24.2.26

Première journée à Rome. Il y a quelques minutes, le voisin du dessous est venu se plaindre du bruit que nous faisions en empruntant le couloir qui conduit d’un bout à l’autre de l’appartement, entre la cuisine et le salon, à l’heure du repas, voilà qui est bien étrange, effectivement, et j’ai eu beau lui expliquer que nous ne faisions que marcher, à des heures raisonnables, somme toute, entre sept et neuf heures du soir, il n’arrêtait pas de répéter que cette partie-là de l’appartement n’avait pas été refaite, j’aurais pu lui demander si c’était précisément là qu’il avait élu domicile, dans la partie non refaite de l’immeuble, pour s’y plaindre du bruit, mais je n’en ai pas eu la présence d’esprit, et puis je ne suis pas certain que mon pauvre italien m’eût permis de lui faire comprendre toute l’ironie de la question. Les Romains ont-ils le sens de l’ironie ? Je l’ignore. Je sais que les Marseillais l’ont, je me souviens que j’en ai fait l’expérience, de voisinage, aussi, d’où l’association d’idées, nous venions tout juste d’arriver dans l’appartement que nous occuperions durant quelques années, d’une ironie bien souvent mauvaise, mais peut-être est-elle simplement française, avec l’accent. Cela aussi, je l’ignore. Je n’ignore pas, toutefois, le plaisir que j’ai eu à arpenter Rome (quinze kilomètres et quelques hectos au compteur) aujourd’hui, sous le ciel bleu traversé de nuages et, souvent, au soleil chaud d’un printemps déjà là. Comme sur le parvis de San Pietro in Vincoli, où il me semble que j’ai pris un coup de soleil en attendant l’ouverture, un peu avant trois heures de l’après-midi. Mais c’est à San Vitale al Quirinale, en travaux pourtant, ce qui rendait les nombreuses fresques de l’église invisibles, que j’ai ressenti une réelle émotion. Peut-être était-ce la pénombre (en travaux, l’église s’en trouvait aussi mal éclairée), peut-être était-ce la fraîcheur qui régnait dans le lieu, ou bien alors cette monodie qui était diffusée, ou tout cela à la fois, et je ne sais quoi d’autre, qui tient à l’imperceptible, ou plus à l’imperçu — il n’est pas certain, en effet, que tout ce qui est imperçu soit imperceptible, ou bien disons que c’est un saut que je ne suis pas prêt à faire, malgré l’émotion ressentie dans l’église, un saut qui est sans doute celui de la foi —, mais c’était là, et c’est tout ce que je puis en dire. Un peu plus tôt, aux Scuderie del Quirinale, en parcourant cette exposition consacrée aux Tesori dei Faraoni, où les œuvres présentées, malgré la patine évidente du temps, avaient l’air si jeunes, si accessibles, si présentes, je me suis demandé si une société sans religion pouvait exister, c’est-à-dire pouvait fonctionner comme société — car que peuvent bien avoir en commun des gens différents si ce n’est des croyances communes et comment les faire communes, ces croyances, si ce n’est par des récits qui apportent des réponses à des questions qui semblent n’avoir pas forcément de réponses ? — et, bien que j’eusse envie de penser que oui, je ne suis pas parvenu, je crois, à faire de cette envie une certitude. Cet écart, était-il le négatif de l’écart entre l’imperceptible et l’imperçu ? Autrement dit : tout comme, dans l’église, je ne passerai pas de l’imperçu à l’imperceptible, dans le musée, je ne passai pas de l’envie à la certitude. Mais quel est-il, cet écart ? Est-il l’écart du doute ? Ce n’est pas loin l’Italie de la France — n’est-ce pas ce que j’ai dit hier, en le déplorant un peu ? — et, nonobstant, la distance qui sépare les deux pays semble immense : derrière l’apparente mondialisation du monde, demeurent des différences infranchissables. Ou bien est-ce moi qui les imagine ? Est-ce Lucas ou Cornelis de Wael qui est assis au premier plan, le bras sur le dossier de la chaise, sur le tableau d’Antoon van Dyck qu’on peut voir aux Musei Capitolani, et qui m’a tant fait penser à un personnage de Proust ? Et le voyant, je me suis lamenté : pourquoi n’ai-je pas une telle imagination picturale (celle de Proust, je veux dire, qui voit le portrait de ses personnages dans des tableaux et qui, décrivant ces tableaux, décrit ses personnages), pourquoi ma façon tend-elle toujours à l’abstraction ?

23.II.26

À Rome. Quand, soudain, je me suis vu à l’arrière d’un taxi le long du Tibre, je me suis demandé si cette rapidité des trajets qui rend le déplacement quasi instantané n’était pas une perte : on ne se rend pas compte de la distance, on oublie le temps, il semble que l’on puisse être ici et là simultanément, et cela est si brutal, en réalité, que l’on met du temps à s’y adapter, comme si la conscience voyageait moins vite que la présence. Ou alors, c’est qu’on passe sa vie à voyager, et c’est la sensibilité qui s’en trouve émoussée, réduite à l’enregistrement indifférent des milliers de kilomètres parcourus, un peu comme d’aucuns, moins fortunés, tiennent d’interminables listes (des courses, des livres, de n’importe quoi). Perte du voyage, pour ainsi dire : à aller trop vite, va-t-on encore quelque part ? Rien n’est moins sûr et, partout à la surface de la terre, c’est la même langue véhiculaire, le même parler commode, commercial, qui se pratique dans l’indifférence générale. Ready? m’adresse la serveuse au restaurant où nous dînons (d’une pitance assez médiocre). Comme si j’avais une tête d’anglais. Mais quelle importance ? Il ne s’agit pas de converser, il s’agit d’être pratique, de prendre la commande et de passer à autre chose. Et quand la pointe avancée de l’humanité — ainsi du moins a-t-elle l’audace de se présenter — fantasme des protocoles de traduction automatisée en direct, elle ne va pas chercher plus loin que l’employée lasse qui consent au minimum d’efforts : la carte n’étant pas infinie, tout le monde mange plus ou moins la même chose, pourquoi parler n’en irait-il pas de même ? À force d’échanger, comme on a fini par dire non sans une certaine fatigue, peut-être ne sait-on plus parler. Et chacun se racontant lui-même dans le monologue inlassable de sa minorité, pourquoi perdrait-on encore son temps à apprendre la langue de l’autre ? L’autre, avant tout, n’est-ce pas moi ? La différence exacerbée ne ressemble plus à rien, on ne la voit même pas, tout le monde est au même régime. Et, au volant de son taxi, collant bout à bout italien, français et anglais pour se faire comprendre tant bien que mal, notre volubile chauffeur nous montrait du doigt des monuments que l’on ne voyait pas : il faisait nuit déjà.

22.II.26

Lassitude, peut-être. Non que je sois moi, mais que les choses soient comme elles sont, je crois, ou plutôt qu’on les voie comme on les voit, toujours ; une telle habitude n’est-elle pas lassante à l’extrême ? Arrêter, je ne connais rien de plus libérateur. Arrêter de faire quelque chose (à quoi nous sommes habitués, à quoi nous tenons, à quoi nous avons pris goût mais qui nous nuit) libère, et pas seulement du ce que l’on arrête de faire : la place laissée libre par l’arrêt ne sera jamais comblée tant qu’on continuera d’arrêter (arrêter n’est pas un état, c’est un processus, une dynamique), elle est devenue libre en soi, et il n’y a rien par quoi remplacer ce que l’on a arrêté, rien ne doit venir prendre cette place libre, la place est libre, est devenue libre, et c’est cela, la merveille : le vide qui n’est pas un manque (faire ce que l’on a arrêté, voilà d’où venait le manque, le manque de la chose consommée toujours à reproduire, à recommencer, désir, envie, besoin, que sais-je ?), le vide n’est pas un défaut, une faille en attente de remplissage, attente à laquelle la vie sociale nous dresse, comme s’il fallait toujours combler les manques, il ne souffre pas, il est parfait comme tel. Je n’ai pas besoin de vouloir la mort ou la blessure ou la destruction de quoi que ce soit, de qui que ce soit, pour me sentir exister. Les époques extrêmement tristes ne se reconnaissent-elles pas à cela, qu’on peut appeler le besoin du mal, mal dont l’existence justifie toutes les actions, jusques aux pires exactions ? Ne semble plus se sentir exister alors que qui désire la destruction de l’autre. Triste existence, en effet, qui ne se conçoit, ne se déploie que dans la négativité, l’opposition : c’est l’antisme (anti-x) comme principe de l’existence. Il ne suffit pas de ne pas être xiste, il faut être anti-xiste. Époques extrêmement tristes parce que leur négativité n’est pas de l’ordre de l’interdit (« Tu ne tueras point »), mais de la permission : elles donnent le droit de tuer.

21.II.26

Il y a eux et il y a nous. — Malgré toutes ses dénégations et ses prétentions risibles à la fluidité, l’espèce humaine n’est-elle pas fondamentalement binaire ? Comme si, depuis des millénaires, s’était durcie en elle la conviction qu’il ne saurait y avoir de troisième terme entre une chose et son contraire, toute pensée se résumant in fine à la croyance que quelque chose est bien et son contraire mal, et puis c’est tout. Cela ne va pas très loin, convenons-en, mais ce fut peut-être nécessaire : n’est-ce pas cette simplicité qui aura permis à l’espèce humaine de s’adapter, de passer outre les obstacles nombreux qui se sont toujours dressés sur la route de son progrès ? Si elle avait fait des finesses, l’espèce, elle ne serait sans doute tout simplement plus là : c’est la simplification extrême, la caricature, la grossièreté du trait qui permirent la survie parce qu’elles rendirent les décisions faciles, c’est-à-dire rapides. Qui prend son temps, qui s’attarde, traîne, rumine, hésite, tergiverse, médite, a peu de chances de s’en tirer face au danger. Face au danger, il faut aller vite, et la plupart du temps fuir, ce qui laisse peu de temps pour observer, étudier, comprendre, en effet. Ainsi, n’est-ce pas l’intelligence qui fut facteur d’évolution, mais la bêtise. Ce n’est pas le génie qui permit à l’espèce humaine de durer, de se développer, de croître, multiplier, coloniser, et cetera, mais la brutalité, et l’intelligence, la finesse, la patience, l’attention aux détails, la circonspection, les scrupules ne sont que des anomalies, des exceptions qui ont échappé à la règle. Simplex sigillum veri, principe de rationalité, c’est-à-dire : Va toujours au plus simple, ne t’embarrasse pas de nuances. Les nuances encombrent, c’est vrai, elles ralentissent l’allure. C’est seulement à qui marche sans but qu’elles apparaissent en allant, multiples, chatoyantes. Et qui va, aimerais-je dire, qui va n’a pas de camp : tout lui est devenir. Le paradoxe est qu’il aura fallu de nombreux esprits simples pour que quelques natures complexes survivent, pour les protéger, comme si ces esprits simples, binaires, avaient pressenti que, s’ils pouvaient survivre, ils ne savaient pas vivre. Que vivre, par suite, c’était encore autre chose, qui ne se limite pas aux catégories rigides qui cherchent à limiter, enfermer la vie. Le paradoxe est qu’il aura fallu une force grossière pour abriter la nuance sans laquelle la vie dure, certes, et longtemps, de plus en plus longtemps, mais sans goût. La rationalité comme simplicité, la politique comme opposition, la vie comme survie sont des caricatures, des ersatz de la forme d’existence à laquelle l’humanité aspire. Et si, dans les périodes critiques, les hivers interminables, les famines dévorantes, on comprend que l’espèce humaine s’en contente, comment se fait-il en revanche que, le temps adouci et la démocratie ne soient pas plus favorables à l’épanouissement des mœurs souples, douces, elles aussi, qui se montrent attentives aux reflets qui miroitent à la surface des choses et font tout le goût de la vie ? Comment se fait-il qu’on se batte encore comme si c’était pour le dernier quignon de pain ? Peut-être, mais c’est une hypothèse un peu sauvage que j’avance là, peut-être que, dans son immense majorité, l’espèce humaine n’aime pas la vie, mais la supporte comme une contrainte, une charge, une malédiction. D’où cette volonté mauvaise mise à être, avec acharnement, entêtement, hargne. À laquelle quelques rares êtres bizarres échappent cependant, comme par hasard, comme par miracle.

20.II.26 

Diariologie négative. — 1. J’avais prévu de faire une note critique sur la traduction (plus exactement, sur la traduction d’un livre en particulier), mais je ne la ferai pas : j’en ai assez de cette sorte de caractère destructeur qui est trop facilement le mien, il faut que je cherche quelque chose une manière plus positive d’exister, pour ainsi dire. 2. Hier, j’ai ouvert la fenêtre sur le monde social que j’avais fermée il y a une dizaine de jours de cela, et j’ai décidé de la refermer immédiatement : tout est exactement le même, en pire. D’où il s’ensuit que ce n’est pas du caractère essentiellement destructeur qui est le mien dont je suis fatigué, mais plutôt du fait qu’il ne porte pas des fruits (des fruits négatifs, pour ainsi dire, encore une fois), qu’il ne soit pas suffisamment destructeur, en vérité, que tout soit ou semble toujours pareil. Il faudrait tout raser, tout remettre à zéro, me dis-je, mais quelle certitude ai-je que ce qui viendra après ce zéro vaudra mieux que ce qu’il y avait avant, que ce ne sera pas pire, ou la même chose, toujours la même chose ? Aucune. Alors, il ne me faut rien vouloir, ne rien désirer pour le monde, faire mon œuvre parce que c’est tout ce que je peux faire avec authenticité, sincérité, dignité. La conséquence de 1. est que je n’ai toujours pas trouvé un livre à lire qui trouve grâce à mes yeux. Je cherche dans les profondeurs de la bibliothèque quelque chose qui soit susceptible de résister à mon appétit négatif, mais un tel livre existe-t-il ? Tout ne vient-il pas de moi ? Tout est de ma faute, c’est ce que je veux dire. Est-ce que tout est vraiment de ma faute ? Non tout le mal du monde, mais tout le mal que j’en ressens, que je ressens dans mon commerce avec le monde. Mais ai-je choisi d’être moi-même, ai-je voulu être comme je suis ? Eh bien, non. Eh bien, oui. En un sens, non (pour tous les espèces de déterminismes auxquels on peut trop facilement penser) et, en un autre sens, oui : c’est ce qui arrive quand on veut être écrivain (et qu’on le devient). Peut-être ai-je simplement besoin de changer d’air. Je n’ai pas eu le sentiment d’étouffer, ces dernières semaines, à Paris. Ou plutôt, les raisons pour lesquelles j’ai eu le sentiment d’étouffer n’avaient rien à voir avec Paris, rien à voir avec aucune ville, en réalité. Mais peut-être cela me fera-t-il du bien de quitter cet endroit — que je n’aime pas, ne parviens pas à aimer, je ne sais pas pourquoi, pourtant, il me semble que j’ai essayé, et il m’arrive d’avoir mauvaise conscience de ne pas y arriver, tant de monde se presse pour venir ici, y vivre, y faire du tourisme, il m’arrive d’avoir l’impression que je fais la fine bouche, et peut-être que je fais la fine bouche, peut-être que je suis un extrémiste du snobisme. Lundi, nous prendrons l’avion pour Rome, je verrai bien, là-bas, ce qu’il en est de tout cela, vu d’ailleurs.

Note : Comme il m’arrive de le faire de temps à autre, lorsque certaines informations ne figurent pas dans ce journal (parce que je ne le veux pas ou pour d’autres raisons), je les ajoute en marge dans un fichier à part, qui s’intitule « Dans le journal ». J’ai ainsi écrit en marge du journal la note critique dont je parle en 1., ci-dessus. Mais, en l’écrivant, je me suis dit qu’elle était trop intéressante (bien que négative) pour ne pas la noter dans mon journal. La voici, donc (telle quelle) : Dans le journal du 20.II.26, le livre est Quer pasticciaccio brutto de via Merulana, de Gadda. Dans la traduction de Manganaro que je regarde rapidement ce matin, m’étant dit que j’allais recommencer ma lecture du livre, traduction qui passe pour bonne, voire « formidable », comme dit Angelier, je relève plusieurs choses, notamment les (multiples) élisions de lettres pour rendre les passages en dialectes, la traduction de « alla romana » par « en dialecte » (ce qui est une forme de normalisation, une négation de la spécificité dialectale), de « contaminando » par « mélangeant » (dans la phrase : « “Quanno me chiammeno!… Già, Si me chiammeno a me… può stà ssicure ch’è nu guaio: quacche gliuommero… de sberretà…” diceva, contaminando napolitano, molisano, e italiano. »). Or, c’est une contamination des dialectes les uns par les autres qui fait apparaître l’italien comme un dialecte parmi d’autres. Je ne sais pas si la traduction de M. est bonne ou mauvaise, ce n’est pas la question que je me pose, à vrai dire, la question, c’est que le plus intéressant, c’est ce qui n’est pas traduit, ce qui résiste à la traduction, et que la traduction — du fait, peut-être, du désir de prouesse du traducteur, le livre passant pour difficile, voire impossible à traduire, le traduire est un tour de force, on connaît l’argument — en vient à masquer. Les élisions, le faux parler (que personne ne parle en France « entre élisions et agglutinations, entre métalangage et métalexique », comme dit le traducteur dans sa présentation, c’est une fabrication de traducteur, alors qu’on parle couramment les dialectes en Italie), ces trucs qui traduisent les dialectes contaminés les uns par les autres ne sont que des flatus vocis, le plus important est tout simplement ignoré, peut-être parce qu’on ne peut pas faire autrement, parce que ce n’est tout simplement pas traduisible, mais alors, c’est cela qu’il faut dire ou faire entendre, — et ne pas traduire, faire autre chose. Si la traduction évite cette résistance de la traduction, cette résistance à la traduction, alors elle n’est qu’un mensonge. Parfois, j’ai l’impression de lire la traduction mot à mot de noms de plats de pâtes : pennes à l’énervée, c’est cela, oui, mais ce n’est pas cela, et ce n’est pas un manque d’érudition qui en est la cause, bien au contraire. Il y a toujours quelque chose d’un peu étrange à rendre les dialectes comme si c’étaient des formes argotiques, des versions mal parlées d’une langue standard, alors que ce n’est pas cela du tout. De Ceccaty avait choisi de rendre le dialecte d’Ernesto d’Umberto Saba en « français standard », comme il disait, tout en donnant en bas de page la version originale. C’était une forme de renoncement. Mais peut-on faire autrement ? L’erreur est de croire qu’il est difficile en soi de traduire les dialectes. Alors que ce sont des langues comme les autres, en vérité. Ici, je pense au « formidable » travail de traduction de Laurent Feneyrou avec la littérature en dialecte de Trieste et sa région. Il ne faut pas croire qu’on ne sait pas traduire le dialecte ou que les dialectes sont intraduisibles : ce qui pose problème, c’est le plurilinguisme, ou la pluridiomalité, comme je voudrais dire, plutôt, le fait que des langues coexistent dans un même ensemble, une même forme d’unité. Ce n’est pas pour sa maestria diégétique que le livre de Gadda est célèbre — l’intrigue est banalement policière et le roman n’est même pas vraiment achevé —, mais pour sa pluridiomalité (quelque chose comme un plurilinguisme interne, propre à une même unité géographique). En ce sens, le passage au début du roman (voir journal du 3.8.25) sur les causes plutôt que la cause au début du livre est une sorte de manifeste : la pluralité des causes est la pluralité des idiomes qui se contaminent les uns les autres, le vortex. C’est de cette pluridiomalité qu’il faut donner l’idée. Peut-être n’est-ce pas possible (dans le passage d’un univers linguistique à un autre), et alors il faut le dire. Je suis plutôt enclin à penser que ce n’est pas possible, en effet. Et qu’il faut chercher d’autres ressources. Comme le polyglottisme.

19.II.26

De la profondeur des cendres, en tout cas est-ce ainsi que s’appelle désormais catalogue des tombes, titre provisoire, comme l’indique judicieusement la mention « [titre provisoire] » dans le nom du fichier, qui s’est appelé ensuite catalogue des profondeurs. Je me souviens de cette remarque que Charles Dantzig m’avait faite à propos du titre de mon livre qui s’appelait encore, lui avais-je dit, Essai sur Rome, le scooter, et ma mère, que je ne pouvais pas écrire un essai sur trois sujets, qu’il n’en fallait qu’un seul, dans le titre, du moins, bref, que le titre n’allait pas, ce qui m’avait conduit à trouver ce Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère, bien meilleur, en effet. Le plus important, toutefois, ce ne sont pas les mots dans le nom du fichier, mais les quelque 160000 signes que le fichier contient et que je viens d’imprimer. J’en suis à un point où je ne sais plus très bien où j’en suis : je ne sais pas encore ce qui va suivre (j’ai une idée, mais cela ne suffit pas une idée, et ce n’est pas le nombre qui est en question, ne te méprends pas), je ne sais pas si le texte tourne en rond sur lui-même ou s’il va quelque part, et je ne sais pas si c’est génial, extrêmement mauvais ou quelconque, ni bien ni mal, quoi, tout bêtement toi, quoi. Je ne cesse de me dire, effectivement, que, probablement, si je n’ai pas de succès, c’est parce que, in fine, ce que j’écris, les livres et le reste, tout cela n’est pas très bon, pas extrêmement mauvais, non, mais pas génial, non plus, quelconque, sans plus quoi, sinon, il serait incompréhensible que je n’aie pas plus de succès. Mais est-ce un raisonnement qui se tient ? Je n’en sais rien. Forse que sì forse che no, devise que je ferais volontiers mienne si elle n’était pas déjà celle des ducs de Mantoue. Succès ou non, j’écris en ce moment, et c’est peut-être le plus important. La dernière fois que j’ai pensé à cette absence de succès, il y a deux ou trois jours de cela, j’en suis venu à la conclusion que c’était une chance : si j’avais eu du succès, ne serais-je pas devenu l’horrible caricature de moi-même, refaisant sans cesse le même livre, parce que ça marche ? C’est certainement une rationalisation réconfortante, mais ce n’est peut-être pas tout à fait inexact, tant s’en faut. Si, malgré l’absence de succès, j’écris, en ce moment, je ne parviens pas à lire, en ce moment, et depuis hier, ce sont deux livres de plus qui n’ont pas survécu à l’ennui que m’inspire toute forme de lecture : pourtant, des idées, j’en ai, et sans discontinuer, mais tout se passe comme si elles ne franchissaient jamais l’épreuve de la réalité et que, confronté à la lourdeur de leur entreprise, je baillais d’avance et préférais n’en rien faire, et ne pas lire les livres que, successivement, il me vient à l’idée de lire, que je commence, et que j’abandonne presque aussitôt, donc. J’ai le pressentiment que toute une bibliothèque pourrait y passer. Et si c’était vrai, serait-ce si grave ?

18.II.26

Peu. Tout ce que j’aurais à dire, je le dis ailleurs. Dans le poème que j’ai écrit hier en marchant dans le Jardin, et dont je cherchais le développement depuis un certain temps. Un poème plus un vers, faut-il préciser, un vers qui est un poème (ironique) en soi. Avant de noter ce vers, j’ai cherché si quelqu’un n’en avait pas eu l’idée avant moi, comme il m’arrive de le faire lorsque je suspecte quelque chose comme un manque d’originalité de ma part, qu’une idée est passée en contrebande, on reçoit tant d’informations qu’on ne sait plus très bien quoi est quoi, mais non, il semblerait que personne n’ait eu cette drôle d’idée avant moi, — voilà qui est étonnant, je crois. Dans les poèmes et dans le nouveau chapitre de loin de Thèbes que j’ai écrit ce matin. Plus j’avance (lentement) dans la composition du texte, et plus il me semble que la structure, la division, doit être abandonnée, ou peut-être allégée avec de simples sauts de page plutôt que cette numérotation qui me paraît artificielle. Ou non, pas artificielle, mais qui est comme une sorte d’échafaudage : une fois la maison bâtie, on ne va pas laisser les échafaudages en place, on les démonte, et on laisse la maison vivre, ce n’est pas parce qu’ils ont été indispensables à l’édification qu’il faut les conserver. Ils sont nécessaires, mais temporaires. Il en va de même avec ma structure numérotée : elle me permet de me repérer dans l’avancement de l’écriture, mais il faudra que je m’en défasse. Pour l’instant, c’est ce qu’il me semble, elle m’aide, mais si elle devient trop lourde avant que je sois parvenu au bout du récit tel que je le conçois, il me faudra l’abandonner ; elle ne doit pas être une entrave, mais un escalier. Toujours pas trouvé un livre à lire, tous me tombent des mains. On verra bien.

17.II.26

Ce matin, par l’un des hasards de l’hypertextualité qui la rend digne des plus angoissants de nos cauchemars, j’ai parcouru le fil de l’écrivain, dit « la vache ». Parfait petit fonctionnaire de la république des lettres, il va de résidence en atelier, de rencontre en salon, de signature en festival, sempiternellement en quête de la subside de l’État et de ses services déconcentrés auprès des collectivités territoriales, toujours prompt à défendre la bonne cause, à condamner le mal, vantant sans jamais faiblir les immenses mérites du bien, du moment toutefois qu’ils lui permettent d’obtenir telle ou telle aide financière. Ce n’est pas le détail des phénomènes, cependant, qui m’a traumatisé en parcourant cette littérature secondaire, non, après tout, on le sait, il n’y a guère de surprise, l’écrivain français moyen est de gauche, comme Jack Lang, mais le sentiment d’une dépression latente, profonde, incurable, qui imprégnait toutes ces phrases inutiles, vaines, absurdes, et ce, malgré l’illusion de la joie qu’elles s’efforçaient de donner comme le change d’une mauvaise monnaie. L’écrivain, dit « la vache », devait à tout prix montrer qu’il existait, mais cet entêtement à en faire la démonstration par le compte rendu précis, détaillé, et dans enthousiasme délibérément disproportionné, de chacun de ses mouvements, du moindre de ses faits et gestes à prétention littéraire, apportait la preuve irréfutable du contraire : tâcheron des lettres modernes, c’est pas une vie, quand même. Quand je n’ai plus eu le courage de continuer à parcourir le fil interminable d’une existence qui se déroule dans la vacuité la plus totale, je me suis senti comme aspiré de l’extérieur, et je me suis confié : Oh mon Dieu, Dieu miséricordieux et compatissant, si c’est cela, être écrivain, fais que je n’en sois pas un, de grâce. Cependant, je n’ai pas désespéré. Une fois que, dans les larmes matinales du chignon de carnaval — c’est Mardi gras, ne l’oublions pas —, Daphné est partie pour l’école déguisée en Oscar d’Un ballo in maschera (quelqu’un aura-t-il “la ref” ? rien n’est moins sûr), je me suis assis à ma table d’écriture, où je me suis mis à écrire, comme j’avais prévu de le faire depuis plusieurs semaines, mais remettant toujours l’activité à plus tard, sans trop savoir pourquoi, ou bien en trop sachant pourquoi, accablé comme il m’arrive de l’être du sentiment de la vanité de mon existence, terrassé par l’ennui, la tristesse, la lassitude, et la complaisance, aussi, beaucoup. Il n’est pas aisé, en effet, de ne pas succomber à la complaisance, c’est probablement le risque de, j’allais écrire : « l’introspection », mais c’eût été par conformisme, nulle introspection, je ne regarde pas à l’intérieur de moi-même, non le risque de l’examen de soi, d’être trop centré sur soi-même, d’oublier le monde, et tout ce qui va avec, d’autant que, quand on le rencontre, le monde, il est bien difficile de ne pas éprouver un certain dégoût à sa fréquentation. Mais c’est justement quelque chose que je reproche à bon nombre de livres, des livres qui passent pour des classiques, j’entends, qu’ils sont clos sur eux-mêmes, qu’ils ne s’ouvrent pas au dehors, cela ne signifie pas qu’ils soient sans génie, mais qu’ils sont condamnés à l’impuissance, pour le dire en un verbe : in fine, ils renseignent peut-être sur qui les a écrits, mais ils n’enseignent rien. Ne me parlent vraiment que les livres qui ne renseignent pas, mais enseignent. Depuis plusieurs jours, je passe de livre en livre sans parvenir à en lire un jusqu’au bout parce que je ne trouve pas dans les livres que je lis ce que je cherche ; ce que je cherche, je ne puis le trouver que dans les livres que j’écris. Ce n’est pas pour cette dernière raison, ni à cause de l’écrivain, dit « la vache », que je me suis décidé à m’assoir à ma table d’écriture, ce matin, pour écrire les pages que je repoussais d’écrire, mais cela revient au même, après tout, il faut bien quelque chose qui déclenche, il faut bien quelque chose qui permette de surmonter l’impuissance, la peur de vivre, la peur d’écrire, quelque chose qui permette de vivre, d’écrire.

16.II.26

Ce n’est pas la peine de se morfondre : peut-être que le monde va trop mal pour aller bien, mais ce n’est pas une raison d’aller mal, en vérité, si l’on ne va pas bien, parce qu’on ne peut pas aller bien, parce qu’il est en un sens immoral d’aller bien dans un monde pareil au nôtre, il n’est sans doute pas nécessaire d’aller mal, en tout cas, cela ne fait rien avancer, n’apporte aucune solution, aucun réconfort, aucune perspective d’amélioration, oui, voilà, aucune perspective d’amélioration, c’est ce que je veux dire. Il faut toujours qu’il y ait une perspective d’amélioration, sinon la vie est comme morte-née, non ? Ce n’est pas ce que j’ai pensé aujourd’hui, cela — que, s’il n’est pas possible d’aller bien, il n’est pas nécessaire d’aller mal —, je l’ai pensé il y a quelques jours. Qu’est-ce que j’ai pensé aujourd’hui ? Rien. Ou non, j’ai pensé ceci : que l’élite était dégoûtante. On nous rabat les oreilles avec le fossé qui se creuse entre le peuple et les élites — c’est un des lieux communs assommants de la pensée contemporaine, du moins de qui en tient lieu, la singe grimaçant —, mais rien n’est moins vrai : il n’y a pas de différence de nature entre le peuple et les prétendues élites (qui, de fait, n’en sont pas, ne sont pas, sinon l’avant-garde de la culture, n’exagérons rien, au moins le poste avancé qui entraîne à sa suite), même pas une différence de degré, non, rien qu’une différence de capital : entre le producteur d’Intervilles, le concepteur de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris, un quelconque créateur de contenu sur TikTok, ou je ne sais quel autre ersatz de culture, et le consommateur, le spectateur, le téléspectateur, il n’y a pas de différence essentielle, la seule différence est que, d’un côté, il y a quelqu’un qui gagne de l’argent et, de l’autre, quelqu’un qui en perd en faisant gagner de l’argent au premier, mais c’est la même culture, exactement la même culture, le même régiment de sentiments, le même ordre d’idées, seul l’ordre de grandeur change, le goût supérieur n’existe plus, au nom de l’égalité, on l’a supprimé, sans comprendre que, ce faisant, on ne supprimait pas l’inégalité, loin de là, mais simplement le goût qui, devenu ainsi le même pour tous, s’affadit, jusqu’à n’en plus avoir aucun. Il y a encore un peuple et une élite, ce sont les consommateurs et les producteurs, mais il n’y a pas de fossé entre eux, ils partagent la même et unique vision du monde, dans laquelle le capital a supplanté toutes les valeurs (l’obsession du Français, autrement, ne serait pas le pouvoir d’achat, i.e. le capital, par exemple). Mais, comme je viens de le dire, si ce n’est pas une raison d’aller bien, ou alors, c’est ce que ça va vraiment mal, ce n’est pas non plus une raison d’aller mal : ce n’est pas parce que le monde va mal que, moi aussi, je dois aller mal, cela ne rendra pas le monde meilleur, qui se moque de mes sentiments. Mais comment le changera-t-on, alors, le monde ? Comment le rendra-t-on meilleur ? N’as-tu pas l’impression que, chaque fois qu’on a essayé de rendre le monde meilleur, on l’a rendu pire, le monde ? Et ta « perspective d’amélioration » ? On peut toujours rêver, non ?

15.II.26

Il a neigé, ce matin, à Paris. Et je suis sorti marché sous la neige jusqu’à ce que la neige cesse de tomber. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ou à ce que, moi, je pourrais m’imaginer (quand la neige a cessé de tomber, je me suis dit que je ferai une phrase à ce sujet, un peu plus tard, quand j’écrirai mon journal, c’est-à-dire à présent, ainsi s’écoule la durée dans les méandres du temps), ce n’est pas moi qui ai fait s’arrêter la neige de tomber, mais, quand j’ai senti qu’elle allait s’arrêter de tomber, j’ai décidé que j’avais assez marché, mes cheveux, mes vêtements étaient mouillés par la neige fondue, et j’avais un peu froid, je crois. Malgré ce que j’en dis, ou malgré l’impression que j’en conçois, je ne sais pas, peut-être les deux, je suis plein d’énergie en ce moment, raison pour laquelle je suis sorti marcher sous la neige, ce matin, malgré le froid, marché vite, dans Paris, pour jouir de ce moment, jouir de la vie, mais, cette énergie, il me semble qu’elle n’est pas de nature intellectuelle. Je ne suis pas certain de bien savoir ce que cela veut dire « nature intellectuelle », je ne crois pas qu’il y ait une nature naturelle, d’une part, et une nature intellectuelle, de l’autre, je crois que je veux simplement dire que je ne parviens pas suffisamment à me concentrer pour écrire quelque chose d’autre que ce journal, ou lire. Mais, en fait, lire, non, ce n’est pas la question : les deux derniers livres que je n’ai pas lus jusqu’au bout, ce n’est pas parce que je n’étais pas assez concentré que je ne les ai pas lus jusqu’au bout, mais parce qu’ils étaient mauvais, ou qu’il me semblait qu’il y avait quelque chose de mauvais en eux, de mauvais pour moi, et que je n’y trouvais pas ce que j’étais venu y chercher, que je n’y trouverais pas ce que je cherchais, mais cela va presque de soi : ce que je cherche ne se trouve pas dans des livres déjà écrits, mais dans les livres que je n’ai pas encore écrits, et l’énergie qu’il me faudrait pour les écrire, ces livres, ces livres que j’ai déjà commencés, cette énergie me fait défaut, en ce moment, voilà, je crois que c’est ce que je voulais dire. Comment faire ? Où la trouver, cette énergie ? Nulle part : il n’y a pas à la chercher, elle est déjà là, il faut simplement qu’elle prenne la bonne direction — l’énergie dont je dispose pour marcher sous la neige dans Paris n’est pas une autre énergie que celle dont j’ai besoin pour écrire mes livres, c’est la même énergie, employée de deux façons différentes, telle est peut-être, au fond, la différence que l’on peut faire entre « le corps » et « l’esprit », si l’on veut à tout prix employer ces concepts et faire une distinction entre eux —, et pour ce faire, contrairement à ce que j’ai trop tendance à penser, influencé en cela par mon époque, qui exige que l’on soit utile, productif, créatif, il n’y a rien à faire, il faut simplement laisser les choses se faire, ce que je ne sais pas forcément faire, laisser faire, laisser aller, ne rien faire, ne pas agir pour que quelque chose se passe, ne rien produire pour que quelque chose se produise, c’est toute la différence entre « produire » et « se produire », je ne veux pas produire, je veux que quelque chose se produise, je suis moins attaché à écrire un livre en tant que livre, c’est-à-dire à un livre en tant que produit, qu’à écrire un livre en tant qu’événement, quelque chose qui a lieu dans le temps et l’espace, impossible à prédire, qui soit une métamorphose irréductible aux matériaux avec lesquels on le fait, toute autre forme d’écriture est une littérature de fonctionnaires de la république des lettres (et l’immense majorité des livres sont produits par des fonctionnaires de la république des lettres), imprévisible, inclassable, infini par tous les bouts.