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LVI.

Quand tu commences à prendre la réalité pour une parodie de ce qu’elle est
est-ce que le monde s’est épuisé soudain
fatigué
ou bien est-ce toi qui as déraillé
et ne sais plus quoi faire
sinon cette version comique
pour ne pas t’effacer
en silence
devant un manque d’existence
si flagrant ?
si tu regardes dans le vide
sache au moins que le vide n’est pas
un endroit.

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19.6.19

Je suis peut-être désespéré, mais je ne suis pas débile.

Avec le temps qui passe ou, pour le dire plus crûment, plus cruellement, avec l’âge, on se ramollit, le corps, certes, mais le reste, aussi. C’est d’abord une remarque sur le regard qui s’est adouci, les mœurs aussi, mais cette soi-disant douceur n’est est réalité que de la mollesse, le corps s’épaissit, la ligne s’affaisse, les fesses aussi, c’est toute l’organisation qui tend ainsi à se ratatiner. Si ce n’était que le corps, ai-je envie de dire sans trop savoir ce que cette distinction peut bien signifier, passerait encore, la santé, certes, mais avoir la santé pour n’en rien faire, à quoi ça sert ? Non, c’est toute la personne qui se tasse ainsi, la pensée avec. Surtout la pensée, c’est dramatique. On ne se rend pas forcément compte à quel point la consommation d’alcool accentue ce phénomène. Toujours plus épais, mou, toujours plus avachi. Nietzsche déplore quelque part la consommation de bière. Mais où ? Dans le Crépuscule des idoles, je crois. Il faut que je cherche. Nietzsche parle des trois grandes drogues de l’Europe : l’alcool, le christianisme et la musique. Il écrit : « Que de pesanteur chagrine, d’avachissement, de moiteur, de négligé pantouflard, que de bière on trouve dans l’intelligence allemande ! Comment se peut-il que des jeunes gens qui vouent leur existence aux plus hautes visées de l’esprit ne sentent pas en eux l’instinct primordial de la vie de l’esprit : l’instinct de conservation de l’esprit — et qu’ils boivent de la bière ? L’alcoolisme de la jeunesse savante ne met peut-être pas en cause sa science — on peut même être un grand savant sans avoir le moindre esprit —, mais, sous tous les autres rapports, il reste un problème. Jusqu’où ne la trouve-t-on pas, cette lente dégénérescence que la bière provoque sur l’esprit ? ». On en revient toujours au point de départ — Nietzsche, l’Italien. Une histoire de régime. N’est-il pas dommage que notre époque ne sache entendre ce mot de régime qu’au sens transitoire, alors qu’il s’agit bien au contraire d’une discipline, d’une hygiène. Mais il est vrai que nous n’entendons plus rien à la discipline — que nous voyons comme une punition, une entrave à la liberté venant de l’extérieur — ni à l’hygiène — qui n’est jamais pensée que sur le mode de la privation, de la soustraction, du moins quelque chose là même où il faut de tout — à rien. Non pas faire l’économie de, mais faire une économie de. Est-il étonnant qu’on comprenne si peu de choses à l’esprit (lettres, politique, société, monde, et tout), quand on entend si mal le corps ? Courir, manger, marcher, penser, dormir, s’occuper non de l’état (un corps qui change) — de la dynamique (le changement du corps).

Ensuite, sans m’en apercevoir, j’ai traduit Feldman à la suite du journal. Genre de lapsus heureux qui en dit long sur la continuité qu’une vie peut nourrir parfois. Rarement ? Oui, par malheur, rarement.

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17.6.19 + 18.6.19

17.6.19
Confusion entre cosmétique et esthétique, entre le fait de décorer le monde, de lui donner une jolie apparence ou de trouver que tout est beau, de voir la beauté partout, et la recherche de la possibilité de la beauté, qui est aussi celle du bien, comme quand on dit, par exemple, la beauté sauvera le monde ou éthique et esthétique sont une.

18.6.19
J’ai commencé à écrire cette page, et je me suis rendu compte que j’avais déjà écrit ce que j’allais écrire. Pourquoi est-ce que je me répéterais ? Pourquoi est-ce que je ne me répéterais pas ? Je ne sais pas. Les deux sont possibles. Mais je n’ai pas envie de me répéter. Je maigris, j’élague. Si tu ne changes pas, tu meurs. Comme les plantes, qui poussent tout le temps, sont tout le temps en train de croître. La nature, quoi, ce qui croît (φύσις). Bref. Je traduis Morton Feldman en ce moment, je me perds dans son étrange façon de penser, faite d’étroitesse totale et d’ouverture totale, radicale en tous les sens, pas tolérante du tout et tellement accueillante, décisive et déterminée, achevée et inachevable, capable de passer d’un sujet à un autre en un claquement de doigts, avec un sens de l’anecdote fascinant (juif new-yorkais ?). Cet après-midi, j’ai traduit les pages du jour en écoutantFor Philip Guston, et j’étais en quelque sorte noyé tout au fond de cet univers sonore et intellectuel, mais pas étouffé, bien, en fait. En fait, je suis fasciné par les compositeurs comme John Cage ou Morton Feldman, par cette faculté de penser si singulière qui me semble tellement supérieure à ceux qu’on considère généralement comme des penseurs. Si on prêtait un peu attention à l’histoire des idées, on s’apercevrait probablement que Cage et Feldman sont bien plus importants que ceux que l’on tient pour importants, qu’ils disent des choses plus importantes que d’autres réputés pour être « des grands penseurs ». Ce qui me fascine, c’est la façon dont Feldman semble presque ne pas parler de musique et ne parler que de musique simultanément, c’est la liberté de ton, l’absence de corsage académique, de formatage académique, de pression disciplinaire qui ne pèse pas sur lui qui lui permet de dire tout ce qu’il a envie de dire. Comme, par exemple, « la civilisation occidentale, c’est moi. » Est-ce qu’on se rend compte de l’énormité d’une telle déclaration et, simultanément, de son exactitude pure et simple ? Mais les gens ne s’intéressent pas à ça, ceux qui lisent encore, lisent les auteurs qu’on leur dit de lire, et puis en font des livres, et ça tourne en rond comme ça sur des générations et des générations. Je pourrais me dire non mais on s’en fout des gens, mais ce serait à côté de la plaque. Feldman peut aussi bien citer Kafka, Beckett, Pascal, Proust, et tutti, que chanter Schubert, Beethoven, quand il parle à haute voix, comme vous et moi. Enfin, pas exactement, comme vous et moi. Mais passons. C’est épuisant, aussi. Je me sens happé. Mais c’est bien, aussi. Avec l’Idiot de Dostoïevski, c’est un mariage impossible, mais bon. Est-ce que Feldman parle de Dostoïevki ? Pour l’instant, non, mais ça ne devrait plus trop tarder. Ce qui m’inquiète, surtout, c’est que je pourrais ne plus écrire. En tout cas, dans des moments comme celui-ci, je ne peux plus écrire. Je n’ai pas le temps, pour ainsi dire. C’est étrange d’écrire une telle phrase. Paradoxal. Presque aucun sens. Et pourtant si, elle a un sens. Je n’ai peut-être plus rien de grand à faire. Sauf que ce n’était pas cela que je voulais dire. Je voulais dire que l’écriture se dilue dans le temps qu’on passe à faire autre chose, quand même ce serait lire, traduire, qui sont des formes de penser, qu’elle se dissout dans ce temps, et qu’elle est toujours sur le point de disparaître. Mais peut-être, c’est ce qu’on peut aussi se dire, peut-être faut-il qu’elle en passe par là, peut-être faut-il faire cette expérience-là sur le point de disparaître pour estimer toute l’importance qu’on lui attache, tout le prix qui est le sien, toute sa nécessité malgré toute sa contingence.

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LV.

L’univers est peuplé de citations approximatives d’idées pas très bien conçues et d’anecdotes salaces sur le devenir de la matière
on voit des plis politiques dans le ventre de la classe moyenne
on devine des gestes épiques dans un morceau de parpaing
tout le monde est là béat occupé à regarder
manie de voyeur pour qui n’a plus rien d’important à faire
nous avons dilapidé notre originalité
et il n’y a plus personne pour nous pleurer —
tant mieux —
oublie le mot désormais.

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16.6.19

Ce matin, j’ai pris le premier bain de l’année. L’eau était fraîche, 18°C, c’était agréable d’oublier quelques instants qu’elle était polluée, que c’était du suicide de se baigner, du suicide de respirer à l’air libre, du suicide de vivre, du suicide de ne pas se suicider, et plonger la tête la première après avoir couru un peu en levant les genoux haut, en faisant des éclaboussures, agréable d’oublier tout le reste autour, tout le monde autour. J’ai nagé jusqu’à la bouée jaune et puis je me suis laisser flotter comme une planche, ventre au ciel, oreilles dans la mer, les yeux fermés, moins par choix que par nécessité, la lumière et le sel m’aveuglaient. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce livre, le stade de Wimbledon, où le narrateur va à Trieste pour rencontrer un écrivain sans œuvre et se laisse flotter lui aussi dans la mer. Dans l’eau, je ne me suis pas souvenu du nom de l’auteur du livre, à présent je pourrais chercher dans la bibliothèque, mais je n’en ai pas envie. Dans l’eau, je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de cette scène du livre, mais j’ai tout de même pu empêcher la littérature d’envahir totalement le monde, me laisser respirer quand même, malgré la masse absurde de livres que j’ai lus (bien moins que d’aucuns), peut-être, me dis-je à présent, peut-être que si je m’étais souvenu du nom de l’auteur du livre, je me serais noyé. Mon corps, mon esprit, la mer, l’univers m’ont empêché de me souvenir du nom de l’auteur, et j’ai continué de flotter quelques instants comme ça, encore, à la dérive, les oreilles dans l’eau, les yeux fermés vers le ciel, les bruits du monde me parvenant étouffés par la mer entre eux et moi. Après que j’ai ouvert les yeux, j’ai vu un couple sur un bateau qui avait jeté l’ancre juste un peu au-delà de la bouée jaune. J’ai regardé la femme et j’ai vu qu’elle avait les seins nus. J’ai regardé ses seins mais ils n’étaient pas beaux. Est-ce que j’ai été déçu qu’ils ne le soient pas ? Oui non peut-être je ne sais pas. Peut-être que si elle m’avait regardé torse nu, elle n’aurait pas trouvé belle ma poitrine non plus. Je ne sais pas ce que j’ai pensé du fait que ces seins n’étaient pas beaux. Je sais que je me suis demandé pourquoi les gens achètent-ils un bateau pour venir jeter l’ancre juste à côté de la bouée jaune où je peux aller à la nage ? Si j’avais un bateau, j’irais là où il n’y a personne. Là où je suis seul au monde, seul à la mer. Je pense beaucoup à la solitude, ces jours-ci. Que je suis seul. Et que, probablement, je suis fait pour être seul. Me le suis-je dit, une fois de plus, dans la mer ? Je ne sais pas. J’ai pensé que je flottais. Que j’étais un flotteur littéral, et que c’était beau de flotter ainsi, et que c’était bon. Hier, dans les pages de l’Idiot, Hippolyte rapporte les propos du prince qui aurait déclaré que la beauté sauvera le monde. Mais pas n’importe quelle beauté, sans doute. Pas la beauté du street art en tout cas. La beauté de la mer, c’est possible. La beauté de cette sorte facile et disponible de solitude. Plages bondées qui, pourtant, à quelques mètres du rivage à peine, laissent des espaces libres où être seul au monde. Est-ce que je pourrais flotter, comme ça, pour toujours ? Si je le pouvais, je n’en aimerais pas tant l’idée, je pense, je me noierais. L’homme, me suis-je dit ensuite, l’homme est un animal grégaire avec des seins laids.

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15.6.19

Je pourrais vivre léger — légèrement —, me satisfaisant de choses simples. N’est-ce pas ce que je fais, déjà, en grande partie ? Oui, mais écrire, n’est-ce pas lourd ? Ajouter au monde toutes ces phrases qui ne veulent pas forcément dire grand-chose, toutes ces phrases, ne sont-elles pas de trop ? Je ne sais pas. Ce dont je doute, en tout cas, c’est de laisser mon empreinte. Non que je désire tout particulièrement m’effacer, mais n’est-il pas ridicule de vouloir laisser quelque trace de soi ? J’étais allé courir et, sans que je sache très bien pourquoi, je pensais à un article qu’un écrivain connu avait consacré à un autre écrivain connu, et je me disais qu’eux, ils avaient laissé leur empreinte sur le monde, même beaucoup d’empreintes, même trop d’empreintes sur le monde, et qu’ils étaient nombreux dans le même cas, des gens de toutes sortes, pas simplement des écrivains, non, évidemment, non, aussi des politiciens, des scientifiques, des sportifs, et d’autres auxquels je ne pense pas en ce moment que j’écris, toute une ribambelle d’individus, en fait, qui laissent des empreintes de leur passage sur Terre sur Terre. Or, sans que je sache très bien pourquoi, moi, je me suis dit que je n’avais peut-être pas envie de laisser d’empreinte de mon passage sur Terre sur Terre, ni ailleurs que sur Terre, je n’avais envie de laisser l’empreinte de mon passage sur Terre nulle part, peut-être parce que je n’avais pas envie de me faire à l’idée que j’étais en train de passer sur Terre, non pas tant par peur de la mort, de la fin du passage, qu’à l’idée même du passage, qui est quelque chose d’assez laid, finalement, au lieu de passer en laissant des traces, des empreintes, tout ce que l’on voudra, ne ferait-on pas mieux de flotter léger à quelques centimètres — quelques centimètres, c’est suffisant — au-dessus de la Terre pour ne pas laisser de marques dessus ? Question qui n’est pas rhétorique, quand même on ne pourrait l’entendre qu’au sens métaphorique. Parmi les plus belles pages que j’ai lues jusqu’à présent de l’Idiot, celles d’hier soir m’ont particulièrement ému. Juste avant que n’éclate le scandale, au Vauxhall de Pavlosk, le prince Mychkine semble absent, il songe, à disparaître, à être oublié de tous, à se retirer du monde, en somme, à des paysages qu’il a aimés, ailleurs, en Suisse. Et puis, il fixe Aglaia comme si elle n’était pas une personne mais un tableau, comme si elle n’était pas là, juste à côté de lui, mais très loin. Tout s’est éloigné, comme si plus rien de ce qui nous entoure n’était réel, comme s’il y avait un monde entre le monde et moi, moi, n’ayant plus rien à faire dans ce tiers-monde étrange, étranger. « D’ailleurs, se demande le prince, rêve ou réalité, n’est-ce pas tout un ? » Ce n’est pas que je ne puisse pas discerner le rêve de la réalité, c’est qu’il y a des moments où il n’y a pas de différence entre le rêve et la réalité (ce qui est radicalement différent). Le rêve du prince de n’avoir plus qu’une seule idée durant toute le reste de sa vie n’est pas le rêve d’un idéaliste qui rêvasse, c’est le rêve de quelqu’un qui a compris quelque chose d’extrêmement simple et d’extrêmement compliqué — simple parce qu’il a suffi d’un instant pour le saisir, compliqué parce que personne n’a envie de l’écouter. Simple à entendre, compliqué à faire entendre. Aglaia s’aperçoit ensuite que le prince la regarde fixement. Elle se moque de lui. Et puis, elle cesse de se moquer de lui. « Aglaia, écrit alors Dostoïevski, murmura en aparté dans un brusque mouvement de colère : — Idiot ! » Cette exclamation — tout le monde entend son murmure — est à la fois une insulte et un constat. Le prince est idiot et idiot. C’est toute l’ambiguïté de l’idiotie de l’idiot : l’idiotie, vue de l’extérieur, peut être jetée à la figure de l’idiot pour se moquer de lui, le tourner en ridicule, le dégrader, nier sa normalité, en faire un être à part et inférieur, l’insulter, l’idiotie, vue de l’intérieur, accompagnée de ce sentiment d’étrangeté au monde, est une singularité totale qui permet d’accéder à une manière de point de vue unique sur le monde, une compréhension plus profonde des êtres, pas incommunicable, mais difficile à communiquer parce que l’idiot ne ressemble à personne d’autre, il n’y en a pas deux comme lui. L’idiot est à la fois radicalement autre et le plus humain de tous ; — c’est peut-être ça, l’idiotie de l’idiot.

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LIV.

L’odeur de l’air
après la pluie
au printemps
flashs incohérents
sur d’étranges écrans
un automobiliste accélère
pour écraser un piéton
moi peut-être
cependant que je traverse la rue n’importe quelle rue
grappes de glycines
au-dessus du sol
en suspension
tous les tombeaux sont ouverts
probablement
mais tu ne sais toujours pas
pour quelle raison
il devrait y avoir quelque chose
plutôt que rien.