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24.1.20

Si j’avais un avis sur tout, combien de temps tous ces avis me laisseraient-ils pour penser ? Cinq minutes par jour ? Dix ? Plus ? Moins ? En fait, je crois que je n’ai d’avis sur rien. Je crois que je ne suis pour ou contre aucun sujet de société ni d’actualité. Je ne suis pas pour ou contre Amazon, je ne suis pas pour ou contre le port du voile, je ne suis pas pour ou contre la guerre au Moyen-Orient, je ne suis pas pour ou contre le climat, je ne suis pas pour ou contre la pénétration, je ne suis pas pour ou contre le mouvement #metoo, je ne suis pas pour ou contre le fait d’avoir un avis sur tout. Il se trouve simplement que je n’en ai pas. Est-ce que je le ressens comme une infirmité ? Non, du moins, ce n’est l’impression que j’ai. Je ne me sens pas infirme même si je n’ai pas de ferme avis. Je n’ai jamais eu de ma vie d’avis sur rien. Je ne sais pas comment cela fait. Est-ce que cela me range dans la catégorie des « sans opinion » ? Est-ce qu’il ne faut pas avoir au moins une opinion pour être « sans opinion » ? Ne faut-il pas croire en l’opinion pour admettre qu’on n’en a pas sur quelque chose ? Est-ce qu’on peut vraiment répondre à la question (c’est un exemple) : Êtes-vous pour ou contre l’avortement ? Est-ce que répondre « je ne sais pas », c’est être « sans opinion » ? N’est-ce pas plutôt reconnaître l’inanité de la question, l’inanité de toutes les questions fermées, qui contraignent à choisir — Et sur l’Islam, quelle est votre position ? —, l’inanité, en somme, de toutes les questions qui agitent la société ? L’inanité de toutes les questions qui animent ce cadavre qu’est la société. C’est un préjugé (ne sachant pas ce que cela fait d’avoir un avis sur quelque chose, il est probable que c’en soit un), mais peut-être que les gens qui ont des avis sont comme les gens qui n’ont pas de goût. Qui ne sentent pas les choses, le goût, le parfum, ne voit pas les nuances, n’entendent pas les différences, ne font pas la distinction entre ce qui est beau et ce qui est laid. Ou alors, peut-être, que c’est une question de proportions, peut-être que plus on a d’avis, moins on a de goût. Hier, dans le restaurant où nous étions en train de déjeuner avec Nelly, histoire d’avoir l’impression d’exister un peu, de temps en temps, un type est venu s’assoir à la table à côté de nous. Il était en jogging. Tu me diras, chacun fait ce qu’il veut, même si l’on peut se demander qui met un jogging pour aller au restaurant, mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est que son jogging était assorti, le haut, le bas, c’était comme un costume, et assorti avec les chaussures aussi, ensemble noir avec des bandes blanches, et, donc, qu’il y avait une recherche dans sa façon de s’habiller, qu’il ne s’était pas contenté de se mettre n’importe quoi sur le dos, comme il paraît que certains font, qu’il ne s’était pas dit Bon, tant pis, je m’en fous, je suis habillé n’importe comment, mais comme je n’ai aucune chance de coucher avec elle, cela ne fait aucune importance, parce qu’il n’était pas seul à table, en plus, il était accompagné d’une fille qu’on aurait pu trouver plutôt jolie, je ne sais pas ce que ça veut dire, mais je pense que c’est quelque chose que quelqu’un qui a des avis aurait pu dire, non, il avait dû se regarder dans la glace, faire un effort vestimentaire, et se dire qu’il était présentable et sortable ainsi accoutré. Que c’était la bonne tenue pour aller déjeuner avec une jolie fille à Callelongue. Ce qui est une contradiction dans les termes. Une contradiction manifeste. Aucune discussion possible. Et précisément, quand on n’a pas de goût, on ne voit pas les contradictions dans les termes. Même pas les plus manifestes. À la place de la logique, on a des avis. La logique, ce n’est pas simplement une question de calcul formel avec des symboles incompréhensibles, c’est surtout une question d’ordre dans les idées. Et de simplicité. Ou, comme a dit je ne sais plus qui je ne sais plus quand mais cela n’a aucune importance : Simplex sigilum veri. Et, le paradoxe, mais tout le monde le connaît, ou devrait le connaître pour avoir essayé au moins une fois dans sa vie, si ce n’est pas déjà fait, il est temps de s’y mettre, le paradoxe, c’est qu’il est très difficile de faire simple, d’être simple, d’écrire simple, de s’habiller simple, de manger simple, et tout bref : de vivre simple. Moins on a de logique, et plus on a d’avis, et plus on a d’avis, et moins on a de goût. Ou inversement. Et ne me réponds pas que les goûts sont subjectifs, ou bien encore qu’on n’a jamais que les goûts de sa classe, et tout ce bavardage sociologico-relativiste dont se munissent ceux qui n’ont ni goût ni rien à dire. Je te parle d’un sens esthétique, une sorte de sixième, si tu veux, pas comme dans les films, non, n’exagérons pas, je veux dire : ce par quoi tu appréhendes le monde, non pour t’en former une image (c’est ce que font les gens qui ont des avis), mais pour parvenir à y vivre et en faire quelque chose. Quelque chose de bien. Quelque chose de beau. Quelque chose que tu puisses aimer.

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23.1.20

Si tout semble faux, même ce que tu tiens pour vrai doit être suspecté.

Imagine qu’on te désigne une montagne. Elle n’a rien d’une montagne, ce n’est qu’un monticule de terre, de dix fois ta taille tout au plus, mais personne n’ayant jamais vu de montagne, ici, tout le monde l’appelle « la montagne ». On te désigne ce monticule, et l’on te dit : Va au sommet de la montagne et creuse. Au fond, tu trouveras ce que tu cherches. Comme c’est ce que tout le monde semble attendre de toi, tu montes au sommet de la montagne et tu te mets à creuser. Au bout d’un moment, tu t’aperçois que plus tu creuses et plus tu descends, certes, mais plus tu es recouvert de terre, plus tu te recouvres toi-même de terre. Tant et si bien que, si tu continues de creuser, tu vas finir par t’enterrer vivant. Tu cherches un moyen de continuer de creuser sans finir enseveli, mais à cause de la constitution de la terre, et parce que tu n’as que deux bras, tu te rends vite compte que tu n’y arriveras pas. Alors tu comprends qu’on ne t’a pas envoyé ici pour découvrir quelque chose — il n’y a probablement rien au fond, rien que de la terre, la même que celle qui se trouve au sommet —, mais pour t’ensevelir et mourir. Les autres, qui ont creusé la montagne avant toi et ne sont jamais revenus, les autres n’ont rien découvert, ils se sont simplement enterrés eux-mêmes. Si tu continues, c’est ce qu’il t’arrivera. Tu songes à rebrousser chemin, à sortir de ton trou et descendre de la montagne pour dire à ceux qui ne sont pas encore aller creuser qu’il n’y a rien au fond de la montagne. Mais ce n’est pas ce que l’on attend de toi. Personne ne t’écoutera. On attend de toi que tu creuses jusqu’au fond. Aussi, tu creuses. Pour rien. Après tout, peut-être est-ce là ce qu’il fallait que tu découvres.

Si tu te lèves un matin et que tu te demandes ce qu’il restera de nous, quelle image la postérité (à supposer qu’elle existe un jour) se fera de nous, et quelle place, toi, tu occupes dans ce nous, ne vaudra-t-il pas mieux que tu retournes te coucher ?

Pose-toi ces deux questions : Qu’est-ce que l’on attend de moi ? (c’est l’ordre du monde) et : Qu’est-ce que j’attends de moi ? (c’est l’ordre de tes désirs). Y a-t-il des chances pour que ces attentes soient les mêmes ? Il y a toujours des chances, oui, mais sois réaliste. Pour une fois.

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22.1.20

Si je devais décrire l’univers, par quoi commencerais-je ? Commencerais-je par dire : « Moi, qui suis assis à mon bureau, je me suis donné pour tâche de décrire l’univers. » ou par : « L’univers est infini. » ? Supposons que ces deux descriptions, ayant pour objet le même univers, soient équivalentes, qu’elles disent essentiellement la même chose, ne produiraient-elles des descriptions diamétralement opposées de l’univers ? Si opposées qu’en les parcourant, on n’aurait pas le sentiment qu’il s’agit du même univers, mais de deux univers complètement différents. C’est une question de point de vue, dira-t-on. Et, en effet, rien ne saurait être moins vrai. Mais une fois que l’on aurait dit cela, on ne serait pas bien avancé. Le microcosme (ou l’univers vu d’en bas, à partir de mon point de vue à moi) et le macrocosme (ou l’univers vu d’en haut, à partir du point de vue de l’univers) diffèrent en fonction de l’endroit où l’on place l’accent, du point de départ que l’on choisit, mais ils ne diffèrent pas au sens où c’est toujours de l’univers que l’on parle, du même univers, ce qu’on appelle l’univers.

Ainsi, en quelque sens que tu prennes la chose, est-il vain de prétendre changer ses désirs plutôt que l’ordre de l’univers. Comme si je pouvais bien désirer n’importe quoi du moment que je sois en accord avec l’univers. Renoncer, n’est-ce pas au contraire être en désaccord avec l’univers ? Après tout, qu’est-ce qui fait que je désire ce que je désire ? Ce n’est peut-être pas la bonne façon de poser la question. Ce que je désire, ce n’est pas n’importe quel accord avec l’univers, mais un accord complet, pas un simulacre d’accord, lequel ne procède que de mon renoncement à ce que je suis (i. e. en tant que je désire). Ceux qui veulent l’annihilation du moi se trompent en pensant qu’il restera quelque chose une fois que le moi sera annihilé ; annihiler le moi, c’est aussi annihiler l’univers. En sens inverse de celui qui souhaite la destruction de l’univers (le nihiliste), lequel ne veut pas la destruction de l’univers, qui entraînerait la destruction de soi, mais une transformation radicale de l’univers, laquelle permettrait à l’univers de s’accorder d’un coup avec ses désirs. Conceptions magiques de l’univers et du moi : comme si l’on pouvait faire disparaître purement et simplement ce qui pose problème dans la recherche d’un accord parfait entre le microcosme et le macrocosme.

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17.1.20

Trois carnets en ce moment. Plus un. Qui font quatre. J’en ai cinquième dans la poche de mon manteau, mais je n’ai rien écrit dedans depuis Naples. Chaque carnet a une fonction qui lui est propre — accueillir une certaine écriture, qu’il s’agisse d’un journal intime, de réflexions sur le langage, de pensées plus générales ou de notes diverses. Ai-je raison de compartimenter les choses de la sorte ? En fait, il ne me semble pas que je compartimente. C’est une façon, au contraire, d’ordonner, de suivre des directions qui ne sont pas forcément parallèles, ni divergentes, mais sont destinées à se rejoindre. Mais il y a une organisation qui s’élabore, quasi spontanée ; je sais où je vais. Hier, j’ai survolé un article qui disait que nous nous livrions entièrement au www, que nous avions une sorte d’alter ego digital en ligne, livré aux mains des puissances marchandes de ce même www. (Ce n’est pas le premier article à dire cela, je dis simplement ce dont je me souviens.) C’est en partie pour des raisons esthétiques et contre des phénomènes de ce genre que j’ai recommencé à écrire dans des carnets (carnets que j’avais eu tendance à délaisser au profit d’applications sur le www), parce que, de fait, cette espèce de publicité totale de nous-mêmes (les géants du www savent tout de nous, même ce que nous croyons tenir le plus secret, etc. etc.) est volontaire, au sens où nous choisissons de tout mettre en ligne (que ce soit comme producteur ou comme consommateur), et qu’il est très simple d’y échapper (je peux penser hors-ligne). D’ailleurs, où est-ce que je pense vraiment sinon hors-ligne, dans le ¬www ? Si tu ne veux pas que l’on sache ce que tu penses, ce que tu crois, ce que tu aimes, ce que tu veux, ce que tu désires, ne le dis pas. Ou plutôt : ne le dis qu’à toi-même. Ces carnets me sont exclusivement destinés, et à la postérité inexistante. Ce qui ne signifie pas, bien sûr que non, qu’ils n’élaborent pas quelque chose qui est destiné à être rendu public, mais ils le font de manière furtive. Comme un entonnoir qu’on remplirait à l’envers. Deux entonnoirs : l’un qui amasse le maximum de données pour en inférer des régularités de comportement et influer sur ces comportements ; l’autre qui part de la microdonnée furtive pour imaginer des mondes possibles. Un entonnoir algorithmique qui fonctionne comme une machine réductionniste et un entonnoir analogique qui fonctionne comme une machine imaginative. Deux fois le même monde. Le même monde vu de deux angles différents et opposés. « Nature aime se cacher », écrivait Héraclite ; il serait bon que nous apprenions à en faire autant.

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16.1.20

Que vaut le génie d’une époque dont l’acte de naissance fut de hisser un cheval de course au rang de génie ? Est-ce un âne ? Une ânesse ? Nous parcourons la zone où l’on nous somme de nous tenir. Tranquille. Une zone que délimitent les revendications de la classe moyenne, les scandales éclaboussant les puissants, les rapports de forces inégales, et la énième catastrophe plus ou moins naturelle. Nous sommes libres entre ces quatre murs. Quand tu vois qui te veut du bien, ne désires-tu pas rencontrer qui te veut du mal ? Histoire ne serait-ce que de changer. Il te faudrait un moment de calme pour mettre de l’ordre dans tes idées, y faire un peu de clarté, mais c’est ce qui fait le plus grand défaut, le calme. D’où vient une telle haine ? Le calme, ce n’est pas la tranquillité. Tout dépend de ce qu’il y a dans les idées. Sont-elles préfabriquées ? Un moment qui ne soit pas parasité. Qu’est-ce que j’aurais dit qui soit susceptible d’être compris en réponse au courrier auquel je n’ai pas répondu ? Parlons-nous seulement la même langue, elle et moi ? Je ne le crois pas. Car, que peut dire une langue pour laquelle les critères économiques l’emportent et priment sur les critères esthétiques ? Quel est le pouvoir de dire d’une telle langue ? Les zéros derrière les uns font peut-être du nombre et du bruit, mais font-ils du sens ? Quand tu comptes ou quand tu es compté tu ne peux pas penser. C’est la même chose avec les alexandrins : si tu passes ton temps à compter le nombre de pieds, tu ne peux pas avancer. Oui, j’ai répondu dans mon carnet secret pour moi-même et la postérité insignifiante, mais ce n’est pas ce que je voulais dire. J’essaie de lutter contre quelque chose de bien plus grand que moi dans lequel je devrais me dissoudre mais dans lequel je refuse de me dissoudre. Et je ne crois pas que cette lutte soit perdue d’avance. En ce moment, dans l’immeuble où j’habite, quelqu’un fait des travaux. Des trous dans les murs en béton. L’immeuble tout entier sert de caisse de résonance à ce vacarme débilitant. Perceuses et coups de marteau. Chaque fois, je serre les dents. Chaque fois, l’équilibre instable de la phrase risque de se briser à cause de ce bruit. Quand je sens qu’elle va casser, je ferme les yeux, j’accepte cette œuvre de construction / destruction contre laquelle je ne peux finalement rien, et je forme la phrase dans l’infini noir qu’ouvrent mes yeux fermés. Ensuite, je l’écris. Indifférente au bruit.

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14.1.20

D’ailleurs, qui a jamais voulu arrêter le progrès ? Ne voulons-nous pas tous que les choses changent, même les conservateurs de fait qui veulent que les choses changent à l’envers pour revenir comme elles étaient avant, mais tout le monde sait bien que c’est impossible, même eux, aussi sont-ils tristes, gris, vieillissants, si le conservatisme conservait il n’y aurait que des jeunes conservateurs, sauf que les progressistes, eux aussi, vieillissent, les idées qui naguère semblaient neuves ont la peau flétrie comme une pomme oublié dans un panier, bientôt elle aura toute séché, c’est l’effet défraîchissant de l’actualité, on court toujours après, en espérant en être, et quand on y est, on finit toujours par en sortir, plus ou moins vite plus ou moins auréolé de gloire, plus ou moins humilié (une idée : ne jamais y entrer), ne voulons-nous pas tous que les choses changent, sans doute, mais quelles choses, oui, quelles choses ? Hier, j’ai pensé écrire quelque chose à quelqu’un, en guise de réponse à quelque chose qu’elle m’avait écrit, et puis finalement non, j’en ai parlé à Nelly à la place. Est-ce que ça suffit ? Je ne sais pas. Je crois que Nelly a envie d’entendre, au moins d’écouter, alors que celle à qui je destinais ce que je voulais écrire, à en juger par ce que je peux juger, non. Effet de mon pessimisme, probablement. Mais le pessimiste ne redoute pas que les choses changent, il sait bien qu’elles vont changer, sinon il ne serait pas pessimiste, simplement, pense-t-il, les choses vont changer en pire. Est-cela que je pense, moi ? Oui et non. Il n’est pas interdit, quand on est déçu, d’espérer que les choses s’améliorent. Mais quelles choses, oui, quelles choses ? Je ne sais pas. Ou alors je sais, mais je n’ai pas envie de le dire. Pas envie de ressasser. Attitude lasse, oui, je le crains, pour trouver ce surplus d’énergie dont j’ai besoin, je m’astreins à courir (je courais moins depuis un mois), la semaine dernière déjà, mais l’hospitalisation de mon père a chamboulé le programme que je m’étais fixé. Tout change tout le temps. Ou presque. Ce qui ne change pas : pas envie d’en parler. Je m’astreins à courir. 5 kilomètres par jour. Est-ce suffisant ? Efficace ? Je ne sais pas. Question de graisse. Question de grâce. Besoin de me concentrer. Depuis que j’ai fini les habitacles, pas moyen de trouver comment. Cela ne fait que quelques jours, me diras-tu. Mais j’ai envie que ça aille vite, plus vite. Et en même temps plus lentement. Penser vite vivre lentement. Ou quelque formule éthique de ce genre ou d’un autre.

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13.1.20

Comme si, après avoir reconnu la victoire des vendus, il fallait encore applaudir au défilé.

 C’est probablement ce que l’on attend des vaincus, ceci dit, mais suis-je vraiment un vaincu ? Si étrange que cela puisse sembler, je ne le crois pas. Je n’ai aucun succès, à peu près aucune perspective d’avenir, mais je ne suis pas un perdant. Tant que je continue à faire ce que je veux faire, tant que je continue à faire ce que j’aime faire, c’est-à-dire : tant que j’écris ce que j’ai envie d’écrire, je gagne. Je lisais les pages que Pascal consacre au pari dans ses pensées, l’autre jour. Qu’il faut parier que Dieu existe. C’est un peu ce que je fais : je parie que ce que je fais a du sens. Je ne sais pas si les conditions sont les mêmes — on pourrait les établir, mais ce serait fastidieux —, mais il y a quelque chose qui est de cet ordre. Un peu comme se mettre à genoux et prier. Se mettre à genoux et écrire. Si ce n’est pas ce que tu fais, qui es-tu ? Un vendu de plus. Il y en a tellement qu’on ne te remarquera même pas. Écrire. C’est toujours la même histoire de toute façon. Sauf que je ne sais pas si j’ai le choix. Je ne supporterais tout simplement pas d’être un vendu. Avant de prendre la parole, non : avant de commencer à écrire, il faut se regarder en face. Et si tu supportes ce que tu vois, tu peux te mettre à écrire. Ce n’est pas bon de se mettre à écrire pour supporter son image, pour accepter qui on est. Parce que l’écriture — l’acte, l’activité, mais aussi l’art qu’est l’écriture — va te métamorphoser. Tu ne te reconnaîtras plus après. Si tu te reconnais, c’est que tu n’as rien fait. Tu t’es simplement confirmé. Il n’y aura pas eu la moindre activité : il ne se sera rien passé. Il faut se regarder en face parce que la violence que t’oppose le monde est terrible. Si tu trembles trop, il te détruira, sans le moindre remord, sans la moindre douleur dans la conscience. Si tu te regardes en face et que tu vois quelque chose, alors peut-être que tu pourras aller au bout de ton écriture, sans même rien avoir à dire, ce n’est pas la question, produire ta propre énergie et la développer, inventer des formes inconnues.

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