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26.2.20

Peu ou beaucoup, je ne sais pas. J’ai pris des notes ces derniers jours, partant presque de rien pour esquisser quelque chose dont je perçois les contours sans savoir exactement quoi. Est-ce étrange ? Pas tant que cela. Tout le monde semble vouloir des réponses claires, tranchées sur des sujets bien définis, mais est-ce seulement possible ? Seulement souhaitable ? Parce que les questions n’étant pas de l’ordre « Est-ce qu’il pleut ou est-ce qu’il ne pleut pas ? » et ne situant pas non plus dans l’espace d’une théorie de la vérité binaire, une réponse qui clôt la discussion devrait immédiatement être tenue pour suspecte. Sauf que non. Et puis, on s’angoisse. On remplit nos vies de peurs paniques et de suv, de délires télévisés et de montages outranciers. Alors que tout est réductible in fine à une version purement économique de l’existence : combien tu pèses en kiloargent, combien tu rapportes à ton patron, combien tu ramènes à la maison, combien tu prends, combien tu vends, combien combien combien. Combien ? Trop. Tout est recouvert d’une couche, c’est de la géologie, d’une couche d’obscénité et ma seule chance d’en sortir vivant, de continuer de respirer malgré cette couche toujours plus épaisse qui se sédimente sur le dessus de mon existence, c’est de gratter, gratter, gratter, gratter encore. L’avant-garde de l’humanité passée pouvait encore se dire que tout allait disparaître et que c’était terrifiant. De quoi disposons-nous, maintenant tout a déjà disparu ? Détruit ou enseveli. Alors il faut gratter, théoricien de l’accumulation, de la superposition, de l’enfouissement, de la disparition, et ouvrier de leur destruction.

 Il fait si beau parfois que c’est violent et qu’on pourrait se fondre, se mêler entièrement à ce qui nous entoure. Et puis, le vent se lève. Qu’est-ce que ça change ? Le temps est parfait. Il passe. Les cheveux blanchissent. Qu’est-ce que ça fait ?

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21.2.20

Comme je ne parle pas à grand monde, je me dis parfois peut-être que c’est moi qui suis fou, c’est vrai, non ? Est-ce que les gens ne sont pas faits pour parler ? Mais parler de quoi ? Je ne sais pas, comme je ne parle à personne, je ne les écoute pas non plus, je ne peux pas savoir de quoi ils parlent entre eux, quand je ne suis pas là, c’est-à-dire la plupart du temps. Mais c’est sans doute de ma faute si je ne parle pas aux gens, peut-être qu’eux ils ont envie de me parler ? Tu crois ? Moi, je ne crois pas. Je crois que très rares sont les gens qui ont envie de se parler entre eux et que, probablement, il vaut mieux ne pas parler à grand monde. Sommes-nous vraiment faits pour parler à beaucoup de monde ? Je ne sais pas. C’est compliqué de parler à quelqu’un, enfin, non, si tu n’as rien à lui dire, ce n’est pas compliqué, mais dès que tu as quelque chose à lui dire, tout de suite, ça devient très compliqué. Tout à l’heure, je regardais un film avec Brad Pitt et un autre acteur gros et, dans le film, Brad Pitt embauchait l’acteur gros comme assistant manager de l’équipe de base-ball dont il était le manager général et lui demandait d’apprendre à virer quelqu’un, parce que ça fait partie du boulot, en Amérique et dans le monde entier, travailler consiste à licencier des gens, c’est compliqué à comprendre mais une fois que l’on a compris que ça fait partie du boulot, on ne se pose plus de questions, donc Brad Pitt disait au gros de faire comme s’il le virait lui, et évidemment, le gros disait à Brad Pitt qu’il ne savait pas quoi dire, qu’il n’était pas capable de le faire alors que, jusqu’à présent, il n’avait eu aucun mal à dire ce qu’il avait à dire, quoi que ce soit, au juste. Parler, c’est très difficile. Quand ce n’est pas difficile, parler, c’est que ce n’est pas parler, ou alors c’est qu’on a appris à se parler, mais avec combien de personnes, est-ce que c’est facile de parler ? C’est-à-dire de ne rien dire aussi. De ne rien avoir à se dire. Est-ce que Brad Pitt sait toujours quoi dire en toutes circonstances ? Est-ce qu’il a toujours quelque chose à dire ? Et le gros ? Si ça se trouve, le gros, il parle mieux que Brad Pitt, mais dans le film, le gros doit savoir moins bien parler que le musclé Brad Pitt. Donc, on s’imagine que les gens beaux ont plus de choses à dire et mieux que les gens gros. C’est ça ? Aucune idée. Moi, je ne parle à personne. Tout comme je ne sais absolument pas si j’aimerais parler plus, à plus de gens. Je veux dire : parler, c’est une habitude. Quand tu t’entraînes un peu, tu finis par pouvoir parler à n’importe qui, ce qui n’a aucun intérêt. Mais je crois que c’est valorisé, malgré tout, de savoir parler à n’importe qui. Comme tous ces gens qui parlent à des millions de gens, les grands sourires qu’ils exhibent, la totale vulgarité de la chose et sa valorisation absolue. Comme si sourire et parler à des millions de gens que tu ne connais pas, et leur parler en souriant, alors que, très probablement, tu n’en as rien à foutre deux, c’était cela, qui était socialement valorisé. Comment en vient-on à vivre dans un monde comme celui-là ? Est-ce que le fait de ne pas se poser ce genre de questions, et de trouver ce genre de questions incongrues, est un symptôme du monde dans lequel on vit, de l’état du monde dans lequel on vit ? Est-ce que plus on se pose de questions et moins on a de choses à dire aux gens ? Ou alors seulement aux gens qui se posent des questions, c’est-à-dire à personne ou quasi parce que personne ou quasi ne se pose de questions ?

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20.2.20

Revu les corrections d’habitacles. Copié à l’ordinateur les dernières pages de musique difficile. Traduit d’autres de Morton Feldman. Impression parfois de n’être rien d’autre qu’une sorte de moine copiste d’un nouvel âge, accomplissant des tâches dont la vanité ne m’empêche pas de les entreprendre, écrivant, copiant, recopiant, traduisant des pages et des pages, notant des phrases, des citations, édifiant une œuvre sans savoir si elle provoquera autre chose que l’indifférence ou de l’ennui, à supposer qu’elle provoque quelque chose, à supposer (c’est-à-dire) qu’il y ait encore quelqu’un pour lire. Il y a une forme d’obstination, mais je ne sais pas si elle est absurde ou bien salutaire, si elle tend vers l’entêtement ou vers une forme d’ostinato on ne peut plus noble. Comment savoir ? Comme on ne le peut pas, il faudrait faire un choix. Choix, notion ridicule, me semble-t-il, comme si l’on choisissait quoi que ce soit, à la mode de Saint-Germain-des-Prés. Non, les choses se passent, les choses nous font. Plus tu es lucide et plus tu as envie de te suicider et plus tu as envie de continuer, d’insister, d’aller un peu plus loin. Ce matin, en sortant de la douche, je pensais aux rapports entre les jugements de goût et l’argent, à la façon dont, si on analyse les jugements qui font le goût de notre époque, on ne peut les ramener ni à des arguments d’ordre esthétique ni à des arguments d’ordre éthique (à quoi ils devraient, en toute logique, pouvoir être ramenés), mais à des arguments d’ordre financier. Ne serait-ce que pour cette raison, il faut continuer. Comme pour apporter une démonstration par l’absurde de l’inanité de l’art que la logique de l’époque conduit à produire. Oui, d’accord, mais une démonstration pour qui ? Pour l’époque ? C’est peine perdue. Pour l’éternité ? C’est qui, l’éternité ? Pour soi-même ? Mais à quoi bon répéter ce que l’on sait déjà ? Plus on avance, et moins on avance. On dirait. On dirait qu’on s’enfonce. On dirait que c’est sans fond. On dirait que c’est sans fin. De temps en temps, il y a une éclaircie. Même passagère, n’y voit-on pas plus clair ? N’entend-on pas mieux quand le temps est dégagé ? Tout ne circule-t-il pas plus librement dans l’air transparent ?

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19.2.20

Fini le cahier gris, hier. Où se trouve écrite cette musique difficile que, si j’en crois les archives, j’ai commencée en mai 2018. Comme si j’écrivais de plus en plus lentement. C’est une impression que j’ai, qu’avant — il n’y a pas si longtemps : je pense à Pedro Mayr, par exemple —, j’écrivais plus vite. Peut-être n’est-ce qu’une impression. Ou alors que, comme son nom l’indique, c’est quelque chose de plus difficile. Mais ça veut dire quoi, difficile ? En l’occurrence, je crois que cela voudrait qu’il n’y a pas de tracé, qu’il faut tout inventer tout le temps. Dans un roman, il y a toujours un tracé (enfin, pas la Vie sociale, raison pour laquelle, peut-être, tout le monde l’a rejeté, mais passons là-dessus, ce n’est pas le sujet), l’intrigue se déroulant, la narration appelant la narration, l’histoire suivant ses propres implications, comme une logique interne qu’il faut suivre jusqu’au bout, ou jusqu’à un certain point. Mais l’essentiel, c’est de suivre. Dans musique difficile, qui est ce qu’on pourrait appeler de la poésie, il n’y a pas de ligne à suivre, aucun tracé, à part celui qu’on vient de tracer. Et puis, j’ai tout écrit à la main, pas à l’ordinateur, ce qui change aussi la façon d’écrire. Par exemple, il y a moins de mots — je veux dire : il me semble qu’il y a moins de mots qu’il y en aurait eu si je ne les avais pas écrits à la main mais à l’ordinateur. Mais ce n’est pas écrire — à la main ou pas à la main — qui prend du temps, qui demande tant de temps, c’est écrire — tout écrire sans cette logique interne à laquelle se fier, sans rien à quoi se fier, sinon aux pouvoirs que l’on prête à l’écriture. Vers la toute fin de musique difficile, de plus, la semaine dernière, j’ai commencé à écrire des phrases qui ont une sorte de statut théorique, mais qui ne sont pas un appendice ou un commentaire, qui prolongent au contraire ce que j’étais en train d’écrire dans une autre direction. Qu’est-ce que je vais en faire (est-ce que je fais les garder ou non ? est-ce que je vais les intégrer au texte ? à la suite ? dans le cours ?) ? Je l’ignore. Ce matin, en marchant au bord de la mer, vent de nord-ouest force 4 à 5, une de ces phrases m’est venue. Et le livre, donc, de n’être pas encore fini, de se continuer d’une autre façon, qui n’est pas radicalement différente, mais qui est encore nouvelle. On trouve toujours les moyens de continuer — il le faut.

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18.2.20

Qu’est-ce qui fait tourner le monde ? On a des idées vagues sur la question, des réponses à la pelle, des façons de se tirer d’affaire, des tonnes et des tonnes de convictions, on milite même pour lui donner du sens, dans un sens ou son contraire mais est-ce suffisant ? J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à lire les lettres d’Italie de Nietzsche. Dans l’une d’elles, elle est datée du 24 novembre 1880, qu’il avait adressée à sa mère et à sa sœur ensemble, il écrit : « Je veux être mon propre médecin, et cela implique d’être profondément fidèle à moi-même et de ne plus prêter l’oreille à rien d’étranger. Je ne saurais dire à quel point la solitude me fait du bien ! N’allez pas croire que mon amour pour vous s’en trouve diminué ! Aidez-moi plutôt à maintenir caché mon ermitage, ce n’est qu’ainsi que je pense être rentable à moi-même, dans tous les sens du terme (et finalement peut-être aussi me rendre utile aux autres). » Écrite à Gênes, les désirs de solitude et de Méditerranée qui s’y expriment vont-ils de pair ? De quoi veut-on se sauver quand on recherche la solitude ? De quoi veut-on se sauver quand on recherche la Méditerranée ? Ce n’est pas la même chose d’être seul dans le confinement, le retrait, disons : le sous-terrain, et d’être seul à la lumière, face à la mer, disons : à l’air libre. Quand on se demande ce qu’on fuit, dans quoi y a-t-il le plus de sens ? Dans quelle question, dans quelle direction ? D’où fuis-tu ? Ou bien, vers où fuis-tu ? Peut-être que tout revient au même, peut-être (mais alors à quoi bon écrire ?), peut-être, oui, on peut le penser, sauf que ce n’est pas la même façon de voir les choses. Or, justement, celui qui fuit vers la Méditerranée, que cherche-t-il sinon une façon de voir les choses ? C’est-à-dire : une lumière. Lumière — moins sa brillance que sa transparence. Moins l’aveuglement que la vision, si ce n’est : la visibilité. Ce qui s’entend double : de la disponibilité de la chose au sens à la disponibilité du sens à la chose, et inversement. Vers le Sud, vers la clarté. Le Midi.

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16.2.20

Uniformément gris. Le ciel. Je considère une ou deux pensées peu charitables et puis les chasse. Il ne sert à rien, me dis-je, de les entretenir. D’ailleurs, est-ce moi qui les chasse ou elles qui s’évanouissent d’elles-mêmes, sous l’influence de leur vanité ? Est-ce que les gens sont meilleurs quand ces pensées disparaissent ? Les gens, non, mais moi, oui. C’est une question à laquelle il serait peut-être bon de parvenir à répondre : pourquoi se soucie-t-on des gens ? Il faut se soucier de nos amis, de ceux à qui l’on veut du bien et d’eux qui, on peut le supposer, nous veulent du bien aussi. Mais les autres ? Le problème vient peut-être de cela que ce sont des catégories mouvantes, si leur intension ne change pas, leur extension, elle, ne cesse d’évoluer, et qu’on ne sait donc jamais avant d’en faire l’expérience, qui doit se trouver dans quelle catégorie. Or, c’est l’expérience qui nuit, justement. Faut-il faire l’expérience des autres quand on ne voudrait que faire l’expérience d’autrui ? Mais on ne peut pas faire l’expérience d’autrui sans faire l’expérience des autres puisque la différence entre autrui et les autres n’est pas donnée, n’est pas fixée une fois pour toutes ; elle se découvre. On découvre les choses après qu’elles ont eu lieu. Qu’on a été trompé, abusé, que les autres ne sont pas des autrui, que les gens ne sont pas tes amis, qu’ils te veulent du mal plutôt que du bien, qu’ils te méprisent, et caetera. Nous découvrons les choses après coup, et c’est là notre malheur. Serions-nous plus heureux si nous découvrions les choses avant coup ? Vaut-il mieux vivre a priori qu’a posteriori ? Je ne sais pas s’il vaut mieux. Je ne sais pas s’il vaut mieux, mais il ne fait pas toujours bon vivre en ce bas monde avec les gens comme ils sont — nombreux — et les amis comme ils sont — rares. Je m’aperçois que j’ai chassé l’objet de mes pensées, mais pas les pensées elles-mêmes. Elles ne sont plus des pensées particulières, mais générales, conceptuelles ou presque. Est-ce le temps qu’il fait ? Est-ce à cause du temps qu’il fait que mes pensées sont comme elles sont ? Que j’aie oublié l’objet de mes pensées, qu’il ne s’agisse que d’une ou deux impressions vagues, contours flous du visage — les reconnaîtrais-tu si tu les croisais dans la rue ? —, en un sens, n’est-ce pas un progrès ? Se libérer de ces servitudes et n’entretenir plus sur la marche du monde que des pensées d’ordre général, et dont on pourrait discuter de manière parfaitement détachée, dans le dessein d’alimenter la conversation, histoire de ne pas toujours parler que du temps qu’il fait.

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13.2.20

Est-ce que les gens connus qui cosignent des tribunes dans les journaux qui servent à accueillir l’expression des gens connus s’attendent à ce que les gens pas connus lisent les tribunes qu’ils cosignent ou le font-ils uniquement pour se donner bonne conscience ? J’aurais tendance à répondre par la négative à la première question et l’affirmative à la deuxième, mais le fait que des gens pas connus lisent et relaient, comme on dit, les tribunes cosignées par les gens connus me conduit à douter fortement de mon système de valeurs qui, par suite, s’avère quelque peu bancal. Qu’il soit bancal, cependant, cela ne signifie pas qu’il n’est pas bon, ce n’est pas parce que j’ai des tendances sceptiques que je souffre d’un complexe d’infériorité, bien au contraire, serais-je enclin à penser, mais enfin, se pose toujours plus ou moins la même question : Comment font ces gens ? Comment font les gens connus pour se regarder dans la glace et comment font les gens pas connus pour regarder les gens connus se regarder dans la glace ? Pendant que l’un regarde l’autre, l’autre se regarde lui-même, et la tribune cosignée dans un quotidien destiné à accueillir l’expression des gens connus pour la rendre publique n’est pas une façon plus ou moins détournée pour les gens connus de regarder les gens pas connus en face, mais plutôt de leur cracher à la gueule. Ce qui ne laisse jamais de m’étonner, c’est comment les gens pas connus acceptent que les gens connus leur crachent à la gueule comme ça et comment, plutôt que de leur dire qu’il serait peut-être temps de leur foutre la paix, depuis le temps que ça dure, ce cirque, sans s’essuyer le crachat qu’ils ont reçu sur la gueule, s’exclament : Regarde, c’est génial, il y a des gens connus qui viennent de nous cracher à la gueule, ça veut dire qu’ils se soucient de nous, qui ne sommes pas connus ! Le crachat est une preuve de leur existence, doivent-ils penser, sauf que, si ce pourrait être preuve de l’existence de tout et de son contraire, n’importe quoi, ou rien, c’est avant tout une preuve de l’existence des gens connus. Pourquoi les gens connus cosignent-ils des tribunes dans les journaux destinés à diffuser l’expression des gens connus pour l’éducation des gens pas connus sinon pour que les gens connus se prouvent à eux-mêmes leur existence en tant que gens connus et la reconnaissance par les gens pas connus de cet état de choses ? Mais s’il faut encore que tu te prouves que tu existes en tant que x, n’est-ce pas que tu pourrais tout aussi bien ne pas être un x, mais un non-x, ou quelque chose comme ça, n’est-ce pas qu’il se pourrait très bien que tu ne sois pas connu mais non-connu et que tout ce qui te maintient dans cet état instable de connu, c’est la reconnaissance pas les gens pas connus que tu es connu, ce qui signifie au final que tu es connu à cause des gens pas connus, ce qui ne veut rien dire du tout, à moins peut-être que les gens pas connus sont débiles, qu’ils fabriquent la notoriété des gens connus à leurs dépens, qu’ils sont eux seuls pour eux-mêmes la cause de leur propre malheur, que c’est à cause d’eux que les gens connus cosignent des tribunes dans les journaux destinés à diffuser l’expression des gens connus pour l’éducation des gens pas connus et qu’en plus ils les lisent et se disent que, enfin, quelqu’un les entend et prend la parole en leur nom à eux, alors que tout le problème, justement, c’est qu’ils laissent quelqu’un prendre la parole en leur nom, ce qui rend ce quelqu’un connu et fait d’eux des inconnus ? Ce qui signifie que les gens pas connus s’imaginent que les gens connus le sont en vertu d’une propriété spéciale que les gens connus possèdent mais dont les gens pas connus sont dépourvus alors que non, les gens connus ne possèdent pas de propriété spéciale (non mais tu les as regardés ?) et ne sont connus que parce que les gens pas connus veulent bien que les gens connus le soient, connus. Et le cercle de la notoriété de se refermer sur lui-même, dans l’ennui d’une énième tribune cosignée par des intellectuels dans le Monde. Sinistre humanité.

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