7.6.26

10 = ∞. Dix mètres à peine, peut-être moins, c’est la distance qui sépare la terrasse du café, où les touristes viennent écluser leur pinte et engloutir leur burger, où, les soirs de finale, le petit peuple vient acclamer dans la liesse les milliards dépensés pour pousser la balle dans les filets adverses, du campement à ciel ouvert que deux personnes sans abris ont installé sur le boulevard, avec un matelas, une table de fortune, des bouts de carton, entre la boutique Afflelou et le Crédit Mutuel ; ils ont même récupéré un drapeau de la veille, « Jésus est vivant », pour faire la décoration, Jésus est peut-être vivant, mais il ne vous aime pas trop, si ? Dix mètres à peine, et l’infini, semble-t-il, pourtant. Mais je n’ai pas de solution, je regarde, je vois, c’est tout. J’abhorre qui fait profession de résoudre les problèmes : on fait des meetings, on appelle les gens aux urnes, on promet de changer le monde, combattre le racisme, le fascisme, et abattre les inégalités, mais dix mètres à peine séparent la prospérité de la misère. Je ne suis pas désespéré ou nihiliste, ou je ne sais quoi, je vois, je regarde, c’est tout. Et je ne parviens pas à être convaincu par le mythe de la prospérité, du progrès, pas plus que ne me convainquent les héroïsmes de manifestation, pas plus que ne me m’attirent les promesses punitives d’enfermement, de clôture, la prison pour tout le monde. Il me semble que le plus important — pour commencer, si l’on veut —, c’est de voir, de regarder. Sans posture christique ni programme politique ni prophétie utopique. Pourrait-on se contenter d’être humain ? Évidemment, ce n’est pas si simple que cela en a l’air, la proposition semble triviale — comme si cela, être humain, le verbe, l’action, et l’entité aussi, après tout, allait de soi —, mais elle ne l’est pas. Elle porte avec elle tout une morale, qui n’a pas la grandiloquence des défilés, des certitudes, des imprécations ; elle est pauvre en affirmations, et riches de questions. C’est peut-être toute la différence entre le monde social et moi : l’espace, semble-t-il, très réduit, et pourtant, infini, entre l’affirmation et l’interrogation. Il faudrait n’avoir qu’un point d’interrogation, de la volute duquel, quasi un parcours labyrinthe, et son hiatus primordial, la courbe au-dessus du point, lequel n’a dès lors plus de fin, mais prend son envol, s’enfuit, on observerait la réalité. Mais tu ne trouves pas cela satisfaisant, n’est-ce pas ? Tu as besoin de croire en des vérités définitives. Parce que, fondamentalement, tu as besoin de dormir, tu as besoin d’être rassuré. Moi, c’est cela qui m’angoisse, qu’on puisse avoir le dernier mot, qu’on puisse vouloir le dernier mot, qu’on puisse croire au dernier mot. Et, si je ne tiens pas ce journal pour cela, montrer qu’il n’y a pas de dernier mot, je crois que c’est ce dont il m’apporte la preuve, jour après jour, qu’il n’y a pas de dernier mot. Il n’y a que la distance infinie qu’il nous faut toutefois parcourir. J’essaie de me comprendre moi-même en tant que moment-partie du monde, ce qui fait que cette entreprise ni n’est tout à fait privée ni tout à fait publique. Depuis deux ou trois, j’admire cette maison en bois qu’Alexandre Tabaste a conçu à Plouescat. Elle est à vendre. Évidemment, c’est un doux rêve, mais cette relation à la fois distante et proche qu’une maison comme celle-ci installe entre le dehors et le dehors me fascine. Et, comme je l’ai écrit, hier au soir, dans le grand cahier noir où je note un certain nombre de réflexions sur l’exil, mon histoire familiale, n’ai-je pas moins besoin, afin de me sentir chez moi, d’un lieu, que d’un habitacle ? 

6.6.26

« Jésus est vivant », y avait-il écrit sur les drapeaux que des milliers de personnes sont venues agiter sous mes fenêtres, cet après-midi. Ce n’était pas la première fois, et je crois que, si j’avais été aussi déséquilibré qu’elles, j’eusse pu croire que ces messages s’adressaient à moi — et qu’elles me prenaient donc pour ce dénommé Jésus —, et non à cet être plus ou moins imaginaire, fils d’un être imaginaire, mais auquel les êtres humains, depuis qu’ils ont décidé de réduire les divinités à une seule, une, unique et exclusive, s’acharnent à croire. Pourquoi un et non des dizaines, comme cela s’est conçu durant des millénaires et des millénaires, et sans doute, avant, encore, des divinités qui étaient des puissances naturelles, des auspices, des présages, des désirs, des messages ? La question est délicate. Sans doute y a-t-il derrière cette réduction à l’un quelque croyance surajoutée en la rationalité : moins il y a d’explications, et plus c’est rationnel, se figure-t-on, ou moins il y a d’entités, et plus l’on est proche de la vérité, mais quelle vérité y a-t-il à agiter un petit drapeau en braillant « Que ton feu, Seigneur, brûle en moi » ? Ad libitum. Et puis pourquoi toujours le fils et jamais la mère ? Il m’a toujours semblé que la seule chose qui méritait d’être sauvée dans le christianisme, c’était le culte de Marie, le culte de la mère, et donc que la seule chose qui méritait d’être sauvée dans le christianisme, c’était le catholicisme, malgré son irrationalité propre (la virginité, encore qu’elle puisse s’entendre en un sens métaphorique, mais la foi n’est pas une métaphore, c’est une vérité absolue), en tant que, au cœur de la foi, il place la mère, la mère comme origine indépassable, et ne serait-ce que pour la beauté surnaturelle de son iconographie (« Ecce Ancilla Domini, Fiat Mihi Secundum Verbum Tuum. »). Mais ce n’était pas ce qui les intéressait, toutes ces gens, sur le boulevard, cet après-midi, mais de crier et de se faire entendre. Mais pourquoi ? Qui a été converti à la foi chrétienne en assistant à cette procession assourdissante, cet après-midi ? Ne peut-on exister qu’en criant, en empiétant sur l’espace des autres? L’existence ne peut-elle se démontrer qu’aux dépens du silence ? Pourquoi tout le progrès, désormais, semble-t-il se faire contre l’austérité, la discrétion, la tranquillité ? Pourquoi faut-il que tout soit voyant, tapageur, énorme, vulgaire ? Est-ce le destin des sociétés obèses, trop nombreuses, trop riches, trop, mais trop quoi ? Je ne sais pas : trop sociales ? À mesure que la société écrase l’individu (et donc aussi le silence, le recueillement, la prière, la confession, pour rester dans le sujet de la religiosité), les formes de vie se font plus bruyantes, plus envahissantes, plus démonstratives. Qu’on veuille gagner le royaume des cieux ou la prochaine élection, la recette est la même : crier plus fort que l’autre, le rend sourd, l’écraser, l’humilier. Comme c’est sordide, ne trouves-tu pas ? 

5.6.26

Quand je ne pense pas, j’ai l’impression de ne pas exister. Et qui me dit que ce n’est qu’une impression ? Où passe ma vie si elle n’est pas conceptualisée, si elle n’est pas intellectualisée, si elle n’est pas mise en récit ? Ai-je vraiment vécu si je n’ai rien écrit ? Ai-je vraiment vécu si je ne l’ai pas écrit ? J’allais dire : « J’envie qui peut passer sa journée simplement en la passant », mais ce n’est pas vrai, et puis, d’abord, c’est condescendant, et même comme antiphrase, ce n’est pas vrai, ce n’est pas ce que je pense, je ne pense pas que ne pas penser — ne pas avoir des idées, comme je le dis simplement, ne pas conceptualiser et raconter l’existence, la sienne, et l’existence en tant que telle — soit enviable, soit vivable. Et le temps que cela prend, c’est considérable, mais c’est la seule façon de vivre que je conçois comme désirable. Aussi, parfois, comme aujourd’hui, quand, parvenant à la fin de la journée, je prends conscience que je n’ai rien pensé, que je n’ai pas pensé de la journée, que je n’ai pas eu la moindre idée, que je n’ai rien raconté, rien eu à raconter, je sens une grande angoisse me gagner : cette journée pourrait disparaître, ainsi, sans laisser de trace de son passage, mais laisser, ce n’est pas le bon verbe, c’est sans garder de trace. Et la différence est immense : laisser une trace, c’est salir, dégrader, abîmer, détruire ; garder une trace, c’est se souvenir, réfléchir, changer, se métamorphoser. Je ne veux pas laisser la trace de mon passage, je veux garder la trace du passage. La différence, on la voit quand on considère les deux phrases, c’est aussi celle du moi : quand je n’ai pas pensé de la journée, j’ai été pourtant, il y a eu un moi, mais ce moi n’avait aucun intérêt. Le moi, l’ego (ou l’âme, ou l’esprit, ou le je, ou la personnalité, et caetera) n’a aucun intérêt. Il n’est pas haïssable, il est passable, il est dispensable, il est négligeable. Et mieux, on doit s’en passer, on doit s’en dispenser, il doit être négligé. Alors, on peut penser vraiment, alors, on peut avoir des idées vraiment, on peut garder des traces de la vie, de l’amour, du temps qui passe, de tout. Autrement, le moi laisse sa trace sur les choses, et cette trace s’appelle « laideur ». Je ne veux pas de la laideur. Il y a déjà trop de laideur. Et ne me dis pas que c’est relatif, « beauté », « laideur », non, ne me le dis pas. Ouvre les yeux, plutôt, écoute. Fais quelque chose d’intéressant.

4.6.26

Fini de relire la vieille Europe. Vidé. Et donc, j’en suis à ce moment où je ne sais plus si ce que j’ai écrit est bien, génial, passable ou complètement débile. Cela dit, je ne suis pas certain que ce soit la bonne façon de voir les choses. Si moi, je trouvais que c’est génial mais que la terre entière trouvait que c’est nul, je serais satisfait. Mais ce n’est pas si simple. Rien n’est simple, de toute façon, quand j’écris. J’ai l’impression que chaque étape ajoute de la complexité, qu’on s’enfonce dedans, et qu’on ne sait plus, parvenu à un certain niveau, où l’on est, ce que l’on fait ici, pourquoi on est venu ni où l’on va. Cette confusion est-elle nécessaire ? Ou inévitable, plutôt ? Je n’en sais rien. J’ai corrigé les 104 pages A4 qui sont devenues 107 après avoir intégré les corrections. À présent, Nelly va lire le texte entier (elle n’avait lu que la partie rédigée au moment où j’avais constitué le dossier de bourse de la Scam). Ensuite, on verra. Mon état est étrange : je suis heureux d’avoir écrit ce texte et complètement creux, vide. Parce que, évidemment, le plus intéressant dans l’écriture, ce n’est pas d’avoir écrit, c’est d’écrire. En écrivant, on comprend pourquoi des romans comme l’Homme sans qualités ou À la recherche du temps perdu sont demeurés inachevés et pourquoi, sans doute, WaBe s’est lancé dans des projets comme son Livre des passages ou Baudelaire, parce que c’étaient des œuvres impossibles à achever et que, donc, elles ne deviendraient jamais des produits finis, mais demeureraient coextensives à la vie, des parties de la vie, comme un corps a des membres, on comprend pourquoi Musil a retiré de la presse les chapitres de la troisième partie d’HSQ, Vers le règne millénaire (les criminels), après en avoir relu les épreuves, parce qu’il était insatisfait, bien sûr, mais qu’exprimait-elle, cette insatisfaction, sinon l’impossibilité de se séparer de son œuvre, et n’en va-t-il pas de même avec Proust qui ne cessait de récrire, d’ajouter, de modifier les volumes de la Recherche rendant toujours plus improbable leur forme définitive ? Non pas tant qu’il n’y ait pas de forme définitive, mais la forme définitive n’est sans doute pas désirable en elle-même. La question alors cesse d’être celle de l’inachèvement en soi pour devenir celle du désir d’achèvement : quel écrivain désire l’achèvement et quel écrivain y résiste ? Et quand, chez un même écrivain, et comment, chez ce même écrivain, passe-t-on du désir d’achèvement à son contraire, qui n’est pas le désir d’inachèvement, mais le non-désir d’achèvement, c’est-à-dire : quand l’achèvement cesse-t-il d’être désirable en soi, pourquoi et comment, et pourquoi lui préfère-t-on l’inachèvement non comme forme définitive de substitution, comme absolu, mais parce que l’achèvement ne répond aux attentes suscitées par l’écriture, ne répond pas au désir d’écriture ? Le plus intéressant, je l’ai dit, ce n’est pas l’achèvement. Le plus intéressant — le plus passionnant, le plus puissant —, c’est le processus, c’est la dynamique, c’est le devenir, c’est l’œuvre en train de se faire, non l’œuvre enfin faite. Peut-être que, à un moment, j’ai cru que ce journal permettrait d’échapper à ce dilemme achèvement / inachèvement : le journal, coextensif à la vie, inachevé en soi répondait au désir d’inachèvement que suscite l’écriture et permettait ainsi des formes achevées que seraient les livres. Le journal, long comme la vie, permettait des formes plus brèves, qu’on appelle « livres ». Mais c’est une solution un peu trop facile. Et se dire : « Le livre est fini » a quelque chose de décevant, non à cause d’une sorte de dépression post-partum (si l’on veut), mais parce que l’achèvement lui-même est décevant, il a quelque chose de social (il faut publier des livres, et des romans de préférence, un tous les deux ans, qui plus est, si l’on veut ne serait-ce qu’essayer d’exister) dont l’écriture cherche à s’émanciper. L’achèvement acquiesce à la norme quand l’écriture cherche à inventer quelque chose qui échappe à la norme. Et ce, non pour échapper à la norme (par rébellion, pour ainsi dire, ce qui ne serait pas très intéressant), mais parce que la norme donnée — ce qui précède l’écriture — ne permet pas à l’écriture de se développer : les formes socialement acceptées (le roman, l’essai, le recueil de poésie, le recueil de nouvelles) ne sont pas adaptées à l’écriture, elles la réduisent, l’entravent, l’enferment, la contraignent, la condamnent. L’écriture est une forme qui cherche à dépasser sa forme. L’écriture est une forme qui cherche à dépasser toute forme. L’achèvement est la forme de l’écriture à laquelle l’écriture ne peut se résoudre par la nécessité qui est la sienne de dépasser de la forme. Ou quelque chose comme ça.

3.6.26

Le livre s’appelle donc la vieille Europe. Je le relis. Lentement. C’est important d’insister sur cet adverbe, lentement. Je vais beaucoup moins vite qu’avant, je prends mon temps, et ce n’est pas, je crois, paresse ou faiblesse, mais nécessité. Je relis pas à pas. J’essaie d’avancer sans accélérer, en gardant la cadence patiente. Ce n’est pas le livre pour lequel j’ai obtenu une bourse du CNL. C’est le livre pour lequel je n’ai pas obtenu une bourse de la Scam. J’aurais dû travailler en priorité au livre pour lequel j’ai obtenu une bourse du CNL. Et, sans doute, abandonner ce projet de livre pour lequel je n’ai pas eu une bourse de la Scam. Mais, voilà, le livre n’est pas un projet, je ne fonctionne pas à la commande, je n’écris pas parce qu’il y a des sous à gagner. La nécessité provient de l’écriture, c’est elle qui commande, gouverne, exige, réclame, organise le temps. Et tout, et tout. Tout lui est subordonné. Tout doit lui être subordonné. Sinon. Sinon, je ne sais pas. Je n’ai pas envie d’en parler. Je n’ai pas envie de parler de l’idée que je me fais des autres. Les autres, je me suis mis en colère contre eux, encore aujourd’hui. Pas les autres, les autres, en soi, en général, par appellation abstraite, non, _______. Et ma colère m’a semblé à la fois juste et idiote. Mais idiot, en vérité, ce n’est pas un défaut. Juste parce que je ne me sens pas estimé à ma juste valeur. Mais qu’y puis-je ? Ce n’est pas moi qui décide de l’estime qu’on me porte. Tout ce que je puis faire, c’est écrire. La vraie valeur, c’est celle-là. Continuer d’écrire, coûte que coûte. Et c’est ce que je fais, oui. Et je crois qu’écrire d’abord le livre que l’institution n’a pas voulu soutenir possède un sens que je souhaite souligner. Sinon, l’écriture n’est que cela : activité sociale, la place de l’écrivain dans la société, la manière dont la société doit prendre en charge l’écrivain, lui donner des sous pour écrire. Je n’attends pas que l’on me donne de l’argent pour écrire. J’écris. C’est un acte premier. Mieux : primitif. C’est ce qui se tient au plus près de la nature, au plus près de ma nature. Donc, j’ai écrit ce livre que je suis en train de relire avec patience, en prenant non pas mon temps, mais son temps, en me mettant à son rythme, en avançant avec la patience qu’il attend de moi que je lui accorde. J’ai imprimé le texte et, avec mon stylo à l’encre bleu Méditerranée, je corrige, je raye, je complète, j’ajoute. Elle est belle, cette lumière qui vient de l’écriture et, à travers elle, par la main qui la porte sur la feuille, de la mer. Le livre tourne autour de la mer. Je vais terminer la relecture cette semaine. Et après. Et après, je verrai. En attendant, garder les yeux ouverts sur cela : bleu Méditerranée.

2.6.26

Je ne sais pas si c’est moi ou si c’est le dehors qui me donne mal à la tête, ce soir. Mais en fait, je sais: moi ou le dehors, c’est la même chose, ou plutôt ce ne sont pas des choses du tout. Une des pires erreurs de l’histoire de la philosophie: la notion de sujet (et son opposition à l’objet), que l’on trouve encore très vivace dans tout un pan de la pensée contemporaine. Pour moi, les choses sont claires: je ne suis pas un sujet. Ce n’est pas une proposition provocatrice, c’est que je ne me pose pas en m’opposant, je ne me pose pas du tout, je me suis trouvé là et il se trouve que je suis vivant, ce n’est pas une nuance négligeable, une argutie ou une pirouette intellectuelle, je pense qu’il faut abandonner la distinction sujet / objet une bonne fois pour toutes au profit d’une conception plus dynamique de l’existence, et que c’est cette conception dynamique de l’existence qui, en insistant sur le vivant, sur la naturalité de l’humanité permettra de préserver l’intimité, laquelle ne sera plus conçue comme une intériorité par opposition à une extériorité, comme l’intériorité d’un sujet par opposition à l’extériorité d’un objet (distinction qui se duplique toujours pour donner lieu à une distinction symétrique entre le corps et l’esprit, l’esprit étant considéré comme le vrai moi et le corps comme un faux moi, un accident qui arrive à la substance moi), mais comme une expression parmi d’autres de ma vitalité d’être vivant. C’est la conception de l’intimité, de la vie privée, comme intériorité qui la rend paradoxalement si fragile: l’intériorité n’est pas un abri, un refuge, c’est une anomalie. Dans un monde matérialiste (au sens ontologique et axiologique), l’intériorité se trouve réduite à l’expression d’une sociabilité du sujet alors qu’elle n’est pas quelque chose qui se produit dans le monde social, elle est bien plus certainement à l’origine du monde social: l’intimité — le fait que j’ai des pensées que je puis ne pas prononcer à haute voix mais garder pour moi et entretenir un dialogue silencieux avec moi-même — n’est pas un produit de la socialisation de l’individu, elle est une expression de l’évolution humaine: à un moment, les mammifères à deux pattes que nous sommes ont développé cette capacité de se parler à eux-mêmes et d’entretenir une conversation avec eux-mêmes tout au long de leurs vies. Mais ce n’est pas une fonction sociale, c’est une fonction biologique. Question: cette affirmation est-elle si gratuite que cela? A-t-elle un réel fondement scientifique? Sans doute dans la mesure où c’est la bipédie qui, par la libération des mains et l’élargissement du champ de vision, a permis l’apparition et le développement des capacités cognitives qui sont les nôtres (fabrication d’outils standardisés, langage, notamment). Le dualisme sujet / objet donne l’illusion qu’il y a une distinction entre le social et le biologique, le naturel et le culturel, comme si les deux n’étaient pas des phénomènes coextensifs, et nous conduit à mettre l’accent sur l’un ou sur l’autre en fonction des différentes lignes (généralement politiques) que l’on est enclin à suivre. C’est absurde. Mais il faut remonter à la racine de cette absurdité et en finir pour de bon avec l’idée qu’il y a un ego dans une enveloppe charnelle, un sujet en face d’un objet, un esprit qui habite dans un corps, un dedans par opposition à un dehors. Et peut-être alors ferons-nous moins de bruit pour rien. Et peut-être aurais-je un peu moins mal à la tête. Mais rien n’est moins sûr.

1.6.26

Fatigué, ce soir. Mal dormi, cette nuit. Peut-être qu’un jour, ou plutôt : une nuit, peut-être qu’une nuit, je parviendrai à mal dormir sans me dire que je vais mourir, que ma vie est un échec, que c’est la fin du monde, mais alors, je dormirai bien, probablement, ou bien je n’y parviendrai pas, et un jour, ou plutôt : une nuit, je mourrai pour de bon. Pour le reste, que ma vie soit un échec et que ce soit la fin du monde, je crois qu’il y a autant de raisons de penser que oui que de raisons de penser que non, mais je ne suis pas certain qu’il soit très intéressant de s’attacher à les énumérer, toutes ces raisons pour et toutes ces raisons contre, il vaut mieux penser à autre chose. Même si j’ai mal dormi, cette nuit, je suis allé courir, ce matin, et je crois que je me suis senti assez bien (« 7 km à 5:37 », ai-je écrit à Nelly, après avoir couru). Ensuite, une fois rentré à l’appartement, sans même prendre le temps de me doucher, simplement de m’hydrater, je me suis assis à la table des repas, et j’ai écrit, menant ainsi à bien le plan que je m’étais fixé pour le livre que je suis en train d’écrire. J’allais dire : « C’est venu naturellement », mais, évidemment, c’est tout sauf naturel, et j’ai pensé je ne sais combien de fois, ces derniers jours, à ce que j’allais écrire, formant des phrases sans les écrire, phrases que, je crois, je n’ai pas écrites, j’en ai écrit d’autres. Écrire ces pages m’a rendu très heureux. Après les avoir écrites, en fin de matinée, j’ai tapé dans mes mains de joie. Et la joie coïncidait avec la conscience d’avoir fait quelque chose, d’avoir accompli quelque chose, quelque chose d’important. C’est si éloigné, me dis-je à présent, de ce que l’époque considère comme important, qui porte l’anecdotique en triomphe. Mais ce n’est pas contre cela que j’écris. J’ai été d’autant plus heureux de m’apercevoir que j’avais écrit ce que je venais d’écrire (ces dernières pages-là ainsi que tout le livre) que ce que je venais d’écrire, je ne l’avais écrit contre rien, cela ne s’opposait à rien, c’était là, c’était ainsi, et c’était beau. Certes, pourrait-on me répliquer, ce n’est que mon avis, mon avis d’auteur, qui plus est, donc, c’est subjectif, mais non, ce n’est pas subjectif, pas plus que ce n’est objectif, ce n’est pas quelque chose contre quelque chose d’autre, ce ne sont pas des choses comme toutes ces choses qui peuplent le monde social et que les gens désirent sans savoir vraiment pourquoi, c’était léger et sans la grandiloquence des parades, cela n’avait pas lourdeur des milliards, ni la violence des guerres et des massacres, c’était parfaitement contingent et absolument nécessaire. Je suis heureux d’avoir écrit ce que j’ai écrit. Et je suis heureux d’écrire comme j’écris. Je suis heureux de faire ce que je fais. Quand je me parle d’échec, la nuit, au lieu de dormir, quand je ne parviens pas trouver le sommeil, je devrais me souvenir que je ne voudrais pour rien au monde écrire différemment, devenir quelqu’un que je ne suis pas pour avoir un peu de succès : ce que je fais, c’est ce que je veux faire, c’est ce que j’aime. Tant pis si cela n’intéresse que moi. Je vais mon chemin.

31.5.26

Je sais que ce n’est qu’une date sur un calendrier, mais l’absence se fait peut-être un peu plus sentir que les autres jours. D’autant que Daphné a fait preuve d’une nonchalance qui me révolte, ne faisant pas le moindre effort pour se montrer un peu aimable. Je viens d’ouvrir la fenêtre pour aérer la pièce et mon regard s’est arrêté sur l’urne qui se trouve au pied. Ce n’est pas tout ce qu’il me reste de ma mère, non, mais un peu, quand même. Je souris en voyant posé sur une étagère (conséquence du déménagement forcé de cet hiver) ce cadeau que j’avais fait pour elle, il y a bien des années de cela : je n’ai jamais été très doué pour les travaux manuels, manifestement. Mais je ne trouve pas que ce soit émouvant : je ne suis plus cet enfant depuis longtemps. Et je ne sais même pas s’il a réellement existé. On présuppose l’identité personnelle, mais n’est-elle pas un mythe ? Les raisons qu’on a de faire cette présupposition se comprennent aisément : sans identité personnelle, pas de responsabilité, pas de culpabilité, donc pas de sanction, pas de peine. On rétorquera : pas de justice non plus. Mais qu’est-ce qui est juste ? Une fête sans rien à fêter ? La fête, ce mot est revenu dans le discours public, ces deux derniers jours, pour évoquer les débordements auxquels donnent lieu tous ce qui ressemble de près ou de loin à un événement dans ce pays : 14 juillet, Halloween, nouvel An. Un expert de l’expertise parle d’une « institutionnalisation calendaire des violences urbaines ». Et c’est moins cette idée un peu absurde et la formulation maladroite de son jargon pseudo-savant que le mélange des genres insignifiant auquel notre époque donne lieu, où un match de football a autant de valeur que la commémoration de la Révolution, une fête importée de fraîche qu’une sorte de passage rituel, qui prête à sourire. Quand on parle du relativisme contemporain, se rend-on compte de l’excès de langage qu’ainsi l’on commet ? Comme si cela, cette bouillie peu appétissante où tout côtoie n’importe quoi, où les valeurs morales sont des mots qui sonnent creux (comme l’indépendance, par exemple, dans un autre domaine), obéissait à une sorte de théorie de la réalité, était l’expression d’une vision du monde profonde, marquée par le métissage, le brassage, un multiculturalisme joyeux et progressiste, alors que la réalité est bien moins romantique, et beaucoup plus brutale : tout est bon du moment que cela rapporte de l’argent. On a beau prétendre le contraire, se persuader que l’on n’a pas changé, que l’on est toujours la rebelle que l’on se rêvait il y a trente ans passés, la vérité ne trompe pas. Enfin, je crois. Je n’en sais rien. Est-ce que je ne me berce pas d’illusions, moi aussi, avec cette idée, là : la vérité ? Qui peut bien croire à la vérité ? Non pas qu’elle existe, ou qu’elle n’existe pas (la vérité est une propriété du langage, non des choses), mais qu’elle possède encore une quelconque valeur discursive, qu’elle ne soit pas simplement un mot, qu’on prononce, comme ça, comme on dit « la France », par exemple, aussi, mais l’on sait bien, en son for intérieur, que c’est vide de sens, que ce n’est qu’un peu de bruit, un peu trop de bruit, certains soirs, oui, quand les jeunes défavorisés, comme on les appelle, décident de s’amuser sous le regard bienveillant des élites inclusives — rassurez-vous, bonnes gens, la matraque reste toujours à portée de la main —, mais qui passent bien vite, bien vite, chacun rentre chez soi, on reprend son petit commerce, l’argent a besoin de calme et de tranquillité pour prospérer. Et c’est l’argent qui sauvera la société.

30.5.26

Sous le dôme de chaleur, la populace célèbre le triomphe des milliardaires de la capitale. Et moi qui (ne) supporte (que) le club des parias de la Méditerranée, je dois souffrir cette double indigence, cette double humiliation. J’espérais l’orage. Mais, contrairement aux prévisions météorologiques, aucune goutte ne sera tombée. Tout est contre moi. J’ai l’habitude, je crois. Aujourd’hui, j’ai écrit un poème sur le dôme de chaleur sous le dôme de chaleur pour mon carnet d’un hiver, et cette espèce d’incongruité ne m’a pas dérangé. Il y a une logique à l’œuvre et, qu’elle semble défier le sens commun, pour quelle raison devrais-je m’en préoccuper ? Ce n’est même pas ce que je cherche. Je ne cherche rien. J’écris. C’est tout. Il fait trop chaud pour écrire. Et puis, comment penser quand, partout, pétaradent les feux d’artifice ? On revendique le droit à la fête, mais en quoi est-ce la fête, cette joie de marchandise ? Tout le monde devient la catin de la réalité sociale. Et l’on fait de la domination la forme populaire de la communion. Qui voudrait se cacher pour tâcher de penser ses pensées est rappelé à l’ordre : la réalité de la fête obligatoire, c’est encore plus de bruit, de violence, de bêtise, de chaleur, de malheur. Et je sais que la page de mon journal, mon poème ne valent rien, ne pèsent rien face à l’énorme machine de l’emprise que la réalité sociale exerce sur les corps, mais je veux quand même les écrire. Je veux quand même écrire. Je sais que les formes que j’ai choisies — la vérité est que ce n’est pas moi qui les ai choisies, elles, c’est elles qui m’ont choisi, moi — n’obéissent ni aux canons formels (des genres facilement définissables pour des produits facilement identifiables, rapidement vendus) ni aux canons moraux (le militantisme générationnel identitaire de rigueur) de mon époque, mais ce n’est pas moi qui l’ai voulu. Est-ce que je le regrette ? Mon Dieu, non, bien au contraire : c’est heureux. Le bonheur commence par ici : la différence.

29.5.26

Les spaghetti alla puttanesca, je les ai cuisinés aux olives de Nyons et sans câpres, parce que Nelly n’aime pas les câpres, mais avec beaucoup d’ail et d’anchois, un peu de poivre et du vin blanc. Je pense que saupoudrer les pâtes une fois servies de parmesan râpé est une faute et qu’il faudrait se contenter de pecorino romano, si vraiment l’on ne peut pas se passer de fromage râpé (Nelly s’en est passée), ou mieux d’un chèvre très sec, un séchon, comme on dit en Provence, très sec et très parfumé, comme nous en avions à Marseille, et ce n’est pas qu’une question de goût, c’est une question d’esthétique de l’existence, pour ne pas dire de philosophie de la vie, mais je n’aime pas trop cette dernière expression, je préférerais dire : esthétique de la vie. C’est donc une question d’esthétique de la vie. Il est assez difficile d’avoir une esthétique de la vie parce que, de deux choses l’une, ou bien elle demeure parfaitement privée et alors c’est un truc de dandy mais dont personne ne sait que c’est un dandy parce que lui-même se refuse à dire : « Je suis un dandy » parce que rien ne fait plus plouc que d’être un dandy, à un époque où même Simon Liberati est un dandy on se fera facilement une idée du peu de valeur de la notion, ou bien elle dit aux autres, la majorité, l’écrasante majorité des autres : « Vous avez tort et j’ai raison », mais c’est généralement le critère dont les autres, la majorité, l’écrasante majorité des autres se sert pour décréter qu’untel est fou et qu’il convient, de deux choses l’une, ou bien de le marginaliser ou bien de l’enfermer. Une esthétique de la vie est donc quelque chose de dangereux et d’inoffensif, mais pas nécessairement pour qui on le croit, non, c’est dangereux pour qui en a une et inoffensif pour qui n’en a pas et se contente de celle des autres, de la majorité, de l’écrasante majorité des autres. Est-ce que, pour autant, mon esthétique de la vie, comme je dis, fait de moi un monstre ? Non, comme la majorité de mes contemporains parisiens, je vis dans un appartement mal isolé, dépourvu de climatisation (je vis, en effet, dans un pays qui s’imagine que la climatisation, c’est de droite, et que donc l’idée même terrifie au point de se condamner à crever de chaud dans des appartements mal isolés dans des villes obsolètes, car, même si le pays s’imagine de gauche, le pays a besoin de l’argent des touristes pour continuer de se rêver de gauche, c’est tellement mieux avec l’argent des autres, alors il ne faut surtout pas toucher à la ville, il faut qu’elle garde sa forme d’hier, laquelle change, bien sûr, moins vite que le climat des mortels), dans le centre d’une ville bétonnée et peu adaptée au changement climatique, et donc, j’ai chaud, tout bêtement. J’écris d’ailleurs cette page de mon journal en souffrant de la chaleur. Souffrant d’autant plus que les spaghetti alla puttanesca n’ont pas pour vertu de rafraîchir l’atmosphère, tant s’en faut. Ne puis-je alors ne m’en prendre qu’à moi-même ? Oui, mais en quoi cela diffère-t-il de mon ordinaire ? Trois ou quatre personnes au maximum ont accusé réception de l’existence de ma traduction-présentation de Sous le soleil de WaBe, absolument gratuite, pourtant — il faut croire que les gens préfèrent payer pour lire des cons et des nazillons —, c’est mieux que zéro, certes, mais on ne peut pas dire que ce soit beaucoup, non. Quod erat et caetera.