En un sens, lire WaBe me fait du bien. Ce n’est pas thérapeutique, mais presque. Pour écrire ma présentation d’In der Sonne, j’ai lu « Sur le langage en général et sur le langage », texte qui date de 1917, mais qui semble profondément ancré dans le XIXe siècle. Et encore, la première moitié du XIXe siècle. Pour situer dans le temps, « Über Sinn und Bedeutung » de Frege date de 1892, « On Denoting » de Russell date de 1905 (l’année de la théorie de la relativité restreinte d’Einstein et des essais sur la sexualité de Freud) et, en 1917, Wittgenstein sert toujours dans l’armée autrichienne où il a écrit les carnets qui aboutiront au Tractatus (le proto-Tractatus, comme on l’appelle, doit dater de cette période, à peu près). Le texte de WaBe, ainsi, semble complètement anachronique — c’est une lecture de la Genèse, avec des idées anachroniques sur l’essence spirituelle du langage —, mais s’ouvre vers la fin sur une réflexion très belle à propos du mutisme de la nature et de la tristesse, comme un contrepoint hyperlucide à la théorie adamique de la nomination autrement développée dans le texte. Je suis plus sensible à des formes que WaBe eût probablement trouvé bourgeoises, comme l’ironisme de Rorty, notamment dans sa façon de dire qu’on ne peut jamais se prendre trop longtemps au sérieux, mais peut-être que l’histoire, parfois, oblige à se prendre au sérieux. Peut-être qu’il est arrivé cela à WaBe : peut-être a-t-il été obligé de se prendre au sérieux. Ou plutôt, peut-être a-t-il été obligé de prendre la mort — sa propre au mort — au sérieux. Et ma conception de l’absence de sérieux — outre une toujours possible détresse privée — est liée à la liberté que nous avons, nous, dans les démocraties bourgeoises libérales de nous plaindre en toute tranquillité du fait que le monde va mal, et que ce soit la catastrophe, mais deux remarques : l’exemple de WaBe, à supposer qu’on le prenne, n’est pas destiné à nous faire nous sentir coupables et ce qui apparaît clairement quand on se plonge un peu dans la vie de WaBe (et le texte In der Sonne en apporte une sorte de preuve, comme ses textes sur le haschich, « Haschich à Marseille », certes, mais aussi une nouvelle comme « Myslowitz — Braunschweig — Marseille », où l’humour de WaBe est manifeste, en tant qu’œuvre d’écrivain), c’est son amour de la vie que l’histoire est venu contrarier : ce n’est pas un mélancolique, c’est quelqu’un à qui l’histoire a fait violence, et cela est très important, me semble-t-il. Du moins, est-ce la perception que j’en ai. J’ai envoyé mes travaux à R. pour que nous en parlions et qu’il les publie. Et rien que ce trajet : Marseille, Paris, Berlin a quelque chose, non pas de benjaminien, même si aussi, mais d’européen, profondément européen. Ne nous sommes-nous pas habitués, nous, Européens, en tant qu’Européens, à nous fustiger, à nous humilier, voire à nous immoler sur l’autel de l’histoire coupable ? Comme si nous oubliions l’inoubliable et ce par quoi il a fallu en passer pour parvenir à cette démocratie bourgeoise libérale, imparfaite, certes, oui, elle l’est, il ne faut pas le nier, mais comment ne le serait-elle pas ? Il n’y a qu’un régime autoritaire, totalitaire qui peut se prétendre parfait. Tous les autres (et, en réalité, il n’y en a qu’un seul autre) sont contraints par la rigueur de la vérité à reconnaître qu’ils sont imparfaits, qu’ils sont faillibles, et que nous nous trompons sans cesse, mais que nous ne pouvons pas faire autrement, nous ne connaissons pas la vérité ultime, laquelle, d’ailleurs, n’existe pas.











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