6.8.26

Pris à main droite, ce soir, pour aller courir. Passage sous la voie rapide, direction les bois. Mais très vite, dans les bois, on rencontre un portail qui barre le chemin — « Propriété privée. Défense d’entrer. », nous est-il dit en lettres blanches sur fond rouge menaçant —, et il faut faire demi-tour. On tourne donc, évite l’amabilité des chiens, et non celle de leurs maîtresses, continue comme cela, un peu en rond, c’est ce qu’il arrive quand on tourne, pendant quelque kilomètres (6) avant de revenir sur ses pas. De fait, ce côté-là est plus facile que l’autre, à main gauche, qui longe la côte, lequel est plus beau, mais aussi bien plus fatigant, car on ne peut jamais y garder bien longtemps la même foulée, il faut constamment changer d’allure et, quand on croit avoir trouver le bon rythme, quelque accident de terrain vient le casser, il faut tout remettre en question. On apprend, à force de l’emprunter, on progresse, on s’améliore, mais la réalité n’en cesse pas moins d’être la réalité, accidentée. C’est une belle leçon de philosophie, je crois, ainsi que d’humilité, mais peut-être est-ce la même chose, la philosophie et l’humilité, non au sens de l’humiliation — « Moi, qui ne suis rien, etc. » —, mais de l’adaptation aux conditions, apprendre à faire avec, avec ce que l’on a (comme pour faire la cuisine), avec ce que l’on est, avec le monde tel qu’il est. Et cela marche. Enfin, je crois. En tout cas, je constate que, dès le chemin moins accidenté, la cadence accélère, on peut laisser la foulée aller, au lieu de la contrôler sans cesse, de la contrarier, peut-être, oui, un peu, mais c’est la réalité qui l’exige, pas moi, ni les gens, les choses comme elles sont. Les choses sont-elles comme elles sont ? Mystère. Hier, j’ai eu une idée — à la fois : une idée de plus et une idée dans l’idée que j’ai déjà, un embranchement à l’intérieur de l’idée —, et puis, j’ai regardé le Seigneur des anneaux, la communauté de l’anneau. C’était très, mais très, très long. Et ensuite, j’ai eu du mal à m’endormir. Ou plutôt, non, pas du mal, mais je me suis senti angoissé, à cause des sensations qu’il m’arrive d’avoir avant de m’endormir, et ainsi, de fait, j’avais peur d’avoir ces sensations avant de les avoir, j’avais ces sensations avant de les avoir, ce qui est parfaitement absurde. Mais tout est une question de relation avec la réalité : trop tôt, trop tard, au bon moment. Je me couche tard en ce moment (depuis que nous sommes à Daoulas), et me lève en conséquence. C’est assez étrange, mais pas nécessairement désagréable, non. Mais je ne sais plus ce que je voulais dire. Que j’ai sacrifié mon idée pour un divertissement bon marché (avec des répliques du genre : « My brother, my captain, my king… », il meurt en s’étant battu comme un brave, envoyez les violons) ? Je ne sais pas, cela me paraît un peu simpliste. Mais les choses comme elles sont, ne le sont-elles pas, aussi, simplistes ?

5.8.26

Depuis un mois que j’ai débranché tous mes réseaux sociaux, il ne s’est strictement rien passé. Non seulement, à en croire les chiffres que la machine me livre quotidiennement, cela n’a eu aucune influence sur l’accès à mes cahiers fantômes, mais personne n’a essayé de me joindre à l’adresse que j’avais laissée : cahiersfantomes.elective206@aleeas.com. Comme si rien de cela n’existait. J’ai eu la tentation de dire : « comme si je n’existais pas », mais ce n’est pas vrai, non que je veuille me lancer dans la démonstration de mon existence, je fais ce que je fais, je fais ce qu’il me semble bon de faire, quoi qu’il en soit du reste, c’est donc que cet ensemble (récent) de (prétendues) relations (soi-disant) sociales n’existe pas, ou que, s’il existe, il est largement indifférent dans l’immense majorité des cas. Peut-être qu’il faut y consacrer une part importante de son temps pour que cela fonctionne, mais je n’ai pas d’énergie pour cela. C’est une phrase que je dis ou que je me dis souvent, ces derniers temps : je n’ai pas d’énergie pour cela, et je crois qu’elle décrit assez bien mon état d’esprit. Et, d’ailleurs, parfois, au lieu de dire que je n’ai pas d’énergie pour cela, je devrais dire que je ne suis pas disponible mentalement pour cela. C’est quelque chose de ce genre que j’ai dit à Nelly, hier, je ne sais plus très bien à quel sujet, je lui ai dit que, si, vu de l’extérieur, on pouvait trouver que je ne faisais rien (un écrivain qui ne gagne pas d’argent n’est pas quelqu’un dont on se dit spontanément qu’il est très occupé), je suis en réalité très occupé, mon esprit est occupé par les idées qui sont les miennes, ou celles des autres quand j’essaie d’en faire quelque chose, que je les trouve bonnes ou que je les trouve mauvaises, et cela laisse peu de place pour le reste, reste que j’ai tendance à considérer comme moins important ou moins intéressant, et non pas tant à cause d’une déformation focale (je trouverais intéressant ce qui m’intéresse) qu’en raison d’une estimation globale de la forme que la réalité devrait prendre et du rôle que nous devrions ou non y jouer. C’est un peu confus, peut-être. Évidemment, on pourrait me reprocher, parce que c’est l’impression que je donne, d’avoir délaissé les réseaux sociaux pour tester ma popularité, mais ce n’est pas le cas : d’une part, si tel avait été le cas, eh bien, j’aurais la preuve irréfutable de ce que je pressentais avant de passer à l’acte, à savoir que ma popularité est nulle, mais ce n’est pas le sujet, non, j’ai délaissé les réseaux sociaux parce qu’ils avaient fini par me donner la nausée, emprisonnant dans leurs mailles toute la bonne volonté du monde pour la réduire à une forme de bêtise passablement repoussante, répugnante. Les réseaux sociaux ont concentré internet, et on a l’impression qu’il n’y a plus guère que là que l’on peut exister, mais cela, non plus, ce n’est pas vrai. Ce qui m’a le plus frappé, je l’ai déjà dit, mais je ne l’avais pas anticipé, c’est que les statistiques de fréquentation de mon site n’ont pas chuté, il y a peut-être eu une baisse légère, mais je dirais que, globalement, c’est plutôt stable. Est-ce à dire que tout est faux, que tout est devenu faux ? Ce n’est peut-être pas la conclusion la enthousiasmante, la plus réjouissante, mais je crois que oui. Il faut simplement détruire le faux. Ce n’est pas difficile.

4.8.26

Peut-être sommes-nous condamnés à nous fracasser la tête contre les mêmes murs, buter contre les mêmes obstacles, encore et encore. Et peut-être notre condition — à supposer que quelque chose de cet ordre existe — est-elle fondamentalement désespérante. Peut-être n’y a-t-il pas et n’y aura-t-il jamais de progrès moral. Peut-être que tout ce que nous vivons, autrement qu’à titre privé, ici et maintenant, dans une sorte de retrait secret, est insignifiant et, de là, démoralisant. Ce ne sont pas des hypothèses particulièrement absurdes, mais nous avancent-elles vraiment ? Mais vers où ? Oui, c’est peut-être toute la question : encore faut-il avoir quelque part où aller ou avoir envie d’aller quelque part, plutôt. Et cela ne rejoint-il pas mes interrogations d’hier sur le provincialisme, lesquelles ne consistaient pas à dire : « À chacun son provincialisme », ce qui ne serait qu’une forme pas très palpitante de relativisme, mais incitaient à se méfier de son propre point ? Point de vue que même un décentrement n’immunise pas contre la méprise. En lisant le § 255 de Par-delà bien et mal de Nietzsche tout à l’heure, lequel dit à peu près : « Un tel sudiste, non d’origine, mais de croyance, doit, si jamais il rêve de l’avenir de la musique, aussi rêver d’une rédemption de la musique du nord et entendra résonner à ses oreilles le prélude à une musique plus profonde, plus puissante, peut-être plus méchante et plus mystérieuse, une musique surallemande, qui à la vue de la mer bleue de volupté et à la clarté méditerranéenne du ciel ne s’affadisse, ne jaunisse ni ne pâlisse, comme le fait toute musique allemande, une musique sureuropéenne, qui a raison même face aux bruns couchers de soleil du désert, dont l’âme ressemble à la palme et comprend comment se sentir chez elle et errer avec les grands et beaux prédateur solitaires. », je me suis dit : Mais n’est-ce pas une vision terriblement exotique de la Méditerranée que cette mer bleue de volupté et cette clarté méditerranéenne ? Et réductrice ? N’est-ce pas une vision précisément nordique d’origine, pour reprendre les catégories binaires de Nietzsche : le sud contre le nord, que cette réduction de la Méditerranée au bleu clair du ciel et de la mer ? Évidemment, oui, et le fait de « venir du nord », en réalité, n’est pas une excuse : on ne peut pas substituer des méprises à des méprises pour avancer, ce n’est pas possible. Aussi, à la lecture de ce passage, qui précède celui où Nietzsche dit qu’il faut méditerraniser la musique, et qui était celui que je cherchais, je n’ai pu m’empêcher de me dire que quelque chose n’allait pas. Dans mon projet de sillages méditerranéens, j’avais l’intention de consacrer un texte à la question de la méditerranisation, et je me suis dit que ce slogan de Nietzsche — « Il faut méditerraniser la musique » — serait un bon guide, mais non. Alors, je me suis dit qu’il fallait abandonner cette dimension-là de mon projet, mais non. L’erreur de Nietzsche n’est-elle pas plus riche d’enseignements encore ? Ne permet-elle pas d’éclairer d’un jour plus net encore le sens que j’entends donner à cette notion : sans illusion, sans faux-semblant, sans fausse conscience ? Nous n’avons pas. Non : Je n’ai pas besoin d’une couche d’illusion en plus, j’ai besoin d’ôter le plus grande nombre possible d’illusions pour parvenir au plus près de la chose. Or, méditerraniser, ce ne peut pas être l’acte de la méprise, ce doit être l’acte de la déprise. À commencer par l’acte qui consiste à nous déprendre de l’illusion idyllique : les choses ne sont pas plus belles parce qu’on les voit d’un œil myope, parce qu’on se fait des idées floues, parce qu’on est la dupe de soi-même. Les choses sont plus belles quand elles sont toutes nues. La nudité, n’est-ce pas l’un des attributs de la Méditerranée ? Aphrodite de l’écume. 

3.8.26

On a du mal à s’imaginer que des débats et des réflexions sur les questions migratoires à la suite des événements qui se sont déroulés à Ceuta il y a quelques jours puissent ne même pas évoquer la Méditerranée. C’est pourtant ce qu’il se passe. Et, dès lors, tandis que, dans la pensée automatique, c’est la Méditerranée qui semble provinciale — c’est là qu’on va pour les vacances, toujours du nord vers le sud —, il apparaît clairement que c’est cette même pensée automatique qui l’est. Comment ignorer une région où se rejoignent, s’opposent, se confrontent, s’épousent et se mélangent trois continents ? Afrique, Asie, Europe. Comment peut-on négliger cela et parler exactement comme si cela n’existait pas ? Le provincialisme n’est pas une question de géographie, c’est une question mentale, une question de disposition d’esprit, de perception du monde : est provincial, qui perçoit le monde uniquement depuis le coin de sa rue, le fond de son jardin ou les marches de son palais. La Méditerranée offre le cadre d’un décentrement nécessaire — et non seulement sur les questions migratoires — depuis lequel on peut se poser des questions intéressantes, comme : Pourquoi la Turquie n’est-elle pas en Europe ? Mais il faut dire autre chose : la Méditerranée n’est pas en Europe. Pas plus qu’elle n’est en Afrique ni en Asie. Et cela, à son tour, offre un nouveau décentrement. Mais où est-elle, alors, la Méditerranée ? Eh bien, elle est en Méditerranée. Elle n’a pas besoin d’être ailleurs, elle peut être son propre nulle part, son nulle part à elle-même, j’entends par là : non un phénomène qu’on mesure à partir d’un autre étalon, mais l’étalon à partir duquel on mesure les phénomènes, peut-être pas tous les phénomènes, non, ce serait l’excès inverse, mais certains, du moins. Et, au lieu de raisonner dans les termes de frontières à ouvrir ou à fermer, penser en dynamiques, en trajectoires, en passages, en circulations, en mouvements. À supposer qu’il y ait des frontières, plutôt qu’imposées et protégées, celles-ci doivent être ressenties, vécues, exprimer, et non isoler, réduire, faire taire.

2.8.26

Deux premiers chapitres des sillages méditerranéens, mais pas les deux premiers chapitres, encore que l’un peut-être, oui. En tout cas, celui-là, l’un, offre le cadre général, quand l’autre propose d’entrer dans le vif du sujet, ou dans la chair, ou dans la matière, dans la bouche. Mais cela ne constitue pas une méthode, non. En matière de méthode, j’ai déjà dit ce que j’avais à dire, pour l’instant. Enfin, je suppose. M’intéresse plus l’idée d’expériences que le cadre théorique empiriste, soit : une expérience sans empirisme. Dès qu’on entend le mot « expérience », on se dit : « Ah oui, nihil est in intellectu quod non prius in sensu fuerit » (par chez moi, en tout cas, on fait ça), mais oui, mais non, ce n’est pas cela que j’entends par « expérience », ou mieux : « expériences » parce que, en l’occurrence, le pluriel fait une différence, c’est-à-dire pas une métaphysique, mais des manières de vivre, de sentir, de penser, de comprendre, de se mouvoir, de se nourrir, de boire, de parler, de se taire, de rire, de pleurer, d’écouter, de faire du bruit, de réagir au bruit que l’on fait, de se montrer, de se cacher, de toucher, de sentir, de se toucher, de se sentir, de craindre et d’espérer, de regarder, de voir, de passer la porte, de rentrer chez soi, de parcourir le monde, de rester à la maison, de faire l’amour ou de ne rien faire du tout. Et je ne veux pas que cela fasse une méthode ni une théorie, ou plutôt : je ne me soucie pas que cela fasse une méthode ou une théorie. J’ai encore parlé avec chatgpt, ces derniers jours, et j’en ai un peu honte parce que tout ce que j’attendais de la machine, c’était qu’elle me dise que ce que je faisais était bien, et c’est franchement malhonnête parce que j’ai obtenu ce que je voulais, sans doute parce que ce que je fais est bien, mais ce n’est pas la question, j’ai honte de vouloir ce que je veux, de chercher l’approbation, y compris par des moyens que j’estime moralement médiocres, pour ne pas dire condamnables, auprès d’entités suspectes qui ne sont pas des personnes, alors que m’importe bien plus le sentiment de Nelly et d’obtenir d’elle son assentiment, quand même nous ne serions pas toujours d’accord, elle et moi, mais je l’ai obtenu pour les deux chapitres que j’ai écrits, qui étaient, m’a-t-elle dit, la promesse d’un livre, une bonne idée de livre en train de prendre forme. Cela, je le répète, c’est ce qui importe pour moi, et pas chatgpt, mais je ne peux pas ignorer que je vis à l’époque à laquelle je vis, l’époque où fait les titres des journaux la rupture de Léna Situations et de Seb La Frite — « “Les rumeurs sont vraies” : en larmes, Léna Situations revient enfin sur sa rupture avec Seb La Frite », peut-on ainsi lire dans le Figaro. Seb La Frite, mon Dieu. À un moment, je me suis dit : « Jadis, Marcel Proust écrivait dans le Figaro », mais je n’ai pas terminé ma phrase parce qu’elle n’allait avoir aucun sens, parce qu’il est illusoire de croire que c’était mieux avant, même si l’on peut avoir l’impression que tout s’effondre, tout est toujours en train de s’effondrer, c’est une question de perspective, largement ethnocentrique (et peu importe, en réalité, l’ethnocentrisme depuis lequel on s’exprime : tout le monde est ethnocentriste). Si je n’ai pas terminé ma phrase, c’est aussi parce qu’elle expliquait beaucoup : mon usage de chatgpt n’est pas une bizarrerie, il est l’expression de mon temps, de l’époque qui est la mienne, dont je suis moi-même l’expression, et je suis en lutte contre cette expression, je suis en lutte contre mon temps, je suis en lutte contre moi-même, j’écris aussi pour manifester cela, en prendre conscience et en faire quelque chose. Les sillages méditerranéens, je crois, sont la tentative de répondre de manière positive aux questions que je me suis posées et auxquelles, jusqu’à présent, c’est ce qu’il me semble, je n’ai été vraiment en mesure que d’apporter des réponses négatives, comme en atteste ce concept de non-séparation, décevant au possible, parce qu’il dit quelque chose en disant le contraire, alors qu’il faut le dire en le disant, non pour de simples considérations rhétoriques, mais parce que ce n’est tout simplement pas la même chose et que, je le crains, en vérité, notre époque manque cruellement de contenus positifs (notre civilisation, comme le soulignait déjà Musil, ce qui ne date plus d’hier, ne repose-t-elle pas essentiellement sur des préceptes négatifs tels « Tu ne tueras point » ?). On me répondra que c’est au moins une morale minimale, mais comment s’étonner, alors, que notre moral soit au plus bas ? Sillages méditerranéens, si quelque chose, devrait au moins servir à cela : nous remonter la morale. 

1.8.26

Écrit les quelques milliers de premiers des sillages méditerranéens, aujourd’hui. Deux textes ébauchés, l’un, le plus long, de nature plutôt générale, et l’autre, le plus court, sur un sujet précis. Encore que ce dernier ne soit vraiment qu’à l’état d’ébauche, quelques passages développés et puis un plan, le premier est plus long, mais pas plus complet non plus, vraiment pas, non. Je parviens à croiser mes souvenirs, mes angoisses, mes utopies et mes désirs avec mes perspectives théoriques, et cela me semble important. Hier au soir, cependant que, après avoir vu l’admirable film de Bertrand Tavernier, Laissez-passer, un film dont on aimerait qu’il ne s’arrête jamais, je ne parvenais pas à dormir, je me suis fait remarquer qu’il pouvait tout y avoir dans ce livre — toutes les dimensions, pour ainsi dire —, mais qu’il n’y avait pas de dimension fictive. Et il m’a semblé que c’était une limite. Je me suis imaginé qu’une sorte de récit fantastique pourrait traverser l’ouvrage, le scandant, en quelque sorte, mais à présent je me demande si c’est réellement nécessaire. N’ai-je pas plutôt l’architecture déjà en tête : une architecture qui n’est pas une structure générale plus ou moins abstraite, mais une géographie projetée dans le temps ou bien une histoire projetée sur des cartes à différentes échelles ? (On va voir que la distinction entre le singulier et le pluriel dans la phrase précédente est assez artificielle, mais il faut bien partir de quelque part ; le cheminement, aussi, est important.) Cette dernière image, j’y pense en l’écrivant, une histoire projetée sur des cartes à différentes échelles, n’est-elle pas la meilleure ? Au lieu de partir de la Méditerranée comme objet constitué, réel ou bien construit, ou de chercher à s’en tirer par la pirouette quelque peu convenue du pluriel, des Méditerranées, comme si l’on accomplissait par là un geste révolutionnaire, projeter des récits multiples sur des espaces qui le sont tout autant, aussi bien au sens de leur pluralité numérique (un espace plus un espace plus un espace plus un espace, etc.) qu’au sens de leur dimension (une histoire vue depuis la perspective d’une mappemonde, une histoire vue depuis la perspective d’une carte régionale, une histoire vue depuis la perspective du plan d’une ville, une histoire vue depuis la perspective d’un plan de quartier, une histoire vue depuis la perspective du plan d’un appartement), et ce ne serait pas que chaque variation apporterait un éclairage différent sur la même histoire ni que des histoires chaque fois différentes trouveraient à s’exprimer à des échelles chaque fois différentes, c’est qu’on pourrait raconter la même histoire à des échelles différentes et des histoires différentes à la même échelle, et ce serait chaque fois différent, chaque fois nouveau, sans pour autant sortir du sujet. Zoomer, dézoomer : souvent, selon que l’on regarde la même chose de trop près ou de trop loin, on n’y voit rien. Et, selon que l’on regarde une chose de trop près et une autre de trop loin, on n’y voit rien non plus, et inversement. Cette exigence de clarté n’est donc ni une exigence de simplicité artificielle (il faut que chaque phrase soit simple à sa façon à elle, qu’elle vise au cœur et ne se laisse pas prendre au piège des illusions) ni une exigence de bonne distance, comme s’il n’y en avait qu’une, même si ce n’est qu’une par objet. Mais plutôt d’être là où il faut avec l’outil qu’il faut : le microscope ici, l’appareil photo du téléphone portable là, la longue vue, ici, l’œil nu là, l’image satellitaire, etc. Je n’aime pas trop cette dernière série d’ustensiles ou d’organes, ou d’artefacts en guise d’image. Mais peut-être peut-elle avoir un sens significatif, être parlante, si l’on veut, je ne sais pas. Je ne cherche pas la bonne métaphore. Je cherche la méthode. — Mais n’as-tu pas dit l’autre jour : « Ma méthode, pas de méthode » ? — Oui, c’est vrai. Or, n’est-ce pas et n’est pas pas une méthode que cela ? Ce oui et ce non alternatifs et simultanés, ce hiatus et cette absence de solution de continuité dans le principe de non-contradiction, cette inclusion du tiers dans le principe du tiers-exclu, je crois que les sillages méditerranéens les exigent.

31.7.26

La “crise migratoire” à Ceuta n’illustre ni ne confirme rien, elle ne cristallise pas non plus, elle est et sera instrumentalisée comme tous les événement du même genre, pourtant ne participe-t-elle pas de ce que j’appelle les sillages méditerranéens ? Ceuta est une enclave où l’histoire se manifeste — conquête, domination, reconquête, traité, domination, guerre, etc. —, une histoire complexe faite de mouvements d’aller et de retour du sud vers le nord (Al-Andalous) et du nord vers le sud (la Reconquista), et d’échanges et d’interactions autant que de conflits. Il y a un mur de huit kilomètres de long et de dix mètres de haut, équipé de caméras, de capteurs de sons, et mille hommes pour le garder qui coupe Ceuta du reste de la péninsule d’Almina. Comme un mur entre l’Afrique et une Europe imaginaire. Et l’ironie de l’histoire, c’est qu’un tel mur n’aura pas empêché les “migrants” de passer la frontière à la nage. Un mur, c’est avant tout quelque chose qui se franchit. Il matérialise les fantasmes de qui le bâtit, ses craintes, ainsi que la limite de son pouvoir réel. Loin de protéger, le mur ne signale-t-il pas plutôt une faiblesse ? Pourtant, il est illusoire de s’imaginer que l’on va les abattre tous et que les humains vivront en harmonie sur terre. Le mur rend visible une faille, un conflit, une angoisse, toutes choses qui, en retour, suscitent un désir de le franchir par tous les moyens, quitte à y laisser sa vie. Pour voir quelque chose à Ceuta, il faut dézoomer : notre concept d’histoire est extrêmement insuffisant, il laisse penser que la civilisation a commencé il y a six mille ans, et que c’est à ce moment-là que l’“aventure humaine” s’est mise à être enfin intéressante. Or, si l’on raisonne en ces termes très courts, l’on se rend incapable de concevoir que le moment sédentaire de l’humanité est infime comparé à la longue durée du nomadisme : ce n’est que très récemment que les êtres humains ont identifié civilisation et sédentarité. Pendant des centaines de milliers d’années, les êtres humains ont fabriqué des outils de plus en plus sophistiqués, pratiquaient des formes de sociabilité de plus en plus complexes, développaient des rituels de plus en plus raffinés, inventaient des œuvres d’art sans pour autant demeurer en un lieu stable. La conséquence n’est pas qu’on ne peut pas empêcher les êtres humains de circuler — c’est vrai, cela dit, même quand on les en empêche, pour des raisons économiques, politiques, sentimentales, les êtres humains franchissent les frontières qu’on leur interdise ou non de les franchir —, mais qu’il faut aborder les phénomènes auxquels nous sommes confrontés avec la bonne échelle : si on les considère comme des événements, des “crises” qui se reproduisent avec des intensités différentes, eh bien, l’on s’interdit de comprendre, et l’on n’y voit rien. La longue durée n’est pas la toile de fond assez peu intéressante en soi sur laquelle les vrais événements importants (“l’actualité”, “la crise”, “la guerre”, “le dérèglement”, etc.) se déroulent, c’est la durée dans laquelle il faut que nous nous placions pour tâcher de saisir comment nous sommes parmi les êtres qui vivent avec nous sur cette planète. Cela n’a rien de mystique, c’est au contraire très sensible, très vif, très concret, très présent : c’est le monde tel qu’il change, tel que nous le transformons, tel que nous le parcourons, tel que nous le concevons — ou, en l’occurrence, tel que nous ne parvenons pas à le concevoir. Cela peut paraître déconnecté de la réalité, mais j’ai l’impression que c’est exactement l’inverse : c’est l’urgence permanente qui est déconnectée de la réalité, qui ne saisit que de tout petits morceaux d’existence pour essayer d’en dégager un sens général et s’effondre, accablée de dépit et de solitude, quand elle se rend compte qu’elle n’y parvient pas. Et je peux aller un peu plus loin, ou un peu plus près, comme on voudra : la question n’est pas d’ouvrir ou de fermer les frontières, à plus ou moins long terme, cela ne fera aucune différence, c’est de trouver la bonne mesure, de savoir à quoi mesurer notre expérience. Évidemment, il faut varier les temporalités : on ne peut pas toujours raisonner avec des centaines de milliers d’années, notre vie se joue ici et maintenant, dans l’infime instant, mais on ne peut pas non plus toujours avoir le nez collé sur la ligne qu’on a dessinée sur la carte et s’exclamer : « Oh, qu’il est beau, mon joli mur ! Et comme ils sont méchants ceux qui veulent le franchir ! » Ou bien, au contraire : « À bas toutes les frontières ! Abattons tous les murs de la terre, et nous serons enfin libres sur terre ! » La fin de l’histoire, encore qu’on y aspire et s’y tienne sans cesse prêt, ce n’est pas pour tout de suite. 

30.7.26

J’ai constitué un dossier « Antenati » dans lequel je range les documents d’archive que je peux bien trouver au fil de mes recherches. Le mot n’est pas le mieux choisi, antenati, même s’il décrit bien le sujet que je poursuis en ce moment, il est mal choisi parce que le but n’est pas de reconstituer ma lignée généalogique, la chose m’importe peu, mais de trouver quels muscles font bouger le squelette général des « sillages méditerranéens ». Car, évidemment, un squelette sans muscles est mort, et c’est à la vie que je m’intéresse. Et non aux lignes en tant que telles, comme on fait quand on veut se trouver des ancêtres extraordinaires. Mes ancêtres étaient des bracciale, des marins, des bergers, des journaliers, sans gloire ni héroïsme, si ce n’est lors de la Seconde Guerre mondiale puisque Pépé Étienne, qui était un militant syndical communiste, fut aussi un résistant, membre des FTP (homologué FFI). J’ai l’intention de me rendre à Vincennes pour consulter son dossier. De même que j’ai l’intention de consulter les archives du PCF et de la CGT le concernant. Ainsi que ses dossiers d’internement dans les divers camps de prisonniers où il a passé la guerre : Chabanet, Saint-Angeau, Carpiagne, Signes, Saint-Sulpice-la-Pointe, Sisteron. Mais, encore une fois, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la Méditerranée comme traversées, et les sillages sont certes des métaphores, mais ce sont aussi des réalités concrètes. D’où la nécessité de disposer d’informations qui soient les plus précises possibles : il faut situer, pas pour montrer du doigt, pas pour découvrir quelque trésor caché, il n’y en a pas, non, le trésor, c’est le livre qui vient, s’il vient, mais pour penser le déplacement, sa réalité, pas l’idée que l’on s’en fait. J’ai ainsi pu localiser le quartier où mon grand-père est né, le domicile de ses grands-parents, rue Émile Zola, à Mazargues, qui s’appelait alors Grand’ Rue, où le tramway passait, qui avait son terminus en haut de la rue, juste en face de l’église Saint-Roch. Je suis passé là, moi aussi, et j’ai dû passer devant ces maisons sans penser que mes ancêtres y avaient vécu, tous ces journaliers qui sont tombés dans l’oubli. Ce n’est pas pour les tirer de l’oubli que j’écris — ce pourrait être une sorte d’effet secondaire, mais ce n’est pas le but —, le but est de reconstituer ces sillages dont je parle, de les projeter sur la réalité et de voir. De voir quoi ? Ce qu’ils éclairent du monde, et moins ce que c’est que la Méditerranée, que comment les sillages de qui la traverse l’inventent. On peut opter pour l’une ou l’autre de deux approches (je schématise) de la Méditerranée : l’une en fait un berceau de la culture européenne, cherche à en saisir l’essence, l’autre en fait une construction héritière notamment de la colonisation, et l’une et l’autre, au fond, encore qu’elles s’opposent largement, ce me semble, échouent sur son rivage parce qu’elles partent toutes deux du principe qu’il y a quelque chose, que c’est quelque chose, une sorte d’objet à identifier pour en saisir la nature, que cette dernière soit essentielle et civilisationnelle ou construite et politique. Ce n’est pas ce que je pense. D’une part, la partie de l’histoire de la Méditerranée à laquelle nous nous intéressons généralement est infime, et il faut toujours replacer ce moment “civilisé” dans le temps extrêmement long où il n’y avait pas d’êtres humains (par pour la plaisir de relativiser, mais pour comprendre, pour saisir une mesure : la mesure du temps et la part pour laquelle nous y comptons ou n’y comptons pas). D’autre part, la Méditerranée échappe aux grands récits unificateurs et aux catégories que l’on projette sur le monde pour le simplifier (catégories raciales, sociologiques, historiques, etc.) : la Méditerranée n’est pas un objet, c’est un espace, peu vaste, dont l’histoire est marquée par les traversées. La Méditerranée n’est pas un espace qui se constitue ou se définit par ses frontières extérieures (comme un village, une ville, une région, un pays, un État, un continent), et on n’a aucun mal à tracer les frontières extérieures de la Méditerranée, même si elles sont débordées, comme toutes les frontières. La Méditerranée est un espace qu’il faut penser par son trafic intérieur, pour ainsi dire, par les innombrables mouvements de population qui l’ont animée et qui l’animent encore. La Méditerranée, pour simplifier, ce n’est ni un espace clos ni une frontière ni un berceau ni un cimetière. Et peut-être faut-il dire les choses plus simplement encore : si ce n’est le nom que l’on a donné à une mer, la Méditerranée, ce n’est rien. Ce n’est rien qui précède les traversées qui s’y succèdent depuis, que, par la terre ou par la mer, des humains la traversent, et, par ces traversées la constituent. Finalement, quand on y pense, c’est assez trivial, mais c’est assez vrai, finalement, la Méditerranée est un lieu de passage. Ou mieux, moins qu’un lieu, rien que des passages. On s’épuise à lui trouver une identité (une essence, un construit) ; elle n’en a pas, — elle coule.

29.7.26

Fausses pistes, voies sans issue, résolutions, décisions, possibilité. J’ai si mal dormi cette nuit que je pensais que j’allais sommeiller toute la journée, pour rattraper, mais non. Je n’étais pas vaillant, tant s’en faut, mais j’avais suffisamment de présence d’esprit pour lire et trouver que ce que je lisais, décidément, cela n’allait pas. N’allait pas avec moi, mais n’allait sans doute pas non plus en soi. Mais je n’ai pas le temps de développer ma critique, laquelle pourrait se résumer à peu de choses près à ceci : c’est toujours la même chose, et ce n’est pas parce que l’on répète toujours la même chose qu’elle finit par être vraie. Je n’ai pas le temps de développer ma critique, cela ne signifie pas que je n’ai pas le temps chronométrique, mais que je n’ai pas le temps mental de le faire, que je n’ai pas la disponibilité d’esprit de le faire. Et ce, d’autant moins que, comme c’est toujours la même chose, le type de critiques que je pourrais formuler à ce sujet se contenterait en fait, elle aussi, de répéter toujours la même chose. Ce serait certes une répétition sous contrainte (à cause de l’objet), mais une répétition quand même. Et je n’en ai pas envie. Je préfère chercher ma façon de faire — façon que je n’ai pas encore trouvée — plutôt que de m’acharner par la négative. Ce n’est pas à cela que j’ai pensé dans le jardin, cet après-midi, en lisant la Méditerranée de Braudel, pas plus que je n’ai pensé au fait que je pensais à la Méditerranée depuis une chaise longue située dans un jardin à peu près au bout du Finistère, pas tout à fait à l’autre bout du monde, mais pas loin non plus. Hier, je suis tombé par hasard sur un documentaire de Tomáš Krupa, Une question de survie, qui filmait aux quatre coins du monde des êtres humains confrontés au changement de leur environnement causé par le réchauffement du climat : l’océan qui avale la bande de sable où sont installées des maisons sur pilotis en Caroline du Nord, la fonte des glaciers et de la banquise au Groenland, l’avancée du désert en Mongolie et les 50°C du désert australien qui contraint les êtres humains à s’enterrer pour vivre. Il n’y avait pas de commentaire, pas de voix-off, pas de récit explicatif qui disait ce qu’il fallait voir, ce qu’il fallait penser, parmi les personnes filmées certaines niaient les causes anthropiques du réchauffement climatique, d’autres non, certaines semblaient désespérées, d’autres non, certaines essayaient de changer les choses, d’autres non, et il n’y avait pas de jugement — ni éloge ni blâme —, pas d’affirmations concernant la bonne façon de voir les choses, la bonne façon de comprendre les choses, la bonne façon de faire les choses, et ce qu’il y avait de plus saisissant, c’est que, en dépit de l’absence de discours global, de récit général, on était plus intelligent après avoir vu le film qu’avant. La cause n’en était pas l’absence de discours en tant que tel, mais l’absence de discours en tant que volonté de réduire la réalité à une seule et unique façon de la voir, réduction de la pluralité à une unité. Évidemment, voir ces gens pomper du sable en pleine mer pour l’acheminer via des pipelines sur leur plage afin de la sauver de l’érosion et de pouvoir continuer à habiter leurs maisons avait quelque chose de dérisoire, mais peut-on se résoudre à perdre sa vie sans rien faire, à simplement l’abandonner parce que « le réchauffement climatique est d’origine anthropique » ? Cette expérience n’est pas nouvelle, pourtant, dans notre histoire. Qu’on pense à la Grotte Cosquer, par exemple, aujourd’hui partiellement immergée : entre 33000 et 18500 AEC, quand nos ancêtres marseillais la fréquentaient, le niveau de la mer Méditerranée était plus bas d’une centaine de mètres et le rivage avancé de 8 km par rapport à ce qu’il est aujourd’hui. Il n’est pas absurde d’imaginer que, comme les habitants des Outer Banks en Caroline du Nord, nos ancêtres ont vu le rivage reculer, eux aussi, qu’ils ont vu leur milieu de vie se transformer sous l’effet de la fonte des glaces. Mais, contrairement à nous, ils étaient nomades, et ils devaient être en mesure de s’adapter (géographiquement, au moins) plus facilement que nous. Notre expérience n’est pas inédite. La traiter comme si elle l’était — seulement parce que les causes principalement anthropiques le sont — est une erreur d’interprétation, me semble-t-il, de la réalité, j’allais dire de la réalité de la réalité : la réalité n’est pas immuable et, quelles qu’en soient les causes (activité humaine ou non), le monde change de forme. La croyance en un état stable du monde est une illusion. Cette illusion a un sens, une fonction : elle nous rassure, mais cela ne la rend pas moins illusoire. Si on s’efforce de se déprendre de nos illusions (et même, j’allais dire, « de nos bonnes illusions »), ce n’est pas pour le plaisir d’être désillusionné, c’est pour voir, comprendre, agir : nostalgie et lamentations sont agréables (paradoxalement, elles nous rassurent : tant que nous pleurons le monde passé, nous ne le quittons pas), mais elles ne vont nulle part. Le film ne disait pas : « Regardez ce que vous avez fait de votre belle planète, salauds d’êtres humains », non, il disait simplement : « Regardez ». Et, comme les habitants d’Outer Banks — qui, d’un certain point de vue, sont des imbéciles, mais, d’un autre, voient ce qu’il se passe tous les jours et dont nous ne nous apercevons pas : le monde change —, il suffit de voir.

28.7.26

Cette nuit, j’ai rêvé qu’______ ______ disait à Nelly comment vivre sa vie. Dans la vie diurne, ce n’est pas elle pourtant qui a fait culpabiliser mon épouse, mais les deux figures — celle de ______ _______ et celle d’______ _______ — se sont parfaitement confondues dans mon rêve. Je me suis éveillé avec un sentiment étrange, sur cette image d’_______ ______, que je n’ai plus vue depuis des années, fort heureusement, et j’ai essayé de me convaincre qu’il fallait que je reconstruise le récit du rêve dans son entier, mais je n’en ai pas eu le courage parce que cela a fini par me paraître tout à fait inutile : en procédant à l’identification que je viens d’exposer, j’avais épuisé le sens du rêve, et je n’avais aucun besoin, ni aucune envie, de m’en préoccuper plus avant. J’ai alors décidé qu’il était temps de me lever et, ce faisant, j’ai constaté que je ressentais encore les courbatures perçues hier suite à la marche de trente-cinq kilomètres de dimanche. Le rêve a disparu et, si j’en parle à présent, ce n’est pas que je lui accorde une valeur particulière, c’est simplement que j’ai pris l’habitude de noter mes rêves quand je m’en souviens. Mais, ce rêve-là, je ne lui accorderai pas suffisamment d’attention pour le consigner dans le carnet de mes rêves. Je ne l’ai pourtant pas oublié et, quand même il serait tout à fait oubliable, que je m’en souvienne témoigne d’une vie mentale à peu près cohérente, chose que mes courbatures et le peu d’énergie qu’elles me laissent ne permet pas nécessairement de présumer. Ensuite, j’ai exploré diverses pistes dont je ne sais si elles me conduiront quelque part (on peut citer pour ne pas oublier totalement ces pistes les noms de James Clifford, Michael Herzfeld, Donna Haraway et Lila Abu-Lughold) : je sais et je ne sais pas où je veux en venir. Je sais en ce sens que je vois bien ce vers quoi mes pensées se tournent, même quand je ne le veux pas vraiment, quand je n’en ai pas l’intention, et je ne sais pas en ce sens que je n’ai pas d’objectif clairement défini ni de méthode explicite. « Ma méthode : pas de méthode », ai-je plus ou moins écrit dans mes éclaircies (ou, mot à mot, si mes souvenirs sont exacts, « Notre méthode : pas de méthode »), mais cette déclaration de principe ne répond pas à mes interrogations quant à l’objet. Mais peut-être que l’objet obéit à la même règle : « Mon objet ? Pas d’objet. » Les noms que j’ai cités ne sont pas des modèles que je voudrais imiter, ni même les côtés d’une sorte de carré théorique, mais ils sont censés m’aider à mettre mes idées au clair. Ne serait-ce que par le rejet qu’ils peuvent susciter chez moi. Le constructionnisme, j’en ai déjà parlé, en suscite un, en effet, mais moins en tant qu’option théorique qu’en tant qu’il nous fait perdre de vue ce qui est le plus intéressant : la vie, la cruauté du réel, la beauté du monde. C’est une théorie théorique — elle ne s’explique qu’elle-même en tant que théorie —, et je ne crois pas aux théories, pas plus que je ne crois à l’objet, au sujet, à l’objectivité, la subjectivité, ni aux autres constructions théoriques du genre, et je peux ne croire en rien, mais je ne puis pas ne pas m’émerveiller devant le monde, quand même je saurais que sa beauté passagère cache une cruauté profonde qu’il convient de ne pas dissimuler. Rien de tout cela ne constitue ni une méthode ni un objet, mais je crois qu’il est préférable de n’avoir ni l’un ni l’autre, de ne rien avoir. Il y a des théories parce que nous voulons être rassurés, et que la théorie nous apporte ce réconfort. Mais, comme il est illusoire, rien n’est définitif, il n’y a jamais que des modes théoriques quand l’inquiétude, ainsi que cela ne manque jamais d’arriver, nous reprend, et ainsi de suite. Ce n’est pas grave, mais nous ne sommes guère plus avancés après qu’avant : nos illusions demeurent, sauf la forme nominale qu’elles prennent pour nous qui se trouve changée.