6.3.26

Est-ce que je provoque chez les autres le même sentiment d’ennui et de consternation qu’ils provoquent chez moi quand il m’arrive de les lire ? Mais, et c’est le plus probable, ils ne prennent même pas la peine de me lire. (Je les comprends, et là n’est pas la question.) Cependant, c’est un ajout important, tous les autres ne provoquent pas ce même sentiment d’ennui et de consternation. Par exemple, quand je lis le journal de Guillaume Vissac, tous les jours, ou à peu près, si j’ai sauté quelques jours, je rattrape en une journée le temps passé, eh bien, je trouve toujours quelque chose qui j’allais dire « déraille », ce n’est pas tout à fait ce que je veux dire, le mot n’est pas le meilleur, non, c’est plus de l’ordre du clinamen, comme dans l’ancienne physique épicurienne, à savoir l’introduction de la possibilité imprévue dans la chute perpétuellement rectiligne des atomes de la nécessité aveugle, eh bien, il se passe toujours quelque chose de cet ordre dans le journal de Guillaume Vissac, je ne dis pas tous les jours, mais souvent, assez souvent, en tout cas, pour que la lecture de son journal m’émerveille, et que je me dise : « Mais oui, c’est exactement cela », ou alors : « Comme je le comprends », ou bien : « Ah, toi aussi ? » Et pourtant, nos expériences de vie, à Guillaume et à moi, si on les abordait avec les critères d’identification de l’époque, la grille de lecture politico-sociologique de notre époque, ne sembleraient-elles pas étrangères l’une à l’autre ? Oui, mais sauf que non. Alors quoi ? J’ai envie de dire : Au diable l’époque et ses critères et ses grilles de lecture, l’expérience est ce qui ne s’y réduit pas. C’est-à-dire : on sait que l’on fait une expérience quand ce que l’on vient de faire, ou ce que l’on est en train de faire, ce n’est pas nécessairement réflexif, tourné vers le passé, de faire ou d’éprouver, de comprendre, de vivre, et caetera, échappe aux normes d’intelligibilité des phénomènes que l’époque nous impose. Quand il y a quelque chose qui s’échappe, déraille, clinamenise dans nos vies. C’est là que nos vies deviennent intéressantes. Du moins, c’est ce qu’il me semble. Autrement, nos vies sont remplies de ces catégories toutes faites qui ne sont pas les nôtres, que les gens se contentent d’adopter en croyant dire quelque chose, faire quelque chose d’important (si tu fais attention, tu les vois circuler : d’un coup, la citation sur les maîtres et possesseurs de la nature de René Descartes devient virale, comme on dit, alors que tu es à peu près sûr que l’auteur qui vient de la citer n’a pas lu Descartes, ou alors ce fantasme de disparition de l’espèce humaine, imaginée comme un nouveau paradis sur terre, mais pourquoi ne commencent-ils pas, alors, par se suicider eux-mêmes, et par inciter au suicide collectif l’humanité ? mais, c’est-à-dire, qui achèterait leurs livres, du coup ?), d’informations qui ne nous concernent pas, de règles qui s’imposent à nos existences, mais n’ont aucun sens pour nous : Qu’est-ce que le wokisme et est-ce que ça existe ? Quel avenir pour le Hezbollah ? “Steak végétal” : la dénomination va être interdite dans l’UE, mais pas celles de “saucisse” ou de “burger végétarien”, et cela, en l’espace de quelques heures à peine, c’est une masse, énorme, qui s’accumule, s’entasse, de Paris 8 Vincennes à Dubaï en passant par Bruxelles, sans même remuer le petit doigt,  tu peux avoir l’impression de voyager, mais quel espace me reste-t-il pour penser, à moi, non pour penser à moi, mais pour penser mes pensées, penser des pensées que je puisse vouloir penser encore une fois, que je puisse vouloir approfondir, des pensées qui ne sont pas les miennes parce qu’elles m’appartiennent, mais avec lesquelles je puisse vouloir vivre, avec lesquelles je désire vivre, et non pas des pensées que l’on m’impose, non pas des pensées avec lesquelles, en réalité, on me violente, me force à penser, m’humilie, chaque jour, chaque jour, oui, penser des pensées qui n’ont pas de sens, me forcer à penser dans un monde sur lequel je n’ai pas de prise, me déposséder de mes capacités de penser, pour me réduire à l’état de rien, moins que rien, tout juste un atome qui, toujours suivant sa rectiligne chute dans l’ennui et la consternation, tombe, tombe, tombe.

5.3.26

Soulagé, je crois, de quitter Rome où ma méditerranéité aura atteint ses limites. Ce n’est pas là, c’est ce que je veux dire, que se trouve la limite, à proprement, mais c’est là que je l’ai reconnue, que je l’ai comprise, de nouveau, que je m’en suis souvenu, si l’on préfère : je ne supporte pas le bavardage. Ne supporte pas, par exemple, cette façon de se dire au revoir pendant de longues minutes (Sì, sì. Non ti preoccupare, Maria. Va bene. Ciao, ciao, ciao. Sì, va bene. Va benissimo. Ciao, Maria. Ciao, ciao, ciao, ciao, etc. ad inf.), en répétant les mêmes formules vides, cette manie de parler pour ne rien dire, infatigablement, comme si l’on radotait constamment, cette façon de parler pour parler. Et de parler fort, qui plus est. Durant toute mon enfance, il me semble que j’ai entendu des gens parler trop fort autour d’une table. C’étaient des dîners de famille, des repas entre amis. Il a dû me sembler ainsi que c’était la seule façon de faire, la seule façon de vivre, avant que je comprenne que non, et que je rompe presque toute relation avec ma famille (au sens étendu de ce dernier terme). Est-ce étonnant, dès lors, que je me sois tourné vers l’austérité viennoise avec passion, dès que j’en ai eu l’occasion, laquelle se situe à une distance immense de la Méditerranée ? De la Méditerranée, je voudrais la lumière, mais pas les éclats de voix. Et sans doute que ce n’est pas possible d’obtenir cette combinaison, qu’on ne peut pas avoir l’un sans l’autre — à moins d’écrire des livres. Alors ? Je ne sais pas. J’écris ce que j’écris, j’écris les livres que j’écris, et que pas grand-monde ne comprend. À force de regarder en l’air, je ne suis pas tombé dans un trou. Il y avait des fresques au plafond, c’est tout. De Raffaello, Carracci, Lanfranco. Magnifiques, oui. Mais cela n’aura pas suffi, sans doute. Ou alors, même sans un bruit, ces fresques, telles qu’elles étaient, m’abrutissaient : ne braille-t-on pas même au banquet des dieux ? Ce n’est pas tant que je rêve de désert, mais d’un peu plus d’absence, oui, de distance, de vide, mais moins entre les choses qu’entre les humains, de l’écart, oui, assez grand, quand même, pour s’entendre soi-même, penser. Est-ce si compliqué ? Est-ce si rare ? Il faut croire. D’autant que la vérité est banale : nous ne nous comprenons pas, ou alors mal, et difficilement. Il ne s’agit pas de se taire, dès lors, de faire le silence, mais de parler un peu moins fort, afin que tout le monde puisse s’entendre. Mais c’est une folie : ne se fait entendre que le cri. Quelle misère, quelle migraine.

4.3.26

Il n’est pas si paradoxal qu’il n’y pourrait paraître au premier abord que l’une des portes de l’enfer se trouve au Vatican. Là, dans ses musées, des millions d’âmes passent devant des œuvres qu’elles ne comprennent pas vraiment et comprennent un peu moins à chaque passage. Dans ces couloirs qui semblent dignes d’infinis labyrinthes, on voit d’interminables files se former et aller selon le même morne mouvement, attirées par d’infatigables forces qui pompent, aspirent, drainent ces âmes venues à la recherche de quelque chose, peut-être, mais qui sait quoi ? Certainement pas moi, en tout cas : quel esprit optimiste le tourisme ne foudroierait-il pas en plein vol, comme on abat un vulgaire moineau, non par appétit, à peine par dépit ? Dans l’incompréhensible file d’attente qui s’étirait sur la placette devant l’entrée des enfers, j’ai cru me sentir mal. J’ai dû me tenir à l’écart quelques instants pour respirer un peu d’air et me boucher les oreilles afin d’échapper à cette atmosphère d’une pesanteur crasse. Une fois passé les murs d’enceinte, je n’ai pas compris grand-chose. Ce n’est pas que je me demandais ce que je faisais là, mais qu’il était peut-être un peu trop simple de le savoir, malheureusement. Je faisais comme tout le monde. Comme la minorité riche de la population mondiale, largement occidentale, ou qui, du moins, en a adopté les codes, je visitais des monuments, des musées qu’il faudrait des années pour voir vraiment, à supposer qu’on le puisse seulement, à supposer qu’il le faille, c’est-à-dire, et qu’on se contente donc de faire, comme on dit, parce qu’il faut bien dépenser l’argent que l’on gagne en trop et le temps libre laissé pour les loisirs et qu’on ne sait pas comment remplir. La vérité, c’est que tout cela n’est pas inintéressant, non, mais il n’y a pas de passion réelle. Ou plutôt que je ne la sens, ne la ressens pas. Comble du snobisme : aller à Rome pour se plaindre de s’y trouver ? Sans doute, mais je ne me plains pas, je crois, pas exactement, je me contente simplement de décrire ce que je vois et ce que cela m’inspire. Dans des éclairs d’aveuglement, certains gestes semblent évoquer un sens périmé : devant un autel, dans Saint Pierre de Rome, une femme met un genou à terre et se signe. La tête renversée sur la nuque, avec l’enfant, nous traduisons l’inscription : TV EST PETRVS ET SVPER HANC PETRAM EDIFICABO ECCLESIAM MEAM ET TIBI DABO CLAVES REGNI CAELORVM. En dessous, devant ce délire de marbre aveuglant, on plisse les yeux, mais c’est d’incrédulité : est-ce bien là que l’Apôtre est inhumé ? Peut-être que c’est tout bêtement la foi qui me fait défaut. Et il est vrai que je ne l’ai jamais eue, mais qui pourrait la rencontrer ici, d’où elle est manifestement absente, la pompe la plus kitsch l’ayant chassée ? À la fin de la préface du livre que j’ai acheté cet après-midi, en contrepoint, cette phrase placée entre guillemets : « In omnibus requiem quaesivi, et nusquam inveni nisi in angulo cum libro. » 

3.3.26

À Rome. — Se sentir vivant, se sentir là, cela ne signifie pas se sentir d’ici plutôt que d’ailleurs, pas plus que succomber aux tentations paresseuses des notions toutes prêtes (le village global, auquel plus personne ne croit, la ville monde, qui traîne déjà comme un boulet sa pénible notoriété). Il est vrai que je n’ai pas d’attaches réelles, pas de patrie déterminée, si je ne suis pas né en exil, je suis cet enfant de multiples exils qui aura épousé la fille d’autres exils. Je me souviens comment, dans les derniers temps de sa lucidité, chez mon père qui avait toujours affecté de n’avoir jamais connu le sentiment de l’exil (en arrivant à Toulon, il avait retrouvé sa famille, disait-il), à la faveur de certaines actualités, les souvenirs de la douleur, de la violence, de la guerre qui ne disait pas son nom, de l’arrachement étaient remontés à la surface d’une manière déplaisante, dans une forme de rejet agressif que je ne lui avais jamais connu, quand même il avait toujours affiché sa croyance en la supériorité de la civilisation occidentale (dans une perspective communiste, ce qui n’est pas si paradoxal qu’on le dirait, tant s’en faut). Le sentiment de l’exil n’avait pas trouvé à s’exprimer de manière ordonnée, consciente, mais de façon éruptive, non sur le mode de la déploration, mais bien plutôt sur celui de l’invective. Si l’on s’en tient à ce qu’il y a dans les livres, de la vie de mon père en Algérie, l’histoire ne retiendra que l’attentat dont il aura été victime à Oran, en l’année je ne sais plus quand, et des représailles qui suivirent cette agression (on ratonna des Arabes pour le venger ou plutôt se défouler) et, pour ma part aussi, en effet, c’est à peu près tout ce que je sais. Je me souviens que, quand j’étais enfant, l’été, les cicatrices qu’il avait sur le haut du corps (tête, torse, bas), il arrivait qu’elles le fassent souffrir et, d’autres fois, qu’elles fassent sonner les portiques de sécurité ou que, passant une radiographie pour autre chose, on s’étonne de la présence de ces bouts de métal restés dans son corps. Pour moi, enfant, c’était en quelque sorte une légende (et peut-être même une fierté, c’était mon papa, après tout). Et cette histoire l’est restée, légendaire, et ne sera jamais rien que cela. Parfois, je me suis imaginé en Thomas Bernhard de la Guerre d’Algérie, mais je ne suis pas allé plus loin que la caresse de cette imagination parce que, je crois que je l’ai déjà dit, cette histoire n’est pas vraiment la mienne et aussi parce que cette histoire n’est pas seulement la mienne, ce n’est pas ma seule histoire, j’en ai plusieurs, qui se croisent, ne s’entremêlant pas parce que je n’appartiens à aucune. Exactement comme, c’est ce que je veux dire, ma mère ne m’aura jamais appris à parler italien et m’aura fait choisir l’allemand en deuxième langue au collège (mon frère avait même eu droit à l’allemand en première langue) parce que l’allemand était la langue des bons élèves et l’italien, la langue des cancres ; voilà qui donne une idée du niveau de haine de soi qu’il fallait avoir intégrée pour être une bonne petite Française dans les années cinquante, soixante, et celles d’après pour passer le fardeau à ses enfants (ou à moi, du moins), du siècle dernier. Ce n’est pas simplement pour n’avoir pas à admettre que je ne sais pas d’où je suis (c’était la question que la grand-mère de Marina m’avait posé quand j’étais allé voir cette dernière en Corse, l’été de l’Agrégation, voir à ce sujet le journal du 5.9.23) que j’en suis venu à affirmer que je suis de nulle part, c’est parce que ce n’est pas une négation (ce que serait la phrase : « Je ne suis pas de quelque part ») : nulle part a beau n’être pas un lieu, en être signifie quelque chose, qui n’a rien à voir avec une identité, serait bien plutôt une absence d’identité, mais une sorte de virginité originelle qui constitue une manière d’exister, une ouverture maximale au possible. Il y a évidemment un vide, un manque, un trou, une absence, tout ce que l’on voudra, cela, je ne veux pas le nier, je ne veux pas dire que je ne ressens pas une immense nostalgie (grande comme la Méditerranée), mais je ne sais pas de quoi : je ne sais pas de quoi je suis nostalgique puisque je ne peux pas rattacher ce sentiment à quelque lieu particulier (ni le village de Murato en Corse, ni le Piémont de ma grand-mère, ni l’Oran de mon père, ni la Marseille de mon grand-père) puisque rien de tout cela ne m’aura été transmis. On m’a donné des informations, mais on ne m’a pas transmis d’héritage. Mon origine est vacante.

2.3.26

Sur la RAI1, cette candidate au jeu l’Eredità me fait penser à la Judith du Giudetta e Oloferne de Caravaggio, que j’ai vu il y a quelques jours de cela au Palazzo Barberini. Mais je ne sais pas si la ressemblance est réelle ou si c’est moi qui la façonne et la projette ensuite sur la réalité. Si c’est une sorte de proustisme au carré, pour ainsi dire, Proust qui voyait dans le visage des personnes qu’il côtoyait les visages des personnages qu’il avait vus dans les peintures qu’il aimait, où l’on voit le monde à travers la littérature, la littérature ne nous apprenant pas tant à voir le monde qu’à voir le monde à travers elle. Mais est-ce un mal ? Chez Vila-Matas, aventurier miniature de la post-modernité, la littérature était devenue une maladie — le mal de Montano —, et qui s’en trouvait affligé ne pouvait plus ni sentir, ni penser, ni s’exprimer autrement que par la littérature. Est-ce que je souffre de ce mal ? Je ne le crois pas : je ne me sens pas mal, ni handicapé, ni même diminué. N’est-elle pas plus belle, en vérité, la réalité, quand on la voit à travers la littérature, à travers l’art ? La vie ne s’en trouve-t-elle pas sublimée ? Proust aurait sans doute mobilisé les ressources de l’hérédité nationale pour expliquer la ressemblance entre Fiamma (c’est le prénom de la candidate à l’Eredità) et Fillide Melandroni (c’est le nom du modèle du Caravage), mais de la même façon que Fillide Melandroni ne ressemblait sans doute pas à la Judith du tableau du peintre, cette dernière non plus ne ressemble pas vraiment à la candidate de l’émission de télévision : c’est bien plutôt un jeu d’expressions, de renvois, de possibilités ouvertes, de simultanéités discontinues qui se manifestent à l’écran de nos regards. N’importe quel être humain peut ressembler à n’importe quel être humain si on le regarde d’une certaine façon. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Pourquoi faudrait-il que la littérature dégénère en littératite, et plus généralement l’art en artite ? Ce n’est pas que la vie soit plus belle quand on la regarde avec les yeux de l’art, et ce n’est même pas vraiment que l’art sublime la vie, contrairement à ce que je viens dire, mais quoi alors ? Je ne sais pas. Quand je pense au mal de Montano de Vila-Matas, livre que je n’ai plus lu depuis bien longtemps, il me semble qu’il y a une complaisance à la souffrance (une souffrance feinte, littéraire, elle aussi) qui dérive de la croyance que tout a déjà été fait, toutes les histoires déjà racontées et que, en un sens, en tant qu’écrivain, l’auteur du livre arrive un peu trop tard pour avoir quelque chose de vraiment intéressant à dire, il ne peut que recycler des sujets, des thèmes, des styles qui ont déjà servi de nombreuses fois et qui sont tellement usés qu’on ne peut plus guère que les recycler. Est-ce que tout a été fait et dit, déjà, ou non ? L’inventaire qu’il faudrait dresser pour répondre à la question serait probablement interminable et ne permettrait donc pas de répondre à la question. Plus que de vérité indiscutable, c’est d’attitude qu’il s’agit. Le mal de Montano afflige les écrivains fatigués. Quant à moi, qui n’en souffre pas, je n’ai pas à me lamenter (à me lamontaner ?). Les livres — les bons, c’est-à-dire — me rendent légers ; ce sont les autres — les plus nombreux, les mauvais — qui m’accablent, me tirent vers ce fond sans fond où l’on s’épuise.

1.3.26

L’effort qu’il faudrait faire pour changer le monde n’est pas surhumain, tant s’en faut, il est parfaitement humain : il est vain. Il n’y a qu’à voir. Il n’y a qu’à voir quoi ? Il n’y a qu’à tout voir ; il n’y a rien à voir. On voudrait. Encore : que voudrait-on ? Moi, j’ai plutôt le sentiment de ne rien vouloir du tout, et de moins en moins vouloir, qui plus est. Non par baisse de la vitalité, il me semble que c’est tout à fait le contraire : pour maintenir sa vitalité, voire l’accroître, il faut cesser de vouloir, il faut cesser d’être, il faut cesser de croire en toutes ces illusions qui nous attachent à la forme présente du monde, la forme réaliste du réel, la forme habituelle, les déclarations d’intention, les missiles dans la nuit, les traînées de kérosène dans le bleu du ciel, leur blanc mensonger, les élections générales, et le pouvoir qu’on me prend, qu’on me confisque, le territoire de ma vie que l’on annexe, à quoi se réduit-il, le périmètre de mon existence ? Explosions dans le ciel : j’ai peur. Il faudrait avoir atteint le dernier degré de l’imbécilité pour ne pas craindre, ne rien craindre. Tout s’allume, mais ce ne sont pas les lumières, non, c’est la certitude de la mort, toujours plus désespérante. On peut cacher les corps, on peut les mutiler, on peut tout détruire : à la fin, il ne restera rien, que l’immensité de l’oubli à quoi nous sommes destinés. Alors, ne faut-il pas commencer par se faire oublier de son vivant ? Sur l’écran de la télévision italienne, voyant l’image du pape apparaître, je me suis demandé comment l’on pouvait désirer une telle vie (non cette vie-là en particulier, la vie de l’homme qui est devenu l’évêque de Rome, mais ce genre de vie), comment on pouvait désirer être l’incarnation de cette forme de pouvoir, incarner la laideur sur la terre, la hideur qui se cache derrière les paroles de paix, et je n’ai pas trouvé de réponse autre que le désir ordinaire, banal, peu intéressant, c’est ce que je veux dire en employant ces deux mots (cette fois, c’est-à-dire, ces deux mots, je les emploie en ce sens), d’exister, de supporter l’attente de l’oubli. À Sant’ Ignacio di Loyola, la vision de cette chapelle où la Vierge croulait sous les prières griffonnées sur des bouts de papier, des cahiers, au dos de portraits photographiques m’a terrifié. Les prières paraissaient avoir été littéralement déversées sur l’autel et entassées dans des bacs en plastique pour signifier le débordement de la foi, l’excès de son enthousiasme. Seule l’absence, me suis-je dit, seule l’absence est capable de supporter une telle misère, une tel appétit de signification qui ne peut jamais être satisfait, seule une image, une icône muette qui se présente les paumes en avant, dans un rayon de soleil éteint et sans chaleur, un silence effroyable, sans la moindre voix, ni parole ni écoute, seul un tel vide, un tel néant est susceptible de tolérer la détresse du monde. Autrement, c’est à en perdre la raison. La garder, la raison, n’est-ce pas la faute ? Quand il y en a trop, me suis-je demandé, ensuite, en pensant à ces innombrables prières, qu’en fait-on ? On les jette, je suppose : voilà la véritable réponse divine. Seul un Dieu indifférent peut être en mesure de nous sauver. C’est son indifférence même qui nous sauvera, de nous-mêmes et de notre misère : nous ne sommes rien.

28.2.26

J’ai plus envie de dormir que d’écrire, mais écrire est mon mode d’existence. Je m’assois quelque part, je regarde ce qu’il se passe autour de moi, ou parce que j’ai vu ce qu’il se passait autour de moi, j’écris dans mon carnet, j’écris, je pense, j’invente une histoire. Par certains aspects, je suis un moraliste, mais la littérature moraliste fut une littérature des salons de la noblesse d’Ancien Régime, quand moi, j’écris seul dans un Nouveau Régime qui n’ose pas dire son nom (son vrai nom, qu’il tient à garder secret), ce qui change tout, je crois : en un sens, la littérature des moralistes fut une littérature de puissants, et c’est sans doute ce qui en constitue la principale limite. Ce n’est pas quelque chose à quoi je pensais quand je lisais les moralistes du Grand Siècle — j’étais obsédé par le style des aphoristes —, mais à présent, oui. Ce qui n’ôte ni n’ajoute rien à ma fascination, me semble simplement un fait à exposer, énoncer, comprendre. Les moralistes n’avaient aucune raison de changer le monde ; ils se trouvaient non loin du sommet de la pyramide sociale. Quant à moi, le monde que j’appellerais de mes vœux ressemblerait fort peu au monde dans lequel nous vivons, mais je sais aussi qu’il n’est pas en mon pouvoir de réaliser de tels vœux, alors — pour ce soir, en tout cas — je préfère m’abstenir de les formuler. Cela ne m’empêche pas, toutefois, de garder les yeux ouverts, quand même, bien souvent, ce serait particulièrement douloureux. Aussi douloureux que mes pieds en ce moment ? Peut-être un peu moins, mais cela aussi me rend heureux : me tenir ici, aller et venir, à défaut d’être libre, ne pas être absolument dévasté. Et ce n’est pas mieux que rien, non, c’est réellement bien. Dans la journée, je mets des pansements autour de mes orteils, le soir, je les enlève. Dans l’Annonciation qu’on peut voir à la Galleria Doria Pamphilj, en haut du tableau, Filippo Lippi a peint des mains qui libèrent la colombe de l’esprit saint dans des fragments de nuages et des rayons lumineux dont le plus long, si on le prolongeait, tomberait sur le nombril de la Vierge. Filippo Lippi n’a pas seulement peint des mains qui sortent du ciel, il a peint un arc de cercle qui interrompt la voussure de la porte qui conduit à l’hortus conclusus de l’arrière-plan, d’un bleu qui n’est pas celui du ciel nuageux au fond, mais plus profond et plus sombre, peut-être le bleu de la nuit du cosmos, d’où viendraient donc ces mains. Quand on les regarde, on voit aussi que, en plus des mains, Filippo Lippi a peint une manche, d’un rouge orangé qui décline la gamme des tons qui habillent le tableau : le rouge vif du couvre-lit, le rouge rose foncé de la robe de la Vierge, le rouge rose pâle de la toge de l’ange Gabriel et, enfin, le rouge du pavement monochrome qui passe de l’espace où l’annonce est faite à Marie à celui du jardin. Alors que le rouge du pavement assure le passage, l’arc bleu nuit semble une coupure et sa couleur celle de l’invisible d’où l’esprit se rend visible par son œuvre qui est l’incarnation, le verbe qui se fait (« Ecce ancilla Domini: fiat mihi secundum verbum tuum. »).

27.2.26

Ce matin, quand j’ai ouvert les volets, le dôme de Sant’ Andrea della Valle semblait avoir du mal à émerger de la brume tout comme moi j’en avais le plus grand à m’éveiller du sommeil. J’ai regardé cette apparition paradoxale — peut-être que, si la coupole n’avait pas été quelque peu cachée derrière ce brouillard matinal, je n’y aurais prêté attention, ou moins que je l’ai fait — et je me suis absorbé dans ce moment. J’ai pris ce que je voyais en photographie parce que j’avais peur que cet instant ne disparaisse trop vite. Ensuite, nous avons sprinté jusqu’à la Villa Bonaparte, siège de l’Ambassade de France près le Saint Siège. Là, j’ai eu le sentiment d’être transporté dans un monde meilleur, un monde qui n’avait pas grand-chose avec la réalité (présente, vécue, passée), mais avec l’idée que je me fais d’une vie possible. Que la vie dont je rêve ne soit pas la vraie vie, mais seulement la vie que je rêve, ce n’est pas de ma faute, en vérité, je n’y puis rien : la force qu’il faudrait pour qu’elle advienne dépasse de loin la force d’un seul être humain et comme ce rêve, il n’y a peut-être que moi qui le fais, les chances qu’il advienne jamais sont minces, extrêmement. Je n’étais jamais venu à Rome en hiver. À la fin de l’hiver, la ville prend un sens qu’elle n’a pas le reste de l’année : les branches des orangers ploient sous le poids de leurs fruits, et la vision de ces dizaines d’arbres, pesants et aériens à la fois, m’emplit d’une joie sincère, simple. Dans le jardin du Palazzo Spada, à côté de ces arbres édéniques, la perspective savante de Borromini semble presque anecdotique. Dans la Galleria du même nom, dans un coin, quasi dissimulé derrière le volet d’une fenêtre, se trouve un tableau des plus étranges. Œuvre de Francesco Furini, peintre florentin de la première moitié du XVIIe siècle, qui subit l’influence de Caravage à Rome, avant de se faire prêtre en 1633, sans pour autant cesser de peindre ces nus qu’il affectionnait, il figure Sainte Lucie, non pas vue de face, comme le genre et la légende sembleraient l’exiger, mais de trois-quart dos. Le tableau est plongé dans une pénombre totale, sauf la partie supérieure droite du dos de la sainte, où une sorte de croissant de lune se dessine depuis l’épaule jusqu’au dessous de l’omoplate en dépassant légèrement la colonne vertébrale sur la gauche. Là, s’égare une mèche de cheveux sensuelle tirant sur le roux, un ruban d’une couleur à peine plus claire que la robe dont le drapé clôt la forme ainsi qu’un voilage blanc sous le vêtement. On ne comprend pas le tableau, ou bien l’on s’égare en hypothèses absurdes, avant de percevoir ces yeux, qui dans le noir sous l’endroit où le visage se perd dans l’obscurité, posés sur le plateau de la représentation légendaire, fixent le spectateur d’un regard d’autant plus accusateur qu’il est devenu absent. Ce que le spectateur ne voit pas, absorbé qu’il est par son obsession de la chair, les yeux de la sainte qui surgissent soudain du néant où le martyr a voulu les humilier, et où ils ont acquis leur infinie profondeur, le montrent dans leur apparition. Regard effroyable, qui surprend, certes, mais saisit surtout dans sa dramaturgie immobile et si violente pourtant.

26.2.26

J’ai fait un peu de ménage sur la tombe d’Antonio Gramsci, ce matin. Il y avait une cigarette sur le bord de l’urne et des fleurs jaunes posées dessus ; j’ai tout enlevé. D’autres viendront après moi, sans doute, qui laisseront leurs traces, mais je voulais qu’il n’y en ait pas. Je n’aime pas cette manie de toujours tout ramener à soi, comme s’il fallait toujours se manifester, se faire voir, faire savoir que l’on est, que l’on a passé par là. Est-ce si difficile de ne rien laisser, ne rien emporter ? Ou alors des choses détachables, des choses qui ne sont pas des choses, justement, des images, du langage ? Après que j’ai fait mon petit ménage, j’ai pris en photographie la tombe d’Antonio Gramsci, et je me suis senti profondément ému. Je me suis assis et je me suis laissé flotter dans l’air de cette matinée de la fin de l’hiver. Il faisait si beau, aujourd’hui, à Rome. L’air était pur, comme il ne l’est pas dans le poème de Pasolini, le ciel d’une grande perfection bleue, dans lequel on pouvait pénétrer tout au bout en se tenant dessous. Il régnait dans la ville une douce chaleur qui est le temps idéal pour vivre. Dans le cimitero degli Inglesi, ce n’était pas comme si je revenais sur moi-même, tournais en rond, mais comme si quelque chose se déployait à la fois dans le temps et dans l’espace. J’ai encore un peu de mal à l’exprimer. Il me semble que c’est une grande continuité, quelque chose qu’on peut toucher, presque, comme l’air, comme le temps qu’il fait, comme ce qui sépare le bon du mauvais, qui semble abstrait, impalpable, imperceptible, mais ne l’est pas du tout, est là, partout autour de nous, c’est une question de sentir. Forme : spirale. À Santa Maria in Cosmedin, les gens font la queue pour se prendre en photo la main dans la bocca della verità, Piazza dei cavalieri di Malta, les gens font la queue pour prendre en photo ce que l’on voit par le trou de la serrure (le petit bout de la lorgnette, mais littéralement) ; voilà des façons, dis-je, de ne pas sentir, de ne rien sentir, de ne pas vivre. On ne fait rien, on est fait (comme des rats). N’exagères-tu pas quelque peu ? Si tu le crois (que j’exagère), c’est que tu ne comprends pas. Ce n’est pas une question d’être au monde (tout le monde est au monde), même pas de manière d’être au monde (il faudrait se débarrasser de l’être, de l’idée de l’être, et une bonne fois pour toutes), simplement de manière (comme peut-être on dit « faire des manières », mais sans la dimension péjorative de préciosité : « faire des manières » comme inventer les bonnes façons de vivre). Dans Santa Maria in Cosmedin, encore cette émotion, comme à San Vitale al Quirinale, l’autre jour — qui ne m’effleura pas à San Paolo fuori le Mura, grosse machine à foi creuse — était-ce la musique (qui m’a fait penser à ce sublime Miroloï de la Vierge que chantent les femmes de l’Ensemble Irini et que je pensais avoir glissé dans un vers de l’un de mes poèmes, mais je ne le retrouve pas) ? Quelque chose d’oriental, irrésistiblement.

25.2.26

La vision du nom de _____ __________ sur la couverture d’un de ses livres traduits en italien dans la vitrine de la librairie Fahrenheit 451 me donne à penser qu’on ne brûle pas assez de livres, en vérité. Pourtant, brûler, à Campo de’ Fiori, c’est un peu une spécialité locale, comme la statue de Giordano Bruno, condamné au bûcher par l’Inquisition parce qu’il s’était approché de la vérité, en atteste monumentalement. Est-ce à dire que, si l’on n’est pas brûlé en place publique, on s’éloigne de la vérité ? Peut-être, mais notre époque a trouvé meilleur moyen pour protéger la société de ses ennemis : elle les ignore et affiche les inoffensifs qui la renforcent. Est-ce pour me réconforter que j’écris cela ? C’est possible, oui, mais je n’en suis pas certain. Il est vrai que, si je n’écrivais pas, je ne me soucierais pas de ce genre de sujets, et ce serait probablement un moindre mal, mais que ferais-je alors ? Tout à l’heure, au Palazzo Corsini, cependant que Daphné, assise en tailleur, copiait des tableaux qu’elle avait sous les yeux dans son carnet et que moi, dans le mien, qui ne sais toujours pas dessiner, c’étaient mes idées sur la Giuditta e Oloferne de Gerard Seghers que je notais, une jeune femme se faisait photographier par son compagnon devant des tableaux, des statues, un peu tout et n’importe quoi. Ce qui a attiré mon attention, c’est qu’elle ne se tenait pas face à l’objectif, mais face au tableau et tournait ainsi le dos (totalement ? je ne crois pas) à l’objectif. Je me suis dit que ce devait être un pratique courante sur les réseaux sociaux et je ne m’en suis plus occupé. De toute façon, cela ne veut rien dire : une fois la photographie prise, les sourires de circonstance disparaissent des visages, le modèle s’empare brutalement du téléphone qui a servi à la prendre et scrute avec un regard concentré, avare, l’image prise. Tout est faux — comme d’habitude —, mais on fait si bien semblant qu’on ne voit pas trop la différence. Et que l’on se rend aveugle aux détails, aux choses précises, qui demandent du temps et qui, dans leur langue discrète, réclament notre attention pour ne pas tomber dans l’oubli et se consumer dans l’enfer de l’indifférence, mais à quoi on ne l’accorde pas. Pourtant, si l’on avait regardé avec un peu d’intérêt les détails du tableau de Gerard Seghers, on en aurait vu toute une variété, et des plus fascinants. Je les ai gardés dans mon carnet pour ne pas les oublier, me souvenir que j’étais venu ici et que j’avais vu ceci. Ce n’est pas grand-chose — j’entends : ce n’est pas la grande œuvre que l’on trouve dans les vitrines des librairies —, mais c’est ce que j’aime. Mal dormi, mal aux pieds, et toujours ce sentiment que ma mort est imminente (j’avais tout d’abord écrit : « que ma mort est éminente »), mais un peu moins et un peu moins souvent, je crois. J’essaie d’aborder de manière rationnelle mes angoisses, je ne sais pas si c’est la bonne approche ni si j’y parviens réellement, mais c’est ainsi que je m’y prends. Depuis que je suis à Rome, je bois de nouveau du vin, mais c’est Rome, alors ce n’est pas tout à fait pareil.