Chacun son ethnocentrisme. Et la somme du tien plus le mien plus le sien plus le sien, plus le sien plus le sien plus le sien, etc., ne fera jamais rien que 1+1+1+1+1+1+1, etc. Ce calcul, c’est à peu près le seul horizon. Il ne faut pas chercher de totalité. Pas plus qu’il ne faut s’imaginer que nous n’avons que des fragments à notre disposition. Pourquoi pense-t-on la vérité, la réalité, le ce que c’est, toujours comme une unité ? Unité sans laquelle nous serions perdus, nous manquerait quelque chose ? Depuis plusieurs jours, je passe devant l’affiche d’un film qui s’appelle « La fille du konbini » et dont le slogan dit quelque chose comme « Le film d’une génération en quête de sens ». Comme de « la crise », de cette « génération en quête de sens », j’ai l’impression d’en entendre parler depuis que je suis né et j’ai beau savoir que c’est un cliché, une idée toute faite, pas une pensée pensée, une façon de parler toute prête que l’on se contente de répéter en croyant avoir dit quelque chose de sensé, de précis, mais que nenni, je me demande ce que peuvent bien être toutes ces générations qui cherchent du sens les unes après les autres et ne le trouvent pas parce que chaque génération qui vient ensuite le cherche elle aussi, ou alors chaque génération cherche son propre sens, qui n’est pas le sens de la génération d’avant, mais alors ce n’est pas le sens qu’on cherche, c’est un sens, un sens parmi d’autres, et un sens de quoi ? je ne sais pas, sans doute le sens de la vie, mais cela n’est pas dit, on cherche du sens, nous dit-on, mais on ne le trouve pas. Le problème, ce n’est peut-être pas le sens, mais la quête, comme s’il fallait se mettre à chercher quelque chose de définitif, mais qui change à chaque fois. Cela n’a pas de sens. Est-ce une quête du non-sens ? Ou alors, les gens ne cherchent pas, ils veulent simplement qu’on les rassure, qu’on leur dise que c’est bon, ils ont trouvé, ils peuvent se rendormir, mais ont-ils jamais été éveillés ? je n’en suis pas sûr. Comme « la crise », « la quête de sens », j’en ai entendu parler toute ma vie, et le fait que personne n’ait encore trouvé de remède à la crise ni mis la main sur le sens me dit que ce ne sont peut-être pas simplement des façons de parler, mais des formes de vie : la forme de vie de notre époque, c’est la crise, la quête d’un sens introuvable. Pourtant, ni cette crise ni cette quête de sens introuvable n’empêchent certaines personnes de gagner beaucoup d’argent, beaucoup plus d’argent que d’autres, et ce n’est donc peut-être pas la crise pour tout le monde, et tout le monde ne cherche peut-être pas aussi intensément le sens que tout le monde, certaines personnes se contentant de mettre la main sur le magot pour ne plus trop se poser de questions. L’argent fait-il passer l’envie d’avoir des idées, de penser des pensées ? Ces dernières réflexions sont assez naïves, me semble-t-il, mais qu’elles le soient, cela ne me dérange pas. C’est-à-dire : je ne crois pas que ce soit un défaut, une lacune, ou je ne sais quoi d’autre. Je crois au contraire qu’il est bon d’aborder les choses le plus simplement possible, parfois, avec le plus de naturel possible, comme si l’on n’y comprenait rien, rien à rien, comme un observateur venu d’une autre planète, ou je ne sais pas trop quoi d’autre. C’est comme cela que je me sens souvent, c’est vrai : comme un observateur venu d’une autre planète. Et si, parfois, il m’arrive d’en être fatigué, mon étrangeté ne me déplaît pas : ce n’est pas un costume que je me suis choisi, pas une décision que j’ai prise (« À partir de maintenant, je ne ferai plus jamais comme tout le monde », ne me suis-je pas dit), je suis comme cela, c’est tout, c’est moi. J’ai failli écrire quelque chose sur « l’affaire Nora », aujourd’hui encore, sur la rémunération qui aurait été la sienne, pour la comparer à celle qui avait été la mienne quand je travaillais encore pour lui, un rapport de 1 à 50, à peu près, un peu moins peut-être, 1 à 47, 1 à 46, dans ces eaux-là, mais j’ai changé d’avis, je m’en doutais, mais je ne m’imaginais pas que c’était autant, que l’écart était aussi grand, j’allais dire : humiliant ; preuve, si l’on veut, que la réalité est toujours pire que l’idée que l’on s’en fait.
Je passe un certain temps la joue appuyée sur la première phalange des doigts de ma main droite à regarder le ciel qui s’est couvert en fin de journée. Entre les carreaux de la vitre, les immeubles, et la tour, se dessine une géométrie angulaire absurde ou qui, de mon point de vue, ne veut rien dire du tout. De quel point de vue cette géométrie voudrait-elle dire quelque chose ? Je l’ignore. Mais la question elle-même n’a sans doute pas beaucoup de sens. Ce matin, lisant dans le journal que je ne sais plus quel pays d’Afrique, le Togo, je crois, réclamait un autre type de projection que celle de Mercator pour rendre au continent sa juste dimension, je me suis souvenu de cette carte que j’avais achetée à Houston, Texas, pour l’offrir à mon père, qui représentait cette même projection en plaçant l’Amérique au centre, et j’avais été fasciné par cette vue, parce que c’était exactement la même chose que celle qui place l’Europe au centre de la carte, mais c’était en même temps un monde complètement différent, et sans doute aussi par le fait que l’on pouvait voir une même chose d’innombrables façons, et ce relativisme — j’allais dire « ce bon relativisme », mais je préfère m’abstenir de tout jugement de valeur — me semble la plus belle manière de se désillusionner, de sortir de l’ethnocentrisme dans lequel nous sommes nés pour apprendre à voir autrement. Mon père n’avait rien fait de cette carte. Je l’avais oubliée quand nous avons vidé l’appartement familial, cet hiver. Ou l’avait-il apportée en classe ? Je ne crois pas. Je me souviens qu’il m’avait dit quelque chose comme : « Cela ne t’ennuie pas si je ne l’affiche pas ? », ce qui est une manière comme une autre de dire que l’on n’est pas très intéressé, j’ai été élevé ainsi, il a fallu que je m’y fasse, à n’être pas si intéressant, ou est-ce que j’ai inventé ce souvenir ? De nouveau, j’ai pensé à mon père dans la journée quand j’ai appris que Nathalie Baye était morte de la maladie à corps de Lewy, maladie dont mon père est atteint. J’ai été très triste en pensant à cela, j’ai eu envie de pleurer, mais je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas ce qui m’a rendu si triste : la maladie, la mort, l’idée de la mort ? Ensuite, j’ai vu un type publié chez _______ déchirer son contrat en direct à la télévision, et cette image m’a paru grotesque, je me suis dit : « Je déteste les gens qui se donnent en spectacle », ce qui est vrai, mais rend la vie dans le monde qui est le mien assez compliquée puisqu’innombrables sont ceux qui se donnent en spectacle, « succès » et « se donner en spectacle » étant d’ailleurs devenues deux expressions synonymes. Je me suis dit : « Mais tous ces gens qui aiment tellement l’indépendance, pourquoi ne publient-ils pas dans des maisons d’édition indépendantes ? » Et puis, je me suis dit que l’à-valoir n’y serait probablement pas le même. Et, contrairement à hier, ceci a très certainement à voir avec cela. Les images passent devant mes yeux — le ciel couvert, la géométrie angulaire, les planisphères, des gens qui se donnent en spectacle —, et je ne sais qu’en faire. Je me contente d’enregistrer, pour l’instant. Peut-être qu’un jour, je trouverai. Je n’ai pas aimé les derniers contes de Cortázar que j’ai lus (« Les portes du ciel », « Bestiaire », « Lettres de Maman », « Bons et loyaux services »), mais cela ne m’étonne guère : je ne sais pas vraiment si j’aime Cortázar. À un moment de ma vie, il a joué un rôle important. Enfin, lui, non, mais sa tombe, oui ; j’en ai déjà parlé (neuf janvier deux mille vingt-quatre), et je n’ai pas grand-chose à dire de plus à ce sujet. Il y a quelque chose qui me dérange, parfois, chez lui, mais je ne sais pas quoi. Peut-être que je suis jaloux des écrivains argentins, qui ont le droit d’écrire des contes, quand les écrivains français sont condamnés à écrire des romans (nuls, pour la plupart, évidemment). Mais Cortázar n’y est pour rien. Ce n’est donc pas cela. Mais quoi ? Je ne sais pas. Pourquoi, alors, ai-je acheté cet énorme volume de ses contes ? Je ne sais pas.
Peut-être que la seule façon d’être un écrivain honnête, c’est d’être pauvre. Et donc, par suite, la seule façon d’être un écrivain, c’est de ne pas vendre de livres, ou bien très, très, très peu. Ce que l’« affaire Nora » montre — ou, du moins, je le crois —, c’est la réalité derrière le mythe de l’indépendance éditoriale, cette fiction sur laquelle repose le milieu littéraire français, avec ses écrivains militants, ses éditeurs engagés, un peu comme les enseignes de supermarchés, et qui ne sont en réalité que des employés de groupes financiers plus ou moins importants, plus ou moins exigeants, plus ou moins bienveillants. Tant que les propriétaires et leurs employés appartiennent peu ou prou au même groupe social, la façade de la fiction peut maintenir son illusion intacte. Tout le monde pense grosso modo la même chose, on fait parfois semblant de se disputer, mais c’est pour amuser la galerie, à la prochaine remise de prix, on se réconciliera, après tout, n’appartenons-nous pas toutes et tous à la même et grande et belle famille des gens qui ont réussi leur vie ? C’est beau, la méritocratie, n’est-ce pas ? Mais, à la moindre faille, cette façade illusoire va se fissurer, craquer et, dans cette béance qui s’ouvre, faire voir la réalité toute nue : le vrai pouvoir, c’est l’argent. N’en cherchez pas un autre, il n’y en a pas. On peut bien signer des tribunes pour dénoncer l’emprise de l’extrême-droite, et faire savoir que ce petit froissement de papier auquel presque personne n’avait prêté attention, c’était le bruit de la porte que l’on venait de claquer avec fracas pour défendre la culture française, en vérité, tout ce que l’on attend, tout ce que l’on demande, c’est qu’un nouveau milliardaire nous signe notre petit chèque, ou que l’État nous avance encore un peu de sa trésorerie infinie. Car, que peut bien signifier ce « pluralisme éditorial », dont même le Président de notre grandiloquente République se fait le champion, quand cinq groupes à peine concentrent à eux seuls 75% du chiffre d’affaire du secteur de l’édition (comme on dit en termes techniques) ? Qu’est-ce que cela ? Un fantasme, un vœu pieux, un mensonge, des balivernes, des petites histoires que l’on se raconte pour se convaincre que l’on fait partie du camp du bien — rare, remarquons-le au passage, qui revendique avec fierté son appartenance au camp du mal — et dormir du sommeil du juste après avoir compté les deux cents soixante-douze virgule trente-trois façons de reconnaître le fascisme ? Car il faut de toute urgence ajouter une clause spéciale au contrat d’édition pour être tout à fait certain que les auteur·ices ont bel et bien une conscience ; sinon, en effet, qui pourrait jamais en apporter la preuve ? Le fantôme de Nithard, lequel fut, nous dit-on, le premier à parler notre petit patois provincial ? En tout cas, ce n’est pas dans leurs livres qu’on en trouvera la trace. Il y a quelques jours à peine, je me lamentais de n’avoir pas de succès. J’aurais un peu trop beau jeu de dire à présent que je comprends pourquoi je n’en ai pas. Il est vrai que je ne me lamente plus, mais ceci n’a rien à voir avec cela, pas immédiatement, en tout cas, non. C’est simplement que je ne supporte l’hypocrisie ni le mensonge (n’est-ce pas chez _______ que _______ _______ m’avait dit qu’il allait falloir que j’apprenne à mentir ?). Mais qui se soucie de parler François ? On préfère bavarder, c’est vain, mais cela fait passer le temps. Triste engeance.
Dans « Circé », l’un des contes de Bestiaire, la magicienne s’appelle Delia et ne prépare ni drogues ni poisons, mais des liqueurs et des bonbons. À la fin du récit, son fiancé découvre que, dans la pénombre d’une nuit d’été, c’est un cafard qu’elle lui donne à manger à la place du nouveau bonbon qu’elle prétend avoir confectionné. Dans la citation qui, dans mon édition (Nouvelles, histoires et autres contes), suit le conte, Cortázar prétend que c’est une phobie qui lui a donné le prétexte inconscient de ce conte. Et, ajoute-t-il, la rédaction a fonctionné sur lui comme une auto-thérapie : après l’avoir écrit, sa névrose l’avait quitté. On peut évidemment croire en ce motif psychanalytique — qui est certainement vrai, je ne doute pas de la parole consciente de Cortázar —, mais ne paraît-il pas évident que c’est aussi tout à fait autre chose qu’un remède que Circé / Delia offre à Mario à la fin du conte ? C’est Gregor Samsa. L’épithète homérique de Circé est πολυφάρμακος, et φαρμακός signifie aussi bien le poison que le remède. Le φαρμακός du conte est un remède pour l’auteur qui rationalise les motifs de son écrit, mais c’est aussi un poison pour l’auteur qui écrit des nouvelles : le même poison qui intoxiquait Kafka quand il écrivit la Métamorphose et qui fait voir dans le monde réel des choses qui n’y sont pas ou que, du moins, les autres ne voient pas. Le fantastique n’est pas tant fantaisie que perception aiguë de la réalité, des motifs ou prétextes inaperçus dans le réel et que seul le conte parvient à mettre à jour à sa façon bien singulière à lui : en inventant des histoires bizarres, troublantes, angoissantes. L’angoisse qui habite le conte de Cortázar tient à ceci que les deux précédents fiancés de Circé / Delia sont morts et, comme tout le monde pense que c’est elle qui les a tués, le lecteur s’attend à ce qu’elle assassine à son tour le pauvre Mario, lequel est bien naïf d’imaginer que ce sera différent avec lui. Mais les hommes s’imaginent toujours que ce sera différent avec eux, qu’ils valent mieux que les autres : c’est le leitmotiv de l’histoire de l’humanité, toujours faire la même erreur et se disant que, cette fois, cela marchera. Quand Mario découvre que le bonbon que Delia lui offre est en réalité fourré au cafard écrasé, le lecteur peut penser que Delia a effectivement cherché à l’empoisonner ou qu’elle est tout simplement folle. D’ailleurs, Mario essaie de l’étrangler pour qu’elle cesse de pleurer et, quand il y renonce finalement, les parents de la magicienne, qui écoutent derrière la porte, sont déçus : « Qui viendra nous débarrasser de cette cinglée ? », semblent-ils se lamenter. Mais, de même que rien, dans le texte, ne permet de deviner le motif inconscient de l’auteur, rien dans le texte non plus ne peut confirmer ni infirmer telle ou telle de ces hypothèses, et rien n’empêche d’en formuler une autre, extérieure à la trame narrative directe, mais certainement pas à l’histoire dans laquelle elle s’inscrit : ce que Delia essaie de faire avaler à Mario, c’est Gregor Samsa, son cafard à elle, c’est le fantastique. Le fantastique est un poison — il va de soi que c’est aussi un remède — : l’acuité de la perception dont il procède a tout d’une malédiction parce que qui la possède est condamné à voir les choses comme personne ne les voit, sentir les choses comme personne ne les sent. Cette solitude de la perception, Kafka la vivait avec la plus haute intensité, et c’est ce qui a fourni le motif inconscient (un peu comme la névrose de Cortázar) de la Métamorphose, mais ce n’est pas la signification de la Métamorphose, sa signification ultime. Il n’y a pas de signification ultime, c’est peut-être cette idée force qui est à l’œuvre dans le fantastique : il y a toujours quelque chose de possible, l’histoire ne se replie jamais complètement sur elle-même, le récit ne se ferme pas, il n’y a pas de clôture de la narration. D’où la forme privilégié que prend le fantastique en littérature : le conte, le conte, qui, d’une densité maximale (parfois, une ligne à peine comme chez Monterroso, parfois quelques dizaines de pages, comme dans la Métamorphose), est aussi d’une ouverture totale, sa densité n’étant jamais terminale, mais toujours inaugurale.
« Auto-sociologie. » L’expression n’est pas des plus heureuses, mais elle n’est pas imprécise, au moins. Si je devais donner un nom au thème sous lequel il conviendrait de ranger la page de ce jour, comme il y a des pages que je rangerais sous le thème « rêves » (ce sont des récits de rêves, que je ne fais plus guère, ces derniers temps, d’ailleurs, c’est dommage), d’autres sous « aphorismes » (celles-là commencent généralement par un titre en italique suivi d’un tiret, mais pas toujours, « aphorismes », je ne devrais pas nommer ces pages ainsi, pour moi un aphorisme, “un vrai”, c’est une phrase, deux, tout au plus, un éclair, qui foudroie et illumine), d’autres sous « extases provisoires » (ce serait des descriptions de moments heureux, comme le bref moment passé dans le jardin de l’____ __ _____, hier, ou des paysages, des instants quand l’on prend conscience de la beauté du monde, de la profondeur du temps, quand la perception se trouve changée, renouvelée, la vie rendue meilleure), d’autres encore sous « improvisations » (comme quand je ne sais pas ce que je vais écrire avant de l’écrire), ou bien « ratures » (quand j’ai effacé ce que j’avais écrit avant de recommencer), ou aussi « absences » (quand je n’ai absolument rien à dire), etc., c’est peut-être ainsi que je le ferais : « auto-sociologie ». Et les pages qui viendraient se ranger sous ce thème seraient largement consacrées aux années détestables (c’est-à-dire : de détestation de moi, notamment, et, par extension, de détestation de tout) que j’ai passées chez _______. C’est en raison de cette détestation, cela ne fait aucun doute, que j’ai ressenti ce que j’ai ressenti, et je ne vais pas dire qu’apprendre la nouvelle du licenciement d’______ ______ par ______ ______, hier, m’a éjoui, mais, durant le bref instant que la perception en a duré (la perception de la nouvelle ? non, plutôt du sentiment, ce qui redouble la chose, à l’excès, un peu), j’ai éprouvé un sentiment de justice. Sentiment d’autant plus déplacé, j’en conviens, que les raisons qui ont conduit l’un à être le bourreau de l’autre n’ont pas grand-chose à voir avec les raisons qui me conduiraient aujourd’hui à réclamer réparation des torts dont j’estime avoir été la victime. Alors, peut-être, n’est-ce pas tant le licenciement en lui-même que le vent de panique que la nouvelle a fait souffler dans le milieu conformiste qui est celui où cette comédie assez peu comique se déroule qui aura été à l’origine de ce sentiment et que ma justice, rendue au nom de personne, sinon au nom de moi-même, n’est qu’un épiphénomène immanent dont je tire une certaine interprétation, laquelle n’a pas grand-chose à voir avec la réalité du monde social dans lequel cela se joue. Jamais que là, où j’ai travaillé pendant près de six ans, je n’ai eu l’impression de vivre dans une version à peine édulcorée de la société de classes du XIXe siècle. L’édulcoration tenait à peu de choses, en effet : on s’appelait par son prénom, mais autrement les différences n’étaient pas de simple hiérarchie (comme la subordination inscrite dans le contrat de travail), elles étaient presque de nature, tant la frontière qui séparait les dirigeants des dirigés était massive, violente, humiliante, et infranchissable. Quand j’ai quitté mes fonctions de factotum, j’ai eu un entretien surréaliste avec ______ ______, dans son bureau, entretien au cours lequel il m’a dit qu’il comprenait tout à fait ma décision de partir, parce qu’il y avait un plafond de verre au-dessus de moi (il y avait effectivement une verrière au magasin, et sa littéralisation involontaire rendait la métaphore d’autant plus désopilante), et que c’était important de faire marcher, je cite, « la cabeza », quand je lui avais dit que j’avais besoin d’occupations intellectuelles pour être heureux et que j’allais traduire un livre depuis l’italien, pour commencer. « La cabeza », c’est une expression que j’emploie, aujourd’hui encore, pour faire rire Nelly. Et quand j’ai appris la nouvelle, j’ai envoyé un sms à Nelly qui lui disait ceci : « Il a eu mala à la cabeza » en commentaire d’un lien vers l’article du journal où la nouvelle était relatée. Un jour, quand j’ai entendu Jul chanter sur le morceau « Bande organisée » les paroles : « Poto que pasa ? dans la cabeza », le choc des images que produisit en moi la rencontre imprévisible entre la verrière du magasin ___ _____ ______, la métaphore d’______ ______, Walkscapes de Francesco Careri et les lyrics polyglottes de Jul faillit me faire perdre l’équilibre. À quelle vitesse la pensée voyage-t-elle, et l’effroi, et l’ironie, et ce qui sauve le monde ? La hiérarchie était si forte, chez ______, que l’on conseilla même à Nelly de me quitter parce que nous n’appartenions plus au même monde, elle à la presse, moi au magasin. J’en ai déjà parlé (cf. 23.8.22), je ne vais donc pas recommencer, mais l’inintelligence — due à l’ignorance, mais les dominants ne se soucient pas de la réalité des dominés, ils se satisfont intégralement de leurs préjugés qui leur tiennent lieu de grille de lecture du monde, et c’est ce que l’on nomme généralement « la réalité » — dont une telle remarque témoignait était ahurissante, mais aucunement étonnante, elle était au contraire parfaitement dans l’ordre des choses : l’ordre des choses, dans une société de classes, c’est justement ce qui permet à un chef de tenir ce genre de propos à sa subordonnée sans le moindre scrupule, en ayant au contraire le sentiment de prodiguer quelque conseil sensé à une jeune femme qui ignore tout de ce qui est bon pour elle et qui a grand besoin que l’on pense à sa place. Peut-être que Nelly, je ne dis pas le contraire, aurait dû écouter ce conseil : la trajectoire que ma carrière a suivie depuis lors ne lui eût pas donné tort, mais l’amour a ses raisons, etc. Chaque fois que je parle de ces années, j’ai l’impression de radoter, de ressasser quelque chose qui n’a pas lieu de l’être parce que cela appartient au passé, mais je ne le crois pas. Je crois que cela appartient effectivement à mon passé — au sens autobiographique —, et il y a longtemps que je me suis détaché de cette période de ma vie (depuis que, de fait, j’ai écrit le conte « Le feu est la flamme du feu » dans le livre du même nom), mais que cela n’appartient pas au passé du point de vue de l’époque. La façon dont la société, sinon dans son ensemble, du moins dans son écrasante majorité, prétend lutter contre les inégalités sociales tout en les renforçant de fait tend à prouver, en effet, que ce n’est pas du passé, mais du présent. Les inégalités sociales ne produisent pas simplement de l’injustice, que telle ou telle disposition règlementaire, telle ou telle augmentation de salaire, telle ou telle taxe ou impôt supplémentaires, viendraient justement réparer, comme les gens qui publient des tribunes dans les journaux le prétendent ; elles produisent de l’humiliation. Or, l’humiliation, qu’est-ce qui pourra jamais la compenser ? Chez _______, j’ai vécu l’inégalité de façon d’autant plus violente que je me sentais déclassé, pire : absolument pas à ma place, projeté vers le fond, rejeté à des années-lumières de mon idéal. Les quelques livres que j’ai écrits depuis ce temps-là ne sont pas une revanche, pas une vengeance, même pas une preuve, c’était ce que je voulais faire et que le monde social m’empêchait de faire. Alors, il a fallu que je quitte le monde social pour faire ce que je voulais faire. Mais cela, se séparer du monde social dans ce qu’il a de nocif, de vénéneux, qui en a la possibilité (comme moi, je l’ai eue, grâce à l’éducation parfaitement républicaine que j’ai reçue, l’amour de mes parents, l’amour de Nelly, quelques avantages naturels, et parce que j’avais un idéal — or, qui a un idéal ?), qui ? Je ne cherche pas à universaliser ma condition personnelle — je ne crois pas en ce genre d’élargissement de la perspective, pas plus que je ne crois en l’exemplarité, et je ne me sens pas exemplaire du tout, tant s’en faut —, je dis simplement ce que je ressens, je m’efforce simplement de ne pas mentir. La version que le monde social a retenue de l’événement dont je parle — pour résumer : « Oh là là, les méchants fascistes font du mal aux gentils amoureux des lettres » — est évidemment une caricature imbécile, mais est-ce étonnant ? Notre époque est-elle capable d’intégrer autre chose que des caricatures imbéciles ? Surtout, tout cela repose sur une fiction maladroite — on pourrait appeler cette fiction, « la société Potemkine » : tout est faux, mais on continue de faire semblant — dont la façade se lézarde, mais il y a encore trop d’intérêts à défendre, et les gens qui défendent ses intérêts occupent des positions trop importantes, trop haut placées dans la hiérarchie sociale, pour qu’on accepte de la laisser s’écrouler et voir enfin ce qu’il y a derrière. Ce qu’on pouvait déceler sous les reproches adressés par la bonne pensée à ______ _______ (dans la critique du débauchage de ______ _______, du licenciement d’______ _______), il ne fallait pas être clairvoyant pour que cela apparaisse nettement : il ne respecte pas les us et les coutumes du milieu. Or, c’est ainsi que fonctionne le monde social : l’ordre des choses est un ensemble de hiérarchies et de coutumes à respecter afin de garantir que l’ordre des choses demeure le même et que les positions, les fonctions, les avantages se transmettent sans heurt de génération en génération, comme les droits héréditaires sous l’Ancien Régime. À un moment, songeant à la scène que Nelly m’avait racontée, j’ai eu envie de conclure cette page en disant quelque chose comme : « Seul l’amour peut nous sauver », ce qui n’est probablement pas faux, mais est-il besoin de conclure ? De même, j’ai pensé effacer cette page pour en écrire une autre (je ne sais pas laquelle, je n’ai pas effacé cette page, je n’ai donc pas écrit l’autre), me disant : « Mais la perception des phénomènes est suffisante, ne crois-tu pas ? Il suffit de voir les choses pour les voir telles qu’elles sont, non ? » Non, personne ne voit rien. C’est cela, la société Potemkine : on bave d’admiration devant la façade en carton-pâte qui craque de partout.
Je me suis assis dans le jardin et j’ai laissé le temps passer. Oh, pas un long laps de temps, non, quelques minutes à peine, mais quelques minutes suffisantes pour apprécier la nature de la vie, j’allais dire : « la nature essentielle de la vie », mais cette expression ne veut rien dire, « la nature de la vie » tout simplement non plus ne veut rien dire, et « la vie », même, qu’est-ce que cela veut dire ? Que le mot ne veuille rien dire ou qu’il veuille dire quelque chose, ce n’était pas mon souci, assis dans le jardin, je n’avais pas de souci. Comme j’allais être un peu en avance, je me suis dit : « Et si je profitais de ce temps d’avance pour ne rien faire, pour ne pas m’avancer, pour n’être en avance sur rien, en retard sur rien, et m’assoir calmement dans le jardin, laisser le temps passer, apprécier le temps qui passe sans le regarder, sans le prendre en considération, simplement la laisser être ce qu’il est, à savoir : quelque chose qui n’est pas, mais quelque chose qui passe, pas une chose donc, non, mais un passage ». Plutôt que de parler de passé, et de diviser le temps ainsi en passé-présent-futur, il faudrait parler de passage, et ne plus diviser le temps à la façon d’une chose que l’on peut découper en morceaux, comme une sorte de tunnel infini dont on découpe des tronçons, des portions de l’autoroute de l’univers, ou je ne sais trop quoi, mais essayer de le concevoir dans son ampleur, dans son immensité, et ne plus se servir comme échelle pour nos mesures de la durée moyenne d’une vie humaine, ou de l’espérance de vie à la naissance d’un nouvel être humain, mais du temps dans toute sa durée, dont nous ne connaissons pas l’origine et dont nous ignorons la fin, et dont nous ne pouvons pas dire s’il est fini ou infini, ni même si, réellement, il existe, ni même si, en vérité, il est, de toute façon, cela ne nous intéresse plus qu’il existe ou qu’il soit, tout ce qui nous concerne, c’est qu’il passe et que nous ne sommes jamais en retard ou en avance, ou alors c’est que nous ne le comprenons pas, en faisons une chose à trancher, quand il coule, sans arrêt, il coule. Je n’ai pas pensé à tout cela assis dans le jardin. Assis dans le jardin, j’ai fini par me dire : « Allez, ça y est, c’est l’heure, il faut que j’y aille, la réunion va commencer », et j’y suis allé et la réunion a commencé. Mais, si je ne m’étais pas assis dans le jardin, je n’aurais pas eu l’idée de tout cela, non, je n’aurais peut-être pas eu d’idée du tout, je serais resté avec mes idées préconçues, des idées qui ne sont pas les miennes, de fait, des idées que j’ai simplement héritées et avec lesquelles il faut que je me débrouille, des idées avec lesquelles il est difficile de penser tant elles nous arrêtent, découpent l’univers en parties égales, des choses, des objets, des êtres, et bientôt, tout se vaut, et n’est-ce pas normal que tout se vaille, car tout cela n’existe pas, nous faisons des petits tas de tout et nous appelons cela, « l’univers », mais cela n’existe pas, alors n’est-ce pas normal que, à nos yeux mal voyants, tout finisse par se valoir ? Mais quelques instants assis dans un jardin, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus précieux, parfois, dans une vie ?
Faire court, faire long, faire part, faire avec. Comme une longue liste de recommandations toutes plus décevantes les unes que les autres sans parler des comptes privés dont on se demande bien à qui ils sont destinés — à personne, peut-être, qui sait ? Mais ce serait tellement beau, si tel était le cas, non ? Comme des pense-bêtes à usage privé, des astres errants de-ci de-là dans l’immensité froide de l’univers numérique. On peut toujours rêver. Et cela, que l’on puisse toujours rêver, ce n’est pas rien, en vérité. L’affluent du rêve ne se déversant jamais tout entier dans le fleuve de la veille, que forme le surplus ? Un étang ? Me revient alors à l’esprit le souvenir de ce petit étang, près de Ligneras, en Dordogne, où j’aimais tant aller me promener, non pas tant pour son côtéWalden Pond, même s’il y avait quelque chose de cela, certes, que pour son côté — comment dire ? étang ? oui, c’est cela, étang — étang. J’avais pris un petit chemin au hasard et, bien que, comme je devais m’en apercevoir très peu de temps après, j’étais à quelques centaines de mètres à peine du village de Saint-Estèphe, j’avais eu le sentiment de m’être perdu, et la petite peur qui va avec, et ce sentiment s’était immédiatement dissipé en voyant l’étang, la cabane au bord de l’étang, exactement comme en un rêve, oui. Je consulte une carte en ligne pour retrouver l’endroit, faisant le trajet sur le plan comme je l’avais fait, la première fois, en marchant. Je suis la route du Lin jusqu’au croisement avec la route du Grand Étang, ne prend pas à droite, mais continue tout droit sur ce chemin de terre qui ne semble pas avoir de nom, tourne un peu plus loin sur la droite, enfin, et voilà, c’est là, l’étang, au détour d’un chemin. Qualité spéciale (spectrale ?) du rêve : au détour d’un chemin, à la croisée des chemins. Dans la forêt, il y a un étang, comme un supplément de vie. Vision de citadin que cela ? C’est tout à fait probable, oui, et alors ? Walden aussi est la vision d’un citadin : « Je partis un jour pour vivre dans la forêt au bord d’un étang, etc. » La ville est le lieu propre de l’être humain, disait à peu de choses près Aristote, mais elle est invivable sans son dehors, son autre, son extérieur, d’où nous sommes venus. Où nous retournons. Où nous retournerons.
Au Musée des Arts Décoratifs, dans le cadre de l’exposition Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier, on peut voir un herbier que Jean-Jacques Rousseau a composé à Monquin où il avait été contraint de s’exiler entre 1769 et 1771. Voyant ce petit livre, un in-12, c’est-à-dire un format de poche, je n’ai pu m’empêcher de penser que la civilisation qui lui avait donné naissance — la France du XVIIIe siècle — était la plus grande civilisation de l’histoire. Ce n’était pas un jugement informé, sérieux, ou quelque chose de cet ordre, mais simplement un sentiment, d’admiration, oui, sans doute, devant tant de beauté, de raffinement, tout dans l’exposition exhalant les parfums de cette douceur de vivre que l’on perçoit dans les tableaux de Chardin : les tissus, les motifs, les objets, l’art de vivre qu’ils expriment. À condition d’être bien né, me répliquera-t-on. Et certes, oui, dirais-je, à cette nuance près que cette civilisation est aussi celle qui a inventé l’égalité et qui a donné sa forme générale à l’organisation sociale au sein de laquelle nous vivons encore. Malheureusement, ai-je envie d’ajouter, si nous vivons toujours au sein de l’organisation sociale dont le XVIIIe siècle a inventé la forme générale, nous sommes à une distance quasi infinie de l’esthétique où cette forme est née. Et c’est regrettable. Je ne sais pas trop ce que c’est que ce sentiment, cette nostalgie que je ressens : a-t-elle un sens réel ? Je ne le crois pas. Mais ce n’est pas une question de réalité, c’est une question d’imaginaire, une question imaginaire, comme je crois que le sont les meilleures des questions, imaginaires. Dans son herbier, Rousseau a principalement recueilli des mousses et des lichens : sur la page de droite, avec des bandelettes de papier doré, les plantes sont fixées tandis que, sur la page de gauche, sont portées des annotations (généralement, le nom latin qui permet d’identifier l’échantillon). Merveille de l’attention portée aux choses, au monde, voyant ce petit objet qui peut sembler bien dérisoire au regard des fureurs de l’histoire, je l’ai trouvé magnifique, et j’ai ressenti le désir d’en tenir un moi-même, ou de faire quelque chose comme cela, me tenant de la sorte au plus près des choses infimes, négligées, inapercevables ou quasi. N’est-ce pas cela, la civilisation ? Et non le pouvoir, l’argent, la guerre, la destruction, toutes ces formes qu’elle prend quand elle se fourvoie dans l’avidité. Encore une fois, je ne cherche pas la réalité, j’ai conscience que mon image mentale est idyllique, mais j’ai besoin d’elle. C’est-à-dire : besoin de la vie qu’elle manifeste.
Noter ceci : la page que j’avais écrite, je l’ai effacée, et — peut-être — de n’avoir pas eu la sensation de penser à moi, aujourd’hui, cette journée aura été l’une des plus vivables que j’ai vécues récemment. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne sais pas. Débrouille-toi avec cela.
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