur cette chose, mais c’était peut-être cela, le problème : accumuler des choses et des choses, des choses à propos de choses, cela ne vaut pas grand-chose. L’intérêt que l’édition française me porte, je le connais déjà, qui ne m’accorde aucun crédit, alors pour m’intéresserais-je à elle ? Comme je l’ai dit en substance, hier : quand même il n’y aurait plus d’éditeurs, bons ou mauvais, peu m’importe, en France, j’écrirais quand même, en France, ou ailleurs. Et, d’ailleurs, mon horizon, n’est-il pas déjà ailleurs, et depuis bien longtemps, en réalité ? Hier, l’Amérique du Sud de l’Argentine et de l’Uruguay, les hémisphères du globe comme du cerveau ; aujourd’hui, la Méditerranée, que j’explore en faisant varier les distances. La différence entre ces deux espaces géographiques : de l’un, je rêvais, de l’autre, je viens. Mais est-ce une si grande différence que cela ? Pour moi, je ne le crois pas, non. En rentrant de Daoulas, hier, j’ai trouvé au courrier l’acte de mariage de mes grands-parents, Étienne et Maddalena, que j’avais sollicité auprès de la mairie de Septèmes, et qu’une dame charmante m’a adressé dans les meilleurs délais. Sur l’acte, il est indiqué que mon grand-père exerçait la profession de maçon. À cette époque, pourtant, en 1937, il devait consacrer plus de temps à ses activités syndicales et politiques qu’à la maçonnerie, ce qui explique que, quand il sera écarté de la CGT et exclu du PCF au début des années 1950, il se reconvertira dans les assurances, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec la maçonnerie, mais ce n’est pas cela qui me fait sourire. Ce qui me fait sourire, pour ainsi dire, c’est que son nom de résistant sera Lemaçon. Avec un naturel assez désarmant, n’est-ce pas ? Mais lui, contrairement à d’autres, n’aura pas conservé ce nom après la guerre, préférant retourner à l’anonymat simple de son nom propre — Blanc —, ce qui correspondait sans doute mieux à ses idées auxquelles il ne renonça jamais, pas même dans les camps où il fut prisonnier durant la guerre. Comment Maddalena — « Mamie Madeleine »— vécut-elle ces années d’absence, de tourment, de solitude, elle qui fit tant de démarches, en vain, pour qu’on lui rende son mari ? Je l’ignore, j’essaie de me le représenter, mais j’ai le plus grand mal. C’est mon monde et c’est un autre monde dont moins d’un siècle me sépare. Quand je pense à cela, je pense aussi à certains traits de caractère de ma mère, et je songe : les idées, ce n’est pas une vie facile pour qui en est l’enfant.

16.8.26

Si j’en crois le nombre et la diversité biologique des bestioles qui m’ont piqué au cours de l’été passé dans le Finistère, je suis une personne de goût : aoutat, tique, moustique, guêpe, j’ai fait le festin de toutes. Si j’adopte comme critère ma perception du monde, et la façon propre à mes contemporains de s’y comporter, il apparaît en revanche que je ne suis pas une personne de goût ou alors que mon goût ne correspond pas, ou bien fort peu, à celui de mes semblables. Entre le goût et le dégoût, il n’y a pas un grand écart, et ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire : je ne suis pas en train de dire que le goût des uns n’est pas le goût des autres, ni je ne sais quelle fadaise du genre, « Chacun son truc », le relativisme de bon ton dans la région du monde que j’ai l’heur et le malheur d’habiter, non, mais je ne sais pas très bien ce que je veux dire. Peut-être ceci : si l’on prend au sérieux tout ce que l’on nous présente comme devant l’être, parce que c’est génial, émouvant, puissant, que sais-je encore ? eh bien, il y a de fortes chances que l’on finisse par perdre la raison ou que l’on s’abrutisse dans les délices de l’irréalité solipsiste la plus parfaite. En effet, si tout ceci est vrai (j’esquisse un geste de la main pour montrer le monde tel que je l’ai trouvé), alors c’est vraiment n’importe quoi, et il vaut mieux se replier sur soi tel le mollusque dans sa coquille. Car, comment faire la différence dans un monde social qui semble absolument incapable de la faire, entre un prétendu grand-écrivain qui publie onze romans chez onze éditeurs différents pour en finir avec la littérature et la fille de l’un des frères Bogdanoff qui publie un livre, je cite, on pourrait croire que j’invente, sinon, « entre enquête familiale et journal intime » suite au décès de son père ? Tout le monde semble déterminé à en finir avec la littérature, mais ne pas savoir s’y prendre autrement qu’en publiant encore plus de littérature, toujours plus de littérature. Et ce n’est pas tant que je trouve cela affligeant, je trouve cela affligeant, mais ce n’est pas ce que je veux dire, c’est que je n’accorde aucune importance à la littérature en tant que telle, pas plus que je ne crois aux discours qui portent sur l’art en soi, ni aucune de ces généralités, certes commodes quand on entend s’écouter pérorer, mais qui ne veulent rien dire du tout. Pour ma part, il pourrait très bien ne pas y avoir de littérature du tout (au sens de forme symbolique ou de champ littéraire, par exemple, que chacun choisisse sa métaphore), j’écrirais quand même : je ne cherche pas à produire un quelconque effet, je cherche à dire quelque chose, à découvrir quelque chose, à inventer quelque chose, à imaginer quelque chose qui ne l’a pas encore été. Mais le monde social ne l’entend pas de cette oreille, lui, qui veut de la performance, du drame et, en même temps, de la bienveillance, qui veut sauver la planète, défendre l’Ukraine, et faire du jet-ski. Performance est peut-être un meilleur mot, désormais, que « spectacle », qui semble bien trop désuet, ringard, mollasson, dépassé, petit, non, il faut que ce soit plus gros, plus grand, plus fort, plus sale, plus bête, plus triste, plus ridicule, plus tout, plus n’importe quoi, du moment que c’est plus. Et même quand on dit moins, n’entend-on nous pas distinctement plus ? À un moment, sur le trajet entre Daoulas et Paris, je me suis endormi (je n’étais pas au volant), et je crois que c’était le meilleur moment de la journée.

15.8.26

Retour à Paris, demain, et puis, quelques jours plus tard, départ pour Marseille. Il y a tant de façons de raconter son “intimité”, comme on dit, on peut tenir son journal intime, publier des romans autofictionnels où l’on raconte sa vie, son couple, son expérience de la prostitution, tout ce que l’on voudra, pour ma part, je trouve qu’une page telle que celle que j’ai écrite hier, par exemple, est beaucoup plus intime que la description par le menu d’éventuels ou fantasmés exploits sexuels : qui sait lire en apprendra plus sur moi, si cela veut dire quelque chose, que quelqu’un qui saurait ce que je fais de mon pénis. Je comprends tout à fait que parler de (son) sexe soit bien plus vendeur — qui ne rêve pas in petto de savoir ce qu’il se passe dans le lit du voisin ? — que d’esquisser des perspectives à propos de ce que la vie bonne pourrait bien être, mais je n’ai aucun goût pour ce genre de littérature, ni le genre d’individus qui s’y adonnent, s’y complaisent, s’en repaissent : les fonds de culotte sont les fonds de tiroir de la réalité, à moins que ce ne soit l’inverse. On peut coucher qui l’on couche dans son lit sur papier glacé, c’est vrai, ce l’est moins pour les sortes d’idées qui occupent mes pensées. Et espérer s’en tirer par le relativiste « Chacun son truc » a quelque chose d’un peu trop défaitiste à mon goût. Évidemment, « Chacun son truc », et puis quoi ? Est-ce tout ? Est-il devenu impossible d’aller plus loin ? Est-ce le dernier mot de notre morale ? Peut-être. J’allais écrire : je ne sais pas pourquoi je raconte tout cela, mais ce n’est pas vrai, c’est toujours en raison du décalage que je ressens avec une violence certaine entre ce qui me passionne, ce qui m’émeut, ce qui est pour moi matière à penser, et ce qui émoustille qui préside aux destinées des pauvres humains que nous sommes. Pauvres humains que nous sommes, en effet. Une morale authentique, ne devrait-elle pas commencer par cela : prendre pitié de nous, non pour nous promettre un monde meilleur dans un lointain et indifférent au-delà, mais pour nous aimer un peu mieux, autant que faire se peut, ici bas ? Et le fait que, à vrai dire, cela ne fasse rêver personne en dit moins sur la naïveté des perspectives que j’esquisse ici que sur la misère qui est la nôtre, à laquelle on nous condamne, à laquelle nous nous condamnons nous-mêmes. Pauvres humains que nous sommes.

14.8.26

On a envie de croire que nous pouvons changer mais, face à l’évidence du contraire, que faire ? Rien ? Se lamenter ? Abandonner ? Tout détruire ? Se détruire ? Brûler ? Ce matin, j’ai lu un article dans lequel les élucubrations d’un spécialiste de l’IA qui prévoyait la destruction de l’humanité vers 2030 se trouvaient résumées, et cela m’a paru si affligeant, non pas tant en raison de l’espèce de prophétie scénaristique hollywoodienne qu’en raison de toutes les croyances grossières, caricaturales, qui sous-tendaient cette vision de l’histoire, que, lorsque j’ai lu qu’Antoine Volodine allait publier onze romans chez onze éditeurs différents à la rentrée littéraire, je me suis dit que ce n’était peut-être pas plus mal, après tout, que l’humanité disparaisse, et vite, en fait : pourquoi attendre 2030, pourquoi pas tout de suite ? Et puis, j’ai essayé de voir ce que c’étaient que ces croyances grossières, caricaturales : la superintelligence supposée de l’IA ne ressemble-t-elle pas à s’y méprendre à l’idée d’un Surhomme qui se serait émancipé de toutes les contraintes matérielles qui pèsent sur les gens en temps normal — sauf sur Antoine Volodine, bien sûr, il est hors compétition, lui — et le Surhomme en question, à une sorte d’entrepreneur capitaliste obsédé par l’idée d’éliminer toute concurrence, c’est-à-dire : l’humanité, pour compresser ses coûts et maximiser ses profits ? Évidemment, tout cela, à son tour, reposait sur une interprétation erronée du « survival of the fittest », « the fittest » étant compris comme celui qui en fait le plus, celui qui en sait le plus, celui qui en possède le plus, celui qui en détruit le plus, celui qui a la plus grosse, alors que, en vérité, un fennec dans le désert est « the fittest », mais cela, comment se fait-il que des gens réputés si intelligents qu’on les paie des milliards et leur confie la mission de diriger le monde ne semblent pas en mesure de le comprendre ? Le monde a-t-il besoin d’être dirigé ? Peut-être que, après tout, si une superintelligence devenait supersuperintelligente au point qu’elle saurait tout, pourrait tout, serait partout, puisque tel est notre fantasme de divinité absolue, il lui arriverait ce qu’il est arrivé à Pascal, peut-être qu’elle se demanderait : Mais tout cela, à quoi bon ? Et alors, pourquoi ne se retirerait-elle pas du monde, cilice autour de la puce, dans son Port-Royal usb-c, pour méditer sur la vanité du monde et la misère de la pensée ? Le penseur de l’IA, disait l’article, s’était interrogé, et gravement : « L’IA sera-t-elle plus importante que les réseaux sociaux ? Plus importante que les smartphones ? Plus importante que le feu ? » Vastes questions, en effet, qui remuglaient un peu les bas-fonds, tout de même, empestaient l’esbroufe du bonneteur, mais surtout le mot de feu aurait pu arrêter, attirer l’attention : dans son Mémorial, après avoir daté précisément sa révélation, le premier mot de Pascal n’est-il pas : feu ? Et alors, feu ne veut plus dire « maîtrise technique », « puissance », « domination », mais renonciation, douceur, soumission et joie. Je me suis surpris à imaginer que le « fittest », en fait, ce n’était pas celui qui a la plus grosse et l’agite à la face du monde sous les vivats de la foule esbaubie, mais une famille de bergers qui font paître leurs troupeaux, ont appris à économiser l’eau et savent cultiver un sol aride. Chez eux, on arpente les collines, on contemple la mer, on chante des poèmes, on alimente le feu qui réchauffe, qui cuit, qui rassure, qui apaise, qui rassemble. On pratique l’égalité au quotidien, avec banalité, simplicité, parce qu’il n’y a pas d’autre façon de vivre qu’avec, parmi, en même temps. Je me suis dit que c’était peut-être un peu idyllique, peut-être un peu naïf, oui, mais tellement moins bête que la superintelligence de la superintelligence.

13.8.26

Écrit un nouveau chapitre de mes sillages méditerranéens. Rien à dire de plus, ce soir.

12.8.26

L’ontologie dualiste est mortifère, qui ne cesse de blesser, d’abîmer, “le corps”, d’une part, qui peut être l’objet de toutes les manipulations, de toutes les violences du sujet, le corps de soi tout comme le corps des autres, et “la nature”, d’autre part, que la volonté du moi s’autorise à façonner jusqu’à la destruction pure et simple. Toutefois, il ne faut pas commettre l’erreur classique : il n’y a rien à mettre à la place de cette ontologie dualiste, ni une ontologie moniste, ni une ontologie pluraliste. Il n’y a pas non plus à substituer au système de croyances d’où procède cette ontologie défaillante, un autre système de croyances qui, au prétexte qu’il est un peu plus exotique, vaudrait mieux, nous ouvrirait les yeux. Le relativisme peut certes nous déciller, mais il doit toujours nous faire sourciller. Ce qu’il faut : abandonner l’idée même d’une ontologie. Nous n’avons pas besoin de dire quel genre de choses sont les êtres, nous n’avons pas besoin d’identifier des êtres. Tout ce que nous avons besoin de faire, c’est de nous rendre attentif à la vie, tâcher de la comprendre — la vie ne connaît pas l’arrêt de l’être, les modifications sont constantes, elles ne connaissent pas de répit — et d’en respecter le flux. Mais le flux lui-même n’est pas une catégorie de l’être qui déterminerait une ontologie, il n’a rien de métaphysique, ici, le flux suit du simple constat que “ça change”, et ce “ça” n’a pas besoin d’être identifié, pas besoin d’être nommé, par exclusion du reste (il vaut mieux faire des phrases que donner des noms), il n’a pas besoin d’être hypostasié, il n’a pas besoin d’avoir un être, on peut le décrire, mais il est erroné de croire que c’est en le réduisant à un terme unique que l’on mène à bien cette description. Au contraire, on la fige, ce faisant, cette description, on arrête le processus de compréhension du processus quand le processus lui-même ne s’arrête pas, ne connaît pas l’arrêt. Cela est sans doute dû à notre spécificité culturelle, laquelle conçoit l’histoire comme quelque chose de formidablement court qui naît au sein de la civilisation sédentaire puisque nous faisons commencer l’histoire avec l’invention de l’écriture, ce qui nous porte à croire, à cause du vocabulaire même que nous employons, que tout ce qui a eu lieu avant l’histoire, avant l’écriture, avant la sédentarisation n’était qu’une interminable préparation à ce moment, alors que c’est la durée la plus longue qui, au contraire, rend presque ridicule l’étendue infime de ce que nous appelons un peu pompeusement “l’Histoire”, comme si, avant, les êtres humains n’avaient pas pensé, comme si, avant, la vie n’avait pas vécu. Or, comment une civilisation sédentaire parviendrait-elle à penser autre chose que l’arrêt ? La fin du nomadisme, l’écriture comme trace figée, l’ontologie comme organisation des catégories de l’être, tout cela participe d’un seul et même état d’esprit : il faut que les choses soient immobiles pour que l’on puisse les penser. Tout ce qui bouge est suspect, dangereux, irrégulier. L’ontologie de l’outre qu’est le dualisme n’a-t-elle pas tenté de se prémunir contre le danger de l’irrégularité en plaçant le vrai à part, dans un autre monde ? Mais le monisme, dans son obsession de l’un, ne nous avance pas non plus : c’est un réductionnisme de la simplicité (« Tout est un », dit-il, ce qui est redondant). Sauf que la vie n’est pas simple. Pas plus que le pluralisme, qui n’est qu’une machine à enregistrer ce que l’on voit très bien sans (si le monisme est redondant, le pluralisme est fastidieux). Il faut en finir avec les catégories, ce qui ne signifie pas qu’il faille en finir avec le langage, mais il ne faut pas s’imaginer que, pour que les choses aient un sens, il faut qu’elles soient fixes. Ce qui est fixe, c’est le sens qui nous convient, qui nous rassure, qui nous permet de nous y retrouver facilement. C’est pratique, mais c’est faux. Et l’écart ne cesse de grandir à mesure que l’on avance dans le détail des phénomènes. Or, le détail des phénomènes, c’est précisément cela, la vie. La vie n’est pas une suite de généralités, c’est une suite d’expériences. Et c’est à elles que nous devons nous rendre sensible.

11.8.26

Ce que j’ai fait de plus intéressant aujourd’hui : sans aucun doute, ramasser des petits coquillages sur la plage. Leurs formes, leurs couleurs me fascinent. Il est très certainement illégal de s’en emparer de la sorte, mais qu’est-ce qui ne l’est pas ? C’est la vie même qui est soumise à législation : puritanisme de tout. Il y a environ 110000 ans, pourtant, déjà, homo sapiens fabriquait des bijoux avec des coquillages. On en a retrouvé la trace dans la grotte d’El Mnasra sur la côte atlantique du Maroc. Merveilleuse civilisation. Quand on réduit l’histoire à la seule écriture — tout le reste, c’est-à-dire : le plus clair du temps, se trouvant par là même rejeté dans la pénombre informe de la préhistoire, immense période qui n’a même pas de nom à elle —, se rend-on compte à quel point on appauvrit notre vision du monde, du temps, de la vie, de la planète ? 3500 ans, tout au plus, 3500 ans, à peine. Faut-il s’étonner ensuite que nous accordions si peu d’importance au monde dans lequel nous vivons, et que nous nous sentions à ce point séparés de l’univers qui nous entoure que nous le maintenions à la distance la plus lointaine, de toutes nos forces ? On voudrait s’ouvrir au monde, mais comment faire si l’on ne s’ouvre pas au temps ? Si l’on ne prend pas conscience de la profondeur du temps, de son immensité ? N’est-elle pas fascinante ? Tout comme ils sont fascinants, ces petits coquillages de couleur sur la plage : il y en a des jaunes, des orange, des pourpres, des gris, des bleus, des ocres, des marron, qui scintillent encore dans mes mains. J’ai pensé à mes lointains ancêtres, qui, des milliers d’années avant moi, passaient du temps à ramasser des coquillages sur la plage pour en faire des parures, pour ajouter quelque chose du monde à leurs corps. Quelle merveilleuse civilisation, que celle-là, me suis-je dit en pensant à eux en ramassant mes petits coquillages dans le sable, quelle merveilleuse civilisation que celle qui, accroupie, ramasse de petits riens sur le sable pour s’en parer ensuite ; et s’empare moins, ainsi, qu’elle ne s’en pare.

10.8.26

Relu le premier tiers de la vieille Europe aujourd’hui. Avec un sentiment de satisfaction, au point de me dire (et de le dire à Nelly) : C’est bien. Tout semble à sa place dans le bâti du livre et toutefois rien ne semble à sa place. Et inversement. L’architecture n’est pas celle d’un labyrinthe — je n’ai pas l’intention de perdre qui que ce soit — ; on s’engage plutôt sur un chemin que l’on suit et d’où l’on voit parfois l’horizon, parfois non, d’où l’on voit la mer au loin, avant de la perdre de vue et de la retrouver, plus tard, depuis un autre point de vue, des nuages passent dans le ciel, le sol sous nos pieds se modifie, il y a des cailloux, des racines qui émergent de la terre, des herbes folles, des fleurs, des parfums que l’on hume, et puis d’autres choses encore qu’on peine à identifier ou que l’on ne remarque même pas, on ne peut pas tout voir, il arrive que l’on se sente désorienté, il arrive que l’on sache parfaitement où l’on est, et puis l’on parvient quelque part et l’on se dit : Oui, c’est ici, oui. Je n’ai jamais eu consciemment l’intention — le plan — de concevoir un tel ouvrage : les éléments qui le composent, je les avais tous, devant moi, en quelque sorte, écrits ou bien en tête, mais ce n’était pas suffisant, leur manquer l’agencement, l’organisation dans laquelle ils ne sont plus seulement des éléments, mais forment un paysage, ou mieux : un pays. Mon intention, même si la distinction est subtile, voire paraîtra futile parce que l’un veut dire l’autre, n’est pas de montrer, mais de faire voir. Non de montrer, mais de faire voir, c’est-à-dire : n’être pas un guide qui fait promener les touristes, leur raconte des anecdotes, les fait rêver, les embobine, mais quelqu’un qui habite, traverse, vit, pense et, ce faisant, fait penser, esquisse des manières possibles d’habiter, de traverser, de vivre, de penser, fait sentir, fait aimer. Il y a des passages comme ceci, des passages comme cela — autobiographiques, philosophiques, narratifs, poétiques, fantastiques, critiques, etc. —, oui, je vois bien les différences que l’on peut faire entre eux, je les connais, mais elles n’ont guère de sens pour moi, il s’agit bien plutôt de faire toujours varier la perception d’une chose qu’on  a sous les yeux ou qui se trouve au loin, qui nous semble familière ou que l’on voit pour la première fois. Cela relativise aussi — et jusques à la racine — la notion de style, comme si un écrivain se devait d’avoir un style unique (une voix, une petite musique, un flow, que sais-je ?) qui permette de l’identifier, ce qui est terriblement réducteur ; il y a sans doute un timbre identifiable, un peu comme on reconnaît le timbre d’une voix, mais que l’on puisse reconnaître le timbre de cette voix, cela implique-t-il nécessairement qu’elle doive toujours parler de la même manière, n’employer qu’un vocabulaire, sinon raconter toujours la même chose ?

9.8.26

Piqué par un individu piquant non identifié sur le sentier des douaniers, j’ai terminé mon minuscule tour du Finistère en claudiquant. Si j’avais suivi à la lettre les consignes de sécurité, il eût fallu que je m’immobilisasse pendant trente minutes, mais je ne me voyais franchement pas faire le pied de grue blessée, là, au beau milieu du chemin, risquant la récidive, qui plus est, rien n’est impossible en ces contrées sauvages du bout du monde, et en outre, je ne le savais pas. Mais qui suit à la lettre les consignes de sécurité ? Si l’on suivait à la lettre les consignes de sécurité, il est probable que l’on ne sortirait jamais ou bien rarement de chez soi, ce qui ne serait pas plus mal pour certains, mais me poserait tout de même un certain nombre de problèmes : j’aime bien faire de l’exercice au grand air. Je ne dis pas que j’eusse aimé être berger ou marin comme mes ancêtres corses ou napolitains, mais peut-être y a-t-il quelque chose dans mes gènes (quoi que cette expression veuille dire exactement) qui me pousse inéluctablement à mettre le nez dehors. J’ai beau penser que je vais survivre, je touche et observe la zone piquée par l’individu piquant non identifié avec une certaine inquiétude. Tout à l’heure, sur le sentier, après la sensation, j’ai vu distinctement un point rouge là où, à présent, il n’y a plus qu’une vague rougeur. J’ai continué de courir parce que je n’avais pas vraiment le choix — je n’allais tout de même pas rester planté là —, mais aussi parce que je ne me voyais pas mourir là, pour être tout à fait honnête, je trouvais que ce n’était pas digne de moi. Mais où serait-il digne de moi de mourir ? Je n’y ai jamais vraiment songé. Peut-être en mer, ou sur un rivage de la Méditerranée. Oui, je crois que j’ai dit quelque chose comme cela, un jour, à Nelly, quand j’évoquais le fait que je ne voulais finir mes jours ni comme ma mère (à l’Institut Paoli-Calmettes) ni comme mon père (dans cet EHPAD dont le nom m’échappe et où j’irai le voir dans deux semaines pour fêter son anniversaire avec lui comme j’en ai pris l’habitude depuis que je suis parti de la maison), que je préférais qu’on m’abandonne sur une plage, quelque part sur les rives de la Méditerranée. Je n’irai pas jusqu’à dire que cela constitue une sorte d’idéal, plus personne ne croit, en effet, comme les Anciens, que seule la mort permet de juger de la vie, sinon l’euthanasie, le suicide assisté, l’aide active à mourir, ou je ne sais quoi encore, nous paraîtraient comme des perspectives atroces, pis encore que la mort, mais il me semble que cela s’en rapproche dans la mesure du sens qui est encore disponible à l’époque qui est la mienne. Un sens pauvre, allais-je ajouter, mais j’hésite parce que l’adjectif « pauvre » a quelque chose de péjoratif, de dépréciatif que je ne souhaite pas lui prêter, « pauvre » voulant dire pour moi « sans prétention à l’absolu », mais cette absence de prétention n’implique pas une quelconque déception, au contraire : je crois que c’est une libération. Un sens pauvre, un peu comme la cucina povera, à condition de manger à sa faim, n’est-il pas bon pour la santé ?