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4.8.21

Il a encore plu. (Ne fait-il que cela, pleuvoir ?) Bruine fine sur la glace que les balais essuient mal. De même que les rumeurs, la bêtise, le scepticisme, la désinformation, la déraison, la grossièreté dont mes rêves, mes efforts pour avoir les idées claires me débarrassent avec les plus grandes difficultés. Quand ils y parviennent. Là où nous étions aujourd’hui, j’ai souvent eu envie de chasser les gens qui s’y trouvaient aussi sans être avec moi de petits gestes brefs de la main, comme on le ferait entouré de minuscules moucherons, vous savez, ceux-là qui semblent s’amasser en petits essaims et se déplacent sans qu’on parvienne jamais à comprendre les raisons qui les poussent à aller ici ou là, on a beau se dire qu’ils sont reliés entre eux au niveau quantique, cela ne rend pas leur spectacle plus intéressant ni leur aspect plus ragoûtant pour autant. Si l’on découvrait que les touristes qui voyagent en groupes sont reliés entre eux au niveau quantique et non par le guide qui leur fait la visite ni les tablettes qui leur présentent le monde historique dans lequel ils pénètrent en réalité augmentée, cela les rendrait-il plus agréables à voir pour autant ? (De l’impossible partage de l’espace. D’où la nécessité — à laquelle j’ai longtemps refusé de croire — d’une vie privée absolument distincte de la vie publique, ne serait-ce que pour ménager la possibilité d’un exil intérieur dès lors que l’exil extérieur n’est plus possible.) Peut-être que la réalité quantique est tout aussi merdique que la réalité augmentée, que la réalité touristique, que la réalité tout court, mais dans la mesure où l’on n’en a pas percé les secrets à jour, on continue à y rêver, pensant à elle à la manière ancienne des explorateurs qui s’apprêtaient à contaminer les terres et les peuples à la découverte desquels ils partaient, — ils ne le savaient pas encore, mais le nouveau monde serait tout aussi pourri que l’ancien. C’est vrai qu’un tel état d’esprit suffirait, s’il était partagé par l’ensemble de la population mondiale, à rendre impossible a priori toute découverte, mais est-ce que ce serait un mal ? Oh, vous savez, je ne prône pas le repli sur soi, pas plus que la misanthropie, non, les misanthropes sont des imbéciles, ils s’omettent toujours eux-mêmes dans leurs détestations et, en bons couards qu’ils sont, retardent sans cesse d’un jour de plus leur suicide, comme ce nazillon de Cioran, non, je ne prône rien du tout, mais qui n’a pas envie de tout arrêter, qui n’a pas envie, devant le spectacle affligeant d’un jeune enfant les yeux rivés sur une tablette qui défigure la réalité diminuée qu’il pourrait admirer de ces yeux nus, naïfs et sublimes, de foutre le camp ou de tuer tout le monde, qui ? Magnifique phrase lue en dépit de mes paupières lourdes qui se fermaient contre mon gré hier au lit, c’est le mot que je vais souligner qui m’y fait penser, dans le Curé de village de Balzac : « Le sublimevient du cœur, l’esprit ne le trouve pas, et la religion est une source intarissable de ce sublime sans faux brillants ; car le catholicisme, qui pénètre et change les cœurs, est tout cœur. » Tout cœur, quelle touchante et juste formulation. De celles qui résistent, je l’espère, à la question abyssale : et nous, de quoi sommes-nous tout ?

3.8.21

Il pleut. Depuis des jours, il fait littéralement ce qu’on appelle dans le jargon météorologique, un temps pourri, mais cela ne me dérange pas outre mesure. Je pourrais prendre les choses différemment, maudire l’estivale grisaille qui substitue à un improbable mois d’août cette fin d’octobre hors du temps. Il n’en est rien. J’accueille le phénomène tel qu’il se présente et je me dis que je l’accueillerais de même s’il était d’une autre nature. Quand je vivais à Paris, je m’en souviens, j’en étais venu à haïr la pluie, physiquement et philosophiquement, les sensations qu’elle procure, certes, mais aussi l’idée même de la pluie, les sentiments qu’elle inspire. Vivant désormais sur les rives de la Méditerranée, où la pluie est un phénomène rare, je la considère sous un jour nouveau, non pas avec indifférence, mais autrement, me prenant parfois à rêver de vivre sous un climat moins aride, dans un pays moins exposé aux vents qui dessèchent, quelque plaine verdoyante où coule un fleuve paisible. Serait-ce la preuve que l’on n’est jamais content de ce que l’on a ? Ou bien que le réchauffement climatique finit par peser sur tout le monde, même qui a l’esprit le plus solaire ? Depuis qu’il pleut, en tout cas, — est-ce un hasard ? y a-t-il un lien de causalité ? — depuis qu’il fait ce temps pourri, je ne laisse plus ma barbe pousser, je la rase tous les deux ou trois jours, pas plus, contrairement à mon habitude qui était de la laisser croître, par nonchalance, par style, par mimétisme, est-ce que je sais ? ou alors façon peut-être, j’y pense en écrivant cette phrase, d’où sa structure qui défie la linéarité, il faut dire qu’il n’y en a pas, je vis au gré de la phrase même, qui s’écoule, s’étend, se déploie, façon d’établir un équilibre entre les gris du monde, ceux du ciel et de la barbe, plus il y en a là-haut, moins il doit y en avoir ici-bas. La balance des gris, si l’on veut s’exprimer ainsi. Malgré le temps pourri, je sors me promener, passe devant la vitrine d’une librairie. Déprimant spectacle qui me pousse à y entrer pour découvrir ce que l’on trouve partout ailleurs : qu’elle soit grand public (mainstream) ou bien indépendante (underground), l’uniformisation est totale, ici ressemble à ailleurs, à n’importe où dans le monde occidental. Quand je sors, le vendeur de la librairie répond à la fille qui lui propose d’aller boire un verre par un enthousiaste : « Bah ouais, mais après le boulot, hein. » Ô Honoré, comme tout est devenu morne au pays des éveillés ! Un peu avant, les délivreurs qui œuvrent à déverser les bienfaits du capitalisme sauvage dans les estomacs déjà trop remplis de l’Occident s’étaient retrouvés, posant à terre leur énorme sac à dos isotherme vert, dans un petit square en retrait pour fumer, parler, faire comme si de rien n’était. Partout, c’est la même chose, les biens et les services sont les mêmes — les biens et les services, c’est-à-dire : les êtres humains. Peut-être que le seul paramètre qui change, c’est celui-ci justement : le temps qui fait. Peut-être ainsi devrait-on quitter cette parodie que substituent au réel les biens et les services standardisés pour habiter le climat, l’air humide de cet été. Et finir ses jours en exil à l’abri de la douceur d’un climat tempéré.

2.8.21

Est-ce que les profondeurs où descend la France profonde sont situées en-dessous de celles des autres pays ? Au-dessus ? Au même niveau ? J’ai le vertige, mais je ne pensais pas descendre si bas. Un pays qui a renoncé à sa grammaire, c’est une question que je me pose, un pays qui a renoncé à sa grammaire mérite-t-il de survivre aux cinq, dix, quinze prochaines années ? Et si oui, pourquoi ? Non qu’il faille conserver à tout prix, mais il faut au moins avoir de quoi converser. (Je ne suis pas conservateur, je suis conversateur.) Au volant sur la route, je rêve de guerres de tranchées esthétiques, moins pour m’enfoncer jusqu’au cou dans la boue de l’exclusion infâmante que pour le plaisir fantasmé d’admirer une ligne de démarcation claire entre une chose et son contraire. Pour le plaisir d’avoir les idées claires. Mais ce sont des plaisirs qui ne sont plus pour nous, qui ne sont plus pour personne. Au lieu d’eux, toujours au volant sur la route, je ne constate qu’une indistinction confuse, beaucoup de têtes avec rien dedans. Ni clair-obscur ni sfumato, que des choses privées de la moindre clarté, de la moindre lumière de la moindre beauté. Écris deux poèmes assez désespérés. Les écrivant, puis les lisant, toujours y pensant avant de les recopier à l’écran, je me demande s’ils ne devraient pas inspirer plus de joie, s’ils ne devraient pas exprimer un souffle plus libéré, mais ce serait hypocrite, mensonger, lâche. L’interdit poétique d’Adorno a toujours été violé. C’est vrai, probablement parce que nous sommes trop faibles, trop effrayés par notre propre faiblesse : elle nous révèle des visions que nous n’aimons pas, mais qui sont pourtant les seules visions visibles. Il ne fut plus possible d’écrire des poèmes après Auschwitz, et nous en écrivons encore. Est-ce à dire qu’ils sont tous mauvais, indécents, insupportablement mièvres ? Il ne fut plus possible d’écrire des poèmes après Auschwitz, et qui en écrit encore doit affronter la honte d’écrire l’esprit lourd de bons sentiments, soit faisant semblant de ne pas voir l’horreur sans cesse reproduite, soit affectant de trouver de la beauté partout, même dans les choses les plus insignifiantes, même dans les choses les plus laides lesquelles sont converties en positif par l’action dépravante du kitsch. Et puis, garder le silence est impossible.

1.8.21

Esprit alerte ce matin au réveil, ce qui est bon signe. Mais de quoi ? De rien. J’écris une série de phrases sur Twitter à propos d’une mobilisation qui ne faiblit pas. Mais à quoi bon ? Encore à rien ? Non, ce n’est pas vrai : pour mettre mes idées au clair. C’est le moins que je puisse faire. Sauf que je n’ai toujours pas trouvé quoi faire d’autre de cet esprit alerte, au réveil ni à n’importe quel moment de la journée. De fait, j’ai la sensation de tourner en rond dans un bocal où se fait ressentir toujours la même douleur, toujours la même peur devant ce gouffre : je ne sais pas quoi faire. Pas la moindre idée de rien. Je tiens ce journal, ou plutôt, c’est lui qui me tient. L’ai-je déjà écrite cette phrase ? il me semble bien, et il n’y a pas de raison de ne pas l’écrire de nouveau, autant de fois qu’elle se présentera à moi, les jeux de mots servent à cela, pas seulement à faire rire ou sourire, à révéler des phénomènes qui, autrement, passeraient inaperçus. Quoi qu’il en soit, il est clair que c’est tout ce à quoi je suis bon, ce journal, autant dire à pas grand-chose. Lisant Balzac avec passion, il m’apparaît évident que je suis incapable d’écrire un roman d’une certaine envergure, et d’ailleurs je ne sais même pas de quoi je pourrais parler. Le reste ne m’intéressant pas, ma vie se résume à cette terreur absurde — absurde parce qu’elle contient la réalisation de ce dont elle est terreur, l’incapacité à écrire quoi que ce soit (à part ce journal, donc, mais ne soyons pas si prosaïques). Tout à l’heure, quelque part dans le voisinage, quelqu’un s’acharnait à massacrer à un doigt les premières notes de mélodies connues, Bella ciaoou La lettre à Élise sans souci de hiérarchie des valeurs. Écoutant cet être malgré moi, j’ai eu envie de lui crier ces mots odieux : « Entre la musique et le suicide, il faut choisir ! », mais je ne l’ai pas fait, d’une part, parce que ces mots sont effectivement odieux et que le simple fait de les penser a en soi quelque chose d’abject, d’autre part, parce que je ne sais pas à qui je me serais adressé, ce faisant. Et puis, je m’en suis rendu compte après avoir formulé cette phrase abjecte, en réalité c’était à moi qu’elle s’adressait plutôt qu’à n’importe qui d’autre : si je n’ai pas la force d’accomplir ce que je désire accomplir plus que tout, à quoi bon vivre ? Il y a 65 millions d’années, quand d’immenses requins sillonnaient les espaces qui se trouvent aujourd’hui au-dessus du niveau de la mer, ces questions ne se seraient pas posées, bien sûr. Quels seront les faluns de ma pensée ? Dents de lait. Hier, en parcourant cette exposition dans les sous-sols du musée des Beaux-Arts d’Angers, j’ai pensé à ce vin que l’on peut boire en Provence. Des flèches invisibles traversent l’histoire. À quelle profondeur faut-il descendre pour remonter à la surface avec des pensées aussi absurdes ? Ô douceur du temps quand nous n’étions pas : nostalgie de l’impossible.

31.7.21

Une publicité pour apprendre à écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt me rappelle que l’obscurantisme n’est pas une question d’époque. Ou alors que toutes les époques finissent par le répéter à l’identique malgré des apparences diverses. L’obscurantisme donc, malgré la diversité des phénomènes, se loge dans la part la plus exposée de chacun de nous. Il s’affiche, se proclame, et c’est si énorme, si aveuglant, devrais-je dire, qu’on peut ne pas s’en apercevoir. Car, en effet, qui peut bien vouloir écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt ? Des milliers de personnes, sinon personne n’investirait de l’argent pour faire de la publicité pour apprendre à écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt. Et pourtant, qui peut bien vouloir écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt ? Absolument personne. Tout le paradoxe est là qui se résout de lui-même, je crois, quand on pense au ridicule de la situation dans laquelle il nous met. On se lève un matin et on voit la petite vignette d’un type muet, le son est heureusement coupé, qui affirme cependant en sous-titre : « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt ». Ce dont on peut douter. En effet, n’importe qui peut dire « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt », en aucun cas, cela ne constitue la preuve que celui qui déclare « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt » est bel et bien Éric-Emmanuel Schmidt, si le simple fait de déclarer publiquement « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt » suffisait à faire de celui qui le déclarait Éric-Emmanuel Schmidt alors non seulement n’importe qui pourrait être Éric-Emmanuel Schmidt, mais il y aurait en outre une infinité potentielle d’Éric-Emmanuel Schmidts. Ce dernier fait n’entraîne pas contradiction, mais il est suffisamment improbable pour dénoncer l’absurdité de la proposition. Il faut le croire sur parole : seul cet être-là, matinal et étrange dans son costume bleu et sa chemise blanche trop ouverte, dont le col semble être fait d’ailleurs pour ne pas se fermer, seul cet être-là à la calvitie fière qui déclare « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt » est Éric-Emmanuel Schmidt. D’ailleurs, on aurait tort d’en douter : on la déjà vu la télé. Mais comment écrit Éric-Emmanuel Schmidt ? Pas la moindre idée. Est-ce d’ailleurs ce qui compte ? Ce qui compte n’est-il pas plutôt d’afficher une figure connue, une figure facilement identifiable (un vieil homme chauve qui porte une veste bleue et une chemise dont le col ne ferme pas pour simuler un effet dépoitraillé qui donne l’impression aux vieux qu’ils ont l’air plus jeune alors que c’est l’air jeune d’il y a cinquante ans, ce qui leur donne donc l’air vieux) et de décréter : « Ceci est un écrivain. » Peu importe ce qu’il fait, peu importe pourquoi il le fait, peu importe l’intérêt de ce qu’il le fait, l’essentiel est de tenir cet être d’un autre temps pour un écrivain. Même le fait de lire ces livres est secondaire, il suffit de les acheter, il suffit de croire en cette histoire, toujours la même : credo quia absurdum. Le plus proche que je me sois jamais senti d’Éric-Emmanuel Schmidt, c’était quand il commentait le Tour de France. Alors, l’ennui qui se dégageait de sa joie de vivre, de sa bonhommie dodue, de son sourire travaillé, de ses connaissances acquises pour lui par d’autres mal payés, tout ce rien heureux n’avait d’égal que la torpeur dans laquelle me plongeait la chaleur de ce spectacle national, une fatigue de circonstance, longs après-midis où rien ne se passe, où personne ne tombe et dont, toutefois, jamais personne ne se relève. Au musée des Beaux-Arts d’Angers, on peut voir un buste de Voltaire par Jean-Antoine Houdon. Il est daté de 1778, l’année de la mort de Voltaire. C’est un homme âgé qui est représenté, sans fard, sans simulacre, sans artifice. Au-delà de ses rides, on remarque son sourire calme, paisible, bon, à moins que ce ne soit un effet de la pureté émaciée, sans ornement aucun, de ce portrait. Voltaire ne regarde pas qui le regarde droit dans les yeux : sans être fuyant, son regard est oblique, il va voir ailleurs. Là où est l’obscurité. Quel que soit le temps qu’il fait. Il faut la dissiper. Jamais une vie n’y aura suffi. Mais est-ce qu’Éric-Emmanuel Schmidt s’écrit « Éric-Emmanuel Schmidt » ?

30.7.21

Roman policier avant l’heure, roman politique de la fin de la Révolution, roman historique sur le passage du Consulat à l’Empire, Une ténébreuse affaire me semble avant tout briller par la figure de Michu. Personnage sacrifié, qui incarne le sort que les puissants réservent aux faibles, son portrait anonyme, car personne ne sait quel est l’original de ce tableau de Robert Lefebvre, son portrait anonyme trône dans le salon de Laurence à la fin du livre, lumière sombre qui l’éclaire, lui donne son sens profond, pour ainsi dire souterrain. Voilà ce que la société promet à l’individu, semble dire Balzac, le sacrifice, la mort, l’oubli, une vie qui, du point de vue microscopique de l’individu, s’accomplit mais qui, du point de vue macroscopique de la société, ne sert qu’à maintenir un équilibre supérieur, à consolider l’édifice indestructible que doit toujours former la totalité. À Iéna, se jetant aux pieds de l’Empereur haï pour obtenir la grâce de Michu, l’innocent, Laurence s’entend répondre : « Voici, dit-il avec son éloquence à lui qui changeait les lâches en brave, voici trois cent mille hommes, ils sont innocents, eux aussi ! Eh ! bien, demain, trente mille hommes seront morts, morts pour leur pays ! Il y a chez les Prussiens, peut-être, un grand mécanicien, un idéologue, un génie qui sera moissonné. De notre côté, nous perdrons certainement des grands hommes inconnus. Enfin, peut-être verrai-je mourir mon meilleur ami ! Accuserai-je Dieu ? Non. Je me tairai. Sachez, mademoiselle, qu’on doit mourir par les lois de son pays, comme on meurt ici pour sa gloire, ajouta-t-il en la ramenant dans la cabane. » Héroïsme auquel nous, post-modernes habitués à la paix, classe moyenne grassouillette, femmelettes universelles, nous n’entendons plus rien ? Peut-être, mais cette tirade exprime sur le ton du triomphateur la logique propre à la société que Balzac avait déjà énoncé à la fin du procès : « La Société procède comme l’Océan, elle reprend son niveau, son allure après un désastre, et en efface la trace par le mouvement de ses intérêts dévorants. » Ce n’est pas Napoléon qui sacrifie Michu, c’est aussi Laurence qui se rend coupable de son meurtre, comme lui s’était rendu coupable de tant de têtes coupées pendant la Terreur pour dissimuler sa fidélité à la famille Saint-Cygne, et l’aristocratie : c’est la société tout entière qui est coupable du meurtre de Michu. Peut-être est-il là, le drame de la vie sociale : le contrat social, nous ne le signons jamais que de notre sang. Autrement, il s’achève sur un grand vide, il demeure incomplet, en attente du corps de l’individu christique qui viendra, par sa mise à mort, accomplir la totalité. L’histoire est tragique ; non par essence ni en vertu de la nécessité de l’héroïsme triomphateur, de l’héroïsme du triomphateur, mais par la faiblesse de la société. La société ne sait pas s’accomplir autrement que dans la violence, la destruction. Livré à la nature, l’individu est menacé, mais cette menace, la sécurité sociale, si elle l’en libère, lui en substitue une autre : la sécurité n’est pas gratuite, faute de savoir la régler autrement, elle se solde toujours par la mort. C’est dans les temps de paix qu’il faudrait signer le contrat social, quand précisément personne n’a envie de consentir à cet effort qui semble colossal parce que les corps sont au repos et qui, pourtant, serait bien moindre que celui auquel il leur faudra consentir quand il leur sera demandé de se mettre en mouvement, en d’autres temps. 

29.7.21

Je me souviens qu’en classe de terminale, à l’occasion d’un cours où l’on évoqua la pensée politique de Rousseau, une camarade de classe, pas des plus intelligentes pourtant, mais les questions les plus problématiques, ce n’est pas nécessairement l’intelligence qui les pose, quelque chose de plus profond qui touche au cœur de l’espèce s’en empare malgré l’individu qui s’en fait le vecteur aléatoire, je me souviens donc qu’une camarade de classe objecta que le contrat social, elle, elle ne l’avait pas signé. Ce à quoi, notre professeur (que, pour ne pas risquer de le déranger dans l’oubli où il est justement tombé, je ne nommerai pas), ni pédagogue ni philosophe, mais chargé de couronner l’entreprise d’abrutissement menée par ses prédécesseurs avant lui qu’est l’éducation nationale sous sa forme récente, répondit par un borborygme insignifiant. Lequel borborygme, contrairement à son auteur, ne devait toutefois pas tomber dans l’oubli puisque je m’en souviens encore aujourd’hui. Tout est possible au pays de la gueuse. Pourtant, elle avait raison, cette camarade autrement imbécile, le contrat social, personne ne l’a signé. Au lieu de ce faire, au cours d’une cérémonie républicaine où le citoyen serait par exemple invité à parapher symboliquement ledit accord, on préfère le vide politique d’une représentation tronquée avec le genre de conséquences que l’on connaît : quand on lui demande enfin de la signer par ses actes, le fameux contrat, le citoyen, éduqué à l’égoïsme et à la bêtise, se drape dans une parodie de liberté, manifeste son droit stupide à « faire ce que je veux » et s’arme de symboles qui, dans la confusion qui règne dans son esprit, le dépasse infiniment et le couvre du ridicule le plus achevé. Pourquoi pensé-je à cela dans le parc de la pagode de Chanteloup ? Je ne sais pas. C’est en 1775 que le duc de Choiseul, achevant son exil à l’occasion de l’avènement de Louis XVI, fit édifier cette folie pour remercier ses amis qui ne l’avait pas oublié durant son absence de la Cour. Improbable monument logé en Touraine, ce lieu me ravit. On pénètre dans le parc qui entoure la pagode en traversant un petit jardin chinois que parachève le plus vieil arbre du monde (Ginkgo Biloba). Dans le bassin au pied de l’édifice, nagent des carpes, chasse le bihoreau. C’est dans cette poche de paix à l’intérieur de la démence du monde que j’écris le poème que voici : « 7. // Trigrammes dans le jardin chinois / la fontaine de bambou / murmure une histoire / que je ne comprends pas / la plus belle qui soit. »

28.7.21

Sur la photographie, les cheveux blancs me semblent plus visibles que dans la réalité ou est-ce que la photographie montre sans le filtre de l’amour-propre ce que la vision cache à elle-même ? La réalité, vue ainsi, a l’air plus crue, mais est-elle plus réelle ? Dans le reflet du miroir en pied de la chambre où je m’enferme pour écrire, j’ai beau regarder avec la plus grande attention, je ne les vois pas autant que sur la photographie, ils sont là, c’est-à-dire, je ne prétends pas le contraire, mais ils ne sont pas aussi manifestes, ils n’apparaissent pas de manière aussi aveuglante. La première rédaction de la phrase précédente se lisait ainsi : « je n’en vois pas autant », que j’ai donc corrigée ensuite en : « je ne les vois pas autant », mais ce n’est pas une question de quantité — le nombre des cheveux n’est pas plus grand sur la photographie que dans l’image reflétée par le miroir, il ne diminue (temporairement) que lorsque je me décide, paradoxe de l’infatuation, à en arracher un —, c’est une question de qualité, encore que même cette notion de « qualité » pour l’objet qui nous occupe ma photographie, mon reflet et moi ne désigne pas exactement ce qui me semble être en jeu. Je m’interromps un instant pour chercher du regard par la fenêtre la source du bruit de tondeuse à gazon électrique qui pollue cette fin d’après-midi de faux été. Un voisin préfère le mal sonore au calme d’un silence relatif. Les tondeurs de gazon sont-ils des fascistes refoulés qui, ne pouvant plus exprimer ouvertement leur haine d’autrui, se vengent de la castration symbolique que leur inflige la loi sur un ennemi silencieux car dépourvu du don de parole, et détruisent la paix de l’ennemi fantasmé par le vacarme réel de leur machine-outil de guerre ? Comment ne pas se faire des cheveux blancs dans cette cacophonie ? Quand le bruit cesse enfin, j’ai envie de hurler au voisin d’un temps des insultes par la fenêtre, mais n’en fais rien, je ne suis pas chez moi, me dis-je, comme si le fait d’être chez soi autorisait à plonger dans le chaos le plus médiocre le monde alentour. Et puis, le bruit recommence : c’est le piège de l’altérité, même quand elle s’absente, elle ne disparaît jamais. Aussi, je me décide à l’oublier. Mais déjà, je ne sais plus à quoi je pensais. Tout échappe. Tout fuit. Comment faire une œuvre dans ces conditions, quand tout paraît si peu nécessaire, si vaporeux, si fragile ? C’est bien beau d’aimer les atmosphères, et les choses légères, mais les atmosphères changent et les choses légères s’envolent comme des pétales de fleur dans le vent de la campagne. Tâchant enfin de prendre cette photographie dans les champs au-dessus de la Devinière, les larmes aux yeux, je n’ai pu que contempler les ravages que le temps inflige à ma crinière. Elle aussi, elle flottait dans le vent, mais son vol était désespéré, après les ans qui ne sont plus. Que de vanité, pensé-je, que de vanité dans ce lieu où devrait souffler l’esprit et où ne se trouve pas même une larme sincère pour pleurer.

27.7.21

Pluie fine et sans interruption sur Tours. Étonnant 27 juillet. Mais je ne voudrais pas d’un autre temps. Celui-ci, en effet, ne se réduit pas à cette science journalistique à laquelle l’humanité semble vouer un culte télévisé, informatisé, la météorologie ; il y entre plus de psychologie que de pression atmosphérique, psychologie tout extérieure, car cela existe, qui se porte sur soi, question de vêtement, d’attitude, une disposition d’esprit qui ne se trouve pas enfermée dans quelque boîte crânienne, mais se montre au dehors. Pluie fine et sans interruption, donc, qui accompagne mes pas dans les rues de la ville, en direction des halles. Je ferme réflexe les boutons de ma veste, remonte un peu le col, puis les rabaisse, défait un ou deux boutons, me demande dans quel monde je vis, à quelle époque, au gré de quelle saison. Merveilleux déplacement de l’été dans l’automne qui semble épouser celui qui, du XXIe siècle, conduit dans un livre au début du XIXe, balzacien par excellence. Hier, en fin d’après-midi, j’ai couru une heure (soit un peu plus de dix kilomètres), activité passablement XXIe, à travers le jardin botanique puis d’une rive à l’autre de la Loire, les ponts qui les relient formant comme une géographie automatique de mes déplacements, une organisation spontanée de ma translation, une structure a priori de ma mobilité, tout ça (les grands mots y compris) pour revenir au point de départ. Je regarde la carte qui me tient lieu de souvenir de ces mouvements sans intérêt (en dehors de l’action qui les trace, ils n’ont strictement rien de mémorable) et y découvre une manière de quasi symétrie, l’espace se dessinant de façon régulière sous mes pas. Je traverse le fleuve comme je saute par-dessus le XXe siècle pour lire et pour écrire. La laideur du bâtiment qui obstrue la vue en face de la fenêtre de la chambre où j’écris est de la même couleur que le ciel gris pâle au-dessus de lui, me dis-je, voyant passer cette mère de famille voilée, deux enfants à sa suite, tous la tête baissée vers le sol pour s’abriter de la pluie. Je ne m’attarde pas sur ce paysage désagréable qui semble nier l’impression sur laquelle j’ai commencé cette page et me demande, en outre, pourquoi j’en prends note s’il est tout juste bon à être oublié. Tout à l’heure, quand j’irai courir, me dis-je encore, mais il n’y a rien pour terminer cette phrase. Elle s’achève ainsi, pas même un suspens, un trou d’air, peut-être, une disparition nulle, pas grand-chose. Pas de bruit dans la pièce la porte fermée si ce n’est le bruit des touches du clavier où je m’acharne sans parvenir à quelque chose d’aimable, de désirable, de beau. Je consigne des bribes décousues d’une vie où il ne se passe rien. Je n’élabore rien, je me contente de suivre un cours insensé — privé de tout sens — auquel je me sens étranger : je sais que c’est ma vie, mais cette connaissance n’est confirmée par aucun sentiment, n’importe qui pourrait la vivre, cela ne ferait pas la moindre différence, si peu ai-je l’impression de l’habiter. Mais, je me pose la question sans avoir la réponse, mais si je n’habite pas, où habité-je ? Peut-être dans ce journal, d’où ma tristesse (dont je pourrais tout aussi bien dire qu’elle est liée à une légère fatigue, au temps gris et pluvieux qu’il fait, à d’autres choses encore, mais je fais des choix) : simulacre d’existence.

26.7.21

Il faudrait que quelque chose prenne feu pour me tirer de l’ennui. Certes, il est comme une seconde nature, mais l’anesthésie à laquelle il conduit me donne toujours le sentiment d’être enfermé. J’ai vu de belles choses mais, plongées dans un océan d’indifférence, elles ne ressemblaient plus à rien. Hier au soir, ce n’est pas tout à fait vrai, j’ai dévoré les cinq premiers chapitres de la ténébreuse Affaire de Balzac avec un plaisir goulu, sincère, sans distance aucune. Aussi, au réveil, pour être bien sûr que je n’avais pas rêvé, je me suis raconté en silence les événements qui s’étaient déroulés dans les chapitres, les personnages, les intrigues, et tout avait l’air clair, et tout avait l’air aussi réel que dans le livre. Peut-être, je crois que j’ai déjà évoqué cette idée, peut-être, faudrait-il s’abandonner dans un autre que soi, se laisser dissoudre en lui, et attendre de découvrir ce qui se produirait, si l’on en ressortirait grandi ou si l’on s’y évanouirait, si l’on y disparaîtrait. Il n’y a aucun lien entre mes idées, mais tant pis, je les consigne telles qu’elles se présentent à moi : dans l’église de Langeais, l’image de Ponce Pilate qui se lave les mains. Je la montre à Daphné et évoque l’origine de l’expression courante. Au premier plan à gauche, Jésus emmené par des soldats romains et, au fond à droite, Ponce Pilate sur les mains de qui un invisible personnage verse de l’eau d’une cruche. Y régnait le parfum de l’ancienne humidité, qui se saisit de vous avant de se laisser oublier. Finalement, n’est-ce pas le parfum du catholicisme ? Le parfum d’une époque défunte. C’est sans doute parce que, l’autre jour, une députée avait employé l’image de Ponce Pilate pour critiquer la politique sanitaire du gouvernement que cette scène a attiré mon attention. Pensait-elle au double sens que prend désormais cette image ou était-ce un lapsus ? Enduits de gel hydroalcoolique, nous avons tous l’air de Ponces Pilates post-modernes. Tout passe sur nous sans faire de taches (l’obsession de la résilience en est un bon exemple). N’est-ce pas à cette anhistoricité qu’aspire notre époque ? Qui n’est autre que la version macroscopique de mon anesthésie microscopique.