Se parler n’est pas un défaut, comme si l’autre, manquant, on se rabattait sur soi-même pour dire quand même ce que personne ne peut ou ne veut entendre. Et puis, l’autre n’est-il pas toujours manquant ? Non, se parler est bien plutôt un art. Comme Bill Evans assis seul à son piano, comme d’aucun assis seul à son clavier, nous nous retrouvons avec tous notre autres moi-mêmes, à qui nous nous adressons. Il y a certes une solitude qui la sous-tend, cette conversation, mais elle n’est pas terminale, pour ainsi dire : elle n’est pas un mur contre lequel on finit par s’écraser, mais un horizon qu’on apprend à traverser. J’ai eu une de ces conversations avec moi-même, ce matin, pour me dire que je me fatiguais moi-même et qu’il fallait que je change. C’était une façon de me dire que la direction que j’avais prise, ces derniers temps, prise sans la vouloir, qui s’était donc plutôt emparée de moi, ne me convenait pas, qu’elle ne me menait nulle part, ou dans ce mur dont je parlais à l’instant, qui n’est pas pure métaphore, mais terminus. Que nous le voulions ou non, nous nous dirigeons tous vers notre terminus — en quelque sorte, il nous précède, il est le sens qui nous attend, nous devancera toujours, ouvre une voie qui est moins un chemin qu’une impasse à sens unique —, mais ce n’est pas cela que je veux dire, ni même qu’il faut trouver les moyens de faire de cette impasse à sens unique un chemin, ce n’est tout simplement pas possible, alors quoi ? Tenir la distance, c’est peut-être cela : en attendant de percuter le mur, que faire ? comment faire ? comment vivre ? Je ne me suis pas posé la question, ce matin. J’ai proposé une méthode. La voici : Cesse de faire ce que tu fais, me suis-je dit. Pourquoi ? Parce qu’il me semblait que je me faisais du mal, ou que je faisais mal, et cela revient au même, je crois. Si on m’avait vu du dehors, on se serait peut-être dit : Mais il est fou, celui-là, à qui parle-t-il alors qu’il est tout seul ? Et peut-être que je suis fou, oui. Je ne prétends pas le contraire. C’est le monde social qui décide, de toute façon, qui l’est et qui ne l’est pas. Ce monde social à qui, justement, depuis des jours à présent, je n’adresse plus la parole, ne consultant plus les nouvelles qui agitent les habitants de la planète. Ce n’est même pas qu’elles ne m’intéressent pas — si elles étaient autres qu’elles ne sont, elles m’intéresseraient peut-être —, non, c’est qu’elles ne sont pas intéressantes, je ne puis m’y retrouver, je me sens infiniment loin de ce au sujet de quoi elles sont, je vois, je comprends, la vie, c’est ainsi, oui, et il n’y en a pas d’autre, on sait, on sait, mais non merci, je vais faire autre chose, et tant pis si je suis tout seul à m’y intéresser, oui, tant pis, j’aime mieux parler tout seul que de raconter n’importe quoi. Ce n’est pas le meilleur moyen de réussir, tu sais. Non, mais quand je vois ton succès, je me dis que mon échec est un triomphe.










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