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17.11.18

La page de journal que j’ai écrite, ce jour, je l’ai effacée, parce qu’elle n’était pas faite pour avoir été écrite, mais simplement pour être écrite. C’était en quelque sorte une performance. Toute négative. Mais une performance quand même. Tout négative puisque j’y disais tout le mal que je pense. De quoi ? Tout le mal que je pense, tout simplement : tout ce que je pense mal, tout ce que je pense du mal, tout le mal qui me passe par la tête, tout le mal qu’on se fait, le mal qu’on me fait, que je me fais, que je fais. Pas vraiment simple, en fait. Non pas du tout. Mais je suis convaincu qu’il y a certaines choses, enfin certaines choses, c’est une facilité de langage qui ne convient pas ici, disons mieux : je suis convaincu qu’il y a certains écrits qui ne doivent pas rester. Et que, par suite, s’il ne faut pas s’autocensurer, il ne faut pas avoir peur de tout dire, il faut s’autocensurer, il ne faut pas raconter n’importe quoi. Et surtout : il faut le faire bien. Quand ce n’est qu’une page de thérapie de l’ego qui ne soigne rien, ce n’est pas la peine de la garder, de la regarder, encore moins. Il faut supprimer. L’ordinateur, pour cela, est parfait. Une impulsion électrique et adieu. Pas de rature. Le néant. Contre le fétichisme risible de la page maculée de marques, en couleurs de préférence, de ratures corrections et caetera, pour que l’on voie bien le travail, parce qu’écrire, traduire c’est pareil, c’est un travail, ma brave dame, il y a des gens qui suent pour en arriver là. Quelle vulgarité ! Je préfère mon impulsion électrique qui dit adieu au texte qui doit disparaître. Cette manie de tout vouloir montrer, de ne rien cacher, illusion génétique, littérature ouvrière, obscénité textuelle.

Le culte de la célébrité.

Et puis ? Et puis, nous avons cuisiné.

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16.11.18

Tout à l’heure, en sortant de chez moi, par la fenêtre de la voiture, j’ai vu un goéland en train de manger un pigeon mort sur la voie d’en face. J’imagine que j’aurais dû être un peu dégoûté de voir ça, mais non. À vrai dire, ça ne m’a pas fait grand-chose. Je me suis simplement dit Tiens un goéland est en train de manger un pigeon. Un goéland, pas une mouette, il ne faut pas confondre. Quitte à vivre au bord de la mer, autant ne pas se tromper. Et c’est vrai qu’il ne faut pas confondre. Ce spectacle répugnant, peut-être aurait-il dû m’émouvoir. Mais le pigeon était mort et les goélands n’ont pas la réputation d’être des animaux très sympathiques. C’est quoi, un animal sympathique ? Je ne sais pas. Pas un goéland ? Ce qu’il y a de drôle dans cette histoire, c’est quelque chose qui ne s’y trouve pas, mais un peu avant. Ce matin, sous la douche, un peu déçu de ne m’être souvenu d’aucun des rêves que je suis pourtant censé avoir faits durant la nuit, j’ai eu un genre de flash. La nature, me suis-je dit, c’est vivre à poil au sein d’une tribu d’analphabètes et manger des baies sauvages avant de mourir de dysenterie à dix-neuf ans. Ou se faire manger par un animal plus gros que soi. Façon de dire, peut-être, que les défenseurs de la nature ne défendent jamais rien que l’idée préconçue qu’ils s’en font. Dans leur conception de la nature, le goéland serait condamné à une peine de prison pour pigeonnophagie. Et puis, en me séchant, je me suis dit, et la culture ? la culture, c’est appeler maman son papa ou réciproquement parce qu’il aura changé de sexe entre le moment où tu seras né et le moment où il se sera rendu compte que tous les problèmes du monde dans lequel il vit tournent autour de sa bite. Et c’est vrai que, ce n’est peut-être pas la façon la plus optimiste de décrire la grande aventure humaine, mais faut-il être optimiste ? Je ne crois pas. Si tu n’es pas tout en haut de l’échelle, être optimiste, c’est pécher par défaut de réalisme parce que la probabilité que tu te hisses plus haut décroît avec le temps. Et si tu t’y trouves, tout en haut de l’échelle, c’est pécher par défaut de réalisme parce que la probabilité pour que tu y restes décroît avec le temps. Au bout d’un certain temps, tout se met à décroître. Et meurt. Tout ce que tu peux faire, c’est ne pas y penser en regardant tes enfants. Ou ne pas en faire parce que c’est égoïste. Mais en faire, c’est égoïste aussi. Alors quoi ? La vie est inextricable. Qu’est-ce que tu peux y faire ? Rien. Alors, j’ai continué à rouler dans ma voiture, j’ai pris la Corniche en pensant que, quand même, c’est un des plus beaux endroits au monde. Je suis allé jusqu’à Saint-Victor, où j’ai acheté des navettes au four des navettes. Ensuite, au retour, hypnotisé par les vapeurs de fleur d’oranger, je me suis encore dit que, vraiment, la Corniche, c’était un des plus beaux endroits au monde. Alors un rayon de soleil a illuminé la baie de Marseille et c’était encore plus beau. Après, je me suis arrêté à la Biocoop pour acheter de l’infusion de thym (avec les navettes, c’est absolument délicieux). En passant, j’ai acheté du vin de la région (Les terres promises — 100% carignan — et du Revelette ­— 100% ugni blanc) avec des olives de Kalamata. Et je suis rentré chez moi. Le goéland avait foutu le camp. Et le pigeon avec. La vie est inextricable. Inextricable.

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15.11.18

J’ai passé une partie de l’après-midi à consulter des sites pour apprendre à (mieux) se souvenir de ses rêves. Les méthodes me paraissent un peu empiriques, mais après tout il est possible qu’on ne puisse pas faire beaucoup mieux que donner des trucs. Un truc pour se souvenir d’un truc pour essayer de comprendre quelque chose aux trucs qui se passent dans ta tête quand tu n’y es pas. En tout cas, ce ne sont pas les mêmes que ceux que j’avais consultés il y a quelques années quand j’avais décidé qu’il était grand temps de me souvenir (mieux) de mes rêves. Ils sont en anglais. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’ils disent la même chose que ceux que j’avais consultés alors. La preuve, je m’en souviens (bien). Le carnet dans lequel j’ai noté un certain nombre de rêves il y a quelques années était toujours là, lui aussi, dans la boîte où étaient enterrés les carnets que j’ai exhumés il y a deux ou trois jours, je ne sais plus. Je ne sais plus rien. Ou plus grand-chose. Enfin, je sais que le carnet est là, à présent à côté de moi, qui contient sur dix pages manuscrites les récits plus ou moins fragmentaires et compréhensibles des rêves dont je me suis souvenu, il y a ce certain nombre d’années de moi inconnu. Histoires de carnets. Histoires de rêves. Histoires de comprendre quelque chose à quelque chose. Histoires de sommeil. Ce matin, par exemple, Daphné est venue me réveiller. Il était 4h22 du matin. Si j’avais déjà disposé d’une méthode, si empirique soit-elle, me serais-je souvenu du rêve que j’étais en train de faire, à supposer bien sûr que je fusse en train de rêver ou non ? Pas (bien) sûr. À 4h22 du matin, il faisait très noir partout. Surtout dans ma tête. Nelly étant à Paris, n’ayant pas la force de me lever pour la recoucher comme nous le faisons d’habitude, elle ou moi, j’ai dit à Daphné de dormir là. Mauvaise idée. Pas pour d’obscures raisons psychanalytiques, mais parce que Daphné n’a pas arrêté de gigoter, de me donner des coups de pied, et que je suis convaincu de ne pas avoir fermé l’œil jusqu’au réveil (avant le réveil). Preuve que j’ai (bien) dormi, mais mal, sans doute.

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14.11.18

Pas de sujet — une force, un destin. (Ne pas confondre avec : la force du destin.) L’horreur du sujet, de l’assujettissement, de l’anéantissement de qui ne veut se résoudre à l’indexation, qui se refuse à être montré du doigt. On trouve toujours un moyen pour te réduire à ce que tu n’es pas — l’équivalent d’une chose — chose alors que tu tiens bien plus de l’événement que de la chose, tu as plus lieu que tu n’es, tu nais moins (une bonne fois pour toutes avant de mourir un peu plus tard, toujours trop tôt, tout dépend du point de vue où l’on se place) que tu ne commences. Chaque fois, sans re aucun. Tous les matins sont des bons matins.

Une joie une peine une souffrance un éblouissement.

5h45 ce matin. Est-ce le moment pour comprendre quelque chose ? Sans doute pas non. Que j’ai encore sommeil. Que j’ai tout le temps sommeil en ce moment. Que je n’ai jamais sommeil en ce moment. L’un parce qu’il faut dormir encore, se mettre en sommeil. L’autre parce que quelque chose se produit. Même malgré moi.

Une joie une peine une souffrance un éblouissement.

Do fish ever get seasick ? se demande Bloom dans Ulysses. — Vois les deux côtés de la question. Être si léger et profond à la fois. Loustic métaphysique (Joyce, of course !). Tout le contraire donc, pour dire quelque chose de vulgairement contemporain, tout le contraire donc, donc, d’un type tellement perdu qu’il donnerait des interviews télévisées à bord d’un porte-avions nucléaire. [Recopier de mémoire à partir du carnet rouge.]

B O U M !

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13.11.18

Et, en plus, ils font don de leurs manuscrits à la grande bibliothèque. Voudraient-ils aussi qu’on les lise ?

Une idée en entraîne une autre. L’envie d’un stylo me rappelle l’existence d’un ensemble de carnets, vierges ou pas, qui végètent dans une boîte en plastique au fond d’un placard depuis le déménagement, c’est-à-dire, si on fait le compte en années, un peu plus d’un an. Par suite du compte, j’exhume les carnets de la boîte dans laquelle ils sont enterrés depuis cette un peu plus d’une année, et où ils ne sont pas morts, les carnets ne meurent pas quand on les enterre dans des boîtes au fond d’un placard, et sans doute pas ailleurs non plus, et sans les lire, ajoute ici et là une phrase, puis deux, puis trois, puis je ne sais pas, je ne vais pas tout compter non plus, mais pas encore une page, mais ça va venir, oui, ça va venir, bientôt. D’où cette réflexion, que je fais comme à la croisée de plusieurs autres, en pensant aux romans graphiques, aux manuscrits, à tout un ensemble de choses que je n’ai pas envie d’articuler entre elles parce que cela donnerait lieu à une pensée sur quelque chose de fondamentalement vulgaire et que je n’ai pas envie de patauger dans cette vulgarité-là, ni une autre d’ailleurs, cette réflexion qui est plus une question qu’une réflexion : faut-il vraiment écrire autre chose que ceux-là, des carnets, des journaux, des notes, plus ou moins intimes, plus ou moins petites (considère, soit dit en passant, la taille monstrueuse à laquelle est en train d’atteindre ce journal, 788044, si le traitement de texte compte juste), des choses qui ne se tiennent pas ensemble, qui n’ont pas d’unité forcée, qui ne sont pas non plus des fragments d’autre chose plus grande qui se serait effondrée, un immeuble ou deux, par exemple, mais qui se compose avec le temps, l’espace, soi, tout quoi ?

Putain quelle outrecuidance quand même (bien que ce soit un bien trop joli mot pour la chose).

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12.11.18

Est-ce que je suis fou ? Est-ce qu’il faut que j’aille me faire soigner ? Tout à l’heure, j’ai été pris de doutes mêlés d’une légère angoisse passagère parce que je n’avais pas mis de point final après merci dans un commentaire sur facebook. J’avais hésité entre écrire Merci !, merci… et merci. et avais fini par ne rien mettre du tout à la fin. J’ai publié le commentaire et je me suis dit tout de suite après Non mais je n’ai pas mis de point, ça ne va pas du tout oh là là. Alors je suis retourné sur facebook et j’ai modifié le commentaire pour mettre un point. Après la fin, ça allait mieux. Enfin, non, parce que je ne me suis encore demandé si c’était vraiment la peine de modifier ce commentaire, après tout, ce ne sont jamais que quelques mots dont personne n’a rien à foutre. Oui. Mais non. Ce point en moins, c’est un trou noir. Dans son absence s’engouffre tout le sens de l’existence qui peu à peu disparaît, enfin, non, elle ne disparaît pas : elle se nullifie. La vie est nulle parce que tu passes ton temps à bâcler des choses auxquelles tu n’accordes pas la moindre importance. C’est vrai, qu’est-ce que je peux bien en avoir à foutre de mettre un point ou non après merci dans un commentaire sur facebook ? rien. Mais voilà, si tu renonces, si je renonce, si j’abdique, c’est que j’ai déjà reconnu la nullification du sens de l’existence. La vie est merdique. On n’en a rien à foutre. Et en plus tu sais quoi ? on va tous crever comme le phytoplancton dans l’océan auquel se substitue inéluctablement une mer de plastique. D’autant que c’est à cause de facebook et toutes ces merdes industrielles postcapitalistiques qu’il n’y a plus que du plastique dans l’océan, et que je ferais sans doute mieux de faire autre chose, mais même n’importe quoi même le mal, il faut bien le faire. Et puis quoi ? il faudrait que je vive en reclus, que je sois le seul connard sur terre à se planquer, à se couper du monde parce que c’est bientôt la fin et que c’est à cause de moi ? Si c’est foutu, autant y aller pour de bon. Mais bien, pas n’importe comment, en mettant les points finaux à la fin des phrases. En un sens, oui, vraiment, il faut vraiment vraiment que j’aille me faire soigner. À une fille avec qui je couchais (mal) de temps en temps en fac de philosophie parce que la fille que je croyais aimer (sincèrement) était partie vivre à l’étranger en me laissant tout seul comme un con en France (l’angoisse absolue, quoi : être abandonné en France par la personne que tu aimes), et qui elle a réussi ses études de philosophie alors que, moi, je les ai foirées, bref, j’avais dit que j’étais trop intelligent pour faire une psychanalyse. Et, même s’il faut être un peu con pour dire ça à une fille avec qui tu couches, bon, eh bien, aujourd’hui encore, je me dis que ce n’est pas totalement faux. Il faut se soigner tout seul. On y est obligé. Comme Wittgenstein. Quitte à en crever. Évidemment. Parce que tu sais quoi ? tu ne guéris pas de ça, mais tu peux apprendre à vivre avec en attendant de mourir. Et c’est ça souvent que les gens ne comprennent Mais c’est quoi une thérapie qui ne te guérit pas ? entend-on mais tu crois pouvoir guérir de quoi ? de toi ? On ne guérit pas de soi-même. On apprend à vivre avec. La drogue, les régimes, les tatouages, la chirurgie, le véganisme, dieu et caetera, rien ne te guérira de toi-même. Il faut mettre les points au bon endroit. Un point, c’est tout.
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10.11.18

Quand on ne lit plus que des livres qu’on comprend, on est vieux, disait en substance Vila-Matas dans un article qui m’avait servi à écrire le dernier texte des Monstres littéraires. Depuis que je me perds dans Ulysses, il me semble que cette manière de maxime a gagné en profondeur. Il faut être fou pour s’aventurer là-dedans, en cette mer intérieure et extérieure, au risque d’y comprendre quelque chose tant il semble que l’incompréhension soit un présupposé, voire : un réquisit. Et c’est vrai, non, tu ne crois pas, si tu y comprenais quelque chose, pourquoi continuerais-tu de lire ? Un livre qu’on comprend est une absurde tautologie, un miroir qui renvoie de toi l’image seule que tu veux bien voir. Tu n’apprends rien. Rien qu’à la mesure de ce que tu ne comprends pas. Il faut désirer quelque chose qui t’échappe, te distance, est si loin de toi que tu ne l’aperçois qu’à peine. Un autre monde. Un monde que tu comprends n’est pas un autre monde. Ce n’est jamais que le même monde étroit, fini, dans lequel tu as vécu jusqu’à présent. La plupart s’en contentent. C’est qu’on y est au chaud, comme dans des draps malpropres qu’on souille nuit après nuit. Petite jouissance. On pourrait dire, pour suivre l’idée de Vila-Matas, que lire un livre qu’on comprend, vieillit, te vieillit, rabougrit. Flaque tiède dans laquelle tu trempes, patauges. J’ai voulu écrire un livre sur, dit son auteur. Non, mais on avait déjà compris, voudrait répondre l’antilecteur. À qui on ne donne pas la parole. Évidemment. Simplement le droit d’acheter. Marque du prix sur l’objet. Mauvais goût. Cependant que le livre que tu ne comprends pas, t’appelle, et toi tu en penses quoi ? moi ? ché pas rien bon ben quand tu sauras tu me dirais oué fin faudrait encore que j’y arrive, ne te laisse pas en paix. Il ne faut pas se reposer. Ou bien, il ne sert à rien de lire. Combien de livres ne dérangent rien ? Si peu qu’on les aime tant. Peuplades convaincues d’elles-mêmes. Peuplades convaincues par elles-mêmes. Sédentaires au fond de leur trou. Surtout ceux qui provoquent. Sont là pour ça. Gros culs & co. Tandis que la folie n’est pas quelque chose que tu acceptes / désires / suscites / appelles, quelque chose qui vient et que tu accueilles. Il est possible que je ne sois plus jamais le même, dit-elle, et cela me fait peur, terrible. Le club des lecteurs de Joyce. On peut dire ça comme ça.

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