27.8.26

Certains jours, s’intéresser à quelque chose, n’est-ce pas tout simplement inhumain ? Proposition métaphysique ou stricte description de l’expérience, je ne sais pas. Cette nuit, Daphné a été malade. Entre quatre et six heures du matin, le temps lui aura été consacré. Ensuite, quand nous avons regagné le lit, je me suis dit que je n’allais pas me rendormir, mais attendre sept heures et demi du matin, heure de l’ouverture du jardin, où aller courir. Mais, quand je me suis réveillé, bien après, ce fut avec un sentiment d’étrangeté, comme si la réalité que j’avais prévue — ne pas dormir et aller courir — n’avait pas disparu, mais était toujours là, dans une sorte d’état ou de monde parallèle, comme si j’avais pu la toucher, à défaut de pouvoir la vivre. Et le fait de parler de cette idée que j’avais eue de ne pas dormir et d’aller courir vers sept heures et demi du matin, à l’ouverture du jardin, avec amusement, à Nelly, n’a pas rendu cette réalité paradoxale — existante et inexistante à la fois — moins présente, moins palpable, moins distance, non plus, mais l’a maintenue plutôt dans cet état qui n’en est pas un d’être et de n’être pas à la fois. Ensuite, j’ai passé la journée à ne pas faire grand-chose, caressant des projets, regardant des candidats à l’universel suffrage (dénomination bien présomptueuse pour décrire le vote franchouillard) émettre des propositions, et me demandant : Mais qui sont donc tous ces gens ? Et qui s’intéresse à eux ? N’auront-ils pas tous disparu dans quelques mois à peine ? Ne faudrait-il pas qu’ils disparussent dès à présent ? Contrairement à ma réalité paradoxale, ils étaient bien réels, eux, et c’était profondément déprimant, non que la réalité dût être autre qu’elle n’est, mais parce que l’irréalité paradoxale de quelque chose qui a été conçu sans être fait était plus belle, plus désirable, que ce que ces gens qui disent qu’ils veulent fabriquent avec leurs manigances bouffonesques. Si seulement ils nous faisaient rire. Bref, c’est “la rentrée”, comme on dit dans le jargon des réalistes, et moi, j’ai déjà envie de sortir.

26.8.26

J’aimerais des relations plus simples avec les gens, mais cela ne doit pas faire partie de ma panoplie. C’est la raison pour laquelle je ne cherche pas un éditeur plus “prestigieux” pour mes livres, parce que je préfère les publier avec Guillaume et Rodhlann, qui me comprennent et qui m’aiment, plutôt qu’avec quelqu’un d’autre, qui ne comprendra rien, ou à moitié, et ne m’aimera pas : quitte à ne pas vendre de livres autant ne pas les vendre bien. Bien faire ce que l’on fait me semble être une notion qui s’est perdue, parce qu’il faut désormais faire de l’argent et que qui n’en fait pas est tout de même obsédé par cette perspective, soumis malgré lui à cet impératif catégorique. Quand j’ai appelé l’EHPAD pour obtenir des informations quelque peu précises en ce qui concerne l’état de santé de mon père, lundi, personne n’a été en mesure de me répondre et, depuis, personne ne m’a rappelé contrairement à ce que l’on m’avait laissé entendre. Avant, j’avait écrit à mon frère qui, lui, n’a tout simplement pas daigné me répondre. Et tout cela, à la faveur d’un bien étrange paradoxe, peut-être, ne me donne pas envie d’avoir plus de relations avec les gens, mais moins, mais le moins possible. Et je ne dis pas qu’il n’y a pas une certaine cohérence dans ce train de pensées, pas plus que je ne laisse entendre le contraire, je fais simplement le constat un peu benêt de cette sorte d’étrange paradoxe avec laquelle je me retrouve : rien ne me satisfait, mais qu’est-ce qui est en mesure de me satisfaire ? Quelque chose qui n’existe pas ? Ou, plus exactement, quelque chose que j’aurais inventé, moi ? Mais alors, il ne faut pas que je m’étonne si je n’ai pas de succès : cette absence découle de la nature même du projet, si j’ose employer une telle expression, et caractériser les choses ainsi. Mais cette page “méta” me fatigue déjà : il faut que je trouve autre chose à faire, et il faut que j’écrire mon roman. 

25.8.26

Si j’avais quelque chose à dire, aujourd’hui, je crois que je m’empresserais de m’en débarrasser. Fort heureusement, ce n’est pas le cas. Je me sens plus léger. Mais plus léger que quoi ? Que si j’avais renoncé à une idée que j’aurais eue mais que je n’ai pas eue, et que je n’ai donc pas ? Cela ne veut rien dire. Et cela tombe bien puisque je n’ai rien à dire. Si plus de gens confessaient, comme moi, n’avoir rien à dire, ne nous porterions-nous pas bien mieux ? Je pense certes à tous ces gens qui font des propositions pour réformer ceci ou cela, taxer ceci ou cela, déclarer l’état d’urgence de ceci ou cela, mais ceux qui racontent leur petite vie par le menu, valent-ils vraiment mieux ? Est-ce à dire que nous voudrions tous être au centre de l’attention, faire parler de nous ? Qu’importe ? En fait, j’ai vraiment eu quelque chose à dire, aujourd’hui, et plus d’une fois, même. Et à tel point que je m’en suis ouvert à Nelly, et à Daphné, aussi. Mais, au moment d’écrire, le dire disparaît : il ne s’agit plus d’avoir quelque chose à dire, une histoire à raconter, une opinion à formuler, il s’agit d’écrire. Écrire, contrairement à ce que l’on s’acharne à nous faire accroire, écrire échappe à la politique, à la normalité de la vie sociale. Bien sûr, on peut ne pas écrire et raconter sa petite histoire, formuler sa petite proposition, exprimer sa petite idée, mais c’est autre chose, précisément, qu’écrire, car, alors, on renonce à la spécificité de l’acte, à la singularité de la démarche, on se contente de faire comme tout le monde. Hier, je ne sais plus trop comment, j’en suis venu à la conclusion que, pour choisir le personnel politique, il ne fallait surtout pas se fier aux propositions formulées (« Si je suis élu, je consacrerai les cent premier jours de mon mandat à… » Fuyez, malheureux ! Fuyez-le comme la peste !), mais aux préférences singulières des individus. N préfère-t-il Dragon Ball Z et le jet-ski ou Morton Feldman et puis, c’est tout ? Voilà une question qui fait la différence. Et plutôt que de subir des heures durant les logorrhées avilissantes de demi-demeurés qu’on fait passer pour des génies à la tribune de la République, les soumettre une bonne fois pour toutes au détecteur de mensonges afin de savoir non ce qu’ils pensent vraiment de ceci ou de cela (la dette, l’immigration, le pouvoir d’achat, la guerre, les relations internationales, mon Dieu, mais quel ennui mortel !), mais ce qu’ils aiment vraiment : Jul ou John Cage ? Là, on sait à qui on a affaire. Là, on n’a plus besoin d’avoir quelque chose à dire. On peut enfin écrire.

24.8.26

Je n’ai jamais aimé « Haschich à Marseille » de Walter Benjamin, et ce, moins en raison des qualités propres ou impropres à ce texte, je pense qu’un récit comme « Myslowitz – Braunschweig – Marseille » est un bien meilleur texte, mais ce n’est pas vraiment le sujet, qu’en raison de l’image de Marseille que donne ce texte, et tout l’imaginaire qui l’accompagne, le précède et qu’il suscite, une image de Marseille comme ville interlope. Ce n’est pas, je continue, que Marseille ne soit pas vraiment une sorte d’interlopolis, le motif est plus personnel que cela : si Marseille est une interlopolis, alors elle ne peut pas être une ville de l’esprit. Or, moi, j’ai grandi à Marseille, et j’ai toujours ressenti cela — le fait de grandir à Marseille ou l’image interlope de Marseille ? sans doute : le fait de grandir dans une ville qui avait cette image interlope — comme une profonde injustice. Et, aujourd’hui encore, ce sentiment est toujours le mien. Pourquoi est-ce que je pense à cela, aujourd’hui ? Ce n’est pas la première fois que je me fais cette réflexion, et c’est la raison pour laquelle, ou plutôt une des raisons pour lesquelles, dans la présentation de ma traduction d’In der Sonne, j’ai tâché de réfuter l’hypothèse narcotique pour expliquer ce texte, parce qu’une telle hypothèse participe d’un ensemble de clichés, de stéréotypes négatifs sur “le Sud”, “la Méditerranée”, “les Méridionaux”, “les gens comme vous”, ainsi que Henri Tincq m’avait réduit, jadis, avec la grande finesse de sa mentalité petite-bourgeoise, à mes origines supposées, mais pourquoi est-ce que je parviens aujourd’hui à le formuler avec pareille précision ? Est-ce parce que, hier, je suis passé devant l’immeuble où les Cahiers du Sud de Jean Ballard se trouvaient (une plaque bien plus discrète que les enseignes commerciales à destination des touristes l’indiquait : pourquoi les plaques sont-elles discrètes et les enseignes voyantes ? parce que la vulgarité, c’est bien ?), revue dans laquelle WaBe a justement publié son « Haschich à Marseille » ? C’est à cette occasion que mon esprit a dû se souvenir du problème, en effet, mais cela n’explique pas la clarté de la formulation. Alors, pourquoi aujourd’hui ? Aujourd’hui, ce n’est pas vraiment la bonne question. Il n’y a pas de bonne question, mais le fait de me trouver ici, à Marseille, après les doutes que j’ai conçus au sujet de mes sillages méditerranéens, cela n’est pas anodin, tant s’en faut. J’ai ressenti les cris de désespoir que j’ai entendu mon père pousser, hier, avec une grande violence. Mais je me suis aussi demandé : cet arbre, qui est censé être le mien, n’en suis-je qu’une branche ? Suis-je voué à n’en être que la branche, qu’une branche de plus ? Et ce n’est pas non plus : « plus je remonte les sillages méditerranéens, et moins je m’y retrouve », ce n’est pas cela, mais quoi ? Ne me faut-il pas prendre le fait que je ne sois de nulle part bien plus au sérieux que je ne le fais ? Ne me faut-il pas en tirer les conséquences dernières : je ne me sens chez moi nulle part parce que nulle part, ce n’est chez moi ? Mais est-ce la même chose que de dire : « Alors, je peux être chez moi n’importe où » ? Non, il faut prendre la phrase telle qu’elle se présente : chez moi, ce n’est nulle part. Et c’est sans doute de là que sont venus mes doutes sur mes sillages méditerranéens : que suis-je en train de poursuivre ce faisant, sinon des chimères ? Il se trouve simplement qu’il en est ainsi : je suis de nulle part, c’est ce vide, cette absence, ce défaut que mes parents m’ont légué en ne me transmettant pas d’appartenance, en ne me disant pas : « Nous, nous sommes des ceci ou des cela, et toi aussi, mon fils, tu es un ceci ou un cela ». Et alors ? Alors quoi ? Est-ce une sorte de malédiction, laquelle te condamnerait en vain à la recherche de quelque chose que tu ne peux pas trouver parce que cela n’existe pas, un chez moi ? Est-ce une sorte de malédiction ou une sorte de bénédiction ? Ne suis-je pas plus libre que les enracinés ? Plus libre et plus désespéré, oui, c’est vrai : mais qu’est-ce que cet espoir que je n’ai pas ? Un tel espoir n’est-il pas fondamentalement illusoire ? La fuite, n’est-elle pas infiniment plus belle ?

23.8.26

83 ans. Je suis allé voir mon père pour son anniversaire, aujourd’hui. Je l’ai trouvé dans un état très, très dégradé : amoindri physiquement (il semblait vouloir dire lui-même qu’il avait perdu 10 kg sans y parvenir clairement, mais l’observation paraissait confirmer) et mentalement, encore. Il criait : « Hé oh ! S’il vous plaît ! » comme pour appeler à l’aide, à intervalles irréguliers. Jusqu’à présent, il avait toujours été dans le déni ou dans l’inconscience. Or, pour la première fois, aujourd’hui, je l’ai entendu exprimer de la colère et de la lassitude. Il s’en est pris à lui-même et a fini par dire : « J’en ai assez ». En le regardant, si égoïste que cela puisse paraître, je me disais sans cesse : « Je ne veux pas que cela m’arrive. Il ne faut surtout pas que cela m’arrive. » Mais comment faire ? La croyance que le choix de sa fin de vie est la liberté ultime est une absurdité : qui choisit la dégradation physique, morale, sociale ? On ne choisit pas sa fin de vie, on peut éventuellement prendre des dispositions pour abréger ses souffrances, mais ce n’est pas un choix, c’est une réponse administrative à la vie. Et puis, que faire pour quelqu’un qui ne peut plus donner son consentement mais exprime toutefois la lassitude dernière de la vie ? Je regardais mon père et je me disais : « Mais c’est pire que la mort, c’est de la torture pure et simple. » Qui est ce vieux monsieur maigre à la peau couverte d’escarres qui n’est plus capable de formuler des phrases claires et douées de sens que par exception, ce vieux monsieur qui est conscient de sa déchéance et qui n’en peut plus, dit qu’il n’en peut plus ? Qu’est-ce que la vie quand vivre, c’est cela ? Il n’y a pas de morale qui puisse nous réconforter, pas plus qu’il n’y a de texte de loi qui soit en mesure d’apporter une réponse à la question. On se rassure en se disant que l’on est progressiste, que l’on est dans le camp du bien, contrairement aux autres, qui pensent mal, mais c’est d’une hypocrisie absolue : on ne répond pas à une question en refusant de la poser, en substituant à un point d’interrogation un point final. Notre morale est un artifice ridicule pour ne pas voir la déchéance, c’est-à-dire : ne pas voir que nous ne sommes pas les maîtres, que nous devons composer avec des circonstances qui nous échappent et que la liberté, surtout quand elle prend la forme abrutissante de la liberté ultime — mais qu’est-ce qu’une liberté après quoi il n’y a plus rien ? qu’est-ce qu’un progrès qui arrête ? qu’est-ce que le progressisme sans plus d’histoire ? — est une illusion, une fausse conscience que nous étalons avec force vivats sur une réalité que nous ne voulons pas voir, que nous refusons de voir. Bien sûr que la mort est préférable à cette insulte faite à la vie, mais ce n’est pas nous qui choisissons. On peut bien scander tous slogans que l’on veut — que c’est mon corps, que c’est ma vie, que c’est ma liberté, que c’est mon choix —, le modèle libéral de la possession (c’est mon corps, c’est ma vie, c’est ma liberté, c’est mon choix) est un mensonge qui ne rassure pas, mais dévoie. Bien sûr que la mort est préférable à cette insulte faite à la vie, mais qui la donnera ? Personne. On peut toujours se dire : « Moi, je n’en arriverai pas là », on n’en sait rien. On peut bien remplir un formulaire, on n’est pas maître de son destin (ce que le formulaire nous fait accroire : que nous sommes les maîtres et qu’il y a un destin), il n’y a pas de destin. Mieux vaut ne pas trop penser à la mort ; elle pourrait nous surprendre.

22.8.26

Je sais bien que, entre ce qu’il faudrait que je dise pour que ce soit susceptible d’intéresser les gens et ce que j’ai envie de dire, le hiatus est réel, mais cela ne me rend pas désirable ce qui intéresse les gens pour autant ni ne me donne envie d’en parler, quitte à faire semblant, j’entends, quitte à faire comme si c’était intéressant, quitte à faire comme si cela m’intéressait. Quand un milliardaire de gauche vient donner son avis sur la vie démocratique française, en laissant entendre que tel candidat à l’élection présidentielle est plus proche de la vérité que tel autre, je ne vois pas en quoi cela devrait plus m’intéresser que quand un milliardaire de droite fait exactement la même chose, la différence entre les deux ne me semble pas réelle, pour moi, dans une vie vraiment démocratique, l’idée même de devenir milliardaire et, comme tout peut arriver, de le rester, de vouloir le rester, devrait sembler non-sens, et si tel n’est pas le cas, ce n’est pas que l’idée que je me fais de la démocratie est farfelue, c’est que l’idée que les milliardaires de gauche comme les milliardaires de droite se font de la vie démocratique est erronée, mais cela, qui peut l’entendre ? On voit bien que les clivages comme ceux-là  — la gauche contre la droite — précèdent et structurent le jugement à tel point qu’on n’est même plus capable de voir que de tels clivages sont absurdes parce que l’on voit les choses à travers eux, parce que les choses ne sont des choses qu’à travers eux. Chaque fois que je m’informe sur la vie politique de mon pays à l’approche des élections présidentielles, j’ai un peu moins envie de voter que la fois précédente. Et je n’en peux plus de toutes ces machines réductionnistes qui nous tiennent lieu de penser. « La dette, ben moi, j’la crame. » « Les frontières, bah, y a qu’à les fermer. » Ne trouves-tu pas cela épuisant ? Et si non, mais quelle est l’énergie imbécile qui fait marcher les gens comme toi ? J’ai beau entendre une petite voix qui me dit : « Mais ne sois pas naïf, Jérôme », je ne parviens pas à comprendre en quoi c’est être naïf, ne parviens pas à comprendre dans quel monde « ne pas être naïf » consiste à « être cynique », dans quel monde il faut ou bien se laisser prendre au piège, volontairement ou non, ou bien être celui à qui on ne la fait pas. Je veux bien croire Richard Rorty et admettre que le progrès moral n’est pas quelque chose à quoi nous pouvons renoncer (j’ai même fait une chanson qui s’appelle ainsi, « Moral Progress », on peut l’écouter : https://youtu.be/bQUHbXkVDWI), mais quel progrès moral ? Où est-il, ce progrès moral ? Est-ce une sorte d’utopie, un idéal régulateur, faut-il conserver nos croyances même si tout semble apporter la preuve que ce que nous croyons est incroyable ? On veut croire au progrès moral, mais où se loge-t-il ? Au fond de notre cœur ? C’est possible, oui : c’est un lieu sûr et fragile à la fois, — comme le progrès moral, peut-être.

21.8.26

Et si je faisais totalement fausse route. Mais je ne peux pas passer mon temps à tout remettre en question, hésiter, changer d’avis, ou je ne sais quoi. Est-ce que je change d’avis ou bien n’est-ce pas plutôt que je ne parviens pas à me décider entre deux versions équipossibles de moi ? On parle de bifurcation, mais le plus intéressant dans la bifurcation, ce n’est pas de bifurquer, c’est la possibilité de bifurquer. On me dira : oui, mais chaque bifurcation ouvre à une autre bifurcation, et il n’y a pas de totalité des bifurcations, il n’y a pas d’arbre dont toutes les branches sont les branches. Oui, répondrai-je, mais ce n’est qu’une métaphore. Mais pourquoi disais-je cela, déjà ? Je ne sais plus. J’ai oublié. J’ai sommeil.

20.8.26

Je me suis baigné dans la Méditerranée, ce soir. Pourtant, la mer était sale, il y avait ces petits débris d’algue noirs que la houle rabat sur le rivage et qui collent à la peau, pourtant, les gens étaient sales, il y avait toutes ses peaux tatouées, qui allaient, venaient, pataugeaient, s’étalaient, mais je me suis senti bien, oh, pas bien parmi ces gens, la vérité est que ces gens sont les gens dont je parlais hier, les membres de la société de masse, ces gens au milieu de qui je me sens seul, tellement seul, non, bien simplement d’être ici, à ce moment, de pouvoir me baigner, faire quelques brasses de part et d’autre des bouées jaunes, de regarder les bateaux au loin qui quittaient le port en direction de la Corse. Il faisait chaud, à Marseille, quand nous sommes arrivés à la gare, au beau milieu de l’après-midi, une chaleur lourde, moite, peu accueillante. Dans le train, le type de derrière, un peu avant le départ, avait dit à son interlocuteur quelque chose comme « Je vais à Marseille, bébé » et ce manque d’originalité non seulement toléré, mais voulu, désiré pour lui-même, m’avait fait de la peine. Et je m’étais senti seul, encore, déjà, mais c’est comme cela : il n’y a plus un endroit au monde que nous puissions désirer pour sa sauvagerie, son inviolé, il faut l’accepter, il faut vivre avec et, si jamais l’on n’y parvient pas, accepter d’être malheureux, très malheureux. Suis-je malheureux ? Marseille ne fait pas partie de ma voyageologie parce que, pour moi, aller à Marseille, c’est faire un voyage au logis, mais peut-être que je me trompe, peut-être que je ne suis pas plus d’ici que d’ailleurs, peut-être que, de toute façon, il n’y a plus de chez-soi nulle part, peut-être qu’il faut accepter cela, d’être un étranger partout. Pourtant, j’aime surprendre le parfum du figuier au coin de la rue, j’aime entendre Daphné dire, voyant un laurier, « C’est moi », j’aime cette sauvagerie qui envahit sans cesse l’urbanité présumée du bâti, j’aime que les artères de la ville n’obéissent pas à l’ordre d’un projet impérial, et que l’absence de cet ordre, ce ne soit pas le désordre, mais autre chose de plus complexe, de plus riche, de plus désirable, mais est-ce suffisant ? Ou mieux : est-ce quelque chose ? Je trouve cette formulation meilleure, plus étrange encore. Je ne voudrais pas que cette idée : je suis de nulle part devienne une sorte de confort paradoxal, et me prive de quelque chose, mais je ne voudrais pas, non plus, de l’illusion d’une appartenance, de l’illusion d’une communauté. Je n’ai rien à voir avec ces gens-là, avec leurs représentations — l’idée qu’ils se font du monde, à supposer qu’ils en aient une, d’idée, et l’image qu’ils exposent d’eux-mêmes —, est-ce à dire que je suis tout seul ? Eh bien, peut-être, oui. Mais sais-tu où je suis ? Dans le tgv entre Paris et Marseille, j’ai fini de relire la vieille Europe, et c’est là, du mieux que je puisse le dire, non pas dans une langue qui serait ma vraie patrie, je ne crois en aucune idée de ce genre, mais dans ce que j’écris que je suis : il est ici, mon pays, imaginaire, sans doute, mais quel pays ne l’est pas ? 

19.8.26

Difficile de ne pas se sentir seul au monde : c’est le goût de mes contemporains, en masse. Mais peut-être n’est-ce pas si exceptionnel qu’il ne me le semble : je le vis comme quelque chose d’exceptionnel parce que c’est à moi que cela arrive (c’est moi qui ai ce sentiment), mais d’autres ont dû le connaître avant moi. Il n’y a pas si longtemps que cela, d’ailleurs, la figure de l’artiste était construite ainsi : contre le goût du public. Cette figure est passée de mode, je ne sais pas si c’est un progrès ou pas, la question ne m’intéresse pas, mais le sentiment — à supposer qu’il ait eu alors une quelconque réalité et n’ait pas été une sorte de posture sociologique avant l’heure — n’obéit pas à la mode, lui est étranger. Du moins, me semble-t-il. Ces manières d’atténuer le propos de ma prose par des « du moins », des « me semble-t-il » ne doivent pas être comprises comme l’expression d’un manque d’assurance, mais plutôt comme la manifestation de la conscience qui est la mienne que les choses pourraient être tout à fait autre qu’elles ne sont, que je pourrais vivre dans une réalité tout à fait autre qu’elle n’est, que je pourrais sentir la réalité tout à fait autrement que je ne le fais, mais il se trouve simplement que c’est ainsi. Cela ne me confère aucune espèce de supériorité, mais ce n’est pas non plus parce que je ne peux pas me prévaloir d’une forme de supériorité que je dois faire valoir mon infériorité : il n’y a ni supériorité ni infériorité, il y a simplement la façon dont je sens, dont je me sens. Mais cela ne signifie pas non plus que je m’abandonne à une certaine forme de relativisme : je trouve le goût de mes contemporains largement affligeant, il se trouve simplement que je n’ai pas un fondement ultime pour assoir mon sentiment. Mais — encore une fois — tout est en sinuosités dans cette page — encore une fois —, mais que je ne dispose pas d’un fondement ultime pour assoir mon sentiment ne signifie pas que ce sentiment ne vaut rien, qu’on peut tout à fait en avoir un autre, c’est égal, tout se vaut, cela signifie simplement qu’on ne peut pas disposer d’un fondement ultime, et pour rien, parce que ce genre de choses — les fondements ultimes —, ce genre de choses n’existent tout simplement pas. Mais alors comment faire pour s’y retrouver ? Eh bien, il faut faire appel à des ressources que la société de masse qui est la nôtre ne met pas à notre disposition parce qu’elle préfère encourager le relativisme que l’absence de fondement ultime peut sembler impliquer : « Faites n’importe quoi, nous assure et nous rassure la société de masse, de toute façon, comme il n’y a pas de fondement ultime, personne ne pourra jamais prouver que vous avez tort. » Si par preuve, on entend le genre de phrases qui mettent un terme à la conversation, alors non, en effet, il n’y a pas de preuve. Mais, en vérité, cette absence de terme à la conversation n’est pas un défaut, n’est pas une malédiction, pas un manque irréparable, c’est une chance : nous ne pouvons pas arrêter de parler, nous ne pouvons pas arrêter de nous parler. Évidemment, la société de masse préfère nous laisser croire le contraire — tel est son intérêt —, et l’on ne peut pas dire qu’elle ment pour les raisons que je viens d’évoquer, mais on ne peut pas dire non plus qu’elle a raison, et ce, pour exactement les mêmes raisons. Mais on ne peut pas ne rien dire non plus. (Beaucoup de mais dans cette page car beaucoup de sinuosités, en effet, mais ne crois pas que je ne sache pas où je vais.) Il faut continuer de parler pour esquisser des possibles désirables — de meilleurs possibles, si l’on veut, que ceux qui nous sont proposés —, des possibles que d’autres que soi puissent désirer à leur tour, ne serait-ce que pour inventer d’autres possibles, à leur tour. Hier, j’ai reçu un courrier d’un inconnu (à qui il faut encore que je réponde, mais je suis fatigué aujourd’hui), inconnu qui se disait lecteur du journal de Guillaume Vissac (forcément quelqu’un de bien, donc) et me disait tout le bien qu’il pensait de mes livres et qu’il attendait le prochain, la vieille Europe, et cela, n’est-ce pas un signe ? On peut trouver que, si c’est un signe, c’est un maigre signe, mais il ne faut pas être cynique. Un signe de quoi ? me demanderas-tu : un signe, peut-être, que je ne fais pas complètement fausse route, qu’il y a d’autres possibles désirables que ceux promis par la société de masse. D’autres possibles à désirer que l’industrielle laideur.

18.8.26

Marché longuement dans Paris aujourd’hui. Et, je me le demande tant la ville est différente, ne se ressemble plus en cette période de vacances, y a-t-il un livre qui s’intitule Paris en août ? Seules les sirènes du pouvoir me rappellent que c’est ici que je suis, à Paris. Et encore, ne me semblent-elles pas plus absurdes que d’habitude au moment où elles résonnent dans le vide ? Alors, ai-je envie de dire, elles font entendre leur véritable nature, qui n’est pas d’ouvrir la voie, de fluidifier la circulation, mais de signaler de façon sonore, péremptoire et vulgaire, la présence du pouvoir : on ne doit pas pouvoir vivre, on ne doit pas pouvoir dormir sans être constamment rappelé à l’ordre social. Dans certaines cultures, ce sont les cloches des églises qui sonnent à intervalles réguliers ou le muezzin qui, de son chant, appelle à la prière, cinq fois par jour, dans notre culture déprimée ce sont les sirènes des véhicules qui, de leur vacarme stochastique, maintiennent le petit peuple dans un état de vigilance, d’alerte permanente : il ne faudrait tout de même pas penser que, la ville étant vide et le capo di tutti capi faisant le pitre sur son petit bolide maritime, la place occupée en temps ordinaire par le pouvoir demeure vacante. Non, l’ordre doit maintenir son omniprésence, fût-ce au prix de son assourdissante fiction. Tout est d’autant plus faux, ai-je envie de dire, que cela ressemble à s’y méprendre au vrai. J’entends : si le pouvoir se montrait tel qu’il est, dans toute son impotence, dans toute sa vulnérabilité, dans toute son incapacité, ne le prendrait-on pas au sérieux, et ne se ferait-on pas un devoir — puisque, paraît-il, nous sommes en république — de le rétablir dans son bon droit ? Au lieu de quoi, confronté à son attitude arrogante et puérile, on le méprise comme on méprise le gamin turbulent de la table à côté : il finira bien par se fatiguer et, si tel ne devait pas être le cas, la soirée serait peut-être gâchée, en effet, mais après tout, ce n’est pas le nôtre, alors qu’est-ce qu’on y peut ? Le pouvoir, non plus, n’étant pas le nôtre, qu’est-ce qu’on y peut ? À force de le voir se rendre ridicule, on n’attend plus rien de lui sinon qu’il s’effondre, une bonne fois pour toutes. C’est un horizon fragile et incertain, dites-vous. Oui, et alors ? N’est-ce pas la dernière utopie qu’il nous reste que cette utopie pauvre et déprimante ? D’ailleurs, j’y pense : j’ai cherché sur internet, et il y a bien un livre qui s’intitule Un quinze août à Paris. Signé Céline Curiol, il est sous-titré : Histoire d’une dépression