5.6.20

Après avoir passé la matinée en compagnie de Morton Feldman, je suis allé courir, et courant, j’ai eu l’idée d’une « note du traducteur » pour ma traduction, exercice que je n’aime pas trop habituellement, d’autant moins qu’il retarde d’autant plus l’entrée du lecteur dans le texte qu’il a envie de lire, s’imagine-t-on différer la lecture pendant 180 pages, simplement parce que l’on croit que l’on a quelque chose à dire ? quelque chose de plus intéressant que le texte que l’on a choisi de traduire ? ce n’est pas sérieux, et en effet non, ce n’est pas sérieux d’écrire une note du traducteur, mais enfin, il m’avait semblé, courant, que je pourrais dire ce que j’avais à dire en moins de deux pages, ce qui est la maximum raisonnable, tout ce qui outrepasse cette saine mesure étant le fruit d’une hybris méprisable, et après avoir couru, je me suis mis tout de suite au travail, écrivant les deux pages d’un jet continu ou presque, tout ruisselant de transpiration, sans même prendre le temps de faire mon gainage. Et c’est cela qui m’a le plus marqué dans cette affaire, que je ne prenne même pas le temps de faire mon gainage, avant d’écrire ma « note du traducteur ». Encore heureux, me suis-je dit, encore heureux que la littérature passe avant l’exercice physique. Pourquoi me suis-je dit cela ? Je ne sais pas. Probablement parce que, inconsciemment, je pense que, faisant passer l’exercice physique avant la littérature, je deviendrais le fils exagéré de mon époque, laquelle enjoint à ses enfants de préférer le souci de soi au souci du soi, laquelle m’enjoint de préférer le souci de moi au souci du moi, de faire passer un fictif équilibre de bien-être avant les idées que je peux bien avoir sur tel ou tel sujet et, surtout, en l’occurrence, sur un autre que moi qui m’est étranger : s’il fallait faire, c’est ce que je veux dire, des recoupements communautaires en Morton Feldman et Jérôme Orsoni, on ne trouverait que fort peu des propriétés qui font l’appartenance à une même communauté, et pourtant, moi, je me sens proche de lui. Je ne suis pas le fils de mon époque. Pas totalement, en tout cas. Et c’est heureux. Quand j’observe les enfants de mon époque, je ne les comprends pas, ou trop bien, mais cela revient au même, les gens ne se comprennent pas, de toute façon, et ne puis par suite m’empêcher de penser que, à supposer que j’écrive pour quelqu’un, je n’écris pas pour eux, raison pour laquelle ce que j’écris ne trouve que pas ou peu de lecteurs, ou alors c’est que c’est mauvais, ce n’est pas impossible non plus. En passant des mois avec un autre que soi, et pas n’importe lequel, je veux le préciser, un autre qu’on aime pour tout un tas de raisons qu’il n’est pas nécessaire d’expliciter, on développe une forme de personnalité parallèle, un autre moi que moi, qui n’est pas sans rapport avec le moi que l’on est mais qui se tient toujours à distance de ce dernier. Il y a la langue que je parle moi quand je parle et puis la langue que je parle quand c’est Morton Feldman qui parle à travers moi. Chacune n’est pas sans influence sur l’autre, mais elles ne sont pas identiques. Un peu comme Morton et moi, nous ne sommes pas pareils, mais sommes les mêmes.

si je m’arrête

Si je m’arrête
est-ce que je meurs ou bien est-ce que
je flotte sans contraintes
sans contraires
autres que l’allure immobile
que je ferais mienne ?
si je m’arrête est-ce que le vent
va me souffler
dans le lointain
deviendrais-je nuage
léger comme un peu
de fumée ?
si je m’arrêtais
qui deviendrais-je
au repos volontaire sinon
une image figée
chose par son absence de force ?
où est le principe de mon mouvement
dans l’air du temps ?
je ne vais pas m’arrêter
la poitrine légère
les yeux dans le néant
je vais continuer
qui peut m’arrêter ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

il n’y a pas de mais

Il n’y a pas de mais
je ne le retiens pas
garde mon souffle
aucune parole ne sort
de ma bouche
apnée de l’oreille
idem
à force de tout entendre
on n’écoute plus rien
ou l’inverse
je ne sais pas très bien
je contemple la grisaille
du temps et du temps
toute l’eau du monde
dégouline sur mes pieds
nus
je compte les gouttes
une à une et très vite
très vite ne sais plus
combien
des milliards probables
partout sur la terre
déluge et sécheresse
vivre cette contradiction
n’est-ce pas faire
l’expérience d’être vivant ?
peut-être bien ou alors non
je ne dis rien
n’est-ce pas certain de toute façon
qu’il n’y a personne
personne pour m’entendre
non plus ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

je ferme les yeux

Je ferme les yeux
les oreilles non
sons diffus dans l’atmosphère
souffles d’air
mélanges qui ne laissent pas d’être
étranges entre un moteur à explosion
et le chant d’un oiseau
espèce invasive
et moi ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

abjects objets

Abjects objets
aux rites arides
pas d’air entre nos rythmes
frénésie du dispositif
pas de mer entre nos récifs
même les os sonnent creux
peureux
tout coule
je fixe un point blanc
un peu trop longtemps
et j’oublie
je revis
est-ce que je peux faire semblant
que je suis là
que je participe
et m’absenter
en revanche de cette réalité
bonne qu’à me haïr
et la détester en réponse
est-ce que je peux m’absenter
derrière le cache
des apparences
donner le change
à qui le veut
et trouver ailleurs
une ombre de paix ?

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

les ruses fusent

Les ruses fusent
à quelle vitesse va
la vérité ?
et le faux
lourdeur sans altitude
nous entraîne-t-il
nous appesantit-il
toujours un peu plus bas
toujours un peu plus las ?
je trace un cercle
avec les yeux
tout autour de moi
des astres scintillent
idées ou bien couleurs
manières de s’arrimer
au monde
et puis de défaire
tous les liens
qui peut encore
vouloir dire le vrai ?
que peut encore
vouloir dire le vrai ?
je fais un nœud
autour de mon cou
avec une langue
ou bien j’étouffe
ou bien je découvre
le bon moyen de m’exprimer.

Déclameur : ce texte est un extrait d’un ensemble plus long, un poème intitulé couleurs primaires (et partout c’est la guerre) toujours en cours d’écriture.

1.6.20

Je n’aime pas me sentir sommé, qu’on me donne des ordres, sur quoi penser, quoi ressentir, quoi dire, comment le dire. Il est tellement compliqué d’avoir simplement une idée personnelle que je ne me sens pas capable d’avoir les idées des autres. Le monde social est ainsi fait qu’il est traversé d’injonctions globalisées (à l’échelle de la planète) à prendre position, à affirmer ou à nier, à aimer ou à détester, mais comment le peut-on si facilement, si rapidement, passant d’un sujet mondialisé à un autre sans le moindre répit ? Ce qui était dans toutes les têtes il y a un jour encore semble à présent appartenir à un passé lointain, sorte de préhistoire automatiquement obsolète, le monde est mis à jour, chaque version annulant la précédente ; — logique du logiciel, pas du langage. Ne vivons-nous pas, de fait, dans une sorte de préhistoire à l’envers, une posthistoire où l’abandon du langage signifiant nous reconduit à un état antérieur à l’histoire ? Les phénomènes nous stupéfient, nous ne saisissons que des bribes inintelligibles, jamais des totalités, si petites soient-elles, que des fragments décomposés d’un univers qu’il est impossible de cerner, trop gros pour nous, trop gros pour tout le monde, trop gros pour le monde même. L’excès d’informations ne rend pas seulement les phénomènes inintelligibles, il rend le monde trop gros pour lui-même — maladie de l’obésité : quand on est trop gros, on ne peut même plus se porter soi-même, tout mouvement est difficile, le moindre effort épuise. Et puis comment cette injonction à être affecté, cette soumission à l’émotion, à l’empathie universelle, au souci de tout (toutes les luttes, tous les drames, toutes les différences, toutes les opinions, et ainsi de suite à l’infini), comment cet ordre qui nous est donné d’être affecté ne produirait-il pas in fine son contraire : l’indifférence absolue, totale, superbe ? Comment ne pas être indifférent ? Comment ne pas vouloir être indifférent ? Comment ne pas penser ma pensée ? L’affection permanente conduit à la dissolution de l’individualité dans l’égoïsme immédiat. Les images circulent à la vitesse de l’instantané et disparaissent aussi vite. La vie n’est qu’une succession dépourvue de toute signification d’une série sans somme d’instantanés entre lesquels il est impossible de faire le moindre lien, la vie est défaite, il n’y a plus d’expérience, rien que des lambeaux de vérité à durée limitée. Allongé sur mon lit, je regarde par la fenêtre. J’envie le mépris du ciel. Je peux voir toutes les images que je veux dans les nuages, ce ne sont jamais que des images projetées, sans rapport avec une quelconque réalité. Je peux bien projeter dans le ciel tous les anthropomorphismes du monde, le ciel, lui, se moque pas mal de toutes ces formes. Qu’on le nomme d’une façon ou d’une autre, il est là. Il est.