10 = ∞. Dix mètres à peine, peut-être moins, c’est la distance qui sépare la terrasse du café, où les touristes viennent écluser leur pinte et engloutir leur burger, où, les soirs de finale, le petit peuple vient acclamer dans la liesse les milliards dépensés pour pousser la balle dans les filets adverses, du campement à ciel ouvert que deux personnes sans abris ont installé sur le boulevard, avec un matelas, une table de fortune, des bouts de carton, entre la boutique Afflelou et le Crédit Mutuel ; ils ont même récupéré un drapeau de la veille, « Jésus est vivant », pour faire la décoration, Jésus est peut-être vivant, mais il ne vous aime pas trop, si ? Dix mètres à peine, et l’infini, semble-t-il, pourtant. Mais je n’ai pas de solution, je regarde, je vois, c’est tout. J’abhorre qui fait profession de résoudre les problèmes : on fait des meetings, on appelle les gens aux urnes, on promet de changer le monde, combattre le racisme, le fascisme, et abattre les inégalités, mais dix mètres à peine séparent la prospérité de la misère. Je ne suis pas désespéré ou nihiliste, ou je ne sais quoi, je vois, je regarde, c’est tout. Et je ne parviens pas à être convaincu par le mythe de la prospérité, du progrès, pas plus que ne me convainquent les héroïsmes de manifestation, pas plus que ne me m’attirent les promesses punitives d’enfermement, de clôture, la prison pour tout le monde. Il me semble que le plus important — pour commencer, si l’on veut —, c’est de voir, de regarder. Sans posture christique ni programme politique ni prophétie utopique. Pourrait-on se contenter d’être humain ? Évidemment, ce n’est pas si simple que cela en a l’air, la proposition semble triviale — comme si cela, être humain, le verbe, l’action, et l’entité aussi, après tout, allait de soi —, mais elle ne l’est pas. Elle porte avec elle tout une morale, qui n’a pas la grandiloquence des défilés, des certitudes, des imprécations ; elle est pauvre en affirmations, et riches de questions. C’est peut-être toute la différence entre le monde social et moi : l’espace, semble-t-il, très réduit, et pourtant, infini, entre l’affirmation et l’interrogation. Il faudrait n’avoir qu’un point d’interrogation, de la volute duquel, quasi un parcours labyrinthe, et son hiatus primordial, la courbe au-dessus du point, lequel n’a dès lors plus de fin, mais prend son envol, s’enfuit, on observerait la réalité. Mais tu ne trouves pas cela satisfaisant, n’est-ce pas ? Tu as besoin de croire en des vérités définitives. Parce que, fondamentalement, tu as besoin de dormir, tu as besoin d’être rassuré. Moi, c’est cela qui m’angoisse, qu’on puisse avoir le dernier mot, qu’on puisse vouloir le dernier mot, qu’on puisse croire au dernier mot. Et, si je ne tiens pas ce journal pour cela, montrer qu’il n’y a pas de dernier mot, je crois que c’est ce dont il m’apporte la preuve, jour après jour, qu’il n’y a pas de dernier mot. Il n’y a que la distance infinie qu’il nous faut toutefois parcourir. J’essaie de me comprendre moi-même en tant que moment-partie du monde, ce qui fait que cette entreprise ni n’est tout à fait privée ni tout à fait publique. Depuis deux ou trois, j’admire cette maison en bois qu’Alexandre Tabaste a conçu à Plouescat. Elle est à vendre. Évidemment, c’est un doux rêve, mais cette relation à la fois distante et proche qu’une maison comme celle-ci installe entre le dehors et le dehors me fascine. Et, comme je l’ai écrit, hier au soir, dans le grand cahier noir où je note un certain nombre de réflexions sur l’exil, mon histoire familiale, n’ai-je pas moins besoin, afin de me sentir chez moi, d’un lieu, que d’un habitacle ?










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