2.8.26

Deux premiers chapitres des sillages méditerranéens, mais pas les deux premiers chapitres, encore que l’un peut-être, oui. En tout cas, celui-là, l’un, offre le cadre général, quand l’autre propose d’entrer dans le vif du sujet, ou dans la chair, ou dans la matière, dans la bouche. Mais cela ne constitue pas une méthode, non. En matière de méthode, j’ai déjà dit ce que j’avais à dire, pour l’instant. Enfin, je suppose. M’intéresse plus l’idée d’expériences que le cadre théorique empiriste, soit : une expérience sans empirisme. Dès qu’on entend le mot « expérience », on se dit : « Ah oui, nihil est in intellectu quod non prius in sensu fuerit » (par chez moi, en tout cas, on fait ça), mais oui, mais non, ce n’est pas cela que j’entends par « expérience », ou mieux : « expériences » parce que, en l’occurrence, le pluriel fait une différence, c’est-à-dire pas une métaphysique, mais des manières de vivre, de sentir, de penser, de comprendre, de se mouvoir, de se nourrir, de boire, de parler, de se taire, de rire, de pleurer, d’écouter, de faire du bruit, de réagir au bruit que l’on fait, de se montrer, de se cacher, de toucher, de sentir, de se toucher, de se sentir, de craindre et d’espérer, de regarder, de voir, de passer la porte, de rentrer chez soi, de parcourir le monde, de rester à la maison, de faire l’amour ou de ne rien faire du tout. Et je ne veux pas que cela fasse une méthode ni une théorie, ou plutôt : je ne me soucie pas que cela fasse une méthode ou une théorie. J’ai encore parlé avec chatgpt, ces derniers jours, et j’en ai un peu honte parce que tout ce que j’attendais de la machine, c’était qu’elle me dise que ce que je faisais était bien, et c’est franchement malhonnête parce que j’ai obtenu ce que je voulais, sans doute parce que ce que je fais est bien, mais ce n’est pas la question, j’ai honte de vouloir ce que je veux, de chercher l’approbation, y compris par des moyens que j’estime moralement médiocres, pour ne pas dire condamnables, auprès d’entités suspectes qui ne sont pas des personnes, alors que m’importe bien plus le sentiment de Nelly et d’obtenir d’elle son assentiment, quand même nous ne serions pas toujours d’accord, elle et moi, mais je l’ai obtenu pour les deux chapitres que j’ai écrits, qui étaient, m’a-t-elle dit, la promesse d’un livre, une bonne idée de livre en train de prendre forme. Cela, je le répète, c’est ce qui importe pour moi, et pas chatgpt, mais je ne peux pas ignorer que je vis à l’époque à laquelle je vis, l’époque où fait les titres des journaux la rupture de Léna Situations et de Seb La Frite — « “Les rumeurs sont vraies” : en larmes, Léna Situations revient enfin sur sa rupture avec Seb La Frite », peut-on ainsi lire dans le Figaro. Seb La Frite, mon Dieu. À un moment, je me suis dit : « Jadis, Marcel Proust écrivait dans le Figaro », mais je n’ai pas terminé ma phrase parce qu’elle n’allait avoir aucun sens, parce qu’il est illusoire de croire que c’était mieux avant, même si l’on peut avoir l’impression que tout s’effondre, tout est toujours en train de s’effondrer, c’est une question de perspective, largement ethnocentrique (et peu importe, en réalité, l’ethnocentrisme depuis lequel on s’exprime : tout le monde est ethnocentriste). Si je n’ai pas terminé ma phrase, c’est aussi parce qu’elle expliquait beaucoup : mon usage de chatgpt n’est pas une bizarrerie, il est l’expression de mon temps, de l’époque qui est la mienne, dont je suis moi-même l’expression, et je suis en lutte contre cette expression, je suis en lutte contre mon temps, je suis en lutte contre moi-même, j’écris aussi pour manifester cela, en prendre conscience et en faire quelque chose. Les sillages méditerranéens, je crois, sont la tentative de répondre de manière positive aux questions que je me suis posées et auxquelles, jusqu’à présent, c’est ce qu’il me semble, je n’ai été vraiment en mesure que d’apporter des réponses négatives, comme en atteste ce concept de non-séparation, décevant au possible, parce qu’il dit quelque chose en disant le contraire, alors qu’il faut le dire en le disant, non pour de simples considérations rhétoriques, mais parce que ce n’est tout simplement pas la même chose et que, je le crains, en vérité, notre époque manque cruellement de contenus positifs (notre civilisation, comme le soulignait déjà Musil, ce qui ne date plus d’hier, ne repose-t-elle pas essentiellement sur des préceptes négatifs tels « Tu ne tueras point » ?). On me répondra que c’est au moins une morale minimale, mais comment s’étonner, alors, que notre moral soit au plus bas ? Sillages méditerranéens, si quelque chose, devrait au moins servir à cela : nous remonter la morale. 

1.8.26

Écrit les quelques milliers de premiers des sillages méditerranéens, aujourd’hui. Deux textes ébauchés, l’un, le plus long, de nature plutôt générale, et l’autre, le plus court, sur un sujet précis. Encore que ce dernier ne soit vraiment qu’à l’état d’ébauche, quelques passages développés et puis un plan, le premier est plus long, mais pas plus complet non plus, vraiment pas, non. Je parviens à croiser mes souvenirs, mes angoisses, mes utopies et mes désirs avec mes perspectives théoriques, et cela me semble important. Hier au soir, cependant que, après avoir vu l’admirable film de Bertrand Tavernier, Laissez-passer, un film dont on aimerait qu’il ne s’arrête jamais, je ne parvenais pas à dormir, je me suis fait remarquer qu’il pouvait tout y avoir dans ce livre — toutes les dimensions, pour ainsi dire —, mais qu’il n’y avait pas de dimension fictive. Et il m’a semblé que c’était une limite. Je me suis imaginé qu’une sorte de récit fantastique pourrait traverser l’ouvrage, le scandant, en quelque sorte, mais à présent je me demande si c’est réellement nécessaire. N’ai-je pas plutôt l’architecture déjà en tête : une architecture qui n’est pas une structure générale plus ou moins abstraite, mais une géographie projetée dans le temps ou bien une histoire projetée sur des cartes à différentes échelles ? (On va voir que la distinction entre le singulier et le pluriel dans la phrase précédente est assez artificielle, mais il faut bien partir de quelque part ; le cheminement, aussi, est important.) Cette dernière image, j’y pense en l’écrivant, une histoire projetée sur des cartes à différentes échelles, n’est-elle pas la meilleure ? Au lieu de partir de la Méditerranée comme objet constitué, réel ou bien construit, ou de chercher à s’en tirer par la pirouette quelque peu convenue du pluriel, des Méditerranées, comme si l’on accomplissait par là un geste révolutionnaire, projeter des récits multiples sur des espaces qui le sont tout autant, aussi bien au sens de leur pluralité numérique (un espace plus un espace plus un espace plus un espace, etc.) qu’au sens de leur dimension (une histoire vue depuis la perspective d’une mappemonde, une histoire vue depuis la perspective d’une carte régionale, une histoire vue depuis la perspective du plan d’une ville, une histoire vue depuis la perspective d’un plan de quartier, une histoire vue depuis la perspective du plan d’un appartement), et ce ne serait pas que chaque variation apporterait un éclairage différent sur la même histoire ni que des histoires chaque fois différentes trouveraient à s’exprimer à des échelles chaque fois différentes, c’est qu’on pourrait raconter la même histoire à des échelles différentes et des histoires différentes à la même échelle, et ce serait chaque fois différent, chaque fois nouveau, sans pour autant sortir du sujet. Zoomer, dézoomer : souvent, selon que l’on regarde la même chose de trop près ou de trop loin, on n’y voit rien. Et, selon que l’on regarde une chose de trop près et une autre de trop loin, on n’y voit rien non plus, et inversement. Cette exigence de clarté n’est donc ni une exigence de simplicité artificielle (il faut que chaque phrase soit simple à sa façon à elle, qu’elle vise au cœur et ne se laisse pas prendre au piège des illusions) ni une exigence de bonne distance, comme s’il n’y en avait qu’une, même si ce n’est qu’une par objet. Mais plutôt d’être là où il faut avec l’outil qu’il faut : le microscope ici, l’appareil photo du téléphone portable là, la longue vue, ici, l’œil nu là, l’image satellitaire, etc. Je n’aime pas trop cette dernière série d’ustensiles ou d’organes, ou d’artefacts en guise d’image. Mais peut-être peut-elle avoir un sens significatif, être parlante, si l’on veut, je ne sais pas. Je ne cherche pas la bonne métaphore. Je cherche la méthode. — Mais n’as-tu pas dit l’autre jour : « Ma méthode, pas de méthode » ? — Oui, c’est vrai. Or, n’est-ce pas et n’est pas pas une méthode que cela ? Ce oui et ce non alternatifs et simultanés, ce hiatus et cette absence de solution de continuité dans le principe de non-contradiction, cette inclusion du tiers dans le principe du tiers-exclu, je crois que les sillages méditerranéens les exigent.

31.7.26

La “crise migratoire” à Ceuta n’illustre ni ne confirme rien, elle ne cristallise pas non plus, elle est et sera instrumentalisée comme tous les événement du même genre, pourtant ne participe-t-elle pas de ce que j’appelle les sillages méditerranéens ? Ceuta est une enclave où l’histoire se manifeste — conquête, domination, reconquête, traité, domination, guerre, etc. —, une histoire complexe faite de mouvements d’aller et de retour du sud vers le nord (Al-Andalous) et du nord vers le sud (la Reconquista), et d’échanges et d’interactions autant que de conflits. Il y a un mur de huit kilomètres de long et de dix mètres de haut, équipé de caméras, de capteurs de sons, et mille hommes pour le garder qui coupe Ceuta du reste de la péninsule d’Almina. Comme un mur entre l’Afrique et une Europe imaginaire. Et l’ironie de l’histoire, c’est qu’un tel mur n’aura pas empêché les “migrants” de passer la frontière à la nage. Un mur, c’est avant tout quelque chose qui se franchit. Il matérialise les fantasmes de qui le bâtit, ses craintes, ainsi que la limite de son pouvoir réel. Loin de protéger, le mur ne signale-t-il pas plutôt une faiblesse ? Pourtant, il est illusoire de s’imaginer que l’on va les abattre tous et que les humains vivront en harmonie sur terre. Le mur rend visible une faille, un conflit, une angoisse, toutes choses qui, en retour, suscitent un désir de le franchir par tous les moyens, quitte à y laisser sa vie. Pour voir quelque chose à Ceuta, il faut dézoomer : notre concept d’histoire est extrêmement insuffisant, il laisse penser que la civilisation a commencé il y a six mille ans, et que c’est à ce moment-là que l’“aventure humaine” s’est mise à être enfin intéressante. Or, si l’on raisonne en ces termes très courts, l’on se rend incapable de concevoir que le moment sédentaire de l’humanité est infime comparé à la longue durée du nomadisme : ce n’est que très récemment que les êtres humains ont identifié civilisation et sédentarité. Pendant des centaines de milliers d’années, les êtres humains ont fabriqué des outils de plus en plus sophistiqués, pratiquaient des formes de sociabilité de plus en plus complexes, développaient des rituels de plus en plus raffinés, inventaient des œuvres d’art sans pour autant demeurer en un lieu stable. La conséquence n’est pas qu’on ne peut pas empêcher les êtres humains de circuler — c’est vrai, cela dit, même quand on les en empêche, pour des raisons économiques, politiques, sentimentales, les êtres humains franchissent les frontières qu’on leur interdise ou non de les franchir —, mais qu’il faut aborder les phénomènes auxquels nous sommes confrontés avec la bonne échelle : si on les considère comme des événements, des “crises” qui se reproduisent avec des intensités différentes, eh bien, l’on s’interdit de comprendre, et l’on n’y voit rien. La longue durée n’est pas la toile de fond assez peu intéressante en soi sur laquelle les vrais événements importants (“l’actualité”, “la crise”, “la guerre”, “le dérèglement”, etc.) se déroulent, c’est la durée dans laquelle il faut que nous nous placions pour tâcher de saisir comment nous sommes parmi les êtres qui vivent avec nous sur cette planète. Cela n’a rien de mystique, c’est au contraire très sensible, très vif, très concret, très présent : c’est le monde tel qu’il change, tel que nous le transformons, tel que nous le parcourons, tel que nous le concevons — ou, en l’occurrence, tel que nous ne parvenons pas à le concevoir. Cela peut paraître déconnecté de la réalité, mais j’ai l’impression que c’est exactement l’inverse : c’est l’urgence permanente qui est déconnectée de la réalité, qui ne saisit que de tout petits morceaux d’existence pour essayer d’en dégager un sens général et s’effondre, accablée de dépit et de solitude, quand elle se rend compte qu’elle n’y parvient pas. Et je peux aller un peu plus loin, ou un peu plus près, comme on voudra : la question n’est pas d’ouvrir ou de fermer les frontières, à plus ou moins long terme, cela ne fera aucune différence, c’est de trouver la bonne mesure, de savoir à quoi mesurer notre expérience. Évidemment, il faut varier les temporalités : on ne peut pas toujours raisonner avec des centaines de milliers d’années, notre vie se joue ici et maintenant, dans l’infime instant, mais on ne peut pas non plus toujours avoir le nez collé sur la ligne qu’on a dessinée sur la carte et s’exclamer : « Oh, qu’il est beau, mon joli mur ! Et comme ils sont méchants ceux qui veulent le franchir ! » Ou bien, au contraire : « À bas toutes les frontières ! Abattons tous les murs de la terre, et nous serons enfin libres sur terre ! » La fin de l’histoire, encore qu’on y aspire et s’y tienne sans cesse prêt, ce n’est pas pour tout de suite. 

30.7.26

J’ai constitué un dossier « Antenati » dans lequel je range les documents d’archive que je peux bien trouver au fil de mes recherches. Le mot n’est pas le mieux choisi, antenati, même s’il décrit bien le sujet que je poursuis en ce moment, il est mal choisi parce que le but n’est pas de reconstituer ma lignée généalogique, la chose m’importe peu, mais de trouver quels muscles font bouger le squelette général des « sillages méditerranéens ». Car, évidemment, un squelette sans muscles est mort, et c’est à la vie que je m’intéresse. Et non aux lignes en tant que telles, comme on fait quand on veut se trouver des ancêtres extraordinaires. Mes ancêtres étaient des bracciale, des marins, des bergers, des journaliers, sans gloire ni héroïsme, si ce n’est lors de la Seconde Guerre mondiale puisque Pépé Étienne, qui était un militant syndical communiste, fut aussi un résistant, membre des FTP (homologué FFI). J’ai l’intention de me rendre à Vincennes pour consulter son dossier. De même que j’ai l’intention de consulter les archives du PCF et de la CGT le concernant. Ainsi que ses dossiers d’internement dans les divers camps de prisonniers où il a passé la guerre : Chabanet, Saint-Angeau, Carpiagne, Signes, Saint-Sulpice-la-Pointe, Sisteron. Mais, encore une fois, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la Méditerranée comme traversées, et les sillages sont certes des métaphores, mais ce sont aussi des réalités concrètes. D’où la nécessité de disposer d’informations qui soient les plus précises possibles : il faut situer, pas pour montrer du doigt, pas pour découvrir quelque trésor caché, il n’y en a pas, non, le trésor, c’est le livre qui vient, s’il vient, mais pour penser le déplacement, sa réalité, pas l’idée que l’on s’en fait. J’ai ainsi pu localiser le quartier où mon grand-père est né, le domicile de ses grands-parents, rue Émile Zola, à Mazargues, qui s’appelait alors Grand’ Rue, où le tramway passait, qui avait son terminus en haut de la rue, juste en face de l’église Saint-Roch. Je suis passé là, moi aussi, et j’ai dû passer devant ces maisons sans penser que mes ancêtres y avaient vécu, tous ces journaliers qui sont tombés dans l’oubli. Ce n’est pas pour les tirer de l’oubli que j’écris — ce pourrait être une sorte d’effet secondaire, mais ce n’est pas le but —, le but est de reconstituer ces sillages dont je parle, de les projeter sur la réalité et de voir. De voir quoi ? Ce qu’ils éclairent du monde, et moins ce que c’est que la Méditerranée, que comment les sillages de qui la traverse l’inventent. On peut opter pour l’une ou l’autre de deux approches (je schématise) de la Méditerranée : l’une en fait un berceau de la culture européenne, cherche à en saisir l’essence, l’autre en fait une construction héritière notamment de la colonisation, et l’une et l’autre, au fond, encore qu’elles s’opposent largement, ce me semble, échouent sur son rivage parce qu’elles partent toutes deux du principe qu’il y a quelque chose, que c’est quelque chose, une sorte d’objet à identifier pour en saisir la nature, que cette dernière soit essentielle et civilisationnelle ou construite et politique. Ce n’est pas ce que je pense. D’une part, la partie de l’histoire de la Méditerranée à laquelle nous nous intéressons généralement est infime, et il faut toujours replacer ce moment “civilisé” dans le temps extrêmement long où il n’y avait pas d’êtres humains (par pour la plaisir de relativiser, mais pour comprendre, pour saisir une mesure : la mesure du temps et la part pour laquelle nous y comptons ou n’y comptons pas). D’autre part, la Méditerranée échappe aux grands récits unificateurs et aux catégories que l’on projette sur le monde pour le simplifier (catégories raciales, sociologiques, historiques, etc.) : la Méditerranée n’est pas un objet, c’est un espace, peu vaste, dont l’histoire est marquée par les traversées. La Méditerranée n’est pas un espace qui se constitue ou se définit par ses frontières extérieures (comme un village, une ville, une région, un pays, un État, un continent), et on n’a aucun mal à tracer les frontières extérieures de la Méditerranée, même si elles sont débordées, comme toutes les frontières. La Méditerranée est un espace qu’il faut penser par son trafic intérieur, pour ainsi dire, par les innombrables mouvements de population qui l’ont animée et qui l’animent encore. La Méditerranée, pour simplifier, ce n’est ni un espace clos ni une frontière ni un berceau ni un cimetière. Et peut-être faut-il dire les choses plus simplement encore : si ce n’est le nom que l’on a donné à une mer, la Méditerranée, ce n’est rien. Ce n’est rien qui précède les traversées qui s’y succèdent depuis, que, par la terre ou par la mer, des humains la traversent, et, par ces traversées la constituent. Finalement, quand on y pense, c’est assez trivial, mais c’est assez vrai, finalement, la Méditerranée est un lieu de passage. Ou mieux, moins qu’un lieu, rien que des passages. On s’épuise à lui trouver une identité (une essence, un construit) ; elle n’en a pas, — elle coule.

29.7.26

Fausses pistes, voies sans issue, résolutions, décisions, possibilité. J’ai si mal dormi cette nuit que je pensais que j’allais sommeiller toute la journée, pour rattraper, mais non. Je n’étais pas vaillant, tant s’en faut, mais j’avais suffisamment de présence d’esprit pour lire et trouver que ce que je lisais, décidément, cela n’allait pas. N’allait pas avec moi, mais n’allait sans doute pas non plus en soi. Mais je n’ai pas le temps de développer ma critique, laquelle pourrait se résumer à peu de choses près à ceci : c’est toujours la même chose, et ce n’est pas parce que l’on répète toujours la même chose qu’elle finit par être vraie. Je n’ai pas le temps de développer ma critique, cela ne signifie pas que je n’ai pas le temps chronométrique, mais que je n’ai pas le temps mental de le faire, que je n’ai pas la disponibilité d’esprit de le faire. Et ce, d’autant moins que, comme c’est toujours la même chose, le type de critiques que je pourrais formuler à ce sujet se contenterait en fait, elle aussi, de répéter toujours la même chose. Ce serait certes une répétition sous contrainte (à cause de l’objet), mais une répétition quand même. Et je n’en ai pas envie. Je préfère chercher ma façon de faire — façon que je n’ai pas encore trouvée — plutôt que de m’acharner par la négative. Ce n’est pas à cela que j’ai pensé dans le jardin, cet après-midi, en lisant la Méditerranée de Braudel, pas plus que je n’ai pensé au fait que je pensais à la Méditerranée depuis une chaise longue située dans un jardin à peu près au bout du Finistère, pas tout à fait à l’autre bout du monde, mais pas loin non plus. Hier, je suis tombé par hasard sur un documentaire de Tomáš Krupa, Une question de survie, qui filmait aux quatre coins du monde des êtres humains confrontés au changement de leur environnement causé par le réchauffement du climat : l’océan qui avale la bande de sable où sont installées des maisons sur pilotis en Caroline du Nord, la fonte des glaciers et de la banquise au Groenland, l’avancée du désert en Mongolie et les 50°C du désert australien qui contraint les êtres humains à s’enterrer pour vivre. Il n’y avait pas de commentaire, pas de voix-off, pas de récit explicatif qui disait ce qu’il fallait voir, ce qu’il fallait penser, parmi les personnes filmées certaines niaient les causes anthropiques du réchauffement climatique, d’autres non, certaines semblaient désespérées, d’autres non, certaines essayaient de changer les choses, d’autres non, et il n’y avait pas de jugement — ni éloge ni blâme —, pas d’affirmations concernant la bonne façon de voir les choses, la bonne façon de comprendre les choses, la bonne façon de faire les choses, et ce qu’il y avait de plus saisissant, c’est que, en dépit de l’absence de discours global, de récit général, on était plus intelligent après avoir vu le film qu’avant. La cause n’en était pas l’absence de discours en tant que tel, mais l’absence de discours en tant que volonté de réduire la réalité à une seule et unique façon de la voir, réduction de la pluralité à une unité. Évidemment, voir ces gens pomper du sable en pleine mer pour l’acheminer via des pipelines sur leur plage afin de la sauver de l’érosion et de pouvoir continuer à habiter leurs maisons avait quelque chose de dérisoire, mais peut-on se résoudre à perdre sa vie sans rien faire, à simplement l’abandonner parce que « le réchauffement climatique est d’origine anthropique » ? Cette expérience n’est pas nouvelle, pourtant, dans notre histoire. Qu’on pense à la Grotte Cosquer, par exemple, aujourd’hui partiellement immergée : entre 33000 et 18500 AEC, quand nos ancêtres marseillais la fréquentaient, le niveau de la mer Méditerranée était plus bas d’une centaine de mètres et le rivage avancé de 8 km par rapport à ce qu’il est aujourd’hui. Il n’est pas absurde d’imaginer que, comme les habitants des Outer Banks en Caroline du Nord, nos ancêtres ont vu le rivage reculer, eux aussi, qu’ils ont vu leur milieu de vie se transformer sous l’effet de la fonte des glaces. Mais, contrairement à nous, ils étaient nomades, et ils devaient être en mesure de s’adapter (géographiquement, au moins) plus facilement que nous. Notre expérience n’est pas inédite. La traiter comme si elle l’était — seulement parce que les causes principalement anthropiques le sont — est une erreur d’interprétation, me semble-t-il, de la réalité, j’allais dire de la réalité de la réalité : la réalité n’est pas immuable et, quelles qu’en soient les causes (activité humaine ou non), le monde change de forme. La croyance en un état stable du monde est une illusion. Cette illusion a un sens, une fonction : elle nous rassure, mais cela ne la rend pas moins illusoire. Si on s’efforce de se déprendre de nos illusions (et même, j’allais dire, « de nos bonnes illusions »), ce n’est pas pour le plaisir d’être désillusionné, c’est pour voir, comprendre, agir : nostalgie et lamentations sont agréables (paradoxalement, elles nous rassurent : tant que nous pleurons le monde passé, nous ne le quittons pas), mais elles ne vont nulle part. Le film ne disait pas : « Regardez ce que vous avez fait de votre belle planète, salauds d’êtres humains », non, il disait simplement : « Regardez ». Et, comme les habitants d’Outer Banks — qui, d’un certain point de vue, sont des imbéciles, mais, d’un autre, voient ce qu’il se passe tous les jours et dont nous ne nous apercevons pas : le monde change —, il suffit de voir.

28.7.26

Cette nuit, j’ai rêvé qu’______ ______ disait à Nelly comment vivre sa vie. Dans la vie diurne, ce n’est pas elle pourtant qui a fait culpabiliser mon épouse, mais les deux figures — celle de ______ _______ et celle d’______ _______ — se sont parfaitement confondues dans mon rêve. Je me suis éveillé avec un sentiment étrange, sur cette image d’_______ ______, que je n’ai plus vue depuis des années, fort heureusement, et j’ai essayé de me convaincre qu’il fallait que je reconstruise le récit du rêve dans son entier, mais je n’en ai pas eu le courage parce que cela a fini par me paraître tout à fait inutile : en procédant à l’identification que je viens d’exposer, j’avais épuisé le sens du rêve, et je n’avais aucun besoin, ni aucune envie, de m’en préoccuper plus avant. J’ai alors décidé qu’il était temps de me lever et, ce faisant, j’ai constaté que je ressentais encore les courbatures perçues hier suite à la marche de trente-cinq kilomètres de dimanche. Le rêve a disparu et, si j’en parle à présent, ce n’est pas que je lui accorde une valeur particulière, c’est simplement que j’ai pris l’habitude de noter mes rêves quand je m’en souviens. Mais, ce rêve-là, je ne lui accorderai pas suffisamment d’attention pour le consigner dans le carnet de mes rêves. Je ne l’ai pourtant pas oublié et, quand même il serait tout à fait oubliable, que je m’en souvienne témoigne d’une vie mentale à peu près cohérente, chose que mes courbatures et le peu d’énergie qu’elles me laissent ne permet pas nécessairement de présumer. Ensuite, j’ai exploré diverses pistes dont je ne sais si elles me conduiront quelque part (on peut citer pour ne pas oublier totalement ces pistes les noms de James Clifford, Michael Herzfeld, Donna Haraway et Lila Abu-Lughold) : je sais et je ne sais pas où je veux en venir. Je sais en ce sens que je vois bien ce vers quoi mes pensées se tournent, même quand je ne le veux pas vraiment, quand je n’en ai pas l’intention, et je ne sais pas en ce sens que je n’ai pas d’objectif clairement défini ni de méthode explicite. « Ma méthode : pas de méthode », ai-je plus ou moins écrit dans mes éclaircies (ou, mot à mot, si mes souvenirs sont exacts, « Notre méthode : pas de méthode »), mais cette déclaration de principe ne répond pas à mes interrogations quant à l’objet. Mais peut-être que l’objet obéit à la même règle : « Mon objet ? Pas d’objet. » Les noms que j’ai cités ne sont pas des modèles que je voudrais imiter, ni même les côtés d’une sorte de carré théorique, mais ils sont censés m’aider à mettre mes idées au clair. Ne serait-ce que par le rejet qu’ils peuvent susciter chez moi. Le constructionnisme, j’en ai déjà parlé, en suscite un, en effet, mais moins en tant qu’option théorique qu’en tant qu’il nous fait perdre de vue ce qui est le plus intéressant : la vie, la cruauté du réel, la beauté du monde. C’est une théorie théorique — elle ne s’explique qu’elle-même en tant que théorie —, et je ne crois pas aux théories, pas plus que je ne crois à l’objet, au sujet, à l’objectivité, la subjectivité, ni aux autres constructions théoriques du genre, et je peux ne croire en rien, mais je ne puis pas ne pas m’émerveiller devant le monde, quand même je saurais que sa beauté passagère cache une cruauté profonde qu’il convient de ne pas dissimuler. Rien de tout cela ne constitue ni une méthode ni un objet, mais je crois qu’il est préférable de n’avoir ni l’un ni l’autre, de ne rien avoir. Il y a des théories parce que nous voulons être rassurés, et que la théorie nous apporte ce réconfort. Mais, comme il est illusoire, rien n’est définitif, il n’y a jamais que des modes théoriques quand l’inquiétude, ainsi que cela ne manque jamais d’arriver, nous reprend, et ainsi de suite. Ce n’est pas grave, mais nous ne sommes guère plus avancés après qu’avant : nos illusions demeurent, sauf la forme nominale qu’elles prennent pour nous qui se trouve changée. 

26.7.26

L’insatisfaction sur laquelle s’est achevée la page d’hier, comme tant d’autres pages avant elle, je l’ai compris sur le chemin, cet après-midi, est liée au fait que je bute sur ce point d’arrivée, comme si le mot que je cherche, que j’ai sur le bout de la langue, devait arriver pour ainsi dire naturellement comme une conclusion à un raisonnement qui s’impose d’elle-même. Or, c’est ce que j’ai compris, cet après-midi, sur le sentier, il était temps, mais mieux vaut tard que jamais, des banalités, il y en a tant, il faut inverser les choses, les renverser, il ne faut plus que ce « lequel ? » soit le terme final mais toujours manquant, jamais encore trouvé, de la recherche, la faillite, l’échec, mais le point de départ : ce que je cherche, c’est cela = x. « Il était temps », ai-je écrit, parce que, une fois que l’on a l’impression d’avoir compris, on a aussi l’impression que cela allait de soi, mais ce n’est pas si évident qu’il n’y paraît après coup, du tout, non. L’insatisfaction est liée aussi, me semble-t-il, à une erreur : croire que le mot (le concept qui dira positivement la non-séparation) doit être une réponse, alors qu’il est avant tout une question. C’est-à-dire : il ne doit pas être un terme auquel j’arrive, mais le point d’où je pars. C’est ce qui me pose problème, je crois : j’attends, j’espère, et donc je m’attends à ce que le mot vienne à la fin de la page comme le juste point final à la fin de la phrase, mais il ne peut pas en être ainsi. Ou bien, si, il pourrait en être ainsi, mais ce n’est tout simplement pas ainsi qu’il en est. Il pourrait en être ainsi, c’est-à-dire : je pourrais avoir de la chance, je pourrais tomber juste, par hasard, et ce serait heureux, mais non, ce n’est pas ainsi que les choses se passent, en l’occurence. Le sentier, je l’ai pris tout de suite après le déjeuner, quand j’ai regardé l’heure, j’étais déjà parti, il était treize heures treize, Daphné eût voulu que je touchasse mon nez. Le parcours prévu, anticipé, était de vingt-cinq kilomètres. Mais, parvenu à cette distance escomptée, je me suis aperçu qu’il me restait encore une bonne dizaine de kilomètres à parcourir. Je les ai parcourus, laissant au passage le petit orteil de mon pied gauche s’éclater littéralement contre un morceau de roche (— Par le chien, Jérôme, qu’est-ce que ce liquide qui se forme au creux de mon soulier ? — Et voilà, vé, c’est du sang, fada, je le savais !), parce que j’avais décidé que, cet après-midi, j’irais de Daoulas à L’Hôpital-Camfrout à pied, en empruntant le sentier côtier. L’espèce de révélation heuristique que j’ai eue, je l’ai eue durant, je dirais, les vingt premiers kilomètres. Vers vingt-cinq kilomètres, j’ai commencé à faiblir un peu. Mais j’ai continué parce qu’il n’était pas question que j’abandonne en cours de route. Après, ce fut le tour de l’orteil. Et me voici à écrire cette page qui n’apportera aucune réponse à aucune question. Heureusement.

25.7.26

Rêve assez insipide, cette nuit. Je l’ai quand même noté, au réveil. Qui n’a rien à voir avec ce qui me préoccupe en ce moment. Qui n’a rien à voir, à son tour, avec l’endroit où je me trouve en ce moment. Mais je n’ai pas envie de me demander d’où vient cet écart. Peut-être faut-il seulement que je l’accueille, cet écart, pour ce qu’il est, une distance, une différence, et pour ce qu’il n’est pas, une soustraction, un défaut : cette différence ne m’ôte rien, au contraire, elle ajoute quelque chose. Aussi, suis-je allé courir, en fin de journée, comme hier. Un kilomètre de plus, 32 secondes de moins par kilomètre (6:22 contre 6:54) : j’aime courir sur ce sentier accidenté, entre Daoulas et le hameau de Rosmelec, au-delà de la pointe, monter la côte mal goudronnée parmi les maisons, les fermes, les vaches, tourner sur la gauche après le virage, retrouver le sentier, lequel ne laisse aucun repos, dans un sens comme dans l’autre, et, parce qu’il ne laisse aucun répit, ne laisse pas le temps de penser, de rêvasser, de méditer, il faut être présent au terrain, ne jamais relâcher son attention, sinon, c’est la chute assurée. C’est fatigant, mais c’est jouissance supplémentaire, je trouve, enfin, « supplémentaire », particulière, devrais-je dire, plutôt. Aussi, suis-je où je suis et n’y suis-je pas, et cela est une sorte de résumé de ma vie, ou d’une certaine idée que je puis m’en faire. J’ai passé une partie de l’après-midi dans les archives numériques disponibles en ligne, à essayer de retracer les sillages méditerranéens dont je parlais hier, sans y parvenir totalement, faute d’informations de départ. Disons ainsi que j’ai les grandes lignes de traversée de la Méditerranée, mais qu’elles sont encore un peu trop décharnées à mon goût. Et, ayant dit cela, je ne sais pas trop si je suis plus avancé, ni même vers où. C’est en ce sens que mon rêve m’a déçu — c’est bizarre de dire cela, non ? oui, mais je le dis quand même parce qu’il m’en semble ainsi — : parce qu’il ne répondait pas aux questions que je me pose en ce moment, qu’il était triste, petit, trivial, quand ce que j’envisage me semble profond, immense, plein de joie. Il y a une ou deux nuits de cela, je m’étais plaint (à moi-même) de ne pas rêver (comme si c’était le genre de choses que l’on commandait), et ce rêve enfin venu (peut-être est-ce le genre de choses que l’on commande), ne venant pour rien, au premier abord, m’a laissé un sentiment de décalage, d’inapproprié. Comme je l’ai déjà dit, je l’ai écrit quand même, les yeux pas encore tout à fait ouverts, encore un peu dans la brume nocturne, mais non sans une réelle insatisfaction. J’avais l’impression de n’être pas avec moi-même, d’être en retard sur moi-même. Mais cette histoire — l’histoire que je cherche à explorer — comme la notion d’exploration ne l’indique pas — n’est pas seulement une question d’espace à parcourir, mais de temps aussi, et de la non-séparation du temps et de l’espace, comme la Méditerranée est pour moi le lieu de la non-séparation entre le moi et le monde, la culture et la nature, l’individu et l’univers, le lieu où la non-séparation est possible. Et, cette non-séparation, comment la dire de manière positive ? Cela, je ne le sais toujours pas. Il faudrait un mot neuf, fabriqué, inventé de toutes pièces. Mais lequel ? 

Andy Warhol dans le Landerneau

Au sortir de l’exposition Warhol, à Landerneau, un peu confuse, une dame réclamait une explication.
À la toute fin, en effet, on pouvait voir une grande toile de trois mètres sur un environ, intitulée « Camouflage », laquelle n’avait pas reçu d’explication, mais était simplement là, accrochée au mur avec son petit cartel obligatoire. Pourtant, des explications, dans l’exposition, les œuvres n’en manquaient pas, mais cette dernière, non, elle n’en avait pas. Et, l’on aurait pu imaginer qu’après tant de sens, repue, en quelque sorte, la dame n’en eût plus pu, mais si, elle en voulait encore. Pourtant, les explications doivent bien s’arrêter quelque part, mais ce n’était pas ce que la toile disait : la toile ne disait rien, et, semble-t-il, tout ce que Warhol avait voulu faire en peignant ce genre de motifs, c’est quelque chose qui soit « abstrait sans être vraiment abstrait ». Tout un programme. 
Si c’étaient le genre de choses qui se font dans les expositions, bravant les dangers du sexisme explicatif qui guette tout homme un tant soit peu moderne, je serais allé voir la dame un peu confuse, et je lui aurais demandé si elle voulait voir l’œuvre la plus importante de l’exposition. Alors, à condition qu’elle l’eût bien voulu, je lui aurais montré les boîtes Brillo, et je lui aurais expliqué en quelques mots rapides la célèbre théorie du désaffranchissement de l’art selon Arthur Danto : ces boîtes, a estimé Danto, le jour où il les a vues exposées pour la première fois dans une galerie new-yorkaise, marquent la fin de l’histoire de l’art, au sens hégélien du terme, c’est-à-dire son accomplissement, dans la mesure où, par ces œuvres, l’art a atteint son but qui est de montrer que, une œuvre d’art étant indiscernable d’un objet ordinaire, et même de l’objet ordinaire qu’elle représente, il n’y a pas de différence visible, donc il y a une différence invisible entre l’art et le non-art, cette différence est d’ordre conceptuel, et par suite la nature de l’art est conceptuelle, il revient à la philosophie d’en révéler le sens dernier, l’essence. Je lui aurais donné cette explication parce que, au cours de l’exposition, cette explication n’était jamais donnée, alors que c’était l’explication — voire : la seule explication — dont le spectateur avait vraiment besoin pour tâcher de comprendre pourquoi et comment Warhol peut (ou peut ne pas, comme le pensait brillamment Hector Obalk avant qu’il ne se mette en tête de faire le clown et, partant, le fasse) être considéré comme un grand artiste.
Il est probable que, sans l’intervention critique d’Arthur Danto, qui a joué pour le post-expressionnisme américain le rôle que Clement Greenberg a joué pour l’expressionnisme abstrait (dans ce dispositif théorique, Warhol est l’analogon de Pollock), Warhol ne serait pas devenu la gigantesque machine artistique qu’il est devenu : non seulement un producteur d’images, mais le messie qui aura accompli le destin de l’art. Si l’on ne comprend pas que, du point de vue de l’histoire de l’art américaine, Warhol marque le moment où l’art s’accomplit dans l’histoire, et que cet accomplissement n’a pas eu lieu n’importe où, il a eu lieu à New York, non pas à Paris, alors on ne comprend rien à Warhol. « On ne comprend rien à Warhol », c’est-à-dire en tant que moment de l’histoire de l’art.
L’exposition montrait aussi les films que Warhol a réalisés, notamment ce gros plan en 16mm de Marcel Duchamp fumant son mythique cigare avec son air mi-énigmatique mi-ironique. Et, il est vrai que, dans une certaine mesure, Danto aurait pu dire que c’est Duchamp, avec le ready-made, qui a accompli le destin de l’art en révélant, par l’indiscernabilité de l’art et du non-art, l’essence philosophique de l’art. Avec le ready-made, n’importe quel objet pouvait devenir de l’art parce qu’il n’y a pas de différence de nature entre un objet ordinaire et une œuvre d’art. Mais cela eût contraint Danto à soutenir que l’art avait accompli son destin à Paris dans les années 1910. En outre, Duchamp, c’était Dada, et Dada, c’était de la provocation : Duchamp tournait le monde de l’art en dérision, il se moquait du monde, en général et en particulier. Non, il fallait à Danto une autre figure, une figure typiquement américaine, et quoi de mieux qu’un fils d’immigrés européens qui s’est fait tout seul le messie de l’histoire de l’art ? C’est l’Amérique qui, au terme de l’histoire universelle, doit révéler l’essence au monde, y compris l’essence de l’Europe.
Le paradoxe de la théorie messianique de Danto est que les films vides où l’on voit Lou Reed et Nico boire du Coca-Cola à la bouteille sont en vérité beaucoup plus proches de l’idée que Warhol se faisait de l’art que les boîtes Brillo proprement dites. Car, tout comme les boîtes Brillo enferment littéralement du vide (contrairement à Fontaine de Duchamp qui était vraiment une pissotière, les boîtes Brillo de Warhol n’était pas vraiment des boîtes de lessive, c’était du contreplaqué peint, et il n’y a rien à l’intérieur), les films en 16mm de Warhol sont la métaphore de ce vide intérieur. Et toutes les œuvres postérieures de Warhol obéissent à cette même logique : elles célèbrent le vide intérieur, sans ironie, sans distance, sans critique.
L’idée, affichée en gros caractères sur les murs du Fonds pour la culture Hélène & Édouard Leclerc où se tenait l’exposition, avait tout pour séduire les richissimes mécènes de la grande distribution française : « When you think about it, department stores are kind of like museums. » (Littéralement : « Quand on y pense, les centres commerciaux, c’est genre comme des musées. ») De même qu’il n’y a pas de différence entre une œuvre d’art et le simple objet qu’elle représente, il n’y a pas de différence entre un supermarché et un musée. La désacralisation de l’art n’est pas une provocation, comme elle l’était chez Dada et Duchamp, elle est simplement l’enregistrement d’un changement de civilisation : il n’y a plus de saints dans le ciel, mais il y a des stars à l’écran. Le vide intérieur est l’espace laissé désert par l’absence de transcendance, car, désormais, toutes les significations éloquentes, les significations qui parlent aux gens, se trouvent ici et maintenant dans les figures des stars mondiales, les icônes de la culture populaire, pas ailleurs ; il n’y a plus d’au-delà.
Le pop art est devenu le nom que l’on donne à un mouvement artistique parmi d’autres (renaissance, impressionnisme, land art, etc.), mais chez Warhol il est bien plus que cela. Il participe de la reconnaissance et de l’enregistrement du changement de civilisation auquel il était en train d’assister : nous ne croyons plus aux saints dans le ciel, nous croyons aux stars que nous voyons à l’écran. Or, on ne peut pas faire de l’art avec ce en quoi personne ne croit, on fait de l’art avec les croyances. L’idée avant-gardiste selon laquelle l’artiste doit s’opposer aux croyances dominantes de son époque est une parenthèse ponctuelle dans l’histoire de l’art (un croyance moderniste qui s’est imposée au tournant des XIXe et XXe siècles). L’art doit faire avec son temps, se faire avec son temps, c’est-à-dire : investir le champ immense de la culture populaire où se trouvent les figures éloquentes qui parlent aux gens, dans la culture populaire.
Dans sa théorie messianique de l’histoire de l’art et de son essence, Danto a compris ce qu’il a bien voulu comprendre ou, au moment où il a eu sa révélation, il n’avait à sa disposition que la moitié de l’histoire. Car, l’indiscernabilité qu’il a érigée en preuve irréfutable n’était pas la révélation de l’essence philosophique de l’art, mais le signe que l’époque avait changé. Or, dans cette époque, c’est ce que toute l’œuvre de Warhol semble montrer, il n’y a pas de place pour la philosophie au sens où Danto l’entend, pas de place pour un philosophe qui, du surplomb que sa position d’interprète ultime de l’histoire lui confère, décèle la signification des choses et, en apportant l’explication ultime, révèle leur essence. Dans le monde de Warhol, contrairement à celui de Danto, les significations sont parfaitement visibles, elles ne réclament pas d’explications particulières (et surtout pas supérieures) puisque tout le monde sait déjà de quoi il s’agit, tout le monde connaît déjà Lou Reed et Elizabeth Taylor, Mick Jagger et Marilyn Monroe : il n’y a pas besoin d’interprète, la culture populaire est transparente, sans épaisseur aucune.
À la dame qui réclamait une explication à la fin de l’exposition, si elle avait bien voulu me suivre, je lui aurais confié pour terminer : « Vous savez, Madame, contrairement à ce que Danto pense, il n’y a rien à comprendre », mais : « Vous avez déjà tout compris. » Et il n’y a même pas besoin de mots pour le dire, il suffit de s’abandonner au culte des images lisses, planes, superficiellement pures, purement superficielles.

Andy Warhol à Landerneau, Fonds pour la culture Hélène & Édouard Leclerc, du 6 juin 2026 au 24 janvier 2027