« Auto-sociologie. » L’expression n’est pas des plus heureuses, mais elle n’est pas imprécise, au moins. Si je devais donner un nom au thème sous lequel il conviendrait de ranger la page de ce jour, comme il y a des pages que je rangerais sous le thème « rêves » (ce sont des récits de rêves, que je ne fais plus guère, ces derniers temps, d’ailleurs, c’est dommage), d’autres sous « aphorismes » (celles-là commencent généralement par un titre en italique suivi d’un tiret, mais pas toujours, « aphorismes », je ne devrais pas nommer ces pages ainsi, pour moi un aphorisme, “un vrai”, c’est une phrase, deux, tout au plus, un éclair, qui foudroie et illumine), d’autres sous « extases provisoires » (ce serait des descriptions de moments heureux, comme le bref moment passé dans le jardin de l’____ __ _____, hier, ou des paysages, des instants quand l’on prend conscience de la beauté du monde, de la profondeur du temps, quand la perception se trouve changée, renouvelée, la vie rendue meilleure), d’autres encore sous « improvisations » (comme quand je ne sais pas ce que je vais écrire avant de l’écrire), ou bien « ratures » (quand j’ai effacé ce que j’avais écrit avant de recommencer), ou aussi « absences » (quand je n’ai absolument rien à dire), etc., c’est peut-être ainsi que je le ferais : « auto-sociologie ». Et les pages qui viendraient se ranger sous ce thème seraient largement consacrées aux années détestables (c’est-à-dire : de détestation de moi, notamment, et, par extension, de détestation de tout) que j’ai passées chez _______. C’est en raison de cette détestation, cela ne fait aucun doute, que j’ai ressenti ce que j’ai ressenti, et je ne vais pas dire qu’apprendre la nouvelle du licenciement d’______ ______ par ______ ______, hier, m’a éjoui, mais, durant le bref instant que la perception en a duré (la perception de la nouvelle ? non, plutôt du sentiment, ce qui redouble la chose, à l’excès, un peu), j’ai éprouvé un sentiment de justice. Sentiment d’autant plus déplacé, j’en conviens, que les raisons qui ont conduit l’un à être le bourreau de l’autre n’ont pas grand-chose à voir avec les raisons qui me conduiraient aujourd’hui à réclamer réparation des torts dont j’estime avoir été la victime. Alors, peut-être, n’est-ce pas tant le licenciement en lui-même que le vent de panique que la nouvelle a fait souffler dans le milieu conformiste qui est celui où cette comédie assez peu comique se déroule qui aura été à l’origine de ce sentiment et que ma justice, rendue au nom de personne, sinon au nom de moi-même, n’est qu’un épiphénomène immanent dont je tire une certaine interprétation, laquelle n’a pas grand-chose à voir avec la réalité du monde social dans lequel cela se joue. Jamais que là, où j’ai travaillé pendant près de six ans, je n’ai eu l’impression de vivre dans une version à peine édulcorée de la société de classes du XIXe siècle. L’édulcoration tenait à peu de choses, en effet : on s’appelait par son prénom, mais autrement les différences n’étaient pas de simple hiérarchie (comme la subordination inscrite dans le contrat de travail), elles étaient presque de nature, tant la frontière qui séparait les dirigeants des dirigés était massive, violente, humiliante, et infranchissable. Quand j’ai quitté mes fonctions de factotum, j’ai eu un entretien surréaliste avec ______ ______, dans son bureau, entretien au cours lequel il m’a dit qu’il comprenait tout à fait ma décision de partir, parce qu’il y avait un plafond de verre au-dessus de moi (il y avait effectivement une verrière au magasin, et sa littéralisation involontaire rendait la métaphore d’autant plus désopilante), et que c’était important de faire marcher, je cite, « la cabeza », quand je lui avais dit que j’avais besoin d’occupations intellectuelles pour être heureux et que j’allais traduire un livre depuis l’italien, pour commencer. « La cabeza », c’est une expression que j’emploie, aujourd’hui encore, pour faire rire Nelly. Et quand j’ai appris la nouvelle, j’ai envoyé un sms à Nelly qui lui disait ceci : « Il a eu mala à la cabeza » en commentaire d’un lien vers l’article du journal où la nouvelle était relatée. Un jour, quand j’ai entendu Jul chanter sur le morceau « Bande organisée » les paroles : « Poto que pasa ? dans la cabeza », le choc des images que produisit en moi la rencontre imprévisible entre la verrière du magasin ___ _____ ______, la métaphore d’______ ______, Walkscapes de Francesco Careri et les lyrics polyglottes de Jul faillit me faire perdre l’équilibre. À quelle vitesse la pensée voyage-t-elle, et l’effroi, et l’ironie, et ce qui sauve le monde ? La hiérarchie était si forte, chez ______, que l’on conseilla même à Nelly de me quitter parce que nous n’appartenions plus au même monde, elle à la presse, moi au magasin. J’en ai déjà parlé (cf. 23.8.22), je ne vais donc pas recommencer, mais l’inintelligence — due à l’ignorance, mais les dominants ne se soucient pas de la réalité des dominés, ils se satisfont intégralement de leurs préjugés qui leur tiennent lieu de grille de lecture du monde, et c’est ce que l’on nomme généralement « la réalité » — dont une telle remarque témoignait était ahurissante, mais aucunement étonnante, elle était au contraire parfaitement dans l’ordre des choses : l’ordre des choses, dans une société de classes, c’est justement ce qui permet à un chef de tenir ce genre de propos à sa subordonnée sans le moindre scrupule, en ayant au contraire le sentiment de prodiguer quelque conseil sensé à une jeune femme qui ignore tout de ce qui est bon pour elle et qui a grand besoin que l’on pense à sa place. Peut-être que Nelly, je ne dis pas le contraire, aurait dû écouter ce conseil : la trajectoire que ma carrière a suivie depuis lors ne lui eût pas donné tort, mais l’amour a ses raisons, etc. Chaque fois que je parle de ces années, j’ai l’impression de radoter, de ressasser quelque chose qui n’a pas lieu de l’être parce que cela appartient au passé, mais je ne le crois pas. Je crois que cela appartient effectivement à mon passé — au sens autobiographique —, et il y a longtemps que je me suis détaché de cette période de ma vie (depuis que, de fait, j’ai écrit le conte « Le feu est la flamme du feu » dans le livre du même nom), mais que cela n’appartient pas au passé du point de vue de l’époque. La façon dont la société, sinon dans son ensemble, du moins dans son écrasante majorité, prétend lutter contre les inégalités sociales tout en les renforçant de fait tend à prouver, en effet, que ce n’est pas du passé, mais du présent. Les inégalités sociales ne produisent pas simplement de l’injustice, que telle ou telle disposition règlementaire, telle ou telle augmentation de salaire, telle ou telle taxe ou impôt supplémentaires, viendraient justement réparer, comme les gens qui publient des tribunes dans les journaux le prétendent ; elles produisent de l’humiliation. Or, l’humiliation, qu’est-ce qui pourra jamais la compenser ? Chez _______, j’ai vécu l’inégalité de façon d’autant plus violente que je me sentais déclassé, pire : absolument pas à ma place, projeté vers le fond, rejeté à des années-lumières de mon idéal. Les quelques livres que j’ai écrits depuis ce temps-là ne sont pas une revanche, pas une vengeance, même pas une preuve, c’était ce que je voulais faire et que le monde social m’empêchait de faire. Alors, il a fallu que je quitte le monde social pour faire ce que je voulais faire. Mais cela, se séparer du monde social dans ce qu’il a de nocif, de vénéneux, qui en a la possibilité (comme moi, je l’ai eue, grâce à l’éducation parfaitement républicaine que j’ai reçue, l’amour de mes parents, l’amour de Nelly, quelques avantages naturels, et parce que j’avais un idéal — or, qui a un idéal ?), qui ? Je ne cherche pas à universaliser ma condition personnelle — je ne crois pas en ce genre d’élargissement de la perspective, pas plus que je ne crois en l’exemplarité, et je ne me sens pas exemplaire du tout, tant s’en faut —, je dis simplement ce que je ressens, je m’efforce simplement de ne pas mentir. La version que le monde social a retenue de l’événement dont je parle — pour résumer : « Oh là là, les méchants fascistes font du mal aux gentils amoureux des lettres » — est évidemment une caricature imbécile, mais est-ce étonnant ? Notre époque est-elle capable d’intégrer autre chose que des caricatures imbéciles ? Surtout, tout cela repose sur une fiction maladroite — on pourrait appeler cette fiction, « la société Potemkine » : tout est faux, mais on continue de faire semblant — dont la façade se lézarde, mais il y a encore trop d’intérêts à défendre, et les gens qui défendent ses intérêts occupent des positions trop importantes, trop haut placées dans la hiérarchie sociale, pour qu’on accepte de la laisser s’écrouler et voir enfin ce qu’il y a derrière. Ce qu’on pouvait déceler sous les reproches adressés par la bonne pensée à ______ _______ (dans la critique du débauchage de ______ _______, du licenciement d’______ _______), il ne fallait pas être clairvoyant pour que cela apparaisse nettement : il ne respecte pas les us et les coutumes du milieu. Or, c’est ainsi que fonctionne le monde social : l’ordre des choses est un ensemble de hiérarchies et de coutumes à respecter afin de garantir que l’ordre des choses demeure le même et que les positions, les fonctions, les avantages se transmettent sans heurt de génération en génération, comme les droits héréditaires sous l’Ancien Régime. À un moment, songeant à la scène que Nelly m’avait racontée, j’ai eu envie de conclure cette page en disant quelque chose comme : « Seul l’amour peut nous sauver », ce qui n’est probablement pas faux, mais est-il besoin de conclure ? De même, j’ai pensé effacer cette page pour en écrire une autre (je ne sais pas laquelle, je n’ai pas effacé cette page, je n’ai donc pas écrit l’autre), me disant : « Mais la perception des phénomènes est suffisante, ne crois-tu pas ? Il suffit de voir les choses pour les voir telles qu’elles sont, non ? » Non, personne ne voit rien. C’est cela, la société Potemkine : on bave d’admiration devant la façade en carton-pâte qui craque de partout.










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