12.5.26

Verloren in der Übersetzung. — Quel crédit accorder à qui rapproche Benjamin de Heidegger sur la seule foi d’une expression qui serait présente chez l’un et chez l’autre et ce, alors même que cette expression n’est rien que le fruit d’une traduction en français ?  (Et peut-être pas tout à fait honnête : on peut fort bien imaginer que la traduction des Écrits biographiques de Benjamin en 1990 a tiré le texte vers celui de Heidegger.) Dans le passage que Bruno Tackels cite dans sa grosse biographie sur Walter Benjamin, si le texte français dit bien : « Vient un fossé — je tombe dedans en voulant le franchir ; lorsque je m’en extirpe à quatre pattes, les autres ont disparu. Je prends un chemin qui ne mène nulle part », le texte allemand, lui, est plus prosaïque : « Ein Graben kommt — ich falle beim Springen; als ich glücklich herausgekrabbelt bin sind die anderen verschwunden. Ich nehme einen Weg, der sich aber bald verläuft, gehe zurück auf einem zweiten. » Le chemin ne mène pas nulle part, on doit le rebrousser pour en prendre un deuxième et tâcher de retrouver le sien. Chez Heidegger non plus, il n’y a pas de « chemins qui ne mènent nulle part », mais des Holzwege, des chemins forestiers. Bref, rien qui permette d’affirmer comme Tackels : « Une formulation étonnante, qui renvoie directement à un titre de Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part », formulation d’autant plus étonnante, en effet, que le texte de Benjamin date de 1911 (c’est un journal de voyage en Italie que Benjamin a tenu alors qu’il n’avait pas encore dix-neuf ans) quand le texte de Heidegger date de 1950. Et Tackels, bien décidé à ne pas rebrousser chemin, insiste (56-57) : « Tout se passe comme si Benjamin, à cette époque, était encore pleinement possédé, même inconsciemment, par des questions qui allaient rapidement se trouver avalées par la philosophie résolument “terrienne” de Heidegger — même si toute sa jeunesse peut se lire comme un combat effroyable contre sa propre origine. » Et tout cela, rien que pour une pauvre chute dans un ravin. C’est ce qu’on appelle se maraver. Comme Queysane, qui ne parvenait pas à aligner deux mots de philosophie sans se sentir obligé de citer Heidegger, Tackels surinterprète le texte pour lui faire dire ce que lui a envie de dire, pour lui permettre de parler de ce dont il a envie de parler : Heidegger. Toute la philosophie française d’après-guerre a été contaminée par Heidegger. Et, en 2009, date de la parution du livre de Tackels, elle n’avait toujours pas trouvé le vaccin. Lequel vaccin contre l’heideggeravirus, pourtant, se trouve très probablement chez Benjamin (chez Benjamin et chez d’autres : Wittgenstein, Carnap, Adorno, notamment) : dans son cosmopolitisme résolu, sa fascination pour les grandes villes ouvertes sur le monde (Berlin, Paris, Marseille), son amour des paysages méditerranéens (Ibiza), son matérialisme, sans évoquer sa triste fin. Car, tout de même, cependant que Heidegger était adhérent du NSDAP, de 1933 à 1945, Benjamin fuyait ce nazisme qui réussirait finalement à se débarrasser de lui. Rien n’est plus étranger, je crois, à la pensée “terrienne”, comme dit Tackels, mais il faudrait plutôt dire “bouseuse”, comme écrit Bernhard dans Alter Meister, à la pensée bouseuse de Heidegger que les expériences marseillaises de Benjamin avec le haschich, lesquelles sont à la fois des ouvertures de la pensée au trouble, au hasard le plus radical, et des excursions exotiques aux confins des nombreux mondes qui s’offrent à nous : le monde réel, le monde halluciné, le monde possible, le monde rêvé, le monde du langage, le monde de la perception. C’est elles qui font rêver quand l’autre sent la mort.

11.5.26

Accumulation de notes. Ne sais si par peur d’écrire, par peur de finir le livre, ou par nécessité, ou pour faire durer le plaisir. En revanche, les deux aspects ne font qu’un : la traduction et la fin du livre en cours. Ou plutôt : c’est une idée qui a deux aspects. Rien à voir, mais j’essaie de rationaliser mes angoisses. Ne sais si cela fonctionne. Peut-être. En tout cas, il faut bien que j’en fasse quelque chose, ne peux les laisser aller et venir de la sorte. De fait, ce matin, courir sous la pluie m’a fait du bien : après, je me suis senti mieux qu’avant, et c’est ce que je cherche. Mais j’ai trop bu ce week-end, et cela, je le ressens dans mes angoisses : l’irrationalité me submerge, comme si je n’avais plus suffisamment de forces pour me défendre. Je sais que c’est aussi moi, que je suis faible confronté à ce que je ne maîtrise pas, que je peux paniquer facilement, et que je peux paraître bien ridicule, mais cela va de pair avec une sensibilité aiguë, le fait de sentir les choses avec une grande acuité. Ne pourrais-je avoir l’un sans l’autre, l’acuité sans l’angoisse ? A-t-on l’huile sans les olives ? Je réfléchis toujours à la meilleure façon de répondre à la question où ? Et, tout à l’heure, par un détour assez compliqué qui, je crois, impliquait la question des Pieds-noirs et de leurs descendants (moi, quoi), je me suis dit que Marseille, c’était ce qui se rapprochait le plus de mes “racines”, toutes les autres n’étant pas disponibles, ou avec des difficultés qui ruineraient totalement le bénéfice de ces “racines”. Je mets des guillemets à “racines” en raison de tout ce que j’ai déjà dit à ce sujet (« Mes racines poussent devant moi »), mais il y a quand même quelque chose qui y ressemble, des origines. J’ai repensé à ce que Henri Tincq m’avait dit au téléphone, quand je travaillais chez Grasset, cette phrase qui commençait par « Les gens comme vous » (cf. 11.6.20). Le fait que cette phrase, on me l’ait dite à Paris, et dans cette maison-là en particulier, ne doit rien au hasard, bien évidemment. Quand je vivais à Marseille (là où, donc, j’ai grandi), il n’y avait que cela, ou presque : des gens comme moi. Les gens comme moi étaient des gens comme nous : des déracinés, des exilés, des immigrés, des métèques venus de Corse, du Maghreb, des Comores, d’Arménie, des Balkans, d’Asie, d’Italie, d’Espagne, du monde entier. J’y ai repensé et j’ai pensé que cela serait une première phrase parfaite pour un livre sur l’exil, la première phrase, voire le titre de ce livre, aussi : les gens comme vous. Je ne sais pas si j’écrirai ce livre sur l’exil, l’héritage de l’exil, sa descendance, il faut d’abord que je finisse mon livre sur les cendres, les tombes, la Méditerranée par ce côté-là, ensuite que je mène à bien mon roman loin de Thèbes, et puis on verra, mais ce sera un livre sur la Méditerranée par ce côté-ci. J’hésite toujours à écrire à ce sujet. Sans doute parce qu’écrire à ce sujet, c’est aussi écrire sur mon père. Pour l’instant, écrire sur ma mère m’a semblé plus facile. Probablement parce que c’est après qu’elle est morte que j’ai écrit sur elle. Ce n’est pas rien.

10.5.26

Genre, espèces, sous-espèces, et caetera. — Chaque strate d’identité comme une couche que l’on intercale entre soi et l’existence, pour tenir cette dernière à distance : tout peut avoir une cause, une explication, une justification dernière qui permet de ne pas appréhender la vie comme telle, de la vivre comme un signe, une preuve, une vérification de quelque chose d’autre. Est-ce « le sens » (ce qu’on appelle ainsi) ? Ce matin, dans les bras de Nelly, ce qu’on pouvait entendre par « le monde extérieur » m’est apparu le plus clairement : enlacés comme nous l’étions, le monde extérieur était tout ce qui n’était pas nous, tout ce qui se tenait à distance de cet enlacement. Ce n’était pas une vision, ou quelque chose comme une intuition, c’était un éclaircissement. Où s’arrête et où commence le monde extérieur semble tenir à ma peau, à la limite de mon corps, mais la limite de mon corps, où est-elle exactement ? Je peux la montrer du doigt (limite : montrer la limite du doigt ne montre pas mon doigt qui la montre la limite), mais en ferai-je le tour de la sorte ? Que le périmètre que circonscrit par la négative « le monde extérieur » (et qui n’est donc pas « le monde extérieur) puisse varier, qu’il puisse être plus ou moins grand, cela ne m’a pas étonné, je l’ai simplement vu comme cela : il y avait un ici et un là, un nous et un reste, un tiers : le monde extérieur. Pour autant, c’est la suite logique, le négatif (le contraire) du monde extérieur n’est pas un monde intérieur. Et pourtant, l’image qu’évoque « le monde extérieur » n’est pas de nature à nous fourvoyer, elle est claire, elle dit ce qu’elle doit dire, mais ne s’oppose pas à un monde intérieur (le moi, l’ego, l’âme, l’esprit, etc.). Ce monde est bien extérieur en ceci qu’il n’est pas nous, il n’est pas ici, il n’est pas dans la pièce où nous nous trouvons, dans le lit où nous nous trouvons, il excède notre enlacement, il excède notre amour. Daphné fait-elle partie de ce monde extérieur ? me suis-je demandé en songeant à elle. Et je n’ai pas su répondre à la question. Peut-être parce que j’avais besoin de quelque chose qui ne soit que dans cet enlacement, qui n’admette rien d’extérieur, qui soit totalement ici, dans la pénombre de cette chambre où nous venions de nous éveiller. C’était un dimanche, il était neuf heures et quelques minutes du matin. Plus tôt, vers six heures, j’avais été réveillé par les éclats de voix des voisins, les basses grasses de leur musique — toujours la même — et, si je n’y ai pas pensé sur le moment, si je ne les ai pas vus eux en songeant à ce « monde extérieur » peut-être ne sont-ils pas étrangers à l’élaboration d’une telle notion. Ou non. Je ne sais pas. Ce qui me paraît le plus odieux, je crois, avec eux, c’est qu’ils écoutent toujours la même musique, avec ces mêmes basses grasses, qu’ils me donnent toujours l’impression de parler fort, de parler en criant, et de rire lourdement, comme les hommes entre eux sont censés rire (basses grasses, rires gras, nourriture grasse livrée à domicile). C’est assez humiliant de côtoyer de telles gens. Parfois, il m’arrive de me demander : Mais pourquoi de telles gens viennent-elles vivre à Montparnasse ? Mais c’est que l’idée qu’on se fait d’un lieu où vécurent des gens dont les noms sont passés à la postérité est absurde : ce monde-là, dont on se sert encore, toutefois, pour désigner Paris, il sert d’argument de vente pour attirer toujours plus de touristes, ce monde-là est mort depuis longtemps. Est-ce aussi un monde extérieur que ce monde-là ? Je suis fatigué. Je me sens triste aujourd’hui. Peut-être suis-je simplement fatigué (et c’est tout, c’est ce que je veux dire : la tristesse n’étant qu’un effet de la fatigue). Tout à l’heure, je me suis dit que ce serait plus simple si j’étais mort. C’était une phrase un peu imbécile, j’en conviens, mais comment faire ? Je me sens tellement inapte à la vie (tellement angoissé, tellement compliqué, tellement étranger, tellement exposé). Est-ce qu’il n’y a pas de sens ? La voix d’enfant bien élevée de Daphné qui me répond : « Oui, papa » (toujours sur la même mélodie) me donne envie de pleurer. Où le monde extérieur commence-t-il ?

9.5.26

Mon journal intime, me dis-je, contrairement à celui-ci, je ne le tiens pas tous les jours. Est-ce à dire que celui-ci est plus nécessaire ? Non, c’est peut-être même tout le contraire. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Quoi ? Eh bien, cette histoire de nécessité, d’une façon d’écrire qui serait plus nécessaire que d’autre. Je ne sais pas. Non, vraiment, je ne sais pas. Je sais que chaque page d’écriture change ma façon de concevoir l’écriture. Et cela, c’est peut-être ce qu’il y a de plus précieux dans le fait d’écrire. Autrement plus précieux que. Autrement plus précieux que quoi ? Le génie ? Mais plus personne ne croit au génie. Le succès ? Mais tout le monde croit au succès. Tout le monde sauf moi. Peut-être, oui, peut-être. L’idée qui m’est venue, tout à l’heure, la voici : comment se fait-il que je ne me sente représenté par personne ? C’est-à-dire : parmi les personnes qui prennent la parole dans l’espace public (livres, films, entretiens, tribunes, à qui les médis, comme on dit, ouvrent leurs antennes, leurs colonnes, que sais-je ?), j’ai le sentiment qu’aucune d’entre elles ne me représentent. Et je ne sais pas si toutes ces personnes sont incapables de me représenter, parce qu’elles manquent de talent, d’idées, de génie (ah mais non, c’est vrai : le génie, c’est fini), si je suis irreprésentable, si je n’ai aucune envie que qui que ce soit me représente, ou si la notion même de représentation (en sens : publique, politique) est un non-sens, une erreur profonde, une faute grossière, parce qu’on ne devrait jamais se laisser représenter par personne ? Personne = personne. C’est une équation intéressante, ne trouves-tu pas ? Mon journal intime, je le sais (c’est ce que je me dis, en tout cas), est là : il m’attend si j’ai besoin de lui, il garde le silence, il veille. Formulation absurde, dis-tu ? C’est que tu n’as jamais écrit (jamais écrit comme moi j’écris). Plus : il est vrai que j’en ai assez de demander pardon parce que j’existe. Ce que j’ai dit hier, à propos du nombre d’exemplaires de la Vie sociale que j’ai vendus, à propos des tribunes où ces gens qui s’imaginent représentatifs exigent des droits, toujours plus de droits, donc toujours plus d’État, donc toujours moins de vie, toujours moins d’espace où respirer, toujours moins d’oubli, toujours moins de silence, toujours moins d’abandon, toujours moins de puissance, cela avait un sens : non de me plaindre, mais d’affirmer mon existence (une existence libérée du péché identitaire), affirmer que je suis, j’existe, que je n’ai pas à avoir honte de ce que je suis, de qui je suis, c’est-à-dire : de comment j’écris. Je suis, j’existe, et chaque fois que j’écris, je suis, j’existe.

8.5.26

Guillaume m’écrit ce matin pour me dire que j’ai vendu 57 exemplaires (61 en comptant les exemplaires numériques) de la Vie sociale. Ce à quoi Nelly me répond que ______ ______, dont le dernier roman est publié chez __________, comme les précédents, ce qui — sans faire insulte à Guillaume, comme je le lui écris — est d’une autre force de frappe que Bakélite, en a vendu 35. Cela me fait-il douter de moi ? Non. Ai-je tort ? Le devrais-je ? Non. Et non. Cela me fait-il changer d’avis par rapport à ce que j’ai dit hier des projets d’assistanat pour soutenir “la création littéraire française” ? Non plus, non. Personne ne nous a rien demandé, voilà la vérité. Personne n’est venu nous trouver pour nous dire : Oh, s’il te plaît, je t’en prie, écris un livre, il faut absolument que tu écrives un livre, si tu n’écris pas un livre, le monde ne s’en remettra pas, sauve le monde, écris un livre, de grâce. Non, personne. Morton Feldman dit quelque part quelque chose comme cela à propos de la composition. Et pourtant, sans l’art, c’est comme si la pyramide n’avait pas de sommet : c’est ridicule. As-tu déjà remarqué que le sommet de la pyramide est lui-même une pyramide mais que, sans son sommet, une pyramide n’est pas une pyramide ? Personne ne m’a rien demandé, personne ne m’a demandé d’écrire des livres. Et l’on n’a pas à me payer pour écrire des livres. Je n’écris pas des livres pour être payé. Pourquoi est-ce que j’écris des livres ? Parce que je ne peux pas faire autrement. Je ne peux pas faire autrement qu’écrire. Et, si j’y pense, je m’aperçois que je n’ai jamais choisi d’écrire, j’ai toujours déjà écrit. Il n’y a pas un moment où j’ai pris cette décision. Je suis ainsi.  Je ne peux pas arrêter. C’est moi. Je ne demande pas d’argent pour être moi. Et, c’est tant mieux. Qu’on m’oublie, qu’on n’achète aucun de mes livres, qu’on fasse comme si je n’existais pas, cela ne changera rien, absolument rien : je serai là, je serai moi, et j’écrirai. Pourquoi personne ne défend-il un point de vue de ce genre en public ? Pourquoi tous les points de vue qui s’expriment publiquement sur “la création littéraire”, comme ils disent, disent-ils rigoureusement la même chose ? Et pourquoi sont-ils tous aussi inintéressants les uns que les autres ? Je veux bien admettre qu’on ne me demande pas mon avis, je veux bien admettre que je n’intéresse personne, ou, pardon, soyons précis, oui, vous avez raison, il faut l’être, c’est ce qui nous sépare de la bêtise, je veux bien admettre que je n’intéresse personne sauf 61 personnes sur terre (ce qui, quand on y pense, est déjà formidable), mais je ne veux pas admettre que ce soit l’opinion unique, que ce soit l’opinion publique, qu’il faille s’y conformer, qu’on ne soit écrivain que si l’on adopte ces positions caricaturales, imbéciles, ridicules, univoques, bêtes, mais bêtes, oui, bêtes, qu’il faille marcher au pas, non, cela m’est inconcevable. Marchez au pas, si cela vous plaît, si c’est votre rythme, démarche pataude, mais moi, que nenni. Je garde mes soixante-et-une ventes. Et j’embrasse les soixante-et-un être humains qui me lisent (les autres peuvent crever). Je vous aime.

7.5.26

Fini la journée dans un état second. Journée que j’ai passée, comme celle d’hier, à traduire Benjamin. Beaucoup plus facile de traduire Wittgenstein, me suis-je dit, ensuite (à peu près maintenant, c’est-à-dire). Mais Wittgenstein, c’est de la philosophie pure tandis que le texte de Benjamin est un récit. La différence vient de là, sans doute, notamment. Peut-être en ferais-je quelque chose, de cette traduction, peut-être n’en ferais-je rien ; j’ai eu une idée, mais je ne sais pas si je vais la développer (je crois que oui, mais avec moi l’on ne sait jamais). J’étais très tendu pendant que je traduisais parce que, malgré les sept années que j’ai passées à apprendre l’allemand, soi-disant, je ne comprenais à peu près rien de ce que je lisais, mais j’ai persévéré et, quand je lis le résultat auquel je suis parvenu, je ne peux pas dire que je suis mécontent. C’est le mécontentement que m’a inspiré la traduction du texte que j’ai lue qui m’a poussé à le traduire moi-même. C’est-à-dire que si Philippe Jaccottet avait inclus ce récit dans la traduction de Benjamin, Rastelli raconte…, je ne m’y fusse probablement pas frotté. J’ai été déçu, mais pas du tout dans le même ordre d’idées, par le texte que Bruno Queysane a consacré aux Passages de Dani Karavan. Parce que faire appel à Heidegger pour interpréter Benjamin, c’est courir à la catastrophe, laquelle a déjà eu lieu, qui plus est. D’un côté, on peut dire qu’il n’y est pour rien, Queysane : Heidegger, c’est la doxa de la philosophie française d’après-guerre. (J’ai toujours dit : Heidegger est le plus grand philosophe français vivant.) Mais, d’un autre côté, on se demande comment on peut commettre une telle erreur, qui n’est pas seulement de catégorie, qui est proprement morale : comment interpréter un penseur qui s’est suicidé à cause du nazisme à l’aide des écrits d’un Nazi ? Et, le contre-argument Hannah Arendt est un sophisme. Idem, dire : Mais je peux lire Heidegger en faisant abstraction de son engagement nazi, c’est comme dire : Mais je peux lire Benjamin en faisant abstraction de son engagement marxiste, cela n’a pas le moindre sens. Donc, il faut trouver la bonne approche, la bonne atmosphère dans laquelle penser, la bonne façon de penser. Je me suis souvenu de Portbou, ces derniers jours. J’avais envisagé d’y retourner, mais je crois qu’il vaut mieux écrire à partir de mes souvenirs. Si j’y retournais, ne serait-ce pas du tourisme (noir, triste, merdique) ? Quand j’y étais allé, venant de Barcelone en passant par Blanes, j’étais d’une sincérité absolue, spontanée, alors que, aujourd’hui, ce serait, comment dire ? mis en scène ? oui, mis en scène, et je ne veux pas me mettre en scène en écrivant, je veux être absolument sincère (ce qui ne signifie pas que j’aie toujours raison, mais que je m’efforce de ne pas tricher, de ne pas mentir). Sinon, la littérature, que devient-elle ? La mise en scène de soi en train de faire quelque chose : mon tour de France à dos de concombre, le catalogue de mes névroses, la liste de mes coups d’un soir, ma tribune dans le Monde. Il y en avait encore une, aujourd’hui, suite à l’affaire Nora. Et je me suis dit : Je refuse que Pénélope Bagieu, Virginie Despentes, Leila Slimani, Bernard-Henri Lévy, Érik Orsenna s’expriment en mon nom, je préfère encore ne pas être écrivain. Et, après tout, n’est-ce pas vrai, ne vaut-il pas mieux n’être pas écrivain, et fuir tout cela, mon Dieu, fuir toute cette médiocrité, toute cette bêtise, cet égocentrisme purulent ? Mais c’est comme dans la vie : je n’entends plus Luciano chanter, à la place, ce sont des corneilles qui viennent criailler à mes fenêtres.

6.5.26

L’idée que ce soit la vie — ou que telle soit la formule qui nous vienne à la bouche — est un peu triviale, mais guère plus que ne l’est une vérité à laquelle on s’est habitué, avec laquelle on a appris à vivre, que cela nous plaise ou non. « C’est la vie » ne dit sans doute rien d’autre : c’est, que cela me plaise ou non. On voit où l’être se situe réellement, au plus bas de l’échelle de l’intérêt que nous portons aux phénomènes, aux choses, à l’existence. Que des siècles de philosophie ait pu y être consacré a de quoi, en effet, nous étonner. Était-ce, à l’origine, une manière d’être humble, de s’incliner devant ce qui se dresse devant nous, non à la manière de la statue dans le temple, mais à la manière du brin d’herbe, du temps qui passe, du nuage dans le ciel ? Que sont toutes ces choses qui sont ? Et nous ? Pour les premières, on ne sait pas (le saura-t-on jamais ?). Mais, pour nous — n’est-ce pas l’évidence la plus cruelle ? —, pas grand-chose. Plus que des traités immenses et des arbres de diarèse, on sent la nécessité pour parler des choses d’une prose qui ne démontre pas, mais qui raconte, qui décrit avec la plus grande économie de moyens possibles les phénomènes, les sentiments qu’ils nous inspirent, ce qui se présente à nous, ce qui nous échappe. Une prose qui ne soit pas absente, mais où le sujet ne s’impose pas avec la lourdeur de la certitude, le poids de la découverte. Il y a une légèreté qui est le plus précis, le plus précieux de nos outils. Une prose qui ne soit pas enfermée — cela ne signifie pas qu’elle soit exubérante, qu’elle doive brosser des fresques immenses — mais qui, sans se confondre avec, sache épouser un paysage, un climat, une atmosphère, un sentiment, une idée qui soudain nous paraît claire. L’idée, peut-être, est-ce quand elle nous vient qu’elle est la plus claire. Et non quand nous l’avons, mais quand elle nous arrive d’on ne sait où, on ne sait ni comment ni pourquoi. Et peut-être l’effort le plus considérable à faire est-il l’effort le plus minimal : être là. Mais le verbe ne convient pas qui dit être : il ne s’agit pas d’être, il ne s’agit pas de présence (Toute présence ne laisse-t-elle pas des traces de son passage ? Or, ce ne sont pas des traces que nous voulons, c’est le passage, tâcher de le comprendre, du moins.), il s’agit d’attention, laquelle peut se comprendre, oui, de temps à autre, comme un effacement. N’est-ce pas cela, aussi, la vie ?

5.5.26

Je n’ai rien à mettre dans mon journal, aujourd’hui. Tout à y prendre, en revanche. Parfois, quand cela m’arrive d’y puiser, comme j’ai fini par le faire, aujourd’hui, j’ai l’impression que je fais mal, que je commets une sorte de larcin, que je le vampirise, ou plutôt : que je me vampirise, comme si je me plagiais moi-même, alors que c’est moi, que je fais ce que je veux, avec moi, je me suce, je m’avale, je me digère, je me recrache, je fais ce que je veux, et que tout n’est pas destiné à être définitif, dans ce journal, loin de là, et puis, de toute façon, ce n’est jamais terminé, je n’en ai jamais fini, il m’arrive de me répéter, de raconter n’importe quoi, de préférer me taire mais d’écrire quand même. Comment pourrait-il en être autrement ? J’ai hésité, aujourd’hui, ainsi, à me vampiriser, et puis, finalement, je me suis dit que c’était naturel, que ce n’était pas ce que je pensais, ce n’était pas comme si je prenais à un autre. « Que c’était naturel », non : que c’est nécessaire. Ai-je l’impression de prendre à un autre, pourtant ? Ce n’est pas une impression ; c’est que je suis un autre (¬ « je est un autre » : je suis un autre). Et c’est ce que j’ai découvert en tenant ce journal : je suis toujours un autre. L’identité est un mythe, une fable, une histoire imbécile, tout ce que l’on voudra, je ≠ je, sinon à quoi bon écrirais-je ? Toute la littérature identitaire (qui se résume à : « Voilà, je voulais vous dire qui j’étais »), avec sa sociologie normale (qui repose sur une théorie des classes étriquée et complètement fausse, en outre), m’est insupportable. Elle n’a rien à voir avec le monde, est étrangère au kosmos, et se révèle ainsi toxique (phénomène d’auto-intoxication). Il faut toujours écrire pour le dehors, du dehors, du plein air, de l’ouverture, de l’immensité, depuis le sublime, depuis le terrifiant, les éléments, la vie sauvage, la pierre calcaire, le soleil dur, la pluie qui se déchaîne, l’oiseau qui chante. Tout le reste (j’entends, donc, le reste sociologique) : bavardage. Mais pourquoi me mets-je en colère, de la sorte ? Il n’y a pas de raisons de s’agacer. Peut-être suis-je excité par tout ce qui m’a occupé, aujourd’hui. Et par le fait, aussi, que je touche au but. Que j’en ai enfin le sentiment. La première mention du livre que je suis en train de terminer remonte au neuf janvier deux mille vingt-quatre. Puis, il en est encore question, sous une forme plus ramifiée, comme partie d’un ensemble plus vaste que, depuis, j’ai complètement perdu de vue (mais ce journal fonctionne aussi pour cela, comme l’auto-archivage de mon esprit, une sorte de disque dur externe, si l’on veut, dans lequel je ne mets pas tout, il ne faut pas exagérer, tout de même, j’aurais des problèmes avec la justice), le onze février deux mille vingt-quatre. Le neuf janvier, je terminais la page de mon journal sur ces deux questions — qui sont donc moins rhétoriques que je ne le pensais en les écrivant alors — : « Peut-être écrire une sorte de Catalogue des cimetières ? Et puis quoi encore ? » Eh bien, voici quoi encore. Sauf le titre : j’ai trouvé mieux.

4.5.26

Même de loin, la Méditerranée ne cesse de m’obséder. De loin, encore que, aujourd’hui, j’y étais, non par la présence, il est vrai, mais par la pensée, ou l’écriture, plus précisément. Le texte sur les tombes a encore changé de titre. Et, même si je ne sais s’il est définitif, ce dernier, cette fois, ai-je envie de dire, c’est un vrai titre, un bon titre. S’il ne titre pas ce texte-ci, il en titrera un autre (j’ai failli l’attribuer déjà à un autre). Tout cela semble cryptique, et qui sait si ce n’est pas le but ? Que personne ne comprenne très bien de quoi je parle et que, moi-même, relisant un jour peut-être ce que j’écris je ne comprenne plus très bien de quoi je pouvais parler, car cela signifierait que. Mais que cela signifierait-il ? À vrai dire, je l’ignore. Que je suis à ce que je fais, en entier ? Oui, peut-être, en effet. Mais ne puis-je y être autrement ? Peu importe. J’ai écrit aujourd’hui — autre chose que ce journal —, et je me suis donné un plan à suivre, à la fois pour l’écriture de ce texte sur les tombes et l’avancée plus générale de mon écriture (d’abord, finir le texte sur les tombes, ensuite le roman). Ce n’est pas rien. J’entends : ce ne sont pas simplement des notes techniques. C’est une organisation de la vie. De ma vie. Une vie où les choses — les choses, les textes, les livres, les poèmes, les carnets, appelons les choses comme nous nous voudrions les appeler — ne s’annulent pas les unes les autres, ne se détruisent pas les unes les autres comme les ennemis dans les vies que l’on nous enjoint de vivre (ces médiocres vies sociales dans lesquelles on nous enjoint de choisir, toujours choisir, c’est-à-dire d’exclure, et où « juger » implique toujours déjà condamnation, blâme : tout jugement condamne d’emblée, il n’innocente jamais, curieuse conception du jugement, ne trouvez-vous pas — laquelle exclut, par exemple, l’idée d’un « jugement de goût », pour parler comme Hume ?), mais se déploient à la manière des divers éléments qui constituent un paysage. « Livre-paysage », c’est ainsi que je me suis représenté mon livre sur les tombes, ce matin, c’est-à-dire (si, bien sûr, le terme même de « paysage » n’était pas absolument galvaudé) un livre qui ne se construit à la manière du récit (avec un début, un milieu et une fin ; ce schéma peut paraître simple, mais les romans lui obéissent toujours, suivant la trame), mais qui se déploie et se parcourt comme on considère un paysage sous ses différents aspects (visuels, sonores, olfactifs), on ne va pas d’un point à un autre en suivant un ordre imposé par le récit, mais on va, on vient, on se promène, on se perd, on anticipe, on revient en arrière, on hésite, on se passionne, on s’attarde, on saute du coq à l’âne, on prend son temps, on le chérit, tant il est précieux, on admire, ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas d’ordre, mais qu’un tel ordre n’est pas linéaire, on peut prendre le livre par n’importe quel bout et le parcourir dans tous les sens, cela ne pose aucun problème de compréhension, le livre ne se développe pas, il ne va pas d’ici à là, il se déploie, il va partout en même temps. Et puis, mon carnet secret que, grâce à mon dispositif enfin trouvé (tout noir), j’ai commencé.

3.5.26

Une Méditerranée austère, que serait-elle ? La question vient de me traverser l’esprit comme un gabian le ciel bleu. Et d’où me vient le sentiment que c’est une sorte d’oxymore ? À Rome, je l’ai dit, ma méditerranéité aura atteint ses limites, mais je ne suis pas certain que Rome soit le plus haut lieu de ladite méditerranéité : Rome, c’est Rome, c’est-à-dire (outre la bête tautologie) un monde en soi avec lequel, peut-être, tout simplement, j’en ai fini. Hier, à un tout autre sujet, Nelly m’a fait part de son besoin de rompre avec ce qu’elle appelle « sa vie d’avant ». Ce que, lui ai-je dit, je comprends tout à fait. Parfois, en effet, ai-je précisé, il me semble que la Méditerranée, c’est ma vie d’avant et que tout retour, loin d’être l’accomplissement de mon odyssée personnelle, serait une sorte de régression, un retour en arrière, et un échec, donc. Dans certains récits des aventures d’Ulysse, ce dernier, après son retour à Ithaque, ne peut s’empêcher de reprendre la mer et de continuer ses aventures, comme s’il était atteint d’une sorte de mal frénétique incurable : la bougeotte. On ne peut savoir où s’arrête le voyage : peut-être ne s’arrête-t-il jamais, peut-être ne l’entreprend-on que pour revenir et en finir avec lui. Dans le même ordre d’idées, sait-on jamais si l’on se trouve au bon endroit ? D’autres fois, j’ai le sentiment que je ne cesserai jamais de revenir, que c’est mon destin, en quelque sorte, ne sachant pas si cela veut dire qu’il faut à la fois que je m’éloigne et que je revienne ou que tout ce que j’entreprends se soldera toujours de la même manière, par le retour. Et, dans cette dernière hypothèse, peut-être pas sur un échec, non, enfin. La vie, c’est ce qu’on ne peut pas connaître a priori, ai-je eu envie d’écrire. Et, si je l’ai écrite, cette phrase, c’est moins parce que je tiens particulièrement à l’affirmer, à l’asserter comme une vérité, que pour la présenter entourée du doute dont je souhaite l’envelopper : elle est à la fois probablement vraie et tout à fait imbécile, mais il y a quelque chose en elle de captivant (est-ce pour cela qu’on la peut trouver captieuse ?), comme si elle nous répétait : « Continue, continue, continue. » Ulysse ne dit pas ce qu’il a entendu que les Sirènes lui chantèrent. Peut-être lui dirent-elles cela : « Continue, continue, continue. » Peut-être lui dirent-elles : « Quand t’arrêteras-tu enfin ? » « Viens, repose-toi avec nous. » Ou bien : « Rentre chez toi, sinon nous finirons par te dévorer. » Peut-être ne lui dirent-elles rien du tout : on n’a pas besoin de mots pour chanter.