6.5.26

L’idée que ce soit la vie — ou que telle soit la formule qui nous vienne à la bouche — est un peu triviale, mais guère plus que ne l’est une vérité à laquelle on s’est habitué, avec laquelle on a appris à vivre, que cela nous plaise ou non. « C’est la vie » ne dit sans doute rien d’autre : c’est, que cela me plaise ou non. On voit où l’être se situe réellement, au plus bas de l’échelle de l’intérêt que nous portons aux phénomènes, aux choses, à l’existence. Que des siècles de philosophie ait pu y être consacré a de quoi, en effet, nous étonner. Était-ce, à l’origine, une manière d’être humble, de s’incliner devant ce qui se dresse devant nous, non à la manière de la statue dans le temple, mais à la manière du brin d’herbe, du temps qui passe, du nuage dans le ciel ? Que sont toutes ces choses qui sont ? Et nous ? Pour les premières, on ne sait pas (le saura-t-on jamais ?). Mais, pour nous — n’est-ce pas l’évidence la plus cruelle ? —, pas grand-chose. Plus que des traités immenses et des arbres de diarèse, on sent la nécessité pour parler des choses d’une prose qui ne démontre pas, mais qui raconte, qui décrit avec la plus grande économie de moyens possibles les phénomènes, les sentiments qu’ils nous inspirent, ce qui se présente à nous, ce qui nous échappe. Une prose qui ne soit pas absente, mais où le sujet ne s’impose pas avec la lourdeur de la certitude, le poids de la découverte. Il y a une légèreté qui est le plus précis, le plus précieux de nos outils. Une prose qui ne soit pas enfermée — cela ne signifie pas qu’elle soit exubérante, qu’elle doive brosser des fresques immenses — mais qui, sans se confondre avec, sache épouser un paysage, un climat, une atmosphère, un sentiment, une idée qui soudain nous paraît claire. L’idée, peut-être, est-ce quand elle nous vient qu’elle est la plus claire. Et non quand nous l’avons, mais quand elle nous arrive d’on ne sait où, on ne sait ni comment ni pourquoi. Et peut-être l’effort le plus considérable à faire est-il l’effort le plus minimal : être là. Mais le verbe ne convient pas qui dit être : il ne s’agit pas d’être, il ne s’agit pas de présence (Toute présence ne laisse-t-elle pas des traces de son passage ? Or, ce ne sont pas des traces que nous voulons, c’est le passage, tâcher de le comprendre, du moins.), il s’agit d’attention, laquelle peut se comprendre, oui, de temps à autre, comme un effacement. N’est-ce pas cela, aussi, la vie ?

5.5.26

Je n’ai rien à mettre dans mon journal, aujourd’hui. Tout à y prendre, en revanche. Parfois, quand cela m’arrive d’y puiser, comme j’ai fini par le faire, aujourd’hui, j’ai l’impression que je fais mal, que je commets une sorte de larcin, que je le vampirise, ou plutôt : que je me vampirise, comme si je me plagiais moi-même, alors que c’est moi, que je fais ce que je veux, avec moi, je me suce, je m’avale, je me digère, je me recrache, je fais ce que je veux, et que tout n’est pas destiné à être définitif, dans ce journal, loin de là, et puis, de toute façon, ce n’est jamais terminé, je n’en ai jamais fini, il m’arrive de me répéter, de raconter n’importe quoi, de préférer me taire mais d’écrire quand même. Comment pourrait-il en être autrement ? J’ai hésité, aujourd’hui, ainsi, à me vampiriser, et puis, finalement, je me suis dit que c’était naturel, que ce n’était pas ce que je pensais, ce n’était pas comme si je prenais à un autre. « Que c’était naturel », non : que c’est nécessaire. Ai-je l’impression de prendre à un autre, pourtant ? Ce n’est pas une impression ; c’est que je suis un autre (¬ « je est un autre » : je suis un autre). Et c’est ce que j’ai découvert en tenant ce journal : je suis toujours un autre. L’identité est un mythe, une fable, une histoire imbécile, tout ce que l’on voudra, je ≠ je, sinon à quoi bon écrirais-je ? Toute la littérature identitaire (qui se résume à : « Voilà, je voulais vous dire qui j’étais »), avec sa sociologie normale (qui repose sur une théorie des classes étriquée et complètement fausse, en outre), m’est insupportable. Elle n’a rien à voir avec le monde, est étrangère au kosmos, et se révèle ainsi toxique (phénomène d’auto-intoxication). Il faut toujours écrire pour le dehors, du dehors, du plein air, de l’ouverture, de l’immensité, depuis le sublime, depuis le terrifiant, les éléments, la vie sauvage, la pierre calcaire, le soleil dur, la pluie qui se déchaîne, l’oiseau qui chante. Tout le reste (j’entends, donc, le reste sociologique) : bavardage. Mais pourquoi me mets-je en colère, de la sorte ? Il n’y a pas de raisons de s’agacer. Peut-être suis-je excité par tout ce qui m’a occupé, aujourd’hui. Et par le fait, aussi, que je touche au but. Que j’en ai enfin le sentiment. La première mention du livre que je suis en train de terminer remonte au neuf janvier deux mille vingt-quatre. Puis, il en est encore question, sous une forme plus ramifiée, comme partie d’un ensemble plus vaste que, depuis, j’ai complètement perdu de vue (mais ce journal fonctionne aussi pour cela, comme l’auto-archivage de mon esprit, une sorte de disque dur externe, si l’on veut, dans lequel je ne mets pas tout, il ne faut pas exagérer, tout de même, j’aurais des problèmes avec la justice), le onze février deux mille vingt-quatre. Le neuf janvier, je terminais la page de mon journal sur ces deux questions — qui sont donc moins rhétoriques que je ne le pensais en les écrivant alors — : « Peut-être écrire une sorte de Catalogue des cimetières ? Et puis quoi encore ? » Eh bien, voici quoi encore. Sauf le titre : j’ai trouvé mieux.

4.5.26

Même de loin, la Méditerranée ne cesse de m’obséder. De loin, encore que, aujourd’hui, j’y étais, non par la présence, il est vrai, mais par la pensée, ou l’écriture, plus précisément. Le texte sur les tombes a encore changé de titre. Et, même si je ne sais s’il est définitif, ce dernier, cette fois, ai-je envie de dire, c’est un vrai titre, un bon titre. S’il ne titre pas ce texte-ci, il en titrera un autre (j’ai failli l’attribuer déjà à un autre). Tout cela semble cryptique, et qui sait si ce n’est pas le but ? Que personne ne comprenne très bien de quoi je parle et que, moi-même, relisant un jour peut-être ce que j’écris je ne comprenne plus très bien de quoi je pouvais parler, car cela signifierait que. Mais que cela signifierait-il ? À vrai dire, je l’ignore. Que je suis à ce que je fais, en entier ? Oui, peut-être, en effet. Mais ne puis-je y être autrement ? Peu importe. J’ai écrit aujourd’hui — autre chose que ce journal —, et je me suis donné un plan à suivre, à la fois pour l’écriture de ce texte sur les tombes et l’avancée plus générale de mon écriture (d’abord, finir le texte sur les tombes, ensuite le roman). Ce n’est pas rien. J’entends : ce ne sont pas simplement des notes techniques. C’est une organisation de la vie. De ma vie. Une vie où les choses — les choses, les textes, les livres, les poèmes, les carnets, appelons les choses comme nous nous voudrions les appeler — ne s’annulent pas les unes les autres, ne se détruisent pas les unes les autres comme les ennemis dans les vies que l’on nous enjoint de vivre (ces médiocres vies sociales dans lesquelles on nous enjoint de choisir, toujours choisir, c’est-à-dire d’exclure, et où « juger » implique toujours déjà condamnation, blâme : tout jugement condamne d’emblée, il n’innocente jamais, curieuse conception du jugement, ne trouvez-vous pas — laquelle exclut, par exemple, l’idée d’un « jugement de goût », pour parler comme Hume ?), mais se déploient à la manière des divers éléments qui constituent un paysage. « Livre-paysage », c’est ainsi que je me suis représenté mon livre sur les tombes, ce matin, c’est-à-dire (si, bien sûr, le terme même de « paysage » n’était pas absolument galvaudé) un livre qui ne se construit à la manière du récit (avec un début, un milieu et une fin ; ce schéma peut paraître simple, mais les romans lui obéissent toujours, suivant la trame), mais qui se déploie et se parcourt comme on considère un paysage sous ses différents aspects (visuels, sonores, olfactifs), on ne va pas d’un point à un autre en suivant un ordre imposé par le récit, mais on va, on vient, on se promène, on se perd, on anticipe, on revient en arrière, on hésite, on se passionne, on s’attarde, on saute du coq à l’âne, on prend son temps, on le chérit, tant il est précieux, on admire, ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas d’ordre, mais qu’un tel ordre n’est pas linéaire, on peut prendre le livre par n’importe quel bout et le parcourir dans tous les sens, cela ne pose aucun problème de compréhension, le livre ne se développe pas, il ne va pas d’ici à là, il se déploie, il va partout en même temps. Et puis, mon carnet secret que, grâce à mon dispositif enfin trouvé (tout noir), j’ai commencé.

3.5.26

Une Méditerranée austère, que serait-elle ? La question vient de me traverser l’esprit comme un gabian le ciel bleu. Et d’où me vient le sentiment que c’est une sorte d’oxymore ? À Rome, je l’ai dit, ma méditerranéité aura atteint ses limites, mais je ne suis pas certain que Rome soit le plus haut lieu de ladite méditerranéité : Rome, c’est Rome, c’est-à-dire (outre la bête tautologie) un monde en soi avec lequel, peut-être, tout simplement, j’en ai fini. Hier, à un tout autre sujet, Nelly m’a fait part de son besoin de rompre avec ce qu’elle appelle « sa vie d’avant ». Ce que, lui ai-je dit, je comprends tout à fait. Parfois, en effet, ai-je précisé, il me semble que la Méditerranée, c’est ma vie d’avant et que tout retour, loin d’être l’accomplissement de mon odyssée personnelle, serait une sorte de régression, un retour en arrière, et un échec, donc. Dans certains récits des aventures d’Ulysse, ce dernier, après son retour à Ithaque, ne peut s’empêcher de reprendre la mer et de continuer ses aventures, comme s’il était atteint d’une sorte de mal frénétique incurable : la bougeotte. On ne peut savoir où s’arrête le voyage : peut-être ne s’arrête-t-il jamais, peut-être ne l’entreprend-on que pour revenir et en finir avec lui. Dans le même ordre d’idées, sait-on jamais si l’on se trouve au bon endroit ? D’autres fois, j’ai le sentiment que je ne cesserai jamais de revenir, que c’est mon destin, en quelque sorte, ne sachant pas si cela veut dire qu’il faut à la fois que je m’éloigne et que je revienne ou que tout ce que j’entreprends se soldera toujours de la même manière, par le retour. Et, dans cette dernière hypothèse, peut-être pas sur un échec, non, enfin. La vie, c’est ce qu’on ne peut pas connaître a priori, ai-je eu envie d’écrire. Et, si je l’ai écrite, cette phrase, c’est moins parce que je tiens particulièrement à l’affirmer, à l’asserter comme une vérité, que pour la présenter entourée du doute dont je souhaite l’envelopper : elle est à la fois probablement vraie et tout à fait imbécile, mais il y a quelque chose en elle de captivant (est-ce pour cela qu’on la peut trouver captieuse ?), comme si elle nous répétait : « Continue, continue, continue. » Ulysse ne dit pas ce qu’il a entendu que les Sirènes lui chantèrent. Peut-être lui dirent-elles cela : « Continue, continue, continue. » Peut-être lui dirent-elles : « Quand t’arrêteras-tu enfin ? » « Viens, repose-toi avec nous. » Ou bien : « Rentre chez toi, sinon nous finirons par te dévorer. » Peut-être ne lui dirent-elles rien du tout : on n’a pas besoin de mots pour chanter.

2.5.26

Les corrections pour mon article à paraître dans error.re mises à part, je n’ai pas trop pensé grand-chose aujourd’hui. Peut-être n’est-ce pas plus mal, d’ailleurs. Mais pourquoi ai-je le sentiment que je me suis “laissé vivre” ou que je me suis “contenté de vivre” ? Comme s’il y avait une quelconque obligation. En fait, cette obligation, je le sais, c’est l’obligation de mon éducation, celle que j’ai parfaitement intégrée, la morale du travail plus que du devoir, ou plutôt du devoir travailler, celle qui veut que l’on fasse des choses, que l’on produise, que l’on agisse sinon l’on n’est pas, et dont j’ai tant de mal à me défaire. (Il faut une vie pour se défaire de son éducation.) Mais que m’importe d’être ? Ce n’est pas vrai, toutefois, que je n’ai pas pensé : en lisant un article sur l’érosion du littoral, je me suis dit que nous vivions une expérience que nos ancêtres avaient déjà vécue il y a quelque 10000 ans et que ce que l’on présente comme un malheur, une destruction de l’environnement, nos ancêtres l’avaient déjà connu, qui devaient voir la limite de la mer monter à vue d’œil ou presque, et je me suis dit que, si nous parvenions à la conscience de cette sorte de continuité historique, nous parviendrions peut-être à comprendre quelque chose de profond, qui tient à la superficialité de nos croyances, à la fragilité, la friabilité de nos certitudes, la faiblesse de nos repères. Nous voyons des limites partout, là où il n’y a que les lignes éphémères, des espaces qui se configurent et se reconfigurent sans cesse. Nos ancêtres qui peignirent sur les parois de ce qu’on appelle désormais « la grotte Cosquer », eux aussi, devaient penser que c’était stable, que c’était solide, que les signes qu’ils traçaient ne s’effaceraient jamais. Et puis, du fait de la montée des eaux, ils sont devenus inaccessibles, ils sont tombés dans l’oubli, d’où ils ne sont sortis que par hasard, et ils s’effacent, jour après jour, ils s’effacent. Nous bâtissons en nous disant que c’est pour durer, avec l’idée, sans doute, que c’est pour toujours, que nos limites ne bougeront jamais, que notre environnement est stable, que notre monde est solide. Ce n’est pas vrai ; faut-il que nous y croyions pour que nous fassions quelque chose ? Si nous ne croyions pas à la solidité du bâti, bâtirions-nous comme nous le faisons ? Bâtirions-nous seulement ? J’y pensais, hier ou avant-hier, je ne sais plus : malgré l’échec de mon œuvre, je n’ai pas abandonné, et pourant, j’en ai eu envie, j’ai continué d’écrire. Or, il est fort probable que, si je n’avais pas échoué, je n’eusse pas écrit comme j’écris aujourd’hui. Aujourd’hui, j’écris avec la conscience de l’échec ; — de mon échec, mais aussi de l’échec en soi, de la nécessité de l’échec. Et cette conscience de l’échec, la conscience de la nécessité de l’échec est libératrice. De l’échec et de l’écueil : nos croyances s’échouent sur le rivage, qui monte, monte inlassablement. Dans dix ou quarante mille ans, le niveau de la mer descendra de nouveau. Serons-nous encore là ? Aurons-nous appris quelque chose ? Ou bâtirons-nous encore, penserons-nous encore comme nous le faisons aujourd’hui, toujours ignorant l’échec, non pas comme une possibilité, non pas comme une contingence, mais comme nécessité ?

1.5.26

Désormais que l’humanité occidentale fait plus d’animaux domestiques que d’enfants, désormais que, donc, elle produit plus qu’elle ne se reproduit, il n’est pas étonnant de la voir traiter ses enfants comme des animaux domestiques parmi d’autres. Sur les quais de Seine, par ce chaud après-midi chômé du premier de mai, on pouvait ainsi voir un garçonnet que sa mère tenait en laisse, comme on l’aurait fait d’un petit chien, hurler à la mort en tirant sur le harnais de sa prison mobile. Détresse expressive à laquelle la mère opposait encore et encore la même réponse inflexible dans son abominable patois. (Même Dieu ignore d’où proviennent tous ces gens qui viennent à Paris.) Le père, en retrait, comme ils le seront tous à l’avenir, regardait la scène d’un air inquiet, les mains solidement accrochées à la poussette, laissant entendre qu’il était tout à fait disposé à y enfermer sa progéniture pour plus de tranquillité. Ce n’était à l’évidence pas lui qui décidait — et comment eût-il pu seulement oser s’y risquer ? —, mais il semblait se tenir à l’affût, prêt à exécuter l’ordre d’harnachement dès que ce dernier lui serait donné. J’ai laissé cet infernal trio à sa familiale misère — il y a tellement de gens qui viennent faire du tourisme à Paris que même l’observateur le mieux disposé à leur égard n’est pas en mesure de porter à tous l’attention qu’ils mériteraient pourtant, tant ils sont désopilants —, et j’ai continué mon chemin parmi cette masse toujours plus compacte de corps débordants de sodas et de nourriture grasse à manger dans des boîtes en carton ou des feuilles de papier, de bière tiédasse à écluser, les fesses épaisses posées à même un sol malpropre. J’avais franchi le dernier cercle qui sépare le monde réel du délire hallucinogène, — Notre-Dame de Paris. Un peu plus loin, je suis passé devant la vitrine de l’éditeur pour qui j’ai travaillé pendant plusieurs années et qui défraie la chronique de la gauche bien née depuis quelques semaines, mais tout semblait parfaitement banal, inchangé depuis que j’avais quitté les lieux. Je n’ai eu de pensée pour rien, j’ai poursuivi mon périple miniature dans ce Paris d’avant l’orage. J’étais préoccupé par autre chose : dans quel cahier, quel carnet, et avec quel stylo, quel crayon, fallait-il que je couche par écrit mes pensées secrètes ? Dérisoire considération, certes, si on la rapporte aux petits millions qui animent le monde de l’édition, mais je crois qu’il n’en est rien, que viendra bientôt un temps où tout ce qui nous agite, nous habite, semblera grossier, laid, et vulgaire, où l’on ne chérira plus que ce qui échappe à la valeur, à son artifice, où l’on se cachera pour écrire de peur que quelqu’un nous surprenne, non que ce soit honteux, mais c’est si précieux qu’il faut le tenir le plus longtemps possible au plus près de soi : on ne primera plus, non, on prisera. En attendant, souffrons ; — c’est tout ce qu’il nous reste pour nous sentir encore un peu humain.

30.4.26

Évidemment, quand _______ _______ compare le renvoi d’_______ _______ à un viol, c’est indécent, mais le but n’est pas d’engager la conversation, le but est de l’empêcher, de la rendre impossible, de monopoliser la parole. Le but n’est pas de dire quelque chose qui a du sens, dont on peut discuter, à l’encontre de quoi on peut émettre des objections, au sujet de quoi on peut apporter des précisions, suggérer des nuances, argumenter, objecter et répondre, évidemment non, le but est d’interdire toute parole dissonante : la parole est un bloc qu’on ne partage pas, elle est comme le pouvoir, — qui lale prend ne lale rend jamais. On aurait pu parler de la rémunération délirante d’_______ _______, de l’asymétrie insupportable entre les revenus d’un héritier comme il y en a tant et l’immense majorité de ce que gagnent, effectivement, chaque année, 75% des gens qui tentent de publier des livres en France, sans même parler des salariés de chez _______ (je suis les deux), mais de tout cela, il ne doit surtout pas être question. Car, ce qui est en jeu, outre les revenus de quelques-uns obtenus au détriment de l’immense majorité des autres, c’est le revers de cette asymétrie, c’est le monopole de la morale. De même que le succès monopolise le marché — la valeur se mesure exclusivement au plus grand nombre de ventes —, l’outrance monopolise la morale en neutralisant la pensée : une fois que le mot « viol » a été prononcé, qui se risquerait à émettre ne serait-ce qu’un léger doute ? La démocratie, quand elle devient politique, dégénère en spectacle, ai-je écrit, hier, à peu de choses près. En voilà une preuve de plus, si elle était nécessaire : on fait régner la terreur morale et, dans le format univoque et sans appel du face caméra, le totalitarisme est déjà là. « Mais qu’est-ce que la démocratie, Jérôme, sinon de la politique ? », objectera-t-on (même si c’est passé de mode, il faut déchaîner les passions et non plus argumenter, je fais semblant). Eh bien, la démocratie n’est pas un régime politique ; la démocratie, c’est la conversation, en tant qu’art, en tant que pratique quotidienne, en tant qu’écoute et non seulement parole, la conversation, ai-je dit, et la douceur des mœurs, ai-je envie d’ajouter, en tant que culture, en tant qu’existence au quotidien (amour, amitié, simplicité). Même s’il a toujours la même tessiture, à mesure que l’arbre dans la cour intérieure s’est couvert de feuilles, le chant de Luciano a gagné en puissance et en profondeur. Son chant ne confisque pas, il enchante. Et, tout comme ma voix, qui l’écoute ?

29.4.26

Retour de Toulon. Où, contrairement à ce que mes angoisses laissaient présager, je ne suis pas mort. Je n’ai rien contre Toulon, que je n’ai même pas vraiment vue, pour être tout à fait honnête, mes beaux-parents résidant dans une zone périphérique assez déplaisante de la ville, mais je n’aurais pas aimé m’y trouver pour en finir avec la vie. L’idée était irrationnelle, je l’admets sans arguties superfétatoires, d’autant que c’est ailleurs que je me suis senti mourir, à Marseille, où je ne suis pas mort non plus, n’étant pas mort du tout, comme cette page en apporte la preuve a posteriori, mais où je ne suis pas né toutefois, alors cela n’a pas la même dimension, comment dire ? existentielle ? n’est-ce pas un peu excessif ? Et, cette fois, il n’y a pas de mais. Il y a beaucoup de mais dans mon écriture, je crois, et ce n’est pas un défaut, je crois, encore que cela puisse sembler répétitif, c’est une nécessité, plutôt, de toujours s’efforcer de ne pas seulement voir un seul côté des choses, de s’efforcer de voir le plus de côtés des choses. Quelles choses ? Toutes les choses. Surtout celles qui ne sont pas des choses. Mais je perds le fil de mes pensées. Y en avait-il un, pour commencer, de fil à mes pensées ? De retour à Montparnasse, j’ai senti mes forces m’abandonner. Comme si vivre avec ces gens pendant une semaine avait mobilisé toutes mes forces et m’avait demandé, en réalité, plus de force que je n’en ai. Alors, une fois toute cette tension relâchée, le corps semble s’affaisser sur lui-même, et de ce qui permet de se tenir à peu près droit il ne reste plus grand-chose. Sentiment d’écroulement. N’est-ce pas étonnant, tout de même, d’être si proche de ces gens — j’entends : dans l’arbre généalogique — et si loin, cependant ? Ce n’est pas une découverte, non, mais quand j’ai accepté de les revoir après des années sans leur adresser la parole, je ne m’imaginais pas que c’était pour recommencer exactement comme avant, car alors : quel intérêt ? Eh bien, aucun intérêt. Mais alors, à quoi bon ? Alors, à rien. Quand j’ai exprimé, hier au soir, le désarroi qui était le mien de constater que la fin de la vie de mon père ressemblait à une punition — sans alternative : il n’est pas question, évidemment, de le mettre à mort, comme on en réclame le droit, à corps et à cri, désormais, en Occident —, j’ai eu pour seule réponse un « Ah, c’est bien triste », qui ne voulait strictement rien dire, qui n’était qu’une façon de dire qu’on ne m’écoutait pas, qu’on ne m’avait jamais écouté, qu’on ne m’écouterait jamais. Et, à vrai dire, ce n’était pas parce que le sens de ce que je disais mettait mes interlocuteurs mal à l’aise. On ne m’écouta pas plus au moment où je dis qu’Un jardin en Méditerranée de chez Hermès était mon parfum préféré, pas plus qu’en toute autre circonstance. On n’écoute pas chez ces gens-là, et je crois qu’on ne sait même pas comment faire, qu’on ne sait même pas comment se taire, faire preuve d’un peu de sensibilité, et essayer de comprendre. Pour cela, il faut quelque chose que ces gens-là n’ont pas, mais ce n’est pas extraordinaire, cela, l’immensité majorité des gens ne l’ont pas non plus. Aussi, se retrouve-t-on souvent à parler tout seul. Aussi, vaut-il mieux, la plupart du temps, parler tout seul. Ce que j’écrivais, hier au soir, à propos de la nécessité du journal intime (sous la forme, peut-être, quelque peu particulière, qui tient aussi de l’auto-analyse philosophique), je le pense sincèrement. Et, bien évidemment, ce journal n’est pas un journal intime, encore qu’il lui emprunte certains aspects, mais il n’est pas secret, il n’est pas manuscrit, il n’est pas déconnecté. Mes carnets sont beaucoup plus proches du journal intime. Pour ne rien dire des journaux que j’ai effectivement tenus (je m’en étais ouvert ici à propos, notamment, des cahiers italiens dans lesquels je les ai écrits). Il faut se mettre à part du monde social. Autrement, nous nous trouverons dilués dans la vie démocratique, dans son absurdité, dans sa nullité. On dénonce souvent le spectacle — c’est même un lieu commun de “la pensée de gauche” depuis Guy Debord —, mais ce n’est pas le spectacle qui vient en premier dans la chaîne des raisons, c’est la démocratie, laquelle dégénère, dès lors qu’elle devient politique, en spectacle, pour ne pas dire plutôt : en pitrerie. Le secret intime — apolitique — du manuscrit déconnecté est notre seul salut.

28.4.26

Le tort des gens “sensibles” n’est pas de se confier à des robots conversationnels appelés « intelligence artificielle » plutôt qu’à leurs inintéressants monstres de prochains (beaux-parents, et caetera), mais de ne plus pratiquer l’art précieux du journal intime. L’autre jour, dans le journal (quotidien et public, celui-là), un chroniqueur s’inquiétait de la disparition de l’écriture au profit de ces machines à rédiger que seraient les ia, laquelle disparition entraînerait une incapacité à penser le monde, ou je ne sais trop quoi, comme si, d’une part, sa chronique constituait ce qu’il appelait « une capacité cérébrale » (depuis quand, en effet, les journalistes pensent-ils ?) et comme si, d’autre, cette capacité avait été universellement répandue jusqu’à l’apparition de ce qu’on appelle l’ia. Les inquiétudes de ce genre sont bien évidemment dans l’air du temps, qui ignorent généralement que le mouvement dont l’ia est un moment a été initié avec la révolution industrielle et que, dans le meilleur des cas, l’illusion de la démocratisation du savoir (en un sens minimaliste de l’alphabétisation : savoir signer son nom, puisque c’est généralement à partir de cette compétence minuscule qu’on établit des statistiques pour tâcher de savoir combien de Français étaient analphabètes avant et après la Révolution française) n’aura été qu’une parenthèse infime dans l’histoire de l’humanité (restreinte à cette portion encore plus infime de l’infime qui aura connu la démocratie en tant que régime politique). La répartition du savoir obéit à une loi de répartition assez banale : 80/20. C’est brutal, oui. Mais, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. Aujourd’hui, quand j’ai essayé de m’exprimer pour faire entendre le mal-être que je ressentais quant à la condition de mon père — quand j’ai dit que, d’après moi, la fin de vie ne devait pas être un enfermement punitif, ce à quoi ressemble pourtant la fin de vie de mon père dans sa chambre lépreuse, mon père qui se plaint, par exemple, de ne pas avoir bu un verre de vin depuis qu’il est entré à l’EHPAD, comme si le fait de boire un verre de vin allait avoir une incidence sur son état de santé ou son espérance de vie à long terme, à 82 ans, ce serait bien le diable —, je me suis trouvé confronté à un tel mur d’indifférence, d’inertie mentale et sentimentale que je me suis demandé s’il ne conviendrait pas de remplacer ses semblables — et ce, de toute urgence — par des robots conversationnels capables de singer les capacités émotionnelles élémentaires qu’on suppose être celles des êtres humains dans la mesure où ces derniers — les êtres humains — sont incapables d’éprouver, de manifester, d’exprimer les capacités émotionnelles élémentaires qui sont censées être les leurs, mais qu’on leur prête à tort. Ou, pour le dire, autrement : les êtres humains sont des monstres d’inhumanité à qui on confie le sort de l’humanité et l’éducation des enfants. Comment s’étonner, dès lors, que tout aille si mal ? Il n’y a bien que l’art du journal intime qui soit en mesure de sauver ce qu’il nous reste d’humanité. Par quoi j’entends : une pratique secrète, manuscrite — c’est-à-dire : déconnectée d’internet — où chaque personne se trouve libre de s’exprimer, d’explorer ce qu’elle n’est pas (la pratique du journal intime doit permettre d’en finir avec l’illusion du moi), d’inventer, de se perdre, de parler, de dire tout ce qu’il lui passe par la tête, voire : de parler pour ne rien dire, si ce n’est même : de dire quelque chose d’intéressant. Quelque chose d’intéressant, voilà précisément, en effet, ce que l’on ne peut plus dire à personne, ce qu’il faut absolument garder pour soi tant cela est précieux, tant cela est rare, tant cela est beau : c’est comme un papillon, quand on le touche, ses ailes perdent de leur couleur. 

27.4.26

À l’abbaye du Thoronet, aujourd’hui, où le temps était parfait, je me suis assis dans le cloître et, au son de la fontaine qui gouttait dans le calme, j’ai dessiné le chapiteau d’une colonne romane. Je me suis senti tellement bien, comme absolument hors du monde, alors que j’étais dans le monde, que c’est aussi là, le monde, dans ce microcosme qui a survécu au passage du temps. Un peu plus tard, je me suis dit que le cloître roman, en tant que concept, en tant que forme, en tant qu’espace délimité, quasi clos, était l’un des sommets de la civilisation humaine, et je me suis demandé comment il se faisait qu’il n’avait jamais été sécularisé, qu’il était demeuré une idée religieuse — l’idée d’une certaine religion — dont on n’avait jamais réussi à étendre le concept alors que c’est un chef-d’œuvre, un cloître comme celui de l’abbaye du Thoronet, d’une simplicité élémentaire — un jardin rectangulaire, où se trouve une fontaine, entouré d’une galerie couverte à colonnes qui donnent sur des pièces de vie —, mais c’est peut-être que la forme de vie précède l’espace architectural et que la forme de vie dont le cloître est la spatialisation architecturale est finie et qu’on ne peut pas extrapoler la forme à laquelle elle a donné vie pour en faire quelque chose d’autre, de semblable et d’autre. À la place des cloîtres, on a des galeries marchandes et de tours en verre et en béton, telles sont les formes architecturales qui découlent de notre forme de vie. Ce dernier jugement est bien trop sommaire, j’en ai conscience. Mais est-il tout à fait erroné ? Je n’en suis pas certain. Ne suis-je pas pour autant en train d’opposer des formes de civilisation à d’autres, comme si cela avait un sens quelconque ? Cela n’a-t-il aucun sens, vraiment ? Pour moi, en tout cas, le sens était bien plus local : je me suis senti si bien, dans une harmonie parfaite avec le lieu, le temps qu’il faisait, avec la vie, sans séparation aucune d’avec le monde, tout à fait là. Est-ce une philosophie de la présence (par opposition, par exemple, à la philosophie de l’absence d’un roman comme À la recherche du temps perdu) ? Je ne le crois pas non plus : il y a de la présence et de l’absence dans le sentiment. Mais le moment était parfait : il faisait beau, un peu chaud au soleil, la pierre rayonnait de lumière, les fleurs embaumaient, dans le bassin, les poissons rouges semblaient endormis. Il y avait bien des avions dans le ciel et des touristes alsaciennes qui parlaient fort, trop fort (heureusement, on ne les laissa pas entrer avec leurs hideux petits chiens), mais c’était presque une façon de souligner la perfection du moment, par soustraction : tant de laideur et tant de beauté peuvent-elles coexister ? Il faut dire que oui (et cela n’a rien à voir avec une prétendue beauté de la laideur ni une quelconque laideur de la beauté), c’est ainsi : tout a lieu en même temps et il faut vivre dans cette totalité, — c’est la forme de notre expérience. Quand j’ai montré mon petit dessin d’observation à Daphné, elle m’a dit qu’elle me mettait 15/20. J’ai trouvé que c’était une bonne note, compte tenu de mes capacités. J’ai pensé à ce type qui faisait des dessins et qui a disparu de mon monde. Et puis, je l’ai oublié : son absence ne faisait pas que sa présence me manquait.