Espèce de gros tas. — Dans son journal, Guillaume évoque « l’entassement » des livres, notion qui correspond peu ou prou à une surproduction de livres et se demande (c’est moi qui reformule) : Mais comment fait-on pour savoir quel livre mérite d’être publié et quel autre ne fait qu’ajouter du tas au tas de l’entassement ? C’est une sorte de paradoxe — du sorite, en quelque sorte —, donc, parce que chacun est convaincu que son livre mérite d’être publié et ne fait par suite pas qu’ajouter du tas au tas de l’entassement, mais apporte réellement quelque chose, fait une différence. En l’état, c’est inextricable, semble-t-il, puisqu’il faut s’en remettre au jugement que chacun porte sur soi-même et les autres. Pourtant, à mon sens, il y a un critère — ne cherche pas le critère de la qualité, il est introuvable : ce n’est pas parce qu’un livre est publié qu’il est bon, c’est même peut-être l’inverse, en général, la publication est un indice de sa probable nullité, parcours un peu la rentrée littéraire, pour voir, tes yeux pleureront des larmes de sang —, un critère qui permettrait de désensabler quelque peu le tas, critère qui passe par la réponse à la question suivante : Es-tu prêt à ne pas gagner d’argent, voire à payer, à en perdre, que cela te coûte, et beaucoup, pour que ton livre soit publié et qu’il y en aille ainsi toute ta vie durant, que ce soit à cela, et à cela seul, à cette perte que tu consacres ton existence parce que ton œuvre le mérite, l’exige, le justifie, l’appelle ? Et ce n’est pas une question qui attend une réponse sous forme de déclaration de principe, à laquelle il suffirait de répondre par oui ou par non, sans s’engager plus avant, non la question trouve sa réponse en espèces sonnantes et trébuchantes : Voici combien tu dois payer pour publier tes livres. Après tout, n’est-ce pas ce que je fais, quant à moi, pour publier mon journal en ligne, chaque jour ? Cela me coûte, et je paie. N’est-ce pas aussi ce que je fais depuis des années, en publiant des livres qui ne me rapportent rien, ou pas grand-chose, et continuant toutefois de les publier, — coûte que coûte ? Et l’argent est une image, ne va pas casser ton PER, calme-toi, respire, personne ne réclame rien de toi, l’argent n’est que l’image présente, parlante, évidente, de l’étalon universel de la valeur. Ce que je veux dire, vraiment, c’est peut-être ceci : la littérature a encore un aspect trop désirable (beaucoup de capital symbolique), et cet aspect ne correspond pas du tout à la réalité : dans l’écrasante majorité des cas, la littérature se confond avec l’échec, un échec qui n’a rien à voir avec la qualité propre à tel ou tel livre, est simplement un échec commercial et, dans bien des cas, un échec commercial, c’est une condamnation à mort. Il faut débarrasser la littérature de l’attrait symbolique qu’elle exerce, du désir qu’elle inspire : en finir avec le mythe de la gloire. Et, à cette fin, faire passer l’épreuve dès aujourd’hui, l’épreuve du renoncement — le renoncement à la gloire, c’est-à-dire à la valeur —parce que, de toute façon, me semble-t-il, c’est ce qu’il va finir par se produire tôt ou tard, et nous allons retrouver une économie du livre qui n’est pas exactement celle qu’elle était à la Renaissance, à cause de facteurs qui n’ont pas trait au seul livre (démocratisation, alphabétisation, notamment), mais qui ressemblera beaucoup à ce qu’elle était avant la Révolution industrielle. Il y aura sans doute encore des best-sellers, ces derniers seront probablement écrits par des intelligences artificielles afin de minimiser les coûts et de maximiser les gains, dans le cas de ces livres, les auteurs humains ne seront plus que des visages à mettre sur la couverture, des corps à envoyer faire la promotion, mais les humains ne les écriront plus. En revanche, l’économie de l’auteur va s’effondrer ; il y aura sans doute encore des auteurs, dans un sens plus ou moins proche de ce que l’on l’entendait par là aux XIXe et XXe siècles, mais ils ne seront pas les acteurs d’un marché, ils ne seront plus des acteurs du tout, ils se passeront du marché quand, aujourd’hui, c’est l’éditeur qui fait l’auteur parce que le marché précède le livre et que l’œuvre n’est qu’un facteur de production parmi d’autres. Et, ce moment, en vérité, ne l’attendons-nous pas avec la plus grande des impatiences, n’en avons-nous pas hâte ?










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