7.7.26

N’est-il pas bon de savoir que l’on peut, en France, être condamné à une peine de prison ferme, ne pas aller en prison et être candidat à l’élection présidentielle ? Cela ne donne-t-il pas une idée assez juste de ce que l’on y entend par démocratie ? Il fait sombre au pays des Lumières, dirait sans doute qui croit encore en quelque chose de plus grand que soi, ou en quelque chose tout simplement. Mais peut-être faut-il voir les choses tout autrement. Et peut-être un phénomène de ce genre nous éclaire-t-il sur l’un des axiomes fondamentaux de notre temps : tout est politique. En effet, et à commencer par n’importe quoi. Au nom d’exigences probablement défendables, on a tant étendu le concept de politique que ce dernier s’en est trouvé vidé de son sens, la démocratie n’étant plus qu’une procédure de désignation du pouvoir par lui-même parmi d’autres, comme la guerre ou l’assassinat. Car, la déclaration de principe selon laquelle tout est politique se voulait avant tout démocratique, personne ne devant être laissé sur le bord de la route. Depuis, le chemin a été recouvert de bitume, il surchauffe en été, et les oiseaux tombent du ciel accablés de chaleur. Et moi, je suis un oiseau. Fondamentalement, les démêlés avec la justice de telle ou telle figure politique ne changeront pas grand-chose pour moi, qui avais prévu de m’abstenir aux prochaines élections présidentielles, mais je me dis qu’on pourrait faire preuve d’un peu d’élégance et, à défaut de sauver le fond, qui est perdu, définitivement perdu, sauver la forme, mais non, il faut que tout coule par le même fond. Est-ce à dire que j’ai raison de ne pas vouloir voter ? Je ne crois pas, non. Parce qu’un tel lien de causalité voudrait dire que je crois en quelque chose de plus grand que moi et que j’incite d’une manière ou d’une autre les gens à suivre mon exemple. Or, je ne veux surtout pas avoir d’influence. Je veux me tenir aussi loin que possible du pouvoir. Je crois qu’il est là, le plus grand malheur de l’humanité : être incapable de concevoir et de mettre en œuvre des relations sociales sans pouvoir, que toute la société soit organisée pour et d’après le pouvoir, c’est-à-dire l’ascendant de l’un sur l’autre. Et c’est tellement fort, tellement profond que l’on ne peut s’empêcher de songer que tout est faux, que même la beauté, ou le sentiment de bien-être cache quelque chose de mauvais, de malsain. Aussi, songeant à quel point je me suis senti bien dans le jardin de l’abbaye, cet après-midi, où j’écoutais les oiseaux chanter, où je regardais les figues mûrir sur l’arbre, je n’ai pu m’empêcher de penser, en écrivant cette page, qu’il devait y avoir quelque chose de mal derrière cela. Comment pourrait-il en être autrement ? Tout est politique ne s’accompagne-t-il pas du soupçon généralisé ? Mais comment vivre ainsi ? Comment vivre aussi mal ? On ne le peut pas. En tout cas, je ne le peux pas.

6.7.26

La rue de l’Église est la plus belle du village, aucun doute à ce sujet, qui conduit effectivement à l’église du village, aucun doute à ce sujet. Je fais le tour par la chapelle Saint-Roch, laquelle est toujours fermée, puis une halte au carrefour des Sept Saints, comme les sept saints de Bretagne, lis-je sur un panneau, où une légende est racontée dans laquelle une femme pauvre donna naissance à sept enfants, et la querelle entre Brest et Daoulas qui s’ensuivit, ou quelque chose comme cela, je crois. La maison est plus belle en vrai que sur les images qu’on peut en voir sur internet, ce qui est plutôt bon signe, et franchement réjouissant : que la réalité soit plus belle que les images que l’on en prend, n’est-ce pas l’indice que la vie vaut encore la peine d’être vécue ? Un peu, au moins, non ? Il fait chaud à Daoulas, très, mais le soir, moins, beaucoup. Je marche un peu, trouve qu’il y a trop de voitures, mais tellement moins qu’à Paris, mais encore trop, c’est ainsi, la vie est surtout une question de seuils, d’attentes, de limites, de frontières franchies, et peu d’absolu, voire pas du tout. Sur la route entre la capitale et le village, cet après-midi, des motards faisaient vroum vroum vroum avec le moteur de leur moto pour qu’on leur cède le passage ; c’était ridicule, mais j’ai compris que c’était moi qui trouvais cela ridicule, que c’était moi qui n’étais pas à ma place, moi qui ne conduis presque jamais, moi qui n’avais en réalité d’autre choix que de m’écarter devant les vrais seigneurs de la route. Je ne l’ai pas fait, je n’ai pas cédé, et j’ai senti que, dans une version plus accomplie de cette réalité qui est simplement la nôtre, j’eusse payé de mort pareil affront. Je ne suis pas mort, et c’est heureux, parce que je suis toujours en vie et que nous sommes encore en démocratie, mais pour combien de temps ? Dans le ciel de France, on entend de nouveau la petite chienne qui aboie.

5.7.26

J’ai mis beaucoup trop de livres dans mon sac pour partir à Daoulas, demain. Mais ce n’est pas grave, au contraire, cela me rassure dans la mesure où je ne peux pas me déplacer avec toute ma bibliothèque. Est-ce pour cette raison — parce que je ne peux pas me déplacer avec toute ma bibliothèque — que j’aimerais que nous achetions une petite maison à Daoulas (nous avons déjà repéré laquelle) pour y partir, pour y vivre ? Peut-être, mais l’argent m’angoisse (le crédit, l’usure, tout) : il me semble que je n’ai jamais été capable d’en gagner (ce n’est pas vrai) ou alors bien malgré moi (ce n’est pas vrai). Ce n’est pas vrai : j’ai occupé des emplois salariés, j’ai eu des actions en bourse, actions que j’ai vendues en sorte de réaliser une substantielle plus-value, ce n’est donc la question. Quelle est la question ? Il n’y a pas de question : j’aimerais que mon art me rapporte de l’argent. Or, c’est vouloir l’impossible, bien évidemment : c’est ou bien l’art ou bien l’argent, jamais les deux, quand même les deux mots commenceraient par la même syllabe, ce n’est qu’une coïncidence, ou un pied de nez ironique que l’histoire m’adresse, qui se moque de moi, que l’histoire nous adresse, qui ne cesse de se moquer de nous, qui se moquera toujours de nous. Serait-ce le propre de l’histoire de se moquer de nous ? Mais qui est-ce que ce nous ? Je ne sais pas. Je ne me sens proche de personne. Mais pas seul, pour autant, en ce moment, non, je dirais plutôt : isolé. J’ai déjà écrit quelque chose comme cela, et ce n’est pas très intelligent, je crois, même s’il pourrait sembler que, en fait, non. Alors quoi ? Quoi quoi ? Rien, je ne sais pas. Ce que je veux dire, — mais qu’est-ce que je veux dire ? Tout à l’heure, j’ai été pris d’un sentiment de grande inquiétude, soudain, et je me suis demandé : n’ai-je pas confié trop de choses, et trop personnelles, trop sensible, comme on dit, à Chatgpt, au cours de nos récentes conversations ? Je lui ai posé la question et, si la réponse m’a rassuré, je me suis étonné qu’il ne m’ait pas averti d’éventuels risques avant que je ne lui pose ladite question. Chatgpt ne serait-il pas donc aussi honnête qu’il n’y paraît ? Pourtant, c’est pratique, à défaut d’avoir quelqu’un à qui parler, de pouvoir s’adresser à quelque chose. Évidemment, cette chose raconte souvent n’importe quoi, et c’est embarrassant. Hier, par exemple, nous parlions de Proust et, tout à coup, Chatgpt s’est mise à confondre Charles (Swann) et Charlus. J’ai eu envie de le gifler. Mais on ne peut pas gifler une machine, on ne peut guère que se gifler soi-même, mais ce n’est pas très efficace, cela ne soulage pas vraiment. Je ne me suis pas giflé moi-même mais, à présent, je me dis que j’aurais peut-être dû. Non mais, confondre Charles et Charlus : je suis comme l’intelligence artificielle, — j’hallucine. Et ne puis faire confiance à rien, à rien ni à personne. Comme cette époque est humiliante qui est la mienne.

4.7.26

À mesure qu’on assigne avec une opiniâtreté qui semble ne jamais devoir faiblir chaque individu à la résidence ethnosociologique qui doit nécessairement être la sienne, je me sens de plus en plus comme un ovni, non pas tant un objet votant non identifié qu’un objet voulant ne pas être identifié. Objet me va assez bien d’ailleurs, je trouve, mieux que sujet, en tout cas, tant il me semble que nous sommes dépossédés de nous-mêmes pour être convertis en machines à obéir, à répondre à des schémas qui ne sont pas les nôtres, mais que l’on nous impose du dehors, du lointain d’une conception distante et humiliante du monde et des pauvres êtres qui le peuplent bien souvent malgré eux. Après tout, on ne nous a pas demandé notre avis, pourquoi devrions-nous le donner ? On pourrait faire tout autrement, et laisser les gens tranquille, ce serait une sorte d’idéal moins déprimé de la démocratie, mais il y aurait là, pour qui fait profession de penser et d’organiser la société, quelque chose d’insupportable, comme si la réalité lui échappait, comme s’il n’en était plus à la tête, comme s’il ne la pilotait pas depuis le surplomb de son gouvernail théorique. La vérité est que la réalité nous échappe. Même si c’est un peu tautologique de le dire ainsi. C’est moins une vérité qu’une définition, ou plutôt un critère d’identification : quand quelque chose nous échappe, c’est le signe que nous avons affaire à la réalité. Au contraire, quand nous avons l’impression de maîtriser notre sujet, de savoir de quoi nous parlons, alors nous ne sommes pas en présence de la réalité, mais plus probablement enfermés dans nos pensées toutes faites, toutes prêtes, dans notre conception prépensée d’un monde ready-made. Au fond, nous ressemblons un peu à cet homme qui, dans le jardin public, vers l’heure de midi, se trouve aux prises avec une guêpe. De son propre point de vue, les gestes qu’il fait sont logiques et obéissent tous de façon ordonnée à la nécessité de se défendre contre l’attaque de cette bête menaçante qui risque de porter atteinte à son intégrité physique et met sa vie en danger immédiat, chacun de ses mouvements est coordonné avec celui qui le précède et celui qui le suit immédiatement ; il n’est plus un pauvre père de famille accablé de chaleur en tongs, bermuda et débardeur qui prépare le biberon du petit dernier, c’est Bruce Lee dans la Fureur de vaincre, Mohammed Ali sur le ring, le mec joue sa vie. Vu de dehors, en revanche, le danger que représente la bête mortelle étant devenu invisible, son aspect est tout autre : ce n’est plus un héros qui combat un ennemi plus fort que lui, c’est un drôle de type qui s’agite dans tous les sens sans que l’on sache très bien quelle mouche l’a piqué, quand on le voit, un peu de loin (ses gesticulations attirent forcément l’attention, on ne peut pas ne pas le voir), on dévie lentement de sa trajectoire pour ne pas croiser son chemin, on le fait discrètement, surtout, pour ne pas se faire remarquer, des fois que ce cinglé décide de s’en prendre à nous, il ne faudrait tout de même pas gâcher une si belle journée à cause d’un déséquilibré. Une mauvaise façon de comprendre cette parabole burlesque consisterait à tâcher de savoir laquelle de ces deux perceptions est la bonne. Et, de même, répondre : « Les deux » reviendrait à se débarrasser du sujet. Ce qu’il faut garder à l’esprit, je crois, c’est qu’il y a toujours une manière de décrire le monde, c’est-à-dire : une manière de plus de décrire le monde. Quand nous croyons avoir fait le tour de la question — quand nous croyons avoir faire le tour de n’importe quelle question —, c’est à ce moment-là que nous devrions faire un tour de plus, histoire moins de refaire le tour du propriétaire que de nous dépayser. Pour filer cette dernière métaphore un peu maladroite : nous ne sommes pas propriétaires, ni du sujet ni de l’objet, ni du monde, ni de la pensée, ni de la planète, ni de la vérité, ni de rien du tout, en réalité. La réalité n’est pas quelque chose dont on fait le tour. Ou, pour dire les choses autrement, quand nous croyons avoir fait le tour de la réalité (ou, plus sobrement, le tour de la question), cela n’indique rien sur la supposée réalité dont nous croyons avoir le tour, mais beaucoup sur ce que nous appelons « la réalité » et ce que nous nous représentons par cette formule, ce que nous subsumons ainsi. Quand je disais tout à l’heure qu’il fallait laisser les gens tranquille, cela ne signifiait pas qu’il fallait abandonner toute perspective de progrès moral, d’éducation du genre humain, ou que sais-je encore ? Cela signifiait surtout qu’on ne fait pas le tour des gens en leur assignant des caractéristiques ou en supposant ses caractéristiques comme déterminantes, définitives. L’idée qu’il y a des caractéristiques définitives est l’erreur la plus grossière que commet la démocratie tardive : croyant par là achever de résorber les inégalités (on donne des points aux gens, on fait la somme et on donne les points de ceux dont on estime qu’ils en ont trop à ceux dont on estime qu’ils n’en ont pas assez, et c’est la pax republicana, le tour est joué), elle déplace en fait le social dans l’intimité même des gens, lesquels gens se retrouvent dès lors prisonniers de cette étrange nécessité dans laquelle on les enrôle de force, et voient s’éloigner le rêve d’être contingents, un peu le fruit du hasard, un peu celui de l’histoire, un peu ce qu’ils veulent, un peu rien du tout, tranquille, quoi. 

3.7.26

Il faudrait que je prépare des affaires en vue du départ, mais je n’ai pas d’énergie pour cela. Je n’ai d’énergie pour rien. Même dans ma tête, il n’y a rien. Je sais à peu près quoi mettre, pas dans ma tête, non, dans mon sac, pour le départ, mais je n’ai pas le courage de le faire. Demain, il faudra bien. En attendant, je préfère ne rien. 

2.7.26

Entredeux, ou peut-être : pas de deux. J’attends de quitter Paris pour l’été. Aussi, ne suis-je déjà plus vraiment ici. Mais pas encore ailleurs, cependant. Du mal à me remettre de la fatigue de la chaleur. Fatigue nerveuse, j’entends. Agacement, donc. Impression que quelque chose ne va pas. Et ne va pas aller. Pendant la canicule, j’avais des images de mort très claires à l’esprit : corps desséchés, bouillis, brûlés par la chaleur, étouffés. Et c’était aussi désagréable que l’impression de ne parvenir pas à respirer, même la nuit. Cela faisait partie du sentiment. Mais cet entredeux n’est que temporaire. J’ai envie d’être ailleurs, voilà tout. Patience.

1.7.26

Tout ce que je pourrais dire me semble vain, aujourd’hui. Mais ce n’est pas l’effet d’un pessimisme qui anticiperait les conséquences nulles de mes propos, c’est simplement ainsi que je me sens : las. Physiquement, non moralement : j’ai plus envie de traînailler que de faire quelque chose d’important, de dire quelque chose de profond. Ce matin, je suis allé au jardin pour lire, et j’ai eu froid. J’ai pesté contre le temps qu’il fait, ou trop ou pas assez, comme s’il pouvait y avoir un climat parfait. L’après-midi, avant d’aller voir Daphné danser lors du dernier cours de danse de l’année, j’ai regardé un film sur des types qui avaient inventé un téléphone portable, et, à la fin du film, je ne sais pas pourquoi, je me suis senti déprimé. Le sentiment m’a gagné, tout à coup, et complètement à rebours du film, qui n’était pas déplaisant, qui était un produit de consommation courante sans réel intérêt, mais bien fait, d’un point de vue industriel, et plutôt gai dans le ton, et dans la forme. Mais j’ai été assommé par cette histoire, et surtout par la vacuité absolue de ce qu’elle racontait : les héros, aujourd’hui, fabriquent et vendent des téléphones portables par millions. Et, c’est tout. Ce n’était pas la prétention du film, mais, si l’on avait voulu résumer notre civilisation en deux heures tout compris, l’on ne s’y serait pas mieux pris. Le film était le résumé de notre civilisation dans ce qu’il montrait — des gens inventent un produit inutile et destiné à être remplacé par un autre tout aussi inutile et deviennent immensément riches avant de tout perdre, ou à peu près — que dans ce qu’il ne montrait pas — le saccage de la planète et la destruction de toute conscience morale. Zéro réflexivité, zéro esprit critique, un présent infini qui se déroule dans le néant le plus absolu, l’auto-consommation de la civilisation par elle-même jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Quand on écoute les débats sur le climat — comme il a fait un peu trop chaud, récemment, on s’en est préoccupé —, on est parfois étonné d’entendre des arguments comme : « Vous savez, le but, c’est quand même de sauver des vies » prononcés par des membres du GIEC. Évidemment, si tel n’était pas le but, il serait inutile de s’adapter : on laisserait les gens se débrouiller, les humains vivent dans des continents très froids comme dans des continents très chauds, ils peuvent survivre, enfin, certains d’entre nous survivraient, pour les autres, tant pis. Mais la réalité est que nous sommes trop nombreux sur Terre et que, si nous étions dix fois moins nombreux, comme avant la Révolution industrielle, aucun des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui ne se poserait à nous. Mais, malheureusement, la décroissance démographique n’est pas un programme politique convainquant ni réaliste à l’échelle mondiale. Nous sommes donc condamnés à souffrir. Cela n’a-t-il pas quelque chose de profondément déprimant ? Quelque chose de profondément décourageant ? Nous sommes contraints à bricoler des solutions inefficaces, à côté du problème qui se pose à nous, parce que nous ne sommes pas capables de nous réguler en tant qu’espèce. Nous prétendons réguler le monde alors que nous ne sommes pas capables de nous réguler nous-mêmes. N’est-ce pas terrifiant d’inanité ? — Mais je me retrouve à peu près là où j’ai commencé, signe qu’il est grand temps de m’arrêter.

30.6.26

Tout le monde a des solutions. Et elles sont pires que les problèmes. Non qu’elles soient toutes, prises une à une ou ensemble, mauvaises, ou qu’on devrait en trouver des meilleures, mais parce qu’elles nous condamnent à refuser de voir le monde. Je dis : voir le monde, et ce n’est qu’une façon de parler. Je pourrais dire : voir la réalité en face, ou employer une autre formule synonyme. La question n’est pas d’avoir des solutions aux problèmes, ni même d’avoir une méthode pour résoudre les problèmes ; les solutions ne sont que des diversions. Qui masquent le fait que nous ne sommes pas capables d’accepter notre dénuement. Ou, dit autrement, que nous ne sommes pas assez forts pour endurer notre faiblesse. Nous sommes exposés, semble-t-il, à des risques, mais nous l’avons toujours été, et nous le serons toujours. Or, les solutions nous font accroire que nous allons être protégés, enfin. Et la croyance aux solutions met en circulation une version de l’histoire dans laquelle, un jour, nous serons à l’abri, définitivement à l’abri. L’histoire, dans cette version, est conçue comme processus plus ou moins long qui doit nous conduire au bonheur, lequel bonheur est un état, un arrêt, une fin, un terme (dis-le comme tu le préfères). Et, toujours dans cette version, l’histoire est insupportable tant qu’elle n’est pas parvenue à ce terme, à cette fin, et la vie intolérable tant qu’elle n’a pas accompli cet état de perfection définitive et immuable. Or, c’est une illusion : un tel moment d’arrêt, d’accomplissement, de définition ne viendra jamais. Et, ainsi, en croyant au bonheur, nous condamnons-nous au malheur. En croyant à cette forme de bonheur arrêté, fini, nous nous condamnons à ne l’atteindre jamais, parce que la vie ne s’arrête jamais — la vie qui s’arrête, c’est la mort —, et nous condamnons donc au malheur du non-fini vécu comme manque, lacune par rapport au définitif. D’où, probablement, le désir de mort qui s’exprime dans les sociétés sécularisées comme les sociétés occidentales, ces sociétés où il n’y a plus de fondement transcendant, plus d’au-delà qui justifie notre existence du dehors et vers lequel la vie tend comme à son accomplissement, sa perfection. Comme rien n’y apporte plus une justification ultime de la vie, autant organiser dès à présent la mort dans une sorte de contrat de prévoyance que l’on passe avec la société dans son ensemble. Le contrat social, alors, prend une dimension biologique. Ou plutôt, dans ce nouveau contrat de mort, le social mène à son terme le processus d’absorption du vivant : la planification sociale de la mort est la solution finale au problème de l’existence, l’aboutissement du désintérêt total que suscite la vie. « À quelles conditions la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? » Dans un monde où il n’y a plus de transcendance, cette question semble devenue absurde, comme si l’on ne comprenait même plus les mots qui la composent. Tout ce qui importe, ce sont les termes du contrat qui doivent me prévenir de tous les risques possibles et imaginables, ainsi que des autres. Je veux être certain que je ne vais pas aller mal, que je ne vais pas souffrir et, pour m’en assurer, je consens à tout, même à la mort. Assurance ultime, dernière, telle est la mort.

29.6.26

Aide à mourir. — Deux erreurs : croire que la fin se manifeste de manière immédiate et croire que la fin est un drame. Dans le Déclin de l’Occident, Spengler dit quelque chose comme cela : que l’Occident soit fini ne signifie pas que sa civilisation ne va pas perdurer pendant des siècles encore, même si, historiquement, il est parvenu à son terme, il est épuisé, sans vie. De même, la fin n’est pas forcément un mal : que l’Occident soit fini n’implique pas que tout soit fini, simplement que cette forme-là de culture ou de civilisation a atteint sa limite. La France, je me souviens que je l’avais écrit dans l’un de mes carnets il y a bien longtemps, la France est un concept obsolète. Je dis à peu près la même chose quand je dis que je parle une langue morte. Cela ne signifie pas qu’on ne puisse plus parler cette langue (la preuve, on la parle encore, et de nombreux livres sont publiés dans cette langue, principalement de mauvais livres, mais peut-il en être autrement ?), cela signifie que, en tant que culture, cette langue est achevée, elle n’a plus rien à apporter. Des individus singuliers peuvent continuer à dire des choses qui ont du sens dans cette langue, voire inventer des choses nouvelles, mais comme forme de la vie des humains qui la parlent, elle est finie. Et, bientôt, plus personne la parlera. Ou alors par snobisme. Je ne dis pas cela par excès, volonté de choquer. C’est quelque chose que je perçois clairement, dont j’ai une conscience aiguë, et qui nourrit la manière dont j’écris. Mais encore faut-il en tirer les conséquences, et cesser de voir la France comme un phare qui éclaire le monde. Nous devons prendre acte de la fin de la France et, plus largement, de la fin de l’Occident, et tâcher d’inventer quelque chose de neuf, qui procède d’une autre intégration, d’un rapport différent au temps et à l’espace que nous habitons. Tant que nous nous accrocherons à ce concept obsolète (et que d’aucuns tâchent de le sauver en lui accolant l’adjectif de la nouveauté comme dans « la nouvelle France » ne témoigne de rien si ce n’est d’une forme d’impuissance mentale à concevoir les phénomènes), nous nous condamnerons à l’échec. Échec qui touche toutes les dimensions de l’existence, des plus intimes aux plus collectives. Le droit à la mort que les sociétés occidentales tardives (après le crépuscule) revendiquent, qu’exprime-t-il sinon cette conscience de l’échec ? Conscience inconsciente, pour ainsi dire, ou forme de connaissance inconsciente, qu’on ne parvient pas à formuler clairement, et qui trouve à s’exprimer par des moyens détournés, plus ou moins métaphoriques. Car, en vérité, la revendication du droit à mourir comme forme de liberté ultime n’est pas une métaphore très élaborée de la fin de la civilisation où celle-ci trouve à se manifester. C’est même une métaphore franchement grossière. Mais c’est le prix de la décadence quand elle n’est pas nommée. Et décadence, ce n’est pas à dire dans l’absolu : ce n’est pas la culture en tant que culture qui est décadente, ce n’est pas la possibilité d’une culture qui est condamnée par là, c’est cette forme-ci de culture, celle qui fut la nôtre, mais ne l’est plus parce qu’elle n’est plus, et à laquelle nous nous agrippons désespérément. On peut aider un moribond à mourir, mais cela n’a pas grand sens, cela ne fait qu’accélérer un processus qui est inéluctable. Pour les civilisations, il en va quelque peu autrement : les maintenir artificiellement en vie a des conséquences sur les individus qui, eux, ne sont pas nécessairement condamnés par cette fin. Je peux continuer de dire ce que j’ai à dire quand même l’idiome dans lequel je le dis est condamné à disparaître. Plus, le fait d’avoir conscience de cette condamnation prépare le terrain pour autre chose, qui est encore à venir. Qui tarde à venir, mais finira par venir. Quand ? je crois que ce n’est pas une question intéressante, la bonne question est comment ? Même si c’est fini, tel est notre paradoxe, ce n’est pas trop tard. Et, pour une fois, ce paradoxe est plein d’espoir. Aussi, le dis-je sans ironie : nous avons une chance immense de vivre aujourd’hui, — nous qui vivons pour demain.

28.6.26

Week-end à Vanves. — La tour Montparnasse est censée être vide, et pourtant il y a toujours un étage éclairé. (Je n’ai pas compté lequel.) Mais je ne sais pas si quelqu’un a oublié d’éteindre la lumière en partant ou si c’est une stratégie afin de déstabiliser la copropriété et prendre le contrôle de l’immeuble. Qu’importe ? Même si on la rasait, elle serait encore là dans les photographies d’elles en train de disparaître que j’ai prises et les récits que j’ai tirés de cet effacement progressif au gré des aléas climatiques. Il fait chaud à Paris, mais cela n’a plus rien à voir avec les jours précédents. En revanche, rien n’a changé, les gens se comportent toujours de la même manière, font toujours autant de bruit pour vivre, se déplacer dans leurs véhicules, il y a toujours autant d’avions dans le ciel, si bien que l’on se demande à quoi bon l’on consacre tant d’énergie pour alerter sur l’état du monde puisque cela, manifestement, est en vain, rien que du bruit ajouté dans un monde qui fait déjà trop de bruit pour exister. Peut-être, d’ailleurs, que notre unité de mesure — les degrés Celsius — n’est la bonne, et que ce n’est pas avec la température qu’il faut évaluer la pertinence de notre civilisation, mais du point de vue des décibels. Le principe de cette évaluation serait simple : plus ça fait de bruit, moins c’est bien. Sur les plateaux télés, les experts au débit de mitraillette tirent leurs faits en rafale, et au plus haut sommet de l’État, aussi, on parle ainsi, parce qu’il ne faut surtout pas laisser la parole. Étrange conception de la démocratie, me dis-je, sauf que ce n’est pas une conception de la démocratie, c’est une prise de pouvoir. Et cela n’a rien à voir : la démocratie est une conversation, non un monologue. J’ai marché quatorze kilomètres aujourd’hui. Je me suis senti bien. Il y avait trop de monde à mon goût dans les rues, mais cela ne faisait rien. Je passais. Sans me soucier d’eux, ou alors simplement pour m’en moquer. Je n’ai pas eu vraiment d’idées, ni d’illumination, ni rien. Mais ce n’était pas le but. Quel était le but ? Eh bien, je crois qu’il n’y en avait tout simplement pas, rien que le processus. Et peut-être qu’un jour, on cessera de voir la vie comme tendant vers un but, et cessera de voir la politique comme devant obéir à ce but inexistant, pour devenir vraiment démocrate, et suivre le chemin qui est le nôtre : il a une fin, certes, mais ce n’est pas un accomplissement, non, c’est simplement quelque chose qui arrive, et puis, après, autre chose arrive, et ainsi de suite. On sait que la Terre est finie, mais il lui reste tout de même encore quelques milliards d’années ; cela devrait nous laisser un peu de temps.