Première journée à Rome. Il y a quelques minutes, le voisin du dessous est venu se plaindre du bruit que nous faisions en empruntant le couloir qui conduit d’un bout à l’autre de l’appartement, entre la cuisine et le salon, à l’heure du repas, voilà qui est bien étrange, effectivement, et j’ai eu beau lui expliquer que nous ne faisions que marcher, à des heures raisonnables, somme toute, entre sept et neuf heures du soir, il n’arrêtait pas de répéter que cette partie-là de l’appartement n’avait pas été refaite, j’aurais pu lui demander si c’était précisément là qu’il avait élu domicile, dans la partie non refaite de l’immeuble, pour s’y plaindre du bruit, mais je n’en ai pas eu la présence d’esprit, et puis je ne suis pas certain que mon pauvre italien m’eût permis de lui faire comprendre toute l’ironie de la question. Les Romains ont-ils le sens de l’ironie ? Je l’ignore. Je sais que les Marseillais l’ont, je me souviens que j’en ai fait l’expérience, de voisinage, aussi, d’où l’association d’idées, nous venions tout juste d’arriver dans l’appartement que nous occuperions durant quelques années, d’une ironie bien souvent mauvaise, mais peut-être est-elle simplement française, avec l’accent. Cela aussi, je l’ignore. Je n’ignore pas, toutefois, le plaisir que j’ai eu à arpenter Rome (quinze kilomètres et quelques hectos au compteur) aujourd’hui, sous le ciel bleu traversé de nuages et, souvent, au soleil chaud d’un printemps déjà là. Comme sur le parvis de San Pietro in Vincoli, où il me semble que j’ai pris un coup de soleil en attendant l’ouverture, un peu avant trois heures de l’après-midi. Mais c’est à San Vitale al Quirinale, en travaux pourtant, ce qui rendait les nombreuses fresques de l’église invisibles, que j’ai ressenti une réelle émotion. Peut-être était-ce la pénombre (en travaux, l’église s’en trouvait aussi mal éclairée), peut-être était-ce la fraîcheur qui régnait dans le lieu, ou bien alors cette monodie qui était diffusée, ou tout cela à la fois, et je ne sais quoi d’autre, qui tient à l’imperceptible, ou plus à l’imperçu — il n’est pas certain, en effet, que tout ce qui est imperçu soit imperceptible, ou bien disons que c’est un saut que je ne suis pas prêt à faire, malgré l’émotion ressentie dans l’église, un saut qui est sans doute celui de la foi —, mais c’était là, et c’est tout ce que je puis en dire. Un peu plus tôt, aux Scuderie del Quirinale, en parcourant cette exposition consacrée aux Tesori dei Faraoni, où les œuvres présentées, malgré la patine évidente du temps, avaient l’air si jeunes, si accessibles, si présentes, je me suis demandé si une société sans religion pouvait exister, c’est-à-dire pouvait fonctionner comme société — car que peuvent bien avoir en commun des gens différents si ce n’est des croyances communes et comment les faire communes, ces croyances, si ce n’est par des récits qui apportent des réponses à des questions qui semblent n’avoir pas forcément de réponses ? — et, bien que j’eusse envie de penser que oui, je ne suis pas parvenu, je crois, à faire de cette envie une certitude. Cet écart, était-il le négatif de l’écart entre l’imperceptible et l’imperçu ? Autrement dit : tout comme, dans l’église, je ne passerai pas de l’imperçu à l’imperceptible, dans le musée, je ne passai pas de l’envie à la certitude. Mais quel est-il, cet écart ? Est-il l’écart du doute ? Ce n’est pas loin l’Italie de la France — n’est-ce pas ce que j’ai dit hier, en le déplorant un peu ? — et, nonobstant, la distance qui sépare les deux pays semble immense : derrière l’apparente mondialisation du monde, demeurent des différences infranchissables. Ou bien est-ce moi qui les imagine ? Est-ce Lucas ou Cornelis de Wael qui est assis au premier plan, le bras sur le dossier de la chaise, sur le tableau d’Antoon van Dyck qu’on peut voir aux Musei Capitolani, et qui m’a tant fait penser à un personnage de Proust ? Et le voyant, je me suis lamenté : pourquoi n’ai-je pas une telle imagination picturale (celle de Proust, je veux dire, qui voit le portrait de ses personnages dans des tableaux et qui, décrivant ces tableaux, décrit ses personnages), pourquoi ma façon tend-elle toujours à l’abstraction ?










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