83 ans. Je suis allé voir mon père pour son anniversaire, aujourd’hui. Je l’ai trouvé dans un état très, très dégradé : amoindri physiquement (il semblait vouloir dire lui-même qu’il avait perdu 10 kg sans y parvenir clairement, mais l’observation paraissait confirmer) et mentalement, encore. Il criait : « Hé oh ! S’il vous plaît ! » comme pour appeler à l’aide, à intervalles irréguliers. Jusqu’à présent, il avait toujours été dans le déni ou dans l’inconscience. Or, pour la première fois, aujourd’hui, je l’ai entendu exprimer de la colère et de la lassitude. Il s’en est pris à lui-même et a fini par dire : « J’en ai assez ». En le regardant, si égoïste que cela puisse paraître, je me disais sans cesse : « Je ne veux pas que cela m’arrive. Il ne faut surtout pas que cela m’arrive. » Mais comment faire ? La croyance que le choix de sa fin de vie est la liberté ultime est une absurdité : qui choisit la dégradation physique, morale, sociale ? On ne choisit pas sa fin de vie, on peut éventuellement prendre des dispositions pour abréger ses souffrances, mais ce n’est pas un choix, c’est une réponse administrative à la vie. Et puis, que faire pour quelqu’un qui ne peut plus donner son consentement mais exprime toutefois la lassitude dernière de la vie ? Je regardais mon père et je me disais : « Mais c’est pire que la mort, c’est de la torture pure et simple. » Qui est ce vieux monsieur maigre à la peau couverte d’escarres qui n’est plus capable de formuler des phrases claires et douées de sens que par exception, ce vieux monsieur qui est conscient de sa déchéance et qui n’en peut plus, dit qu’il n’en peut plus ? Qu’est-ce que la vie quand vivre, c’est cela ? Il n’y a pas de morale qui puisse nous réconforter, pas plus qu’il n’y a de texte de loi qui soit en mesure d’apporter une réponse à la question. On se rassure en se disant que l’on est progressiste, que l’on est dans le camp du bien, contrairement aux autres, qui pensent mal, mais c’est d’une hypocrisie absolue : on ne répond pas à une question en refusant de la poser, en substituant à un point d’interrogation un point final. Notre morale est un artifice ridicule pour ne pas voir la déchéance, c’est-à-dire : ne pas voir que nous ne sommes pas les maîtres, que nous devons composer avec des circonstances qui nous échappent et que la liberté, surtout quand elle prend la forme abrutissante de la liberté ultime — mais qu’est-ce qu’une liberté après quoi il n’y a plus rien ? qu’est-ce qu’un progrès qui arrête ? qu’est-ce que le progressisme sans plus d’histoire ? — est une illusion, une fausse conscience que nous étalons avec force vivats sur une réalité que nous ne voulons pas voir, que nous refusons de voir. Bien sûr que la mort est préférable à cette insulte faite à la vie, mais ce n’est pas nous qui choisissons. On peut bien scander tous slogans que l’on veut — que c’est mon corps, que c’est ma vie, que c’est ma liberté, que c’est mon choix —, le modèle libéral de la possession (c’est mon corps, c’est ma vie, c’est ma liberté, c’est mon choix) est un mensonge qui ne rassure pas, mais dévoie. Bien sûr que la mort est préférable à cette insulte faite à la vie, mais qui la donnera ? Personne. On peut toujours se dire : « Moi, je n’en arriverai pas là », on n’en sait rien. On peut bien remplir un formulaire, on n’est pas maître de son destin (ce que le formulaire nous fait accroire : que nous sommes les maîtres et qu’il y a un destin), il n’y a pas de destin. Mieux vaut ne pas trop penser à la mort ; elle pourrait nous surprendre.
22.8.26
Je sais bien que, entre ce qu’il faudrait que je dise pour que ce soit susceptible d’intéresser les gens et ce que j’ai envie de dire, le hiatus est réel, mais cela ne me rend pas désirable ce qui intéresse les gens pour autant ni ne me donne envie d’en parler, quitte à faire semblant, j’entends, quitte à faire comme si c’était intéressant, quitte à faire comme si cela m’intéressait. Quand un milliardaire de gauche vient donner son avis sur la vie démocratique française, en laissant entendre que tel candidat à l’élection présidentielle est plus proche de la vérité que tel autre, je ne vois pas en quoi cela devrait plus m’intéresser que quand un milliardaire de droite fait exactement la même chose, la différence entre les deux ne me semble pas réelle, pour moi, dans une vie vraiment démocratique, l’idée même de devenir milliardaire et, comme tout peut arriver, de le rester, de vouloir le rester, devrait sembler non-sens, et si tel n’est pas le cas, ce n’est pas que l’idée que je me fais de la démocratie est farfelue, c’est que l’idée que les milliardaires de gauche comme les milliardaires de droite se font de la vie démocratique est erronée, mais cela, qui peut l’entendre ? On voit bien que les clivages comme ceux-là — la gauche contre la droite — précèdent et structurent le jugement à tel point qu’on n’est même plus capable de voir que de tels clivages sont absurdes parce que l’on voit les choses à travers eux, parce que les choses ne sont des choses qu’à travers eux. Chaque fois que je m’informe sur la vie politique de mon pays à l’approche des élections présidentielles, j’ai un peu moins envie de voter que la fois précédente. Et je n’en peux plus de toutes ces machines réductionnistes qui nous tiennent lieu de penser. « La dette, ben moi, j’la crame. » « Les frontières, bah, y a qu’à les fermer. » Ne trouves-tu pas cela épuisant ? Et si non, mais quelle est l’énergie imbécile qui fait marcher les gens comme toi ? J’ai beau entendre une petite voix qui me dit : « Mais ne sois pas naïf, Jérôme », je ne parviens pas à comprendre en quoi c’est être naïf, ne parviens pas à comprendre dans quel monde « ne pas être naïf » consiste à « être cynique », dans quel monde il faut ou bien se laisser prendre au piège, volontairement ou non, ou bien être celui à qui on ne la fait pas. Je veux bien croire Richard Rorty et admettre que le progrès moral n’est pas quelque chose à quoi nous pouvons renoncer (j’ai même fait une chanson qui s’appelle ainsi, « Moral Progress », on peut l’écouter : https://youtu.be/bQUHbXkVDWI), mais quel progrès moral ? Où est-il, ce progrès moral ? Est-ce une sorte d’utopie, un idéal régulateur, faut-il conserver nos croyances même si tout semble apporter la preuve que ce que nous croyons est incroyable ? On veut croire au progrès moral, mais où se loge-t-il ? Au fond de notre cœur ? C’est possible, oui : c’est un lieu sûr et fragile à la fois, — comme le progrès moral, peut-être.
21.8.26
Et si je faisais totalement fausse route. Mais je ne peux pas passer mon temps à tout remettre en question, hésiter, changer d’avis, ou je ne sais quoi. Est-ce que je change d’avis ou bien n’est-ce pas plutôt que je ne parviens pas à me décider entre deux versions équipossibles de moi ? On parle de bifurcation, mais le plus intéressant dans la bifurcation, ce n’est pas de bifurquer, c’est la possibilité de bifurquer. On me dira : oui, mais chaque bifurcation ouvre à une autre bifurcation, et il n’y a pas de totalité des bifurcations, il n’y a pas d’arbre dont toutes les branches sont les branches. Oui, répondrai-je, mais ce n’est qu’une métaphore. Mais pourquoi disais-je cela, déjà ? Je ne sais plus. J’ai oublié. J’ai sommeil.
20.8.26
Je me suis baigné dans la Méditerranée, ce soir. Pourtant, la mer était sale, il y avait ces petits débris d’algue noirs que la houle rabat sur le rivage et qui collent à la peau, pourtant, les gens étaient sales, il y avait toutes ses peaux tatouées, qui allaient, venaient, pataugeaient, s’étalaient, mais je me suis senti bien, oh, pas bien parmi ces gens, la vérité est que ces gens sont les gens dont je parlais hier, les membres de la société de masse, ces gens au milieu de qui je me sens seul, tellement seul, non, bien simplement d’être ici, à ce moment, de pouvoir me baigner, faire quelques brasses de part et d’autre des bouées jaunes, de regarder les bateaux au loin qui quittaient le port en direction de la Corse. Il faisait chaud, à Marseille, quand nous sommes arrivés à la gare, au beau milieu de l’après-midi, une chaleur lourde, moite, peu accueillante. Dans le train, le type de derrière, un peu avant le départ, avait dit à son interlocuteur quelque chose comme « Je vais à Marseille, bébé » et ce manque d’originalité non seulement toléré, mais voulu, désiré pour lui-même, m’avait fait de la peine. Et je m’étais senti seul, encore, déjà, mais c’est comme cela : il n’y a plus un endroit au monde que nous puissions désirer pour sa sauvagerie, son inviolé, il faut l’accepter, il faut vivre avec et, si jamais l’on n’y parvient pas, accepter d’être malheureux, très malheureux. Suis-je malheureux ? Marseille ne fait pas partie de ma voyageologie parce que, pour moi, aller à Marseille, c’est faire un voyage au logis, mais peut-être que je me trompe, peut-être que je ne suis pas plus d’ici que d’ailleurs, peut-être que, de toute façon, il n’y a plus de chez-soi nulle part, peut-être qu’il faut accepter cela, d’être un étranger partout. Pourtant, j’aime surprendre le parfum du figuier au coin de la rue, j’aime entendre Daphné dire, voyant un laurier, « C’est moi », j’aime cette sauvagerie qui envahit sans cesse l’urbanité présumée du bâti, j’aime que les artères de la ville n’obéissent pas à l’ordre d’un projet impérial, et que l’absence de cet ordre, ce ne soit pas le désordre, mais autre chose de plus complexe, de plus riche, de plus désirable, mais est-ce suffisant ? Ou mieux : est-ce quelque chose ? Je trouve cette formulation meilleure, plus étrange encore. Je ne voudrais pas que cette idée : je suis de nulle part devienne une sorte de confort paradoxal, et me prive de quelque chose, mais je ne voudrais pas, non plus, de l’illusion d’une appartenance, de l’illusion d’une communauté. Je n’ai rien à voir avec ces gens-là, avec leurs représentations — l’idée qu’ils se font du monde, à supposer qu’ils en aient une, d’idée, et l’image qu’ils exposent d’eux-mêmes —, est-ce à dire que je suis tout seul ? Eh bien, peut-être, oui. Mais sais-tu où je suis ? Dans le tgv entre Paris et Marseille, j’ai fini de relire la vieille Europe, et c’est là, du mieux que je puisse le dire, non pas dans une langue qui serait ma vraie patrie, je ne crois en aucune idée de ce genre, mais dans ce que j’écris que je suis : il est ici, mon pays, imaginaire, sans doute, mais quel pays ne l’est pas ?
19.8.26
Difficile de ne pas se sentir seul au monde : c’est le goût de mes contemporains, en masse. Mais peut-être n’est-ce pas si exceptionnel qu’il ne me le semble : je le vis comme quelque chose d’exceptionnel parce que c’est à moi que cela arrive (c’est moi qui ai ce sentiment), mais d’autres ont dû le connaître avant moi. Il n’y a pas si longtemps que cela, d’ailleurs, la figure de l’artiste était construite ainsi : contre le goût du public. Cette figure est passée de mode, je ne sais pas si c’est un progrès ou pas, la question ne m’intéresse pas, mais le sentiment — à supposer qu’il ait eu alors une quelconque réalité et n’ait pas été une sorte de posture sociologique avant l’heure — n’obéit pas à la mode, lui est étranger. Du moins, me semble-t-il. Ces manières d’atténuer le propos de ma prose par des « du moins », des « me semble-t-il » ne doivent pas être comprises comme l’expression d’un manque d’assurance, mais plutôt comme la manifestation de la conscience qui est la mienne que les choses pourraient être tout à fait autre qu’elles ne sont, que je pourrais vivre dans une réalité tout à fait autre qu’elle n’est, que je pourrais sentir la réalité tout à fait autrement que je ne le fais, mais il se trouve simplement que c’est ainsi. Cela ne me confère aucune espèce de supériorité, mais ce n’est pas non plus parce que je ne peux pas me prévaloir d’une forme de supériorité que je dois faire valoir mon infériorité : il n’y a ni supériorité ni infériorité, il y a simplement la façon dont je sens, dont je me sens. Mais cela ne signifie pas non plus que je m’abandonne à une certaine forme de relativisme : je trouve le goût de mes contemporains largement affligeant, il se trouve simplement que je n’ai pas un fondement ultime pour assoir mon sentiment. Mais — encore une fois — tout est en sinuosités dans cette page — encore une fois —, mais que je ne dispose pas d’un fondement ultime pour assoir mon sentiment ne signifie pas que ce sentiment ne vaut rien, qu’on peut tout à fait en avoir un autre, c’est égal, tout se vaut, cela signifie simplement qu’on ne peut pas disposer d’un fondement ultime, et pour rien, parce que ce genre de choses — les fondements ultimes —, ce genre de choses n’existent tout simplement pas. Mais alors comment faire pour s’y retrouver ? Eh bien, il faut faire appel à des ressources que la société de masse qui est la nôtre ne met pas à notre disposition parce qu’elle préfère encourager le relativisme que l’absence de fondement ultime peut sembler impliquer : « Faites n’importe quoi, nous assure et nous rassure la société de masse, de toute façon, comme il n’y a pas de fondement ultime, personne ne pourra jamais prouver que vous avez tort. » Si par preuve, on entend le genre de phrases qui mettent un terme à la conversation, alors non, en effet, il n’y a pas de preuve. Mais, en vérité, cette absence de terme à la conversation n’est pas un défaut, n’est pas une malédiction, pas un manque irréparable, c’est une chance : nous ne pouvons pas arrêter de parler, nous ne pouvons pas arrêter de nous parler. Évidemment, la société de masse préfère nous laisser croire le contraire — tel est son intérêt —, et l’on ne peut pas dire qu’elle ment pour les raisons que je viens d’évoquer, mais on ne peut pas dire non plus qu’elle a raison, et ce, pour exactement les mêmes raisons. Mais on ne peut pas ne rien dire non plus. (Beaucoup de mais dans cette page car beaucoup de sinuosités, en effet, mais ne crois pas que je ne sache pas où je vais.) Il faut continuer de parler pour esquisser des possibles désirables — de meilleurs possibles, si l’on veut, que ceux qui nous sont proposés —, des possibles que d’autres que soi puissent désirer à leur tour, ne serait-ce que pour inventer d’autres possibles, à leur tour. Hier, j’ai reçu un courrier d’un inconnu (à qui il faut encore que je réponde, mais je suis fatigué aujourd’hui), inconnu qui se disait lecteur du journal de Guillaume Vissac (forcément quelqu’un de bien, donc) et me disait tout le bien qu’il pensait de mes livres et qu’il attendait le prochain, la vieille Europe, et cela, n’est-ce pas un signe ? On peut trouver que, si c’est un signe, c’est un maigre signe, mais il ne faut pas être cynique. Un signe de quoi ? me demanderas-tu : un signe, peut-être, que je ne fais pas complètement fausse route, qu’il y a d’autres possibles désirables que ceux promis par la société de masse. D’autres possibles à désirer que l’industrielle laideur.
18.8.26
Marché longuement dans Paris aujourd’hui. Et, je me le demande tant la ville est différente, ne se ressemble plus en cette période de vacances, y a-t-il un livre qui s’intitule Paris en août ? Seules les sirènes du pouvoir me rappellent que c’est ici que je suis, à Paris. Et encore, ne me semblent-elles pas plus absurdes que d’habitude au moment où elles résonnent dans le vide ? Alors, ai-je envie de dire, elles font entendre leur véritable nature, qui n’est pas d’ouvrir la voie, de fluidifier la circulation, mais de signaler de façon sonore, péremptoire et vulgaire, la présence du pouvoir : on ne doit pas pouvoir vivre, on ne doit pas pouvoir dormir sans être constamment rappelé à l’ordre social. Dans certaines cultures, ce sont les cloches des églises qui sonnent à intervalles réguliers ou le muezzin qui, de son chant, appelle à la prière, cinq fois par jour, dans notre culture déprimée ce sont les sirènes des véhicules qui, de leur vacarme stochastique, maintiennent le petit peuple dans un état de vigilance, d’alerte permanente : il ne faudrait tout de même pas penser que, la ville étant vide et le capo di tutti capi faisant le pitre sur son petit bolide maritime, la place occupée en temps ordinaire par le pouvoir demeure vacante. Non, l’ordre doit maintenir son omniprésence, fût-ce au prix de son assourdissante fiction. Tout est d’autant plus faux, ai-je envie de dire, que cela ressemble à s’y méprendre au vrai. J’entends : si le pouvoir se montrait tel qu’il est, dans toute son impotence, dans toute sa vulnérabilité, dans toute son incapacité, ne le prendrait-on pas au sérieux, et ne se ferait-on pas un devoir — puisque, paraît-il, nous sommes en république — de le rétablir dans son bon droit ? Au lieu de quoi, confronté à son attitude arrogante et puérile, on le méprise comme on méprise le gamin turbulent de la table à côté : il finira bien par se fatiguer et, si tel ne devait pas être le cas, la soirée serait peut-être gâchée, en effet, mais après tout, ce n’est pas le nôtre, alors qu’est-ce qu’on y peut ? Le pouvoir, non plus, n’étant pas le nôtre, qu’est-ce qu’on y peut ? À force de le voir se rendre ridicule, on n’attend plus rien de lui sinon qu’il s’effondre, une bonne fois pour toutes. C’est un horizon fragile et incertain, dites-vous. Oui, et alors ? N’est-ce pas la dernière utopie qu’il nous reste que cette utopie pauvre et déprimante ? D’ailleurs, j’y pense : j’ai cherché sur internet, et il y a bien un livre qui s’intitule Un quinze août à Paris. Signé Céline Curiol, il est sous-titré : Histoire d’une dépression.
17.8.26
J’allais écrire quelque chose, tout à fait autre chose, et puis je me suis demandé : à quoi bon ? Et, à cette question, la chose n’a pas résisté. Pourtant, j’avais prévu des choses à dire sur cette chose, mais c’était peut-être cela, le problème : accumuler des choses et des choses, des choses à propos de choses, cela ne vaut pas grand-chose. L’intérêt que l’édition française me porte, je le connais déjà, qui ne m’accorde aucun crédit, alors pour m’intéresserais-je à elle ? Comme je l’ai dit en substance, hier : quand même il n’y aurait plus d’éditeurs, bons ou mauvais, peu m’importe, en France, j’écrirais quand même, en France, ou ailleurs. Et, d’ailleurs, mon horizon, n’est-il pas déjà ailleurs, et depuis bien longtemps, en réalité ? Hier, l’Amérique du Sud de l’Argentine et de l’Uruguay, les hémisphères du globe comme du cerveau ; aujourd’hui, la Méditerranée, que j’explore en faisant varier les distances. La différence entre ces deux espaces géographiques : de l’un, je rêvais, de l’autre, je viens. Mais est-ce une si grande différence que cela ? Pour moi, je ne le crois pas, non. En rentrant de Daoulas, hier, j’ai trouvé au courrier l’acte de mariage de mes grands-parents, Étienne et Maddalena, que j’avais sollicité auprès de la mairie de Septèmes, et qu’une dame charmante m’a adressé dans les meilleurs délais. Sur l’acte, il est indiqué que mon grand-père exerçait la profession de maçon. À cette époque, pourtant, en 1937, il devait consacrer plus de temps à ses activités syndicales et politiques qu’à la maçonnerie, ce qui explique que, quand il sera écarté de la CGT et exclu du PCF au début des années 1950, il se reconvertira dans les assurances, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec la maçonnerie, mais ce n’est pas cela qui me fait sourire. Ce qui me fait sourire, pour ainsi dire, c’est que son nom de résistant sera Lemaçon. Avec un naturel assez désarmant, n’est-ce pas ? Mais lui, contrairement à d’autres, n’aura pas conservé ce nom après la guerre, préférant retourner à l’anonymat simple de son nom propre — Blanc —, ce qui correspondait sans doute mieux à ses idées auxquelles il ne renonça jamais, pas même dans les camps où il fut prisonnier durant la guerre. Comment Maddalena — « Mamie Madeleine »— vécut-elle ces années d’absence, de tourment, de solitude, elle qui fit tant de démarches, en vain, pour qu’on lui rende son mari ? Je l’ignore, j’essaie de me le représenter, mais j’ai le plus grand mal. C’est mon monde et c’est un autre monde dont moins d’un siècle me sépare. Quand je pense à cela, je pense aussi à certains traits de caractère de ma mère, et je songe : les idées, ce n’est pas une vie facile pour qui en est l’enfant.
16.8.26
Si j’en crois le nombre et la diversité biologique des bestioles qui m’ont piqué au cours de l’été passé dans le Finistère, je suis une personne de goût : aoutat, tique, moustique, guêpe, j’ai fait le festin de toutes. Si j’adopte comme critère ma perception du monde, et la façon propre à mes contemporains de s’y comporter, il apparaît en revanche que je ne suis pas une personne de goût ou alors que mon goût ne correspond pas, ou bien fort peu, à celui de mes semblables. Entre le goût et le dégoût, il n’y a pas un grand écart, et ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire : je ne suis pas en train de dire que le goût des uns n’est pas le goût des autres, ni je ne sais quelle fadaise du genre, « Chacun son truc », le relativisme de bon ton dans la région du monde que j’ai l’heur et le malheur d’habiter, non, mais je ne sais pas très bien ce que je veux dire. Peut-être ceci : si l’on prend au sérieux tout ce que l’on nous présente comme devant l’être, parce que c’est génial, émouvant, puissant, que sais-je encore ? eh bien, il y a de fortes chances que l’on finisse par perdre la raison ou que l’on s’abrutisse dans les délices de l’irréalité solipsiste la plus parfaite. En effet, si tout ceci est vrai (j’esquisse un geste de la main pour montrer le monde tel que je l’ai trouvé), alors c’est vraiment n’importe quoi, et il vaut mieux se replier sur soi tel le mollusque dans sa coquille. Car, comment faire la différence dans un monde social qui semble absolument incapable de la faire, entre un prétendu grand-écrivain qui publie onze romans chez onze éditeurs différents pour en finir avec la littérature et la fille de l’un des frères Bogdanoff qui publie un livre, je cite, on pourrait croire que j’invente, sinon, « entre enquête familiale et journal intime » suite au décès de son père ? Tout le monde semble déterminé à en finir avec la littérature, mais ne pas savoir s’y prendre autrement qu’en publiant encore plus de littérature, toujours plus de littérature. Et ce n’est pas tant que je trouve cela affligeant, je trouve cela affligeant, mais ce n’est pas ce que je veux dire, c’est que je n’accorde aucune importance à la littérature en tant que telle, pas plus que je ne crois aux discours qui portent sur l’art en soi, ni aucune de ces généralités, certes commodes quand on entend s’écouter pérorer, mais qui ne veulent rien dire du tout. Pour ma part, il pourrait très bien ne pas y avoir de littérature du tout (au sens de forme symbolique ou de champ littéraire, par exemple, que chacun choisisse sa métaphore), j’écrirais quand même : je ne cherche pas à produire un quelconque effet, je cherche à dire quelque chose, à découvrir quelque chose, à inventer quelque chose, à imaginer quelque chose qui ne l’a pas encore été. Mais le monde social ne l’entend pas de cette oreille, lui, qui veut de la performance, du drame et, en même temps, de la bienveillance, qui veut sauver la planète, défendre l’Ukraine, et faire du jet-ski. Performance est peut-être un meilleur mot, désormais, que « spectacle », qui semble bien trop désuet, ringard, mollasson, dépassé, petit, non, il faut que ce soit plus gros, plus grand, plus fort, plus sale, plus bête, plus triste, plus ridicule, plus tout, plus n’importe quoi, du moment que c’est plus. Et même quand on dit moins, n’entend-on nous pas distinctement plus ? À un moment, sur le trajet entre Daoulas et Paris, je me suis endormi (je n’étais pas au volant), et je crois que c’était le meilleur moment de la journée.
15.8.26
Retour à Paris, demain, et puis, quelques jours plus tard, départ pour Marseille. Il y a tant de façons de raconter son “intimité”, comme on dit, on peut tenir son journal intime, publier des romans autofictionnels où l’on raconte sa vie, son couple, son expérience de la prostitution, tout ce que l’on voudra, pour ma part, je trouve qu’une page telle que celle que j’ai écrite hier, par exemple, est beaucoup plus intime que la description par le menu d’éventuels ou fantasmés exploits sexuels : qui sait lire en apprendra plus sur moi, si cela veut dire quelque chose, que quelqu’un qui saurait ce que je fais de mon pénis. Je comprends tout à fait que parler de (son) sexe soit bien plus vendeur — qui ne rêve pas in petto de savoir ce qu’il se passe dans le lit du voisin ? — que d’esquisser des perspectives à propos de ce que la vie bonne pourrait bien être, mais je n’ai aucun goût pour ce genre de littérature, ni le genre d’individus qui s’y adonnent, s’y complaisent, s’en repaissent : les fonds de culotte sont les fonds de tiroir de la réalité, à moins que ce ne soit l’inverse. On peut coucher qui l’on couche dans son lit sur papier glacé, c’est vrai, ce l’est moins pour les sortes d’idées qui occupent mes pensées. Et espérer s’en tirer par le relativiste « Chacun son truc » a quelque chose d’un peu trop défaitiste à mon goût. Évidemment, « Chacun son truc », et puis quoi ? Est-ce tout ? Est-il devenu impossible d’aller plus loin ? Est-ce le dernier mot de notre morale ? Peut-être. J’allais écrire : je ne sais pas pourquoi je raconte tout cela, mais ce n’est pas vrai, c’est toujours en raison du décalage que je ressens avec une violence certaine entre ce qui me passionne, ce qui m’émeut, ce qui est pour moi matière à penser, et ce qui émoustille qui préside aux destinées des pauvres humains que nous sommes. Pauvres humains que nous sommes, en effet. Une morale authentique, ne devrait-elle pas commencer par cela : prendre pitié de nous, non pour nous promettre un monde meilleur dans un lointain et indifférent au-delà, mais pour nous aimer un peu mieux, autant que faire se peut, ici bas ? Et le fait que, à vrai dire, cela ne fasse rêver personne en dit moins sur la naïveté des perspectives que j’esquisse ici que sur la misère qui est la nôtre, à laquelle on nous condamne, à laquelle nous nous condamnons nous-mêmes. Pauvres humains que nous sommes.
14.8.26
On a envie de croire que nous pouvons changer mais, face à l’évidence du contraire, que faire ? Rien ? Se lamenter ? Abandonner ? Tout détruire ? Se détruire ? Brûler ? Ce matin, j’ai lu un article dans lequel les élucubrations d’un spécialiste de l’IA qui prévoyait la destruction de l’humanité vers 2030 se trouvaient résumées, et cela m’a paru si affligeant, non pas tant en raison de l’espèce de prophétie scénaristique hollywoodienne qu’en raison de toutes les croyances grossières, caricaturales, qui sous-tendaient cette vision de l’histoire, que, lorsque j’ai lu qu’Antoine Volodine allait publier onze romans chez onze éditeurs différents à la rentrée littéraire, je me suis dit que ce n’était peut-être pas plus mal, après tout, que l’humanité disparaisse, et vite, en fait : pourquoi attendre 2030, pourquoi pas tout de suite ? Et puis, j’ai essayé de voir ce que c’étaient que ces croyances grossières, caricaturales : la superintelligence supposée de l’IA ne ressemble-t-elle pas à s’y méprendre à l’idée d’un Surhomme qui se serait émancipé de toutes les contraintes matérielles qui pèsent sur les gens en temps normal — sauf sur Antoine Volodine, bien sûr, il est hors compétition, lui — et le Surhomme en question, à une sorte d’entrepreneur capitaliste obsédé par l’idée d’éliminer toute concurrence, c’est-à-dire : l’humanité, pour compresser ses coûts et maximiser ses profits ? Évidemment, tout cela, à son tour, reposait sur une interprétation erronée du « survival of the fittest », « the fittest » étant compris comme celui qui en fait le plus, celui qui en sait le plus, celui qui en possède le plus, celui qui en détruit le plus, celui qui a la plus grosse, alors que, en vérité, un fennec dans le désert est « the fittest », mais cela, comment se fait-il que des gens réputés si intelligents qu’on les paie des milliards et leur confie la mission de diriger le monde ne semblent pas en mesure de le comprendre ? Le monde a-t-il besoin d’être dirigé ? Peut-être que, après tout, si une superintelligence devenait supersuperintelligente au point qu’elle saurait tout, pourrait tout, serait partout, puisque tel est notre fantasme de divinité absolue, il lui arriverait ce qu’il est arrivé à Pascal, peut-être qu’elle se demanderait : Mais tout cela, à quoi bon ? Et alors, pourquoi ne se retirerait-elle pas du monde, cilice autour de la puce, dans son Port-Royal usb-c, pour méditer sur la vanité du monde et la misère de la pensée ? Le penseur de l’IA, disait l’article, s’était interrogé, et gravement : « L’IA sera-t-elle plus importante que les réseaux sociaux ? Plus importante que les smartphones ? Plus importante que le feu ? » Vastes questions, en effet, qui remuglaient un peu les bas-fonds, tout de même, empestaient l’esbroufe du bonneteur, mais surtout le mot de feu aurait pu arrêter, attirer l’attention : dans son Mémorial, après avoir daté précisément sa révélation, le premier mot de Pascal n’est-il pas : feu ? Et alors, feu ne veut plus dire « maîtrise technique », « puissance », « domination », mais renonciation, douceur, soumission et joie. Je me suis surpris à imaginer que le « fittest », en fait, ce n’était pas celui qui a la plus grosse et l’agite à la face du monde sous les vivats de la foule esbaubie, mais une famille de bergers qui font paître leurs troupeaux, ont appris à économiser l’eau et savent cultiver un sol aride. Chez eux, on arpente les collines, on contemple la mer, on chante des poèmes, on alimente le feu qui réchauffe, qui cuit, qui rassure, qui apaise, qui rassemble. On pratique l’égalité au quotidien, avec banalité, simplicité, parce qu’il n’y a pas d’autre façon de vivre qu’avec, parmi, en même temps. Je me suis dit que c’était peut-être un peu idyllique, peut-être un peu naïf, oui, mais tellement moins bête que la superintelligence de la superintelligence.
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