Je crois au sommeil. Et le malheur de l’humanité, me semble-t-il, est qu’elle ne croit plus, elle, au sommeil. Les puissants de ce monde, dit-on, ne dorment pas, ou très peu. Et, quand Donald J. Trump s’endort en public, on se moque de lui, alors que c’est sans doute là que lui et nous sommes les plus heureux, quand il dort, parce que, durant ce laps de temps où il s’assoupit, il ne fait rien, ne dit rien, ne détruit rien. À quoi Donald J. Trump rêve-t-il ? À des moutons trillonaires ? On ne dort pas assez, parce qu’on ne croit pas au sommeil, parce qu’on croit à l’action, mais c’est imbécile, et cette conviction s’est trouvée encore renforcée quand j’ai lu dans le journal qu’Emmanuel Macron — qui ne dort, paraît-il, pas plus trois ou quatre heures par nuit ; tout s’explique ; tout finit toujours par s’expliquer — invitait des « auteurs en vue » à être « embedded » à l’Élysée pour valoriser sa « legacy ». Je me suis dit que le français était vraiment une langue morte et que, pour la première fois, peut-être, dans l’histoire de l’humanité, c’était l’élite de la nation qui l’avait tuée. Puis, j’ai lu que parmi les « auteurs en vue » en question, il y avait Maria Pourchet et Anne Berest, et j’ai eu envie de me planter des coups de fourchette dans le bras, très fort, mais je ne l’ai pas fait. J’ai continué de manger aussi paisiblement que possible ma salade tomates cerises, pois chiches, huile d’olive, sel, poivre, thym et mon pomelo rose de Corse, mais je n’ai pas pu oublier. Je crois au sommeil. Mais pas pour les raisons négatives que je viens d’évoquer, non. Hier au soir, après qu’elle a fini de lire ma vieille Europe — j’aime ce titre —, nous en avons discuté, et Nelly m’a formulé quelques remarques à propos d’un chapitre qui lui posait des problèmes ou, du moins, avec lequel, elle avait un peu de mal. Parce que son contenu était de nature un peu plus philosophique que les autres — directement philosophique, je veux dire —, mais aussi parce qu’il ne lui semblait pas amené. J’ai répondu à Nelly que cela ne me posait pas particulièrement de problèmes — que ce soit philsophique, que ce ne soit pas amené —, mais je n’ai pourtant pas cessé d’y penser, pas cessé de me dire que, sans doute, Nelly avait raison. Et puis, je me suis endormi. Ce matin, quand je me suis réveillé, j’étais en train de rêver d’un ami d’amis de mes parents, que je n’ai plus vu depuis des années, et dont je ne me suis même plus tout à fait sûr de me souvenir du nom. Cet ami, je le croisai dans la rue, par hasard, et lui expliquai que mon père était malade. Pendant que je lui expliquais cela, je ne pouvais m’empêcher de me dire : Mais il est mort. Et pourtant, je ne cessais pas de lui parler, de parler donc à un mort. Pour des raisons dont je ne me souviens pas, nous nous donnions rendez-vous dans une sorte de bus pourvu de fauteuils des années 1970-1980, un peu dans le style du métro marseillais, marron et orange, en plastique moulé, mais qui était aussi un labyrinthe parce qu’il fallait sinuer dans des couloirs au mêmes couleurs avant de rejoindre notre place, place où je racontais à mon interlocuteur fantôme ce que je lui avais déjà dit. Je me suis réveillé, et j’ai trouvé tout cela très étrange, mais je me suis aperçu que j’avais aussi la solution à mon problème textuel. J’ai formulé deux ou trois phrases qui devaient déclencher l’écriture d’un nouveau chapitre qui viendrait prendre place avant le chapitre au sujet duquel Nelly avait formulé ses critiques. Je me suis levé. J’ai pris mon petit-déjeuner. Je suis allé courir. Et, quand je suis rentré à la maison, dès que j’ai pu, je me suis assis à ma table d’écriture, et j’ai écrit à la main, avec mon stylo japonais à l’encre bleu Méditerranée, ce nouveau chapitre à partir des deux ou trois phrases (en fait, la question qui ouvrait le chapitre critiqué par Nelly reprise deux fois, ce qui fait trois). La solution à mon problème, d’un certain point de vue, il me semble que ce n’est pas le fantôme de mon rêve qui me l’a fournie. Mais, si j’y réfléchis un peu plus attentivement, comment pourrais-je nier que c’est pourtant bien ce qu’il s’est passé. Sans le sommeil, aurais-je jamais trouvé ces phrases qui manquaient ? Aurais-je jamais écrit ce nouveau chapitre ? Lequel chapitre vient répondre à des objections pertinentes (mais je ne sais pas s’il satisfaira Nelly), objections que seul le sommeil m’a permis de prendre en compte suffisamment profondément pour y répondre. Le sommeil, voilà le véritable écrivain.










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