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23.10.21

Un poème de Rodrigue A. Singleton
5.
Barbarismes sur le dancefloor.
All’erta !
Ici, le bruit de la confusion ne se distingue pas du silence :
il ne révèle rien.
All’erta !
Tout vibre,
tout se dilue,
tout va bien.
Nos euphories sauvages ont la saveur stupreuse des antiques orgies,
quand le philosophe le plus laid allait se coucher le dernier —
ivre, mais profond.
All’erta !
(*) Sur le manuscrit, à la place de « All’erta ! », l’exclamation « Alarme ! » est biffée à trois reprises, sans autre indication que les mots « All’erta ! (Verdi) » à la suite du poème, dont nous supposons donc qu’ils sont destinés à remplacer les mots barrés, le nom entre parenthèse faisant référence à l’opéra de Giuseppe Verdi (1813-1901), Il Trovatore (1853), qui s’ouvre précisément sur ces mots : « All’erta ! All’erta ! ».
Douceur d’automne. Demain, nous irons passer quelques jours en Suisse. Aujourd’hui, je n’ai l’esprit à rien. Hier, j’ai regardé un mauvais film en attendant que Nelly rentre. Pourquoi de telles choses existent, me suis-je demandé, qui ne sont pas assez mauvaises pour être simplement ratées et pas assez bonnes pour être réussies, qui végètent dans une sorte d’entredeux quelconque ? Peut-être existent-elles parce qu’elles sont à l’image de la plupart des expériences que nous faisons : si nous en entreprenions la relation fidèle et précise, nous serions effrayés par l’ennui qu’elles susciteraient et, pourtant, nos vies sont ainsi. Bien que nous supportions nos vies, nous sommes incapables de supporter le récit. Les choses ne sont même pas vraiment laides, la plupart du temps, elles ne méritent tout simplement pas qu’on les regarde, ne méritent tout simplement pas le nom de choses, ou alors dans un sens très péjoratif. Comme les gens : on dit qu’ils sont bêtes, mais même pas, ils sont insignifiants. Sans profondeur, sans âme. Est-il étonnant qu’on réduise peu à peu toutes les questions existentielles à des données neurologiques ? Nous avons tous un cerveau, mais un esprit, est-ce si sûr ?

22.10.21

Le capitalisme rend heureux. Tous les autres systèmes ont fait cette promesse aux humains, sans jamais parvenir à la tenir, mais le capitalisme, lui, oui, immédiatement, sans distance, sans écart. Le désir se réalise sans attente, à l’infini, la jouissance que procure la consommation d’un bien, d’un service, d’une personne, si elle est par essence éphémère, pouvant se répéter un nombre illimité de fois. Bis repetita placent. On a beau objecter que le bonheur ainsi conçu n’est pas le bonheur réel, mais une forme illusoire de duperie de soi, on aura le plus grand mal à prouver que l’état mental d’un sujet sous Prozac est différent d’un autre sujet qui vient de passer quatre heures à méditer assis dans la position du lotus face à un mur les yeux quasi clos. Et le plus grand mal aussi, qu’il n’est pas plus rationnel de prendre une pilule plutôt de s’esquinter les genoux dans une posture qui ressemble à s’y méprendre à une forme de torture. La médicamentation de l’existence permet d’envisager pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’absence complète de souffrance, sa disparition pure et simple : plus de douleur, plus de malheur, à la place un immense bonheur que rien ne vient interrompre pas même les vers libres d’un romancier égaré dans le cimetière de la Méditerranée. Envoyez DON par SMS au 9 24 25. Qu’est-ce que le bonheur ? Sacrifier ma vie pour un être qui finira par m’abandonner dans une indifférence ingrate ou changer de partenaire sexuel quand bon me semble pour goûter chaque fois cette joie que procure la nouveauté ? « La nouveauté, c’est mettre la main dans la culotte d’une fille », disait le personnage interprété par Mathieu Amalric dans Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), où l’on entend bien le fantasme que le capitalisme vient assouvir, désir primaire dont l’accomplissement rend heureux, tout bêtement heureux. Ce n’est pas grand-chose, le bonheur, en réalité, mais il est autosuffisant : qui vient de jouir est assouvi et, si court soit ce moment, il est suffisamment proche du néant pour servir de but à l’existence. Car, tout ce que l’être humain désire, c’est le néant, l’absence de distance, de décalage, d’écart entre le monde et moi : quand je possède ce que je veux, ce que je veux ne fût-ce qu’une voiture, une console de jeux, un homme, je fais un avec le monde, le monde obéit entièrement à ma volonté, il l’épouse pleinement. Les autres systèmes promettent aussi cette union entre le monde et moi, mais dans mon obéissance au monde (qu’on l’appelle Dieu, la Science, la Nation, le Parti, ou qu’on lui donne un autre nom, cela ne fait guère de différence), ce qui recèlera toujours quelque chose d’insupportable, le moi rechignant à raison au sacrifice de soi sur l’autel d’autre chose que soi-même. Le génie du capitalisme est de renverser cette balance nihiliste pour la faire pencher de mon côté. C’est moi qui jouis, c’est moi qui consomme, c’est moi qui suis libre. Enfin.

21.10.21

Je suis comme le temps ou alors le temps est comme moi. D’une douceur un peu molle, un peu grise. Quelquefois, il me semble que la perfection est à ma portée. Ou est-ce que je m’illusionne ? Si j’avais l’illusion de tenir la perfection entre mes mains, aurais-je des raisons de me plaindre ? N’y a-t-il de perfection que dans l’illusion ? Peut-être que la réalité brute, indépendante de nous, à supposer que cela soit possible, peut-être que la réalité ainsi conçue ne peut pas être parfaite et qu’il nous faut sans cesse la faire, la refaire, le monde n’étant pas imparfait en raison d’un défaut qui lui serait inhérent (disons qu’ici j’entends par monde, la réalité telle que nous la refaisons), mais simplement à cause de nos échecs à le rendre tel. L’approche de l’élection présidentielle échauffe les esprits et les rend plus bêtes encore qu’en temps normal. Temps difficiles pour qui aime la vie. Depuis hier, je pense à mon hétéronyme, et je crois que je l’aime mieux que moi. Il est comme je voudrais être et comme je ne le suis pas. Sans doute est-ce normal. Un peu comme si je disais que j’aime mieux ma fille que moi. D’un certain point de vue, cette phrase n’a pas grand sens, mais d’un autre, je la comprends, je comprends le genre de conceptions qu’elle enveloppe. N’est-ce pas cela, d’ailleurs, que devrait évoquer la notion de progrès ? Dans un sens plus profond et plus léger à la fois que celui de progrès technique. Nous avançons. Je relis à haute voix les deux poèmes qu’il a écrits entre hier et aujourd’hui, et je les trouve beaux, plus beaux que les miens, mais je ne suis pas jaloux, non, au contraire, je les désire, ils sont à l’image de sa perfection. J’imagine même la façon dont il est vêtu, ainsi que des fragments de l’histoire de sa vie, ses goûts, ses préférences sexuelles, ses habitudes, son côté agaçant, son inconstance aussi, occasionnelle évidemment, comment il abhorre l’idée de faire profession d’écrire, comme il abhorre l’idée de profession, lui qui a le luxe de se dispenser d’en avoir une. Je me dis que, si je le voyais sur un plateau télé, je le détesterais, mais c’est stupide, il n’est pas du genre qui fréquente les plateaux, les îles plutôt, hors saison, de la Méditerranée.
3.
Pluie sur tes yeux qui sont le monde,
compte les jours depuis que plus.
Je suce tes doigts de terre aride,
et guette la mémoire furtive de l’impiété.
Les dieux sont morts dessous la mer,
statues de corail au sel blanchies,
à-plats de bleu au ciel trop pur,
ton sexe nu est un calice.
4.
Mon image étrange dans ton image étrange
répand son vernis noirâtre sur ton passage
(rémanence lapidaire de lors que nous étions amants).
Automne non pas triste dirais-je, mais
douces langueurs obsédantes et amples.
« Depuis quand me mens-tu ? » interroges-tu pour me brusquer,
et moi je te réponds : « Jamais. »
C’est si long, jamais. Reste encore un peu.

20.10.21

Deux poèmes de Rodrigue A. Singleton
1.
« La navette partira dans trente minutes »,
dit une voix robotique que je traduis à peine.
D’île en île, je vais à la dérive,
voyageur ivre, explorateur sans pareil
des routes balisées où l’on s’abîme
soi-même, corps de mille métalliques pièces,
épaves poétiques destinées à l’oubli ;
quand s’échouent les ans en nos océans de plastique,
les nappes de fioul subliment la mer.
2.
Garçon de joie et fille de jour —
amour rime avec n’importe quoi.
Ton souffle sur ma nuque m’étouffe
chaque fois que tu me manques.
Pas heure sans que j’estime
tout le mal qui me sépare de toi.
Garçon de joie et fille le jour.
De bon matin, j’entretiens deux mauvaises pensées. Sans trop savoir quelle est leur cause ni leur destinée. Elles sont là. Je les pense un certain temps, puis elles disparaissent. Non que je les oublie tout à fait, la preuve, je les évoque, et puis si je faisais un faible effort, je les retrouverais, mais — c’est ce que je me dis à présent — à quoi bon les penser ? Qu’est-ce qu’un vieux président de la République échoué au dernier degré pourrait bien avoir à me dire ? À moi, et à mes contemporains. Mais alors, s’il n’a rien à nous dire parce qu’il n’a jamais su nous parler, parce qu’il n’a jamais su parler à personne, pourquoi parle-t-il encore ? Quelle est cette manie de ne jamais se taire ? Et quant au décès de la France (puisque telle est la deuxième idée que j’ai pensée), ce n’est pas moi qui suis en mesure d’en signer l’acte. D’ailleurs, je n’ai pas le cœur à la ploraison, ou alors seulement pour verser des larmes sur moi-même, ce dont il n’y a pas lieu de se vanter. Marchant dans les rues de Marseille, j’essaie de trouver les ressources pour composer quelque chose. Mais elles ne sont pas là. Encore une fois, je trouve les habitants de cette ville arriérés, pas très beaux, et très mal habillés. Source d’inspiration : 0 mg/l. Ce qui ne changera pas grand-chose. Hier, pensant à mon journal, je me suis étonné de tout ce que je pouvais bien raconter sans voir personne (à quelques exceptions près). Qu’est-ce que ce serait, ai-je ajouté, si en plus je voyais du monde ? Mais je crois que je faisais fausse route. Des gens ou pas, cela ne fait pas la moindre différence. Ce n’est pas un journal comme on a l’habitude d’en lire (parfois, c’est vrai, il les singe ces journaux intimes ou littéraires, mais il est conscient de le faire). C’est plutôt, disons les choses ainsi, même si ainsi dites, les choses semblent un peu absurdes, il faut bien se risquer à quelque formulation générale, c’est plutôt le récit par elle-même d’une conscience qui se refuse à abdiquer face son époque, sans être dupe de rien. C’est un peu pompeux, non ? Tant pis. Ce n’est pas très loin de la vérité. Est-ce parce que j’ai ouvert un nouveau fichier pour ce journal, le précédent consommant trop de mémoire, que je me livre à cet exercice réflexif ? Nécessité de la contingence, n’est-ce pas comme cela qu’il faut dire ?

19.10.21

Soudain (et grand) sentiment d’abattement à l’idée que je ne vis pas où je le voudrais. Mais où est-ce où je le voudrais ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je consulte des annonces immobilières où s’affichent des paradis qui excitent mon regard mais découragent mes capacités d’emprunt. J’ai froid. Je ferme la baie vitrée, transvase la soupe de légumes d’un récipient dans un autre plus petit. Il ne faudrait pas se laisser accabler par les contingences auxquelles nous contraint une réalité trop étroite par certains aspects. Je me dis cette phrase sans trop y croire bien que je la tienne pour vraie. Ce matin, j’ai inventé une sorte d’hétéronyme et, lui donnant la liberté de faire ce que bon lui semblait, je l’ai laissé composer un poème qu’ensuite j’ai consigné dans mon carnet. J’ai trouvé cela amusant de noter en son nom quelque chose que ma main avait écrit, mais il m’a fait savoir qu’il n’était pas satisfait de mon travail de copiste, les corrections qu’il a portées sur la page en mon absence en témoignent. Aussi, à mon retour, ai-je pris une feuille de papier volante et ai-je recopié le poème annoté en essayant de ne plus commettre d’erreurs. Ensuite, j’ai laissé la feuille bien en évidence afin qu’il ait tout le loisir d’apporter les modifications qu’il lui semblait opportun de faire. Et comme revenant (j’étais allé dans la cuisine sortir la soupe du réfrigérateur), je trouvai le texte intact, je décidai d’en faire une nouvelle copie au propre dans mon carnet. Tournant la page pour comparer le travail accompli entre ma première copie et la troisième, je me suis aperçu qu’il avait pris soin d’écrire son nom au bas de la page, comme si ce n’était pas moi qui le lui avais donné, ce nom, mais qu’il lui appartenait en propre. J’ai regardé ce nom et je l’ai trouvé beau, plus beau que le mien, en tout cas, me suis-je dit. Faut-il toujours que la créature dépasse son créateur ? Je relis le poème et ne sais si je dois le trouver aimable ou bien le détester.

18.10.21

À la télé, un type que l’on présente comme entrepreneur, essayiste et activiste, mais il a été cycliste et chanteur aussi, et sans doute d’autres choses encore, choses que j’ignore, dit au type qui l’interroge et qui acquiesce comme si c’était une parole profonde, que prendre soin de soi, c’est prendre soin de la planète, d’ailleurs il a créé une application pour ça, et la vraie question qui se pose, c’est qu’est-ce que je fais là, moi, à regarder ça, un dimanche après-midi ensoleillé alors qu’il y aurait tant d’autres choses à faire ? Mais ces autres choses à faire, à supposer qu’elles existent, à vrai dire, je n’ai pas envie de les faire. Et peut-être, la sagesse est-elle là, je ne sais pas, je formule les idées telles qu’elles se présentent à moi, c’est comme si je réfléchissais à haute voix, mais par écrit, peut-être que la sagesse est là, au contraire de tous les vendeurs de bonne conscience et de solutions clefs en main pour sauver le monde, — ne plus rien entreprendre. Oui, d’accord, mais alors pas devant la télé. Et pourquoi pas ? La télévision fait partie de la réalité, et je ne puis m’en dispenser : je veux voir le monde tel qu’il est, pas tel qu’il me plaît. Je voudrais le réinventer tel qu’il me plaît, ça, c’est vrai, mais ce n’est pas ainsi qu’il est, pas ainsi qu’il est fait, et puis, je ne veux pas faire comme tout le monde, me fabriquer une microréalité où vivre à ma façon, avec mes semblables de la même couleur de peau que moi, de la même religion que moi, de la même orientation sexuelle que moi, de la même opinion politique que moi, dans une sorte d’immobilité qui s’ignore, microsociétés figées, closes et forcloses. Je veux voir le monde tel qu’il est. Je veux voir comme je l’avais vu quelques jours auparavant un type en insulter un autre en lui disant tu es un facho ce à quoi l’autre répond et toi tu es un con ce à quoi le premier répond et toi tu es un facho ce à quoi l’autre répond et moi je vais te casser la gueule, je veux le voir parce que c’est une image de la société dans laquelle je vis, du monde dans lequel je vis. Hier ainsi, regardant sans en croire vraiment mes yeux, ces deux types imbus d’eux-mêmes enfoncer avec un plaisir ni feint ni dissimulé toutes les portes qui s’ouvraient grand devant eux, je me suis demandé ce qu’il y avait de plus ignoble : le spectacle ou le spectateur ? Eux ou moi ? Mais c’est une question déjà obsolète — à l’ère du faux, il n’y a plus de différence entre le spectacle et le spectateur, entre la réalité et sa représentation, tout peut être converti en n’importe quoi, la vérité ne durant qu’aussi longtemps que dure le laps de temps qui sépare une publicité d’une autre. Qu’est-ce que je fais là ? C’est une question que je me pose souvent, devant la télévision ou ailleurs. Et elle mérite d’être posée. Quand même je n’aurais que rarement la réponse. Je crois qu’il y a plus de vérité dans le fait de lire un texte à haute voix tout seul chez soi sans demander la permission à personne, sans rien exiger de personne, sans se soucier de nulle représentation, dans l’acte pur et simple de faire vivre une langue morte qui dès lors ne l’est plus, dans ce dépassement des choses par les choses mêmes qu’est la vie que dans toutes ces déclarations, prises de position, admonestations, pétitions, manifestations, représentations superposées à des représentations du monde. Et n’est-ce pas ce que j’ai fait hier aussi ? Et je lisais Rabelais.

17.10.21

Tout ce qui vibre. Tout ce qui fait vibrer. Tondant ma barbe où elle résonne dans le carrelage clos de la salle de bains, la note émise par le rasoir électrique s’harmonise avec la musique électronique que je suis en train d’écouter. Perfection spontanée de l’univers. Sans désir, rien que la manifestation de soi. Un peu plus tard, lisant un article de « parentologie » (je cite), je me fais cette réflexion : qui le prétend ne te veut pas de bien. Bien au contraire. Au contraire de moi, dirais-je, qui ne te pardonne aucune faiblesse, ne tolère aucune de tes approximations, n’ai pas la sympathie condescendante de te réconforter, de te conforter dans ce que tu es, parfois même semble te vouloir du mal, à ceci près que ce que tu prends pour du mal, cette dureté, cette intransigeance, ce purisme, c’est du bien. Je ne veux pas faire preuve d’humanité, abstraction pompeuse pleine de vide. Toujours nous succombons à la mollesse et, croyant aimer, croyant aider les gens, nous leur faisons le tort de les maintenir dans leur être figé, — mais peut-être est-ce là ce que nous entendons par le bien, une nette absence de perspective, de dynamique, de force, quand ne compte que ce qui se compte (l’argent, les profits, les chiffres de vente, le nombre de vues, que sais-je encore ?). Et tenir le plus longtemps possible. Dans le décousu de mes pensées, je note des bribes de remarques pas forcément achevées, en suspens, entre deux airs, comme la supercherie que je constate d’une société déconstruite à la télévision, et plus largement sur tous les écrans où l’image bouge, son mouvement immédiat nous voulant un mal que nous ne semblons pas capables de mesurer. Pourquoi me sens-je si peu à ma place, singe en cage dans ce monde ; — est-ce parce qu’il est factice et que je suis vrai ? Note cette précision grammaticale : je ne dis pas vrai, je suis vrai. Nelly me dit une journée comme aujourd’hui rachète tout, et je comprends ce qu’elle veut dire, mais j’ai l’impression que le climat ne fait plus son effet sur moi, son effet rédempteur. Alors, pas tout de suite après, un peu plus tard, je lui réponds il faudrait commencer par décider où nous voudrions vivre, et dans cette affirmation se dissimule mal l’évidence que je n’en ai pas la moindre idée. Phrases qui m’émeuvent dans les relevés de Quentin Leclerc : « En fait des fois c’est difficile de faire comprendre aux autres que ça fait du mal d’être le second couteau, le truc qui passe après, la personne à qui on pense pas, la voix qu’on peut caler vite fait en fin d’émission après que tout le monde a eu le temps de bien parler. / Toute mon adolescence, j’ai été la personne qu’on oubliait d’inviter aux soirées. / Je joue le jeu parce que j’ai toujours l’espoir qu’on jour quelqu’un prenne son téléphone et m’appelle pour me dire : viens ce soir y a un truc super ça ferait plaisir que tu sois là. / Mais la vérité c’est que ça n’arrivera jamais. / Il n’y a pas de points d’exclamation dans mes phrases parce que je suis triste, et que je l’ai été toute ma vie. / Un jour j’ai été heureux. / C’est quand j’étais enfant, et que vous n’existiez pas. »

16.10.21

Daphné est d’accord : sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde. Façon plus ou moins distinguée de dire qu’un théoricien du déclin quelque peu sérieux devrait être capable de dater avec précision les étapes dudit phénomène dans la mesure où il ne devrait pas s’agir de vitupérer, de mettre à l’index crasseux, mais de documenter avec science un processus qui se déroule dans le temps et qui, s’il ne l’est pas, peut sembler n’être qu’une vue de l’esprit malade, acariâtre, atrabilaire, tout ce que l’on voudra. Vatican II. Pas plus que Georges, me rétorquera-t-on, pas plus que Brassens, je ne vais à la messe, c’est vrai, mais ce n’est pas une raison. Je pourrais tout à fait y aller. D’autant que la culture n’est pas l’apanage d’un cénacle, d’un cercle restreint, elle appartient à qui l’étreint. Mais n’est-ce pas justement ce à quoi tendait la fin de la messe en latin : élargir le cercle des fidèles en rendant accessible (toujours le même fantasme de la démocratisation) ? Oui, — avec les résultats qu’on connaît. Si la culture, je crois que c’est ce que je veux dire, si la culture n’est pas l’exclusive d’un petit club imbu de ses privilèges, peut-elle cependant survivre sans faire l’objet d’un culte ? Non, et le fait que notre époque multiplie les rituels semblerait le prouver, par la négative, en quelque sorte : comme il n’y a plus de culture, comme il n’y a plus de culte, on fabrique des rites microscopiques pour survivre à la déshérence du sens. Car oui, c’est ce que je crois (décidément, quelle foi), il y a bien encore un sens, mais il n’a plus d’héritiers. Ce qui nous porte un pas plus loin que Char : ce n’est pas que notre héritage n’est précédé d’aucun testament, mais qu’il n’y a plus d’héritage. Que ferions-nous dès lors d’un testament ? La messe en latin était le testament, sa fin n’est pas la pathologie, mais le symptôme de ce dont nous sommes déshérités. Nouveaux souliers, ampoules aux pieds.

15.10.21

Mandarines satsuma. Dans l’après-midi, je cuisine le ragù pour les lasagnes du soir en écoutant Unit Structures de Cecil Taylor. Ce faisant, je me dis quel sentiment étrange que celui qui veut que l’on perçoive simultanément que le monde est pourri et que la vie est belle, sans que l’on puisse détacher un membre de cette conjonction de l’autre, sans qu’il soit possible de l’envisager, sinon de manière abstraite, s’imaginant, par exemple, d’autres époques que la nôtre (sans que je sache très bien si ces époques sont des fictions ou des réalités) parce que telle est notre façon de sentir, — et nous ne pouvons pas en connaître une autre. Étrange aussi que je sois là, totalement là dans ce que je fais, cuisiner, en l’occurrence, et que je sois aussi dans la musique et aussi dans mes pensées, que je fais (musique et pensées) aussi, en un sens bien particulier, que je sois ainsi totalement partout, pas un morceau par-ci un morceau par-là, mais que la totalité de moi, ce soit cette rencontre ici et maintenant de plusieurs dimensions, dans cette cuisine banale (j’entends la pièce de la maison pas l’activité), quelque chose qui ne l’est pas (banal) se produit, et c’est cela qui est sublime. Tout comme le fait que je sois fasciné par l’ordinaire, parce que je le trouve beau, et que je le trouve répugnant, que ce qui me fascine, ce soit encore cette conjonction d’une extrême et de l’autre dans l’existence, comme si les points les plus éloignés d’une échelle se rejoignaient. Pense au mètre étalon, rue de Vaugirard, celui-là qui se trouve derrière le Sénat, et sa proximité douteuse, j’allais dire naturelle, au sens de logique, normale, sans surprise, avec les conteneurs à poubelle, installés là parce que c’est pratique, même si c’est imbécile et laid, et penses-y non comme à une image de la réalité mais comme à la réalité même, celle-là la seule avec laquelle il faut et il faut ne pas prendre ses distances.

14.10.21

Sentiment étrange lorsqu’il y a deux jours j’ai lu cette phrase de René Char : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », phrase qu’on m’avait refilée en classe préparatoire sans prendre la peine d’expliquer vraiment d’où elle venait, l’agrégé de philosophie méchu qui émargeait là se contentant de la précision laconique « Comme le dit René Char… », ce qui ne veut rien dire, mais enfin, la culture est ainsi, faite de trous mal bouchés avec le plâtre de la citation, si c’est René Char qui le dit, ou Heidegger, ou Hannah Arendt, obsessions des professeurs de philosophie pour classes préparatoires, c’est forcément vrai. Qui aurait l’outrecuidance d’en douter ? Sentiment étrange dis-je de découvrir cette phrase des années plus tard, sans la comprendre différemment, je crois, mais de tomber sur elle comme sur un objet trouvé dans son environnement textuel, de la lire réellement pour la première fois, là, dans les Feuillets d’Hypnos sous le numéro 62. Lisant ce texte, moi qui n’avais jamais rien pensé de René Char, est-ce que j’en ai soudain pensé quelque chose de précis ? Peut-être, — ce que je sais en tout cas, c’est que cette phrase dans le milieu littéraire qui est le sien avait un parfum différent, celui du sang, de la poudre, du maquis provençal, et non plus cette chose désincarnée et morne (morte) qu’on laisse tomber sur un ton sentencieux et qui, dès lors, est privée de toute vitalité, forme sclérosée et close sur elle-même, inaccessible — car qui pourrait bien vouloir y accéder ? La phrase est un organisme. Pas un lambeau de chair putride détaché du corps dont elle provient. La phrase est un univers. Pas un parpaing de béton dont on fait les murs à la va-vite. La phrase est un organisme, la phrase est un univers. La phrase est une vie.