Quitté Lignéras à regret. Je savais que ce serait un séjour de courte durée, mais je ne savais que j’aurais tant envie de rester. Je ne dis pas pour la vie, mais encore un peu, oui. Sur l’autoroute, la laideur du monde, laquelle s’était faite discrète dans le mauve du Périgord vert, s’étale dans toute sa supériorité (elle fait du bruit, elle écrase le reste). Que la vie soit cela, on ne peut le nier, mais on peut ne pas l’admirer. Ce que je dis, à l’évidence, n’a que peu d’importance. Le conformisme de la posture règne en maître incontestable sur nos esprits, on ne peut y échapper, il faut simplement savoir faire le vide, de temps à autre, aller voir ailleurs, penser à autre chose, changer de sujet, s’affranchir, s’émanciper, prendre l’air. C’est la queue de la comète de la modernité : la vie privée, l’intimité n’étaient pas le fonds du subjectivisme, on le voit à présent que la fin de la modernité (fin qui pourrait durer encore des siècles en Occident, la modernité étant une notion fondamentalement occidentale), loin de coïncider avec le triomphe d’un quelconque réalisme épistémologique, déchaîne au contraire les passions les plus égocentrées qui soient, tout discours se résumant désormais à un discours non-critique sur soi-même (l’autorité de la première personne sur ses propres contenus de conscience est l’un des dogmes de la fin de la modernité). Je regrette souvent de ne savoir pas dessiner, de ne savoir pas saisir en un trait de crayon la physionomie d’un paysage. Il est vrai que je ne fais pas grand-chose pour pallier cette lacune (au Thoronet, toutefois, j’avais dessiné le chapiteau d’une colonne, mais ce n’est pas beaucoup, cela ne saurait constituer un entraînement digne de ce nom, non), mais ce que je chercherais, ce ne serait pas une technique, ce serait une sorte de sortie de soi, d’abandon du sujet (de désassujettissement) dans le dessin du regard : le regard ne se regarderait plus regarder, il s’appliquerait à dessiner, tracer des traits qui deviennent indépendants de soi, émancipés de soi, désassujettis. Dans une page (je ne sais plus où), WB se flattait de la supériorité de sa prose sur les littérateurs allemands de son époque et l’attribuait au fait qu’il n’écrivait pas « je », n’écrivait pas à la première personne. Je doute que ce soit un argument décisif : on ne peut parler que de soi (être enfermé dans ses propres croyances) tout en ne disant pas « je », de même que l’on peut s’ouvrir au κόσμος en écrivant à la première personne, le « je » n’étant pas alors le sujet, le moi, l’esprit (je ne crois à aucune de ces chimères), mais l’expérience en tant qu’elle est faite (et non en tant que je la fais), simplement l’expérience n’est pas quelque chose qui a lieu sans personne (sans personne pour la faire), mais elle ouvre au monde sans se laisser enfermer dans la clôture de l’infirmité du sujet.











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