30.6.26

Tout le monde a des solutions. Et elles sont pires que les problèmes. Non qu’elles soient toutes, prises une à une ou ensemble, mauvaises, ou qu’on devrait en trouver des meilleures, mais parce qu’elles nous condamnent à refuser de voir le monde. Je dis : voir le monde, et ce n’est qu’une façon de parler. Je pourrais dire : voir la réalité en face, ou employer une autre formule synonyme. La question n’est pas d’avoir des solutions aux problèmes, ni même d’avoir une méthode pour résoudre les problèmes ; les solutions ne sont que des diversions. Qui masquent le fait que nous ne sommes pas capables d’accepter notre dénuement. Ou, dit autrement, que nous ne sommes pas assez forts pour endurer notre faiblesse. Nous sommes exposés, semble-t-il, à des risques, mais nous l’avons toujours été, et nous le serons toujours. Or, les solutions nous font accroire que nous allons être protégés, enfin. Et la croyance aux solutions met en circulation une version de l’histoire dans laquelle, un jour, nous serons à l’abri, définitivement à l’abri. L’histoire, dans cette version, est conçue comme processus plus ou moins long qui doit nous conduire au bonheur, lequel bonheur est un état, un arrêt, une fin, un terme (dis-le comme tu le préfères). Et, toujours dans cette version, l’histoire est insupportable tant qu’elle n’est pas parvenue à ce terme, à cette fin, et la vie intolérable tant qu’elle n’a pas accompli cet état de perfection définitive et immuable. Or, c’est une illusion : un tel moment d’arrêt, d’accomplissement, de définition ne viendra jamais. Et, ainsi, en croyant au bonheur, nous condamnons-nous au malheur. En croyant à cette forme de bonheur arrêté, fini, nous nous condamnons à ne l’atteindre jamais, parce que la vie ne s’arrête jamais — la vie qui s’arrête, c’est la mort —, et nous condamnons donc au malheur du non-fini vécu comme manque, lacune par rapport au définitif. D’où, probablement, le désir de mort qui s’exprime dans les sociétés sécularisées comme les sociétés occidentales, ces sociétés où il n’y a plus de fondement transcendant, plus d’au-delà qui justifie notre existence du dehors et vers lequel la vie tend comme à son accomplissement, sa perfection. Comme rien n’y apporte plus une justification ultime de la vie, autant organiser dès à présent la mort dans une sorte de contrat de prévoyance que l’on passe avec la société dans son ensemble. Le contrat social, alors, prend une dimension biologique. Ou plutôt, dans ce nouveau contrat de mort, le social mène à son terme le processus d’absorption du vivant : la planification sociale de la mort est la solution finale au problème de l’existence, l’aboutissement du désintérêt total que suscite la vie. « À quelles conditions la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? » Dans un monde où il n’y a plus de transcendance, cette question semble devenue absurde, comme si l’on ne comprenait même plus les mots qui la composent. Tout ce qui importe, ce sont les termes du contrat qui doivent me prévenir de tous les risques possibles et imaginables, ainsi que des autres. Je veux être certain que je ne vais pas aller mal, que je ne vais pas souffrir et, pour m’en assurer, je consens à tout, même à la mort. Assurance ultime, dernière, telle est la mort.

29.6.26

Aide à mourir. — Deux erreurs : croire que la fin se manifeste de manière immédiate et croire que la fin est un drame. Dans le Déclin de l’Occident, Spengler dit quelque chose comme cela : que l’Occident soit fini ne signifie pas que sa civilisation ne va pas perdurer pendant des siècles encore, même si, historiquement, il est parvenu à son terme, il est épuisé, sans vie. De même, la fin n’est pas forcément un mal : que l’Occident soit fini n’implique pas que tout soit fini, simplement que cette forme-là de culture ou de civilisation a atteint sa limite. La France, je me souviens que je l’avais écrit dans l’un de mes carnets il y a bien longtemps, la France est un concept obsolète. Je dis à peu près la même chose quand je dis que je parle une langue morte. Cela ne signifie pas qu’on ne puisse plus parler cette langue (la preuve, on la parle encore, et de nombreux livres sont publiés dans cette langue, principalement de mauvais livres, mais peut-il en être autrement ?), cela signifie que, en tant que culture, cette langue est achevée, elle n’a plus rien à apporter. Des individus singuliers peuvent continuer à dire des choses qui ont du sens dans cette langue, voire inventer des choses nouvelles, mais comme forme de la vie des humains qui la parlent, elle est finie. Et, bientôt, plus personne la parlera. Ou alors par snobisme. Je ne dis pas cela par excès, volonté de choquer. C’est quelque chose que je perçois clairement, dont j’ai une conscience aiguë, et qui nourrit la manière dont j’écris. Mais encore faut-il en tirer les conséquences, et cesser de voir la France comme un phare qui éclaire le monde. Nous devons prendre acte de la fin de la France et, plus largement, de la fin de l’Occident, et tâcher d’inventer quelque chose de neuf, qui procède d’une autre intégration, d’un rapport différent au temps et à l’espace que nous habitons. Tant que nous nous accrocherons à ce concept obsolète (et que d’aucuns tâchent de le sauver en lui accolant l’adjectif de la nouveauté comme dans « la nouvelle France » ne témoigne de rien si ce n’est d’une forme d’impuissance mentale à concevoir les phénomènes), nous nous condamnerons à l’échec. Échec qui touche toutes les dimensions de l’existence, des plus intimes aux plus collectives. Le droit à la mort que les sociétés occidentales tardives (après le crépuscule) revendiquent, qu’exprime-t-il sinon cette conscience de l’échec ? Conscience inconsciente, pour ainsi dire, ou forme de connaissance inconsciente, qu’on ne parvient pas à formuler clairement, et qui trouve à s’exprimer par des moyens détournés, plus ou moins métaphoriques. Car, en vérité, la revendication du droit à mourir comme forme de liberté ultime n’est pas une métaphore très élaborée de la fin de la civilisation où celle-ci trouve à se manifester. C’est même une métaphore franchement grossière. Mais c’est le prix de la décadence quand elle n’est pas nommée. Et décadence, ce n’est pas à dire dans l’absolu : ce n’est pas la culture en tant que culture qui est décadente, ce n’est pas la possibilité d’une culture qui est condamnée par là, c’est cette forme-ci de culture, celle qui fut la nôtre, mais ne l’est plus parce qu’elle n’est plus, et à laquelle nous nous agrippons désespérément. On peut aider un moribond à mourir, mais cela n’a pas grand sens, cela ne fait qu’accélérer un processus qui est inéluctable. Pour les civilisations, il en va quelque peu autrement : les maintenir artificiellement en vie a des conséquences sur les individus qui, eux, ne sont pas nécessairement condamnés par cette fin. Je peux continuer de dire ce que j’ai à dire quand même l’idiome dans lequel je le dis est condamné à disparaître. Plus, le fait d’avoir conscience de cette condamnation prépare le terrain pour autre chose, qui est encore à venir. Qui tarde à venir, mais finira par venir. Quand ? je crois que ce n’est pas une question intéressante, la bonne question est comment ? Même si c’est fini, tel est notre paradoxe, ce n’est pas trop tard. Et, pour une fois, ce paradoxe est plein d’espoir. Aussi, le dis-je sans ironie : nous avons une chance immense de vivre aujourd’hui, — nous qui vivons pour demain.

28.6.26

Week-end à Vanves. — La tour Montparnasse est censée être vide, et pourtant il y a toujours un étage éclairé. (Je n’ai pas compté lequel.) Mais je ne sais pas si quelqu’un a oublié d’éteindre la lumière en partant ou si c’est une stratégie afin de déstabiliser la copropriété et prendre le contrôle de l’immeuble. Qu’importe ? Même si on la rasait, elle serait encore là dans les photographies d’elles en train de disparaître que j’ai prises et les récits que j’ai tirés de cet effacement progressif au gré des aléas climatiques. Il fait chaud à Paris, mais cela n’a plus rien à voir avec les jours précédents. En revanche, rien n’a changé, les gens se comportent toujours de la même manière, font toujours autant de bruit pour vivre, se déplacer dans leurs véhicules, il y a toujours autant d’avions dans le ciel, si bien que l’on se demande à quoi bon l’on consacre tant d’énergie pour alerter sur l’état du monde puisque cela, manifestement, est en vain, rien que du bruit ajouté dans un monde qui fait déjà trop de bruit pour exister. Peut-être, d’ailleurs, que notre unité de mesure — les degrés Celsius — n’est la bonne, et que ce n’est pas avec la température qu’il faut évaluer la pertinence de notre civilisation, mais du point de vue des décibels. Le principe de cette évaluation serait simple : plus ça fait de bruit, moins c’est bien. Sur les plateaux télés, les experts au débit de mitraillette tirent leurs faits en rafale, et au plus haut sommet de l’État, aussi, on parle ainsi, parce qu’il ne faut surtout pas laisser la parole. Étrange conception de la démocratie, me dis-je, sauf que ce n’est pas une conception de la démocratie, c’est une prise de pouvoir. Et cela n’a rien à voir : la démocratie est une conversation, non un monologue. J’ai marché quatorze kilomètres aujourd’hui. Je me suis senti bien. Il y avait trop de monde à mon goût dans les rues, mais cela ne faisait rien. Je passais. Sans me soucier d’eux, ou alors simplement pour m’en moquer. Je n’ai pas eu vraiment d’idées, ni d’illumination, ni rien. Mais ce n’était pas le but. Quel était le but ? Eh bien, je crois qu’il n’y en avait tout simplement pas, rien que le processus. Et peut-être qu’un jour, on cessera de voir la vie comme tendant vers un but, et cessera de voir la politique comme devant obéir à ce but inexistant, pour devenir vraiment démocrate, et suivre le chemin qui est le nôtre : il a une fin, certes, mais ce n’est pas un accomplissement, non, c’est simplement quelque chose qui arrive, et puis, après, autre chose arrive, et ainsi de suite. On sait que la Terre est finie, mais il lui reste tout de même encore quelques milliards d’années ; cela devrait nous laisser un peu de temps.

27.6.26

Marché quatorze kilomètres, aujourd’hui. De Vanves (Porte de Versailles) au Jardin du Luxembourg et retour, une sorte d’odyssée francilienne. Cela m’a fait du bien, de marcher. D’aller librement, enfin, sans me soucier de la chaleur. Il faisait chaud, moins chaud, cependant, que les jours précédents, mais je ne m’en souciais pas, je n’avais pas le temps, il fallait que je marche. Depuis le début de la vague de chaleur, je ne cours plus, et j’ai l’impression de me scléroser. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une impression : ce matin, j’ai ressenti la nécessité de bouger, de sortir, tant je semblais empêcher dans mes mouvements, tant je me sentais lourd, gras, bête, nécessité d’avancer aussi librement que possible, de ne plus faire attention. Quand je ne pourrai plus ne plus faire attention, alors il sera vraiment trop tard. En attendant, je marche. Sans attendre. Le SAMU a annoncé 109 décès à Paris lors de ces dernières vingt-quatre heures, soit plus de 15,5 fois la normale à cette période de l’année. La peur que j’ai pu ressentir, l’autre nuit, quand je n’arrivais pas à m’endormir, la peur de cuire, la peur d’étouffer, la peur de brûler vif, la peur de mourir, c’est-à-dire, cette peur n’était pas une sorte de fantasme du bourgeois qui transpire, c’était la réalité qui, directement, l’inspirait, laquelle réalité n’emprunte jamais de chemins détournés, mais va toujours au plus simple, au but, jusque dans la destruction. Ce qu’on appelle “la nature” (et c’est pourquoi il est absurde de lui conférer une quelconque forme de personnalité juridique), cela n’a pas d’intention, ni de morale. La nature n’a pas de nature. La nature n’est pas un être qui répond à nos concepts bien délimitées. La nature ne répond pas à nos désirs. La nature ne répond à nos besoins. La nature n’est pas faite pour nous, pas plus que la nature n’est faite contre nous. La nature n’exige rien de nous, n’attend rien de nous. C’est à nous de faire avec elle. Et qu’elle est loin, cette réalité-là, de nos façons commodes de penser, de nos idées toutes faites, de nos idées toutes prêtes, de notre petit monde ready-made, où rien ne doit dépasser, tout demeurer poliment dans les cases qu’on lui a attribuées. Et qu’elle est immense, outre la peur, la déception que nous ressentons, déception devant le fait que ce soit toujours la même chose, toujours les mêmes échecs, toujours les mêmes réflexes. Toujours la même incompréhension.

26.6.26

Ce matin, au saut du lit, j’ai écrit une lettre que j’ai l’intention d’envoyer aux maires du sixième arrondissement et de Paris afin de leur faire part de mon statut de réfugié climatique, de mes conditions de subsistance entre les quatre murs du four en lequel se transforme l’appartement que j’habite en période de fortes chaleurs, et leur demander ce qu’ils ont l’intention de faire pour qu’une situation de ce genre ne se reproduise pas : on ne peut certes pas empêcher une canicule comme celle que nous sommes en train de vivre d’avoir lieu — on ne le peut plus, du moins —, mais on peut tâcher de s’y adapter pour que les gens ne souffrent pas trop. Je ne sais pas si j’enverrai ce courrier. Que je l’envoie ou non, dans quelques jours, il viendra prendre place dans ce journal comme témoignage d’un moment de mon existence, comme un élément de ma philosophie de la canicule. Et surtout, pour montrer que la notion la plus importante dans cette histoire, c’est la souffrance. Durant les jours qui viennent de s’écouler, ainsi, m’a-t-il semblé — je l’ai ressenti en premier lieu en m’observant moi-même — qu’il y avait au fond de nous — et le débat passablement absurde sur la climatisation l’illustre à la perfection de son grotesque, en vérité — un dolorisme qui n’ose pas dire son nom tant il semble en contradiction avec les valeurs égoïstes que notre civilisation promeut, mais qui est bel et bien réel. Un dolorisme, et cette forme d’héroïsme masochiste qu’il implique, la souffrance nous apparaissant toujours comme un bien en soi : qui souffre apporte la preuve de sa supériorité morale (le martyr est le témoin de la douleur qui le rédime). Et non seulement de sa supériorité morale, mais de la supériorité morale de la souffrance en soi. Aussi, aime-t-on aider les pauvres. Mais, ce faisant, la plupart du temps, on ne fait que les aider à être pauvres, à le demeurer, et non pas à se transformer. Or, la souffrance n’est pas transformative, elle ne métamorphose pas qui l’éprouve, ou alors dans la mort seulement. C’est en tout cas la doctrine chrétienne d’où nous tirons notre culte de la douleur : le saint connaît le martyr qui le transfigure dans la mort. Un saint qui survit est une contradiction dans les termes. Le saint meurt, le saint doit mourir pour accéder à la sainteté. Nous ne voulons pas aller mieux, nous ne voulons pas aller bien : nous voulons consommer l’existence et, à défaut, expier nos fautes en éprouvant dans notre chair la douleur des conséquences de nos actes. Ainsi, avant d’aller trouver refuge dans un lieu climatisé pour se sentir mieux, se sentir bien, aura-t-il d’abord fallu souffrir, transpirer, ne pas dormir, se sentir mal, se sentir défaillir : le confort n’est-il pas une idée profondément bourgeoise ? Et la bourgeoisie le mal social par excellence ? Si l’on se veut authentique, au plus près de la nature, ne doit-on pas commencer par renoncer au confort bourgeois qui entrave le chemin du rachat ? Économie de la morale. Économie de la douleur. Économie de la mort. Qui ne souffre pas, c’est le fond de toute notre doctrine morale, ne peut pas être bon. La morale présuppose la souffrance. C’est-à-dire qu’elle tend vers la mort. Le culte des héros — les hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie, presque jamais des femmes — qui a encore cours dans notre démocratie fatiguée en fait la démonstration. La morale est solidaire d’une haine viscérale de la vie, une haine qui n’est pas conceptuelle, théorique, mais existentielle, et qui se retrouve dans tous les domaines de l’existence, y compris dans ce qu’elle a de plus banal, de plus trivial, de plus quotidien : passer une bonne nuit de sommeil. Comme si c’était honteux. Honteux, en effet, à la morale pour laquelle n’est moral que le malheur, moral que la misère, moral que la mort. Quelle tristesse, que cette morale, qui nous condamne à la douleur, nous condamne au malheur.

25.6.26

Réfugiés climatiques. — Si j’avais écouté Rodhlann, ma philosophie de la canicule nous eût conduit à Vanves, vous et moi, du côté de la Porte de Versailles, à proximité du Parc des Expositions. Si loin si proche de Paris intra muros. Ce midi, après notre matinée au jardin avec Daphné, à l’heure du déjeuner, j’ai cru que j’allais défaillir. La veille au soir, déjà, j’avais perdu la tête : il faisait si chaud que j’avais l’impression d’être prisonnier d’un magma écologique incompréhensible, perdu entre le vacarme, le dôme de chaleur qui s’était effondré sur nous depuis longtemps, et la folie pure et simple. Je m’imaginais que la peinture des tableaux de mes parents fondaient sous l’effet de la chaleur. Et que la Léda et son cygne de José Mange se transformait en flaque de douleurs colorisées. Je ne sais pas combien de fois je me suis répété à moi-même : « Je suis chez les fous. Je suis chez les fous. Je suis chez les fous… », avant de trouver enfin le sommeil. Un sommeil aussi épuisant que la veille, mais comment pourrait-il en être autrement quand on vit dans un habitat obsolète, lequel se transforme en four crématoire ? Les cendres du Second Empire : voilà Paris. Et ce n’est pas seulement une métaphore, non : à un moment, durant mon délire, j’ai regardé l’urne dans laquelle sont les cendres de ma mère, et je me suis senti à son image, en devenir. Pourtant, je n’ai pas envie d’être incinéré. Je veux être enterré. Mais il m’a semblé que, si je restais là assez longtemps, c’est ainsi, comme elle, exactement, que je finirais. J’exagère, évidemment. J’exagère, toujours. Mais je ne suis pas loin de la vérité parce que j’exagère, bien au contraire. Ce matin, au jardin, j’ai continué ma lecture de Qu’est-ce que le pragmatisme ? de Cometti, question qui, en vérité, n’est pas du tout pragmatiste, et de cela, Jean-Pierre devait en avoir conscience. Les pages qu’il consacre aux « conséquences du pragmatisme » me semblent les plus fortes : on sent qu’il est totalement habité par son sujet que ce qu’il écrit, il le ressent au plus profond de lui. Pourtant, je m’en souviens, en cours, Cometti avait toujours un air détaché, du genre de qui ne veut pas trop affirmer ce qu’il avance, demeure fragile, faillible, et cela, je l’ai compris ensuite, c’est réellement pragmatiste. Je pense : le pragmatisme est une philosophie américaine qui, quand on voit ce qu’est devenue l’Amérique, ne l’est plus du tout. J’ai tant aimé l’Amérique. Ce que j’en connais, du moins, la côte est, de Boston à Austin en passant par New York, Nashville, Memphis, Atlanta, New Orleans, Houston. Un jour, avec R., c’était un 4 juillet, à la descente du Greyhound Bus dans lequel nous effectuions notre périple, nous nous étions retrouvés à Richmond alors que nous voulions aller à Washington. Je m’étais adressé à un vieil homme noir pour lui demander notre chemin et je m’étais heurté à une incompréhension d’une telle immensité que je m’en souviens encore aujourd’hui. Dans la grande banlieue d’Atlanta, je m’en souviens aussi, nous avions décidé de travailler pour payer les nuits que nous passions à l’auberge de jeunesse. J’avais mal aux mains. (Nous coupions des branches d’arbres.) Je l’avais dit à notre hôte qui m’avait répondu, un brin sarcastique, lui montrant l’ampleur des dégâts que moi seul, je crois, j’étais en mesure de constater : « Oh, you’re an artist… », ce que à quoi, sans la moindre hésitation, j’avais répondu un « Yes » fier et joyeux. Dans ma langue maternelle, je n’eusse pas osé être si affirmatif. Mais, en anglais, je ne sais, c’est venu tout seul. (Comme si quelque chose était possible pour moi là-bas, qui ne l’étais pas ici. Ce malgré quoi, c’est ici, comme pour Venise, plus tard, où Jean-Pierre Cometti m’avait proposé de poursuivre mes études, que je suis (resté).) À l’époque, pour moi, l’art, ce devait être la musique. Mais la musique ou écrire, qu’est-ce que cela change ? Rien, je crois. Pourquoi est-ce que je me souviens de tout cela ? Est-ce l’effet de la climatisation de la chambre d’hôtel dans laquelle nous passons la nuit ? Mais je me souviens qu’à New Orleans, dans la maison où nous avions passé les nuits, il n’y avait pas de climatisation. Mais il y avait des cafards. Et j’avais dormi enroulé dans le drap de mon lit comme une momie. Alors, si ce n’est pas cela, qu’est-ce ? C’est l’Amérique.

24.6.26

La bibliothèque aquatique. — C’est ainsi que j’appelle l’usage que je fais de la baignoire dont nous avons la jouissance dans la salle de bains, certains après-midi, quand l’emploi du temps le permet, pour échapper à la brûlure du temps qu’il fait, et lire un peu, très lentement, presque comme un illettré, des livres. Cet après-midi, j’ai commencé Land Art travelling de Tiberghien, que j’ai acheté il y a deux jours, le matin. En passant devant Tschann, pour aller au jardin du Luxembourg avec Daphné, je l’ai vu en vitrine. Je croyais l’ouvrage épuisé. Et peut-être l’est-il. En tout cas, il ne fallait pas que je passe à côté de l’occasion. J’ai donc fait demi-tour, passé la tête dans la librairie encore noire pour demander si c’était ouvert, on m’a répondu que oui, j’ai dit que je voulais le livre de Tiberghien qui était en vitrine et, comme on ne comprenait pas de quoi je parlais, j’ai accompagné la libraire dehors pour le lui montrer. J’eusse pu aussi scanner le code barre de l’ouvrage et m’occuper moi-même de mon propre encaissement, cela fait partie des choses que je sais faire, que j’ai apprises chez Grasset, mais non, de cela, la dame s’est occupé. Après avoir payé, en sortant, j’ai dit à la libraire : « Bon courage, avec la chaleur… », histoire de dire quelque chose, par politesse, afin de ne pas réduire cette relation à une simple transaction commerciale, ce que n’est pas, nous dit-on, l’achat d’un livre en librairie, et la vieille dame m’a répondu d’une façon qui revenait à se plaindre de ma remarque, parce que, ai-je compris, il y a des gens qui sont bien plus malheureux que nous. Je me suis dit que, s’il était à ce point insupportable que vivent des gens bien plus malheureux que nous, alors il n’y avait qu’à se pendre à la devanture de la librairie pour qu’il n’y ait plus au monde de gens plus malheureux que nous, mais je ne l’ai pas prononcé à haute et intelligible voix, étant donné le peu de succès de ma remarque précédente, je me suis dit qu’il valait mieux ne pas, et ce n’est qu’hier au soir, que je l’ai prononcé à haute et intelligible voix, pour Nelly, afin de lui faire part de mon effarement et de la réponse peut-être un peu trop radicale, mais toutefois diablement efficace, que j’entendais apporter au malheur du monde. Le livre de Tiberghien a ce ton qui tient à la fois de la réflexion et du récit que ses lecteurs connaissent bien et Land Art travelling est un journal de voyage illustré de photographies de l’auteur et d’autres documents. J’aime particulièrement les livres de Gilles Tiberghien pour ce ton et pour la manière qui est la sienne de faire de la philosophie in situ. Cela tient certes à son intérêt pour le land art, mais aussi, je crois, au sens pratique de celui pour qui, contrairement à la plus grande part de la philosophie, le corps n’est pas quelque chose de dégoûtant. Les philosophes comme Tiberghien n’ont pas un corps, ils ne sont pas un moi qui se trouve dans une relation de possession à un corps. Il est significatif, ainsi, que le livre s’ouvre sur ces mots : « L’art est toujours une expérience ». Ce qui ne fait pas de Tiberghien un pragmatiste (du point de vue de la tradition philosophique américaine, il est bien plus proche du transcendantalisme de Thoreau), mais le situe quand même dans une perspective, sous certains aspects, qui n’en est pas très éloignée (L’art comme expérience est le titre du grand livre que Dewey a consacré à l’esthétique). Ce livre, il m’est apparu, en outre, que je le lisais dans la perspective d’une idée de livre que j’ai eue, livre qui prendrait la forme de cahiers tenus, non sur les routes lointaines de l’Amérique, mais sur celles non moins fascinantes du nord du Finistère. Ce livre, j’ai eu l’idée qu’il allait commencer comme ceci : « Ceci est moins un livre qu’une expérience. »

23.6.26

Tempête de sable au jardin du Luxembourg. Qui veut se prendre pour Lawrence d’Arabie n’a plus à se déguiser pour aller faire la guerre dans le désert ; le désert, le climat le lui met à portée de la main, tout juste en bas de chez soi, et jusque dans les beaux quartiers. Évidemment, l’exotisme n’est plus ce qu’il était, mais faut-il s’en plaindre si l’aventure s’en trouve considérablement rapprochée ? Dans son immeuble formatée, sur le boulevard de son désir de lucre, la bourgeoisie tombe dans le piège où elle avait cru prendre la réalité : la ville qu’elle a voulue à son image s’embrase et c’est elle qui se consume dans la tombeau d’Haussmann. De fait, bientôt, c’est toute l’Europe qui va suffoquer de l’Atlantique à la Baltique, cependant que la Méditerranée surchauffe et que la vie meurt à petit feu. Le destin, on le connaît, puisque la mer l’a déjà connu, on le sait désormais : c’est l’assèchement, c’est le désert. Cela facilitera la traversée (on ne risquera plus de se noyer), mais qui aura envie de l’entreprendre, et pourquoi, et à quelles fins ? Est-ce que ce que je raconte est vrai ou est-ce simplement que j’ai chaud, manque de sommeil, et divague ? Je ne sais pas. Ni quelle différence cela fait. Cette nuit, je me suis habillé pour sortir de chez moi, mais, une fois quitté l’appartement, je me suis demandé ce que je faisais là : dehors, il faisait aussi chaud que dedans. J’ai fait quelques pas, et puis j’ai rebroussé chemin, et puis je suis rentré chez moi. Odyssée microscopique, et un rien minable, il me faut bien l’avouer, mais on n’a jamais que ce que l’on mérite : c’est le privilège et la malédiction de la vie en régime démocratique. Il est quatre heures de l’après-midi cependant que j’écris. Il fait chaud, mais j’ignore de combien de degrés au-dessus de la normale, au-dessus de l’anormale. Je me rends compte que la philosophie de la canicule que m’a suggérée Rodhlann, c’est ici que je suis en train de l’écrire. C’est que je n’ai pas la force de le faire ailleurs : pas la force d’écrire ce journal et une chronique de la vie par quarante degrés Celsius. En ce moment, je relis le livre de Cometti, Qu’est-ce que le pragmatisme ? Lentement, très lentement. Parfois, j’ai l’impression qu’il me faut plusieurs minutes pour parcourir une page, à peine. Pourtant, tout ce qui s’y trouve, je le sais déjà (j’ai déjà lu le livre, et nombre des auteurs qui s’y trouvent mentionnés : Peirce, James, Dewey, Carnap, Quine, Goodman, Sellars, Davidson, Rorty, le tout, sous l’influence de Cometti, bien sûr), mais cela est important, me semble-t-il, de le parcourir de nouveau, comme pour alimenter à neuf la machine anti-mythes, laquelle ne doit jamais cesser de tourner, et à plein régime, qui plus est. Les conséquences du pragmatisme, si on les tirait, feraient une différence considérable dans nos vies. Elles ne rafraîchiraient peut-être pas l’atmosphère, pas tout de suite, en tout cas, non, mais elles y contribueraient grandement. Une fois que les dichotomies sont tombées, les murs suivent facilement, et on peut habiter l’univers comme un animal non-séparé, ni humilié ni supérieur, mais ouvert à ce dont il fait partie, résolument. En cela, à condition de survivre assez longtemps, il n’est peut-être pas mauvais d’éprouver l’accablement de la chaleur, la perspective de la mort par brûlure, dans sa chair, même. C’est cette image que j’avais, présente à l’esprit, au petit matin, alors que le bruit qui venait du boulevard était infernal et que la température montait, indifférente à mes suppliques inutiles et ridicules.

22.6.26

Hier, Rodhlann m’a suggéré d’écrire une philosophie de la canicule. Mais, si l’idée m’a particulièrement séduit, il fait beaucoup trop chaud pour la mettre en œuvre. Et, déjà, les promesses des flammes de l’enfer qui causaient les nuits blanches des prières de nos ancêtres paraissent débonnaires à qui éprouve dans sa chair la réalité de la surchauffe atmosphérique. Pourtant, tout n’est pas à jeter au feu dans cet épisode précoce de chaleur. Cet après-midi, en effet, pour ne pas étouffer, Daphné et moi, nous sommes allés  au cinéma voir Vivaldi et moi (Primavera) de Damiano Michieletto, film qui, malgré quelques facilités un peu kitsch, n’est pas sans beauté, encore que, je m’en suis rendu compte, pas tout à fait adapté à l’âge de Daphné. Mais les aventures sentimentales d’Angelo, le héros de Giono, le sont-elles ? Et l’était-il l’Hoffenbach de Kracauer ? L’Ulysse d’Homère et les luttes sanglantes des héros grecs dans la plaine de Troie ? Je ne le crois pas. À quelque chose canicule est bon, dira-t-on bientôt, histoire de se rassurer quand, à la surface de la peau, des cloques commenceront à se former et que l’on perdra connaissance en pleine rue sous le regard dégoulinant d’indifférence de ses semblables transpirants. L’autre jour, à la télévision — mais je ne peux m’en prendre qu’à moi-même puisque, même si je n’y crois plus depuis bien longtemps, je consulte encore les informations —, une vieille femme de gauche (de je ne sais plus quel journal, Politis, je crois, ou quelque chose comme ça, mais ça ou n’importe quoi, cela ne fait aucune différence) expliquait que, s’il allait bien falloir s’y résoudre, il ne fallait cependant pas climatiser toutes les salles de classe dans les écoles, mais seulement un préau par exemple, puisqu’il est bien connu que, sur les plateaux télés climatisés, comme ailleurs, d’ailleurs, les enfants ne valent guère mieux que du vulgaire bétail. Et, en réalité, moins, puisque les vaches, elles, on peut les manger tandis que, en Occident, les enfants, on ne prend même plus la peine de les faire. Et de fait, depuis plusieurs jours, hasards du calendrier et caprices de la météo, Daphné ne va plus à l’école. Ainsi, au lieu de cuire en classe (il y a bien longtemps que l’on n’apprend plus rien à l’école, même pas à se tenir tranquille), cuit-elle à la maison. Ce matin, nous sommes allés au Jardin, elle et moi. Nous nous sommes assis sur ces chaises en métal vert sénatorial et elle a dessiné le grand cerf et ses petits de dos. Et puis, elle a voulu le dessiner de face. Mais, n’y parvenant pas, elle a dessiné le portrait d’un petit garçon suédois de son imagination dont elle a entrepris de me conter les aventures (en gros, il avait perdu son chapeau et sa gouvernante n’était pas contente). Il fait chaud, eussé-je pu écrire plus prosaïquement, mais c’eût été un peu léger. Or, le temps est lourd. Tout comme le sont les temps qui courent.

21.6.26

Dans le journal, un type qui se présente comme “philosophe”, et qui est en tout cas validé par les institutions culturelles de notre pays, milite pour que les éditeurs s’équipent de détecteurs anti-IA, mettent en place des contrats anti-IA et apposent des mentions garantie sans IA sur les livres, exactement comme on le fait pour les OGM sur le poulet en barquette qu’on vend dans les supermarchés. (Vision de l’écrivain comme animal d’élevage en batterie.) Cela, ce n’est pas lui qui le dit, c’est moi. Son argument, parfaitement circulaire, repose sur la prémisse suivante, que je cite : « seuls des êtres dotés d’une sensibilité sont pleinement à même de saisir toute l’épaisseur sémantique d’un texte ». Or, cette prémisse pose plusieurs problèmes. D’une part, le concept d’« être » est vague et, surtout, transforme la prémisse en pétition de principe dans la mesure où les machines ne sauraient être des êtres au sens où les animaux humains sont des êtres, ce ne sont pas des organismes vivants. D’autre part, si la prémisse est vraie, alors les êtres dont il est question doivent être capables de faire la différence entre un texte sans IA et un texte avec IA. En effet, puisque ces derniers sont dépourvus de toute sensibilité à l’épaisseur du contenu sémantique (concept flou, s’il en est), ils doivent facilement être reconnaissables par des êtres qui y sont particulièrement sensibles. Dès lors, la mention de garantie sans IA devient inutile ainsi que toute la batterie de mesures anti-IA puisque les êtres humains sont des détecteurs naturels de contenus avec IA. À moins, bien sûr, que ces êtres supposément doués de sensibilité ne soient pas aussi exceptionnels que notre “philosophe” le présuppose un peu trop vite. Les mesures anti-IA que l’auteur prône ressemblent à s’y méprendre à une forme de délire paranoïaque, comme si l’individu qui en souffrait était pris de panique à l’idée d’être contaminé par l’intelligence artificielle. Et l’on se demande si les réactions de ce type ne sont pas des symptômes de ce que Freud appelait (non sans une vanité quelque peu excessive) une « blessure narcissique » : à chaque nouvelle blessure narcissique que l’histoire lui inflige, l’être humain se rend compte qu’il n’est pas si exceptionnel qu’il ne se l’imaginait auparavant. Beaucoup sont pris de panique à l’idée qu’ils ne soient pas extraordinaires, qu’ils ne jouissent pas d’un statut spécial qui les mettent à part dans l’univers. Peut-être que nous sommes toujours victimes de nos mythes créationnistes, incapables de nous défaire de l’idée que nous ne sommes pas les créations d’un père surnaturel qui nous a faits à sa propre image, image unique et impossible à copier dans l’univers. Comme si le fait de n’être pas uniques nous ôtait quelque chose, quelque chose d’autre, c’est-à-dire, que cette seule propriété d’être unique. Que nous ne soyons pas uniques, que nous ne soyons pas à part dans l’univers, que nous ne soyons que des animaux qui avons évolué à notre façon et que nos facultés intellectuelles et physiques puissent être copiées par des machines, en réalité, cela ne nous ôte rien. Pas plus que le fait d’être comme nous sommes ne nous ajoute quelque chose. Être exceptionnel, ce n’est pas une propriété d’une espèce. Il y a des êtres humains qui sont exceptionnels, mais il y en a aussi des milliards qui ne se distinguent en rien. On a l’impression, à lire les réactions paniquées que suscite l’intelligence artificielle, qu’être fait sans intelligence artificielle est à soi seul une garantie de génie. Pourtant, qui considère avec un peu d’honnêteté la masse des livres qui sont publiés chaque année dans le monde s’aperçoit facilement que l’écrasante majorité en est à la fois écrite sans IA et absolument nulle et dépourvue de tout intérêt. Le fait d’être garanti sans IA ne garantit pas que ce quelque chose sans IA soit quelque chose de valable, d’intéressant, de pertinent, et surtout pas de génial. En outre, si, demain, les mauvais livres que les éditeurs publient chaque année par quintaux devaient être tous êtres écrits par des IA ou à l’aide d’IA, cela ne changerait strictement rien : ils ne seraient ni meilleurs ni moins bons parce qu’ils auraient été écrits avec ou par une IA. En tout cas, moi, je n’en lirais ni plus ni moins. Ce qui met notre philosophe au supplice, en réalité, c’est l’angoisse que provoque la possibilité du faux. Et la fragilité qu’elle implique : nos croyances ne sont pas aussi solides que nous le supposions spontanément et elles ne reposent sur aucune fondation transcendante et anhistorique. Il n’y a rien qui garantisse de manière ultime que nous ne nous trompons pas, que nous ne sommes pas abusés, que ce que nous croyons n’est pas faux. Or, que l’on ne puisse pas s’assurer de manière absolue que ce que nous croyons est vrai et infaillible n’implique que ce que nous croyons est faux. En revanche, cela implique que c’est faillible, que ce peut être faux. Et, surtout, et de manière bien plus profonde que ce peut être autrement, c’est-à-dire : que c’est contingent. Mais la contingence n’est pas une valeur, c’est une condition de l’existence. La valeur n’a rien à voir avec la contingence : qu’À la recherche du temps perdu soit une œuvre contingente qui eût pu ne pas être écrite par son auteur n’implique pas que ce ne soit pas une œuvre géniale. En fait, ce que la contingence indique, c’est que nous avons besoin de notre expérience, mais cette expérience n’est pas un fondement, n’est pas une garantie ultime, ce n’est pas non plus un repli égoïstique : nous pouvons faire des expériences avec des êtres humains, des animaux, des outils, des instruments, des objets inanimés qui ne sont ni des outils ni des instruments, et nous pouvons même faire des expériences avec des machines. L’intelligence artificielle pose problème, en effet, mais non en tant que ce qu’elle est : par exemple, dans le cas qui nous intéresse, une machine qui produit des énoncés probabilistes. Elle pose problème parce qu’elle est susceptible de renforcer la déshumanisation de l’expérience, le poids du capitalisme financier dans l’organisation globale du monde et tend à déposséder les êtres humains de leurs capacités de pensée, d’agir, en accentuant la dépendance à une technique privatisée et non également disponible pour tous et en nous coupant de l’accès direct que nous devons faire aux choses et aux œuvres. Mais ce n’est pas la machine en tant que telle qui produit ces dangers, c’est l’usage qui est fait de la machine : on peut se servir de l’intelligence artificielle pour détecter et soigner des maladies comme on peut s’en servir pour abrutir les gens. En réalité, en tant que telle, elle ne change rien à ce que les êtres humains se font les uns aux autres depuis des centaines de milliers d’années. Et puis, il y a un fait qu’il ne faut pas oublier : dans l’histoire de l’humanité, la standardisation a précédé de près d’un million et demi d’années la sédentarisation. Les outils en os les plus anciens ont été découverts en Tanzanie et datent de plus d’1,5 million d’années (source : https://www.cnrs.fr/fr/presse/la-production-standardisee-doutils-en-os-par-nos-ancetres-repoussee-dun-million-dannees). Ce qui suggère que la technique est coextensive à l’humanité. Mais cette technique doit être comprise en un sens large qui inclut l’imagination, la conceptualisation, la conception, la fabrication, la transmission par l’apprentissage, et l’amélioration au fil du temps. Ce qui nous arrive — tout ce qui nous arrive : l’intelligence artificielle et le réchauffement climatique — est le résultat d’un processus de plus d’1,5 million d’années, qui est lui-même le résultat d’un processus d’évolution long de plusieurs milliards d’années. Les phénomènes que nous connaissons, nos ancêtres les ont déjà probablement connus. Il n’y en a pas de traces, mais la fonte des glaces et la montée des eaux ont dû représenter des expériences aussi angoissantes que celles que nous connaissons aujourd’hui. L’humanité a évolué avec l’outil. Et il n’y a probablement aucun sens à essayer de savoir ce qui est venu en premier : la nature et la culture sont dans une relation dynamique de co-implication. À présent que nous avons développé la capacité de garder des traces (capacité qui peut se perdre, comme cela est arrivé avec l’écriture, par exemple), on peut toutefois exprimer un regret : que cette capacité augmente nos angoisses au lieu de les apaiser. Les réactions comme celles de notre philosophe sont comiques, et elles ne devraient pas être publiées par un journal qui se prétend sérieux sans un solide contrepoint, mais la panique qui s’y exprime doit être abordée comme le symptôme d’une maladie qui ne peut pas ne pas être traitée. Cette maladie n’est pas orpheline, c’est un mal répandu, voire peut-être : le mal le plus répandu de l’humanité, qu’on peut appeler narcissisme, ou autrement, cela n’a pas beaucoup d’importance, du moment qu’on le comprend comme une illusion auto-entretenue quant à notre nature et à la place que nous occupons dans l’univers. Tant que nous nous penserons comme des êtres spéciaux et à part dans l’univers, nous continuerons d’errer comme nous le faisons, de subir les conséquences mal comprises de nos découvertes mal maîtrisées. Sauf que rien n’indique que, dans la longue histoire de l’humanité (laquelle est bien plus longue que ce que notre étroit concept d’histoire ne nous laisse supposer), nous ayons toujours fait les erreurs que nous faisons aujourd’hui. Peut-être que, au regard de la longue histoire de l’humanité, ces erreurs sont extrêmement récentes. Et la réduction de l’histoire à l’histoire de l’écriture, rejetant tout le reste, c’est-à-dire le temps le plus long, dans une uniforme préhistoire qui la confine à l’informe, n’est probablement pas étrangère aux causes des erreurs dont je parlais à l’instant. Pour comprendre ce qu’il nous arrive, pourrait-on dire en une formule un peu simple, il faut tout repenser de fond en comble.