Fatigué, soudain, ou mieux : las, plutôt. Quand ce sentiment qui se nomme l’à quoi bon ?me saisit, je ne sais jamais comment lui répondre. D’habitude, c’est le temps qui apporte la réponse : cela finit toujours par passer. Jusqu’au jour, bien entendu, parce que même toujours a une fin, jusqu’au jour, disais-je, où de temps, il n’y en aura plus, et la combine ne fonctionnera plus. Ce ne seront pas des comptes qu’il faudra rendre, alors, non, tout sera écoulé, c’est tout. Chaque sensation de douleur, chaque bizarrerie dans le fonctionnement de mon organisme, chaque fluide suspect, presque tout, en somme, semble m’apporter la preuve évidente et irréfutable que c’en est fini, je vais bientôt mourir. Il arrivera bien un moment où ce sera vrai — c’est généralement le problème des prédictions de ce genre, car, en attendant, je suis toujours là, mais même toujours a une fin, ne disais-je pas ? —, mais est-ce vraiment, comment dire, le fond de l’affaire ? Hier, dans l’intention de publier un petit message de service en ligne dont je vais parler tout de suite, j’ai mis à jour les liens défectueux qui sont censés pointer vers des pages où l’on peut acheter mes livres, et j’ai été frappé par l’inanité de ce que je m’apprêtais à dire, qui tient en peu de mots, pourtant, et que j’eusse pu formuler ainsi : « Je paie pour que ce journal puisse être lu en ligne, qu’il soit gratuit et sans publicités, mais soutenez mon travail en achetant mes livres, etc. », parce que, en fait, personne ne m’a rien demandé, personne ne m’a demandé d’écrire, de tenir mon journal, de le publier en ligne, etc., pourquoi solliciterais-je un quelconque soutien, d’autant que petit a quand même personne ne me lirait, j’écrirais quand même et petit b ce soutien risque d’être bien faible, et il n’est peut-être pas nécessaire de tendre le bâton pour se faire battre, surtout quand le fait de se faire battre consiste en ceci que personne ne se saisisse du bâton tendu, décidément, ma vie est bien compliquée, c’est peut-être aussi à cause de ma façon de l’aborder ? Mais, enfin, si j’abordais différemment ma vie, je n’aurais peut-être rien à dire, ou simplement ce que tout le monde dit de sa vie : moi, mes origines, ma mémoire, mon genre, ma sociologie, et blablablablablablabla. Bref, je n’ai pas écrit ce message de service. Mais cela n’a rien à voir avec le sentiment d’à quoi bon ? que j’évoquais en commençant, ou alors oui ? Je ne sais pas. Quand ce sentiment d’à quoi bon ? m’a saisi, j’ai eu envie de changer de vie, d’occuper mon existence à quelque chose de complètement différent de ce que je fais en ce moment. Puis, je me suis arrêté de penser, et je me suis dit que je ne changerai jamais de vie, que ce n’était qu’un leurre que mon esprit trouvait pour me détourner du sentiment qui venait de me saisir : « À quoi bon vivre cette vie ? », laissant faussement entrevoir une autre vie possible pour me permettre de tenir le coup dans cette vie-ci. La réalité est que je tiens le coup dans cette vie-ci — aussi longtemps que je ne suis pas mort, c’est-à-dire — et que, d’un point de vue social, je ne suis pas à plaindre, oui, mais je n’en ai rien à foutre de ce point de vue social, ce n’est pas celui qui me préoccupe. Mais qu’est-ce qui te préoccupe ? Eh bien, ce qui me semble absent de toutes les histoires qu’on raconte — moi, mes origines, ma mémoire, mon genre, ma sociologie, et blablablablablablabla — : le cosmos, l’univers, son mystère que je ne percerai jamais, et pourtant la fascination (et non l’effroi) que son inconcevable immensité m’inspire, et la façon dont je suis — comment dire ? — ni indissolublement lié, ni partie de ce grand tout, non, toutes ces formulations présupposent un dualisme qui me semble caduc — et qui pourtant irrigue jusqu’à l’inondation les histoires qu’on raconte sur moi, mes origines, ma mémoire, mon genre, ma sociologie, et blablablablablablabla —, non, tout simplement, sans doute, la façon dont je suis cette inconcevable immensité, et d’essayer de comprendre la spécificité de mon existence en tant que microcosme (cette personne que je suis) et que macrocosme (cet univers d’une inconcevable immensité), non pas où je suis, mais que je suis, parce qu’il n’y a pas de différence essentielle, pas de différence de nature entre l’univers et moi. Après tout, peut-être est-ce, sinon pour percer ce mystère-là, mais pour parvenir à le formuler (l’expression mystère signifie simplement qu’on n’a pas tout compris et que c’est immense ce qu’il nous reste encore à comprendre et que ce n’est pas en racontant encore et encore la même histoire de moi, mes origines, ma mémoire, mon genre, ma sociologie, et blablablablablablabla, qu’on va réussir à le comprendre, parce qu’il y a un type de compréhension qui se découvre dans l’écriture qui est irréductible à tout autre type de compréhension, irréductible à une compréhension scientifique, par exemple, il y a une spécificité irréductible de l’expérience de l’écriture) que je tiens le coup et ne m’abandonne pas absolument au sentiment de l’à quoi bon ?










Vous devez être connecté pour poster un commentaire.