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XXXIX.

Les dieux sont des super-héros dégénérés
rêves débiles dès la nuit tombée
appartements noirs et baignoires en inox
corps alanguis affalés qui sait dedans
l’humanité atteint à la demi-divinité devant un poste de télé
vision
qui niera tous les faits faux vrais pseudo quelle importance
terres inconnues où la dernière icône à la mode vient vendre sa camelote comme un escroc sur la place du marché
tyrannie de l’utopie vouloir que tout change
sauf que tout a toujours changé tout le temps
depuis la nuit des temps et même avant
alors quoi ?
quoi ?
je ne sais pas
moi
rien peut-être
considérer l’impossibilité de se taire et tout ce qu’il s’ensuit
le bavardage ontologique contre lequel on ne peut rien parce qu’on ajoute toujours du langage à du langage et plus de langage à plus de langage et que cela dure depuis la nuit des temps et même avant cela n’a pas de fin
un chant dans une langue étrangère
ouzo morphine et haschisch dit la voix de la femme
une ville comme un détroit entre l’orient et l’occident
un jour la ville brûle
et puis c’est tout
l’histoire est une catastrophe qu’on ne peut pas éviter.

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19.4.19

Qu’est-ce que j’ai fait aujourd’hui ? Lu Musil. Le marché. Roulé en voiture sur les routes départementales du Vaucluse. Cueilli des fleurs. Lu Musil. Joué au croquet. Lu Musil. Écrit un poème. En un sens, ce poème est le point culminant de la journée. C’est peut-être étrange de dire les choses comme ça — Daphné est malade, ce qui est bien plus important que toute la littérature du monde —, mais ce n’est pas exactement faux. La vérité est quelque chose de fuyant, mouvant, délicat. On s’imagine quelque chose de dur, de froid, de définitif. Mais est-ce exact ? Tout ce qui ressemble à un roc de pierre dure taillé avec du diamant n’est (probablement) pas la vérité, plutôt un dogme ou quelque préjugé absurde. Regarde les gens qui croient détenir la vérité, n’y a-t-il pas quelque chose chez eux qui semble faux ? Tu t’attends à rencontrer quelqu’un de serein, et tu tombes sur un illuminé. Ce qui est faux, ce n’est pas le feint, c’est plutôt qu’ils donnent l’impression d’être déjà parvenus à la fin. La fin du film, la fin de vie, la fin du monde. Et après ? Plus rien. Persuadé de la vérité persuader de la vérité. C’est tout. De la vérité de quoi ? De la vérité, tout simplement. Une pensée qui est traversée de part en part par le doute court le risque de la paralysie, sauf qu’une pensée qui n’est pas traversée de part en part par le doute pêche par ineptie. Au sens où un poème est une pensée (une pensée peut contenir un expérience, être une expérience, ou être contenue dans une expérience).

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18.4.19

Même si tu parvenais à tout changer, ne reviendrais-tu pas au point où tu en étais avant de tout changer ? Après tout, peut-être que le temps n’est ni linéaire ni cyclique, il pourrait très bien être les deux en même temps — le même temps et linéaire et cyclique —, et toi qui ne le sais pas, n’en as pas conscience tu t’imagines que tu avances alors que tu tournes en rond. N’as-tu jamais cette impression que c’est toujours la même chose même si on dirait que c’est tout le temps autre chose ? Je ne te parle pas de l’éternel retour, je ne te parle pas de ce qui se passera peut-être après la fin du temps, quand tout recommencerait éventuellement, mais de maintenant, du temps présent qui avance et tourne en rond. Étrange figure géométrique. D’habitude, parvenu à ce point, je me représente une manière de spirale. C’est vrai qu’une spirale, ça tourne et ça avance. Mais en fait, aujourd’hui, je crois que je m’aperçois que ce n’est pas ça, une spirale n’est pas une ligne et un rond, une flèche et un cercle, c’est une géométrie hybride dans l’espace. Moi ce que je me représente, je crois, ce n’est pas un être hybride, ce n’est pas un monstre, c’est une simultanéité, la coprésence dans un même continuum espace-temps d’une dynamique et d’une récurrence, d’une avancée et d’une circularité. Ça fait beaucoup de mots qui ont l’air très savant pour décrire une expérience qui est peut-être plus commune que tu ne le crois, je ne sais pas. Peut-être. Y a-t-il des expériences que l’on fait sans en avoir conscience ?

Sans yeux, l’Apollon lauré de Vaison-la-Romaine semble triste et heureux, solitaire et accueillant. À le voir ainsi, qui pourrait dire avec certitude si c’est un homme ou si c’est une femme. Est-ce l’effet du laurier ? Couronne ou serre-tête qui retient les cheveux ? Est-ce une tierce entité, devenue à la fois Apollon et Daphné ? Donc, c’est-à-dire, ni l’une ni l’autre, mais quelque chose de plus ?

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17.4.19

Quand tu passes un temps relativement long à t’efforcer de formuler une idée, me suis-je demandé, et que tu t’aperçois, une fois formulée, qu’elle ne vaut pas grand-chose, se demander pourquoi ? — comme si tu en étais d’une façon ou d’une autre responsable — n’est pas toujours la meilleure façon de procéder. Après tout, il se peut tout à fait que ce ne soit ni la formulation de l’idée qui pose problème ni même l’idée elle-même, mais ce de quoi cette idée est l’idée. Ne se peut-il pas, en effet, que la réalité soit décevante et dépourvue de tout intérêt réel, pour ne pas dire intellectuel ? On présuppose que la réalité — ce qui a lieu et la façon dont les gens y réagissent — est intéressante. Ce qui est faux. D’une part, l’immense majorité des événements et ce que les gens en pensent est totalement dépourvue d’intérêt, mais encore les quelques événements qui surnagent pour se frayer un chemin dans la conscience collective sont, la plupart du temps, désarmant de nullité. Dès qu’on y réfléchit quelques instants, le voile extraordinaire qui recouvre ces événements se dissipe pour laisse transparaître leur réalité crue et brute, l’ennui radical qu’ils causent chez l’observateur. Les gens normaux se contentent de faire ce qu’on leur dit (ce n’est pas un jugement de valeur, c’est une tautologie : les gens normaux sont ceux qui ont intégré les normes de la société dans laquelle ils vivent et s’en sont tenus là). Le fait qu’ils soient majoritaires entraîne nécessairement un effet de zoom sur certains événements au détriment d’autres. Et aussi que presque personne ne songe à en douter et que tous ceux qui en doutent apparaissent immédiatement suspects. Tu vois, me suis-je dit ensuite, quand même l’idée une fois formulée te semble décevante au regard des espoirs que tu plaçais en elle avant de la formuler, cela n’implique pas nécessairement qu’il faille la laisser tomber, au contraire, peut-être convient-il de pousser un peu plus loin pour voir jusqu’où conduit cette idée peut bien te conduire.

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16.4.19

Le besoin de placer une intelligence agissante au principe des événements ou d’y découvrir une portée qui en dépasse les limites physiques est une forme de mentalité primitive qui ne disparaît pas avec le progrès scientifique, technique. Les individus ont toujours besoin d’interpréter ce qui arrive comme l’effet d’une volonté qui décide que tel ou tel événement aura lieu ou de leur donner une dimension transcendante. Que ce soit absurde, que ce soit faux, que cela n’ait en réalité aucun sens n’est absolument pas pertinent ; en l’occurrence, c’est un autre sens que l’on désire. Le hasard aveugle ne rassure pas, au contraire, il est angoissant, il ne répond pas à notre besoin de nous retrouver ensemble pour communier, nous tenir la main et chanter parce que nous sommes terrifiés, au besoin de disposer d’un ennemi commun à détruire, de croire en un unique dieu paternaliste. Que l’existence d’un sens supramondain s’impose toujours comme une évidence dans les esprits, qu’un événement ne soit pas simplement quelque chose qui a lieu, mais soit aussi un symbole prouve qu’il n’y a aucun progrès moral. L’augmentation de l’espérance de vie, le confort matériel, les technologies de la communication, la vitesse de transport physique, et caetera, tout cela laisse intacte notre représentation fondamentale du monde : en plus d’une cause, les événements doivent avoir une raison. Sinon, à quoi bon vivre ? Or, n’est-ce pas précisément de cette question qu’il faudrait partir : s’il n’y a rien, à quoi bon vivre ? et chercher des raisons non pas aux événements (pourquoi est-ce que telle ou telle chose arrive ?), mais à la vie même (comment vivre alors que telle ou telle chose arrive ?). Le redoublement du pourquoi ?n’est pas une bonne question, au moins pour cette raison qu’il ne faudrait plus s’arrêter (pourquoi pourquoi pourquoi ? etc. ad inf.), c’est l’expression d’une volonté d’abréger la recherche d’une réponse à l’angoisse métaphysique, de prendre un raccourci pour parvenir à une réponse qui apaise. Mais la pensée n’est pas balsamique, elle se perd souvent dans des méandres, s’égare en chemin, et ne connaît guère de repos final, sinon par épisodes de fatigue (mais alors elle est moins au repos qu’en veille forcée).

Il n’y a pas de progrès moral parce que les êtres humains ne désirent rien tant qu’arrêter de penser.

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XXXVIII.

Le vent souffle
si fort que
tu ne peux pas garder les yeux nus
ouverts
je ne comprends toujours pas
ce qui a un sens et ce qui n’en a pas
nous sommes là
écrivait ludwig wittgenstein
comme le bœuf
devant la porte fraîchement repeinte
de son étable
tout est bleu autour de moi
dans l’air comme sous mes pieds
la mer
partout
des gens passent
sans faire aucun bruit
où vont-ils
juchés sur ces trottinettes
en libre-service
électriques ?
tu te demandes où tout cela va s’arrêter
mais ce n’est pas à ces robots fusées que tu penses peut-être
à l’espoir
à la vie des cigales souterraine
aux gens qui parlent pour ne rien dire
— et Jésus dans tout ça ?

15.4.19

Couru, écouté de la musique, lu, écrit deux poèmes. Pas exactement ce que l’époque entend par une journée bien remplie, et pourtant.

À Eyguières, hier, transhumance, marcher en suivant les bêtes. Est-ce parce que la vie urbaine nous coupe totalement de cette expérience ancestrale que le symbole est d’autant plus fort ? Ou est-ce simplement bon de marcher dans les Alpilles ? Les odeurs, les couleurs, la lumière. Traversé de vastes étendues d’asphalte et de béton pour y parvenir.

Dans l’histoire de l’humanité, déclare le Comte Leinsdorf au chapitre 59 de l’Homme sans qualités, il n’y a pas de retour en arrière volontaire.

Le progrès ou la catastrophe ?

15+4=19

Rien d’autre à signaler.

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