21.6.26

Dans le journal, un type qui se présente comme “philosophe”, et qui est en tout cas validé par les institutions culturelles de notre pays, milite pour que les éditeurs s’équipent de détecteurs anti-IA, mettent en place des contrats anti-IA et apposent des mentions garantie sans IA sur les livres, exactement comme on le fait pour les OGM sur le poulet en barquette qu’on vend dans les supermarchés. (Vision de l’écrivain comme animal d’élevage en batterie.) Cela, ce n’est pas lui qui le dit, c’est moi. Son argument, parfaitement circulaire, repose sur la prémisse suivante, que je cite : « seuls des êtres dotés d’une sensibilité sont pleinement à même de saisir toute l’épaisseur sémantique d’un texte ». Or, cette prémisse pose plusieurs problèmes. D’une part, le concept d’« être » est vague et, surtout, transforme la prémisse en pétition de principe dans la mesure où les machines ne sauraient être des êtres au sens où les animaux humains sont des êtres, ce ne sont pas des organismes vivants. D’autre part, si la prémisse est vraie, alors les êtres dont il est question doivent être capables de faire la différence entre un texte sans IA et un texte avec IA. En effet, puisque ces derniers sont dépourvus de toute sensibilité à l’épaisseur du contenu sémantique (concept flou, s’il en est), ils doivent facilement être reconnaissables par des êtres qui y sont particulièrement sensibles. Dès lors, la mention de garantie sans IA devient inutile ainsi que toute la batterie de mesures anti-IA puisque les êtres humains sont des détecteurs naturels de contenus avec IA. À moins, bien sûr, que ces êtres supposément doués de sensibilité ne soient pas aussi exceptionnels que notre “philosophe” le présuppose un peu trop vite. Les mesures anti-IA que l’auteur prône ressemblent à s’y méprendre à une forme de délire paranoïaque, comme si l’individu qui en souffrait était pris de panique à l’idée d’être contaminé par l’intelligence artificielle. Et l’on se demande si les réactions de ce type ne sont pas des symptômes de ce que Freud appelait (non sans une vanité quelque peu excessive) une « blessure narcissique » : à chaque nouvelle blessure narcissique que l’histoire lui inflige, l’être humain se rend compte qu’il n’est pas si exceptionnel qu’il ne se l’imaginait auparavant. Beaucoup sont pris de panique à l’idée qu’ils ne soient pas extraordinaires, qu’ils ne jouissent pas d’un statut spécial qui les mettent à part dans l’univers. Peut-être que nous sommes toujours victimes de nos mythes créationnistes, incapables de nous défaire de l’idée que nous ne sommes pas les créations d’un père surnaturel qui nous a faits à sa propre image, image unique et impossible à copier dans l’univers. Comme si le fait de n’être pas uniques nous ôtait quelque chose, quelque chose d’autre, c’est-à-dire, que cette seule propriété d’être unique. Que nous ne soyons pas uniques, que nous ne soyons pas à part dans l’univers, que nous ne soyons que des animaux qui avons évolué à notre façon et que nos facultés intellectuelles et physiques puissent être copiées par des machines, en réalité, cela ne nous ôte rien. Pas plus que le fait d’être comme nous sommes ne nous ajoute quelque chose. Être exceptionnel, ce n’est pas une propriété d’une espèce. Il y a des êtres humains qui sont exceptionnels, mais il y en a aussi des milliards qui ne se distinguent en rien. On a l’impression, à lire les réactions paniquées que suscite l’intelligence artificielle, qu’être fait sans intelligence artificielle est à soi seul une garantie de génie. Pourtant, qui considère avec un peu d’honnêteté la masse des livres qui sont publiés chaque année dans le monde s’aperçoit facilement que l’écrasante majorité en est à la fois écrite sans IA et absolument nulle et dépourvue de tout intérêt. Le fait d’être garanti sans IA ne garantit pas que ce quelque chose sans IA soit quelque chose de valable, d’intéressant, de pertinent, et surtout pas de génial. En outre, si, demain, les mauvais livres que les éditeurs publient chaque année par quintaux devaient être tous êtres écrits par des IA ou à l’aide d’IA, cela ne changerait strictement rien : ils ne seraient ni meilleurs ni moins bons parce qu’ils auraient été écrits avec ou par une IA. En tout cas, moi, je n’en lirais ni plus ni moins. Ce qui met notre philosophe au supplice, en réalité, c’est l’angoisse que provoque la possibilité du faux. Et la fragilité qu’elle implique : nos croyances ne sont pas aussi solides que nous le supposions spontanément et elles ne reposent sur aucune fondation transcendante et anhistorique. Il n’y a rien qui garantisse de manière ultime que nous ne nous trompons pas, que nous ne sommes pas abusés, que ce que nous croyons n’est pas faux. Or, que l’on ne puisse pas s’assurer de manière absolue que ce que nous croyons est vrai et infaillible n’implique que ce que nous croyons est faux. En revanche, cela implique que c’est faillible, que ce peut être faux. Et, surtout, et de manière bien plus profonde que ce peut être autrement, c’est-à-dire : que c’est contingent. Mais la contingence n’est pas une valeur, c’est une condition de l’existence. La valeur n’a rien à voir avec la contingence : qu’À la recherche du temps perdu soit une œuvre contingente qui eût pu ne pas être écrite par son auteur n’implique pas que ce ne soit pas une œuvre géniale. En fait, ce que la contingence indique, c’est que nous avons besoin de notre expérience, mais cette expérience n’est pas un fondement, n’est pas une garantie ultime, ce n’est pas non plus un repli égoïstique : nous pouvons faire des expériences avec des êtres humains, des animaux, des outils, des instruments, des objets inanimés qui ne sont ni des outils ni des instruments, et nous pouvons même faire des expériences avec des machines. L’intelligence artificielle pose problème, en effet, mais non en tant que ce qu’elle est : par exemple, dans le cas qui nous intéresse, une machine qui produit des énoncés probabilistes. Elle pose problème parce qu’elle est susceptible de renforcer la déshumanisation de l’expérience, le poids du capitalisme financier dans l’organisation globale du monde et tend à déposséder les êtres humains de leurs capacités de pensée, d’agir, en accentuant la dépendance à une technique privatisée et non également disponible pour tous et en nous coupant de l’accès direct que nous devons faire aux choses et aux œuvres. Mais ce n’est pas la machine en tant que telle qui produit ces dangers, c’est l’usage qui est fait de la machine : on peut se servir de l’intelligence artificielle pour détecter et soigner des maladies comme on peut s’en servir pour abrutir les gens. En réalité, en tant que telle, elle ne change rien à ce que les êtres humains se font les uns aux autres depuis des centaines de milliers d’années. Et puis, il y a un fait qu’il ne faut pas oublier : dans l’histoire de l’humanité, la standardisation a précédé de près d’un million et demi d’années la sédentarisation. Les outils en os les plus anciens ont été découverts en Tanzanie et datent de plus d’1,5 million d’années (source : https://www.cnrs.fr/fr/presse/la-production-standardisee-doutils-en-os-par-nos-ancetres-repoussee-dun-million-dannees). Ce qui suggère que la technique est coextensive à l’humanité. Mais cette technique doit être comprise en un sens large qui inclut l’imagination, la conceptualisation, la conception, la fabrication, la transmission par l’apprentissage, et l’amélioration au fil du temps. Ce qui nous arrive — tout ce qui nous arrive : l’intelligence artificielle et le réchauffement climatique — est le résultat d’un processus de plus d’1,5 million d’années, qui est lui-même le résultat d’un processus d’évolution long de plusieurs milliards d’années. Les phénomènes que nous connaissons, nos ancêtres les ont déjà probablement connus. Il n’y en a pas de traces, mais la fonte des glaces et la montée des eaux ont dû représenter des expériences aussi angoissantes que celles que nous connaissons aujourd’hui. L’humanité a évolué avec l’outil. Et il n’y a probablement aucun sens à essayer de savoir ce qui est venu en premier : la nature et la culture sont dans une relation dynamique de co-implication. À présent que nous avons développé la capacité de garder des traces (capacité qui peut se perdre, comme cela est arrivé avec l’écriture, par exemple), on peut toutefois exprimer un regret : que cette capacité augmente nos angoisses au lieu de les apaiser. Les réactions comme celles de notre philosophe sont comiques, et elles ne devraient pas être publiées par un journal qui se prétend sérieux sans un solide contrepoint, mais la panique qui s’y exprime doit être abordée comme le symptôme d’une maladie qui ne peut pas ne pas être traitée. Cette maladie n’est pas orpheline, c’est un mal répandu, voire peut-être : le mal le plus répandu de l’humanité, qu’on peut appeler narcissisme, ou autrement, cela n’a pas beaucoup d’importance, du moment qu’on le comprend comme une illusion auto-entretenue quant à notre nature et à la place que nous occupons dans l’univers. Tant que nous nous penserons comme des êtres spéciaux et à part dans l’univers, nous continuerons d’errer comme nous le faisons, de subir les conséquences mal comprises de nos découvertes mal maîtrisées. Sauf que rien n’indique que, dans la longue histoire de l’humanité (laquelle est bien plus longue que ce que notre étroit concept d’histoire ne nous laisse supposer), nous ayons toujours fait les erreurs que nous faisons aujourd’hui. Peut-être que, au regard de la longue histoire de l’humanité, ces erreurs sont extrêmement récentes. Et la réduction de l’histoire à l’histoire de l’écriture, rejetant tout le reste, c’est-à-dire le temps le plus long, dans une uniforme préhistoire qui la confine à l’informe, n’est probablement pas étrangère aux causes des erreurs dont je parlais à l’instant. Pour comprendre ce qu’il nous arrive, pourrait-on dire en une formule un peu simple, il faut tout repenser de fond en comble.

20.6.26

Trop d’idées, mais elles fondent au soleil. Du moins, est-ce le sentiment que j’ai. C’est assez ridicule, n’est-ce pas ? L’est-ce ? Je ne sais pas. J’aimerais faire quelque chose, mais je n’y parviens pas. Je suis comme un animal qui cherche un refuge et le trouve n’importe où. Dans la pénombre, par exemple. Quand je suis sorti cet après-midi, j’ai été pris à la gorge par un l’odeur de pollution qui empestait la ville, la chaleur toxique de son air vicié. Ce n’était pas l’enfer, ou je ne sais quel racontar de folklore mythologique, c’était bien plus angoissant que cela, c’était la réalité. Les médias parlent de « crise climatique », mais c’est le monde tel qu’il est. Peut-être qu’en inventant des formules, on a l’impression de se protéger de la réalité du réel. On se dit : « On ne va pas rester les bras croisés. On va faire quelque chose. » Et, en effet, on fait quelque chose, mais cela n’a rien à voir avec la réalité. Peut-être nous sommes-nous à ce point convaincus que la réalité était un effet de nos croyances (« Tout est politique », « Tout est déterminé socialement », et caetera), que l’on s’imagine qu’il suffit de changer de croyances pour que la réalité change en même temps : « À présent que nous avons pris conscience du phénomène, il n’y a plus qu’à… » Évidemment, c’est une illusion. Mais n’as-tu pas remarqué comme les illusions étaient confortables ? Réconfortantes, même. Et ce n’est pas parce que nos illusions viennent se fracasser contre la réalité que nous les abandonnons. Au contraire, nous nous y accrochons encore plus fort, comme le naufragé à sa planche de salut. Le salut, voilà ce qui nous perd. Il n’y a pas de salut. Il n’y a rien du tout. Il faudrait s’y faire. Se faire à l’idée que nous flottons en mer et devons bricoler sans cesse notre radeau pour ne pas nous noyer.

19.6.26

Ce n’est pas parce que nos capacités perceptives-cognitives sont limitées que nous ne voyons qu’une partie de la réalité, mais parce que, si nous voyions toute la réalité, nous deviendrions fous. D’où le fait que l’humanité a prêté des omnicapacités de ce genre à des êtres supérieurs comme le sont les dieux uniques, par exemple : qui d’autre qu’un être surnaturel serait susceptible de supporter une telle charge ? Nous ne supporterions tout simplement pas d’avoir accès à toute la réalité d’un coup, non parce que cela ferait trop d’informations d’un coup, une quantité impossible à traiter, mais parce que nous verrions que la réalité est profondément contradictoire et que, donc, elle n’a aucun sens. Tout ce qui est susceptible d’avoir du sens, c’est ce que nous faisons de la perception que nous avons de la réalité, laquelle — donc — doit être limitée. En quelque sorte : on ne peut donner qu’un sens à la fois. Je n’ai bien évidemment pas pensé à cela quand j’ai vu cet homme torse nu, allongé à même le trottoir, ce matin, sur le boulevard du Montparnasse. Je me rendais au jardin du Luxembourg pour essayer d’y trouver un peu de fraîcheur (laquelle j’ai trouvée), et je l’ai vu. Je me suis arrêté. Je l’ai photographié. Et puis, je suis reparti. Au moment d’écrire cette page de mon journal, j’ai eu envie de me plaindre de la chaleur. Je me suis souvenu que j’avais pris cet homme en photographie et j’ai pensé que ce serait indécent. Pourtant, il fait chaud, d’un genre de chaleur qui n’est pas franchement agréable, et qui va s’intensifier, encore et encore, jusqu’à l’insupportable, peut-être, les immeubles haussmanniens présentant des propriétés esthétiques certes désirables pour les touristes et les Parisiens, mais n’étant pas adaptés à la réalité caniculaire qui est désormais la nôtre. Mais je ne peux pas m’en plaindre. En tout cas, pas comme cela, non, pas sans mauvaise conscience. Pourtant, que j’aie mauvaise conscience ou non, que je me plaigne ou non de la chaleur, la vie de ce pauvre type qui dort torse nu à même le trottoir ne s’en trouve pas modifiée. Mais ce n’est pas vraiment la question. La question, c’est qu’il faut que quelque chose change. Et, comme je l’ai écrit un peu plus tard au Jardin du Luxembourg, dans mon cahier au bison rouge, à supposer qu’il puisse l’être, ce qui sauvera le monde, c’est la décence privée. On a fini par présenter l’individualisme comme libéral au sens négatif du terme, quelque chose d’égoïstique (plutôt qu’égoïste), défendant par là l’idée que la solution des problèmes politiques, sociaux, etc., devait nécessairement être collective (certains, aujourd’hui, défendent encore des formes de communisme ou de collectivisme), mais c’est peut-être tout simplement faux, et ce dont nous avons besoin, c’est de quelque chose de bien plus personnel, de bien plus incarné, pour ainsi dire, incorporé, privé. Le collectivisme nous dilue : si nous échouons, c’est parce que nous ne serions pas suffisamment ensemble. Je pense que nous ne sommes pas suffisamment seuls, pas suffisamment seuls avec nous-mêmes, nous ne nous sentons pas suffisamment mal : on nous apprend à nous aimer, à aller bien, mais avons-nous de bonnes raisons d’aller bien ? Et sommes-nous aimables ? 

18.6.26

Aucune énergie, ce soir. Qu’une seule envie : dormir. Ou même pas, aucune envie, non plus, simplement m’abandonner à la léthargie, qui est une manière de singer la mort. Nuits tropicales, entends-je, et je trouve l’expression bien trop romantique, exotique, pour la réalité banale et inconfortable qu’elle décrit : on aura sommeil, mais on ne pourra pas dormir tant il fera chaud. Est-ce à dire que je n’ai pas envie de vivre les jours qui viennent ? Pas ici, en tout cas, non. Or, comme c’est ici que je serai, la réponse semble aller de soi, mais c’est peut-être un peu plus compliqué que cela : si l’on est obligé de vivre la réalité, on n’est pas obligé de l’aimer, et dans ce hiatus, cet écart qui s’ouvre entre quelque chose et le sentiment que ce quelque chose suscite, il y a des enjeux plus grands qu’on ne le pressent d’ordinaire. Et puis, il faut survivre. Je veux dire : les mêmes écrivains peuvent écrire les mêmes tribunes sur tous les sujets possibles et imaginables (la politique intérieure, la politique extérieure, les inégalités sociales, le racisme, les éditions Grasset, l’intelligence artificielle, le réchauffement climatique, Donald Trump ou Dieu sait qui et quoi), j’ai le sentiment que cela n’effleure même pas mon expérience. Que je trouve bien pauvre en ce moment (je ne parviens pas à me concentrer pour lire, par exemple, j’ai commencé Segalen, la semaine dernière, mais je n’ai pas avancé, je n’ai pas la disponibilité pour) mais qui, en réalité, dès que je me mets à écrire, se révèle ne l’être pas le moins du monde. Bien au contraire, il me semble que je pourrais ne plus m’arrêter, qu’il suffit de mettre en marche pour continuer à l’infini. En théorie. Mais ce n’est pas exact. Même si ce n’était évidemment qu’une façon de parler. Je ne me reconnais nulle part. Personne ne me représente. Et c’est un sentiment ambigu, effrayant et grisant à la fois. J’ai souvent rêvé à plus de confort, plus de conformisme (les tribunes d’écrivains sont ce qu’il y a de plus conformistes en ce bas monde et ne servent probablement qu’à se reconnaître entre soi : on passe du meeting en soutien au candidat à la colonne du journal pour dénoncer tout et n’importe quoi avec d’autant plus de facilité qu’on se dispense de toute réelle pensée, tant elle est tautologique). Daphné, qui aime, dit-elle, les romans d’aventure avec de grands sentiments, s’est prise de passion pour Angelo, le héros de Jean Giono. Et sa joie est réelle quand elle nous raconte, pour l’avoir lu dans une scène du roman du même nom que je lui ai offert cet après-midi, qu’Angelo mesure 1 mètre 80, qu’il a les cheveux bruns, des lèvres minces, et qu’il est le fils naturel d’une marquise. Je lui demande de ne pas trop abîmer le livre (Daphné a la fâcheuse tendance de vivre avec ses livres) parce que je voudrais le lire quand elle l’aura fini, ce qui ne saurait tarder.

17.6.26

Il fait si chaud qu’il fait chaud avant même de faire chaud. Et je ne suis pas du genre climatosceptique. Ma température ressentie avoisine les 100°C. Mais fait-il déjà trop chaud ? Je ne le crois pas. Qu’en sera-t-il alors dans deux, trois jours, si, comme on nous l’annonce, nous allons bouillir ? Dès lors, je me demande : ma méditerranéité, n’est-elle pas toute relative ? Il est vrai que, malgré ma tête de Corse, comme me l’a dit je ne sais plus qui, il n’y a pas longtemps, j’ai toujours eu la peau d’un Suédois. Qu’est-ce à dire ? Que cette histoire d’origine, c’est un peu de la foutaise ? C’est ce que je pense, en effet, mais est-ce un argument ? Et la fournaise ? Quoi ? La fournaise est-elle un argument ?  C’est le python de la foutaise, comme disait Jacques Lacan. (La citation est apocryphe.) Daphné donnait son spectacle de fin d’année, ce soir, et, pour l’aller voir jouer Sganarelle dans le Médecin malgré lui, j’ai mis une veste, me refusant à me laisser aller au débraillé de rigueur en la saison. Elle était à imprimé camouflage — la veste, pas Daphné — et, cependant que je remontais le boulevard côté ombre, je me suis demandé si c’était pour me protéger de la chaleur, dans l’espoir assez déraisonnable de passer inaperçu, que je l’avais choisie. Évidemment, c’était pour rire, mais je n’allais pas m’esclaffer tout seul. D’ailleurs, à quoi bon ? personne ne m’eût entendu, les ambulances, ainsi que les autres véhicules d’urgence, innombrables, font un bruit par trop assourdissant. Une fois de retour à la maison, je me suis lamenté : Oh là là, il faut encore que je travaille, et par là, j’entendais : Il faut encore que j’écrive mon journal. Mais ce n’était pas une manière de complainte, c’était simplement le constat d’un manque d’inspiration : il faut trop chaud pour tout, à commencer par les idées. D’où le caractère étrange de cette page. Pourtant, me suis-je dit ce matin, sous la douche, pourtant, ce journal répond à une insatisfaction réelle : l’insatisfaction de l’achèvement. Mais, plutôt que de m’acharner sur une même page, et de la récrire sans fin, j’écris toujours une nouvelle page, laquelle est à la fois la même que la veille et tout à fait une autre. Alors, quelque chose est achevé et tout demeure inachevé. Comme le climat, quoi.

16.6.26

Relu le chapitre que j’ai écrit hier : bien. C’est peut-être ce qu’il manquait, en effet. J’ai apporté quelques ajouts, pendant la relecture, mais pas de structure, non, de détails, de style, presque plus importants que la physionomie d’ensemble, laquelle, je crois, se dégage surtout des singularités. En tout cas, c’est ainsi que j’ai conçu le livre. Conçu : non, fait, effectué, réalisé, cousu. Et c’est à la fois exactement ce livre-ci que je voulais et pas du tout ce livre-là. Il correspond à la fois complètement à l’idée que je m’en faisais et pas du tout. Peut-être parce que je ne m’en faisais pas d’idée, que je voulais simplement faire, comme je l’avais dit sur la tombe de Jean-Pierre Cometti, à Cépie, « faire un livre sur les tombes ». Et que c’est ce livre que j’ai fait en faisant le contraire : un livre sur l’absence des tombes. Leur manque, leur défaut, leur disparition, et ce que cela nous fait, à nous, qui sommes toujours vivants. Pour combien de temps ? De fait, de tombes, il n’y en a pas tant que cela, voire presque pas, une, tout au plus, dans le livre, et je crois que c’est important : c’est une manière de faire le livre, de le réussir, que de ne pas s’y tenir. Non pas de trahir l’idée que l’on s’en faisait, mais de ne pas s’y plier, de ne pas lui obéir : ce qui compte, ce n’est pas l’idée que l’on se fait des choses, ce sont les choses mêmes. Une idée ne vaut pas en tant qu’elle est cette idée qu’on a eue — comme si c’était quelque chose de sacré, d’inviolable, de parfait —, mais en tant que ce qu’elle fait, ce qu’elle nous fait, ce qu’elle nous fait faire, ce à quoi elle nous pousse, dans quels retranchements, à quelles extrémités. Cela, ces extrémités, ces retranchements, ces défauts, ces manques, ces absences, tout ce qui est impossible à combler, et que l’écriture ne comble pas, mais met au jour et creuse encore, la pénombre mise à jour, cela, je l’appelle écrire. Mais écrire un livre, ce n’est pas une méditation sur ce que c’est qu’écrire. Ce n’est pas une activité réflexive, ce n’est pas de la méta-théorie, ou je ne sais pas trop quoi. En vérité, on s’en fout pas mal de savoir ce que c’est qu’écrire, ce qui compte, c’est d’écrire. Il en est qui se demandent, mais profondément, qu’est-ce qu’écrire ?, en prenant l’air contrit qui va avec (« Hmm, quelle est la situation actuelle de la poésie ? » (pardon pour la balle perdue)), l’air navré par la pensée que suscite la question, mais on s’en fout pas mal, d’ailleurs, ce qu’ils écrivent, ces gens, est bien souvent affligeant, et ce n’est pas une définition d’écrire que j’ai essayé d’apporter, — c’est une expérience d’écrire. — Et écrire, avant tout, et après tout, en premier et en dernier lieu, — écrire est une expérience. 

15.6.26

Je crois au sommeil. Et le malheur de l’humanité, me semble-t-il, est qu’elle ne croit plus, elle, au sommeil. Les puissants de ce monde, dit-on, ne dorment pas, ou très peu. Et, quand Donald J. Trump s’endort en public, on se moque de lui, alors que c’est sans doute là que lui et nous sommes les plus heureux, quand il dort, parce que, durant ce laps de temps où il s’assoupit, il ne fait rien, ne dit rien, ne détruit rien. À quoi Donald J. Trump rêve-t-il ? À des moutons trillionaires ? On ne dort pas assez, parce qu’on ne croit pas au sommeil, parce qu’on croit à l’action, mais c’est imbécile, et cette conviction s’est trouvée encore renforcée quand j’ai lu dans le journal qu’Emmanuel Macron — qui ne dort, paraît-il, pas plus de trois ou quatre heures par nuit ; tout s’explique ; tout finit toujours par s’expliquer — invitait des « auteurs en vue » à être « embedded » à l’Élysée pour valoriser sa « legacy ». Je me suis dit que le français était vraiment une langue morte et que, pour la première fois, peut-être, dans l’histoire de l’humanité, c’était l’élite de la nation qui l’avait tuée. Puis, j’ai lu que parmi les « auteurs en vue » en question, il y avait Maria Pourchet et Anne Berest, et j’ai eu envie de me planter des coups de fourchette dans le bras, très fort, mais je ne l’ai pas fait. J’ai continué de manger aussi paisiblement que possible ma salade tomates cerises, pois chiches, huile d’olive, sel, poivre, thym et mon pomelo rose de Corse, mais je n’ai pas pu oublier. Je crois au sommeil. Mais pas pour les raisons négatives que je viens d’évoquer, non. Hier au soir, après qu’elle a fini de lire ma vieille Europe — j’aime ce titre —, nous en avons discuté, et Nelly m’a formulé quelques remarques à propos d’un chapitre qui lui posait des problèmes ou, du moins, avec lequel, elle avait un peu de mal. Parce que son contenu était de nature un peu plus philosophique que les autres — directement philosophique, je veux dire —, mais aussi parce qu’il ne lui semblait pas amené. J’ai répondu à Nelly que cela ne me posait pas particulièrement de problèmes — que ce soit philsophique, que ce ne soit pas amené —, mais je n’ai pourtant pas cessé d’y penser, pas cessé de me dire que, sans doute, Nelly avait raison. Et puis, je me suis endormi. Ce matin, quand je me suis réveillé, j’étais en train de rêver d’un ami d’amis de mes parents, que je n’ai plus vu depuis des années, et dont je ne me suis même plus tout à fait sûr de me souvenir du nom. Cet ami, je le croisai dans la rue, par hasard, et lui expliquai que mon père était malade. Pendant que je lui expliquais cela, je ne pouvais m’empêcher de me dire : Mais il est mort. Et pourtant, je ne cessais pas de lui parler, de parler donc à un mort. Pour des raisons dont je ne me souviens pas, nous nous donnions rendez-vous dans une sorte de bus pourvu de fauteuils des années 1970-1980, un peu dans le style du métro marseillais, marron et orange, en plastique moulé, mais qui était aussi un labyrinthe parce qu’il fallait sinuer dans des couloirs au mêmes couleurs avant de rejoindre notre place, place où je racontais à mon interlocuteur fantôme ce que je lui avais déjà dit. Je me suis réveillé, et j’ai trouvé tout cela très étrange, mais je me suis aperçu que j’avais aussi la solution à mon problème textuel. J’ai formulé deux ou trois phrases qui devaient déclencher l’écriture d’un nouveau chapitre qui viendrait prendre place avant le chapitre au sujet duquel Nelly avait formulé ses critiques. Je me suis levé. J’ai pris mon petit-déjeuner. Je suis allé courir. Et, quand je suis rentré à la maison, dès que j’ai pu, je me suis assis à ma table d’écriture, et j’ai écrit à la main, avec mon stylo japonais à l’encre bleu Méditerranée, ce nouveau chapitre à partir des deux ou trois phrases (en fait, la question qui ouvrait le chapitre critiqué par Nelly reprise deux fois, ce qui fait trois). La solution à mon problème, d’un certain point de vue, il me semble que ce n’est pas le fantôme de mon rêve qui me l’a fournie. Mais, si j’y réfléchis un peu plus attentivement, comment pourrais-je nier que c’est pourtant bien ce qu’il s’est passé. Sans le sommeil, aurais-je jamais trouvé ces phrases qui manquaient ? Aurais-je jamais écrit ce nouveau chapitre ? Lequel chapitre vient répondre à des objections pertinentes (mais je ne sais pas s’il satisfaira Nelly), objections que seul le sommeil m’a permis de prendre en compte suffisamment profondément pour y répondre. Le sommeil, voilà le véritable écrivain.

14.6.26

Cet après-midi, je me suis endormi en écoutant Neroli de Brian Eno. Pourtant, Neroli n’est pas de la musique pour s’endormir. Cet album — en réalité, une longue plage sonore de près d’une heure — est le quatrième volume de la série Thinking Music. Je ne me souviens pas des autres volumes de la série. J’ai rêvé, souvent, d’une série de disques, un peu comme les disques de musique d’ambiance de Brian Eno, qui s’intitulerait Music to Fall Asleep to. Mais je ne crois pas que ce soit le genre de musique que je sache composer. Je ne sais pas composer de la musique, il m’arrive d’avoir des idées musicales, ce n’est pas la même chose. Ces disques — Music to Fall Asleep to — n’existent donc pas, et c’est bien dommage. Il y avait beau avoir du bruit au-delà de la musique, du bruit qui venait du boulevard, du bruit qui venait de chez les voisins, c’était comme si, ces bruits, la musique les absorbait complètement : elle ne les recouvrait pas, comme la musique diffusée suffisamment fort peut couvrir d’autres bruits, elle les prenait en elle. C’est la différence entre la musique au sens traditionnel du terme et la musique d’atmosphère (musique d’ameublement, comme disait Satie, ou ambient music, comme disait Brian Eno) : la musique d’atmosphère ne s’oppose pas, ne se superpose pas à l’environnement sonore du monde, elle intrège cet environnement et, par conséquent, s’intègre, elle aussi, dans l’environnement sonore du monde. Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens de l’expression « musique d’atmosphère », ce n’est pas de la muzak au sens péjoratif du terme, c’est une musique qui n’est plus conçue comme objet, comme œuvre au sens traditionnel du terme, mais comme ambiance. Le choix du mot « néroli » comme titre du quatrième volume de Thinking Music par Brian Eno n’est pas anodin : la musique est comme un parfum, elle met dans une certaine disposition, elle ne concentre pas l’attention, elle la permet. Eno disait de sa pièce : « I wanted to make a kind of music that existed on the cusp between melody and texture, and whose musical logic was elusive enough to reward attention, but not so strict as to demand it. » « Je voulais faire une sorte de musique qui soit à la jonction entre la mélodie et la texture et dont la logique musicale soit suffisamment élusive pour récompenser l’attention, mais pas assez stricte pour l’exiger. » S’endormir en écoutant Neroli, est-ce la récompense qu’offre la musique à qui l’écoute ? Ce n’est peut-être pas ce qu’Eno avait à l’esprit en employant ce mot, mais moi, j’ai trouvé que oui, j’ai trouvé que c’était la meilleure chose à faire avec la musique. J’ai lancé le morceau, je me suis allongé sur le lit, j’ai fermé les yeux. Et, quand je me suis réveillé, parce que Daphné venait de sonner à la porte, la musique avait cessé. Peut-être que, si Daphné n’avait pas sonné à la porte, je dormirais encore, et la musique continuerait. Comme disait Thoreau, que Cage aimait à citer, « la musique est perpétuelle, seule l’écoute est intermittente ». C’est dans le journal, à la date du 8 février 1857 : « Debauched and worn-out senses require the violent vibrations of an instrument to excite them, but sound and still youthful senses, not enervated by luxury, hear music in the wind and rain and running water. One would think from reading the critics that music was intermittent as a spring in the desert, dependent on some Paganini or Mozart, or heard only when the Pierians or Euterpeans drive through the villages; but music is perpetual, and only hearing is intermittent. I hear it in the softened air of these warm February days which have broken the back of the winter. »

13.6.26

Exiger. Il le faudra bien, de nous-mêmes, exiger autre chose que des produits de consommation courante. Autrement, nous sommes condamnés à être les laquais d’Elon Musk ou de n’importe lequel de ses clones du futur, des produits de consommation nous-mêmes. Ne nous consommons-nous pas déjà nous-mêmes ? Exiger, mais quoi ? Tous les mots sont usés d’avoir été employés, semble-t-il, dans des sens toujours plus dégradés, au point que, vers la fin, ils ne veulent plus rien dire, comme s’ils avaient été vidés d’eux-mêmes. Mais le problème, ce n’est pas les mots. Les mots n’ont pas de sens en eux-mêmes, ils n’ont de sens que dans le contexte de la langue où on les emploie, dans la culture où cette langue est en usage. On parle de civilisation, de culture, et l’on se dit : « Quels gros mots que ces mots-là », mais ce sont des manières de vivre avant tout, des manières de passer le temps qui nous est imparti sur cette terre. Pour l’instant, il n’y en a pas d’autre. Peut-être y en aura-t-il d’autres, un jour, qui sait ? Les prévisions de ce genre n’ont pas grand sens : tout est possible, rien n’est possible, cela dépend. Alors ? Alors quoi ? Je ne sais pas : exiger quoi ? On ne peut pas prononcer les mots, ils ne veulent plus rien dire, la culture dans laquelle ils avaient un sens a été usée — ce n’est plus l’usage qui fait le sens du langage, c’est l’usure —, et notre culture est désormais le fruit de cette usure. Il n’y aura pas de régénération, pas de nouvel x, comme s’il suffisait de proclamer la chose, quelle qu’elle soit, pour qu’elle soit. Sans doute n’y aura-t-il rien, que cette dégradation, de moins en moins processus, de plus en plus état. Et c’est vrai, je l’ai déjà dit, que j’ai le sentiment de parler une langue morte. Et il peut arriver que je m’interroge : Mais pourquoi n’en parles-tu pas une autre ? C’est vrai, il suffirait de changer. Mais toutes les langues ne sont-elles pas des langues mortes ? Nous parlons usure — tout usage est une usure —, nous parlons injure, gros mot, blessure. Qui n’a envie de se jeter contre un mur pour que cela s’arrête, — enfin ? Qui ne rêve d’une mort subite, qui ne prévient pas, mais vient, et puis s’en va ? Dans l’écart, infime, sans durée, entre venir et s’en aller, la mort, et l’oubli.