Guillaume m’écrit ce matin pour me dire que j’ai vendu 57 exemplaires (61 en comptant les exemplaires numériques) de la Vie sociale. Ce à quoi Nelly me répond que ______ ______, dont le dernier roman est publié chez __________, comme les précédents, ce qui — sans faire insulte à Guillaume, comme je le lui écris — est d’une autre force de frappe que Bakélite, en a vendu 35. Cela me fait-il douter de moi ? Non. Ai-je tort ? Le devrais-je ? Non. Et non. Cela me fait-il changer d’avis par rapport à ce que j’ai dit hier des projets d’assistanat pour soutenir “la création littéraire française” ? Non plus, non. Personne ne nous a rien demandé, voilà la vérité. Personne n’est venu nous trouver pour nous dire : Oh, s’il te plaît, je t’en prie, écris un livre, il faut absolument que tu écrives un livre, si tu n’écris pas un livre, le monde ne s’en remettra pas, sauve le monde, écris un livre, de grâce. Non, personne. Morton Feldman dit quelque part quelque chose comme cela à propos de la composition. Et pourtant, sans l’art, c’est comme si la pyramide n’avait pas de sommet : c’est ridicule. As-tu déjà remarqué que le sommet de la pyramide est lui-même une pyramide mais que, sans son sommet, une pyramide n’est pas une pyramide ? Personne ne m’a rien demandé, personne ne m’a demandé d’écrire des livres. Et l’on n’a pas à me payer pour écrire des livres. Je n’écris pas des livres pour être payé. Pourquoi est-ce que j’écris des livres ? Parce que je ne peux pas faire autrement. Je ne peux pas faire autrement qu’écrire. Et, si j’y pense, je m’aperçois que je n’ai jamais choisi d’écrire, j’ai toujours déjà écrit. Il n’y a pas un moment où j’ai pris cette décision. Je suis ainsi. Je ne peux pas arrêter. C’est moi. Je ne demande pas d’argent pour être moi. Et, c’est tant mieux. Qu’on m’oublie, qu’on n’achète aucun de mes livres, qu’on fasse comme si je n’existais pas, cela ne changera rien, absolument rien : je serai là, je serai moi, et j’écrirai. Pourquoi personne ne défend-il un point de vue de ce genre en public ? Pourquoi tous les points de vue qui s’expriment publiquement sur “la création littéraire”, comme ils disent, disent-ils rigoureusement la même chose ? Et pourquoi sont-ils tous aussi inintéressants les uns que les autres ? Je veux bien admettre qu’on ne me demande pas mon avis, je veux bien admettre que je n’intéresse personne, ou, pardon, soyons précis, oui, vous avez raison, il faut l’être, c’est ce qui nous sépare de la bêtise, je veux bien admettre que je n’intéresse personne sauf 61 personnes sur terre (ce qui, quand on y pense, est déjà formidable), mais je ne veux pas admettre que ce soit l’opinion unique, que ce soit l’opinion publique, qu’il faille s’y conformer, qu’on ne soit écrivain que si l’on adopte ces positions caricaturales, imbéciles, ridicules, univoques, bêtes, mais bêtes, oui, bêtes, qu’il faille marcher au pas, non, cela m’est inconcevable. Marchez au pas, si cela vous plaît, si c’est votre rythme, démarche pataude, mais moi, que nenni. Je garde mes soixante-et-une ventes. Et j’embrasse les soixante-et-un être humains qui me lisent (les autres peuvent crever). Je vous aime.










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