Au sortir de l’exposition Warhol, à Landerneau, une dame réclamait une explication. À la toute fin, en effet, on pouvait voir une grande toile de trois mètres sur un environ, intitulée « Camouflage », laquelle n’avait pas reçu d’explication, mais était simplement là, accrochée au mur avec son petit cartel obligatoire. Pourtant, des explications, dans l’exposition, les œuvres n’en manquaient pas, mais cette dernière, non, elle n’en avait pas. Et, l’on aurait pu imaginer qu’après tant de sens, repue, en quelque sorte, la dame n’en eût plus pu, mais si, elle en voulait encore. Pourtant, les explications doivent bien s’arrêter quelque part, mais ce n’était pas ce que la toile disait : la toile ne disait rien, et, semble-t-il, tout ce que Warhol avait voulu faire en peignant ce genre de motifs, c’est quelque chose qui soit « abstrait sans être vraiment abstrait ». Tout un programme. À un moment de la visite, je suis allé chercher Daphné et je lui ai demandé si elle voulait voir l’œuvre la plus importante de l’exposition. Elle m’a répondu qu’elle le voulait bien, je lui ai alors montré les boîtes Brillo et je lui ai expliqué en quelques mots la théorie du désaffranchissement de l’art d’Arthur Danto : ces boîtes, a estimé Danto, le jour où il les a vues exposées dans une galerie new-yorkaise, marquent la fin de l’histoire de l’art, au sens hégélien du terme, c’est-à-dire son accomplissement, dans la mesure où, par ces œuvres, l’art a atteint son but qui est de montrer que, une œuvre d’art étant indiscernable d’un objet ordinaire, et même de l’objet ordinaire qu’elle représente, il n’y a pas de différence visible, donc il y a une différence invisible entre l’art et le non-art, cette différence est d’ordre conceptuel, et par suite la nature de l’art est conceptuelle, il revient à la philosophie d’en révéler le sens dernier, l’essence. J’ai donné cette explication parce que, au cours de l’exposition, cette explication n’était jamais donnée, alors que c’était l’explication dont le spectateur avait le plus besoin pour tâcher de comprendre pourquoi et comment Warhol peut (ou peut ne pas, comme le pense Hector Obalk) être considéré comme un grand artiste. Il est probable que, sans l’intervention critique de Danto, qui a joué pour le post-expressionnisme américain le rôle que Greenberg a joué pour l’expressionnisme abstrait (dans ce dispositif théorique, Warhol est l’analogon de Pollock), Warhol ne serait pas devenu la gigantesque machine artistique qu’il est devenu : non seulement un producteur d’images, mais le messie du destin de l’art. Si l’on ne comprend pas que, du point de vue de l’histoire de l’art américaine, Warhol marque le moment où l’art s’accomplit dans l’histoire, et que cet accomplissement n’a pas eu lieu n’importe où, il a eu lieu à New York, non pas à Paris, alors on ne comprend rien à Warhol. « On ne comprend rien à Warhol », c’est-à-dire en tant que moment de l’histoire de l’art. L’exposition montrait aussi les films que Warhol a réalisés, notamment ce gros plan en 16mm de Duchamp. Dans une certaine mesure, Danto aurait pu dire que c’est Duchamp, avec le ready-made, qui a accompli le destin de l’art en révélant, par l’indiscernabilité de l’art et du non-art, l’essence philosophique de l’art. Mais cela eût contraint Danto à soutenir que l’art avait accompli son destin à Paris dans les années 1910. En outre, Duchamp, c’était Dada, et Dada, c’était de la provocation : Duchamp tournait le monde de l’art en dérision, il se moquait du monde, en général et en particulier. Il fallait à Danto une autre figure, une figure typiquement américaine, et quoi de mieux qu’un fils d’immigrés européens qui s’est fait tout seul le messie de l’histoire de l’art ? Le paradoxe de la théorie de Danto est que, en vérité, les films vides où l’on voit Lou Reed et Nico boire du Coca-Cola à la bouteille sont beaucoup plus proches de l’idée que Warhol se faisait de l’art que les boîtes Brillo. Car, tout comme les boîtes Brillo le sont littéralement, les films en 16mm de Warhol sont la métaphore du vide. Et toutes ses œuvres postérieures obéissent à cette logique : elles célèbrent le vide, sans ironie, sans distance, sans critique. L’idée, affichée en gros caractères sur les murs du Fonds pour la culture Hélène & Édouard Leclerc où se tenait l’exposition, avait tout pour séduire les richissimes mécènes de la grande distribution française : « When you think about it, department stores are kind of like museums. » De même qu’il n’y a pas de différence entre une œuvre d’art et le simple objet qu’elle représente, il n’y a pas de différence entre un supermarché et un musée. La désacralisation de l’art n’est pas une provocation, comme elle l’était chez Dada et Duchamp, elle est simplement l’enregistrement d’un changement de civilisation : il n’y a plus de saints dans le ciel, mais il y a des stars à l’écran. Le vide, c’est l’absence de transcendance, le fait que toutes les significations éloquentes, les significations qui parlent aux gens, se trouvent ici et maintenant dans les figures des stars mondiales, les icônes de la culture populaire. Le pop art est devenu le nom que l’on donne à un mouvement artistique, mais chez Warhol il est bien plus que cela. Il participe de la reconnaissance et de l’enregistrement du changement de civilisation : nous ne croyons plus aux saints dans le ciel, nous croyons aux stars que nous voyons à l’écran. Or, on ne peut pas faire de l’art avec ce en quoi personne ne croit, on fait de l’art avec les croyances. Dès lors, l’art doit faire avec son temps, et investir le champ immense de la culture populaire où se trouvent les figures éloquentes qui parlent aux gens, dans la culture populaire. Danto a compris ce qu’il a bien voulu comprendre ou, au moment où il a eu sa révélation, il n’avait à sa disposition que la moitié de l’histoire. Car, l’indiscernabilité n’était pas la révélation de l’essence philosophique de l’art, mais le signe que l’époque avait changé. Or, dans cette époque, c’est ce que toute l’œuvre de Warhol montre, il n’y a pas de place pour la philosophie au sens où Danto l’entend, pas de place pour un philosophe qui, du surplomb que sa position d’interprète ultime de l’histoire lui confère, décèle la signification des choses et révèle leur essence. Dans le monde de Warhol, contrairement à celui de Danto, les significations sont parfaitement visibles, elles ne réclament pas d’explications puisque tout le monde sait déjà de quoi il s’agit, tout le monde connaît Lou Reed et Nico, Mick Jagger et Marilyn Monroe : il n’y a pas besoin d’interprète, la culture populaire est transparente, sans épaisseur aucune. À la dame qui réclamait une explication à la fin de l’exposition, on n’aurait pas dû répondre : « Contrairement à ce que Danto pense, il n’y a rien à comprendre », mais : « Contrairement à ce que Danto pense, vous avez déjà tout compris » et il n’y a même pas besoin de mots pour le dire, il suffit de s’abandonner au culte des images lisses, planes, superficiellement pures, purement superficielles.










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