Que comptent, après tout, sinon nos lubies, nos excentricités, et nos quelles mouches nous piquent, le soudain, l’imprévu, l’idée folle, bien plutôt que fixe, qui nous saisit sans prévenir ? C’est l’élan tout à coup, l’impulsion, l’attraction, la physique du corps vivant, la passion qui anime l’organisme, tire, pousse, fascine, excite, tire du sommeil où nous sommes tombés, où nous risquions de tomber, éveille. Des lumières, sans doute, ne restent plus qu’éclaircies passagères. Et, comme nous ne les saisirons pas, ne les immobiliserons pas, ne les figerons pas, ne les arrêterons pas, elles ne font que passer, en effet, pas plus que nous ne les enregistrerons plus dans quelque volumineuse encyclopédie, non, il faut que nous nous y rendions sensibles ; elles ne nous aveugleront pas, elles nous guideront, peut-être, sur un chemin sans plus nulle borne milliaire et dont la carte, trop précise, au brin d’herbe près, si l’on gardait les yeux rivés sur l’image satellite, nous ferait bientôt passer jusqu’à l’envie de voyager, d’aller voir ailleurs. Se lever et, d’un bond, se mettre en mouvement, suivre la direction inconnue. Autrement, ne savons-nous pas ce qui nous attend ? Et à force de le savoir, ne nous attendons plus à rien, imperméables aux gouttes de vie qui perlent encore à la surface des choses. Petit matin, rosée, un rayon de soleil n’illumine-t-il pas déjà notre journée ? On peut réduire l’existence au calcul du temps de trajet, à la psalmodie du temps qu’il fait, au suivi — et toujours plus savant, s’il vous plaît, c’est une science désormais que de documenter son nombriliste ego — de l’air du temps, sans cesse renouvelé, toujours semblable à lui-même, cependant, n’est-ce pas déjà ce à quoi nous nous consacrons ? L’interminable commentaire de son époque, c’est-à-dire de soi, du petit moi rabougri qu’on a érigé en ultime divinité et que, pourtant, si tôt après sa naissance, pourtant, menacent d’immenses mouvements de population portés par un innombrable désir de mort, de destruction, de domination, et d’assujettissement — mais à l’assujettissement, paradoxalement, le sujet n’y a-t-il pas toujours été disposé ? Quand ce sera, personne n’y échappera, ne nous resteront plus alors que quelques points de fuite dispersés, vers où les lignes ne convergent pas, des souvenirs entassés dans le bric-à-brac du grenier de l’histoire, histoire de rêver encore un peu.
Un peu léthargique, non ? Léthargique ? Je ne sais pas. Je dirais, peut-être : indolent. Mais ce n’est pas vraiment cela, non plus, non. Alors ? Aucune idée, à vrai dire. J’essaie de me convaincre que je ne suis pas condamné à une mort prochaine dès que je sens une douleur ou une gêne à certains endroits de mon corps, mais est-ce que j’y parviens ? C’est une autre histoire. J’ai du mal à accepter que, de temps à autre, je puisse effectivement être sans idées, ou sans ce que j’appelle une idée digne de ce nom, et que je n’aie pas de jugement plus ou moins définitif à porter sur moi-même, mes contemporains, l’époque, tout ensemble, ou que sais-je encore ? Après la lecture des Passagers, j’ai le sentiment que quelque chose est retombé. J’ai acheté un autre livre sur Paris et la banlieue, lequel m’a semblé très mauvais. C’est surtout la posture de son auteur, qui m’a paru détestable, dans la façon qui était la sienne de dénoncer le racisme, la violence d’État, et toutes ces choses qu’il est de bon ton de dénoncer quand on veut montrer qu’on appartient à un certain bord politique, le bord vertueux, évidemment, depuis la Villa Médicis à Rome, c’est-à-dire : aux frais de l’État français. Et j’ai ressenti une sorte de dégoût, regrettant ma dépense, modeste, certes, mais ce n’est pas la question, non, je me suis dit : Et dire que je contribue à financer ça, avec une moue comme j’en fais quand je mange un fruit que je ne trouve pas bon alors que je m’attendais à ce qu’il le soit. Il faut le voir pour le croire. Mais ce n’est pas le sujet. Y a-t-il un sujet ? Je n’en suis pas certain. Est-ce un problème ? J’en doute. Même si, je sais, il faut avoir des sujets pour écrire, de nos jours. Et c’est bien dommage. Tout le temps, des gens parlent qui savent ce qu’ils vont dire, qui ont quelque chose à dire, et font profession de le dire, de la façon la plus définitive qui soit. Ne trouves-tu pas que c’est triste ? Non qu’il faille ne pas savoir de quoi l’on parle, ni parler pour ne rien dire, ce n’est pas cela. Qu’est-ce que c’est alors ? Eh bien, je n’ai pas tout à fait compris cette page des Essais que j’ai lue tout à l’heure, jusqu’à présent, en tout cas, je crois, où, l’abordant depuis le chemin assez tortueux que j’emprunte, je me dis : Mais oui, c’est tout à fait cela. Voici ce que Montaigne écrit : « Je cognois par experience cette condition de nature, qui ne peut soustenir une vehemente premeditation et laborieuse : si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d’aucuns ouvrages qu’ils puent à l’huyle et à la lampe, pour certaine aspreté et rudesse ; que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l’ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et l’empesche, ainsi qu’il advient à l’eau, qui par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver yssue en un goulet ouvert. En cette condition de nature, dequoy je parle, il y a quant et quant aussi cela, qu’elle demande à estre non pas ebranlée et picquée par ces passions fortes, comme la colere de Cassius, (car ce mouvement seroit trop aspre) elle veut estre non pas secouée, mais sollicitée : elle veut estre eschauffée et reveillée par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que trainer et languir : l’agitation est sa vie et sa grace. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition : le hazard y a plus de droit que moy, l’occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n’y trouve lors que je le sonde et employe à part moy. Ainsi les paroles en valent mieux que les escrits, s’il y peut avoir chois où il n’y a point de prix. Cecy m’advient aussi, que je ne me trouve pas où je me cherche : et me trouve plus par rencontre, que par l’inquisition de mon jugement. J’auray eslancé quelque subtilité en escrivant. J’enten bien, mornée pour un autre, affilée pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun selon sa force. Je l’ay si bien perdue que je ne sçay ce que j’ay voulu dire : et l’a l’estranger descouverte par fois avant moy. Si je portoy le rasoir par tout où cela m’advient, je me desferoy tout. Le rencontre m’en offrira le jour quelque autre fois, plus apparent que celuv du midy : et me fera estonner de ma hesitation. » (Essais, I, xi, « Du parler prompt ou tardif » — je souligne ce qui me paraît le plus génialissime dans cette génialissime page.)
Après que le moment a passé, le souvenir qu’on en découvre ici ou là en accentue encore le caractère éphémère, morceau du temps, épave d’un naufrage prévisible sinon prévu, à venir. La durée est l’écueil du temps. Il n’y a guère que le temps immobile, le temps à l’échelle des lentes mutations géologiques de la terre, voire de la naissance et de la déchéance des galaxies, qui semble susceptible, parce qu’il se compte en milliards d’années, d’échapper à l’avarie de l’immédiat. Et encore, si nous parvenions à nous maintenir à cheval sur ces béances, qui nous dit que ce qui nous semble interminable, comme côtoyant l’éternité, depuis notre moment infiniment court, ne nous semblerait pas alors bien trop bref pour être seulement digne d’exister ? Un dieu, sans doute, trouve lui aussi le temps trop court, et se plaint qu’il n’a de temps pour rien, surtout pas pour prendre soin de lui. Méditation sur le temps qui passe et la brièveté de la vie ? On pourra le penser, mais je ne le crois pas. Simplement, les passions d’hier, aperçues depuis l’oubli d’aujourd’hui, qui aurait envie de les revivre telles quelles, destinées qu’elles sont à se faner ? Tout est éphémère, cela semble clair, mais n’y a-t-il rien d’autre à espérer que ce temps fini, déjà, avant même que d’avoir duré ? Sommes-nous condamnés à ramasser ces débris étranges, dépourvus du moindre sens, de la veille ? Et, à la vérité, si tout passe aussi vite, sommes-nous bien sûrs qu’ils en avaient du sens, ces événements, hier ? Ne nous illusionnons-nous pas ? Nos espoirs de lendemain ne sont-ils pas des narcotiques pour nous aider à supporter que nos jours soient si fugaces ? Ils nous permettent de tenir le coup, c’est vrai, mais le coup nous assomme. Et nous titubons, marins groggys par le rhum brûlant du sort.
Ai voté. Non par conviction, mais plutôt parce que l’idée que la candidate arrivée en deuxième au premier tour de l’élection municipale devienne maire de Paris m’a paru insupportable. Comme s’il m’avait semblé nécessaire que, d’une manière ou d’une autre, soit enfin mis un coup d’arrêt à cet affaissement moral qui nous touche et me semble interminable, interminablement pénible. Alors, sans trop me poser de questions, avant d’aller me promener sous le soleil de ce début de printemps du côté du Parc Montsouris, ce matin, je suis allé voter. Je sais que c’est en contradiction avec tout ce que j’ai écrit — et pensé, surtout — au cours de la semaine qui vient d’écouler, mais tant pis. Pour ainsi dire, je préfère être en contradiction avec moi-même qu’en désaccord avec moi-même. J’ai fait ce que j’avais à faire, ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas héroïque — que Dieu me garde de l’héroïsme —, mais c’est tout ce que je puis faire. Et, après tout, le sentiment d’avoir la conscience tranquille, de temps à autre (chez moi, c’est si rare), faut-il que je m’en prive ? Après avoir voté, je me suis senti un peu plus parisien. C’est peut-être idiot (ce que j’écris ici, je ne l’écris pas parce que c’est intelligent, mais parce que c’est vrai), mais c’est ce que j’ai ressenti : impression d’appartenir à ce lieu parce que j’avais participé à sa vie publique (je crois que je n’avais jamais voté pour élire le maire de Paris). Pourtant, je n’ai pas fait grand-chose, je le répète, et c’est peut-être cela qui me pose problème : que chacun d’entre nous, in fine, nous ne fassions pas grand-chose et que, cependant, il se passe quelque chose. On me dira que c’est le principe même de l’action collective. Mais justement, ce n’est pas quelque chose avec quoi je me sens à l’aise, cette action collective. Et n’est-ce pas ce dont profitent ceux qui s’accaparent le pouvoir : comme l’effort à faire pour l’électeur est infime (chacun des électeurs ne fait presque rien), confisquer sa voie est facile (cela ne lui coûte rien de se laisser faire) ? Enfin, j’ai fait ma part. Et il semble que ce soit assez. Et puis, c’est tout ce que je puis faire. Et écrire. Je songe à une autre façon d’écrire au quotidien (une façon privée), mais n’ai pas encore trouvé laquelle. Sans doute se trouve-t-elle dans les sept carnets encore vierges que j’ai acquis à Rome.
Fini les Passagers du Roissy-Express. Ainsi que la note que j’ai écrite à ce sujet et dont je ne sais pas ce que je vais faire ni même si je vais en faire quelque chose. Mais attendons. Ce qui me dérange dans cette note, c’est qu’elle est en quelque sorte réactive : si je n’avais pas lu ce commentaire sur le texte, l’aurais-je écrite ? Je ne sais pas. Pourtant, la note n’est pas une défense du livre, lequel écrit en 1989 et désormais une sorte de classique, n’en a pas besoin, tant s’en faut, je pense que je parviens à dire quelque chose à partir de lieu. Alors quoi ? Eh bien, toujours cette même impression : comme si j’avais besoin de détester, comme si la détestation me mettait en mouvement, comme si j’avais besoin, pour être plus charitable avec moi-même, d’émotions fortes pour me mettre en mouvement. Est-ce un problème, toutefois ? Peut-être pas. Après tout, tous les prétextes ne sont-ils pas bons du moment que ce dont on accouche est bon ? Je ne préjuge pas que la note soit bonne, je dis simplement que j’ai lu le livre et que j’ai écrit 13000 signes à son sujet. Voilà, c’est tout, ce n’est pas rien. Du reste, que dire ? Sans doute rien. Y a-t-il seulement un reste ? J’ai une vie, laquelle me rend heureux, mais elle ne me semble pas particulièrement intéressante. Ou plutôt : il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire. Est-ce vrai ? Quoi ? Ce que je viens de dire. Je n’en sais rien. Mais quoi ? Faut-il que j’avoue que, avec mes Repetto blanches, mon pantalon jaune, mon shangaï imprimé militaire de chez Bleu de Chine, mon écharpe en cachemire noir, mes lunettes de soleil pliables Persol, mes cheveux longs et ma barbe blanche, je me suis trouvé plutôt à mon avantage aujourd’hui ? Et si oui, et si je le fais, même, qu’est-ce que cela change ? Je ne suis pas content de moi, mais il peut m’arriver de n’être pas mécontent de moi. Il faut entendre la nuance. Il semble parfois difficile de ne pas souffrir tous les malheurs du monde quand on voit tous les malheurs dont le monde souffre, mais la vérité est que son propre malheur ne soulage personne dans le monde et, c’est tout le paradoxe, il n’en ajoute même pas. Il n’y a pas de somme totale de tous les malheurs du monde qui rend la vie plus ou moins acceptable ; en ce domaine, tout est indépendant. On peut commisérer — d’autant que cela ne coûte rien — mais, son petit confort moral mis à part, qu’est-ce que cela change, qu’est-ce que cela apporte, quelle différence cela fait-il ? J’ai de la peine pour tous ceux qui souffrent à la surface de la terre. Mais, mon impuissance, doit-elle m’inciter à la contrition ? Hier, après être allé courir, j’ai entendu un père qui, la tête dans le coffre de sa voiture, pestait après son fils parce que ce dernier n’avait pas fait les choses comme il l’entendait. Et je me suis vu à sa place. Et je me suis dit : l’amour que je porte à ma fille dépasse si infiniment les reproches que je puis être amené à lui adresser que je me demande bien pourquoi je prends la peine de les lui faire ? Et, plus qu’une remarque sur l’art d’être père, c’est une manière de concevoir notre façon de vivre : moins pour tendre à la perfection — une sorte d’immobilité impeccable — que pour attendrir l’imperfection, la convertir en autre chose qu’elle-même, en amour de la vie, peut-être.
Je suis en train d’écrire une note qui devient de plus en plus longue sur le livre que je suis en train de lire et bien plus que ce que j’avais prévu d’écrire sur ce livre que je n’avais pas prévu de lire. Je ne sais pas ce que je vais faire de cette note. Peut-être rien, peut-être quelque chose, même si je ne sais pas quoi. Déjà, le fait que j’aie réussi à lire quelque 200 pages de ce livre me semble être un exploit tant tout ce que je tente de lire depuis des semaines finit immanquablement par me tomber des mains. Parfois, je me dis que ce n’est pas de ma faute, que ce sont les livres qui sont mauvais (c’est vrai que, par exemple, le livre de Maurizio Ferraris, Comunismo digitale, que j’ai acheté à Rome, est franchement mauvais, je regrette de l’avoir acheté, quand je l’ai vu, je me suis dit que j’allais le lire et en parler pour impressionner Rodhlann, mais la déception n’a pas tardé à venir), parfois je me dis que c’est de ma faute, que je manque de concentration, alors que, en vérité, c’est peut-être une question d’adéquation : je suis en adéquation avec le livre que je suis en train de lire. Comment est-elle venue, l’idée de lire ce livre ? Je n’en ai pas la moindre idée. À un moment de l’écriture de la note, un peu bizarre, la note que je lui consacre, j’ai essayé de retrouver le cheminement qui m’a conduit à le lire, mais je n’y suis pas parvenu. Pourtant, cela a peut-être une importance : le cheminement ne décrirait-il pas une certaine ligne directrice, une piste à explorer ? Je sais qu’avant de reprendre la lecture de ce livre, j’avais sorti Finis terrae de Gilles Tiberghien de son étagère et que, depuis que j’ai commencé la lecture, parce que François Maspero en parle, j’ai sorti de ses deux étagères Danubio de Claudio Magris et sa traduction, mais je ne sais pas si je le lirai ensuite (j’ai commencé deux fois le livre en français sans jamais le finir). Les passagers du Roissy-Express, aussi, j’en ai commencé deux fois la lecture sans jamais parvenir à la fin, trois avec celle d’hier, et j’ai déjà lu 200 pages de l’ouvrage. Tout cela pour dire, peut-être, que je ne fais rien de ce que j’avais prévu de faire, et que, peut-être, je suis tout simplement comme cela, ce qui n’est pas sans poser de problèmes, sans me poser des problèmes, je ne dirai pas d’organisation, mais qu’est-ce que je dirai, alors ? De suite dans les idées ? Peut-être. Mais qu’y puis-je si je ne suis pas un fonctionnaire ? Qu’y puis-je si je déteste les programmes ? Est-ce à dire que j’ai besoin de papillonner ? C’est un joli mot, qui a un sens bien péjoratif, pourtant. Dommage. Il y a quelques années, je me souviens, tout le monde parlait du battement d’aile du papillon qui pouvait déclencher une catastrophe naturelle à l’autre bout de la planète, mais il semble que ce soit passé de mode. On dira que je manque de sérieux, c’est sans doute vrai. Mais, partout, les gens sérieux, regardez le mal qu’ils font.
Fatigué, soudain, ou mieux : las, plutôt. Quand ce sentiment qui se nomme l’à quoi bon ?me saisit, je ne sais jamais comment lui répondre. D’habitude, c’est le temps qui apporte la réponse : cela finit toujours par passer. Jusqu’au jour, bien entendu, parce que même toujours a une fin, jusqu’au jour, disais-je, où de temps, il n’y en aura plus, et la combine ne fonctionnera plus. Ce ne seront pas des comptes qu’il faudra rendre, alors, non, tout sera écoulé, c’est tout. Chaque sensation de douleur, chaque bizarrerie dans le fonctionnement de mon organisme, chaque fluide suspect, presque tout, en somme, semble m’apporter la preuve évidente et irréfutable que c’en est fini, je vais bientôt mourir. Il arrivera bien un moment où ce sera vrai — c’est généralement le problème des prédictions de ce genre, car, en attendant, je suis toujours là, mais même toujours a une fin, ne disais-je pas ? —, mais est-ce vraiment, comment dire, le fond de l’affaire ? Hier, dans l’intention de publier un petit message de service en ligne dont je vais parler tout de suite, j’ai mis à jour les liens défectueux qui sont censés pointer vers des pages où l’on peut acheter mes livres, et j’ai été frappé par l’inanité de ce que je m’apprêtais à dire, qui tient en peu de mots, pourtant, et que j’eusse pu formuler ainsi : « Je paie pour que ce journal puisse être lu en ligne, qu’il soit gratuit et sans publicités, mais soutenez mon travail en achetant mes livres, etc. », parce que, en fait, personne ne m’a rien demandé, personne ne m’a demandé d’écrire, de tenir mon journal, de le publier en ligne, etc., pourquoi solliciterais-je un quelconque soutien, d’autant que petit a quand même personne ne me lirait, j’écrirais quand même et petit b ce soutien risque d’être bien faible, et il n’est peut-être pas nécessaire de tendre le bâton pour se faire battre, surtout quand le fait de se faire battre consiste en ceci que personne ne se saisisse du bâton tendu, décidément, ma vie est bien compliquée, c’est peut-être aussi à cause de ma façon de l’aborder ? Mais, enfin, si j’abordais différemment ma vie, je n’aurais peut-être rien à dire, ou simplement ce que tout le monde dit de sa vie : moi, mes origines, ma mémoire, mon genre, ma sociologie, et blablablablablablabla. Bref, je n’ai pas écrit ce message de service. Mais cela n’a rien à voir avec le sentiment d’à quoi bon ? que j’évoquais en commençant, ou alors oui ? Je ne sais pas. Quand ce sentiment d’à quoi bon ? m’a saisi, j’ai eu envie de changer de vie, d’occuper mon existence à quelque chose de complètement différent de ce que je fais en ce moment. Puis, je me suis arrêté de penser, et je me suis dit que je ne changerai jamais de vie, que ce n’était qu’un leurre que mon esprit trouvait pour me détourner du sentiment qui venait de me saisir : « À quoi bon vivre cette vie ? », laissant faussement entrevoir une autre vie possible pour me permettre de tenir le coup dans cette vie-ci. La réalité est que je tiens le coup dans cette vie-ci — aussi longtemps que je ne suis pas mort, c’est-à-dire — et que, d’un point de vue social, je ne suis pas à plaindre, oui, mais je n’en ai rien à foutre de ce point de vue social, ce n’est pas celui qui me préoccupe. Mais qu’est-ce qui te préoccupe ? Eh bien, ce qui me semble absent de toutes les histoires qu’on raconte — moi, mes origines, ma mémoire, mon genre, ma sociologie, et blablablablablablabla — : le cosmos, l’univers, son mystère que je ne percerai jamais, et pourtant la fascination (et non l’effroi) que son inconcevable immensité m’inspire, et la façon dont je suis — comment dire ? — ni indissolublement lié, ni partie de ce grand tout, non, toutes ces formulations présupposent un dualisme qui me semble caduc — et qui pourtant irrigue jusqu’à l’inondation les histoires qu’on raconte sur moi, mes origines, ma mémoire, mon genre, ma sociologie, et blablablablablablabla —, non, tout simplement, sans doute, la façon dont je suis cette inconcevable immensité, et d’essayer de comprendre la spécificité de mon existence en tant que microcosme (cette personne que je suis) et que macrocosme (cet univers d’une inconcevable immensité), non pas où je suis, mais que je suis, parce qu’il n’y a pas de différence essentielle, pas de différence de nature entre l’univers et moi. Après tout, peut-être est-ce, sinon pour percer ce mystère-là, mais pour parvenir à le formuler (l’expression mystère signifie simplement qu’on n’a pas tout compris et que c’est immense ce qu’il nous reste encore à comprendre et que ce n’est pas en racontant encore et encore la même histoire de moi, mes origines, ma mémoire, mon genre, ma sociologie, et blablablablablablabla, qu’on va réussir à le comprendre, parce qu’il y a un type de compréhension qui se découvre dans l’écriture qui est irréductible à tout autre type de compréhension, irréductible à une compréhension scientifique, par exemple, il y a une spécificité irréductible de l’expérience de l’écriture) que je tiens le coup et ne m’abandonne pas absolument au sentiment de l’à quoi bon ?
Rien ne saurait mieux me conforter dans mon choix de ne pas participer à la vie politique de mon pays que la réalité de la vie politique de mon pays. À savoir le spectacle du combat ridicule qu’afin d’occuper un office temporaire des individus se livrent dont on aura tout oublié dans quelques années à peine. Ce qui devrait être, en quelque sorte, l’expression la plus solennelle de notre désir de vivre ensemble ressemble à une rixe dans la file d’attente à l’entrée d’une boutique où de trop nombreux clients en état d’ébriété s’empoignent pour s’accaparer d’insignifiantes babioles. Or, ces babioles, que sont-elles sinon notre pouvoir ? Et c’est là que le spectacle, pour ridicule qu’il soit, cesse d’être amusant, et contriste. On voudrait croire qu’on y est pour quelque chose, qu’on y peut quelque chose — raison pour laquelle, malgré tout, une majorité se rend toujours aux urnes —, mais c’est faux : nous ne sommes que les figurants sans talent d’une histoire dépourvue de génie. Bien sûr, il est flatteur d’essayer de se convaincre du contraire et s’imaginer les protagonistes d’une geste héroïque où, muni de son petit bout de papier, dans le secret de l’isoloir, chacun affronte sans trembler les puissances du mal, mais le bruit que font les aboyeurs de tribune est d’une trop laideur assourdissante pour donner quelque crédit à ces racontars. Au milieu des mucosités, des larmes, écoulements d’yeux, de nez et quintes de toux, j’éprouve un désir de documentaire — quelque chose comme un film — que je ne trouve pas le moyen d’apaiser. Est-ce une suite plus ou moins lointaine de l’insatisfaction que me procure depuis un certain temps le fait d’ouvrir un livre pour le lire ? Est-ce que tout va ressembler à cela, désormais : une sorte de désir impossible à satisfaire ? À moins, c’est-à-dire, de ne le faire moi-même, mais me manque l’énergie pour, qui ne vient que par jaillissement, de temps en temps. Ou alors est-ce que je me complais dans cette insatisfaction, dans ce désir impossible à satisfaire ? Ce n’est pas une hypothèse à exclure, non. Il y a aussi quelque chose comme une soif de nouveauté, je crois, soif que je ne parviens pas non plus à étancher — j’ai tout d’abord écrit : « épancher », que d’écoulements, décidément —, pas de nouveauté en soi, c’est ainsi que je me l’explique, mais de nouveauté pour moi, à expérimenter (en spectateur autant qu’en acteur). Mais qu’est-ce que cela veut dire, au juste ? Là, je ne sais pas.
Le petit merle qui chante dans la cour intérieure de l’immeuble, nous l’avons baptisé « Luciano ». J’ignore s’il est petit pour un merle, c’est sans doute un merle d’une taille tout à fait normale, mais si je dis qu’il est petit, ce n’est pas en tant que merle, mais parce que, proportionnellement, le son qu’il émet me semble très supérieur à sa taille, lequel emplit tout l’espace autour de lui, contrairement à sa taille, qui le rend presque invisible à l’œil nu. Il se tient dans son arbre et, s’il ne chantait pas, on ne ferait pas attention à lui, il passerait totalement inaperçu. Ceci est naïf, certainement, mais, quand je l’entends chanter, je me dis que son chant rend le monde meilleur. Je me moque que cela paraisse naïf, en vérité, je le dis pour ne pas paraître naïf, voilà tout, même si je préfère de loin ma naïveté au réalisme de toutes ces honnêtes gens qui veulent du succès, obtenir des places, gagner de l’argent, remporter des élections. Si, au lieu de s’agiter comme ils le font, toutes ces honnêtes se taisaient pour écouter Luciano chanter — mon Luciano ou leur Luciano —, le monde serait meilleur, peut-être, mais peut-être pas, qui sait si, d’aucuns, entendant Luciano chanter, ne se mettraient pas en tête de l’empêcher de chanter et, d’un coup de feu, ne l’abattraient pas. Aussi, vaut-il probablement mieux que les gens, et surtout les honnêtes d’entre eux, n’écoutent pas Luciano chanter. Oui, mais, s’ils n’écoutent pas Luciano chanter, comment se rendront-ils compte que le monde est merveilleux, ou que, du moins, il pourrait être meilleur qu’il ne l’est ? Il faut croire que c’est impossible et que, par conséquent, nous sommes condamnés à vivre dans un monde qui pourrait être meilleur qu’il ne l’est si seulement les gens voulaient bien s’arrêter d’être honnêtes quelques instants pour écouter Luciano chanter. Plutôt que de ne pas vouloir faire le mal, en matière de morale, il faudrait dès lors ne pas vouloir faire le bien, et pour ce faire, accepter de ne rien faire, accepter de se taire, et écouter le monde autour de nous, non pour en faire un livre, un roman, de l’argent, ou je ne sais quoi, non, il n’y a rien de pire que les gens qui veulent faire des choses, toujours faire des choses pour ensuite faire encore plus de choses, non, mais pour ne plus rien faire du tout, simplement écouter Luciano chanter. Si nous avions la force de ne rien faire du tout, si nous avions la force colossale de nous déprendre de toute force, de tout pouvoir, nous pourrions écouter Luciano chanter. Alors, comme nous avons tous un Luciano qui chante (il se trouve simplement que, la plupart du temps, nous ne l’écoutons pas), ayant renoncé à toute force, à tout pouvoir, nous aurions la force de laisser le monde être meilleur qu’il ne l’est. Car, il ne s’agit pas de le rendre meilleur — « rendre meilleur » n’est qu’une façon de parler, j’entends quelque chose comme : voir qu’il pourrait facilement devenir moins sordide qu’il ne l’est —, simplement de le laisser tranquille.
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