Nullité absolue de la richesse. C’est le sentiment qui se dégage de la lecture de l’enquête sur Bernard Arnault parue dans le Monde, et que j’ai lue, cet après-midi. Bien qu’involontaire, c’est le meilleur argument contre le désir de richesse, l’espèce d’hubris qui pousse à accumuler toujours plus, posséder toujours plus, avoir. Avoir ne sert à rien, conclut-on, puisqu’il suffit de payer pour avoir. Et être n’existe pas, n’est qu’une illusion, un verbe qui n’a pas de sens dans toutes les langues et dont une vision partielle du monde aura enflé la grammaire en ontologie, hypertrophié le patois local en science de l’univers. « Enquête », soit dit en passant, le mot est quelque peu excessif : il n’y a pas de réel point de vue, pas de ligne directrice, pas de perspective, d’argument fort — pas forcément pour ou contre mais afin de dire quelque chose —, ce n’est qu’une collection de faits ou de propos rapportés, de témoignages et de rumeurs. La vérité est que ce n’est pas très intéressant et que, à la lecture, on s’ennuie bien vite, se demandant pourquoi l’on s’inflige la biographie éclair d’un homme qui ne jouant pas très bien du piano s’est payée une femme pianiste (avec qui il ne joue plus parce qu’il ne supporte pas qu’elle soit meilleure que lui), ne jouant pas très bien au tennis se paie l’amitié de Roger Federer (avec qui il joue toujours en double pour ne pas prendre le risque de perdre), n’étant pas un penseur s’est payé son siège à l’Académie des sciences morales et politiques. Tout s’achète, c’est vrai, mais c’est justement cette vérité qui dévalue la valeur : si tout s’échange contre de l’argent, alors rien n’a de valeur, l’inflation n’augmente pas le prix des choses mais rabaisse ces dernières à la fongibilité universelle. Il n’y a plus d’usage, les choses sont simplement usées à force de passer de mains en mains. Car, on a beau augmenter le nombre (il y a toujours plus de zéros avant la virgule), les riches étant de plus en plus riches, dans le fond, cela ne change pas grand-chose : l’échange des choses change les choses sans les changer. L’échange change les choses : il les réduit à la fongibilité — tout peut être remplacé par un équivalent en monnaie —, mais elle ne change pas les choses — les choses demeurent hors de portée de l’échange, la possession est illusoire, on a des choses, certes, mais sans savoir en faire usage, elles ne valent rien. On peut avoir beaucoup de pianos (ou un grand yacht, immense, sur lequel il y a même, paraît-il, un terrain de golf, mais qui ne s’éloigne jamais des côtes et quand, il part en vacances à Saint-Tropez, dit-on encore, le milliardaire retrouve les mêmes personnes qu’il fréquente déjà à Paris), comme Bernard Arnault, mais on n’en est pas pianiste pour autant ; on pianote. In fine, cette enquête rend triste, et j’ai eu de la peine pour ce vieux monsieur que la mort apeure, parce que sa vie est vide, parce que sa vie est creuse, et qu’elle ne fait pas envie. Pas à moi, en tout, cela, non.
Ma nécessité est quasi nulle, mais — au sein de cette contingence — la nécessité de ce que je fais est quasi totale. C’est-à-dire : mon existence n’a pas plus de nécessité ontologique que celle d’une bactérie, je pourrais continuer de vivre quand même je n’écrirais pas, et cette distinction explicite le sens des mots « nécessité », « contingence », « nul », « total » que je viens d’employer, mais elle n’explique pas les valeurs que j’affecte à chacun de ces termes, ni à chacune des dimensions de mon existence. Je peux survivre sans écrire — la plupart de mes semblables survivent de la sorte, sans parler de qui écrivent mais feraient mieux de ne pas, tout le monde s’en porterait mieux — mais, sans écrire, ma vie n’aurait aucun sens en ce sens que j’ai trouvé le sens de ma vie dans l’écriture, peut-être moins en tant qu’écriture (ma vie a un sens parce que j’écris, mais ce n’est pas l’écriture en tant qu’écriture qui lui confère ce sens) qu’en tant que pratique, exercice, discipline, effort, perfection qua processus, art. Je veux dire : ce pourrait être autre chose tout à fait (la poterie, le crochet, la peinture, etc.), il se trouve simplement que c’est cela. Est-ce aussi simple ? Évidemment, non. Et non seulement au sens où j’affecte, moi, d’une valeur singulièrement positive, l’écriture, mais aussi au regard du cosmos comme je le conçois, le comprends, m’y situe, m’y rapporte, tâche de l’habiter de mon mieux. Écrire n’est pas n’importe quelle pratique : pour moi, écrire fait appel aux ressources de la philosophie et aux ressources de la littérature, et les deux ensembles de ressources ne s’opposent pas, mais se conjuguent, et cela — la mise ensemble — forme une forme, forme un sens, ne justifie pas, mais rend intéressant. Je crois ainsi — et c’est peut-être la première fois que je le formule de la sorte, avec autant de netteté —, je crois ainsi qu’il vaut mieux rendre passionnant que justifier. Dans l’histoire de la philosophie, la recherche des explications dernières et des justifications ultimes a joué un rôle quasi définitoire de la discipline : dès Socrate, on a cherché le τί ἐστι de la chose qui la distinguait et l’isolait de tout autre, le ce qui faisait que cette chose était cette chose et pas celle-ci, et pour ce faire — pour se prémunir contre l’erreur — il aura fallu faire appel à des ressources qui outrepassent nos capacités limitées dans l’instant et le lieu présents — un fondement, une fondation —, d’où les voyages astronomiques que, d’emblée, l’âme aura faits dans le Phèdre, notamment, où cette dernière n’hésite pas à monter sur le dos du ciel pour voir la réalité d’un point de vue auquel, dans l’exercice normal de nos facultés, nous n’avons pas accès, point de vue auquel, soit dit en passant, seul le philosophe peut accéder. Quand je dis qu’il vaut mieux rendre passionnant que justifier, je ne veux pas dire que les explications sont inutiles, mais que, dans la mesure où, si nous sommes en quête d’absolu, elles nous laisseront toujours sur notre fin — l’histoire des sciences nous montre en effet que les explications ne sont jamais définitives, toute théorie est destinée à être dépassée et remplacée par une autre —, les poursuivre obstinément revient à entretenir l’illusion de la vérité. La vérité existe assurément, au pluriel, et les vérités sont triviales. Rendre passionnant, c’est autre chose : c’est trouver quelque chose qui puisse tenir dans la durée d’une vie, qui puisse alimenter, rendre excitant le fait de vivre cette vie, cette vie contingente, éphémère, insatisfaisante, passagère. C’est une autre approche de la réalité et du cosmos, laquelle ne décrédibilise aucun programme de recherche, aucune science, ni même aucune foi, mais les resitue toutes dans l’horizon plus vaste, plus compréhensif de l’absence de nécessité absolue. Et cela n’a rien d’insatisfaisant : une fois que l’on a compris qu’il n’y avait rien à attendre de mieux — rien de plus vrai que vrai, un peu comme les lessives qui, naguère, étaient censées laver plus blanc que blanc —, on n’a pas à adopter de posture défaitiste, on peut se contenter de vivre sa vie en sachant qu’elle n’est que cette vie, et que ce n’est pas triste, non, c’est tout ce qu’il y a : tout ce qui existe dans l’univers est soumis à cette loi de la contingence. Laquelle, c’est le seul regret que l’on peut décemment formuler, mériterait un autre nom, que celui-là qui semble toujours un peu décevant. Mais encore faut-il pour se déprendre de ses illusions et n’en être pas déçu faire quelque chose ; — ce que j’appelle écrire.
« Vous êtes courageux », m’a dit la vieille dame de Rosmelec quand je suis passé devant son jardin, en courant. « Merci », lui ai-je répondu, sans m’arrêter ni penser à l’ensuite, quand, une fois revenu à Daoulas, je manquerai de m’évanouir. Alors, elle m’eût trouvé bien moins courageux, assurément. Mais, sur le même parcours (la boucle Daoulas – Rosmelec – Daoulas), me dit la machine qui tient le registre des courses, j’ai mis une minute de moins qu’hier. Une minute de moins, quinze degrés de plus, arithmétique de la souffrance, c’est l’évidence. Pourtant, cependant que je courais, j’allais bien. Ou, en tout cas, j’en avais l’impression. C’est seulement quand je me suis arrêté de courir pour rentrer à la maison, tel Ulysse sans son Athéna protectrice, que je me suis senti fatigué et que j’ai failli ne m’a pas m’en remettre. Ithaque détraquée, nos maisons ne le sont-elles pas toutes, désormais ? Peut-être n’eussé-je pas dû m’arrêter de courir et continuer ainsi jusqu’à épuisement total de mes ressources physiques et morales, jusqu’à l’effondrement, la mort. Mais me serais-je effondré ? Pas sûr ; je m’imagine toujours la mort venant d’un coup, sans même en avoir conscience, qui me surprend, me prend, et c’est fini, mais la vérité des exemples autour de moi — le cancer de ma mère, la maladie à corps de Lewy avec syndrome parkinsonien de mon père — en présente une tout autre version (lente, agonisante, dégradante, humiliante, désespérante), qui sait donc ce qui m’attend ? Moi, certainement pas. Est-ce heureux ou ne l’est-ce pas ? Je l’ignore, cela aussi, et préfère ne pas le savoir. Le courage n’est pas forcément là où on l’attend et sa représentation change avec le temps. Comme tout, non ? Oui, comme tout, oui. Moi aussi, d’ailleurs, c’est dire l’étendue du changement. Mais ce n’est pas l’arrêt, je le sais, qui est en cause, c’est la conjugaison de la chaleur et de l’effort. Ce soir, la température est tombée. Dans le jardin, il faisait frais. J’ai écouté les chardonnerets élégants chanter, j’ai regardé le chat s’allonger tel un sphinx dans l’herbe humide. J’ai goûté à la douceur de vivre. N’attendant rien. Cette page, j’en avais déjà composé le thème in petto, ne me restait plus qu’à. Écrire, ce qui est le plus beau.
Serait-il vraiment criminel de se contenter de vivre une journée durant ? Et qu’exprime le fait que je pense que oui ? C’est-à-dire : si je ne pensais pas qu’il était criminel de me contenter de vivre pendant une journée, je n’écrirais pas tous les jours. J’allais employer des verbes « m’astreindre », « m’efforcer », mais ce n’est pas cela, non : c’est simplement ce que je fais, simplement la forme de la vie qui est la mienne. Est-ce alors qu’écrire est le rachat ? Est-ce que l’écriture rachète le crime que l’on comment quand on est en vie ? Non, et je m’aperçois que mon expression « me contenter de vivre » était bien mal choisie, ainsi que toute l’espèce de logique que j’ai développée avec (« je n’aurais pas écrit si je n’avais pas cru que, et caetera »), j’aurais plutôt dû dire : « vivoter » ou : « vivre comme les gens vivent », et ce sont des jugements de valeur, oui, j’imagine que c’est ainsi qu’on les appelle, mais cela ne m’embarrasse pas trop, non, une chose n’est pas moins bonne qu’une autre parce qu’elle contiendrait un jugement de valeur tandis que l’autre seulement un jugement de fait, il faut se représenter ce genre de distinctions comme reposant non sur des différences de nature mais sur des différences de degré. Dans la nature, il n’y a que des différences de degré. Et il n’y a rien d’autre que la nature. Pas d’au-delà. Et cela est un test, ne trouves-tu pas ? Si tu n’as l’impression qu’il te manque quelque chose quand tu prends conscience qu’il n’y a pas d’au-delà, alors tu es peut-être en train de comprendre que tu es capable de vraiment aimer la vie ? Oui, mais aimer la vie, ce n’est pas vivoter, non. Écrire, dans mon cas, c’est aimer la vie, aimer passionnément la vie. Il ne serait donc pas réellement criminel de me contenter de vivre pendant une journée — je me suis posé la question parce qu’il est onze heures le soir et que je n’ai pas encore écrit mon journal, que je n’ai même encore rien écrit du tout —, mais ce ne serait pas vraiment vivre. Et — de tête, je compte que c’est la troisième fois que je l’évoque en ce sens ici-bas, mais peut-être plus, pas moins, enfin, je crois —, cela n’a rien à voir avec une variation sur le thème proustien « la vraie vie (et caetera et caetera), c’est la littérature » : dans le thème proustien (tel qu’on le comprend d’habitude), il y a une séparation entre la vie et la littérature, la littérature étant un au-delà de la vie, tandis que dans mon thème à moi, il n’y a pas de rupture que d’au-delà (les deux — rupture et au-delà — vont de pair), la littérature est dans la vie, ne serait-ce que pour cette raison qu’il n’y a que cela : la vie, la vie ou la nature, ou tout ce que tu voudras. Et je veux jouer mon thème à moi, — quel autre ?
Quand les bestioles auront fini de me dévorer, je serai rendu à la terre. Alors, je ne ferai plus qu’un avec l’un, je ne serai plus rien dans le tout. Je rejoindrai l’origine. Ou, s’il n’y en pas, trouverai enfin le néant. Peut-être qu’elle est là, notre vérité, peut-être qu’elle ne l’est pas, qui sait ? Qui sait si seulement cela ferait la moindre différence, qu’elle soit là ou ailleurs ? Mais où ? On ne sait. On n’en sait rien. En attendant, à la surface de ma peau, croûte terrestre miniature, je constate les rougeurs, gratte les boutons, inspecte les insectes, guette les bêtes. Tel est le sort du citadin de sortie à la campagne. Et dire que nous y passons tout l’été. Quelle drôle d’idée. Pourtant, c’est la mienne, me semble-t-il. Un peu racoleuse, tant je sais que Nelly aime la région, mais qui misait tout sur l’option anti-caniculaire. Or, il fait chaud. Or, les insectes sont carnivores. Or, j’ai la peau sensible. Or, que dire encore ? Il y a l’océan, c’est vrai, mais qu’elles sont loin, les anciennes villes d’Italie. Et qu’ils sont loin, les antiques temples de l’immense Grèce. Il paraît qu’un cinéaste hollywoodien a adapté l’Odyssée au cinéma. Comme si rien ne devait rester étranger à la doxa mondialisée. Rien de nouveau, en vérité : la Méditerranée a été annexée il y a bien longtemps. Elle, qui fut jadis le centre du monde, n’en est plus désormais qu’une périphérie offerte au kitsch globalisé. Ulysse est un guerrier, un toy boy périmé et consentant, mais qui se lasse de tout, comme n’importe qui, un naufragé, un fada, un vagabond, un paria, un mari humilié, un père qui entraîne son fils dans une sanglante et insensée vengeance, un roi apaisé, un héros positif. Mais nous, il nous faut tout voir par le petit bout de la lorgnette, et πολύτροπος devient complicated, tout bêtement. Parce que tout est simple à qui sait déjà comment regarder le monde avant de l’avoir vu. Ulysse, lui, s’attache au mat de son navire et, bouchant les oreilles de ses compagnons, s’ouvre à l’inouï. Et puis, il ne faut pas l’oublier, Ulysse, c’est dégun, c’est l’antistar, c’est la ruse qui déjoue la force, l’ironie qui se moque du sort, la tchatche au mépris du danger, qui provoque les dieux, et s’en tire, non parce qu’il a du mérite, mais parce qu’il est aimé de la plus sage, de la plus hautaine, de la plus accessible des déesses, la fille du dieu des dieux, Athéna. Les aventures d’Ulysse ne sont pas les épreuves d’un chemin de croix : ce qui fascine, quand on lit l’Odyssée, c’est qu’Ulysse n’est pas changé. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas de moi, parce qu’il n’a pas de volonté — l’astuce, la ruse n’est pas la volonté — parce qu’il n’est pas séparé de l’univers, il est un événement parmi les événements qui ont lieu dans un monde ordonné — le κόσμος — soumis à des forces qui échappent aux humains. Aussi, n’est-ce pas sous son apparence “réelle” qu’Ulysse apparaît à Nausicaa. C’est sous l’apparence améliorée par Athéna. Et de là, il raconte son histoire. Et de là, il rentre chez lui. Mais ce retour a un prix. Les Phéaciens seront détruits par le courroux de Poséidon. Il n’y a pas de justice dans ce κόσμος, pas de morale utilitariste : les marins pacifiques et commerçants peuvent tout à fait périr pour permettre au héros de rentrer chez lui.
Ma tête est un bocal et mes idées, des poissons rouges qui y tournent sans répit. Est-ce vrai que je tourne en rond ? Ou est-ce plutôt que je ne suis pas encore allé au bout ? De quoi ? D’elles, de tout, de moi. Encore heureux, sinon pourquoi continuer ? Il faut de l’espace à venir. De temps à autre, je me dis : « J’ai un roman à terminer » et, évidemment, c’est autre chose que j’ai envie de faire. Il faudrait que je m’y (re)mette, mais il fait trop chaud. C’est une mauvaise excuse, oui, je le confesse. Mais il fait trop chaud quand même. Même en Finistère, c’est dire : il n’y a plus de refuge nulle part, tout va se consumer. Mais “la nature” — je précise le rôle des guillemets : ce que l’on entend par là —, n’est-elle pas à l’image du monde social, devenu trop dur, trop brûlant, trop violent, on ne peut rien désirer que se cacher, vivre pour soi, non dans la solitude, mais dans l’exil, chercher l’île où on nous laissera en paix ? Probable qu’elle n’existe pas, est-ce une raison de ne pas la chercher ? De même que je cherche des solutions aux problèmes que je me pose que je n’ai pas encore trouvées, des solutions qui ne sont pas plus vraies que celles dont je dispose déjà, qui me précèdent, mais plus judicieuses, plus belles, et qui me rendent ainsi plus heureux. Un peu plus riche aussi ? N’exagérons rien. J’ai repris la page du journal d’hier pour en faire un article autonome. De là pourrait naître quelque chose après quoi je cours depuis des années : l’articulation critique d’une philosophie esthétique, mais en aurais-je le courage ? Je me suis inscrit à des cours de dessin pour l’année prochaine : je serai bien obligé, par ce fait, cette fois, de m’y mettre, — pour de bon.
Au sortir de l’exposition Warhol, à Landerneau, une dame réclamait une explication. À la toute fin, en effet, on pouvait voir une grande toile de trois mètres sur un environ, intitulée « Camouflage », laquelle n’avait pas reçu d’explication, mais était simplement là, accrochée au mur avec son petit cartel obligatoire. Pourtant, des explications, dans l’exposition, les œuvres n’en manquaient pas, mais cette dernière, non, elle n’en avait pas. Et, l’on aurait pu imaginer qu’après tant de sens, repue, en quelque sorte, la dame n’en eût plus pu, mais si, elle en voulait encore. Pourtant, les explications doivent bien s’arrêter quelque part, mais ce n’était pas ce que la toile disait : la toile ne disait rien, et, semble-t-il, tout ce que Warhol avait voulu faire en peignant ce genre de motifs, c’est quelque chose qui soit « abstrait sans être vraiment abstrait ». Tout un programme. À un moment de la visite, je suis allé chercher Daphné et je lui ai demandé si elle voulait voir l’œuvre la plus importante de l’exposition. Elle m’a répondu qu’elle le voulait bien, je lui ai alors montré les boîtes Brillo et je lui ai expliqué en quelques mots la théorie du désaffranchissement de l’art d’Arthur Danto : ces boîtes, a estimé Danto, le jour où il les a vues exposées dans une galerie new-yorkaise, marquent la fin de l’histoire de l’art, au sens hégélien du terme, c’est-à-dire son accomplissement, dans la mesure où, par ces œuvres, l’art a atteint son but qui est de montrer que, une œuvre d’art étant indiscernable d’un objet ordinaire, et même de l’objet ordinaire qu’elle représente, il n’y a pas de différence visible, donc il y a une différence invisible entre l’art et le non-art, cette différence est d’ordre conceptuel, et par suite la nature de l’art est conceptuelle, il revient à la philosophie d’en révéler le sens dernier, l’essence. J’ai donné cette explication parce que, au cours de l’exposition, cette explication n’était jamais donnée, alors que c’était l’explication dont le spectateur avait le plus besoin pour tâcher de comprendre pourquoi et comment Warhol peut (ou peut ne pas, comme le pense Hector Obalk) être considéré comme un grand artiste. Il est probable que, sans l’intervention critique de Danto, qui a joué pour le post-expressionnisme américain le rôle que Greenberg a joué pour l’expressionnisme abstrait (dans ce dispositif théorique, Warhol est l’analogon de Pollock), Warhol ne serait pas devenu la gigantesque machine artistique qu’il est devenu : non seulement un producteur d’images, mais le messie du destin de l’art. Si l’on ne comprend pas que, du point de vue de l’histoire de l’art américaine, Warhol marque le moment où l’art s’accomplit dans l’histoire, et que cet accomplissement n’a pas eu lieu n’importe où, il a eu lieu à New York, non pas à Paris, alors on ne comprend rien à Warhol. « On ne comprend rien à Warhol », c’est-à-dire en tant que moment de l’histoire de l’art. L’exposition montrait aussi les films que Warhol a réalisés, notamment ce gros plan en 16mm de Duchamp. Dans une certaine mesure, Danto aurait pu dire que c’est Duchamp, avec le ready-made, qui a accompli le destin de l’art en révélant, par l’indiscernabilité de l’art et du non-art, l’essence philosophique de l’art. Mais cela eût contraint Danto à soutenir que l’art avait accompli son destin à Paris dans les années 1910. En outre, Duchamp, c’était Dada, et Dada, c’était de la provocation : Duchamp tournait le monde de l’art en dérision, il se moquait du monde, en général et en particulier. Il fallait à Danto une autre figure, une figure typiquement américaine, et quoi de mieux qu’un fils d’immigrés européens qui s’est fait tout seul le messie de l’histoire de l’art ? Le paradoxe de la théorie de Danto est que, en vérité, les films vides où l’on voit Lou Reed et Nico boire du Coca-Cola à la bouteille sont beaucoup plus proches de l’idée que Warhol se faisait de l’art que les boîtes Brillo. Car, tout comme les boîtes Brillo le sont littéralement, les films en 16mm de Warhol sont la métaphore du vide. Et toutes ses œuvres postérieures obéissent à cette logique : elles célèbrent le vide, sans ironie, sans distance, sans critique. L’idée, affichée en gros caractères sur les murs du Fonds pour la culture Hélène & Édouard Leclerc où se tenait l’exposition, avait tout pour séduire les richissimes mécènes de la grande distribution française : « When you think about it, department stores are kind of like museums. » De même qu’il n’y a pas de différence entre une œuvre d’art et le simple objet qu’elle représente, il n’y a pas de différence entre un supermarché et un musée. La désacralisation de l’art n’est pas une provocation, comme elle l’était chez Dada et Duchamp, elle est simplement l’enregistrement d’un changement de civilisation : il n’y a plus de saints dans le ciel, mais il y a des stars à l’écran. Le vide, c’est l’absence de transcendance, le fait que toutes les significations éloquentes, les significations qui parlent aux gens, se trouvent ici et maintenant dans les figures des stars mondiales, les icônes de la culture populaire. Le pop art est devenu le nom que l’on donne à un mouvement artistique, mais chez Warhol il est bien plus que cela. Il participe de la reconnaissance et de l’enregistrement du changement de civilisation : nous ne croyons plus aux saints dans le ciel, nous croyons aux stars que nous voyons à l’écran. Or, on ne peut pas faire de l’art avec ce en quoi personne ne croit, on fait de l’art avec les croyances. Dès lors, l’art doit faire avec son temps, et investir le champ immense de la culture populaire où se trouvent les figures éloquentes qui parlent aux gens, dans la culture populaire. Danto a compris ce qu’il a bien voulu comprendre ou, au moment où il a eu sa révélation, il n’avait à sa disposition que la moitié de l’histoire. Car, l’indiscernabilité n’était pas la révélation de l’essence philosophique de l’art, mais le signe que l’époque avait changé. Or, dans cette époque, c’est ce que toute l’œuvre de Warhol montre, il n’y a pas de place pour la philosophie au sens où Danto l’entend, pas de place pour un philosophe qui, du surplomb que sa position d’interprète ultime de l’histoire lui confère, décèle la signification des choses et révèle leur essence. Dans le monde de Warhol, contrairement à celui de Danto, les significations sont parfaitement visibles, elles ne réclament pas d’explications puisque tout le monde sait déjà de quoi il s’agit, tout le monde connaît Lou Reed et Nico, Mick Jagger et Marilyn Monroe : il n’y a pas besoin d’interprète, la culture populaire est transparente, sans épaisseur aucune. À la dame qui réclamait une explication à la fin de l’exposition, on n’aurait pas dû répondre : « Contrairement à ce que Danto pense, il n’y a rien à comprendre », mais : « Contrairement à ce que Danto pense, vous avez déjà tout compris » et il n’y a même pas besoin de mots pour le dire, il suffit de s’abandonner au culte des images lisses, planes, superficiellement pures, purement superficielles.
Quand je ne sais que penser, je vais marcher. Ce qui n’a pas pour effet de donner lieu à quelque révélation, mais me fait simplement du bien. Ce soir, après le dîner, j’ai parcouru ainsi l’espèce de boucle qui va de Daoulas à la Pointe de Rosmelec et retour, en marchant, tout d’abord, et puis en courant. Il était entre neuf et dix heures du soir. La lumière était fascinante, au coucher du soleil, qui se reflétait sur les eaux de la Rivière de Daoulas. Je ne me suis pas demandé si c’était kitsch ou si ce ne l’était pas, ce l’était sans doute, mais ce n’était pas le genre de problèmes qui se posaient à moi de savoir si ce l’était ou si ce ne l’était pas, je n’avais pas de problèmes, tout simplement, je marchais, je transpirais, je me sentais libre, ce qui est assez rare pour être mentionné, ne serait-ce qu’en passant, j’ai pris ce que je voyais en photographie, c’est tout, et j’ai continué mon chemin. Les champs de blé, aussi, mais pas les vaches, qui passaient dans la fraîcheur naissante du soir, ces dernières, j’ai préféré les laisser à la paix de leur vie de ruminants. Elles avaient l’air tellement là. Couper les réseaux sociaux, comme je l’ai fait avant de partir à Daoulas, a un effet réalisateur, pour ainsi dire : toutes les relations que nous croyons entretenir avec les autres, si maigres fussent-elles dans mon cas, sont illusoires, fausses, ou plutôt factices, et les interrompre, peut-être définitivement, permet de savoir ce qu’il en est vraiment de notre existence sociale, le peu d’importance que l’on a. Ou, non, il faut que je sois honnête, et ne pas dire on là où c’est de je qu’il s’agit, ne pas m’abriter derrière le mur rassurant de la généralité : le peu d’importance que j’ai. Rodhlann m’avait dit, à propos d’un type qui n’avait pas semblé aimer la Vie sociale, mais qui s’était tout de même fait un devoir de le dire en public, qu’il n’était pas sensible à la littérature du je, littérature à laquelle, à supposer que je sache très bien ce que l’expression veut dire, je ne me sens pas rattaché d’une quelconque façon que ce soit, je dis je tout simplement parce que je ne me cache pas derrière la généralité, laquelle se confond trop souvent avec la banalité sociologique. L’effet réalisateur dont je parlais, je pourrais le formuler à peu près comme ceci : je n’ai pas plus de valeur en tant qu’être humain qu’une bactérie. Et, en vérité, si contre-intuitif que cela puisse paraître, ce n’est pas un constat déprimant, humiliant, qui viendrait entailler de sa blessure narcissique le je qui écrit, tant s’en faut. Que je n’aie pas plus de valeur qu’une bactérie, cela pourrait s’entendre au sens où je serais médiocre, nulle, voire, que je n’aurais aucune valeur, mais je crois que ce n’est pas le sens le plus intéressant qui soit. Le sens le plus intéressant est celui qui ne me sépare pas du reste du vivant : si je suis distinct du reste du vivant, ce n’est pas parce que mon existence en tant qu’elle est humaine m’en sépare (en tant que j’appartiens à l’espèce humaine), mais parce que — en ce qui me concerne — j’écris. Quand je marche sur ma boucle finistérienne, je ne me sens pas à part de l’univers, mais cela n’obstrue en rien le je qui est le mien : je peux dire je tout en n’était pas séparé du reste du cosmos. Je peux aller et venir, me sentir libre, là, presque comme les vaches qui sont tellement là qu’elles semblent irréelles, comme si elles ne faisaient pas partie du même monde que moi, alors que si, bien sûr que si, quel autre ?
Espèce de gros tas. —Dans son journal, Guillaume évoque « l’entassement » des livres, notion qui correspond peu ou prou à une surproduction de livres et se demande (c’est moi qui reformule) : Mais comment fait-on pour savoir quel livre mérite d’être publié et quel autre ne fait qu’ajouter du tas au tas de l’entassement ? C’est une sorte de paradoxe — du sorite, en quelque sorte —, donc, parce que chacun est convaincu que son livre mérite d’être publié et ne fait par suite pas qu’ajouter du tas au tas de l’entassement, mais apporte réellement quelque chose, fait une différence. En l’état, c’est inextricable, semble-t-il, puisqu’il faut s’en remettre au jugement que chacun porte sur soi-même et les autres. Pourtant, à mon sens, il y a un critère — ne cherche pas le critère de la qualité, il est introuvable : ce n’est pas parce qu’un livre est publié qu’il est bon, c’est même peut-être l’inverse, en général, la publication est un indice de sa probable nullité, parcours un peu la rentrée littéraire, pour voir, tes yeux pleureront des larmes de sang —, un critère qui permettrait de désensabler quelque peu le tas, critère qui passe par la réponse à la question suivante : Es-tu prêt à ne pas gagner d’argent, voire à payer, à en perdre, que cela te coûte, et beaucoup, pour que ton livre soit publié et qu’il y en aille ainsi toute ta vie durant, que ce soit à cela, et à cela seul, à cette perte que tu consacres ton existence parce que ton œuvre le mérite, l’exige, le justifie, l’appelle ? Et ce n’est pas une question qui attend une réponse sous forme de déclaration de principe, à laquelle il suffirait de répondre par oui ou par non, sans s’engager plus avant, non la question trouve sa réponse en espèces sonnantes et trébuchantes : Voici combien tu dois payer pour publier tes livres. Après tout, n’est-ce pas ce que je fais, quant à moi, pour publier mon journal en ligne, chaque jour ? Cela me coûte, et je paie. N’est-ce pas aussi ce que je fais depuis des années, en publiant des livres qui ne me rapportent rien, ou pas grand-chose, et continuant toutefois de les publier, — coûte que coûte ? Et l’argent est une image, ne va pas casser ton PER, calme-toi, respire, personne ne réclame rien de toi, l’argent n’est que l’image présente, parlante, évidente, de l’étalon universel de la valeur. Ce que je veux dire, vraiment, c’est peut-être ceci : la littérature a encore un aspect trop désirable (beaucoup de capital symbolique), et cet aspect ne correspond pas du tout à la réalité : dans l’écrasante majorité des cas, la littérature se confond avec l’échec, un échec qui n’a rien à voir avec la qualité propre à tel ou tel livre, est simplement un échec commercial et, dans bien des cas, un échec commercial, c’est une condamnation à mort. Il faut débarrasser la littérature de l’attrait symbolique qu’elle exerce, du désir qu’elle inspire : en finir avec le mythe de la gloire. Et, à cette fin, faire passer l’épreuve dès aujourd’hui, l’épreuve du renoncement — le renoncement à la gloire, c’est-à-dire à la valeur —parce que, de toute façon, me semble-t-il, c’est ce qu’il va finir par se produire tôt ou tard, et nous allons retrouver une économie du livre qui n’est pas exactement celle qu’elle était à la Renaissance, à cause de facteurs qui n’ont pas trait au seul livre (démocratisation, alphabétisation, notamment), mais qui ressemblera beaucoup à ce qu’elle était avant la Révolution industrielle. Il y aura sans doute encore des best-sellers, ces derniers seront probablement écrits par des intelligences artificielles afin de minimiser les coûts et de maximiser les gains, dans le cas de ces livres, les auteurs humains ne seront plus que des visages à mettre sur la couverture, des corps à envoyer faire la promotion, mais les humains ne les écriront plus. En revanche, l’économie de l’auteur va s’effondrer ; il y aura sans doute encore des auteurs, dans un sens plus ou moins proche de ce que l’on l’entendait par là aux XIXe et XXe siècles, mais ils ne seront pas les acteurs d’un marché, ils ne seront plus des acteurs du tout, ils se passeront du marché quand, aujourd’hui, c’est l’éditeur qui fait l’auteur parce que le marché précède le livre et que l’œuvre n’est qu’un facteur de production parmi d’autres. Et, ce moment, en vérité, ne l’attendons-nous pas avec la plus grande des impatiences, n’en avons-nous pas hâte ?
Tout est tellement faux, l’illusion est parfaite. Par « faux », je n’entends pas tant le contraire de « vrai » que de « juste », comme dans « sonner juste » et « sonner faux » : on peut jouer toutes les notes écrites sur la partition et quand même sonner faux. C’est donc à la fois un sens esthétique et moral. On voudrait s’en sortir, en sortir, mais comment ? On peut faire quelque chose, un geste, ou autre, mais à quoi cela sert-il ? C’est-à-dire : quelle différence cela fait-il ? Est-ce que ce que je regrette ce n’est pas moins l’état du monde que mon peu d’existence ? Monde social, existence sociale : peut-être. Hier, au restaurant où nous avons fêté notre quinzième anniversaire de mariage, il y avait des gens en bermuda, en claquettes allemandes, qui s’enfilaient des pintes de bière avec le repas. Je n’étais pas spécialement bien habillé, mais je m’étais habillé pour l’occasion, comme Nelly, comme Daphné, et le plus surprenant est que ce n’était pas surprenant, c’était simplement la France, un pays où un slogan de chaîne de fast-food est devenu une philosophie de la vie : « Venez comme vous êtes », ne faites aucun effort, vous êtes parfaits, mais vous êtes aussi finis, vous êtes déjà morts. D’où le droit de haute justice que, dans les démocraties libérales fatiguées, chacun revendique pour soi-même, petit seigneur de sa phase terminale. Peut-être que je raconte n’importe quoi, c’est une possibilité que je ne veux jamais exclure. En revanche, je ne me trompe pas quand je vois dans le miroir combien mes cheveux ont repoussé : à présent, je peux faire une petite brosse avec, c’est assez ridicule, en effet, mais je dois ne rien faire avec si je veux pouvoir faire quelque chose avec. Question de temps, que l’on mesure avec tout ce que l’on veut, y compris ses cheveux.
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