20.5.26

Les écrivains sont les paysans du livre. Serait-ce mon commentaire ultime sur « l’affaire Nora » ? Peut-être pas, non, mais je crois que les arguties bêtement idéologiques auront occulté l’essentiel : les écrivains sont à la littérature ce que les paysans sont à l’agriculture. Dans la chaîne du livre, où l’on retrouve quelques grosses exploitations et la grande distribution qui concentrent l’essentiel du marché, ce sont eux les plus mal lotis. J’ai déclaré mes revenus à l’URSSAF, ce matin, et cet acte dégradant explique peut-être mon état d’esprit accablé. Si j’avais dû déclarer un million d’euros, comme d’aucuns, j’eusse déjà fui en Irlande, comme d’autres aucuns. Mais avec le peu que je gagne, je peux rester en France, l’esprit tranquille, la société ne trouvera pas grand-chose à me reprocher du point de vue financier, si ce n’est de n’être pas assez productif. Il est vrai que ce n’est pas avec mes plus-values que l’on va relancer la croissance, et encore moins avec le projet auquel j’ai encore consacré ma journée : la traduction et la présentation du récit écrit par WB à Ibiza en 1932, « In der Sonne ». Jusqu’à hier, je ne savais pas quoi dire, et voilà que je me retrouve avec un texte de présentation de plus de 20000 signes. Il suffisait de. De quoi suffisait-il ? Je ne sais pas. De laisser les choses flotter, libres, dans l’air doux et un peu humide de la Dordogne, dans le vert de ce Périgord multicolore ? Peut-être, oui. Aussi quand, ce matin, n’étant pas encore tout à fait réveillé, je me suis assis à la table où nous prenons nos repas avec mon exemplaire des Œuvres I de WB pour y lire « Sur le langage en général et sur le langage humain », je n’ai tout d’abord absolument rien compris. Et puis, même si je suis loin de prétendre que j’ai enfin compris quelque chose aux élaborations théologiques-philosophiques du métaphysicien encore jeune qu’était WB à cette époque-là (1917), je suis parvenu à agencer des phrases (montage de citations et de commentaires) de telle sorte qu’elles éclairent d’un jour pertinent, me semble-t-il, ma traduction du texte. Eussé-je dû commencer par là ? Le commentaire, et traduire ensuite, seulement ? Je ne sais pas. Pas plus que je ne sais si je vais reprendre ou non la traduction. À zéro, probablement pas, non, mais à 3, peut-être, oui. Et puis, ne fallait-il pas aborder le texte à traduire avec une certaine naïveté, c’est-à-dire : non comme un spécialiste aguerri qui maîtrise parfaitement son sujet, sait de quoi il parle, mais comme un lecteur qui avance un peu à tâtons, sans savoir vraiment où il va, découvrant le récit à mesure qu’il progresse, comme le narrateur découvre le paysage en chemin ? L’insatisfaction que m’a procurée la lecture de la traduction française que j’ai lue ne provenait pas de sa qualité (je crois que je l’ai déjà dit : je n’ai pas traduit ce texte parce que je trouvais la traduction mauvaise), j’ai traduit ce texte pour le faire mien, non pas me l’approprier, ce n’est pas un rapport de propriété, mais pour me l’incorporer, c’est un rapport charnel. Ce qui m’a fasciné dans ce texte — ou ce que j’y ai lu, du moins —, c’est cette expérience méditerranéenne dont j’ai déjà parlé, je crois, et que WB, ce Berlinois de naissance, fait à son corps défendant, en suant, en peinant à marcher dans le pays qu’il traverse. N’y a-t-il pas là quelque chose qui tient de l’éveil ?

19.5.26

Enfin parvenu à mettre en ordre les notes accumulées. (Cf. 11.5.26). Pas complètement, non, mais en écriture, au moins. C’est-à-dire que, maintenant, il y a quelque chose d’écrit, en récit, à partir de quoi je vais pouvoir continuer d’avancer (pour la traduction, sa présentation, et la fin du livre). Étonnant comme, parfois, il faut deux semaines pour réussir à écrire seulement une page. Tout est là, mais pourtant, rien n’a de sens. Tous les morceaux sont là, mais ils ne forment pas un corps. Ce ne sont ni fragments ni les pièces d’un puzzle, ce sont des bouts épars qui attendent d’être mis les uns à la suite des autres.  Tant qu’ils n’ont pas été mis en ordre, écrits, ils sont sans vie. Pourtant, tout semblait simple : il suffit de suivre la chronologie, pensait-on, oui, mais elle ne m’a pas été donnée, il aura fallu l’élaborer. D’où l’idée d’ordre : l’ordre, c’est le temps qui l’a donné, mais il ne suffit pas d’obéir à cet ordre, parce que cet ordre, si le temps l’a donné (d’abord, il a fait ceci, et puis, il a fait cela, enfin, il a fait ceci cela), ce n’est pas à nous qu’il l’a donné, il l’a donné, c’est tout, et c’est la vie, mais la vie telle que le temps lui a donné son ordre, cette vie n’est pas encore racontée. Et puis, la question de l’échelle : on parcourt une page et, entre le début et la fin de la page, il s’est écoulé un an. On se dit : Un an, ce n’est rien, mais c’est immense, c’est la distance qui sépare le néant de la naissance, la vie de la mort, une expérience d’une autre sans commune mesure avec la première et que la première ne laissait en aucun cas présager. Il faut mettre beaucoup de choses dans presque rien. Beaucoup de temps dans quelques milliers de signes, à peine. Et ce n’est pas une lacune.  Ou un défaut de fabrication. C’est une exigence. Il faut savoir être concis, apporter les informations pertinentes, et laisser le reste de côté. On pourrait tout dire, mais ce serait incompréhensible : cela ne permettrait de rien comprendre. Échelle, ai-je dit ; équilibre, dis-je à présent. Échelle de temps entre la vie et la page, équilibre entre la masse d’informations possibles et celles qui sont pertinentes, temps long, instant, quand des semaines se concentrent en quelques minutes sur la page, enfin. Enfin, tout semble clair : on y comprend quelque chose. 

18.5.26

La journée n’aura été qu’un long et pénible détour en enfer entre mon lit le matin et mon lit le soir. J’exagère à peine. Mais ce matin, le lever m’a paru comme une violence injustifiée, injustifiable. À quelle occasion, dans l’après-midi, en suis-je venu à me dire que la seule odyssée possible, aujourd’hui, était celle de l’intimité qui tente d’échapper à son broyage par l’histoire ? Je ne sais plus. L’histoire des vaincus, désormais, est l’histoire de la destruction de la personnalité de la personne, de la personnalité des personnes, de la personnalité de chaque personne (y compris celle qui croit appartenir au camp des vainqueurs, et peut-être surtout elle, qui a réussi sa vie). Je me sens seul, souvent, mais je ne le suis pas tout à fait : il y a Guillaume, que je ne vois pas, pas aussi souvent que je l’aimerais, en tout cas, non, mais dont je constate avec joie qu’il pense (à peu près) comme moi. Et puis, je me sens seul, de nouveau, quand je pense : Mais nous sommes les seuls à penser comme cela. Tous les autres ; c’est le conformisme le plus absolu, la réduction au silence de toute parole différente, de toute parole, que dis-je ? la censure remonte bien avant : de toute pensée, de toute intention même de penser. Alors, ne reste plus que cela : l’intimité, la vie privée, faire œuvre chaque jour, s’y attacher du mieux qu’on le peut, avoir la perfection en vue, en point de fuite, faire chemin chaque jour dans sa direction, qu’importe ce que les autres pensent, qu’importe qu’ils pensent (ce n’est pas le quoi de ce qu’ils pensent qui est mal, c’est le comment ils pensent qui va mal). Un peu après la remarque que je me suis faite sur l’intimité, j’ai encore eu envie d’un cahier dans lequel j’écrirai, et seulement là, je crois. Je n’ai rien écrit dans ce cahier imaginaire, pas plus que dans tout autre cahier, non, pas même les rêves que je devais noter dans le cahier de mon activité onirique, non. Ce n’est pas que je n’avais pas envie, c’est que j’avais envie de me coucher et de dormir et que je ne le pouvais pas. Alors, j’ai essayé de lutter. Mais, heureusement, c’était en vain. Je viens de retrouver mon lit, où j’écris, enfin. Bonne nuit.

17.5.26

Quitté Lignéras à regret. Je savais que ce serait un séjour de courte durée, mais je ne savais que j’aurais tant envie de rester. Je ne dis pas pour la vie, mais encore un peu, oui. Sur l’autoroute, la laideur du monde, laquelle s’était faite discrète dans le mauve du Périgord vert, s’étale dans toute sa supériorité (elle fait du bruit, elle écrase le reste). Que la vie soit cela, on ne peut le nier, mais on peut ne pas l’admirer. Ce que je dis, à l’évidence, n’a que peu d’importance. Le conformisme de la posture règne en maître incontestable sur nos esprits, on ne peut y échapper, il faut simplement savoir faire le vide, de temps à autre, aller voir ailleurs, penser à autre chose, changer de sujet, s’affranchir, s’émanciper, prendre l’air. C’est la queue de la comète de la modernité : la vie privée, l’intimité n’étaient pas le fonds du subjectivisme, on le voit à présent que la fin de la modernité (fin qui pourrait durer encore des siècles en Occident, la modernité étant une notion fondamentalement occidentale), loin de coïncider avec le triomphe d’un quelconque réalisme épistémologique, déchaîne au contraire les passions les plus égocentrées qui soient, tout discours se résumant désormais à un discours non-critique sur soi-même (l’autorité de la première personne sur ses propres contenus de conscience est l’un des dogmes de la fin de la modernité). Je regrette souvent de ne savoir pas dessiner, de ne savoir pas saisir en un trait de crayon la physionomie d’un paysage. Il est vrai que je ne fais pas grand-chose pour pallier cette lacune (au Thoronet, toutefois, j’avais dessiné le chapiteau d’une colonne, mais ce n’est pas beaucoup, cela ne saurait constituer un entraînement digne de ce nom, non), mais ce que je chercherais, ce ne serait pas une technique, ce serait une sorte de sortie de soi, d’abandon du sujet (de désassujettissement) dans le dessin du regard : le regard ne se regarderait plus regarder, il s’appliquerait à dessiner, tracer des traits qui deviennent indépendants de soi, émancipés de soi, désassujettis. Dans une page (je ne sais plus où), WB se flattait de la supériorité de sa prose sur les littérateurs allemands de son époque et l’attribuait au fait qu’il n’écrivait pas « je », n’écrivait pas à la première personne. Je doute que ce soit un argument décisif : on ne peut parler que de soi (être enfermé dans ses propres croyances) tout en ne disant pas « je », de même que l’on peut s’ouvrir au κόσμος en écrivant à la première personne, le « je » n’étant pas alors le sujet, le moi, l’esprit (je ne crois à aucune de ces chimères), mais l’expérience en tant qu’elle est faite (et non en tant que je la fais), simplement l’expérience n’est pas quelque chose qui a lieu sans personne (sans personne pour la faire), mais elle ouvre au monde sans se laisser enfermer dans la clôture de l’infirmité du sujet.

16.5.26

Je suis retourné voir mon étang près Lignéras. Enfin, je dis mon étang, mais mon étang n’est pas mon étang. Je ne suis propriétaire de rien. Et quand bien même, la règlementation française concernant les étangs (je m’étais renseigné la première que nous étions venus ici) est tellement contraignante qu’il vaut mieux, en vérité, ne pas posséder d’étang. Peut-être vaut-il mieux, d’ailleurs, ne rien posséder du tout, moins pour n’être tenu par rien qu’en raison du caractère bureaucratique du monde social dans lequel nous sommes sommés de vivre. La France est une bureaucratie. Les fraises sauvages qui poussent le long des chemins, le long des routes, n’appartiennent à personne, elles. Aussi, les voyant, j’essaie de ne pas les écraser mais ne les cueille pas pour autant, je les laisse à leur sauvagerie, pousser çà et là, au gré du vent. Je parle des fraises sauvages parce que ce sont à peu près les seules plantes que je suis capable de reconnaître, le long du chemin, mais cela vaudrait pour tout, si seulement je pouvais tout nommer. Faudrait-il savoir tout nommer ? À la date du 16.4.26, Guillaume écrivait dans son journal : « 115 auteurs Grasset, qui vont d’Alain Minc à Sorj Chalandon, menacent d’une class action à l’Américaine (ce n’est que quand leur maître commence à les étrangler avec que les gens de lettres feignent de découvrir qu’on les promène en laisse) » où, avec la délicatesse qui le caractérise, et que moi je souligne, entre parenthèses, donc, il met le doigt là où ça fait mal et résume en quelques mots une situation qu’un déluge de tribunes, de vidéos facecam, d’interviews exclusives ne sera même pas parvenu à effleurer. Et je me demande : Comment se fait-il que cette voix, on ne l’entende nulle part, qu’elle ne puisse se lire que dans les marges du monde des livres, que la république des lettres soit absolument incapable de lui donner voix au chapitre, et que l’on donne le sentiment — « au grand public », comme on dit — qu’il n’y a qu’un point de vue unique sur cette réalité (comme sur toutes les réalités, soit dit en passant) : les progressistes qui pensent comme Virginie Despentes et les fascistes qui pensent comme Vincent Bolloré ? Pourquoi nous sommes-nous laissés enfermer dans cette caricature binaire de la réalité ? Laquelle réalité, dès lors, n’a plus rien de réel, n’est qu’une construction malhabile et brinquebalante. Cette voix, que j’ai essayé de porter (avec l’écho zéro sur la pédale que l’on s’imagine sans peine — personne n’étant venu me trouver pour me proposer : « Oui, bonjour Monsieur Orsini, c’est N. N. du journal le Monde, nous trouvons à la rédaction qu’un seul point de vue s’est fait entendre jusqu’à présent dans nos colonnes et, au nom du pluralisme démocratique auquel, comme vous le savez, nous sommes fondamentalement attachés, nous aimerions donner à entendre des voix qui sortent un peu des sentiers battus, qui ne soient pas nécessairement en ligne avec les postures un peu caricaturales, il faut bien le dire, qui s’expriment dans les médias grand public comme le nôtre »), je l’ai cherchée, et ne l’ai trouvée nulle part ailleurs que — enfin puisque Guillaume publie avec un mois de décalage, mais déjà puisqu’il n’écrit pas avec un mois de décalage — dans les pages du journal de Guillaume. La France est une bureaucratie, ai-je écrit un peu rapidement tout à l’heure, c’est surtout un pays terriblement conformiste. Et terne, donc. Terriblement terne. J’aimerais un peu de couleurs, comme le rose aux joues d’un enfant qui vient de faire un effort, vient de connaître une émotion forte, mais non, rien de tout cela. Rien que le conformisme convenu de qui occupent les places dans le combat larvesque du pour et du contre.

15.5.26

Un rêve et deux fragments de rêve me restent de cette nuit. Cette fois encore, je les ai notés dans l’application en attendant de les recopier dans le carnet de mes rêves. Déjà, je m’inquiète : rêverai-je toujours comme je le fais ici quand je serai de retour à Paris ? La triple hypothèse que j’ai évoquée hier — nuit noire, silence et, donc, nulle nécessité de porter des bouchons d’oreille pour trouver le sommeil — me semble la bonne. Le matelas sur lequel je dors est étonnamment mou. J’ai toujours vécu avec la conviction qu’un matelas dur était indispensable à une bonne nuit de sommeil. Et pourtant, me couchant, j’ai l’impression de m’enfoncer dans le lit, de sombrer dans le sommeil, d’être enveloppé par la nuit. Peut-être s’agit-il surtout d’une question d’état d’esprit. Ici, rien ne me pèse comme à Paris ; je me sens léger. Mais qu’est-ce qui me pèse, à Paris ? La ville, à elle seule, est-ce elle ? Je ne sais pas : j’ai commencé à écrire des phrases à ce sujet, et puis, je les ai effacées, je n’avais pas envie d’y penser. Je suis de passage, seulement de passage, et je n’ai pas envie d’être ailleurs. Tout à l’heure, sur les rochers qui borde la Doue (la rivière qui coule à Saint-Estèphe), le chapelet du diable (c’est le nom que la légende a donné à cette théorie de roches granitiques) avait des allures de jardin d’Éden. On pouvait même s’y tremper les pieds. Je regardais l’enfant, de moins en moins enfant, y jouer avec bonheur et simplicité. C’est bien peu, ce qu’il faut pour être heureux, et toutefois, c’est si fragile. Banalités ? Oui, en effet, mais il serait vain de chercher à toujours être profond ; — vain, et surtout faux. Je ne feins pas le réel, je ne fais pas semblant : je sais qu’il est ceci (la beauté, la simplicité, les nuages dans le ciel qui passent et les éclaircies qui réchauffent le cœur, l’amour, la bonne chère) et qu’il est cela (la laideur, la fausse sophistication, le gris du bitume, la haine qui endurcit les mœurs, les mauvais goûts qui empestent l’air que l’on respire quand même pour survivre), qu’il n’est pas ou bien l’un ou bien l’autre, et qu’il ne s’agit donc pas de voir ceci et de refuser de voir cela, mais pas plus qu’on ne peut nier cela parce que ceci on ne peut nier ceci parce que cela, la vie est vaste, immense, je ne peux pas l’embrasser toute à la fois, et que je puisse la haïr ne signifie pas que je ne puisse pas l’aimer, et que je puisse l’aimer ne signifie pas que je ne puisse pas la haïr. Je ne suis pas une moitié, je suis un être humain tout entier.

14.5.26

Le rêve de cette nuit était une odyssée miniature. Je ne sais pas ce qui en fut la cause : l’absence de bouchons d’oreille, la nuit est profonde, noire et silencieuse à Lignéras, ou le fait que j’ai feuilleté avant de partir mon carnet de rêve. Ce carnet de rêve, comme je ne l’ai pas pris avec moi, ce matin, j’ai noté mon rêve dans une vulgaire application de prise de notes sur mon ordinateur, vulgaire mais pratique, j’y note bien des idées, soit que je n’aie rien d’autre sous la main pour ce faire, soit que je ne juge pas suffisamment dignes du papier les idées que j’ai à y consigner, soit que ce soit comme ça, vulgaire et pratique, les deux mots sont quelque peu synonymes, en attendant de copier mon rêve, ou plutôt le récit de mon rêve, dans mon carnet de rêve, une fois revenu à Paris. J’ai appliqué une méthode qu’il me semble que j’ai lue quelque part, mais je ne sais plus où, laquelle recommande de se raconter le rêve que l’on se souvient que l’on vient de faire pour bien l’imprimer dans sa mémoire. Ce après quoi, j’ai écrit mon rêve. Et le verbe écrire n’est pas au hasard : il me semble que le rêve est avant tout un récit qui attend d’être écrit, plus que la remémoration, le moment de l’écriture étant celui où des détails viennent enrichir le récit, sans que l’on sache très bien si ces détails proviennent du rêve ou de l’imagination narratrice. Des images — parfois des détails qui ne semblent rien —, des détails saisissent dans le rêve, furtives fulgurances ; sont-elles la raison pour laquelle on se souvient du rêve ? S’il est vrai que l’on rêve toutes les nuits, pourquoi ne se souvient-on pas tous les matins de ses rêves ? Que de regrets, tous ces rêves oubliés en même temps que faits. Ou alors, le rêve de mon odyssée miniature est précisément le rêve de tout voyage, le rêve de ce qu’est tout voyage : une odyssée miniature. Cela dit, il est vrai qu’avant de partir, j’ai eu envie de rêver, ou moins de rêver que de me souvenir de mes rêves pour les écrire dans le carnet de mes rêves, mon activité onirique n’étant jamais que ceci : le prétexte d’écrire. Périgord vert sous la pluie.

13.5.26

Je pense beaucoup à Benjamin, ces derniers jours. Si je ne veux surtout pas écrire un livre sur, je peux écrire mon livre avec. Et il n’y a que cette perspective qui me semble intéressante (me donne envie de lire — je suis incapable de lire pour lire, je ne lis que pour écrire, j’ai mis un certain temps à le comprendre, mais cela a fini par me permettre d’expliquer beaucoup de choses quant à ma relation à la lecture, aux livres des autres, un livre que je lis étant toujours d’abord le livre d’un autre —, d’écrire). Le livre de Tackels m’agace (son ton exalté, la lettre « en guise de préface ».) J’ai eu le sentiment, le lisant, que je devais gratter un vernis inutile pour découvrir une matière intéressante (c’est-à-dire que je suis venu chercher). Je ne le lis que pour tâcher de trouver des informations pertinentes sur la relation que Benjamin a entretenue avec Jula Cohn, dont Scholem dit que c’est elle, la femme que WB évoque dans « In der Sonne ». Alors, j’ai vraiment l’impression de me forcer. Comment se fait-il que je n’aie jamais été sensible, auparavant, à l’humour dans le texte de WB sur sa prise de haschich à Marseille. Tout m’y semble ironique, moqueur, comme si WB s’observait en train de digérer son produit tout en se faisant remarquer : « Mais pourquoi faut-il toujours que tu fasses le malin ? » Et puis, la joie de vivre, malgré tout, en tout cas, c’est mon sentiment. Tackels emploie le mot « hédonisme » en parlant de WB, je crois, à un moment de son livre. Philosophiquement, rien n’est plus faux. Je ne sais pas : est-ce que quelque chose bascule dans la vie de WB, au tournant des années trente, pour ainsi dire ? 1928 : WB mange du haschich à Marseille. 1931 : au cours de l’été, dans son journal, WB évoque le suicide. Et il ne s’agit pas d’anticiper, de tout relire par la fin. Évidemment, cela n’aurait aucun sens. De même, l’hypothèse de la crise — miroir individuel du krach et de l’arrivée au pouvoir d’Hitler — est peut-être trop tentante : WB vivait déjà séparé de Dora bien avant son divorce. Et pourtant, quelque chose craque. Peut-être, la certitude de l’échec, d’être un raté. Ce n’est pas à qui déteste la vie que vient la certitude de l’avoir ratée, c’est à qui l’aime au plus haut point. WB n’est pas un hédoniste matérialiste : il aura aimé la vie. Il aura aimé jouir, il aura aimé penser, il aura aimé vivre ; cela ne s’enferme pas dans des généralités abstraites, des ismes, c’est tout ce qu’il y a de plus concret, c’est là, et il faut le sentir — il le faut, vraiment. J’ai ressenti le besoin de traduire « In der Sonne » pour cette raison : pour sentir la vie, pour saisir l’expérience méditerranéenne de WB. Qu’est-ce qu’une expérience méditerranéenne ? C’est ce moment où, dans le paysage, le monde s’ouvre, quand la perception se dilate au point de donner accès la totalité de l’espace, à la totalité de l’espace et à la totalité du temps. Dans l’expérience méditerranéenne, l’univers n’a plus de limites intérieures ; il est peut-être limité par son dehors (il ne s’étend peut-être pas à l’infini), mais il n’est pas limité par son dedans (il s’entend à l’infini, il est infini à l’intérieur de ses propres limites externes possibles). L’univers est alors κόσμος, ordonné non par des lois externes, transcendantes, mais par sa propre immanence, par sa propre nature. L’expérience méditerranéenne révèle la nature immanente de l’univers, ni nature naturée, ni nature naturante, — nature naturelle. Cela est accessible à qui aime profondément la vie, peu importe le degré de son désespoir.

12.5.26

Verloren in Übersetzung. — Quel crédit accorder à qui rapproche Benjamin de Heidegger sur la seule foi d’une expression qui serait présente chez l’un et chez l’autre et ce, alors même que cette expression n’est rien que le fruit d’une traduction en français ?  (Et peut-être pas tout à fait honnête : on peut fort bien imaginer que la traduction des Écrits biographiques de Benjamin en 1990 a tiré le texte vers celui de Heidegger.) Dans le passage que Bruno Tackels cite dans sa grosse biographie sur Walter Benjamin, si le texte français dit bien : « Vient un fossé — je tombe dedans en voulant le franchir ; lorsque je m’en extirpe à quatre pattes, les autres ont disparu. Je prends un chemin qui ne mène nulle part », le texte allemand, lui, est plus prosaïque : « Ein Graben kommt — ich falle beim Springen; als ich glücklich herausgekrabbelt bin sind die anderen verschwunden. Ich nehme einen Weg, der sich aber bald verläuft, gehe zurück auf einem zweiten. » Le chemin ne mène pas nulle part, on doit le rebrousser pour en prendre un deuxième et tâcher de retrouver le sien. Chez Heidegger non plus, il n’y a pas de « chemins qui ne mènent nulle part », mais des Holzwege, des chemins forestiers. Bref, rien qui permette d’affirmer comme Tackels : « Une formulation étonnante, qui renvoie directement à un titre de Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part », formulation d’autant plus étonnante, en effet, que le texte de Benjamin date de 1911 (c’est un journal de voyage en Italie que Benjamin a tenu alors qu’il n’avait pas encore dix-neuf ans) quand le texte de Heidegger date de 1950. Et Tackels, bien décidé à ne pas rebrousser chemin, insiste (56-57) : « Tout se passe comme si Benjamin, à cette époque, était encore pleinement possédé, même inconsciemment, par des questions qui allaient rapidement se trouver avalées par la philosophie résolument “terrienne” de Heidegger — même si toute sa jeunesse peut se lire comme un combat effroyable contre sa propre origine. » Et tout cela, rien que pour une pauvre chute dans un ravin. C’est ce qu’on appelle se maraver. Comme Queysane, qui ne parvenait pas à aligner deux mots de philosophie sans se sentir obligé de citer Heidegger, Tackels surinterprète le texte pour lui faire dire ce que lui a envie de dire, pour lui permettre de parler de ce dont il a envie de parler : Heidegger. Toute la philosophie française d’après-guerre a été contaminée par Heidegger. Et, en 2009, date de la parution du livre de Tackels, elle n’avait toujours pas trouvé le vaccin. Lequel vaccin contre l’heideggeravirus, pourtant, se trouve très probablement chez Benjamin (chez Benjamin et chez d’autres : Wittgenstein, Carnap, Adorno, notamment) : dans son cosmopolitisme résolu, sa fascination pour les grandes villes ouvertes sur le monde (Berlin, Paris, Marseille), son amour des paysages méditerranéens (Ibiza), son matérialisme, sans évoquer sa triste fin. Car, tout de même, cependant que Heidegger était adhérent du NSDAP, de 1933 à 1945, Benjamin fuyait ce nazisme qui réussirait finalement à se débarrasser de lui. Rien n’est plus étranger, je crois, à la pensée “terrienne”, comme dit Tackels, mais il faudrait plutôt dire “bouseuse”, comme écrit Bernhard dans Alter Meister, à la pensée bouseuse de Heidegger que les expériences marseillaises de Benjamin avec le haschich, lesquelles sont à la fois des ouvertures de la pensée au trouble, au hasard le plus radical, et des excursions exotiques aux confins des nombreux mondes qui s’offrent à nous : le monde réel, le monde halluciné, le monde possible, le monde rêvé, le monde du langage, le monde de la perception. C’est elles qui font rêver quand l’autre sent la mort.

11.5.26

Accumulation de notes. Ne sais si par peur d’écrire, par peur de finir le livre, ou par nécessité, ou pour faire durer le plaisir. En revanche, les deux aspects ne font qu’un : la traduction et la fin du livre en cours. Ou plutôt : c’est une idée qui a deux aspects. Rien à voir, mais j’essaie de rationaliser mes angoisses. Ne sais si cela fonctionne. Peut-être. En tout cas, il faut bien que j’en fasse quelque chose, ne peux les laisser aller et venir de la sorte. De fait, ce matin, courir sous la pluie m’a fait du bien : après, je me suis senti mieux qu’avant, et c’est ce que je cherche. Mais j’ai trop bu ce week-end, et cela, je le ressens dans mes angoisses : l’irrationalité me submerge, comme si je n’avais plus suffisamment de forces pour me défendre. Je sais que c’est aussi moi, que je suis faible confronté à ce que je ne maîtrise pas, que je peux paniquer facilement, et que je peux paraître bien ridicule, mais cela va de pair avec une sensibilité aiguë, le fait de sentir les choses avec une grande acuité. Ne pourrais-je avoir l’un sans l’autre, l’acuité sans l’angoisse ? A-t-on l’huile sans les olives ? Je réfléchis toujours à la meilleure façon de répondre à la question où ? Et, tout à l’heure, par un détour assez compliqué qui, je crois, impliquait la question des Pieds-noirs et de leurs descendants (moi, quoi), je me suis dit que Marseille, c’était ce qui se rapprochait le plus de mes “racines”, toutes les autres n’étant pas disponibles, ou avec des difficultés qui ruineraient totalement le bénéfice de ces “racines”. Je mets des guillemets à “racines” en raison de tout ce que j’ai déjà dit à ce sujet (« Mes racines poussent devant moi »), mais il y a quand même quelque chose qui y ressemble, des origines. J’ai repensé à ce que Henri Tincq m’avait dit au téléphone, quand je travaillais chez Grasset, cette phrase qui commençait par « Les gens comme vous » (cf. 11.6.20). Le fait que cette phrase, on me l’ait dite à Paris, et dans cette maison-là en particulier, ne doit rien au hasard, bien évidemment. Quand je vivais à Marseille (là où, donc, j’ai grandi), il n’y avait que cela, ou presque : des gens comme moi. Les gens comme moi étaient des gens comme nous : des déracinés, des exilés, des immigrés, des métèques venus de Corse, du Maghreb, des Comores, d’Arménie, des Balkans, d’Asie, d’Italie, d’Espagne, du monde entier. J’y ai repensé et j’ai pensé que cela serait une première phrase parfaite pour un livre sur l’exil, la première phrase, voire le titre de ce livre, aussi : les gens comme vous. Je ne sais pas si j’écrirai ce livre sur l’exil, l’héritage de l’exil, sa descendance, il faut d’abord que je finisse mon livre sur les cendres, les tombes, la Méditerranée par ce côté-là, ensuite que je mène à bien mon roman loin de Thèbes, et puis on verra, mais ce sera un livre sur la Méditerranée par ce côté-ci. J’hésite toujours à écrire à ce sujet. Sans doute parce qu’écrire à ce sujet, c’est aussi écrire sur mon père. Pour l’instant, écrire sur ma mère m’a semblé plus facile. Probablement parce que c’est après qu’elle est morte que j’ai écrit sur elle. Ce n’est pas rien.