À Rome. — Se sentir vivant, se sentir là, cela ne signifie pas se sentir d’ici plutôt que d’ailleurs, pas plus que succomber aux tentations paresseuses des notions toutes prêtes (le village global, auquel plus personne ne croit, la ville monde, qui traîne déjà comme un boulet sa pénible notoriété). Il est vrai que je n’ai pas d’attaches réelles, pas de patrie déterminée, si je ne suis pas né en exil, je suis cet enfant de multiples exils qui aura épousé la fille d’autres exils. Je me souviens comment, dans les derniers temps de sa lucidité, chez mon père qui avait toujours affecté de n’avoir jamais connu le sentiment de l’exil (en arrivant à Toulon, il avait retrouvé sa famille, disait-il), à la faveur de certaines actualités, les souvenirs de la douleur, de la violence, de la guerre qui ne disait pas son nom, de l’arrachement étaient remontés à la surface d’une manière déplaisante, dans une forme de rejet agressif que je ne lui avais jamais connu, quand même il avait toujours affiché sa croyance en la supériorité de la civilisation occidentale (dans une perspective communiste, ce qui n’est pas si paradoxal qu’on le dirait, tant s’en faut). Le sentiment de l’exil n’avait pas trouvé à s’exprimer de manière ordonnée, consciente, mais de façon éruptive, non sur le mode de la déploration, mais bien plutôt sur celui de l’invective. Si l’on s’en tient à ce qu’il y a dans les livres, de la vie de mon père en Algérie, l’histoire ne retiendra que l’attentat dont il aura été victime à Oran, en l’année je ne sais plus quand, et des représailles qui suivirent cette agression (on ratonna des Arabes pour le venger ou plutôt se défouler) et, pour ma part aussi, en effet, c’est à peu près tout ce que je sais. Je me souviens que, quand j’étais enfant, l’été, les cicatrices qu’il avait sur le haut du corps (tête, torse, bas), il arrivait qu’elles le fassent souffrir et, d’autres fois, qu’elles fassent sonner les portiques de sécurité ou que, passant une radiographie pour autre chose, on s’étonne de la présence de ces bouts de métal restés dans son corps. Pour moi, enfant, c’était en quelque sorte une légende (et peut-être même une fierté, c’était mon papa, après tout). Et cette histoire l’est restée, légendaire, et ne sera jamais rien que cela. Parfois, je me suis imaginé en Thomas Bernhard de la Guerre d’Algérie, mais je ne suis pas allé plus loin que la caresse de cette imagination parce que, je crois que je l’ai déjà dit, cette histoire n’est pas vraiment la mienne et aussi parce que cette histoire n’est pas seulement la mienne, ce n’est pas ma seule histoire, j’en ai plusieurs, qui se croisent, ne s’entremêlant pas parce que je n’appartiens à aucune. Exactement comme, c’est ce que je veux dire, ma mère ne m’aura jamais appris à parler italien et m’aura fait choisir l’allemand en deuxième langue au collège (mon frère avait même eu droit à l’allemand en première langue) parce que l’allemand était la langue des bons élèves et l’italien, la langue des cancres ; voilà qui donne une idée du niveau de haine de soi qu’il fallait avoir intégrée pour être une bonne petite Française dans les années cinquante, soixante, et celles d’après pour passer le fardeau à ses enfants (ou à moi, du moins), du siècle dernier. Ce n’est pas simplement pour n’avoir pas à admettre que je ne sais pas d’où je suis (c’était la question que la grand-mère de Marina m’avait posé quand j’étais allé voir cette dernière en Corse, l’été de l’Agrégation, voir à ce sujet le journal du 5.9.23) que j’en suis venu à affirmer que je suis de nulle part, c’est parce que ce n’est pas une négation (ce que serait la phrase : « Je ne suis pas de quelque part ») : nulle part a beau n’être pas un lieu, en être signifie quelque chose, qui n’a rien à voir avec une identité, serait bien plutôt une absence d’identité, mais une sorte de virginité originelle qui constitue une manière d’exister, une ouverture maximale au possible. Il y a évidemment un vide, un manque, un trou, une absence, tout ce que l’on voudra, cela, je ne veux pas le nier, je ne veux pas dire que je ne ressens pas une immense nostalgie (grande comme la Méditerranée), mais je ne sais pas de quoi : je ne sais pas de quoi je suis nostalgique puisque je ne peux pas rattacher ce sentiment à quelque lieu particulier (ni le village de Murato en Corse, ni le Piémont de ma grand-mère, ni l’Oran de mon père, ni la Marseille de mon grand-père) puisque rien de tout cela ne m’aura été transmis. On m’a donné des informations, mais on ne m’a pas transmis d’héritage. Mon origine est vacante.










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