Écrit le chapitre de loin de Thèbes que j’avais prévu d’écrire, ce matin. Cela ne résout pas les problèmes que ce livre me pose, mais cela constitue néanmoins une avancée notable. « Problèmes » : je me suis aperçu que j’étais plus ou moins dans la même situation que mon personnage qui va quelque part mais se demande en chemin comment il va bien pouvoir y arriver. Or, ce n’est pas tout à fait quelque chose que j’avais prévu. Je sais depuis le début où le livre doit aller, mais je me suis aperçu en écrivant le livre que c’était bien plus compliqué que cela. Sans cela, sans une certaine forme de plan, je n’aurais tout simplement pas pu entreprendre l’écriture du livre, mais cela ne résout pas à soi seul les problèmes que l’écriture du livre pose. Cela peut sembler excessivement abstrait, et peut-être l’est-ce, mais je ne le crois pas : c’est très concret, l’écriture est une matière, une chair, une vie, avec laquelle il faut composer, dans laquelle il faut progresser, avancer, chercher un chemin. Des bribes de phrases me sont venues pour écrire le chapitre suivant, et je me suis bien gardé de les noter pour ne pas les oublier, je les laisse flotter : si elles sont toujours là au réveil, il y aura quelque chose à en faire, sinon, eh bien, ce sera l’oubli. Ce n’est pas une méthode, j’en conviens, mais je ne veux surtout pas de méthode : je veux que l’écriture soit toujours un risque. Pour moi, il faut qu’écrire n’aille pas contre le risque de son propre échec, ni ne l’intègre pour s’en accommoder, mais l’épouse, il faut qu’écrire épouse la possibilité de son échec. Il faut qu’écrire soit sans cesse en danger de mort, en danger de ne pas écrire. Sinon, on fait des livres : on sait ce que l’on va dire, on a son petit style, on se documente, et en avant la musique. Peut-on s’étonner ensuite que tous les livres se ressemblent — tous les livres d’un même auteur et tous les livres de tous les auteurs ? Oui, on le peut toujours, mais évidemment, non, on ne le doit pas, c’est conséquence logique de ce que l’on a voulu mettre en place : non pas des œuvres d’art (complexes, difficiles, étranges, profondes, riches, etc.), mais des produits culturels qu’on puisse mettre en rayon et vendre en nombre toujours plus important. Évidemment, non plus, non, cela ne marche pas, il n’y a jamais qu’un tout petit nombre d’ouvrages qui se vendent à de nombreux exemplaires, l’immense majorité ne s’écoulant pas alors même qu’elle était conçue pour cela : faire partie du contingent des ventes. Dis-je cela avec un certain mépris ? Oui, même si je trouve le mot — mépris — un peu faible ; avec écœurement, répugnance, seraient des expressions plus justes, plus précises.
2.9.26
Tout à l’heure, je me suis endormi en relisant le début de la Recherche, et c’était bien. C’était l’une des meilleures expériences que je pouvais espérer faire. Et je me suis vu, blotti dans mon lit, m’endormir de nouveau en lisant le livre, un peu plus tard dans la soirée, demain, tous les jours, qui sait ? On vante les mérites, ce me semble, de l’actualité, de la rapidité, de l’efficacité, du rapport de force, le destin du monde, dit-on, en dépend. Je n’en crois rien. Tout le pouvoir peut être oublié, abandonné, il n’est rien. Je voudrais que tu parviennes à la conscience de cela, que tu perdes tes illusions, que tu voies les choses différemment. Tu n’en feras rien. C’est dommage. Tant pis. Le nouveau machin, la performance artistique du vieux mec qui publie onze livres d’un coup, l’échec de truc, la nouvelle maison de je ne sais plus qui, le propriétaire de je ne sais plus quoi, et l’intelligence artificielle, évidemment, l’intelligence artificielle, tout cela, qu’est-ce ? Pas grand-chose, en vérité. Et on aurait tort de vouloir quelque chose, quelque chose d’autre. Il ne faut rien vouloir. Il faut s’endormir sur les livres que nous lisons, et laisser notre imagination divaguer lentement, à partir de bribes de mots, s’en aller loin, et puis, au retour, se demander : « Où en étais-je déjà ? Ah oui, “bœuf à la casserole.” »
1.9.26
Bon à rien, en ce moment. À rien, sinon des pensées mauvaises sur tout et n’importe quoi, mais je ne crois pas que ce soit quelque chose que cela. Mais alors qu’est-ce que c’est ? Permets-moi de garder le silence à ce sujet. Peut-être devrais-je composer une sorte de recueil de mes meilleures mauvaises pensées, une manière de livre d’aphorismes, mais je crois pas que ce soit très intéressant : moi-même, je n’y crois pas toujours vraiment, à mes mauvaises pensées, j’y crois même rarement, elles me traversent l’esprit, et c’est tout (et je ne parle pas de la page du journal que j’ai écrite hier, non, mais plutôt à toutes ces choses absurdes qui me viennent et que je dis). Mais n’est-ce pas un peu le sens de la vie ? Quoi ? Eh bien, je ne sais pas, moi. Tiens, si, par exemple : au moment où je me décide de m’abstenir de boire de l’alcool pendant une durée indéterminée, eh bien, à ce moment-là, mais au moment-même, vois-tu, comme par un fait exprès, eh bien, c’est la foire aux vins. Tu me répondras que c’est une coïncidence ; et moi, je n’y crois pas une seule seconde. Tu essaieras alors de m’expliquer que c’est un acte manqué ; et moi, je pense qu’il n’y a que des actes de triomphe (ou alors, c’est que ce ne sont pas des actes du tout, quasi une définition). Non, c’est l’univers qui conspire à me perdre, mais je ne tomberai pas dans le piège qu’il me tend, ce piège est par trop grossier, non, je ne serai pas l’acratique victime de ce complot destiné à me faire tituber et tomber. Je triompherai. Cette page-ci, tu vois, je vais te dire la vérité, cette page-ci, je ne sais même pas pourquoi je l’écris. Cet après-midi — je ne sais plus si c’était avant de courir ou après, c’était après avoir accompagné Daphné pour la rentrée, et après, je crois, la rue de Chanaleilles, mais cela n’a pas grande importance —, j’ai eu une idée pour continuer loin de Thèbes, une idée complètement délirante, mais je ne l’ai pas mise en œuvre, je l’ai laissée là, en jachère, peut-être, non parce qu’elle était délirante, mais me disant, elle a beau être délirante, peut-être sera-t-elle bonne, si elle passe la nuit, oui, il y aura des chances alors pour qu’elle soit bonne bien que délirante, mais moi passerai-je la nuit ? La mort m’obsède de nouveau. Depuis que j’ai revu mon père, peut-être, je n’en sais rien. Hier, quand j’ai appelé l’EHPAD et que j’ai enfin réussi à avoir quelqu’un au téléphone qui a pu m’informer sur l’état de santé de mon père, j’ai appris qu’il avait contracté une très sévère infection pulmonaire qui avait exigé plusieurs semaines d’un traitement antibiotique qui l’avait fatigué, ce qui n’explique pas totalement son état (la maladie explique bien mieux son état général), mais en partie, du moins, oui. Et cela, mon frère n’avait pas jugé bon de m’en informer. Je ne lui en veux pas. Ce n’est pas de sa faute, il est comme cela. Si je ne l’ai pas su avant, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même : je n’avais qu’à aller à l’information comme je l’ai fait enfin la semaine dernière après lui avoir rendu visite au lieu d’être passif comme j’ai trop tendance à l’être, c’est vrai. Est-ce à dire, alors, que tu regrettes la distance, que tu préférerais être à Marseille ? Non, je crois que je n’ai jamais autant apprécié le fait d’être loin de Marseille que depuis que mon père est tombé malade. Non parce que je suis loin de mon père — que je sois près ou loin de lui, de toute façon, j’ai bien peur que cela ne fasse pas une grande différence —, mais parce que je suis loin de tout le reste. Et ce tout le reste, c’est peut-être cela, aussi, que l’on peut appeler origine. Fuyons l’origine. Fuyons.
31.8.26
Le néant se chiffre en billions. Et il est en constante augmentation. C’est un aphorisme (la première phrase, surtout, la deuxième s’ensuit), peut-être, mais ce n’est ni une approximation grossière, ni une outrance, ni une image, ni une métaphore, ni je ne sais. C’est le réel. Là, un peu plat, c’est vrai, mais énorme, tout de même, et si considérable, en vérité, qu’on ne parvient même pas à le prendre en considération, à le comprendre, à le cerner complètement, comme si quelque chose continuait de s’en échapper, toujours à la marge, là où l’on se dit qu’il reste encore un peu d’espoir, quand il n’y en a pas, n’y en a jamais eu, et nulle part. Nos désirs se chiffrent ainsi, en milliers de milliards, ils rêvent à toujours plus, et pourtant ils sont tout juste au niveau des mirages qui aveuglent la classe moyenne : de plus gros muscles, une femme plus jeune, des partenaires toujours plus nombreux, un voyage dans l’espace, un plus gros pénis, un mariage plus spectaculaire, — les maîtres du monde ont des désirs des magazines où l’on fait vibrer les illettrés sur papier glacé. L’avenir que l’on nous promet, d’ailleurs, s’en ressent : ou bien la vie éternelle ou bien l’extermination, on ne sait pas ce qu’elle fera de nous, cette artificielle intelligence si supérieure qui nous obsède. Le progrès avance, mais les fantasmes, eux, stagnent : ils sont de plus en plus chers, et pourtant, toujours un peu médiocres, qui sentent le parvenu, celui qui veut en jeter, impressionner les masses, lesquelles désirent ce qu’elles méritent, à savoir pas grand-chose, pas de très bon goût, pas très bon pour la santé, ce qu’on leur vend, en somme, et puis, c’est tout. Dans le journal de la morale vraie, un article documente avec une grande précision et une empathie non moins certaine le sentiment d’injustice que ressentent les internautes — les pauvres, vois-tu, ne se reconnaissent plus dans le train de vie de ceux qu’ils ont rendus riches par leur béate admiration — quand, par malheur, car c’est tout un monde qui s’écroule alors, ils découvrent que les youtubeurs qu’ils ont tant aimés ne sont en fait pas des êtres vertueux, pareils à des saints sans divin, mais des crétins qui ont le profit pour seul et âpre souci. Comme si le fait de s’appeler Squeezie, Sananas, McFly, Carlito, ou Dieu sait quoi encore, n’était pas déjà en soi l’indice que quelque chose ne va pas, ne va pas bien se passer. Le début de l’article est édifiant, que je cite : « Dans la bouilloire thermique qui lui sert d’appartement, Héloïse (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille) suffoque. En cette fin du mois de mai, alors que l’Hexagone vit sa vague de chaleur la plus précoce depuis le début des relevés, cette étudiante en astrophysique à Paris cherche tant bien que mal à se détendre en naviguant sur les réseaux sociaux. Une publication de la marque de cosmétiques Erborian, sur Instagram, attire finalement son attention : on y voit une dizaine d’influenceurs français se prélasser dans un décor paradisiaque, à près de 8 000 kilomètres de là, aux Seychelles, dans le cadre d’un voyage tous frais payés par la filiale du groupe L’Occitane. » Comme le vide est intersidéral, n’est-ce pas ? On peut le croire, et avoir envie de le dire, mais il ne faut pas juger, tu sais, c’est mal, il faut comprendre, il faut expliquer, il faut justifier, il faut être inclusif, il faut tolérer, il faut accepter. Alors, on livre le destin de l’esprit à qui en est privé. Montaigne, Proust, Léna Situations, c’est le sens de l’histoire, voilà tout. Et comme tout est comique, en effet, indiscutablement, et triste aussi. On est triste d’en rire. On est triste de rire. Non que plus rien n’ait de sens, mais le sens est devenu tellement bête, tellement haïssable. C’est à présent que nous voudrions en être privé, du sens, ou mieux : qu’il n’y en eût jamais. La mélancolie qui m’envahit est aussi grande que les billions dont on me fait la réclame : qu’il est terne, le progrès. Pourquoi devrais-je y croire ? Pourquoi devrais-je l’aimer ? Pourquoi devrais-je le désirer ou le craindre, le redouter ? Pourquoi devrais-je m’enthousiasmer ou avoir peur, frémir devant la promesse de la puissance, ou trembler devant celle du châtiment, me réjouir à l’idée de la vie éternelle ? Une éternelle vie de bêtise, c’est trop long ; — non merci, je préfère celle-ci.
30.8.26
Sauf à être exclusif, je ne vois pas comment l’on peut s’en sortir. Pas au niveau collectif, où nous sommes condamnés, quoi qu’il arrive. Au niveau individuel, aussi, me diras-tu, puisque je vais mourir. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Et s’en sortir n’est peut-être pas l’expression la plus fine que j’eusse pu employer. Mais elle est là, alors faisons avec. Toutes les expériences qui excèdent l’échelle de tribu ne sont-elles pas condamnées à échouer ou à s’achever dans le malheur, la désillusion, le massacre, l’atrocité ? Mais ce n’est pas ce qui justifierait un éventuel repli. Non, mon exclusivité n’est pas celle d’un repli sur soi, — mais comment être tolérant ? Ce matin, quand je suis allé courir au Jardin, il y avait déjà trop de monde, mais c’était encore supportable. Et puis, quelqu’un s’est porté à ma hauteur qui faisait beaucoup de bruit avec sa bouche pour raconter quelque chose d’essentiel dont Paris entière ne pouvait manquer de profiter avec admiration — le récit des vacances —, j’ai cru qu’il parlait à quelqu’un qui se trouvait là, à côté de lui, ce qui aurait rendu la chose certes désagréable, mais encore supportable, mais non, il était au téléphone, et, ses deux oreillettes blanches profondément enfoncées dans le conduit auditif, il braillait. J’ai trouvé cela intolérable. Et, au fond, je me suis dit qu’elle était là, la réalité de la prise de conscience de la réalité de la réalité que tout le monde nous promet après la canicule, la crise, et Dieu sait quoi encore (qu’on appelle cela « transformation écologique des imaginaires » ou « écoanxiété ») : un cadre dynamique parle très fort dans son dispositif téléphonique hors de prix pour raconter ses vacances passées à sept heures de vol, mais sans décalage horaire, et puis, pour Micheline [afin de préserver l’anonymat des personnes, les noms ont été modifiés], qui est enceinte, tu comprends, c’est plus pratique. Non que je veuille sauver particulièrement le climat, la planète, l’humanité, ou je ne sais quoi, non, ce n’est pas cela ; en fait, je voudrais simplement me préserver de la bêtise, de la grossièreté, de la vulgarité et de l’absence de sens esthétique. Peut-être n’est-ce pas possible, peut-être suis-je condamné (le mot revient, je le note, il y a donc une certaine inquiétude dans mes propos, je ne cherche pas à le cacher pour fanfaronner) à subir cela, mais je veux tout de même essayer, et pour ce faire, l’exclusivité me semble être la seule solution tolérable. Exclusivité, bien sûr, comme contraire de l’inclusivité, avec son écriture débilitante et la morale qui va avec, mais pas seulement, cela, non, cela, ce n’est encore que le petit bout de la lorgnette, non, bien plutôt : exclusivité comme intolérance, intransigeance, refus de tout compris et de toute compromission, affirmation d’une esthétique. Autrement, tout s’abîme dans la bêtise, la confusion, le non-sens, l’à-peu-près, l’accommodement. Après lui avoir suggéré de se taire — mais comment aurait-il pu m’entendre ? ses oreilles étaient occupées ailleurs, loin de l’endroit où il se trouvait, loin de lui-même, mais pas assez loin de moi —, j’ai accéléré et je l’ai semé. Ce n’est peut-être qu’une image, mais c’est une bonne image de ce que je veux dire, je crois.
29.8.26
Comment j’habite ici et qu’est-ce que cela veut dire ? À la fois ici et habiter, quand ici, ce n’est pas littéralement chez moi parce que je ne suis pas d’ici au sens de la zone géographique et que je ne suis pas le propriétaire d’ici: je réside ici, c’est ici que je suis (pas d’ici que je suis), ici que je vis, mais ce territoire ne m’appartient pas, — appartient-il d’ailleurs à qui que ce soit ? — probablement pas. Je pourrais dire quelque chose comme : « Je suis de passage ici », ce qui est à la fois vrai et faux et, donc, ne veut pas dire grand-chose. Je ne suis pas seulement de passage, puisque c’est ici que j’ai élu domicile, et plutôt que de faire comme si c’était une malédiction, ne puis-je essayer d’en faire quelque chose ? Quelque chose qui, je crois, devrait tenir à la fois de la théorie, de la description et du récit. La carte que j’avais dessinée de mémoire de mon quartier répondait à une exigence particulière de ce genre : où est-ce que chez moi (« mon quartier ») commence non de l’extérieur, pour ainsi dire, comme sur le cadastre, mais de l’intérieur, comment, moi, je représente l’espace que je me représente comme étant chez moi ? Il s’agit moins alors de tracer des frontières ou des lignes abstraites mais d’envisager des espaces, d’imaginer des circulations. Tout cela, pendant un temps, je l’ai appelé projectile Paris, un peu faute de mieux, j’y ai repensé il y a quelques jours, constatant moins l’échec de mes sillages méditerranéens que l’espèce de voie sans issue dans laquelle, paradoxalement, ils m’engageaient, voie sans issue, j’entends, pour moi, m’obligeant à revenir en arrière, en quelque sorte, ce que, surtout, je ne veux pas faire, il faut que j’avance. Je me souviens — et tout ceci est lié — que j’avais été horrifié, entendant les enfants de l’école de la ZAC Zenatti où Daphné est notamment allée à l’école quand nous habitions à Marseille, chanter « Petit Papa Noël », horrifié, dis-je, de les entendre affriquer, « Petchi Papa Noël, quand tchu descendras du ciel, etc. », je me souviens, c’est-à-dire : ce souvenir m’est revenu il y a quelques jours de cela, et c’est une réponse — je crois que c’est une réponse — à la question : d’où je suis ? bien plus pertinente que la généalogie de mes ancêtres. D’où je suis ? ne signifiant plus alors Où se trouve mon origine ? ce à quoi il me faut toujours répondre : Nulle part, mais Qu’est-ce que je représente quand je me représente chez moi ? et, alors, la réponse devient plus précise, plus sensible, mieux, en ce sens que quand je représente ce que je me représente comme chez moi, je n’entends pas des gens qui affriquent. Cela ne signifie pas que j’ai un problème avec l’affrication, c’est simplement que « chez moi » ne subsume pas « affrication », au contraire, il l’exclut. Ce n’est pas un jugement de valeur sur un phénomène linguistique, je pourrais tout à fait en formuler un, mais ce n’est pas mon sujet, je ne suis pas en train de faire de la politique pour gagner une élection, c’est une description de ce que j’entends, sens, perçois, m’imagine quand je pense à chez moi. Évidemment, tout cela n’est pas sans contradiction : je porte le nom que je porte (encore que je n’en sois pas responsable) et j’ai effectivement une passion pour les paysages méditerranéens sous certaines conditions, et ce sous certaines conditions est peut-être aussi quelque chose que j’ai tendance à passer sous silence (à me passer sous silence) pour dire autre chose, manifester autre chose, essayer de découvrir quelque part d’où je serais. Or, je l’ai déjà dit, cela est en vain. Alors, ce n’est pas un abandon, c’est une écoute, une attention. Je me complique peut-être grandement les choses, mais je ne peux pas faire autrement ; je suis toujours en train de chercher. « Enfant de Pythie. » (Mieux que « Enfance de la Pythie », bien évidemment, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?)
28.8.26
Il faut savoir s’abstenir.
27.8.26
Certains jours, s’intéresser à quelque chose, n’est-ce pas tout simplement inhumain ? Proposition métaphysique ou stricte description de l’expérience, je ne sais pas. Cette nuit, Daphné a été malade. Entre quatre et six heures du matin, le temps lui aura été consacré. Ensuite, quand nous avons regagné le lit, je me suis dit que je n’allais pas me rendormir, mais attendre sept heures et demi du matin, heure de l’ouverture du jardin, où aller courir. Mais, quand je me suis réveillé, bien après, ce fut avec un sentiment d’étrangeté, comme si la réalité que j’avais prévue — ne pas dormir et aller courir — n’avait pas disparu, mais était toujours là, dans une sorte d’état ou de monde parallèle, comme si j’avais pu la toucher, à défaut de pouvoir la vivre. Et le fait de parler de cette idée que j’avais eue de ne pas dormir et d’aller courir vers sept heures et demi du matin, à l’ouverture du jardin, avec amusement, à Nelly, n’a pas rendu cette réalité paradoxale — existante et inexistante à la fois — moins présente, moins palpable, moins distance, non plus, mais l’a maintenue plutôt dans cet état qui n’en est pas un d’être et de n’être pas à la fois. Ensuite, j’ai passé la journée à ne pas faire grand-chose, caressant des projets, regardant des candidats à l’universel suffrage (dénomination bien présomptueuse pour décrire le vote franchouillard) émettre des propositions, et me demandant : Mais qui sont donc tous ces gens ? Et qui s’intéresse à eux ? N’auront-ils pas tous disparu dans quelques mois à peine ? Ne faudrait-il pas qu’ils disparussent dès à présent ? Contrairement à ma réalité paradoxale, ils étaient bien réels, eux, et c’était profondément déprimant, non que la réalité dût être autre qu’elle n’est, mais parce que l’irréalité paradoxale de quelque chose qui a été conçu sans être fait était plus belle, plus désirable, que ce que ces gens qui disent qu’ils veulent fabriquent avec leurs manigances bouffonesques. Si seulement ils nous faisaient rire. Bref, c’est “la rentrée”, comme on dit dans le jargon des réalistes, et moi, j’ai déjà envie de sortir.
26.8.26
J’aimerais des relations plus simples avec les gens, mais cela ne doit pas faire partie de ma panoplie. C’est la raison pour laquelle je ne cherche pas un éditeur plus “prestigieux” pour mes livres, parce que je préfère les publier avec Guillaume et Rodhlann, qui me comprennent et qui m’aiment, plutôt qu’avec quelqu’un d’autre, qui ne comprendra rien, ou à moitié, et ne m’aimera pas : quitte à ne pas vendre de livres autant ne pas les vendre bien. Bien faire ce que l’on fait me semble être une notion qui s’est perdue, parce qu’il faut désormais faire de l’argent et que qui n’en fait pas est tout de même obsédé par cette perspective, soumis malgré lui à cet impératif catégorique. Quand j’ai appelé l’EHPAD pour obtenir des informations quelque peu précises en ce qui concerne l’état de santé de mon père, lundi, personne n’a été en mesure de me répondre et, depuis, personne ne m’a rappelé contrairement à ce que l’on m’avait laissé entendre. Avant, j’avait écrit à mon frère qui, lui, n’a tout simplement pas daigné me répondre. Et tout cela, à la faveur d’un bien étrange paradoxe, peut-être, ne me donne pas envie d’avoir plus de relations avec les gens, mais moins, mais le moins possible. Et je ne dis pas qu’il n’y a pas une certaine cohérence dans ce train de pensées, pas plus que je ne laisse entendre le contraire, je fais simplement le constat un peu benêt de cette sorte d’étrange paradoxe avec laquelle je me retrouve : rien ne me satisfait, mais qu’est-ce qui est en mesure de me satisfaire ? Quelque chose qui n’existe pas ? Ou, plus exactement, quelque chose que j’aurais inventé, moi ? Mais alors, il ne faut pas que je m’étonne si je n’ai pas de succès : cette absence découle de la nature même du projet, si j’ose employer une telle expression, et caractériser les choses ainsi. Mais cette page “méta” me fatigue déjà : il faut que je trouve autre chose à faire, et il faut que j’écrire mon roman.
25.8.26
Si j’avais quelque chose à dire, aujourd’hui, je crois que je m’empresserais de m’en débarrasser. Fort heureusement, ce n’est pas le cas. Je me sens plus léger. Mais plus léger que quoi ? Que si j’avais renoncé à une idée que j’aurais eue mais que je n’ai pas eue, et que je n’ai donc pas ? Cela ne veut rien dire. Et cela tombe bien puisque je n’ai rien à dire. Si plus de gens confessaient, comme moi, n’avoir rien à dire, ne nous porterions-nous pas bien mieux ? Je pense certes à tous ces gens qui font des propositions pour réformer ceci ou cela, taxer ceci ou cela, déclarer l’état d’urgence de ceci ou cela, mais ceux qui racontent leur petite vie par le menu, valent-ils vraiment mieux ? Est-ce à dire que nous voudrions tous être au centre de l’attention, faire parler de nous ? Qu’importe ? En fait, j’ai vraiment eu quelque chose à dire, aujourd’hui, et plus d’une fois, même. Et à tel point que je m’en suis ouvert à Nelly, et à Daphné, aussi. Mais, au moment d’écrire, le dire disparaît : il ne s’agit plus d’avoir quelque chose à dire, une histoire à raconter, une opinion à formuler, il s’agit d’écrire. Écrire, contrairement à ce que l’on s’acharne à nous faire accroire, écrire échappe à la politique, à la normalité de la vie sociale. Bien sûr, on peut ne pas écrire et raconter sa petite histoire, formuler sa petite proposition, exprimer sa petite idée, mais c’est autre chose, précisément, qu’écrire, car, alors, on renonce à la spécificité de l’acte, à la singularité de la démarche, on se contente de faire comme tout le monde. Hier, je ne sais plus trop comment, j’en suis venu à la conclusion que, pour choisir le personnel politique, il ne fallait surtout pas se fier aux propositions formulées (« Si je suis élu, je consacrerai les cent premier jours de mon mandat à… » Fuyez, malheureux ! Fuyez-le comme la peste !), mais aux préférences singulières des individus. N préfère-t-il Dragon Ball Z et le jet-ski ou Morton Feldman et puis, c’est tout ? Voilà une question qui fait la différence. Et plutôt que de subir des heures durant les logorrhées avilissantes de demi-demeurés qu’on fait passer pour des génies à la tribune de la République, les soumettre une bonne fois pour toutes au détecteur de mensonges afin de savoir non ce qu’ils pensent vraiment de ceci ou de cela (la dette, l’immigration, le pouvoir d’achat, la guerre, les relations internationales, mon Dieu, mais quel ennui mortel !), mais ce qu’ils aiment vraiment : Jul ou John Cage ? Là, on sait à qui on a affaire. Là, on n’a plus besoin d’avoir quelque chose à dire. On peut enfin écrire.
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