comment 0

5.12.19

Depuis je ne sais pas combien, une semaine ? un peu moins, un peu plus, je ne compte pas, je suis obsédé par un morceau du Magnificat de Bach, l’Omnes generationes, un morceau très court, moins de deux minutes, je crois, qui est comme une sorte de canon infini, de boucle infinie, non, pas de boucle, de spirale infinie, très vif, très allant, mais allant où ? je crois qu’on ne sait pas, justement, je crois qu’on ne peut pas le savoir, si c’est aux cieux ou nulle part. Et peut-être est-ce le même endroit. Je ne sais rien de ce morceau, je ne veux rien savoir, ni ce qu’il veut dire, ni pourquoi, surtout pas, je préfère mon ignorance à tout savoir, je veux simplement sentir cette jouissance musicale, cette explosion magnifique après le très calme, très triste, à pleurer vraiment, à gros silences, du Quia respexit. Tu me diras, il y a toujours quelqu’un pour trouver quelque chose à dire, si possible en t’insultant, en t’humiliant, ce qui m’est arrivé aujourd’hui, un type, comme ça, avec qui j’étais censé travailler, qui m’a écrit un mail auquel il avait joint une lettre pour m’insulter (le mail s’intitulait « Une lettre pour vous » et la pièce jointe « Une lettre pour Jérôme Orsoni 5 décembre 2019 » — ça n’arrive qu’à moi), pour me dire que j’étais nul, que je ne comprenais rien, c’était à se demander pourquoi j’étais né, Nelly m’a dit, vas-y, rumine dix minutes, et puis passe à autre chose, il n’en vaut pas la peine, ça y est, les dix minutes sont passés, adieu, il y a toujours quelqu’un pour t’insulter, et tu me diras, tu sais Jérôme, tes préoccupations ne sont pas trop en phase avec les préoccupations de tes contemporains. C’est vrai, c’est vrai. Mais tu sais quoi ? Mes préoccupations ne sont pas en phase avec mes préoccupations. Mes préoccupations, c’est quoi ? Ce malade qui m’écrit pour me dire que je suis nul, que je ne le comprends pas, que je suis un incapable, et caetera, en un sens, ce sont celles-là mes préoccupations, l’existence dans ce qu’elle a de plus banal, ordinaire, la quotidienneté, travailler pour gagner sa vie, gagner sa vie, quelle horreur. Tout à l’heure, j’écoutais ce morceau dans la voiture, en allant chercher Daphné chez son grand-père. Au feu rouge à la sortie de l’autoroute, j’ai regardé les barres d’immeubles qui barrent les cimes des collines au loin derrière. Accrochés à l’un de ces immeubles, gris-bleu, blanc cassé, marron orangé, couleurs indéfinissables (pourquoi les couleurs des hlm ne sont-elles pas tout simplement primaires, pourquoi faut-il cacher la pauvreté derrière un écran de mauvais goût ?), il y avait deux ouvriers sur un échafaudage suspendus. On les voyait bien, l’un des deux portait une combinaison orange fluo. L’échafaudage suspendu oscillait de gauche à droite et puis de droite à gauche, comme un pendule ou un métronome. Comme il y avait des embouteillages à cet endroit, j’ai passé quelques minutes à les observer, toujours écoutant le Magnificat de Bach, et c’était étrange parce que tout ce que je voyais était très laid et, en même temps, il y avait quelque chose quelque part dans ma conscience quelque chose d’autre que j’ai fini par identifier : c’était comme si je voyais le monde à travers Deux ou trois choses que je sais d’elle de Godard. Ou plutôt : comme si ce morceau d’univers-là était transparent et me laisse voir, par transparence, une scène plus ou moins imaginaire de Deux ou trois choses que je sais d’elle sans Marina Vlady. Pourquoi est-ce que j’ai pensé à cela ? Je ne le sais pas. La musique, peut-être ? Non, je ne crois pas. Je ne sais pas. Mais c’est ce à quoi je pensais, voyant cet échafaudage sur le fond de ce paysage-là sur le fond de cette musique-là. Donc bon voilà, mes préoccupations ne sont pas mes préoccupations. Et je veux ajouter qu’il faut fuir ses préoccupations comme un virus mortel. Pourquoi est-ce que je disais ça déjà ? Ah oui, pour Bach. C’est vrai, c’est d’un autre temps, c’est si loin. Quand j’écoute Bach, je n’essaie surtout pas de savoir ce qui pourrait le rapprocher de moi, surtout pas de savoir ce en quoi il pourrait être mon contemporain. J’ai bien assez de contemporains comme ça. Ce que j’aime, c’est son étrangement, sa différence radicale. Un autre monde, là, dans mes oreilles. C’est inouï. C’est et ce n’est pas une métaphore. Quoiqu’il en soit, c’est le seul moyen de survivre : il faut s’étranger.

IMG_2019-12-05_22_48_42.jpg

comment 0

4.12.19

Si l’apparence n’est pas la réalité, qu’est-ce que la réalité ? La désapparence des choses ? Parce que les choses, semble-t-il, ne peuvent pas s’empêcher d’apparaître, est-ce que la réalité, c’est quand les choses se cachent, deviennent secrètes ? Est-ce que la réalité est la vie privée des choses ? Ce qu’elles sont quand il n’y a personne pour les regarder. Avoue que c’est un peu l’idée que l’on s’en fait, non ? Je réfléchis tout seul. C’est bon pour la santé mentale, c’est ce que je me dis, en tout cas. À force de ne plus réfléchir tout seul, penser est devenu quelque chose de vulgaire. Tout le monde a quelque chose à dire et personne n’entend se taire. Est-ce que la pensée est la vie privée de la parole ? La signification, ce que tu dis quand il n’y a plus personne pour t’entendre, quand personne ne t’écoute, mais que tu ne peux pas t’empêcher de parler, ce que tu écris, même quand il n’y a personne pour te lire, surtout quand il n’y a plus personne pour te lire. La désapparence des choses ne les rend pas plus réelles qu’elles le sont quand elles apparaissent. Qu’est-ce que cette phrase peut bien vouloir dire ? Quelle est la proportion d’expériences décevantes par rapport aux expériences satisfaisantes ? 1 pour 100. 1 pour 1000. Moins ? Ouvrir un livre au hasard. Écouter la radio. Crois-tu que la surproduction de biens culturels soit sans influence sur la culture, la civilisation, les mœurs ? Sans même parler de leur indigence ou non, simplement le fait qu’il y en ait tant, trop, énormément. Je lis les Mille et une nuits. J’écoute des œuvres vocales de Bach. En un sens, cela suffit. Un organisme normalement constitué peut-il en ingurgiter plus ? C’est vrai que l’obésité physique, elle, se voit. Les gens gros, ce n’est pas beau. Mais l’obésité culturelle. On ne la perçoit pas de la même façon. Elle est valorisée. Plus il y en a, mieux c’est. Notre hygiène culturelle ressemble à l’hygiène corporelle d’un autre temps, quand le fait d’être énorme était un signe extérieur de richesse, ou à l’hygiène démographique, quand faire des tas d’enfants était aussi un signe extérieur de richesse. J’écoute Philippe Herreweghe et le Collegium Vocale Gent interpréter le Magnificat de Bach, de quoi ai-je besoin de plus ? Mais tu ne peux pas écouter Bach toute ta vie. Pourquoi pas ? Si je lis une nuit par jour, des Mille et une nuits, je veux dire, cela m’occupera quoi ? un peu de moins de trois ans ? Il sera grand temps, alors, de parler de la culture ou de l’espèce de crétin souriant qui la représente sur les petits écrans. Il faut vivre avec son temps est une injonction odieuse, c’est entendu, toute la question est de savoir pourquoi nous sommes si disposés à y obéir, à être de notre temps alors que nous pourrions être de n’importe quel temps, d’aucun temps, imaginer un autre temps. Au lieu de cela, non, nous sommes bêtement de notre temps. Quelle monotonie. Est-ce que les choses que l’on cache sont plus réelles que celles que l’on montre ? La distinction apparence / réalité date-t-elle d’une époque à laquelle il valait mieux ne pas montrer qui l’on était vraiment, dire ce que l’on pensait vraiment ? Et notre confusion ne vient-elle pas du fait que nous sommes encore modernes (il va de soi que les post-modernes sont des modernes attardés), convaincus que le progrès d’hier (être libre de prendre la parole en public pour dire ce que l’on a envie de dire sans risquer de perdre sa vie) est la civilité d’aujourd’hui ? La conquête du public (la formation d’un espace public) a conduit l’individu au bord du suicide. De l’autodestruction. Il y a tant de choses qui se disent, tant de voix qui se font entendre, je suis sommé de tant de côtés de m’exprimer que je ne sais même plus quoi penser, je ne sais même plus comment penser. Je ne sais même plus ce que c’est, ça, penser. Mon moi profond est une vignette collée sur un écran que personne ne regarde. Bientôt quelqu’un viendra l’enlever, grattant sans ménagement une surface qui doit rester vierge, immaculée.

IMG_2019-12-04_18_26_24.jpg

comment 0

3.12.19

C’est peut-être le temps, le climat politique ou alors le fait que je sois fou, mais j’ai commencé à recevoir des messages subliminaux qui m’étaient adressés par Morton Feldman. Enfin, subliminaux, ce n’est pas le mot. Comment est-ce qu’on dit, déjà ? D’outre-tombe, oui, c’est comme ça qu’on dit, des messages d’outre-tombe : Morton Feldman s’était mis à m’adresser des messages d’outre-tombe. Rien d’étonnant, aurait-on pu penser tout d’abord, comme je suis en train de traduire Morton Feldman, Morton Feldman s’adresse à moi, d’une certaine façon. Sauf que non, pas du tout, je ne dis pas d’une certaine façon, ceci n’est pas une métaphore. Je ne dis pas que Morton Feldman m’adresse des messages d’outre-tombe comme quand on dit que quelqu’un, quelque chose, une œuvre ou je ne sais pas quoi, nous parle alors qu’en fait elle ne nous parle pas du tout, elle n’a pas quelque chose à nous dire, mais quand même nous trouvons qu’elle a du sens pour nous. Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Quand je dis que Morton Feldman m’adresse des messages subliminaux, je veux dire qu’il m’adresse des messages subliminaux. Bon, je ne suis pas fou, enfin, pas complètement, Morton Feldman ne se plante pas là, devant moi, et ne se met pas à me parler. Quand je dis ce que je dis, je ne parle pas d’apparition. Tu imagines, un Juif New-Yorkais qui apparaîtrait dans ton salon comme la Vierge immaculée, soyons sérieux un instant, voyons, cela n’aurait aucun sens. Non, c’est plus subtil que ça. Et d’ailleurs, au début, quand ça a commencé à m’arriver, je ne me suis pas dit Tiens, voilà Morton Feldman qui m’adresse des messages d’outre-tombe, non, je me suis plutôt dit : Non, mais tu racontes vraiment n’importe quoi, Jérôme, tu as vu le nombre de contresens dans ta traduction, enfin, des contresens, non ce ne sont même pas des contresens, tu inventes carrément des phrases entières. Reprends-toi. C’est un sujet sensible, pour un traducteur, même un traducteur improvisé, comme moi, un sujet sensible, les contresens, les erreurs, quand on te les reproche, même si tu as des arguments à faire valoir, comme tu es sur la défensive, tu as toujours l’air coupable, la charge de la preuve, c’est une histoire de fous, mais passons, ce n’est pas ce que je veux dire, ce que je veux dire, c’est que je me suis très vite rendu compte que ces phrases n’étaient pas dans le texte que j’étais en train de traduire, ni dans la traduction que j’étais en train de relire, et que, pour autant, ces phrases, ce n’était pas moi qui en étais l’auteur. Étrange affaire. Si ce n’est pas moi, l’auteur de ces phrases, alors qui ? Si ce n’est moi, c’est que c’est l’autre. Quoi ? Oui, l’autre. Tu crois ? Comment ? Il dit que si ce n’est pas lui, c’est que c’est l’autre. Qui ? Mais suis, l’autre ? Morty. Ah ! Étrange affaire. Et pourtant, même à mon corps de texte défendant, je devais bien me rendre à l’évidence. C’est dommage qu’au début j’aie cru que c’était des erreurs de ma part parce que j’ai effacé bon nombre des messages qui m’étaient adressés d’outre-tombe par Morton Feldman. Il n’en reste plus que quelques-uns. Voire moins. Très peu, en fait. Presque rien. C’est peut-être le temps qu’il fait, ou le climat politique, ou le fait que je sois fou, mais dans une des phrases que j’ai conservées, Morton Feldman me disait de mettre au boulot. Keep working. Était-ce à cause de la grève dont on annonçait qu’elle allait plonger la France dans le chaos ? Peut-être. Je ne sais pas. Quand je lui ai posé la question, Morton Feldman ne m’a pas répondu. J’ai continué de relire ma traduction, mais je n’ai plus lu de ces phrases étranges. Je me suis dit, après tout, c’est un peu absurde, ce n’est pas comme si la France n’était pas régulièrement plongée dans le chaos par des mouvements sociaux. Ce qui serait étonnant, ce serait que la France ne soit pas plongée dans le chaos par des mouvements sociaux, alors là, cela vaudrait la peine que les morts se mettent à me parler pour m’inciter, par exemple, à faire quelque chose pour la France. Quoique je n’aie pas vraiment le profil ni l’âme d’une Jeanne d’Arc. Et puis, il y en a tellement des Jeanne d’Arc. C’est ce que j’étais en train de me dire quand j’ai vu une autre phrase sur l’écran, une de ces phrases étranges dont je n’étais pas l’auteur, mais qui apparaissaient là, pourtant, sous mes doigts, communication spirite à l’ère digitale, n’importe quoi, quoi. J’ai lu la phrase, et je me suis exclamé à haute voix : Oh là là, je commence à en avoir un peu marre, moi, déjà que je ne comprends à peu près rien de ce que tu racontes alors que tu es quand même ultra bavard, ce n’est pas la peine d’en rajouter. On ne va pas tout commenter quand même, si ? Dans la phrase, Morton Feldman disait, après quelques hésitations et des blancs dans l’enregistrement, que tout ça, c’était des affaires de la classe moyenne. Après m’être exclamé, je me suis demandé, mais tout ça quoi ? J’ai demandé à haute voix à Morton Feldman ce qu’il entendait par là, mais évidemment il ne m’a pas répondu. Bien sûr, me suis-je écrié, bien sûr, ce n’est pas comme si ce n’était pas assez compliqué de comprendre quelque chose à ce que tu racontes, en plus, il faut que tu en rajoutes et quand je t’interroge, pas un mot, bien sûr, pourquoi faire autrement ? Oui, pourquoi faire autrement ? Il y aurait bien des moyens d’expliquer ce qu’il voulait dire par là, à partir des interventions que je suis en train de traduire, notamment, mais je n’en ai pas envie. C’est vrai, pourquoi tout expliquer ? Pourquoi ne pas rien expliquer, laisser les choses en l’état, laisser tout couler, qu’on comprenne ou qu’on ne comprenne pas. Après tout, qu’on comprenne ou qu’on ne comprenne pas, quelle différence cela fait ? Ce n’est pas satisfaisant, je m’en rends bien compte. Mais est-ce que la vérité doit être satisfaisante ? Ce matin, alors que nous avions mal dormi parce que Daphné avait eu une nuit agitée, j’ai parlé avec Nelly du Capitalisme, du Communisme et des idéologies. Idées stupides au petit-déjeuner, mais qu’est-ce que tu peux faire, quand ça vient, ça vient ? Tu vois, c’est comme un message d’outre-tombe de Morton Feldman : l’idée de recevoir un message d’outre-tombe de Morton Feldman est une idée géniale, non ? Fantastique, je vais pouvoir parler avec Morton Feldman. Même si c’est un peu fou, c’est extrêmement excitant. Mais quand ça t’arrive, et que tu ne comprends rien du tout, parce qu’il n’y a rien à comprendre, les messages ne sont pas toujours intéressants, et quand même ils le sont, on ne sait pas toujours très bien quoi en faire, c’est décevant. Mais quand ça vient, ça vient. Alors, ensuite, dans un de mes carnets de notes (le bison rouge), j’ai écrit (je cite) : Comme le Communisme, le Capitalisme est une idéologie. Enfin, « comme », le Capitalisme et le Communisme ne se ressemblent pas quant aux moyens, qui sont diamétralement opposés, mais quant à la fin, qui est la suppression de l’État. Capitalisme et Communisme sont le négatif l’un de l’autre, les négatifs d’une même utopie, la disparition de l’État. » Et, me dis-je à présent que j’ai raconté cette histoire avec les messages d’outre-tombe de Morton Feldman, même si je crois que je crois ce que je crois, que je croie ce que je crois ou que je ne le croie pas, qu’est-ce que ça change ? Nous vivons avec l’idée de changer le monde ou de ne pas trop souffrir quand nous avons à le subir, mais qu’est-ce que nous changeons et qu’est-ce que nous subissons ? Quand je regarde par la baie vitrée du salon, à main gauche, il y a une petite ouverture dans les bâtis de béton, qui laisse entrapercevoir le va-et-vient des gens sur la dalle de béton imitation marbre du centre commercial de l’autre côté de l’avenue. Parfois, l’idée que nous communiquions entre nous, c’est-à-dire qu’il y a seulement un nous, quelque chose de signifiant qui nous relie, qui fait que nous appartenons tous réellement au même peuple, parfois, cette idée semble particulièrement stupide. Et vide de sens. Je raconte mes histoires, et même si je peux m’imaginer ce qu’il se passe de l’autre côté de l’avenue, sur la dalle de béton de ce centre commercial, même si je ne l’entends pas, je devine les chansons qui s’y jouent, les mêmes que l’année dernière (l’année dernière, je me souviens d’une chanson qui m’avait particulièrement obsédé, qui faisait Feliz Navidad, Feliz Navidad, Feliz Navivad, Prospero año, y felicidad ad nauseam), j’y suis étranger. Même quand j’y prends part, j’y suis étranger, même quand je marche sur la dalle en béton de ce centre commercial, j’y suis étranger. Et ne sommes-nous pas tous les mêmes sous cet angle-là ? Nous sommes tous étrangers. Nous sommes étrangers les uns aux autres, mais aussi aux expériences que nous faisons. Combien d’expériences faisons-nous qui nous semblent vraiment les nôtres ? Une par jour, une de temps en temps, une par an, une par vie, zéro ? Il faudrait vraiment compter, pas simplement donner des estimations à l’aveuglette, s’imaginer mieux ou pire que l’on est, vraiment, combien ? Pas facile de compter. Même toutes ces phrases de Morton Feldman, toutes ces phrases que je traduis, sans toujours bien comprendre, sans toujours être sûr que quand je pense comprendre je comprends effectivement, que je ne raconte pas n’importe quoi, combien d’expériences représentent-elles ? Une ? Une demie ? Zéro ? Tout est si étrange quand on y pense, ton monde, là, comme il est, qui est complètement insensé, mais si tu es le seul à le percevoir insensé, ou si, de toute façon, il n’y a jamais qu’une minorité à le voir comme il est, à quoi bon le penser ? Pour la beauté du geste ? Est-ce suffisant ? Est-ce une raison de vivre, la beauté du geste ?

IMG_20191203_150152#1.jpg

comment 0

29.11.19

A-t-on idée de vivre dans une demi-conscience une demi-existence une demi-vie ? J’écoute la Passion selon saint Matthieu. Le ciel est bleu. Il y aurait à faire autant de notations acoustiques que de notations climatiques. Le tout forme une atmosphère, mais je n’ai pas envie de la décrire. Dans mon carnet secret, je note des phrases secrètes. Tout est une question d’ordre des mots dans la phrase, d’ordre des phrases dans l’esprit, d’ordre de l’esprit dans le monde. On pourrait tracer une courbe ainsi, une courbe qui partirait ainsi du carnet secret pour s’accrocher à la destinée de l’univers. Nous en faisons tous partie. Nous y sommes tous pour quelque chose. Évidemment, tu le vois, ce qui intéresse la majorité de tes prochains et ce qui occupe la majorité de ton temps, tu le vois, si ce sont toutes des majorités, ce ne sont pas les mêmes majorités. Toi, tu serais plutôt l’infime minorité d’une minorité. Graphomanes sans nul droit de cité. Pas de voix au chapitre. Graphomane sans gramophone. En guerre contre les expressions toutes faites de l’immensité de l’expérience humaine réduite à presque rien, épluchures de la peau de chagrin, êtes-vous tout à faire d’accord plutôt d’accord plutôt pas d’accord tout à fait pas d’accord n’en avez-vous rien à foutre ? Le dire, ce ne serait pas exagéré, mais à quoi bon ? J’écoute la Passion selon saint Matthieu. Le ciel est bleu. Crois-tu que si je me répète ces deux phrases un nombre suffisamment grand de fois, plus rien d’autre n’aura de sens ? Crois-tu que le monde, ou l’infime petite partie de l’infini univers que j’occupe et qui me préoccupe, sera enfin en paix ? Tu ne seras jamais en paix. Je ne serai jamais en paix. Ai-je écrit aujourd’hui dans mon carnet secret. Cela, au moins, je peux le dire, ce n’est un secret pour personne. Le reste, c’est impossible à trahir. Pas encore, patience, un jour tout sera élucidé. Crois-tu qu’un jour tout sera élucidé ? Ou bien, comme ce n’est certes pas un secret pour moi, la paix s’échappe dans l’espace laissé béant de cette impossibilité à tout élucider ? Si je pouvais tout élucider. Si tout pouvait être élucidé. Une éclaircie qui ne s’achève, pas l’ombre d’une ombre. Un monde invivable en somme, sans abri, sans refuge, éternelle canicule, esprit au soleil grillé de la vérité. Pas un nuage dans le ciel, pas une idée en tête. Que le ciel transparent sans rien. J’écoute la Passion selon saint Matthieu. Le ciel est bleu. Mais il y a des nuages. Clairs. Plus ou moins gros. Pas menaçants. Si on les regarde attentivement, on dirait presque qu’ils donnent un sens à tout ce bleuté, sans eux, ce serait peut-être un peu creux toute cette étendue de bleu. Je ne dis pas ce que je ne dis pas, je n’aime rien tant que le bleu pur du ciel immaculé. Mais ne finirait-on pas par s’ennuyer devant tant de clarté ? Il faut aussi des idées bizarres, des idées qu’on ne comprend pas, comme de faire l’inventaire des monstres dans les Mille et une nuits, traduire des langues qu’on ne maîtrise pas, s’imaginer en un endroit où l’on n’est pas. S’aventurer. S’éloigner. Flotter dans l’atmosphère. Bonne journée.

IMG_20191129_151631.jpg

comment 0

28.11.19

Je crois avoir circonscrit l’étendue du problème. La voici : tu ne peux pas aimer les progressistes parce que ce sont des abrutis et tu ne peux pas aimer les réactionnaires parce que ce sont des abrutis. Or, comme tout ce que les progressistes et les réactionnaires veulent c’est que tu choisisses ton camp pour que cette lutte absurde qui seule justifie leurs existences continue éternellement, et que toi tu affirmes que choisir son camp, c’est être un imbécile, eh bien, personne ne t’écoute. Tu parles tout seul dans le vent. Qui aujourd’hui s’est mis à souffler, et fort, qui plus est. L’étendue du problème de quoi ? tu me demanderas. L’étendue du problème de l’époque, je te répondrai. Époque qui ne veut surtout pas penser, mais hurler, chacun voulant faire le plus de du bruit possible de tout son être parce que c’est là, pour nous, la seule façon connue d’exister. Nous applaudissons et nous huons à chacune des prises de position de quelque figurine pixélisée célèbre (c’est-à-dire que nous passons notre temps à cela, applaudir et huer, parce que nulle figurine ne la ferme jamais). C’est tout ce que nous sommes capables de faire. Te rends-tu compte au moins de notre faiblesse ? Te rends-tu compte au moins de notre infirmité ? Sans doute pas, sinon tu ne parlerais pas. En pressant de simples et immatériels boutons, quant à moi, je masque des pans entiers de la réalité. C’est d’une évidente lâcheté, mais que puis-je faire ? Il est impossible de lutter tant la tâche est immense. À la taille de l’époque vécue, à la taille du monde connu. Alors qu’il faut me concentrer sinon je ne ferai jamais rien (tant pis si c’est secret, ou tant mieux, est-ce que je sais ?). L’autre jour, c’était le matin, j’ai dit à Nelly que le problème, ce n’était pas le langage, le langage est très bien comme il est, mais que les gens ne le comprennent pas. Ne comprennent rien. J’en suis convaincu. Tout est tellement de travers. Quand tu dresses la liste des mots-clefs sur lesquels tu es sommé d’avoir une opinion, tu découvres le langage cantonné à un univers si étriqué, replié sur lui-même, fondamentalement triste, sans horizon autre que lui-même et sa petite quotidienneté. Mais quoi, tu n’as pas envie de sauver l’humanité ? Que faire, sinon soupirer ? Si tu n’as pas d’opinions sur ces n mots-clefs (n étant chaque fois un nombre fini renouvelable à l’infini), tu ne fais pas partie de ton temps, tu n’appartiens pas à ton époque, tu es disqualifié. Et tu auras beau soutenir le contraire — que ce sont ceux qui acceptent d’être sommés de prendre position et somment ce faisant les autres d’en faire autant qui sont les fossoyeurs de notre temps —, qui aurait envie de t’écouter ? Quelques énergumènes qui ont eu une semblable idée avant toi. Sauf qu’ils sont morts ou alors il y a bien longtemps qu’ils ont disparu, qu’ils se sont retirés en un lieu secret, là où ils mènent une vie qui n’intéresse personne. Tant mieux, il n’y a rien qu’ils désirent tant que cela, l’indifférence, l’anonymat. La question que pose le problème dès lors : combien de temps vas-tu encore tenir, toi, avant de foutre le camp ?

La première orange de l’année.

IMG_20191128_164828.jpg

comment 0

27.11.19

Il y a ceux qui aiment les œufs terreux directement sortis du cul de la poule et ceux qui les préfèrent immaculés avec la date limite d’utilisation optimale imprimée dessus, il y a ceux qui n’aiment pas les œufs parce que c’est dégoutant et ceux qui les adorent mais n’en mangent parce que c’est barbare de manger des animaux, j’imagine qu’il y en a beaucoup d’autres encore mais à vrai dire je n’ai pensé qu’à ces quatre catégories-là, je pourrais en envisager plus, tu me diras, ce qui ne m’avancerait probablement à rien. Alors. Ces quatre catégories-là non plus, tu me diras aussi, elles ne m’avancent à rien. C’est vrai. Mais qui décide quand ta pensée cesse de penser ? Comment se fait-il que certains jours tu ne sois absolument bon à rien et que certains autres jours tu fasses tout ce que tu dois faire dans une continuité telle que tout s’exécute sans même que tu aies vraiment à y penser, comme si un plan secret se déroulait dont tu étais l’instrument, sauf que le plan secret, c’est toi-même qui l’as élaboré, mais tu l’as oublié, ou alors tu te tiens dans un recoin de ta propre pensée, à l’ombre de toi-même, et veilles au bon déroulement des opérations sans te faire remarquer parce que, si tu faisais remarquer, tout risquerait de dérailler. Comment se fait-il que certains jours soient comme cela tandis que d’autres pas ? Est-ce un mystère ou un phénomène documenté dont j’ignore tout ? Ce matin, je me suis levé, j’ai pris mon petit-déjeuner après avoir préparé celui de Daphné, je me suis un peu énervé tout seul, j’ai dit au revoir à Nelly qui partait à Paris, j’ai conduit Daphné à son club de sport, j’ai relu la traduction de Feldman pendant plusieurs heures, corrigé un nombre incroyable de choses qui étaient encore à corriger, écrit dans mon « carnet secret », suis allé courir, suis rentré à la maison, me suis lavé, ai déjeuné sans même prendre le temps de m’asseoir, ai continué d’écrire (pour ce faire, en revanche, je prends le temps de m’asseoir) dans l’autre carnet pas secret qui sert de carnet de notes en vue du livre que je suis en train d’élaborer, ai lu quelques proses de Walser, suis allé acheter du pain, suis allé chercher Daphné à son club de sport, suis rentré à la maison, suis en train d’écrire la page du jour de mon journal. Comment se fait-il que certains jours rien ne déraille ? Tu es présent à toi-même et absent de toi-même. C’est un sentiment très étrange, la clarté dans les idées. On pense avoir les idées claires, mais la plupart du temps, on ne les a pas, elles sont sombres, les idées, on les distingue à peine. Quand tu as les idées claires, c’est étonnant, c’est un peu comme si tu ne les voyais pas, les idées, un peu comme si c’était elles qui te voyaient, et qu’elles te disaient quoi faire, quoi dire, quoi penser. Est-ce un indice qui doit nous mettre sur la voie des idées ? Que nous ne voyons pas les idées, que ce ne sont pas des choses qu’on voit, mais des directions, des indications, des manières d’ordre secret. Que le modèle perceptif des idées est erroné, qu’elles sont de l’ordre du mécanisme. Enfin, du mécanisme, non, c’est inexact, ce n’est pas une histoire de machine. Qu’elles sont de l’ordre de l’organisme : la pensée n’est pas la perception d’idées, mais l’organisation de l’organisme à des fins déterminées ou indéterminées. Comme se faire cuire des œufs sur le plat.

IMG_2019-11-27_20_36_04.jpg

comment 0

26.11.19

Quand je suis allé courir ce matin, après avoir relu le premier entretien qui compose le texte de ma traduction de Morton Feldman avec le texte anglais en regard, au moment où j’envisageais de ralentir avant de m’arrêter, j’ai dépassé un homme, plus âgé que moi, en tenue de sport comme moi, mais en train de marcher, quand il m’a vu le dépasser, j’ai deviné qu’il allait se mettre à courir lui aussi, pour rester à ma hauteur, me montrer que lui aussi était en état de courir, comme moi, même s’il était en train de marcher, au moment où je l’avais dépassé, au bout de quelques pas, j’ai tourné la tête vers l’arrière, et je l’ai vu qui s’était effectivement mis à courir, alors j’ai changé d’idée et j’ai accéléré pour le mettre à distance, m’en débarrasser, et puis j’ai couru comme ça encore un kilomètre, pas pour le distancer, il y avait bien longtemps que c’était fait, mais parce que j’étais lancé et que je n’avais pas de raison de m’arrêter avant d’être rentré chez moi (ou juste à côté). C’est un peu stupide, me suis-je dit sur le moment, mais je n’ai pas pu m’en empêcher, ni de le faire ni de me le dire. Je n’aime pas avoir le sentiment qu’on se colle à moi. Et pourtant, j’ai besoin d’autres que moi. Ce qui fait de moi un paradoxe vivant, ne supportant que d’être seul et ne supportant pas d’être seul. Est-ce que tout le monde est comme ça ? Est-ce que tout le monde est comme moi ? D’autres que moi, c’est vrai qu’en ce moment il n’y en a pas beaucoup. Je suis seul. À peu près tout le temps. Est-ce qu’il faut que je m’en plaigne ? Je ne sais pas. Peut-être. Trop seul, c’est trop tout simplement. Il est bon d’avoir quelqu’un à qui parler. Mais qui ? C’est toute la question. En attendant de trouver (un ami, un éditeur, qui sais-je ?), je lis, et j’écris, c’est tout ce que je fais, dans des carnets, la plupart du temps. Hier, j’ai fini de lire le livre de Carl Seelig sur ses promenades avec Robert Walser. Magnifique mais incompréhensible : comment peut-on arrêter d’écrire ? Je m’en sens incapable. Pourtant, j’ai pris des dizaines de fois la décision de ne plus jamais écrire une ligne, mais cela m’est impossible, je ne peux tout simplement pas vivre sans, je ne peux tout simplement pas m’en empêcher. C’est à la fois magnifique et tragique (est-ce une définition possible de sublime ?), arrêter d’écrire comme il l’a fait. Il y a là un geste, ou un anti-geste plein de superbe, si minuscule soit-il, et peut-être Walser n’a-t-il jamais écrit que pour arrêter d’écrire, peut-être n’a-t-il jamais fait remarquer sa présence que pour se signaler ensuite par son absence ? Ce qui est en quelque sorte la pauvreté ultime. Seelig, quand il décrit Walser, ne cache pas qu’il a l’air d’un vagabond qui fuit la société des autres, se plie à la discipline banale du travail à l’hospice, ne supportant pas, par exemple, qu’on lui parle des hommages qui lui sont rendus à l’occasion de son soizante-quinzième anniversaire. Est-ce une façon de tourner une défaite à son avantage, d’accepter sa défaite, accepter d’avoir perdu, d’être un perdant ? La postérité, c’est autre chose. Elle ne concerne jamais celui qui y passe. C’est toujours quelque chose qui arrive malgré soi, quand même on aurait cherché à y passer. Il y a quelque chose qui me dérange dans cette condition modeste, l’envie d’être un zéro, de servir, d’être au service d’un maître. D’autant qu’il y a une contradiction entre la nécessaire liberté antisociale du poète (la phrase que j’ai citée hier) et ce désir de servitude. Peut-être est-ce parce qu’on ne parvient pas à la résoudre, à la surmonter, qu’on se résout à une vie tout autre, simple, retirée, muette. Le pourrais-tu, toi ? Moi, je ne le pourrais pas.

IMG_2019-11-26_11_08_14.jpg