10.II.26

En finit-on jamais avec la folie ? Folie, d’accord, mais en quel sens ? À l’aide d’un escabeau de la hauteur d’une marche haute, je viens d’improviser des exercices physiques — monter, descendre, recommencer, une centaine de fois — parce que, sinon, j’ai eu l’impression que j’allais devenir fou. Les voisins du dessus ont beau crier, je crois qu’ils ne sont pas fous, ils sont normaux : les gens normaux parlent fort et poussent des cris, peut-être parce qu’ils ne savent pas exprimer autrement ce qu’ils ressentent (jadis, me semble-t-il, il était mal vu de parler fort, j’ai déjà dit quelque chose à ce sujet dans ce même journal, et désormais il semble que ce soit une façon acceptable de se comporter). Mais aussi — surtout — parce que c’est ainsi qu’on leur décrit la bonne manière de vivre : on filme des gens en train d’avoir des émotions fortes (c’est-à-dire en train de crier, pleurer, tomber dans les bras les uns des autres, faire coucou à la caméra, et caetera) et bientôt on vient à estimer pour soi-même que c’est ainsi qu’il faut se comporter pour vivre une vie bonne, — on fait comme tout le monde. (Pense à cette publicité pour les paris sportifs où l’on pouvait lire sur les lèvres du jeune protagoniste les mots « Sa mère ! », accompagnés d’un geste de la main qui mimait en une sorte de mouvement d’éventail la joie que procure la bonne surprise, comme une interjection subliminale mais pas tout à fait, non, le public à laquelle ces mots étaient destinés sauraient la déchiffrer, et moi aussi, malheureusement — mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela ? — pour dire le contentement, et pense au public auquel cela s’adresse et pense à l’image que ceux qui conçoivent ce genre de produits ont du public auquel ils s’adressent, sans faire trop d’efforts, extrapole cette situation à l’ensemble de la société, ce n’est pas bien difficile, tu verras, enfin note les réflexions que cela t’inspire.) La folie, au sens où je l’entends, n’a rien à voir avec ce genre de comportement-là, non, elle en est peut-être même l’extrême opposée (point n’est besoin de parler, si tu vois ce que je veux dire). Comment m’exprimer alors ? Peut-être le plus simplement du monde : Puis-je vraiment mourir d’une nouvelle maladie grave tous les mois ? Un jour, je me souviens, comme j’avais lu qu’un des symptômes de la cirrhose du foie était d’avoir les paumes rouges, et que, sachant cela, j’avais trouvé que j’avais les paumes rouges, comme quand on a une cirrhose du foie, j’étais sorti de chez moi et j’avais essayé de comparer la couleur des paumes de mes mains avec la couleur des paumes des mains des gens que je croisais dans la rue, ce qui n’a rien d’évident, loin de là, les gens marchant rarement les paumes des mains tendues devant eux, ce qui est regrettable quand on veut comparer, et il est vrai que je n’avais pas osé arrêter les gens dans la rue pour leur demander si je pouvais regarder les paumes de leurs mains pour comparer la couleur des leurs avec la couleur des miennes. Depuis, je ne bois plus d’alcool, et je crois que c’est mieux ainsi, cela fait un peu plus d’un mois, un peu plus de deux, tout dépend comment l’on compte, si l’on excepte ou non le verre que j’avais bu à Aix-en-Provence, lequel verre m’avait conduit d’une pharmacie du centre-ville à un centre de santé de la périphérie parce que j’étais persuadé que j’étais en train de faire une crise cardiaque, ce que l’électrocardiogramme avait démenti, qui s’était révélé normal. Boire, me suis-je dit à un moment, c’est trop en ce moment, je ne peux pas, je ne peux plus, cela ne fait qu’ajouter de la complication à la complication, de la complexité à la complexité, des difficultés aux difficultés, de l’angoisse à l’angoisse, il y a trop d’émotions, beaucoup trop d’émotions dans ma vie, des émotions trop fortes, avec mon père à l’EHPAD, qui n’est pas mort mais dont il me faut faire le deuil, et le souvenir de la maladie et de la mort de ma mère que cette expérience réveille, et le fait que cela révèle que je ne me suis jamais vraiment remis de la mort de ma mère, si en plus je bois, je ne vais pas y arriver, je vais être submergé, je vais me noyer. Cela n’empêche pas que j’aie mal au ventre en ce moment, et que je pense que je vais mourir, et pour éviter de mourir tout de suite, ou du moins pour chasser ce sentiment d’oppression, après avoir sauté sur place un certain nombre de fois et traversé l’appartement en faisant des pas chassés un certain nombre de fois, je suis allé chercher l’escabeau haut comme une marche haute qui se trouve dans la cuisine, entre le réfrigérateur et la machine à laver, il est rouge avec des points blancs antidérapants, c’est ce que j’ai supposé qu’ils étaient, ces points blancs, et je suis monté dessus, et j’en suis descendu, et j’ai recommencé, une centaine de fois, environ, je dirais. Est-ce que je me sens mieux ? Je ne sais pas. J’ai transpiré. Et cela m’a fait du bien, au moins le temps que cela a duré, comme ce matin quand je suis sorti marcher dans Paris, demain, il faudra que j’aille courir, sinon, je vais devenir fou, je le sais, je le suis déjà. Écrire, je m’en rends compte en écrivant, écrire me fait du bien, et je me suis souvenu, ces derniers temps, de ce texte que j’avais entrepris d’écrire quand j’avais arrêté de fumer, une année sans tabac, texte dont j’ai aussi déjà parlé ici, je m’en suis souvenu parce que je l’ai consulté, il y a peu, pour le livre sur les profondeurs que je suis en train d’écrire (je ne sais pas si je te l’ai dit, mais je n’ai pas eu la bourse que j’avais sollicitée pour l’écriture de ce texte, tant pis), afin d’y retrouver un passage, passage que j’ai retrouvé mais dont je ne me suis pas servi, finalement, j’ai tout recommencé, et voilà, j’écris ce journal aussi comme j’ai écrit une année sans tabac, pour tenir bon, tenir bon, tenir bon. Et, à présent, je le sens, pas aujourd’hui, non, mais maintenant, maintenant que je suis en train d’écrire, de faire la chose avec mon corps d’écrire, je sens que je pourrais écrire sans m’arrêter jusqu’à tomber d’épuisement, et peut-être que je le ferais, cette nuit, si, comme la nuit dernière, je n’arrive pas à dormir, peut-être que je passerais la nuit à écrire en attendant de m’effondrer, c’est mieux que de tourner et de tourner et de se retourner dans son lit jusqu’à quatre heures du matin et de se taper sur la tête de rage, alors que c’est du ventre que cela vient, mais enfin, on fait avec ce que l’on a sous la main, mais plus tôt dans la journée, non, je n’avais envie de ne pas m’arrêter d’écrire, j’avais envie d’arrêter d’écrire, et peut-être que ceci n’a rien à voir avec cela, avec tout ce que je viens d’écrire, peut-être que c’est sans rapport aucun, je ne sais pas, peut-être que je continue d’écrire simplement pour ne pas arrêter d’écrire. N’est-ce pas pour cette raison que l’on continue de vivre : pour ne pas arrêter de vivre ? Oui, mais il y a une fin. Oui, mais n’y a-t-il pas une fin à tout ? 

9.II.26

Bernard Tapie ! C’est le cri qui m’a réveillé dans la nuit. Car, j’ai beau essayer de me tenir à la distance la plus lointaine possible du monde social, le monde social est toujours là,  lui, qui m’encercle, qui me harcèle, qui m’étouffe. Je l’apprendrai plus tard, l’OM venait de perdre cinq à zéro contre le PSG, ceci expliquait donc cela, et le cri fut accueilli avec une sorte de réprobation palpable depuis mon lit même par l’interlocuteur à qui il était destiné. Dans l’état d’ébriété avancée où devaient se trouver mes voisins — je n’avais pas besoin de faire de grands efforts d’imagination pour suivre la chaîne des raisons qui conduisait d’un match de football du championnat de France à une alcoolisation excessive entre spécimens mâles de l’espèce humaine —, c’était une conversation normale, somme toute, mais à une heure du matin, de mon point de vue, elle ne l’était pas, et je me suis demandé combien de temps après leur mort les escrocs de basse extraction devaient encore venir hanter les mortels qui ont trouvé l’oubli dans le sommeil. Et aussi, autre question : les gens qui vivaient il y a quelque cent cinquante ans dans l’immeuble où je vis — lequel a été édifié en 1870 —, faisaient-ils moins de bruit que nous ou étaient-ils — déjà — moins sensibles que moi à leur environnement ? Si je peux concevoir que la pointe avancée de la modernité d’hier ne se soit pas posée la question du confort phonique des gens qui vivraient entre ses murs cent cinquante ans et quelque plus tard — la modernité ne se soucie jamais de l’avenir, rien que du présent, preuve, s’il en fallait une, que la modernité n’est pas moderne, mais toujours déjà dépassée —, j’ai du mal à concevoir qu’elle ne se soit pas posée la question en ce qui concerne ses contemporains, et alors, ou bien elle les considérait avec le plus grand des mépris, un peu comme notre époque, ne se souciant pas le moins du monde de leur bien-être, rien que du profit et de la sécurité de l’État, ou bien nos ancêtres relativement récents savaient mieux se tenir que nous, et ne passaient pas leur temps à beugler comme des débiles mentaux devant la télévision, laquelle, il est vrai, n’existait pas à l’époque et, derechef, ceci explique peut-être cela. Il y a toujours quelque chose qui explique autre chose, c’est vrai, même si l’on ne sait pas toujours si l’explication est la bonne, un phénomène semble rendre raison d’un phénomène, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il y ait un quelconque lien de causalité, même la plus faible, entre ce phénomène et cet autre phénomène. Le match PSG – OM explique qu’en état d’ébriété un spécimen mâle de l’espèce humaine crie « Bernard Tapie ! » à une heure du matin, mais est-ce que la télévision, et plus généralement cette sorte de civilisation de l’écran qui est la nôtre, explique la hausse générale du volume sonore de l’existence de ce qu’il me faut bien appeler « mes contemporains » puisqu’ils se trouvent vivre en même temps que moi, et aussi « mes voisins » puisqu’ils se trouvent vivre dans le même immeuble que moi, cela n’est peut-être pas tout à fait certain, on peut le supposer, oui, mais peut-on le prouver ? Quelle chaîne de raisons faudrait-il parcourir pour y parvenir ? Sans doute la chaîne des raisons de toute la civilisation, et n’es-tu pas pris de vertige alors à la pensée qu’un simple nom propre, un nom propre comme un autre, au fond, un nom assez banal, pas franchement élégant, contrairement à, je ne sais pas moi, Yllen von Edalm, par exemple, puisse te faire parcourir à la vitesse de la pensée la chaîne des raisons de notre civilisation, la pointe avancée de l’humanité ? Moi, oui. Quelle direction indique-t-elle, cette pointe avancée de l’humanité ? Sans que la tête cesse de me tourner, je contemple l’abîme de néant qui tout à coup m’entoure. Et dire que tout cela, c’est la faute de Bernard Tapie.

8.II.26

La perspective s’éloigne de plus en plus, mais que puis-je faire, sinon continuer ? Arrivera un moment quand je ne pourrai plus continuer, et alors, ce sera fini pour moi. En attendant, je fais ce que je fais. J’expose mes doutes dans leur plus parfaite nudité, j’essaie d’être honnête, avec moi-même au moins, ce n’est pas grand-chose, j’en conviens, mais c’est ce qu’il y a de plus digne, de plus humain. Le reste s’achète, se vend, on sait trop bien quoi en faire. N’est-ce pas le problème ? Nous n’avons pas besoin de choses dont nous savons quoi faire, pour lesquelles il y a déjà un usage, nous avons besoin de nouveaux usages des choses, ou de nouvelles choses pour en faire bon usage. Comment se fait-il alors que tout le monde semble convaincu du contraire. Ou, à défaut d’en être convaincu, que tout le monde se contente du contraire ? N’est-ce pas ce qu’il y a de plus étrange ? Le sentiment que j’ai, c’est comme poser la question la plus simple qui soit, et ne pas avoir de réponse toute faite. Les réponses toutes faites sont humiliantes. Ne trouves-tu pas ? Et, oh oui, je sais que je suis tout seul dans mon petit coin, dans un isolement presque parfait, presque muet, et ne crois pas que cela non plus ne m’épuise pas, mais que puis-je faire d’autre ? Parfois, c’est comme si je n’avais pas d’autre idée, comme si j’étais tout à fait incapable d’avoir une autre idée que cette idée absurde : écrire, et ce, c’est ce que je veux dire, et ce, alors que la place est déjà prise, toute la place est prise, toutes les places sont prises, la première, et puis toutes les autres jusqu’à la dernière, qui n’est même pas la mienne, je n’ai pas de place, je ne suis même pas tout en bas de l’échelle des places, non, je suis à côté, et je n’essaie même pas de monter. Souviens-toi de l’histoire de la carte (28.I.26 : Mappemonde). Inspirée de l’architecture de Frank Lloyd Wright, la maison de Claude Petton à Plougastel-Daoulas (1973) semble se cacher dans le paysage, on ne sait pas si elle y a disparu, ou si elle a poussé comme un plante, un rocher, un animal. Pourtant, quand on regarde sur une carte où elle se trouve, à proximité de la Nationale et du Pont de l’Iroise, sur la route qui conduit à Brest, l’environnement n’est pas sauvage. On a l’impression pourtant qu’elle est dans les bois (les photographies, du moins, donnent cette impression) — la frontière entre l’intérieur et l’extérieur se dissout dans la lumière —, et la mer n’est pas loin.

7.II.26

Se parler n’est pas un défaut, comme si l’autre, manquant, on se rabattait sur soi-même pour dire quand même ce que personne ne peut ou ne veut entendre. Et puis, l’autre n’est-il pas toujours manquant ? Non, se parler est bien plutôt un art. Comme Bill Evans assis seul à son piano, comme d’aucun assis seul à son clavier, nous nous retrouvons avec tous notre autres moi-mêmes, à qui nous nous adressons. Il y a certes une solitude qui la sous-tend, cette conversation, mais elle n’est pas terminale, pour ainsi dire : elle n’est pas un mur contre lequel on finit par s’écraser, mais un horizon qu’on apprend à traverser. J’ai eu une de ces conversations avec moi-même, ce matin, pour me dire que je me fatiguais moi-même et qu’il fallait que je change. C’était une façon de me dire que la direction que j’avais prise, ces derniers temps, prise sans la vouloir, qui s’était donc plutôt emparée de moi, ne me convenait pas, qu’elle ne me menait nulle part, ou dans ce mur dont je parlais à l’instant, qui n’est pas pure métaphore, mais terminus. Que nous le voulions ou non, nous nous dirigeons tous vers notre terminus — en quelque sorte, il nous précède, il est le sens qui nous attend, nous devancera toujours, ouvre une voie qui est moins un chemin qu’une impasse à sens unique —, mais ce n’est pas cela que je veux dire, ni même qu’il faut trouver les moyens de faire de cette impasse à sens unique un chemin, ce n’est tout simplement pas possible, alors quoi ? Tenir la distance, c’est peut-être cela : en attendant de percuter le mur, que faire ? comment faire ? comment vivre ? Je ne me suis pas posé la question, ce matin. J’ai proposé une méthode. La voici : Cesse de faire ce que tu fais, me suis-je dit. Pourquoi ? Parce qu’il me semblait que je me faisais du mal, ou que je faisais mal, et cela revient au même, je crois. Si on m’avait vu du dehors, on se serait peut-être dit : Mais il est fou, celui-là, à qui parle-t-il alors qu’il est tout seul ? Et peut-être que je suis fou, oui. Je ne prétends pas le contraire. C’est le monde social qui décide, de toute façon, qui l’est et qui ne l’est pas. Ce monde social à qui, justement, depuis des jours à présent, je n’adresse plus la parole, ne consultant plus les nouvelles qui agitent les habitants de la planète. Ce n’est même pas qu’elles ne m’intéressent pas — si elles étaient autres qu’elles ne sont, elles m’intéresseraient peut-être —, non, c’est qu’elles ne sont pas intéressantes, je ne puis m’y retrouver, je me sens infiniment loin de ce au sujet de quoi elles sont, je vois, je comprends, la vie, c’est ainsi, oui, et il n’y en a pas d’autre, on sait, on sait, mais non merci, je vais faire autre chose, et tant pis si je suis tout seul à m’y intéresser, oui, tant pis, j’aime mieux parler tout seul que de raconter n’importe quoi. Ce n’est pas le meilleur moyen de réussir, tu sais. Non, mais quand je vois ton succès, je me dis que mon échec est un triomphe.

6.II.26

Fin, début, etc. — Sur le boulevard, au niveau du passage piéton qui conduit à la rue de l’Arrivée, un chien hurle comme un loup en réponse à la sirène assourdissante d’une énième urgence qui passe à une allure vrombissante. Je me bouche les oreilles, mais c’est plus pour manifester mon mécontentement — dont personne ne se soucie, bien entendu, c’est la vie — que pour me protéger du bruit : c’est d’une telle violence, brutale et répétitive, que de tels gestes sont en vain. Bien qu’il soit tenu en laisse, j’envie la liberté de ce chien. Je voudrais l’imiter. Combien de fois n’ai-je pas eu envie, moi aussi, abruti par la bêtise, la vulgarité, la violence du monde moderne, en effet, de hurler à la mort ? Au lieu de quoi, quelques grossièretés exceptées, peut-être, je me suis toujours tenu tranquille, attendant bien sagement la prochaine dépression nerveuse avant d’aller consulter. Ainsi le veut la doctrine sociale : il faut être docile, telle est notre épine dorsale. La vérité est assez déplaisante, mais enfin elle n’est pas moins vraie de l’être : de nous deux, celui qui est réellement tenu en laisse, c’est moi. Et, en outre, quand il fait, quelqu’un passe derrière lui pour ramasser ; n’est-ce pas le luxe absolu, digne d’un seigneur, d’un empereur ? Alors que moi, petit humain bien poli, je dois me débrouiller tout seul et au lieu indiqué. La saleté qui règne toujours dans les sanisettes et autres cabinets d’aisance publics n’en dit-elle pas long sur l’état d’esprit — pour ne pas dire : l’état de l’âme — de leurs usagers ? Nous sommes sales, nous nous évertuons à le cacher, et n’en sommes même pas capables. Je ne hurle pas, donc, je me tiens silencieux sur le trottoir, tâchant d’éviter les collisions avec mes congénères. J’avance, je fais ce que j’ai à faire, je suis une bête disciplinée. Seule ma tristesse pourrait me sauver, mais on m’enjoint de la dépasser, ainsi l’exige le dogme de la résilience, la quête du bien-être dans un monde que nous avons rendu malfamé et affamé. Depuis plusieurs jours, j’ai une idée de chapitre pour loin de Thèbes, mais je ne l’écris pas. Je ne sais pas pourquoi, — paresse ou fatigue ? Les deux, probablement. Je me sens lourd, vieux, et bête. Ce que je suis, indiscutablement. Et je voudrais dormir, tout le temps. Au loin, cependant, je rêve de Finistère.

5.II.26

Allure. On ne pense que dans l’instant, je répugne à parler d’« illumination » à cause de la charge théologique qui pèse sur ce mot, on pourrait dire « éclair » alors, mais cela suppose un temps orageux, lequel n’a rien de nécessaire pour que se produise ce dont j’essaie de parler, j’aime donc mieux employer le mot « éclaircie », qui a une connotation météorologique elle aussi, mais s’entend surtout comme apparition de la lumière au milieu du sombre, et le contraste que la soudaineté de cet apparaître fait sentir en même temps. Question de différence, de manifestation de cette différence, de vitesse, ou plutôt d’allure, la pensée va plus vite que l’absence de pensée : les idées convenues, reçues, préconçues semblent venir vite, mais c’est seulement parce qu’elles sont déjà là qu’on a cette impression, et leur vitesse est en réalité nulle, c’est celle de l’immobilité, non pas du jugement, mais de la condamnation — l’arrêt a déjà été signé —, quand les pensées viennent au contraire dans le moment le plus court, avec la plus grande rapidité, soudain quelque chose est clair qui ne semblait pas seulement obscur auparavant, mais n’était tout simplement pas vu, et peut-être même pas visible. Les grandes constructions (théoriques, romanesques) peuvent fasciner — elles semblent un ordre qui se trouve épouser celui de l’univers alors qu’elles sont tout à fait artificielles, et c’est peut-être pour cette raison que nous pouvons en admirer certaines —, mais elles n’ont pas la vivacité de la pensée. Car cette dernière, me semble-t-il, ne se développe jamais, ne s’approfondit sans doute pas : elle apparaît et quelque chose est transformé. À partir de ce changement d’aspect, on peut élaborer autre chose, mais ne sera-ce pas toujours un aplanissement de ce qui a d’abord paru dans un écart (comme le rayon de soleil au milieu de la masse des nuages dans le ciel) ? Marché deux heures sous la pluie dans Paris, ce matin.

4.II.26

Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas envie d’écrire ce journal, aujourd’hui. Peut-être parce que, comme cela ne m’était plus arrivé depuis un certain temps, je me dis que, si je ne l’écrivais pas, mon esprit étant rendu disponible pour autre chose, ce que j’écrirais serait plus intéressant, mais rien n’est moins sûr. Est-ce à dire alors que je ne trouve pas ce que j’écris ici intéressant ? Mais ce serait préjugé de quelque chose qui n’existe pas, chaque jour, la page n’étant pas écrite avant de l’être. Peut-être que j’estime ne pas avoir une vie intéressante. Et encore, cela n’est pas une objection, ce journal, en effet, quand même il aborderait des aspects intimes de mon existence, ne s’étant jamais placé sous le signe de l’intimité littéraire, et sans doute posthume, comme les journaux des grands écrivains, je pense à Gide dont je ne suis jamais parvenu à lire le journal qui m’a toujours fait l’impression d’un recueil de mondanités et de confessions destinées à la postérité du génie. Et peut-être (décidément, pléthore de peut-êtres, en ce moment) ai-je tort : n’est-ce pas cela que les gens cherchent ? Comment dire : une certaine odeur de linge déjà porté ou de draps au réveil d’une nuit agitée ? Toutes choses qui ne m’intéressent pas. Et que je n’ai pas vraiment envie d’écrire, qui plus est. J’ai repris la lecture de la biographie de Proust par Tadié, lecture que j’avais fini par arrêter quand je projetais d’écrire sur Proust parce que je n’y trouvai pas ce que j’étais venu chercher, mais à présent que je n’y cherche rien et que je ne prévois plus d’écrire quoi que ce soit sur Proust, sur qui on a déjà bien trop écrit, le pauvre, je m’y adonne avec un certain plaisir, n’étant pas préoccupé par l’idée de trouver quelque chose. Au début du livre, toutefois, il m’a semblé qu’il y avait trop de justifications, trop d’explications, l’auteur semblant très soucieux de prouver qu’il avait fait œuvre d’écrivain, ce qui — au sens littéral, sa biographie étant effectivement écrite, c’est même l’étymologie — est trivial, mais au sens où, je crois, il l’entend — qui le rapproche du romancier —, est littéralement faux. Mais qu’importe ? Je ne lis pas ce livre comme un vrai livre (et ce n’est pas tout à fait une façon de parler), mais comme on consulterait des archives un peu scabreuses, comme un voyeur, c’est-à-dire. En règle générale, pour cette dernière raison, je crois, je n’aime pas lire les biographies d’écrivain, mais pourquoi alors se trouve-t-il que je ne ressens pas ce genre de trouble en ce qui concerne Proust ? Parce qu’il me semble qu’il y a quelque chose à comprendre qui ne peut passer que par là ? Parce que je suis intrigué (pour ne pas dire fasciné) par quelque chose qui serait en quelque sorte derrière, ou plutôt dessous le roman (le sous-vêtement) ? Parce que Proust est un mythe littéraire qu’il s’agit de comprendre, sinon de percer à jour ? Parce que j’ai besoin d’une lecture voyeuriste qui, pénétrant dans le détail des phénomènes, se désabstraie, se fasse plus charnelle ? Parce que j’ai envie de tout reprendre depuis un toute autre perspective que celle logico-philosophique avec laquelle, que je le veuille l’admettre ou non, j’ai toujours abordé À la recherche perdu, parce que c’était ma première idée, c’était ainsi que je voulais lire le texte pour parvenir à une sorte de théorie de la littérature qui en dévoilerait le secret, perspective à laquelle chaque approche du texte m’a incité à renoncer ? Et puis quoi encore ? 

3.II.26

À quoi bon ? Je n’en ai aucune idée. Peut-être y a-t-il des raisons cachées, peut-être n’y en a-t-il pas (à quoi ? mais à tout, enfin), de toute façon, si les raisons sont cachées, elles ne nous sont d’aucune utilité pour mener notre vie puisque nous les ignorons, nous serions simplement agis par des forces qui nous échappent, dont nous sommes des sortes de jouets, c’est possible, mais cela ne nous avance pas vraiment, n’en ayant pas de preuves, nous ne faisons que supposer, ou pétitionner quelque principe, c’est confortable, mais ne va pas plus loin, et, s’il n’y en a pas, nous pouvons bien faire n’importe quoi, cela n’a aucune espèce d’importance, une chose ni son contraire ne feront jamais la moindre différence. Y a-t-il une fin dernière ou n’y en a-t-il pas ? Là-dessus, l’on peut faire, je crois, le même raisonnement que ci-dessus, ceteris paribus, et l’on n’en saura guère plus. Est-ce la nécessité qui est aveugle ou nous qui sommes aveugles à elle ? À elle ou à n’importe quoi, à moins d’un acte de foi — lequel peut prendre n’importe quoi pour objet —, il est probable qu’on ne puisse jamais trancher aucun nœud, et c’est peut-être notre drame, ou alors notre chance, comment savoir ? Comme on établirait un catalogue d’alternatives, on peut émettre toutes sortes d’hypothèses — que tout se paie un jour, qu’au fond rien n’a de sens, que rien n’est vrai donc que tout est permis, qu’il y a une vie après la mort, où les méchants seront châtiés, les bonnes récompensées, et que sais-je encore ? —, que chacune d’elles prenne la forme d’une affirmation n’est pas une explication ni un tic de langage, plutôt un symptôme des diverses illusions dont nous sommes les victimes, mais nous ne sommes jamais bien avancés, non, il faut le répéter. In fine, tout ne se réduit-il pas à différentes excentricités ? Nous sommes tous identiques, à peu de choses près, et c’est ce peu de choses près qui fait toute la différence, précisément, les rivières de diamants, les fleuves de sang, les océans de larmes, les tempêtes dans un verre d’eau, les déluges de bons sentiments, — est-il besoin de filer encore la métaphore ? Quand, à défaut de venir à bout du doute — par entêtement, exagération, surexcitation —, on est parvenu au bout du doute — par résignation, fatigue, ou lassitude —, se choisit-on ainsi quelque art de vivre qui nous permette de passer le temps et de ne pas nous effondrer devant l’inanité de l’existence et la nécessité de la mort ? Car, outre cela, rien n’apaise vraiment nos doutes que l’assurance de la fin. Ainsi s’applique le baume de la mort : elle vient, chaque jour un peu plus proche. Est-ce le fin mot de toute morale ?

2.II.26

Pas grand-chose. Il y a quelques jours de cela, j’ai essayé de retrouver un projet dont ___ m’avait fait part quelque temps avant de mourir sans y parvenir. Depuis, je ne sais pas si je cherche, mais le défaut de ce souvenir — c’est-à-dire : je ne me souviens pas exactement de quoi il s’agissait, ne parvient pas à retrouver la source, tout est vague — m’accompagne (je ne dirai pas : m’obsède, non, pas encore), et je me sens coupable. Coupable de ne pas avoir prêté plus attention au projet (son énoncé, le projet ne me concernait pas, je n’étais même pas un intermédiaire dans sa réalisation) quand il en avait été question, coupable de ne pas parvenir à me souvenir clairement de quoi il s’agissait, de tâtonner au lieu de savoir quoi faire. Comme souvent. Évidemment, c’est ce que cette culpabilité qui n’a pas lieu d’être me semble indiquer, ce n’est pas ce défaut-là qui me pose problème, mais l’autre défaut, le défaut de ___, de quelqu’un, d’un esprit, d’une figure, d’une présence, de quelque chose. Pourquoi en suis-je encore là ? Mais qu’est-ce que cette question veut dire : où faudrait-il que j’en fusse ? Encore rêvé que Nelly me quittait, cette nuit. Mal dormi, mais je crois que le mauvais sommeil est plutôt la cause que la conséquence du rêve. Pourtant, rien ne justifie objectivement — comme si cet adverbe pouvait s’appliquer — que je me sente mal. Mais c’est peut-être une seconde nature. Ce qui expliquerait le fait que, chaque fois que je ressens une gêne quelque part, j’imagine être atteint d’une maladie mortelle. Je suis allé courir ce matin : bien. Est-ce à dire, pour autant, que tout va bien ? N’exagérons rien.

1.II.26

Au-delà des catégories. — La plupart des gens sont pris de panique quand ils se trouvent confrontés à quelque chose qu’ils ne parviennent pas à ranger dans des catégories connues, que ce soit quelque chose d’extérieur (pour ainsi dire), qu’ils reçoivent, ou quelque chose d’intérieur, qu’ils ont fait eux-mêmes. Ils ne savent pas quoi en faire, se trouvent démunis et, cette démunition, loin de les stimuler, de les inciter à faire une expérience nouvelle, les décourage et les plonge dans le désarroi ou les oriente vers des objets communs, plus à leur portée. Quand on pense que c’est toujours la majorité qui décide — et ce, en vérité, quel que soit le régime politique (par passivité ou par activité, ai-je envie de dire) —, on imagine non sans effroi les conséquences de cette espèce de régularité mentale qui accable la majorité de l’espèce humaine. C’est un autre cas qui m’a inspiré cette réflexion, mais celui de Volker Schlöndorff, invité par Jean Daive à s’exprimer au sujet de l’Homme sans qualités, me semble des plus intéressants. Dans cette émission radiophonique de 1989, Volker Schlöndorff, qui a pourtant adapté les Désarrois de l’élève Törless, exprime toute son incompréhension devant l’ouvrage de Musil, lui reprochant même de s’être perdu dans son livre, d’être devenu asocial pour mener à bien son œuvre, sans y parvenir, et évoque une lecture dangereuse aux confins de la raison. Tout de suite après, dans le déroulement de l’émission, Jean-Pierre Cometti évoque au contraire l’attrait de cette expérience indéfinissable, marquée par l’indétermination ontologique. Et il est vrai que, dans Törless, on sait où l’on est : le lieu est clos et les aventures de ces petits proto-nazis qui découvrent la violence et la sexualité ont quelque chose de rassurant dans la mesure où l’on sait à qui et à quoi l’on a affaire. En revanche, dans l’Homme sans qualités, on ne sait plus du tout où l’on est, la forme même de l’œuvre ne ressemblant à rien de connu, n’étant à proprement parler ni un roman ni un essai ni même une sorte d’hybride entre les deux, et la vérité est que l’on ne sait pas du tout à quoi l’on a affaire. Schlöndorff, ai-je souligné, semble faire un parallèle entre l’asocialité croissante de Musil et l’inachèvement de son roman, disant littéralement qu’il n’est pas parvenu au bout de son livre comme Ulrich ne parvient pas au bout de la vie. Il ajoute : « C’est à perdre la raison. C’est un roman sur quelqu’un qui a voulu résoudre les grandes questions esthétiques et éthiques dans un seul roman et qui a perdu la tête et je n’avais pas envie de le suivre sur cette voie. » C’est une hypothèse excessive : si Musil rencontrait  effectivement des difficultés croissantes dont on peut supposer qu’il ne serait jamais parvenu à en venir à bout, ce n’est jamais qu’une supposition puisque ce n’est pas l’échec de son projet qui l’a interrompu — le constat de cet échec et de l’impossibilité de continuer —, mais la mort, à 61 ans. D’un événement contingent, comme souvent, il est vrai, on a tendance à faire une nécessité : « S’il n’a pas mené son projet à terme, c’est parce qu’il ne le pouvait pas », semble-t-on dire, mais cela ne va aucunement de soi, et il n’est pas impossible qu’au lieu d’énoncer quelque vérité, on cherche par ce genre d’affirmation à l’emporte-pièce à se rassurer soi-même, tant l’inachèvement échappe aux catégories dans lesquelles on se sent à l’aise. Or, l’inachèvement ne sanctionne ni positivement ni négativement une œuvre, il est, tout simplement. Et, s’il entre au panthéon de nos mythes littéraires, c’est nous qui en sommes responsables, pas lui. Robert Musil est mort d’un AVC dans sa salle de bains, ce qui n’a pas grand-chose de métaphysique, on en conviendra sans peine. Si on cherche une explication à nos perplexités, il faudra donc la chercher ailleurs. Comme si l’on pouvait jamais trouver le moyen d’apaiser le malaise que cause ce qui échappe aux catégories dans les catégories auxquelles il échappe.