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9.8.18

Des jours et des jours
que tombe la bruine —
et l’homme vieillit.

Ai-je besoin de tout comprendre ? Je comprends la poésie du moine errant. Mais je ne comprends pas la méditation assise. Je comprends l’oisiveté inventive. Mais je ne comprends pas la contemplation. Je ne crois pas que j’aie besoin de tout comprendre. Simplement, de prendre ce dont j’ai besoin.

Ce que le maître n’aime pas : la calligraphie de calligraphe, la poésie de poète, la cuisine de cuisinier.

Toute illumination est pour moitié négative. Elle prend la forme : Toute ma vie, j’ai vécu dans l’erreur. Si seulement j’avais su que… Mais c’est cette négativité qui la rend possible. Si j’avais su dès le début que…, je n’aurais jamais rien découvert. Tout le prix de l’illumination est dans la découverte.

poisson
mon frère
dans ton aquarium

Couru 11 km.

Ces six derniers jours, j’ai écrit six contes, ou histoires, ou je ne sais pas trop quoi, mais pas nouvelles, j’ai horreur de ce mot, nouvelles, on dirait des pommes de terre. Je crois que sous le titre du Feu est la flamme du feu, il y a écrit nouvelles. Pour que le livre ne se perde pas dans les librairies. Comme des Monstres littéraires qui s’était retrouvé à la FNAC Montparnasse dans le rayon de critique littéraire ou le Voyage sur un fantôme que Danièle Robert avait vu dans le rayon guide de voyages d’une librairie. Six contes en six jours, c’est à la fois idiot et indispensable, parce que je me demande bien comment je peux avoir six idées en six jours (mais il faut croire que c’est possible) et parce que je sais que j’avais besoin d’écrire des histoires, un texte cohérent qui fonctionne en lui-même, comme une improvisation. Six textes en six jours : la porte bleue / on cherche la lune dans la nuit noire / la vie dans les bois / i’m the future / notes pour une théorie de la catastrophe individuelle / vadim blanc. Et le septième jour, j’aurai fait comme le grand autre.

Sentier. Littoral. Mer. Nuages.

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Vadim Blanc

Je l’ai rencontré quand je vivais encore à Paris. Un mercredi après-midi au tout début du printemps. Je me souviens bien du jour parce que le quartier venait d’être bouclé pour la troisième fois en un peu plus d’un mois à peine. Je n’avais pas fait attention, en fait je m’en foutais un peu, mais toujours est-il que je m’étais retrouvé coincé, impossible de rentrer chez moi. J’avais bien essayé de négocier avec les flics, mais j’avais très vite compris que ce n’était pas le moment, ils étaient sur les dents, si j’avais insisté un peu plus, je me serais sans doute fait tabasser, et ce n’était pas franchement mon truc, ça ne l’est toujours pas, d’ailleurs. Même après tout ce qu’il s’est passé. Donc, je ne pouvais pas rentrer chez moi et j’avais tourné un peu dans les alentours en essayant de trouver un endroit calme où passer le temps. C’était un ancien cinéma. J’étais passé devant une ou deux fois avant, mais je n’étais jamais entré. Là, comme je n’avais rien d’autre à faire, et que j’avais toujours été intrigué par le style asiatique un peu décalé, pas franchement orientaliste, plutôt clin d’œil raté, ce qui faisait tout l’intérêt de l’endroit, en fait, un intérêt plus éthique qu’esthétique, si ça veut dire quelque chose. Bref, je m’étais dit que comme je n’avais rien de mieux à faire, je pouvais passer l’après-midi là, en attendant que les choses se calment et que je puisse rentrer chez moi. Il y avait une cour à l’intérieur. Que du béton. Pas un arbre. Brut, quoi. Avec des chaises en métal noir et en bois, les tables pareils, et un vieux zinc qui avait dû être récupéré d’un bar qui avait dû mettre la clef sur la porte et être installé là pour planter le décor. Complètement décalé, mais encore une fois, c’était clairement ça, le truc de l’endroit. Il n’y avait personne. Je me suis assis au comptoir et j’ai commandé un verre. Un whisky japonais, je crois. Ou un demi. Je ne sais plus. Je ne crois pas que ça ait la moindre importance. Si ? Bon. J’ai bu mon verre et il est venu s’asseoir à côté de moi. Il m’a demandé ce que je faisais là, mais pas du tout sur un ton inquisiteur, simplement pour faire la conversation, du genre pour savoir si l’autre est là pour les mêmes raisons que toi, ce qui paraît plutôt normal. Enfin, moi, j’ai trouvé ça normal. Et donc je lui ai répondu et nous nous sommes mis à parler de tout et de rien. Est-ce que c’est à ce moment-là que j’ai appris qu’il faisait partie des mouvances ? Mais non, pas du tout. Cette fois-là, nous avons parlé de tout et de rien. Comme deux personnes qui discutent en buvant un verre au comptoir. Et puis, de toute façon, même après, ce n’était pas ça, vraiment, le sujet de conversation principal entre nous. Ça l’a été, oui, surtout, à la fin. Mais, en fait, même quand je l’ai appris, après, enfin, même quand je l’ai compris, ce n’était pas ça le sujet. Nous étions devenus amis et il y a plein de choses qu’on tolère chez ses amis que l’on désapprouve ou condamne chez d’autres. Et puis, les choses n’étaient pas comme ça. Quand, un peu avant, on avait célébré mai 68 en France, on avait vu débarquer sur les plateaux de télé tout un tas de vieux cons qui expliquaient à des gens qui s’en foutaient finalement pas mal de savoir ce qu’ils avaient bien pu faire cinquante ans plus tôt que ce qu’ils avaient vécu, c’était génial, mais que ce n’était pas pour nous. Des soi-disant libertaires qui étaient pires que les pires des fascistes parce que leur discours avait l’air de dire j’ai tout vu, j’ai tout fait, j’ai cassé du bourgeois, la révolution, ça ne sert à rien, le capitalisme, c’est la seule organisation du monde possible, fermez-la et rester au chaud chez vous sinon vous allez en prendre plein la gueule. Et ils avaient raison. Les mouvances l’avaient bien compris. Elles se sont battues contre ça. Le défaitisme généralisé. La grande peur joyeuse. Alors que, tout le monde le sait, de joie, dans un monde comme celui-là, il n’y en a pas, il ne peut pas y en avoir. Ce qu’on a appelé les mouvances, même si elles ne sont jamais nommées elles-mêmes, elles, elles étaient purement dans une logique destructive. Même pas nécessairement violente. Je sais qu’ils ont souvent été violents, mais ça n’avait rien à voir avec les black blocs, par exemple, la violence arrivait toujours en fin de compte, pas comme un mode d’action, plutôt comme la conséquence que l’on tire après avoir fait le constat d’un échec. Comme si la violence était trop une façon d’agir. Ce n’est pas clair, la façon dont je m’exprime, mais ce que je veux dire, c’est que dans une logique destructive, même la violence a quelque chose de constructif, ce n’est jamais une fin en soi de casser des vitrines dans une manif, on veut faire entendre quelque chose, le capitalisme, c’est le mal, grosso modo. Dans une logique destructive, un message, c’est déjà trop. C’était plus noir que ça, encore. Surtout pas révolutionnaire. Enfin, c’est ce que j’ai compris de ce que me disait Vadim. Parfois, ce n’était pas évident de comprendre où il voulait en venir. J’avais l’impression que c’était un exercice de politique et d’éthique négatives. Un peu comme la théologie négative. Vous savez, comme Dieu dépasse infiniment notre entendement, nous ne pouvons pas en parler, nous ne pouvons pas dire ce qu’il est, le seul moyen que nous ayons à notre disposition pour tenter le cerner, de le définir, c’est de procéder par la négative, de dire ce qu’il n’est pas. Aujourd’hui, aussi, quand j’en parle, je me rends compte qu’il était un peu marginal au sein même des mouvances. On en a fait un maître à penser, mais c’est plutôt à cause de la fin symbolique. Parce que, moi, l’impression que j’avais, c’était qu’il n’était pas le chef, mais une sorte de menace permanente au sein des mouvances. Le truc, vous voyez, c’est qu’il y avait toujours un doute chez lui. Dans les mouvances, le doute a été soigneusement éradiqué. Comme dans tous les mouvements politiques, idéologiques, d’ailleurs, on traque le doute et les sceptiques. Il faut éradiquer le doute à la racine. Le problème qu’il a rencontré avec les autres, c’était qu’il était fondamentalement sceptique. Jusqu’à la paralysie quelquefois. Les autres n’étaient pas comme ça. Je le sais parce que j’en ai rencontré certains. Une fois, l’un d’entre eux a débarqué chez lui. J’ai oublié son nom. Un grand Noir. Comment vous dites ? Oui, c’est ça. Ça me revient. C’était complètement fou de les entendre parler entre eux. Ils parlaient librement devant moi. Peut-être parce qu’ils pensaient que j’étais à des années lumières de représenter une menace. Ce qui était vrai. Personne ne savait que j’étais suivi. Évidemment. Sinon, je n’aurais plus accepté de le rencontrer. C’était un ami, avant tout. Jamais je n’aurais voulu lui faire courir le moindre risque. Fou ? Ah oui, c’était fou parce que c’était à la fois très violent et très froid. Les autres, je le sentais, et je sais qu’il le savait lui aussi, les autres ne maîtrisaient pas tout. C’était un peu du recyclé, leurs idées. Un peu de tout pour donner l’impression qu’il y avait un réel fondement, mais s’il n’avait pas été là, ils n’auraient jamais réussi à articuler leur courant. Jamais. Très froid et très violent. Comme s’il fallait toujours que tout soit sur le point de s’effondrer. Maintenant, on le sait. Bien sûr. Mais à l’époque, ce n’était pas clair du tout. Tout était si confus. Tout était effectivement sur le point de s’effondrer. Mais, à l’époque, ce n’était pas encore sensible. Mais, eux, malgré leur côté amateur, ils avaient clairement perçu ce trait de l’époque, et ils se comportaient comme si ça pouvait se produire à tout moment, à chaque instant. Une autre fois, à une soirée, j’ai vu Maria. Je ne sais pas, on aurait dit une star du cinéma, elle était trop belle, si belle que c’en était ridicule. C’était une affiche de film à elle toute seule. Mais c’était la plus dure d’entre eux. Elle était terrible. La violence pure de la fin, l’explosion de rage noire et glaciale, implacable, la haine incorruptible, c’était elle. Non, je ne me fais pas d’illusions, je suis lucide, je sais parfaitement que c’est ce qu’il désirait, qu’il avait besoin de le prendre chez quelqu’un d’autre comme pour se convaincre que c’était réel. S’il l’avait laissé sortir uniquement de lui, il aurait encore douté, il serait resté inactif comme il l’avait été avant qu’elle n’entre en jeu. Mais avec elle, ça devenait vrai. Ça venait de l’extérieur. C’est ce qu’il disait. Un soir, juste avant la fin, nous en avons parlé. J’ai essayé de lui faire entendre ce que j’en pensais. Qu’il était trop intelligent pour ça. Mais il avait déjà renoncé à l’intelligence. Il fallait en finir avec le concept. C’est une drôle d’idée. L’annulation de l’intelligence. Comme si l’abstraction était trop belle pour le monde. Qu’il fallait la salir avec l’action brute, dure, violente, méchante, terrible. Enfin, donc, je lui avais parlé de ses doutes. Et il ne les avait pas dépassés. Il avait renoncé à les formuler. Nous avons parlé pendant quatre ou cinq heures. Et c’était comme tourner en rond sans raison. C’était toujours les mêmes phrases qui revenaient. J’ai eu l’impression que j’allais être malade, pris dans une spirale sans échos. C’est très difficile à exprimer. Surtout maintenant, si longtemps après. Mais c’est l’impression qui me revient une spirale sans écho, du carrelage, comme les reverbs dans la musique des années 1980, mais poussées à l’extrême, un genre de revivalisme tragique. À ce moment, j’ai compris que toute une partie de la population haïssait ce qu’on appele l’ironie, l’humour, la possibilité d’avoir l’identité que l’on voulait, qu’il fallait que les choses soient égales à elle-même, qu’un x soit un x. C’est terrible quand ce genre de phénomènes historiques se produisent parce que c’est alors que la bêtise triomphe. Et la bêtise n’est pas toujours molle et comique comme quand on la voit du dehors. Parfois, elle est si grande qu’elle enveloppe toute une époque. Et elle se fait dure et méchante. Tranchante. L’explosion de la fin est une réaction contre l’époque. Mais une réaction équivalente. Comme s’il avait fallu déployer une énergie équivalente en un instant pour éteindre la bêtise. Pas le grand soir. Le point noir qui avale la bêtise du monde. C’est affreusement christique. Je n’en avais pas conscience à l’époque. Mais je ne pouvais pas en avoir conscience. Je ne l’ai plus revu après. La dernière fois, celle dont je viens de vous parler, c’était deux ou trois mois avant. Une semaine avant, oui, c’est à ce moment-là que j’ai été arrêté. Mais je n’avais rien à dire. Ils m’ont quand même gardé une semaine. Mais j’avais encore moins de choses à dire qu’aujourd’hui. Par fidélité et par ignorance. Une grande partie de ce que je peux dire à présent est une reconstruction, avec aussi des éléments auxquels j’ai eu accès plus tard. Je n’ai rien dit parce que je n’avais rien à dire. Un point, c’est tout. Non, c’est faux. Je sais qu’on a prétendu que je les avais dénoncés, mais ce n’est pas vrai. Je ne savais rien. Tout s’est organisé dans les deux derniers mois. Et moi, je ne l’ai pas revu pendant tout ce temps. Je n’étais pas lâche. Je n’avais rien à faire avec eux. S’il ne s’était agi que de lui, les choses auraient peut-être été différentes. Mais surtout, il ne se serait rien produit. Rien. Oui, c’est vrai. Je n’ai jamais condamné. Mais écoutez-moi bien, je ne condamnerai jamais. D’abord, parce que ce n’est pas à moi de le faire. Je n’ai jamais été solidaire de la mouvance. Et puis, peut-on vraiment désapprouver ? La violence est condamnable en soi. C’est indiscutable. Mais qui produit la violence ? Qui est à l’origine de la violence ? Ce ne sont pas des questions qu’on nous autorise à poser. Aujourd’hui, encore, je risque d’avoir des ennuis simplement parce que je vous accorde cet entretien et que je pose cette question. Mais ça m’est égal. Je dis simplement la vérité. On peut me prendre l’autre œil, je ne verrai plus rien. Ce sera peut-être mieux. Mais ces questions sont pertinentes. Toujours aussi pertinentes. Nous sommes dans l’obligation de les poser. Pas de condamner. Je ne suis pas un juge. Je suis un simple individu. C’est toute la différence. Je ne m’appuie sur aucun pouvoir. C’est ce qu’il voulait dire. Si nous ne nous adossions à aucun pouvoir, nous pourrions être libres. Mais c’est effrayant. Or nous voulons être rassurés. La vraie question qu’il faut se poser, c’est celle-ci : sommes-nous rassurés ? Je ne le crois pas.

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7.8.18

Ce soir, il pleut.

Couru dix kilomètres. Ça monte, ça descend. Toujours l’impression que le vent souffle en sens inverse de ta direction. Ce qui est impossible quand tu vas et viens. Est-ce vraiment impossible ? Pourquoi pas ? Le vent tourne, comme on dit. Mais c’est une expression. Ah oui.

On peut facilement se prendre pour quelqu’un d’autre qu’on n’est pas. Le problème, c’est qu’il faut à la fois savoir se prendre pour quelqu’un d’autre et ne jamais se prendre pour quelqu’un d’autre. Il faut savoir se prendre pour quelqu’un d’autre sinon on ne ferait jamais rien, on se contenterait de ce avec quoi on est né, et on se contenterait de mourir — le nobliau — et il ne faut jamais se prendre pour quelqu’un sinon on devient quelqu’un de faux et d’abject — le parvenu. Il ne faut jamais s’accepter comme on est. Ce qui pousse toujours ailleurs. Même la recherche du corps parfait doit être mise à sac.

Destruction de la destruction.

Après avoir couru, je me suis douché, habillé, et je me suis assis à la table de la cuisine pour écrire cette entrée de journal. 6644 signes espaces compris plus tard, j’avais écrit des notes pour une théorie de la catastrophe individuelle. Quoi ? Oh, une sombre histoire de raté.

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Notes pour une théorie de la catastrophe individuelle

Un peu comme un suicide, son ratage, il ne faut pas le rater. Il faut réussir son échec, sa catastrophe individuelle, ne pas se contenter d’un peu. La conscience d’être un x raté n’est pas suffisante parce qu’on peut parfaitement être un x raté tout en étant — en même temps ­— un y réussi, être un raté d’un certain point de vue et ne pas l’être d’un autre. Encore faut-il être animé, s’élancer vers le néant, ne pas être modeste, mais généreux. Tout le monde ne peut pas être un raté, il faut avoir renoncé à tout espoir, épouser pleinement le destin du rien, accepter que sa vie soit tout entière un hommage au néant qui n’attend plus que son achèvement. Il faut avoir épuisé toute ressource vitale, ou mieux : n’en avoir jamais eu. Un tel être admirable que personne n’admire n’est-il pas grandiose, et microscopique ? Et si rare en réalité. Si rare que l’on peut se demander s’il a jamais existé un être parfaitement raté. Si ceux que nous appelons ainsi ne sont pas, en fait, de vulgaires petits joueurs. Et si, quand nous nous considérons nous-mêmes comme raté, ce n’est pas simplement que nous éprouvons un peu de peine, pleurons sur notre espoir déçu. Personne ne peut être un raté. Le pur raté devrait avoir une place dans le panthéon mythologique aux côtés du héros et du saint. Pourquoi ne s’y tient-il pas ? Parce que, à son sujet, il n’y a rien à raconter. Sa légende est une page blanche. On n’écrit pas sur une tombe Ci-gît dégun. Pourtant, ai-je en vie d’ajouter, pourtant, le raté est une pointe extrême de l’humanité au regard de laquelle les existences banales et confuses que nous menons chacun de notre côté apparaissent débiles, dérisoires, et décevantes. Son destin est extraordinaire par en-dessous, par soustraction, ce qui implique que l’on ne s’en aperçoit pas. Quand on le croiserait, on ne l’éviterait même pas, on ne prendrait pas cette peine, personne ne le verrait. Il faudrait pour qu’il surnage qu’il s’affirme et nous livre son propre récit, ce qui, à l’évidence, est impossible. Il faut faire un effort intellectuel, se livrer à une expérience de pensée, plonger dans les labyrinthes de la fiction, radicaliser le possibilisme pour tâcher de se représenter un tel individu. La page blanche, en effet, le grand vide, pur, absolu, le trou, le vrai négatif échappe à la pensée qui cherche toujours à remplir les vides, boucher les trous. Positiver. Horrible manie. Pour avoir une idée du raté, il faut peut-être tenter de concevoir quelqu’un qui serait né non-né, une contradiction dans les termes qui aurait échappé au principe du tiers-exclu et vivoterait depuis le jour qu’il y serait parvenu dans un éther d’indétermination où il n’accomplirait jamais rien. On le voit, un tel être confine à l’impossible. Comme le saint. Comme le héros. Or, s’il est absent de notre panthéon, c’est que personne n’ose regarder cet abîme obscur et humide de l’indéterminé. Quand la physique s’y risque, elle prend pour images des figures rassurantes, tel un chat, qu’elle torture peut-être, mais devant lesquelles on ne tremble pas. C’est qu’elle ne prend pas au sérieux le principe du tiers-exclu. Elle regarde ailleurs. Et il est vrai que son regard porte loin. Le raté fixe nos yeux sur le trou sombre autour duquel nous tournons et dont nous nous efforçons de nous écarter. Non qu’il nous attire. C’est pire : il nous aspire. Chaque génération s’efforce, animée par la peur d’y sombrer, de s’élever au-dessus de la précédente. Toutes, néanmoins, sont hantées par ce personnage sans épaisseur, sans profondeur, étique, cette absence moite, cette soustraction ontologique. Le raté, ne le dit-on pas « moins que rien » ? Qu’est-ce que moins que rien ? Qu’est-ce qui est moins que rien ? Rien. Le raté n’est pas moins que le rien — il n’y a rien de moins que le rien —, il est le celui qui enlève, retire, soustrait. Si abstrait soit-il — mais comment donner un sens concret à ce qui, précisément, défie le concret ? —, il faut essayer de se figurer le raté comme le soustracteur universel. Le raté est celui qui enlève toujours quelque chose. Moins que moins que rien, il est moins que tout. À tout, il soustrait quelque chose. Afin de tout retirer, et qu’il ne reste rien. Le saint et le héros édifient. C’est pour cette raison que nous les admirons. Nous admirons le saint et le héros à proportion de notre faiblesse. Le saint et le héros nous rassurent. Ils nous autorisent à être médiocres, ils nous accordent un peu de non-être, un peu de paix dans le néant : nous avons le droit d’être nuls puisqu’ils existent. Leur sacrifice, leur exploit, leur grandeur, leur compassion, leur passion infinie nous rédiment. Le raté ne nous accorde nul apaisement. Il est l’antithèse de l’apaisement. Il est la négation de la paix. À son idée, nous nous perdons dans des étangs sombres de transpiration, des marécages de sueurs froides, des sables mouvants où tout nous tire vers le fond, au plus profond de ce trou froid où nous voyons bien que nous avons perdu notre âme. Parce que nous n’en avons jamais eu. Paradoxalement, le raté qui tend pourtant à une certaine platitude — pour être purement et simplement raté, ne faudrait-il pas ne rien faire du tout ? —, le raté s’accompagne d’une agitation permanente. Si nous nous arrêtons, ne risquons-nous pas de devenir comme lui ? De lui ressembler tant qu’on pourrait nous prendre pour lui ? Lui qui n’a pas de visage, pas d’identité, n’existe que comme ultime dissolution de l’identité — il faut avoir fait quelque chose pour être quelqu’un — et nous tire à lui, nous aspire, ai-je dit, dans son inclusion du tiers-exclu. Qu’elle est belle, serions-nous tentés de dire, qu’elle est belle, cette figure du raté. Si seulement elle existait. La dissolution ultime de l’identité est comme l’infini, chaque pas que nous faisons dans sa direction nous en rapproche et nous en éloigne. C’est et ce n’est pas. C’est et ce n’est pas voué à l’échec. Oh, bien sûr, formulé ainsi, nous imaginons se dessiner quelque silhouette sublime. Mais c’est notre âme romantique qui s’exprime alors dans nos figurations. Le raté n’est pas magnifique. Et s’il l’est, il ne l’est pas. Puisqu’il doit échouer. Et échouer à échouer. Et échouer à échouer à échouer. Soustraire et tendre vers l’infini. Mais l’infini ne va-t-il pas dans les deux sens ? +∞ et -∞. Le saint et le héros incarnent l’infini positif. Le raté, quant à lui, n’incarne rien. Ou s’il le fait, il le défait simultanément. S’il incarne, il décharne en même temps. -∞, c’est le sens du raté. Par lequel, l’univers s’équilibre entre deux extrêmes. Deux extrêmes entre lesquels nous traînons. Nous, qui finissons toujours par rater notre ratage.

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6.8.18

L’art du paysage s’accomplit pleinement, pour ainsi dire, se réalise, pour ainsi dire aussi, dans un monde où la nature n’existe pas. Le jardinier-théoricien devient le nouveau messie.

Évidemment, dans un monde comme celui-là, c’est-à-dire : dans un monde comme celui-ci, partir vivre dans les bois n’a plus rien d’une expérience. C’est une parodie (d’une parodie d’une parodie, etc. ad inf.).

Si un dénommé Jérôme Orsini recevait un mail d’une éditrice lui disant que, malgré une écriture d’une grande maîtrise, elle n’a pas accroché au propos, que ferait-il ? Se suiciderait-il ? Ou bien changerait-il plus modestement de propos ?

Pauvre Jérôme Orsini. Heureusement que je ne suis pas lui.

C’est ce que j’aime avec ce journal qui n’en est pas un, qu’il puisse être perturbé à tout moment. Comme le mail de l’éditrice que je viens de recevoir et que j’ai lu alors que je pensais à tout autre chose (les lignes qui précèdent en apportent la preuve). Qu’il puisse être perturbé à tout moment, et qu’il le soit, comme la vie, et qu’il enregistre ses perturbations en plus de mes idées, mes émotions, mes sentiments, mes envies, blablabla, un sismographe total.

Celui que je suis — enfin, celui que je crois être —, Jérôme Orsoni — je crois l’être parce que c’est écrit sur mes papiers d’identité — apprécie comme tout le monde le travail de Gilles Clément. Et a écrit aujourd’hui un quatrième conte en quatre jour. I’M THE FUTURE. Mais ça n’a rien à voir avec Gilles Clément.

C’est drôle, enfin moi je trouve ça drôle, je veux dire j’accroche complètement à mon propos, c’est drôle, mais la dernière partie de La vie sociale est signée Jérôme Orsini. Ce qui fait donc de cet étranger le narrateur du roman.

Mais qui est Jérôme Orsoni ? Depuis que maman est morte, Dieu seul le sait.

Le clafoutis aux mûres sauvages de Nelly.

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I’M THE FUTURE

Si tu pouvais te tenir tranquille sans rien faire du tout, tu crois que ça irait mieux ? Je ne sais pas. À vrai dire, je ne sais même pas si c’est une bonne question, si c’est la question qu’il convient de poser. Et puis, c’est quoi ça, ça ? La vie ? Oui, je suppose que c’est la vie. Alors la vie ne supporte pas le repos. Il se passe toujours quelque chose. Même quand tu ne fais rien, quand tu crois ne rien faire du tout, il se passe quand même quelque chose. Tout ce que tu pourrais espérer, toi, dès lors, ce serait te tenir suffisamment au repos pour laisser la vie avoir lieu sans toi et être là quand même, mais sans interférer, pour le dire ainsi, sans rien déranger des événements de la vie qui ont toujours lieu. C’est ce vers quoi nous tendons tous, un jour ou l’autre, non ? Quitter le schème. Sortir de soi, sortir du monde, et voir comment c’est quand on n’y est pas. Sauf que c’est impossible, tu ne peux pas quitter la scène. Le schème, c’est toi. C’est toi qui le fais fonctionner, en sorte qu’au mieux tu te fais des idées, des illusions, tu as l’impression que ce sont ces illusions qui te font vivre, te permettent te tenir, parce que tu ne sais pas que ce sont des illusions, alors qu’en fait elles interfèrent avec le fonctionnement du schème qui, dès lors, se met à dérailler, tout est déformer. Et si je me tenais tranquille quelques minutes de plus, si je disparaissais sans laisser de traces, si je passais inaperçu dans le flux des choses qui coulent et couleraient mieux sans moi, l’homme est un prédateur, le mâle surtout, il faut qu’il disparaisse à tout jamais. Pourquoi pas ? Après tout, ce n’est peut-être pas une mauvaise idée. S’il y avait moins de monde sur terre, ce serait un endroit plus agréable. Mais c’est rarement en ce sens que les gens entendent la notion de disparition. Pour eux, disparaître, c’est avant tout raconter qu’on disparaît. Le faire savoir. Si tu disparais en silence, la disparition en tant que telle n’a aucun intérêt. Pour que la disparition en vaille la peine, il faut encore que l’on t’admire. Aussi, s’agit-il moins de disparaître que d’apparaître disparaissant, présenter le spectacle de l’effacement, camper la stance monacale du retrait, tout en se faisant admirer. Oh, je sais, je sais que je ne suis qu’un petit moraliste. Je sais que personne ne m’entend — si l’on m’avait entendu, j’en aurais eu vent, non ? —, mais tant pis. Ce n’est pas une raison suffisante pour arrêter. Voyez-vous, j’ai longtemps cherché des raisons valables d’arrêter. De tout arrêter. Parce que, pour être parfaitement honnête, parler tout seul ou dans le vide, eh bien, c’est limité. On parle à haute voix et les répliques que l’on perçoit en retour ne sont jamais que l’écho de sa propre voix. On pourrait fatiguer. Pas moi. Enfin, oui, je fatigue, comme tout le monde, je veux dire : comme quelqu’un qui parlerait à quelqu’un d’autre qui lui répondrait et ainsi de suite, mais même si ce n’est pas mon cas, je ne peux pas m’arrêter. Parfois, je caresse le rêve de pouvoir m’arrêter quand je veux. De commencer quelque chose, d’avancer, et puis de me dire, au bout d’un petit moment, quand je vois que ce n’est pas trop mal, c’est bon, j’en suis venu à bout. Mais à bout de quoi ? Je ne sais pas. Il n’y a pas de bout du tout. Ce n’est même pas qu’il existe, mais qu’on n’y parvient pas, au bout. Pas même qu’il existe, mais qu’on ne peut pas l’atteindre, que par essence il reste hors de portée, le bout. Non. Ça n’en finit jamais. J’imagine que c’est pour cette raison que tu peux avoir la sensation, souvent, de tourner en rond. Et c’est peut-être vrai. On ne peut pas vraiment savoir. Et même si l’on savait, peut-être aurait-on encore des doutes. C’est infini. En fait, quand on y pense, le seul réel écueil, ce n’est pas la fatigue, qui finit toujours par passer, mais l’épuisement. Non qu’on n’en puisse plus, mais qu’on ait épuisé ses ressources propres et qu’il ne reste plus rien, qu’un pantomime passablement ridicule, un singe qui ignore ses propres simagrées, un perroquet qui radote, un enregistreur cassé, un robot qui débloque, une intelligence artificielle. Tout cela, je fais un geste ample de la main pour souligner mon propos, tout cela constitue mon époque. Il faut que j’en aie conscience. Je ne peux pas y échapper. Je ne peux pas faire comme si je n’étais pas contaminé par le virus de l’épuisement, la maladie du copiste ignorant. Au contraire, il faut que je m’imprègne de cette atmosphère. C’est à force de la rejeter, de lui nier toute réalité, alors même qu’elle est là, imposante et obèse, qu’on finit par en devenir le jouet. Petit moraliste. Oui, je sais, je n’ai aucun doute à ce sujet. Je ne suis pas niais. Tout ce que je fais, je fais un geste plus serré, concentré sur lui-même, pour souligner mon propos, achoppe sur l’indifférence, qui réduit l’idée même de l’entreprise à néant. Mais je ne peux pas m’arrêter. Non je ne peux pas m’arrêter. Quitte à me répéter. Mais ça n’a jamais deux fois le même sens. Il y a toujours un contexte différent. On n’y comprend rien ? Peut-être. Peut-être. Je sais. Mais on ne peut pas toujours discuter. Il faut monologuer quelquefois. Quitte à divaguer. Quitte à divaguer, oui. Laisser les phrases couler d’elles-mêmes. Sans source. Comme ça. Tout simplement. Allongé par terre, comme je le suis en ce moment, dans ce grenier aménagé où je viens de trouver un peu de calme, pas de repos, un peu de silence pour laisser mes idées aller où elles les veulent, étoiles filantes, significations fuyantes. Se confondre avec les phrases. Un peu comme l’on parvient, quand le climat est bon, à se confondre avec une certaine ligne musicale. Mais n’est-ce pas une façon de disparaître ? Tu crois ? Je ne sais pas ce que j’en pense, moi. Je n’avais jamais vu les choses comme ça. Mais maintenant que tu me le dis, je me dis pourquoi pas ? Ce serait disparaître en agissant. Pourquoi pas ? C’est tout ? Oui, c’est tout. Je ne suis pas là pour vendre du rêve. Je ne propose de méthode miracle pour reprendre possession et contrôle de sa vie. Je ne donne pas de conseils. Si je ne suis qu’un petit moraliste — ne te trompe pas sur le sens du mot conte —, je suis un moraliste à fond. Je ne suis pas là pour te rassurer. Celui qui t’aime vraiment, celui-là ne veut pas que tu sois rassuré. Il veut que tu sois angoissé. Mais pas pétrifié d’angoisse, non. Il n’y a que ceux qui te détestent, te méprisent, qui veulent que tu sois apaisé. Ils ont tout intérêt à ce que tu le sois et qu’eux ne le soient pas, qui fabriquent ton apaisement, ton contentement, te laissent découvrir ton identité minoritaire profonde. Je ne veux pas que tu sois rassuré. Je ne veux pas que tu sois pétrifié d’angoisse. Il faut que tu sois à ce point effrayé par la vie, que tu ne puisses plus connaître de repos. Il faut que l’urgence du sens de la vie t’apparaisse dans toute sa violence, insomnie permanente. Si tu penses avoir réussi ta vie, c’est que tu l’as ratée. Si tu penses avoir raté ta vie, tu ne l’as pas forcément réussie. C’est peut-être vrai. Tout à l’heure, en roulant en voiture, nous sommes passés devant une maison d’où sortait un type. Comme il y avait un STOP devant sa maison, je me suis arrêté et j’ai pu l’observer quelques instants. Je ne crois pas qu’il souffrait d’un quelconque handicap, mais il avait quand même l’air franchement débile. Et laid. Mais pas la laideur monstrueuse, malade, pas une laideur qui saisit, méduse, non, la laideur banale, la laideur de tout le monde, une laideur qui respire la bonne santé, même s’il avait l’air un peu détraqué, je crois qu’il pourrait vivre jusqu’à ses quatre-vingts ans passés. Il était brun, mal coiffé, pas propre, mais pas sale non plus, ce n’était pas une question d’hygiène, c’était son corps qui était comme ça, qui avait l’air manqué, il portait des lunettes comme on en voit dans les pubs à la télé, où des stars vendent des merdes bon marché en te faisant croire qu’elles les portent au festival de Cannes, tu vois le genre. Il avait un jean, des baskets, l’uniforme, quoi. Mais surtout, il portait un tee-shirt noir. Rien d’extravagant, tu crois ? Dessus, tu sais ce qu’il y avait écrit dessus ? Dessus, il y avait écrit en grosses capitales d’imprimerie blanches : I’M THE FUTURE. Je l’ai regardé un instant de plus et puis j’ai appuyé sur l’accélérateur pour lui échapper, échapper à son regard que je venais de croiser. Je crois qu’il avait vu que je le regardais et devait s’imaginer que je m’intéressais à lui. Ce qui, en un sens, était vrai. En fait, je voulais surtout échapper à la vérité. Qu’il n’était pas l’avenir, non, qu’il était le future. V. O. En américain dans le texte. Cette forme de vie-là qui, au fin fond du Finistère, qui est un trou du cul tout rond de la France, laquelle France est déjà un tout du cul tout rond de la terre, et caetera, tu vois où je veux en venir, que cette forme de vie-là porte un tee-shirt noir sur lequel il y a écrit en américain I’M THE FUTURE, pas JE SUIS L’AVENIR, parce qu’avoir JE SUIS L’AVENIR écrit sur son tee-shirt, ce serait kitsch, bon pour les Journées Mondiales de la Jeunesse, mais pas I’M THE FUTURE, qui est méta-kitsch et passe totalement inaperçu aux yeux de celui qui porte un tel tee-shirt, méta-kitsch parce que c’est du kitsch exponentiel, I’M THE FUTURE est une proposition qui porte sur la nature du kitsch de ne pouvoir s’exprimer dans une langue parfaitement intelligible, mais vaguement confuse pour donner du plaisir, faire jouir celui qui exprime la proposition, cette forme de vie-là, c’est le présent. Et c’était le conte numéro 4.

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5.8.18

Ne faire des choses que pour avoir d’autres choses à écrire. Comme pour faire de la vie un roman d’aventures. Quand même ce serait un roman d’aventures délirant et bizarre, un roman d’aventures sans péripéties réelles et avec un protagoniste à moitié fou.

Trois contes en trois jours. Mais pas comme une logomanie. Comme quelque chose qui attendait d’être mis à jour depuis longtemps. Des contes qui se suivent. S’enchaînent. Une cohérence narrative qui n’est pas donnée, prédonnée, comme un roman du pauvre, mais s’invente au fur et à mesure. Je pourrais très bien ne plus jamais m’arrêter. Ou bien arrêter définitivement d’écrire dès demain.

Amor fati, cela ne veut-il pas dire aimer la contingence ? Qui précisément est impossible ou quasi à aimer parce qu’on n’y est pour rien, qu’elle nous échappe. Une histoire d’enfant à qui on arrache les cheveux parce qu’il passe en courant et nous échappe. Bon à aller se faire voir chez les Grecs.

Pourquoi n’irait-on pas vivre dans les bois ?

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