1.6.26

Fatigué, ce soir. Mal dormi, cette nuit. Peut-être qu’un jour, ou plutôt : une nuit, peut-être qu’une nuit, je parviendrai à mal dormir sans me dire que je vais mourir, que ma vie est un échec, que c’est la fin du monde, mais alors, je dormirai bien, probablement, ou bien je n’y parviendrai pas, et un jour, ou plutôt : une nuit, je mourrai pour de bon. Pour le reste, que ma vie soit un échec et que ce soit la fin du monde, je crois qu’il y a autant de raisons de penser que oui que de raisons de penser que non, mais je ne suis pas certain qu’il soit très intéressant de s’attacher à les énumérer, toutes ces raisons pour et toutes ces raisons contre, il vaut mieux penser à autre chose. Même si j’ai mal dormi, cette nuit, je suis allé courir, ce matin, et je crois que je me suis senti assez bien (« 7 km à 5:37 », ai-je écrit à Nelly, après avoir couru). Ensuite, une fois rentré à l’appartement, sans même prendre le temps de me doucher, simplement de m’hydrater, je me suis assis à la table des repas, et j’ai écrit, menant ainsi à bien le plan que je m’étais fixé pour le livre que je suis en train d’écrire. J’allais dire : « C’est venu naturellement », mais, évidemment, c’est tout sauf naturel, et j’ai pensé je ne sais combien de fois, ces derniers jours, à ce que j’allais écrire, formant des phrases sans les écrire, phrases que, je crois, je n’ai pas écrites, j’en ai écrit d’autres. Écrire ces pages m’a rendu très heureux. Après les avoir écrites, en fin de matinée, j’ai tapé dans mes mains de joie. Et la joie coïncidait avec la conscience d’avoir fait quelque chose, d’avoir accompli quelque chose, quelque chose d’important. C’est si éloigné, me dis-je à présent, de ce que l’époque considère comme important, qui porte l’anecdotique en triomphe. Mais ce n’est pas contre cela que j’écris. J’ai été d’autant plus heureux de m’apercevoir que j’avais écrit ce que je venais d’écrire (ces dernières pages-là ainsi que tout le livre) que ce que je venais d’écrire, je ne l’avais écrit contre rien, cela ne s’opposait à rien, c’était là, c’était ainsi, et c’était beau. Certes, pourrait-on me répliquer, ce n’est que mon avis, mon avis d’auteur, qui plus est, donc, c’est subjectif, mais non, ce n’est pas subjectif, pas plus que ce n’est objectif, ce n’est pas quelque chose contre quelque chose d’autre, ce ne sont pas des choses comme toutes ces choses qui peuplent le monde social et que les gens désirent sans savoir vraiment pourquoi, c’était léger et sans la grandiloquence des parades, cela n’avait pas lourdeur des milliards, ni la violence des guerres et des massacres, c’était parfaitement contingent et absolument nécessaire. Je suis heureux d’avoir écrit ce que j’ai écrit. Et je suis heureux d’écrire comme j’écris. Je suis heureux de faire ce que je fais. Quand je me parle d’échec, la nuit, au lieu de dormir, quand je ne parviens pas trouver le sommeil, je devrais me souvenir que je ne voudrais pour rien au monde écrire différemment, devenir quelqu’un que je ne suis pas pour avoir un peu de succès : ce que je fais, c’est ce que je veux faire, c’est ce que j’aime. Tant pis si cela n’intéresse que moi. Je vais mon chemin.

31.5.26

Je sais que ce n’est qu’une date sur un calendrier, mais l’absence se fait peut-être un peu plus sentir que les autres jours. D’autant que Daphné a fait preuve d’une nonchalance qui me révolte, ne faisant pas le moindre effort pour se montrer un peu aimable. Je viens d’ouvrir la fenêtre pour aérer la pièce et mon regard s’est arrêté sur l’urne qui se trouve au pied. Ce n’est pas tout ce qu’il me reste de ma mère, non, mais un peu, quand même. Je souris en voyant posé sur une étagère (conséquence du déménagement forcé de cet hiver) ce cadeau que j’avais fait pour elle, il y a bien des années de cela : je n’ai jamais été très doué pour les travaux manuels, manifestement. Mais je ne trouve pas que ce soit émouvant : je ne suis plus cet enfant depuis longtemps. Et je ne sais même pas s’il a réellement existé. On présuppose l’identité personnelle, mais n’est-elle pas un mythe ? Les raisons qu’on a de faire cette présupposition se comprennent aisément : sans identité personnelle, pas de responsabilité, pas de culpabilité, donc pas de sanction, pas de peine. On rétorquera : pas de justice non plus. Mais qu’est-ce qui est juste ? Une fête sans rien à fêter ? La fête, ce mot est revenu dans le discours public, ces deux derniers jours, pour évoquer les débordements auxquels donnent lieu tous ce qui ressemble de près ou de loin à un événement dans ce pays : 14 juillet, Halloween, nouvel An. Un expert de l’expertise parle d’une « institutionnalisation calendaire des violences urbaines ». Et c’est moins cette idée un peu absurde et la formulation maladroite de son jargon pseudo-savant que le mélange des genres insignifiant auquel notre époque donne lieu, où un match de football a autant de valeur que la commémoration de la Révolution, une fête importée de fraîche qu’une sorte de passage rituel, qui prête à sourire. Quand on parle du relativisme contemporain, se rend-on compte de l’excès de langage qu’ainsi l’on commet ? Comme si cela, cette bouillie peu appétissante où tout côtoie n’importe quoi, où les valeurs morales sont des mots qui sonnent creux (comme l’indépendance, par exemple, dans un autre domaine), obéissait à une sorte de théorie de la réalité, était l’expression d’une vision du monde profonde, marquée par le métissage, le brassage, un multiculturalisme joyeux et progressiste, alors que la réalité est bien moins romantique, et beaucoup plus brutale : tout est bon du moment que cela rapporte de l’argent. On a beau prétendre le contraire, se persuader que l’on n’a pas changé, que l’on est toujours la rebelle que l’on se rêvait il y a trente ans passés, la vérité ne trompe pas. Enfin, je crois. Je n’en sais rien. Est-ce que je ne me berce pas d’illusions, moi aussi, avec cette idée, là : la vérité ? Qui peut bien croire à la vérité ? Non pas qu’elle existe, ou qu’elle n’existe pas (la vérité est une propriété du langage, non des choses), mais qu’elle possède encore une quelconque valeur discursive, qu’elle ne soit pas simplement un mot, qu’on prononce, comme ça, comme on dit « la France », par exemple, aussi, mais l’on sait bien, en son for intérieur, que c’est vide de sens, que ce n’est qu’un peu de bruit, un peu trop de bruit, certains soirs, oui, quand les jeunes défavorisés, comme on les appelle, décident de s’amuser sous le regard bienveillant des élites inclusives — rassurez-vous, bonnes gens, la matraque reste toujours à portée de la main —, mais qui passent bien vite, bien vite, chacun rentre chez soi, on reprend son petit commerce, l’argent a besoin de calme et de tranquillité pour prospérer. Et c’est l’argent qui sauvera la société.

30.5.26

Sous le dôme de chaleur, la populace célèbre le triomphe des milliardaires de la capitale. Et moi qui (ne) supporte (que) le club des parias de la Méditerranée, je dois souffrir cette double indigence, cette double humiliation. J’espérais l’orage. Mais, contrairement aux prévisions météorologiques, aucune goutte ne sera tombée. Tout est contre moi. J’ai l’habitude, je crois. Aujourd’hui, j’ai écrit un poème sur le dôme de chaleur sous le dôme de chaleur pour mon carnet d’un hiver, et cette espèce d’incongruité ne m’a pas dérangé. Il y a une logique à l’œuvre et, qu’elle semble défier le sens commun, pour quelle raison devrais-je m’en préoccuper ? Ce n’est même pas ce que je cherche. Je ne cherche rien. J’écris. C’est tout. Il fait trop chaud pour écrire. Et puis, comment penser quand, partout, pétaradent les feux d’artifice ? On revendique le droit à la fête, mais en quoi est-ce la fête, cette joie de marchandise ? Tout le monde devient la catin de la réalité sociale. Et l’on fait de la domination la forme populaire de la communion. Qui voudrait se cacher pour tâcher de penser ses pensées est rappelé à l’ordre : la réalité de la fête obligatoire, c’est encore plus de bruit, de violence, de bêtise, de chaleur, de malheur. Et je sais que la page de mon journal, mon poème ne valent rien, ne pèsent rien face à l’énorme machine de l’emprise que la réalité sociale exerce sur les corps, mais je veux quand même les écrire. Je veux quand même écrire. Je sais que les formes que j’ai choisies — la vérité est que ce n’est pas moi qui les ai choisies, elles, c’est elles qui m’ont choisi, moi — n’obéissent ni aux canons formels (des genres facilement définissables pour des produits facilement identifiables, rapidement vendus) ni aux canons moraux (le militantisme générationnel identitaire de rigueur) de mon époque, mais ce n’est pas moi qui l’ai voulu. Est-ce que je le regrette ? Mon Dieu, non, bien au contraire : c’est heureux. Le bonheur commence par ici : la différence.

29.5.26

Les spaghetti alla puttanesca, je les ai cuisinés aux olives de Nyons et sans câpres, parce que Nelly n’aime pas les câpres, mais avec beaucoup d’ail et d’anchois, un peu de poivre et du vin blanc. Je pense que saupoudrer les pâtes une fois servies de parmesan râpé est une faute et qu’il faudrait se contenter de pecorino romano, si vraiment l’on ne peut pas se passer de fromage râpé (Nelly s’en est passée), ou mieux d’un chèvre très sec, un séchon, comme on dit en Provence, très sec et très parfumé, comme nous en avions à Marseille, et ce n’est pas qu’une question de goût, c’est une question d’esthétique de l’existence, pour ne pas dire de philosophie de la vie, mais je n’aime pas trop cette dernière expression, je préférerais dire : esthétique de la vie. C’est donc une question d’esthétique de la vie. Il est assez difficile d’avoir une esthétique de la vie parce que, de deux choses l’une, ou bien elle demeure parfaitement privée et alors c’est un truc de dandy mais dont personne ne sait que c’est un dandy parce que lui-même se refuse à dire : « Je suis un dandy » parce que rien ne fait plus plouc que d’être un dandy, à un époque où même Simon Liberati est un dandy on se fera facilement une idée du peu de valeur de la notion, ou bien elle dit aux autres, la majorité, l’écrasante majorité des autres : « Vous avez tort et j’ai raison », mais c’est généralement le critère dont les autres, la majorité, l’écrasante majorité des autres se sert pour décréter qu’untel est fou et qu’il convient, de deux choses l’une, ou bien de le marginaliser ou bien de l’enfermer. Une esthétique de la vie est donc quelque chose de dangereux et d’inoffensif, mais pas nécessairement pour qui on le croit, non, c’est dangereux pour qui en a une et inoffensif pour qui n’en a pas et se contente de celle des autres, de la majorité, de l’écrasante majorité des autres. Est-ce que, pour autant, mon esthétique de la vie, comme je dis, fait de moi un monstre ? Non, comme la majorité de mes contemporains parisiens, je vis dans un appartement mal isolé, dépourvu de climatisation (je vis, en effet, dans un pays qui s’imagine que la climatisation, c’est de droite, et que donc l’idée même terrifie au point de se condamner à crever de chaud dans des appartements mal isolés dans des villes obsolètes, car, même si le pays s’imagine de gauche, le pays a besoin de l’argent des touristes pour continuer de se rêver de gauche, c’est tellement mieux avec l’argent des autres, alors il ne faut surtout pas toucher à la ville, il faut qu’elle garde sa forme d’hier, laquelle change, bien sûr, moins vite que le climat des mortels), dans le centre d’une ville bétonnée et peu adaptée au changement climatique, et donc, j’ai chaud, tout bêtement. J’écris d’ailleurs cette page de mon journal en souffrant de la chaleur. Souffrant d’autant plus que les spaghetti alla puttanesca n’ont pas pour vertu de rafraîchir l’atmosphère, tant s’en faut. Ne puis-je alors ne m’en prendre qu’à moi-même ? Oui, mais en quoi cela diffère-t-il de mon ordinaire ? Trois ou quatre personnes au maximum ont accusé réception de l’existence de ma traduction-présentation de Sous le soleil de WaBe, absolument gratuite, pourtant — il faut croire que les gens préfèrent payer pour lire des cons et des nazillons —, c’est mieux que zéro, certes, mais on ne peut pas dire que ce soit beaucoup, non. Quod erat et caetera.

28.5.26

Je suis une vache, dit cet article du Monde, où l’on peut lire que « au-dessus de 25 °C, les vaches sont vraiment au ralenti. » Cependant, je suis allé me faire tondre, ce matin, ce qui tendait plutôt à laisser penser que je suis un mouton. En tout cas, c’est ce que m’a dit Daphné, quand elle m’a vu, en pensant à ces braves bêtes que l’on tond, l’été. Elle a d’abord essayé de se rassurer en disant que les cheveux allaient repousser et puis elle a paru accepter la situation capillaire avec cette philosophie qui la caractérise. Et c’est vrai que je rêve d’une transhumance pour aller voir ailleurs, échapper à l’atmosphère étouffante, les odeurs nauséabondes, et les gens, aussi, et les gens surtout. Devant l’établissement scolaire où j’attends Daphné, des jeunes filles plus âgés qu’elles s’amusent à sauter sur place pour faire remuer leurs seins de haut en bas, avec des phrases comme : « Ah ouais, là, on dirait trop un porno », j’imagine qu’elles doivent filmer tout cela. Un peu plus loin, des garçons du même âge comparent le nombre de tractions et de pompes qu’ils font respectivement. Habitus primitif, a-t-on envie de commenter, mais la vérité est que, si Cro Magnon avait été aussi con, nous ne serions pas là pour nous interpréter. La boule à zéro, il ne me semble pas que j’aie moins chaud, toutefois. Durant la journée, je vis terré dans la pénombre, ce qui accréditerait plutôt la thèse selon laquelle je suis un lapin. Mais une chose est sûre : une chaleur pareille, ce n’est pas humain. J’ai mal dormi, cette nuit, à cause du bruit (des véhicules d’urgence, des connards qui sont le gros lot de la clientèle des terrasses), de la chaleur, et caetera. Et, avant de trouver le sommeil, j’ai détesté tout ce qui se pouvait détester à ce moment-là. Rien de glorieux, mais je le consigne, pour la postérité indifférente. Aussi, aujourd’hui, n’ai-je pas trouvé les ressources nécessaires pour finir mon livre, qui est là, mais étouffé sous le dôme de chaleur, il ne peut pas respirer comme il le faudrait pour qu’il en vienne à exister. Aujourd’hui, Rodhlann a mis en ligne ma traduction d’In der Sonne de Walter Benjamin et « Tourbillon du silence », le texte que j’ai écrit pour la présenter. Récit d’une marche sous un soleil de plomb que je ne me risquerai pas à imiter par les temps qui courent.

27.5.26

Il fait trop chaud pour avoir des idées. Ce matin, encore, cela allait. Cependant que je courais, je me suis demandé : Mais comment ces gens font-ils pour courir avec de la musique, ou ce que l’on entend par là, dans les oreilles ? Ils ne peuvent pas penser. Peuvent-ils penser ? Moi, je pensais au livre que je suis sur le point de terminer et, sans doute parce que j’avais une mélodie qui me trottait dans la tête (« Gigantic. Gigantic. A big big love. »), je me suis dit que, si j’écoutais de la musique en courant, je ne pourrais pas penser en même temps, et j’avais besoin de penser en courant. En courant, ou en faisant n’importe quoi, mais j’étais en train de courir. Mais je n’ai pas écrit la fin du livre. Elle est là, presque planifiée, mais je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre exactement. Tout est dans l’ordre, mais ce n’est pas une question d’ordre, ce n’est pas une question d’intention, c’est une question, mais de quoi est-ce une question ? D’écrire. Écrire est une question. Mais cet après-midi, non, il faisait vraiment trop chaud pour écrire. Je suis allé chercher Daphné, j’ai préparé notre déjeuner, je suis allé l’accompagner à ses activités, je suis allé faire quelques courses pour le dîner, je suis rentré à la maison, et seize virgule sept kilomètres plus loin, seize virgule sept kilomètres plus loin sous le cagnard, comme on dit ou ne dit pas à Paris, il faisait vraiment trop chaud pour écrire. J’ai laissé passer un peu de temps. J’ai préparé notre dîner à tous les trois. Et puis, j’ai reçu la lettre d’informations de la SGDL, dont je suis membre, qui reprend l’argumentaire développé par les gens qui ont le droit de s’exprimer sur la question, avec les mêmes mots, des mots comme « prédation », ce genre de mots à la mode, ce genre de métaphore censée faire peur, et toujours les mêmes interdits (comment parler d’argent sans parler d’argent ?), et surtout cette même question absente : comment être indépendant quand on n’est pas indépendant, mais qu’on appartient à quelqu’un ? Comment être indépendant quand on est possédé ? Et si l’on n’est pas possédé, d’où vient l’argent ? Car, l’indépendance, si elle n’a pas de prix,  comme on dit, c’est pour une bonne raison : elle ne rapporte rien. L’indépendance, c’est la pauvreté. Et l’on comprend bien que, de la pauvreté, les gens qui signent les tribunes, parlent facecam à la télé, et ressassent les mêmes idées encore et encore jusqu’à ma nausée, ces gens-là n’en veulent pas. Pourvu qu’ils n’aient pas à choisir, un jour, entre la conscience et les finances, la clause se refermerait lourdement sur elle-même. Je ne répéterai pas ce que j’ai déjà dit — ayant vécu de l’intérieur le travail dans la maison d’édition dont il est question, j’ai déjà témoigné des rapports de pouvoir à l’œuvre, mais il faut croire que ce n’est pas intéressant, ou qu’il ne faut pas en parler, qu’il faut défendre la corporation —, mais je ne crois pas qu’écrivain, ce soit une corporation. Ou bien, si c’est une corporation, je ne veux surtout pas être écrivain, qu’on m’appelle, je ne sais pas, moi, tiens, qu’on ne m’appelle pas du tout, qu’on ne me donne pas de nom, qu’on me laisse dans mon anonymat. Bref, je ne suis pas près de passer à la télé.

26.5.26

193137. À cet instant précis, c’est le nombre de signes que compte le fichier dans lequel se trouve le livre que je suis en train d’écrire. Hier, après avoir fini de relire mes travaux benjaminiens pour Rodhlann, je me suis demandé comment j’allais convertir cela en livre, étant entendu que, tous ces travaux benjaminiens, je ne les ai entrepris que pour écrire le livre que je suis en train d’écrire (les tombes et les cendres qui ne s’appellent plus de la sorte aujourd’hui) et qu’il fallait donc que je parvienne à les intégrer au livre, mais qu’ils ne pouvaient ni l’être en l’état ni être simplement transposés. Je ne sais pas très bien comment j’ai fait, mais à un moment de la matinée, après être allé courir sous le dôme de chaleur, c’était là. Dans l’après-midi, caché dans la pénombre derrière les rideaux tirés, j’ai continué d’écrire et je suis parvenu là où j’en suis, à un état du texte qui n’est pas encore achevé mais qui s’approche de la fin. Laquelle n’est pas datée, mais comptée : 200000 signes. Circa, n’exagérons pas. Pourquoi 200000 signes (circa n’exagérons pas) ? Eh bien, parce que ce n’est ni trop ni trop peu. Avant que je n’écrive ce journal avec la régularité qui est désormais la mienne, je trouvais que je n’écrivais pas assez. Ce qui me complexait. Énormément. Mais, à présent que ce journal est devenu immense, je me sens apaisé, je n’ai plus à me soucier de considérations de ce genre, simplement de l’économie propre de l’écriture. Ce qui est évidemment le plus important, mais il ne suffit pas de le décréter, il faut encore — et surtout — y parvenir. Y suis-je ? Ce serait bien prétentieux de l’affirmer, et puis, je crois, que ce n’est pas très intéressant : ce qui importe, en effet, ce n’est pas une espèce de fait, plus ou moins brut, comme si les choses de ce genre, les faits plus ou moins bruts, dans le monde qui est le nôtre, pouvaient réellement exister, mais la façon dont je ressens les choses, la façon dont je me sens. J’ai toujours aussi peu de succès, mais je me sens bien. Bien, mais ni à cause ni en dépit de l’absence de succès ; bien, indépendamment de cette absence de succès. Et ce n’est pas quelque chose que j’ai appris, une sorte de progrès que j’aurait fait, c’est simplement ainsi que je me sens en ce moment. Peut-être que, dans deux mois, deux semaines, deux jours, je serai complètement accablé par l’absence de succès, peut-être que je m’effondrerai sous le poids de la conscience que j’en aurai alors, et les millions que d’autres empochent quand moi, walou, je ne gagne pas un franc, mais en ce moment, non. Et tout ce que je puis faire, pour ne pas insulter la vie, pour ne pas salir l’existence, c’est en profiter pour écrire. Voilà toute ma morale : elle tient dans mes poches vides.

25.5.26

Ce matin, sous le dôme de chaleur, je me suis rendu au 4, rue du Parc de Montsouris, Paris XIV. Je me suis posté devant l’hôtel et j’ai attendu que la famille de touristes de je ne sais quel pays de l’est (on ne va tout de même pas s’embarrasser de toutes les nationalités : avec cinquante millions de visiteurs par an, le monde entier vient à Paris) qui devait loger là daigne me laisser la place pour prendre ma photographie. Ils m’ont regardé d’un œil un peu bizarre, se demandant sans doute pourquoi je prenais leur hôtel en photographie. Il faut dire que rien n’indique que WaBe a séjourné plusieurs fois dans cet hôtel. Et même, si c’était le cas, si une plaque signifiait au passant que notre philosophe allemand avait résidé là, quelle serait la probabilité pour que ces touristes-là, en famille avec enfants, surpoids, casquettes américaines, bermudas et baskets, s’intéressent un tant soit peu au destin parisien de Walter Benjamin ? Quelle est la probabilité pour les gens s’intéressent à ce qui, moi, m’intéresse ? Je compte les ventes de mes livres et je conclus sans grand effort intellectuel : à peu près nulle. La photographie que j’ai prise n’est pas jolie, la rue est étroite, il n’y a pas de recul, et une sorte de suv noir de marque française, un Peugeot, me semble-t-il, stationnait devant l’immeuble, gâchant ostensiblement la vue. Pourtant, la rue est belle, elle, avec ses immeubles début XXe, ses maisons anciennes et d’autres plus modernes, ses pavés. De tout cela émane une atmosphère de campagne. La proximité du parc, aussi, joue son rôle dans cette impression. Ensuite, j’ai continué de marcher et, sur le chemin du retour, exactement quand je pensais à lui, Rodhlann m’a envoyé les épreuves de ma traduction d’In der Sonne et de ma présentation pour que je les relise. Ce que, une fois revenu à la maison, après le déjeuner, dans la pénombre des rideaux tirés pour s’abriter du soleil qui tape sur les vitres de l’appartement l’après-midi, j’ai fait. À présent, il faut que je termine mon livre.

24.5.26

Il a fait chaud à Paris aujourd’hui, et je n’aime pas quand il fait chaud à Paris parce que je n’aime pas la qualité de chaleur de Paris, mais je ne me suis pas plaint de la chaleur à Paris, aujourd’hui. Au contraire, je suis allé marcher dans Paris, et je me suis senti plutôt bien dans les rues de Paris. Au Parc Montsouris, il y avait beaucoup de monde, sur les pelouses, notamment, à l’ombre, mais au soleil, aussi, où des jeunes femmes presque nues étaient allongées en train de bronzer, visions qui ne m’ont pas semblé particulièrement stimulantes — « sexuellement », pour ainsi dire —, il s’agissait simplement de corps dénudés allongés là, en train de griller, sans qualités esthétiques remarquables, et que je regardais, ou plutôt que je voyais, parce qu’ils étaient là, en passant, et j’ai fait le tour du Parc à mon rythme avant de continuer mon chemin jusqu’à la Grande épicerie, en passant par la rue du Cherche-Midi. En passant par la rue du Cherche-Midi, sous les fenêtres de _______ ________, qui m’avait dit, un jour que je l’avais croisé là, en montrant du doigt les fenêtres en question, non sans fierté, ce qui signifiait : « Tu vois comme je suis riche, moi », « C’est là, chez moi », j’ai songé qu’il faudrait que nous verdissions quelque peu les nôtres, de fenêtres, qui donnent sur le boulevard, et qui prennent le soleil, mais sont un peu tristes, et pas très propres (les vitres), non plus. En chemin, j’ai songé qu’il faudrait que je recense tous les domiciles parisiens de Walter Benjamin. Et, une fois rentré à la maison, commençant ma recherche, je me suis aperçu qu’il avait résidé à plusieurs reprises dans un hôtel de l’Avenue du Parc Montsouris (aujourd’hui Rue du Parc Montsouris), hôtel dont Scholem dit, je cite, qu’il était « minable », « où il occupait une chambre tout aussi misérable, minuscule et mal entretenue, qui ne contenait rien de plus qu’un lit de fer et quelques petits meubles. » Et cette remarque, je l’ai trouvée agressive, presque méprisante, mais peut-être que je la perçois mal (encore que, d’après ce que j’ai cru comprendre, les relations entre Benjamin et Scholem n’aient pas toujours été aussi idylliques et loyales que Scholem veut bien le laisser entendre dans son livre). Scholem ajoute : « La plupart du temps, nous nous retrouvions dans les cafés du boulevard du Montparnasse, surtout au Dôme et à la Coupole. » (221) Je ne me suis pas dit tout de suite : « Mais, c’est chez moi », mais c’est chez moi. J’ai entrepris de dresser ma liste, avec les dates des séjours, ce qui est bien plus complexe qu’il n’y paraît, les biographes n’étant pas toujours d’une lisibilité factuelle des plus claires. Contrairement à WaBe, qui, dans son curriculum vitae, dressant la liste de ses domiciles parisiens à compter de 1933, date de son exil, est précis, exhaustif et minutieux. Ce que j’essaie d’être, moi aussi. En fait, c’est en écrivant cette page de mon journal que je me suis aperçu que WaBe avait vécu là où je vis. Je m’interroge beaucoup sur l’exil, ces derniers temps, en tâche de fond, presque. Et je sais que l’exil de WaBe n’a rien à voir avec le mien : il s’est efforcé de fuir la mort qu’il devait finir par trouver, moi je suis un descendant de l’exil, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, mais c’est ainsi que je me sens, — exilé. Ma grand-mère paternelle, Germaine Costagliola di Polidori, est née à Oran en 1910. Ses grands-parents, Nicolas et Maria Concetta Esposito, nés tous les deux à Procida, petite île de la baie de Naples, se sont mariés à Oran, le 26 mars 1873. C’était un mercredi. Ce qui signifie que, quand ma famille a dû quitter Oran, en 1962 (c’était alors « la valise ou le cercueil »), il y avait plus de 90 ans qu’elle était présente en Algérie. Je n’ai pas d’autre remarque à faire à ce sujet. C’est un fait que je porte à ma connaissance. Je me souviens qu’une des raisons pour lesquelles nous nous sommes brouillés avec _______ tient au fait que Daphné s’était assise sur la malle dans laquelle ses grands-parents, nous avait-elle dit d’un ton désagréable, avaient mis leurs effets personnels en quittant l’Algérie. Or, comme je l’avais dit à Daphné, afin de la déculpabiliser, non seulement ses ancêtres à elle, aussi, ont dû fuir l’Algérie, mais d’eux, qui plus est, nous n’avons même pas une malle sur laquelle pleurer. Et pourtant, mon père m’a raconté que, sur le porte-avions qui le ramenait d’Oran à Toulon, où il devait rencontrer ma mère et où je suis né un peu par hasard, et Nelly aussi, il transportait une valise lourde, dans laquelle il y avait toute l’argenterie. Mais tout cela, aujourd’hui, a disparu.

23.5.26

Ce matin, après avoir accompagné Daphné à son cours de dessin, je me suis installé à l’ombre au Jardin du Palais Royal. Et là, assis sur l’un de ces fauteuils en métal d’un vert plus sombre que le vert sénatorial du Jardin du Luxembourg (un vert, comment le dire : « impérial » ? sans doute pas, non, « royal », alors ? un vert « Lemercier » ? je ne sais, et qu’importe ? il est vert, non ?), après avoir laissé le temps passer, j’ai lu « Haschich à Marseille » de WaBe. Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le contraste n’était pas si immense. Car, qu’est-ce que raconte « Haschich à Marseille » ? C’est Walter Benjamin qui a mangé du haschich, certes, mais c’est surtout l’histoire d’une observation, de l’expérience que c’est d’observer, et de l’expérience que c’est de s’observer observer. Monnoyer, dans sa notice du texte, cite cette remarque de WaBe : « L’investigation la plus passionnée dans l’ivresse du haschich ne nous instruira pas même à demi sur ce qu’est la pensée (cet éminent narcotique), comparée à l’illumination profane de la pensée sur l’ivresse du haschich ». Phrase que j’ai dû relire plusieurs fois et, à présent non plus, je ne suis pas certain de la comprendre tout à fait. Mais le peut-on ? La formulation est assez absconse, en effet, mais elle veut dire (en gros) : la pensée pensée vaut mieux que la pensée fumée (ou ingérée, puisque WaBe mangeait le haschich, comme Baudelaire). Pendant longtemps, j’ai reculé devant « Haschich à Marseille » de Benjamin parce qu’il me semblait qu’un texte de ce genre renforçait les clichés sur Marseille, ville interlope, port louche, trafic de drogue, grossièreté provinciale, accent qui prête à la raillerie et, comme j’y avais grandi, subir de tels clichés — pour partie vrais, comme tous les clichés, mais pour partie seulement, comme tous les clichés — m’agaçait au plus haut point. D’ailleurs, il y a un passage où WaBe se plaint que les Marseillais parlent en dialecte et non dans un français assez pur pour lui. On ne dispose d’aucun enregistrement de la voix de WaBe parlant français (à ma connaissance), mais n’est-ce pas un peu se foutre de la gueule du monde que de se plaindre de l’accent des Marseillais quand soi-même on doit parler avec un accent teutonique à couper au couteau ? En tout cas, lisant ce texte de WaBe, je me suis dit : Au fond, moi, je suis en train de faire la même chose que lui, — je fais attention à ce qui se trouve autour de moi, et cela, quoi qu’on puisse dire par ailleurs de tout, c’est une expérience. Et c’est ce que nous pouvons faire de mieux durant le temps qu’il nous est donné de vivre sur terre, une expérience. (Soit dit en passant, entendue en ce sens-là, contrairement à ce que l’on peut être enclin à penser, l’expérience n’a rien d’empiriste, elle n’est en aucun cas un quelconque morceau d’un empirisme.) Pendant que j’y étais, j’ai fait un petit film de 17 secondes avec mon téléphone, comme il m’arrive d’en faire de temps à autre, pour garder une trace de ce que je vois, de l’endroit où je me trouve, des petits films qui ne portent sur rien d’exceptionnel, surtout pas, ai-je envie de dire, non, simplement sur ce qui se trouve là, là où je suis. Ensuite, à la recherche de toilettes publiques, je me suis promené dans les rues alentour et me suis étonné que, plus souvent que je ne l’imaginais, elles étaient assez calmes, pas comme l’ignoble rue de Rivoli et les adjacentes qui dégueulent de touristes mal fagotés et qui passent leur temps à brailler comme des malélevés, mais ils dépensent de l’argent, alors on les tolère, eux (voire, on les incite). Enfin, on les tolère, pas moi, non : moi, je les supporte, c’est tout ce que je peux faire, je n’ai pas le choix, et l’on ne me demande pas mon avis, — c’est cela, la démocratie. Quand, au bout d’une heure et quelque, j’ai enfin levé mes augustes fesses du fauteuil royal sur lequel j’étais assis, certains de mes membres étaient un peu engourdis (pas tous, non, dieu merci), mais j’étais heureux, oui, heureux à Paris. Tout arrive.