
Fragments d’une thèse jamais écrite. Fragment un.


L’ennemi : l’explication. La théorie qui donne la raison ultime, laquelle va de pair avec la croyance au vrai x, celui qui est aussi le bien, et qui rachète, et qui a réponse à tout. Alors que le vrai x qui est l’objet de la théorie ultime — ou, au contraire, le faux x qui est responsable de tous les maux — est sans commune mesure avec mon expérience. Je peux avoir une conversation avec une machine intelligente (dans une certaine mesure, quand j’écris cette page sur mon ordinateur portable, je suis déjà en conversation avec une machine intelligente, de la même façon qu’écrire sur une tablette en argile, du papyrus, du parchemin, du papier, avec un stylet, une plume ou un stylo, c’est déjà avoir une conversation avec une machine intelligente), mais je ne peux pas laisser une machine intelligente écrire à ma place. Parce que, discuter avec une machine intelligente, ce n’est pas essentiellement différent de discuter avec une personne intelligente. Or, si je puis discuter avec une personne intelligente, je n’ai pas envie de laisser une personne intelligente, fût-elle plus intelligente que moi, écrire à ma place. Et le plagiat (ni quoi que ce soit de ce genre) n’en est pas la raison. Si quelqu’un — une personne intelligente ou une machine intelligente — écrivait à ma place, ce ne serait pas moi qui écrirais. C’est tautologique. À première vue, oui, mais à première vue, seulement. Si quelqu’un écrivait à ma place, ce ne serait pas moi qui écrirais, c’est-à-dire que je ne ferais pas l’expérience que je suis en train de faire cependant que je suis en train d’écrire. Quelqu’un d’autre peut faire une expérience semblable à la mienne. Même, par hypothèse, quelqu’un peut faire exactement la même expérience que la mienne, mais ce ne serait pas mon expérience. Mon expérience n’est pas intéressante parce que je suis le seul à pouvoir la faire, parce que personne d’autre que moi ne peut la faire, mais parce que je suis en train de la faire, parce que c’est quelque chose (un processus, un événement) qui se déroule dans l’espace-temps, et qui ne coïncide pas seulement avec moi (ce que pourrait laisser penser le fait qu’un autre puisse faire exactement la même expérience que moi), mais qui n’existe pas sans moi : un autre peut faire une expérience exactement identique à la mienne, et même en même temps que je suis en train de faire cette expérience moi aussi, cela n’implique nulle contradiction, mais cette expérience-ci n’existe pas sans moi (de même que l’expérience-là de l’autre n’existe pas sans cette autre personne qui la fait cependant qu’il la fait). Une expérience se consume. Peut-on répéter les expériences à l’identique ? Je ne sais pas. Ce qui est en soi une objection à ce que je viens d’avancer : si on ne peut pas répéter une expérience à l’identique, alors deux personnes ne peuvent sans doute pas faire la même expérience. Mais ce n’était pas le sens de mon argument. Mon argument signifiait : même si deux personnes faisaient exactement la même expérience, cela ne ferait pas de différence quant à la nature de l’expérience que je suis en train de faire cependant que je la fais. Cela signifiait : ce n’est pas l’existence d’un sujet moi qui est importante dans l’expérience, mais qu’elle soit faite, qu’elle ait lieu, qu’elle se déroule dans l’espace-temps et que je sois celui qui est en train de la faire, voire : celui à qui elle arrive. Le moi n’a pas besoin d’être premier dans l’expérience. En vérité, il n’a même pas besoin d’exister (il n’y a pas besoin d’une entité en plus). L’expérience ne présuppose pas l’existence d’un sujet, et ne l’implique pas, non plus, tout ce qu’elle présuppose ou implique, c’est quelqu’un qui soit en train de la faire. L’important, ce n’est pas qu’il y ait une explication, mais que je parvienne à expliquer quelque chose. L’important, ce n’est pas qu’il y ait une théorie ultime de tout, c’est que je parvienne à comprendre ce qu’il m’arrive, ce qu’il se passe, où je suis, et pourquoi, où je vais, et comment. Les théories ultimes de tout (et, d’une certaine façon, toutes les théories sont des théories ultimes de tout) disent : Voilà, c’est bon, nous n’avons plus besoin de chercher, nous pouvons enfin nous arrêter. Ce pourquoi, certains estiment qu’ils peuvent déléguer à d’autres (une personne, une machine) le soin de vivre à leur place (écrire, penser, dessiner, jouer de la musique, etc.). Mais c’est faux : nous ne pouvons pas nous arrêter. Pourquoi ? Parce que nous faisons des expériences. Des expériences, dont, même si quelqu’un ou quelque chose d’autre que nous faisaient exactement les mêmes, rien ne nous dispenserait de les faire parce que ce qui compte dans une expérience, c’est qu’elle soit faite par quelqu’un à un certain moment à un certain endroit. Personne ne peut faire une expérience à ma place. Dans ce qu’on a appelé l’argument du langage privé, LuWi s’interrogeait sur des phrases comme : « Je ne peux pas avoir mal à la dent d’un autre », non pour nier l’expérience, mais pour nier que la signification fasse référence à l’expérience que j’ai, que je fais. La signification d’une phrase comme « J’ai mal à la dent » n’est pas une flèche sémantique qui pointe en direction de la douleur que je ressens au moment où je prononce la phrase. De toute façon, la phrase a un sens même si je n’ai pas mal à la dent au moment où je la prononce. Et la question n’est pas celle de la vérité. Mais que la signification de la phrase « J’ai mal à la dent » ne soit pas la sensation que je ressens, l’expérience, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’expérience. Simplement, la signification n’est pas dépendante de l’expérience. Mais je peux tout de même faire une expérience. Une expérience que rien ne remplace, pas même la phrase « J’ai mal à la dent ». La phrase : « Je ne peux pas avoir mal à la dent d’un autre » semble un paradoxe et une tautologie. Mais si nous prenons trop au sérieux ce genre de phrases, et les critiques que nous pouvons formuler à leur égard, cela risque de nous induire en erreur. À l’inverse, que la signification soit publique, cela n’implique pas que l’expérience soit privée. Au contraire, le fait que « J’ai mal à la dent » ait du sens que j’aie ou non mal à la dent suggère que l’expérience n’est pas privée : une expérience est quelque chose que je fais, non quelque chose que je garde pour moi, ou quelque chose dont le sens profond doit nécessairement être secret, indicible, au-delà du langage. Je peux tout à fait dire ce que je ressens, ce que cela me fait de faire cette expérience. Les gens écrivent des livres précisément pour décrire ce que cela fait, d’une manière qui (du moins quand c’est réussi) n’est pas subjective ni privée, mais tout à fait publique, accessible, et peut-être belle. Une expérience est quelque chose que je fais, non quelque chose que je dois garder pour moi parce que personne ne peut la comprendre. Que ce soit moi et personne d’autre qui fasse cette expérience ne signifie pas que cette expérience soit limitée à moi, mais cette expérience, personne ne peut la faire à ma place. Comme personne ne peut avoir mal à ma dent. Cela n’a aucun sens. Les exemples de LuWi sont peut-être mal choisis parce qu’ils suggèrent que quelque chose ne va pas, ils partent d’un dysfonctionnement, en quelque sorte. Alors que l’expérience, elle, fonctionne. Même si c’est l’expérience de la douleur. Avoir mal à la dent n’est pas un problème d’expérience, c’est un problème de dentiste. D’autres exemples d’expériences eussent peut-être été moins fourvoyants. Par exemple, « Personne ne peut écouter de la musique à ma place. » Ou, « Je ne peux pas écouter son écoute. » Mais qu’est-ce que j’écoute ? De la musique, par exemple. Je ne peux pas écouter son écoute, mais je peux écouter ce qu’il écoute. Et encore, si on ne peut pas littéralement écouter une écoute, on peut la faire entendre. Mais c’est un autre sujet. Nous pouvons faire la même expérience (écouter Syrinx de Debussy), mais cela n’implique pas que nous ne fassions pas chacun une expérience, une expérience singulière. Qu’elle soit singulière ne signifie pas qu’elle soit unique, ne signifie pas qu’elle soit impossible à partager (au sens de faire entendre mon écoute et d’avoir la même qu’un autre). Mais une expérience se fait. Une expérience, c’est quelque chose que je fais. Au maximum de sens de faire.

7 km à 5:17, ce matin. Parfois, je me dis que j’aurais pu faire tout à fait autre chose de ma vie, parcourir le monde en jet privé, ou je ne sais, mais je ne crois pas qu’il y ait plus heureux que moi — sur terre et dans les airs —, aussi heureux que moi, c’est possible, oui, mais plus, non, j’en doute. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que j’aime profondément la vie. Et tant que me semblent insupportables l’illogisme, la brutalité, le parti pris qui sont les nôtres quand nous vivons comme nous vivons. Enfin, quand vous vivez comme vous vivez. Insupportables, c’est-à-dire : indignes. Tout ce qui nous inquiète, nous enrage, nous obsède, nous terrifie, nous excite, tout cela, comment se fait-il qu’il ne nous apparaisse pas le plus clairement du monde que c’est dérisoire ? Comme s’inquiéter de la décroissance à venir de la population française, être pris de panique : « Vite ! Vite ! Il nous faut des immigrés ! Eux seuls peuvent nous sauver ! » C’est ce qu’un article du Monde disait, aujourd’hui, et je cite : « la population française devrait décroître à partir de 2037. Face à cette tendance, liée au recul de la fécondité et au vieillissement de la population, l’immigration apparaît incontournable, même si elle ne suffit pas à contrecarrer le déclin. » (Note que c’est toujours le même mot qui revient : déclin, car, quel que soit le chemin qu’il emprunte, toujours notre inconscient spenglerien trouve à s’exprimer.) Parce que, dans la mentalité occidentale moderne, les humains sont des stocks comme les autres, qu’on peut déplacer d’un point à un autre du globe en fonction des besoins de l’économie, de la richesse des uns (ceux qui restent, ceux qui décroissent) et de la misère des autres (ceux qui partent, ceux qui croissent). On manque de stocks au nord ? On en a trop au sud ? Organisons le flux, calcule notre humanisme. C’est beau. Mais pour nous sauver de quoi ? Il y a 1 voire, 1,5 millions d’années, des humains parcouraient déjà les contrées où nous avons installé depuis nos campements définitifs. Combien étaient-ils, alors, à la surface de la planète entière ? 100000, tout au plus. On sait que vers 930000 AEC, ce fut presque l’extinction. Alors, quelques millions de plus, quelques millions de moins, aujourd’hui, quelle différence cela ferait-il ? Au contraire, un peu plus d’air entre les gens, cela ne nous ferait pas de mal. À moi, en tout cas, cela ne me ferait pas de mal, quand j’entends les voisins rire comme des mecs qui ont des couilles rient pour montrer que ce sont des mecs qui ont des couilles. Mais qu’y puis-je ? Je ne vais tout de même monter les leur couper ; cela ne se fait pas, et puis, c’est salissant. Dans le journal de voyage de Paris à Tahiti et retour à Toulon qu’il a tenu de 1902 à 1905, journal qui a été publié sous le titre de Journal des îles, Victor Segalen, en escale à New York, le 18 octobre 1902, écrit : « Oh ! l’artifice et le faux de toutes ces bâtisses européennes ou américaines dites “musées” ! Nulle œuvre d’art ne peut s’abstraire de son milieu propre sans y laisser une partie de sa valeur. Théophile Gautier a deviné et chanté des nostalgies d’obélisques, subtilement… Mais les grands sphinx de granit rose, enclos entre quatre murs, au Louvre, mais les effigies hiératiques des Ramsès, mais les colosses femelles à tête de lionne, personne encore n’a formulé leur ennui morne, et leurs regrets des cieux égyptiaques et du grand air bleu. » (Œuvres, I, 14) Ces nostalgies, je ne les entends pas comme passéistes, mais tournées bien plutôt vers l’avenir, portées par un désir d’authenticité qui nous semble incompréhensible, à nous, à qui on a dit que tout se valait, que tout était semblable à la surface de la terre, qu’on pouvait mettre n’importe qui à la place de n’importe qui d’autre, du moment que ça rapporte, du moment que ça prospère, du moment que ça paye. Rien n’est plus faux, mais que puis-je y faire ? Je rêve de bleu iroise et de parfums tourbés.

Seul un égoïsme absolu peut nous sauver. Qui fonde les relations à autrui sur l’affinité, l’affection, l’amitié, l’amour, et non sur les fadaises de l’union de la nation et les inepties de la solidarité du grand soir. Tant est affligeant ce à quoi aboutit la démocratie et la prospérité qui sont les nôtres, avec ces peuples avachis et leurs chefs dégénérés, incapables de tenir tête aux nouveaux totalitarismes religieux, économiques, guerriers, qui sont en marche, eux, conquérants, eux, cependant que nous, nous vieillissons, inéluctablement, et mourrons bientôt. Un égoïsme absolu qui s’ordonne chacun pour soi, lequel n’a rien à voir avec celui d’homo œconomicus, mais soit passionné, esthétique, habité par l’amour de la vie, le désir de savoir, de connaître, de comprendre, de sentir à fleur de choses, la poésie du lointain comme celle du proche. On me répondra que c’est un idéal de riche, — et alors ? N’habitons-nous pas les contrées les plus prospères de l’univers ? Et que faisons-nous de nos intérêts, de nos consciences de classe, de nos habitus, sinon du néant, de la chair à mort ? Ce n’est pas les sommes qui nous font défaut, les milliards de milliards, c’est un sentiment. Ce n’est pas de plus que nous avons besoin, pas plus que nous n’avons besoin de moins, c’est de tout autre chose, un autre horizon, une autre manière de sentir, de percevoir, de nous tenir, d’envisager les événements, de dévisager les corps, et pas d’une utopie, non, qui nous projette dans un lointain avenir, d’un radieux aveuglement, mais que quelque chose se passe ici et maintenant, dans le temps de notre vie présente, une métamorphose qui dépasse l’effroi que le devenir (le changement) inspira jadis à Gregor Samsa. Effroi qui ne doit plus être le nôtre, mais joie du tout autre. Au lieu d’une radicalité confuse invoquée comme une incantation bouffonesque sur les plateaux télés, une douceur sans pareille. Je le dis, je le pense, je crois, mais je pense aussi qu’il faut se méfier de soi-même, et des séductions du monde qui est le nôtre, lequel est trompeur : le monde est devenu le malin génie de lui-même, c’est terrifiant. Ainsi, mettant à profit le don que j’ai de trouver l’emplacement des appartements et maisons à vendre dont je consulte les annonces, j’ai trouvé la maison d’Alexandre Tabaste dont j’ai parlé il y a quelques jours et qui me fascinait. Et alors, je crois que jamais le mot déréliction ne fut si approprié que pour décrire ce que j’ai ressenti : en fait de maison idyllique à proximité de la mer, c’était un chemin boueux au bord d’une route de campagne qui conduisait à une maison en planches de bois grisâtre, maison qui tenait plus de la cabane brinquebalante que de la demeure d’architecte d’inspiration méditerranéenne (son concepteur, dit le texte de l’annonce, ayant vécu, paraît-il, en Corse) et le fameux « jardin paysager » ressemblait surtout à un terrain vague, mais sans l’océan, donc. Cela ne préjuge en rien des qualités intérieures de la maison. Cela illustre simplement que l’on ne peut se fier à rien ni à personne, que tout ce dont nous disposons, c’est ce que j’appelle parfois notre sens esthétique, lequel doit toujours se faire la corne sur la réalité, comme les doigts de l’instrumentiste sur les cordes de son instrument.

J’ai plusieurs fils devant moi qu’il faudrait que je noue pour écrire cette page, mais je n’en ai pas envie. Depuis que je suis parvenu à une première version complète de la vieille Europe, je n’ai plus envie de rien faire, plus envie d’écrire, plus envie de lire. J’avais un objectif, je l’ai atteint. Voilà. Pourtant, loin de Thèbes attend que je le termine, mais pas pour le moment, non, je n’ai pas d’énergie pour cela. Je n’ai d’énergie pour rien. Sauf pour courir, oui. Huit kilomètres hier, à 5:43. Huit kilomètres, ce matin, à 5:23. Demain, repos. Hier au soir, L. m’a écrit pour me dire (inter alia) qu’elle avait relu avec plaisir Tout est de l’art, que je lui avais adressé, mais je ne sais plus quand, mais que nous ne pourrions pas être amis parce que « La vie dans les bois », m’a-t-elle dit, ne la fait pas rire. Et je me suis dit : en effet, on ne peut pas expliquer à quelqu’un pourquoi quelque chose est drôle, cette personne rit ou elle ne rit pas. Voilà tout. Et je le lui ai dit. Même si, évidemment, ce n’est pas le même rire que celui qui fait se déplacer les foules au cinéma. Mais alors, quel rire est-ce ? Je ne sais pas. Moi, je trouve cela drôle, mais je ne saurais pas expliquer pourquoi : ce n’est pas à se taper sur les cuisses, mais être face à une situation impossible et en tirer des conséquences étranges. Tout d’abord, comme chacun sait (ou chacun ne sait pas, je ne sais pas), « La vie dans les bois », c’est le sous-titre de Walden de Thoreau, et je me souviens très bien que l’une de mes intentions en écrivant ce conte, c’était de me moquer, non pas tant de Thoreau, que de la mode thoreauienne, avec tout ce que cela comporte de mésinterprétations, de contresens, de conformisme, d’ennui, aussi, voire surtout, etc. Aussi, ce conte était plus un conte anticonformiste qu’autre chose, je crois. En plus d’un conte fantastique, je veux dire. Et puis, outre le contexte autobiographique que j’ai évoqué hier, qui en faisait un conte de résistance personnelle contre le monde social qui m’opposait (et m’oppose toujours) son refus avec détermination, m’imposait et m’impose encore le rejet, il faut prendre en compte ceci que je me souviens parfaitement de l’endroit où j’ai écrit le conte. Je ne sais si j’ai déjà raconté cela, mais il y a une nuance de vert très particulière qui me vient à l’esprit quand je pense à ce conte ou quand je le lis, ce vert qui m’avait fasciné sur le sentier des douaniers (GR 34) entre Daoulas et Logonna-Daoulas, l’été que nous étions venus passer là quand Daphné était petite, et le conte dans sa totalité m’était venu d’un coup, à un endroit précis (je l’ai retrouvé, plus tard, et je me suis souvenu de ce conte, je ne sais plus si j’en ai parlé ici ou non) du sentier que j’empruntais en courant, à cet endroit-là, j’avais vu un petit mec sortir des bois et se mettre à me prendre la tête comme je le raconte dans le conte. Je dis « voir », et c’est à la fois littéral et non littéral : ce n’est pas littéral parce que je n’ai pas eu d’hallucination (je n’ai pas perdu la raison), mais littéral parce que, dans cet autre monde où se déroulent mes contes, ce monde qui se superpose comme une sorte de feuille de papier calque sur le monde dans lequel je vis, et à travers lequel calque on voit le monde dit réel, le petit mec qui vit dans les bois et en sort parce qu’il fait chaud pour me prendre la tête était là, à cet endroit précis. Malgré les difficultés que j’ai rencontrées cet été-là, je garde un souvenir merveilleux de ce séjour (que j’imagine deux à deux fois et demi plus long que sa durée réelle) parce que j’écrivais beaucoup, comme je l’ai déjà dit. Je suis heureux de retourner à Daoulas, cet été, pour un séjour deux à deux fois et demi plus long que le séjour précédent dont je parle, Daoulas, où j’espère bien croiser le petit mec dans les bois pour lui prendre un peu la tête, cette fois. Histoire de lui dire : Eh, mec, au fait, tu ne sais peut-être pas, mais tu ne fais rire personne. J’ai raconté ton histoire et personne n’a ri. Franchement, c’est pathétique. Moi, je croise un petit mec dans les bois, et je me dis : Eh, mais ça va rendre les gens complètement fous, ça, rencontrer un petit mec dans les bois qui me prend la tête, ils vont faire le rapprochement avec Thoreau, ça va être hilarant, mais pas du tout, ça sert à quoi de rencontrer des petits mecs dans les bois si, quand je le raconte, ils ne font rire personne, sauf moi ? J’ai hâte de retourner à Daoulas. La dernière fois, il y avait eu une tempête. J’aimerais bien avoir une petite maison à Daoulas. Mais je ne sais pas : suis-je fait pour aller vivre au bord de l’océan ou dois-je retourner près des rives de la Méditerranée ? Je ne sais pas. Je pourrais m’en tirer en me disant : Mais tu n’es pas obligé de choisir, tu sais. Et pourtant, il me semble que si, il faut choisir.

Le problème, ce n’est pas que des écrivains utilisent l’IA, mais que les gens ont des goûts exécrables. C’est vrai, on voit les gens se plaindre que des auteurs utilisent l’IA pour écrire leurs livres, mais jamais se plaindre d’eux-mêmes, qui admirent des imbéciles, des imbéciles et des escrocs. C’est dommage, ils pourraient apprendre quelque chose. Au gré des statistiques de lecture de mon site (que je consulte par pur plaisir, que des gens me lisent ou non, cela ne change rien, ne me rapporte rien de plus ni de moins, ne me coûte rien de plus ni de moins), j’ai relu ce conte que j’avais écrit à Daoulas, « La vie dans les bois » (je m’en souviens très bien, je me souviens aussi très bien que, cet été-là, j’ai cherché désespérément un éditeur pour la Vie sociale que je n’ai pas trouvé parce que l’immense majorité des éditeurs sont des bons à rien, mais passons, ce n’est pas le sujet, en tout cas, pas le sujet de cette parenthèse) et je me suis beaucoup amusé. Sa structure est complètement délirante, en effet, mais c’était ce que je voulais faire : écrire une histoire bancale, qui semble n’aller nulle part, mais dise quelque chose sans pour autant aller quelque part, et, des années plus tard (après avoir essayé, lui aussi, de le publier, ce conte, dans une sorte de livre de contes, Tout est de l’art, c’est le titre, avec le même succès que mes tentatives pour publier la Vie sociale et pour les mêmes raisons : la majorité des éditeurs sont des bons à rien), je le trouve toujours aussi drôle. J’ai été ému parce que, malgré le désespoir auquel j’étais de ne pouvoir publier ma Vie sociale, cet été-là, j’écrivais beaucoup et avec un plaisir immense, je m’en souviens. Et je me suis aussi fait remarquer que je ne pourrais pas être ami avec quelqu’un qui ne trouverait pas ce conte drôle. En vérité, ce n’est pas tout à fait ce que je me suis dit. Je me suis imaginé en train d’adresser un message à un public quelconque, message dans lequel j’eusse dit : « Si vous ne trouvez pas cela drôle, c’est que vous êtes cons, et je ne peux rien pour vous », mais je ne l’ai adressé à personne, peut-être pour ne pas aggraver mon cas, peut-être parce que, après tout, cela m’indiffère que les gens aiment ou n’aiment pas ce que je fais, moi, j’aime ce que je fais. Et c’est par ce détour que je reviens à mon point de départ : Comment se fait-il que, au lieu d’accuser une technique qui n’y est pour rien, après tout, personne n’oblige personne à utiliser l’IA pour écrire des livres, les gens ne s’interrogent pas sur leurs propres goûts, ne se demandent pas si, après tout, ils n’auraient pas tout faux, et soient incapables de constater que, ces écrivains qu’ils adulent, ne sont en réalité que des pantins ridicules dont ils feraient mieux de se passer pour lire d’autres écrivains, moins célèbres, certes, mais peut-être un peu plus vrais, des écrivains comme moi, quoi ? Évidemment, la réponse est dans la question : on préfère détester les autres plutôt que de s’interroger soi-même, on s’imagine des ennemis qui, bien souvent, n’y sont pour rien, pour justifier sa propre nullité, pour ne pas regarder en face le fait qu’on prend des vessies pour des lanternes, qu’on est incapable de distinguer une œuvre authentique d’un vulgaire ersatz de consommation courante, sans âme ni vie, et que les phares de l’humanité sont des loupiotes qui ont toutes grillé depuis bien longtemps, mais il est vrai que l’examen de conscience est passé de mode : une vie est le genre de chose qui doit se terminer par un suicide assisté et non par un examen lucide de soi-même. C’est le progrès. Et, dans nos démocraties grasses, les gens n’ont jamais que ce qu’ils méritent.

10 = ∞. Dix mètres à peine, peut-être moins, c’est la distance qui sépare la terrasse du café, où les touristes viennent écluser leur pinte et engloutir leur burger, où, les soirs de finale, le petit peuple vient acclamer dans la liesse les milliards dépensés pour pousser la balle dans les filets adverses, du campement à ciel ouvert que deux personnes sans abris ont installé sur le boulevard, avec un matelas, une table de fortune, des bouts de carton, entre la boutique Afflelou et le Crédit Mutuel ; ils ont même récupéré un drapeau de la veille, « Jésus est vivant », pour faire la décoration, Jésus est peut-être vivant, mais il ne vous aime pas trop, si ? Dix mètres à peine, et l’infini, semble-t-il, pourtant. Mais je n’ai pas de solution, je regarde, je vois, c’est tout. J’abhorre qui fait profession de résoudre les problèmes : on fait des meetings, on appelle les gens aux urnes, on promet de changer le monde, combattre le racisme, le fascisme, et abattre les inégalités, mais dix mètres à peine séparent la prospérité de la misère. Je ne suis pas désespéré ou nihiliste, ou je ne sais quoi, je vois, je regarde, c’est tout. Et je ne parviens pas à être convaincu par le mythe de la prospérité, du progrès, pas plus que ne me convainquent les héroïsmes de manifestation, pas plus que ne me m’attirent les promesses punitives d’enfermement, de clôture, la prison pour tout le monde. Il me semble que le plus important — pour commencer, si l’on veut —, c’est de voir, de regarder. Sans posture christique ni programme politique ni prophétie utopique. Pourrait-on se contenter d’être humain ? Évidemment, ce n’est pas si simple que cela en a l’air, la proposition semble triviale — comme si cela, être humain, le verbe, l’action, et l’entité aussi, après tout, allait de soi —, mais elle ne l’est pas. Elle porte avec elle tout une morale, qui n’a pas la grandiloquence des défilés, des certitudes, des imprécations ; elle est pauvre en affirmations, et riches de questions. C’est peut-être toute la différence entre le monde social et moi : l’espace, semble-t-il, très réduit, et pourtant, infini, entre l’affirmation et l’interrogation. Il faudrait n’avoir qu’un point d’interrogation, de la volute duquel, quasi un parcours labyrinthe, et son hiatus primordial, la courbe au-dessus du point, lequel n’a dès lors plus de fin, mais prend son envol, s’enfuit, on observerait la réalité. Mais tu ne trouves pas cela satisfaisant, n’est-ce pas ? Tu as besoin de croire en des vérités définitives. Parce que, fondamentalement, tu as besoin de dormir, tu as besoin d’être rassuré. Moi, c’est cela qui m’angoisse, qu’on puisse avoir le dernier mot, qu’on puisse vouloir le dernier mot, qu’on puisse croire au dernier mot. Et, si je ne tiens pas ce journal pour cela, montrer qu’il n’y a pas de dernier mot, je crois que c’est ce dont il m’apporte la preuve, jour après jour, qu’il n’y a pas de dernier mot. Il n’y a que la distance infinie qu’il nous faut toutefois parcourir. J’essaie de me comprendre moi-même en tant que moment-partie du monde, ce qui fait que cette entreprise ni n’est tout à fait privée ni tout à fait publique. Depuis deux ou trois, j’admire cette maison en bois qu’Alexandre Tabaste a conçu à Plouescat. Elle est à vendre. Évidemment, c’est un doux rêve, mais cette relation à la fois distante et proche qu’une maison comme celle-ci installe entre le dehors et le dehors me fascine. Et, comme je l’ai écrit, hier au soir, dans le grand cahier noir où je note un certain nombre de réflexions sur l’exil, mon histoire familiale, n’ai-je pas moins besoin, afin de me sentir chez moi, d’un lieu, que d’un habitacle ?

« Jésus est vivant », y avait-il écrit sur les drapeaux que des milliers de personnes sont venues agiter sous mes fenêtres, cet après-midi. Ce n’était pas la première fois, et je crois que, si j’avais été aussi déséquilibré qu’elles, j’eusse pu croire que ces messages s’adressaient à moi — et qu’elles me prenaient donc pour ce dénommé Jésus —, et non à cet être plus ou moins imaginaire, fils d’un être imaginaire, mais auquel les êtres humains, depuis qu’ils ont décidé de réduire les divinités à une seule, une, unique et exclusive, s’acharnent à croire. Pourquoi un et non des dizaines, comme cela s’est conçu durant des millénaires et des millénaires, et sans doute, avant, encore, des divinités qui étaient des puissances naturelles, des auspices, des présages, des désirs, des messages ? La question est délicate. Sans doute y a-t-il derrière cette réduction à l’un quelque croyance surajoutée en la rationalité : moins il y a d’explications, et plus c’est rationnel, se figure-t-on, ou moins il y a d’entités, et plus l’on est proche de la vérité, mais quelle vérité y a-t-il à agiter un petit drapeau en braillant « Que ton feu, Seigneur, brûle en moi » ? Ad libitum. Et puis pourquoi toujours le fils et jamais la mère ? Il m’a toujours semblé que la seule chose qui méritait d’être sauvée dans le christianisme, c’était le culte de Marie, le culte de la mère, et donc que la seule chose qui méritait d’être sauvée dans le christianisme, c’était le catholicisme, malgré son irrationalité propre (la virginité, encore qu’elle puisse s’entendre en un sens métaphorique, mais la foi n’est pas une métaphore, c’est une vérité absolue), en tant que, au cœur de la foi, il place la mère, la mère comme origine indépassable, et ne serait-ce que pour la beauté surnaturelle de son iconographie (« Ecce Ancilla Domini, Fiat Mihi Secundum Verbum Tuum. »). Mais ce n’était pas ce qui les intéressait, toutes ces gens, sur le boulevard, cet après-midi, mais de crier et de se faire entendre. Mais pourquoi ? Qui a été converti à la foi chrétienne en assistant à cette procession assourdissante, cet après-midi ? Ne peut-on exister qu’en criant, en empiétant sur l’espace des autres? L’existence ne peut-elle se démontrer qu’aux dépens du silence ? Pourquoi tout le progrès, désormais, semble-t-il se faire contre l’austérité, la discrétion, la tranquillité ? Pourquoi faut-il que tout soit voyant, tapageur, énorme, vulgaire ? Est-ce le destin des sociétés obèses, trop nombreuses, trop riches, trop, mais trop quoi ? Je ne sais pas : trop sociales ? À mesure que la société écrase l’individu (et donc aussi le silence, le recueillement, la prière, la confession, pour rester dans le sujet de la religiosité), les formes de vie se font plus bruyantes, plus envahissantes, plus démonstratives. Qu’on veuille gagner le royaume des cieux ou la prochaine élection, la recette est la même : crier plus fort que l’autre, le rend sourd, l’écraser, l’humilier. Comme c’est sordide, ne trouves-tu pas ?

Quand je ne pense pas, j’ai l’impression de ne pas exister. Et qui me dit que ce n’est qu’une impression ? Où passe ma vie si elle n’est pas conceptualisée, si elle n’est pas intellectualisée, si elle n’est pas mise en récit ? Ai-je vraiment vécu si je n’ai rien écrit ? Ai-je vraiment vécu si je ne l’ai pas écrit ? J’allais dire : « J’envie qui peut passer sa journée simplement en la passant », mais ce n’est pas vrai, et puis, d’abord, c’est condescendant, et même comme antiphrase, ce n’est pas vrai, ce n’est pas ce que je pense, je ne pense pas que ne pas penser — ne pas avoir des idées, comme je le dis simplement, ne pas conceptualiser et raconter l’existence, la sienne, et l’existence en tant que telle — soit enviable, soit vivable. Et le temps que cela prend, c’est considérable, mais c’est la seule façon de vivre que je conçois comme désirable. Aussi, parfois, comme aujourd’hui, quand, parvenant à la fin de la journée, je prends conscience que je n’ai rien pensé, que je n’ai pas pensé de la journée, que je n’ai pas eu la moindre idée, que je n’ai rien raconté, rien eu à raconter, je sens une grande angoisse me gagner : cette journée pourrait disparaître, ainsi, sans laisser de trace de son passage, mais laisser, ce n’est pas le bon verbe, c’est sans garder de trace. Et la différence est immense : laisser une trace, c’est salir, dégrader, abîmer, détruire ; garder une trace, c’est se souvenir, réfléchir, changer, se métamorphoser. Je ne veux pas laisser la trace de mon passage, je veux garder la trace du passage. La différence, on la voit quand on considère les deux phrases, c’est aussi celle du moi : quand je n’ai pas pensé de la journée, j’ai été pourtant, il y a eu un moi, mais ce moi n’avait aucun intérêt. Le moi, l’ego (ou l’âme, ou l’esprit, ou le je, ou la personnalité, et caetera) n’a aucun intérêt. Il n’est pas haïssable, il est passable, il est dispensable, il est négligeable. Et mieux, on doit s’en passer, on doit s’en dispenser, il doit être négligé. Alors, on peut penser vraiment, alors, on peut avoir des idées vraiment, on peut garder des traces de la vie, de l’amour, du temps qui passe, de tout. Autrement, le moi laisse sa trace sur les choses, et cette trace s’appelle « laideur ». Je ne veux pas de la laideur. Il y a déjà trop de laideur. Et ne me dis pas que c’est relatif, « beauté », « laideur », non, ne me le dis pas. Ouvre les yeux, plutôt, écoute. Fais quelque chose d’intéressant.

Fini de relire la vieille Europe. Vidé. Et donc, j’en suis à ce moment où je ne sais plus si ce que j’ai écrit est bien, génial, passable ou complètement débile. Cela dit, je ne suis pas certain que ce soit la bonne façon de voir les choses. Si moi, je trouvais que c’est génial mais que la terre entière trouvait que c’est nul, je serais satisfait. Mais ce n’est pas si simple. Rien n’est simple, de toute façon, quand j’écris. J’ai l’impression que chaque étape ajoute de la complexité, qu’on s’enfonce dedans, et qu’on ne sait plus, parvenu à un certain niveau, où l’on est, ce que l’on fait ici, pourquoi on est venu ni où l’on va. Cette confusion est-elle nécessaire ? Ou inévitable, plutôt ? Je n’en sais rien. J’ai corrigé les 104 pages A4 qui sont devenues 107 après avoir intégré les corrections. À présent, Nelly va lire le texte entier (elle n’avait lu que la partie rédigée au moment où j’avais constitué le dossier de bourse de la Scam). Ensuite, on verra. Mon état est étrange : je suis heureux d’avoir écrit ce texte et complètement creux, vide. Parce que, évidemment, le plus intéressant dans l’écriture, ce n’est pas d’avoir écrit, c’est d’écrire. En écrivant, on comprend pourquoi des romans comme l’Homme sans qualités ou À la recherche du temps perdu sont demeurés inachevés et pourquoi, sans doute, WaBe s’est lancé dans des projets comme son Livre des passages ou Baudelaire, parce que c’étaient des œuvres impossibles à achever et que, donc, elles ne deviendraient jamais des produits finis, mais demeureraient coextensives à la vie, des parties de la vie, comme un corps a des membres, on comprend pourquoi Musil a retiré de la presse les chapitres de la troisième partie d’HSQ, Vers le règne millénaire (les criminels), après en avoir relu les épreuves, parce qu’il était insatisfait, bien sûr, mais qu’exprimait-elle, cette insatisfaction, sinon l’impossibilité de se séparer de son œuvre, et n’en va-t-il pas de même avec Proust qui ne cessait de récrire, d’ajouter, de modifier les volumes de la Recherche rendant toujours plus improbable leur forme définitive ? Non pas tant qu’il n’y ait pas de forme définitive, mais la forme définitive n’est sans doute pas désirable en elle-même. La question alors cesse d’être celle de l’inachèvement en soi pour devenir celle du désir d’achèvement : quel écrivain désire l’achèvement et quel écrivain y résiste ? Et quand, chez un même écrivain, et comment, chez ce même écrivain, passe-t-on du désir d’achèvement à son contraire, qui n’est pas le désir d’inachèvement, mais le non-désir d’achèvement, c’est-à-dire : quand l’achèvement cesse-t-il d’être désirable en soi, pourquoi et comment, et pourquoi lui préfère-t-on l’inachèvement non comme forme définitive de substitution, comme absolu, mais parce que l’achèvement ne répond aux attentes suscitées par l’écriture, ne répond pas au désir d’écriture ? Le plus intéressant, je l’ai dit, ce n’est pas l’achèvement. Le plus intéressant — le plus passionnant, le plus puissant —, c’est le processus, c’est la dynamique, c’est le devenir, c’est l’œuvre en train de se faire, non l’œuvre enfin faite. Peut-être que, à un moment, j’ai cru que ce journal permettrait d’échapper à ce dilemme achèvement / inachèvement : le journal, coextensif à la vie, inachevé en soi répondait au désir d’inachèvement que suscite l’écriture et permettait ainsi des formes achevées que seraient les livres. Le journal, long comme la vie, permettait des formes plus brèves, qu’on appelle « livres ». Mais c’est une solution un peu trop facile. Et se dire : « Le livre est fini » a quelque chose de décevant, non à cause d’une sorte de dépression post-partum (si l’on veut), mais parce que l’achèvement lui-même est décevant, il a quelque chose de social (il faut publier des livres, et des romans de préférence, un tous les deux ans, qui plus est, si l’on veut ne serait-ce qu’essayer d’exister) dont l’écriture cherche à s’émanciper. L’achèvement acquiesce à la norme quand l’écriture cherche à inventer quelque chose qui échappe à la norme. Et ce, non pour échapper à la norme (par rébellion, pour ainsi dire, ce qui ne serait pas très intéressant), mais parce que la norme donnée — ce qui précède l’écriture — ne permet pas à l’écriture de se développer : les formes socialement acceptées (le roman, l’essai, le recueil de poésie, le recueil de nouvelles) ne sont pas adaptées à l’écriture, elles la réduisent, l’entravent, l’enferment, la contraignent, la condamnent. L’écriture est une forme qui cherche à dépasser sa forme. L’écriture est une forme qui cherche à dépasser toute forme. L’achèvement est la forme de l’écriture à laquelle l’écriture ne peut se résoudre par la nécessité qui est la sienne de dépasser de la forme. Ou quelque chose comme ça.

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