Je me suis assis dans le jardin et j’ai laissé le temps passer. Oh, pas un long laps de temps, non, quelques minutes à peine, mais quelques minutes suffisantes pour apprécier la nature de la vie, j’allais dire : « la nature essentielle de la vie », mais cette expression ne veut rien dire, « la nature de la vie » tout simplement non plus ne veut rien dire, et « la vie », même, qu’est-ce que cela veut dire ? Que le mot ne veuille rien dire ou qu’il veuille dire quelque chose, ce n’était pas mon souci, assis dans le jardin, je n’avais pas de souci. Comme j’allais être un peu en avance, je me suis dit : « Et si je profitais de ce temps d’avance pour ne rien faire, pour ne pas m’avancer, pour n’être en avance sur rien, en retard sur rien, et m’assoir calmement dans le jardin, laisser le temps passer, apprécier le temps qui passe sans le regarder, sans le prendre en considération, simplement la laisser être ce qu’il est, à savoir : quelque chose qui n’est pas, mais quelque chose qui passe, pas une chose donc, non, mais un passage ». Plutôt que de parler de passé, et de diviser le temps ainsi en passé-présent-futur, il faudrait parler de passage, et ne plus diviser le temps à la façon d’une chose que l’on peut découper en morceaux, comme une sorte de tunnel infini dont on découpe des tronçons, des portions de l’autoroute de l’univers, ou je ne sais trop quoi, mais essayer de le concevoir dans son ampleur, dans son immensité, et ne plus se servir comme échelle pour nos mesures de la durée moyenne d’une vie humaine, ou de l’espérance de vie à la naissance d’un nouvel être humain, mais du temps dans toute sa durée, dont nous ne connaissons pas l’origine et dont nous ignorons la fin, et dont nous ne pouvons pas dire s’il est fini ou infini, ni même si, réellement, il existe, ni même si, en vérité, il est, de toute façon, cela ne nous intéresse plus qu’il existe ou qu’il soit, tout ce qui nous concerne, c’est qu’il passe et que nous ne sommes jamais en retard ou en avance, ou alors c’est que nous ne le comprenons pas, en faisons une chose à trancher, quand il coule, sans arrêt, il coule. Je n’ai pas pensé à tout cela assis dans le jardin. Assis dans le jardin, j’ai fini par me dire : « Allez, ça y est, c’est l’heure, il faut que j’y aille, la réunion va commencer », et j’y suis allé et la réunion a commencé. Mais, si je ne m’étais pas assis dans le jardin, je n’aurais pas eu l’idée de tout cela, non, je n’aurais peut-être pas eu d’idée du tout, je serais resté avec mes idées préconçues, des idées qui ne sont pas les miennes, de fait, des idées que j’ai simplement héritées et avec lesquelles il faut que je me débrouille, des idées avec lesquelles il est difficile de penser tant elles nous arrêtent, découpent l’univers en parties égales, des choses, des objets, des êtres, et bientôt, tout se vaut, et n’est-ce pas normal que tout se vaille, car tout cela n’existe pas, nous faisons des petits tas de tout et nous appelons cela, « l’univers », mais cela n’existe pas, alors n’est-ce pas normal que, à nos yeux mal voyants, tout finisse par se valoir ? Mais quelques instants assis dans un jardin, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus précieux, parfois, dans une vie ?










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