24.4.26

Mal dormi. Mais, à un moment de la nuit, quelque chose m’est apparu avec une grande clarté. Je ne sais quelle heure il était — je me suis bien gardé de consulter quelque horloge que ce soit — quand un plan pour la suite de de la profondeur des crânes s’est présenté à moi, n’ayant plus besoin de ne rien faire, comme je m’imaginais que je le devais absolument pour être dans le vrai (prendre tel chemin pour aller de là à là, ce qui n’eût été, je ne l’ai compris que ce matin, au réveil un peu tardif, qu’une forme de plus de tourisme), jusqu’à présent, ne rien faire que laisser s’enchaîner tous les éléments dont je dispose déjà de la façon la plus spontanée qui soit. Ce plan, je l’ai mis en forme, très sommaire, ce matin, dans mon cahier au bison rouge : a —> b —> c —> d, comme cela, sous forme de syntagmes reliés entre eux par des flèches. Plus tard, après être revenu de la plage du Mourillon, où nous sommes allés, Daphné et moi, j’ai écrit les deux mille premiers signes et quelque du petit a avec une simplicité qui m’a semblé déconcertante quand j’avais eu tant de mal à avancer dans ce massif d’idées, de références, d’horizons, ces derniers temps. Je n’ai pas besoin d’être dans le vrai, me suis-je dit, je n’ai pas besoin d’y aller, tout est déjà là. Point n’est besoin d’ajouter quoi que ce soit encore, tout ce dont je dispose déjà est suffisant. C’est-à-dire : j’ai moins besoin de faire quelque chose de plus — comme une contrainte supplémentaire, par exigence de réalisme, l’écriture ne doit jamais se confondre avec le journalisme — que de faire quelque chose de moins, et d’écrire avec le plus de liberté possible. Et, sans me libérer de mon propos, le laisser libre. Pourtant, quand on considère les choses froidement, cette nuit, je n’ai fait que tourner dans mon lit en attendant de trouver enfin le sommeil. Mais, si on les considère vraiment, ces choses, on verra que j’ai voyagé, que je ne me suis pas contenté de me plaindre parce que je ne trouvais pas le sommeil, parce que j’avais chaud, parce que j’avais froid, parce que je ne me sentais pas bien, parce que je ressentais une gène ici, une autre gène là, et encore une autre ailleurs, mais je suis parti loin d’où je me trouvais allongé pour en rapporter une solution à mon problème, problème que je n’ai pas eu conscience de me poser, ni cette nuit ni les jours précédents, mais qui était là, tout de même, attendant sa résolution, ou plutôt : sa dissolution. Car, si j’ai rapporté une solution, je n’ai pas apporté de solution, j’ai bien plutôt dissous le problème dans l’écriture. Il suffisait de fermer les yeux et de suivre le chemin, le trajet, le parcours, le passage. C’est simple, non ? Non. Et oui, aussi. Donc, non, ce n’est pas simple, mais c’est très bien ainsi.

23.4.26

Positif / négatif. Au fond, quelle que soit la façon dont on la prenne, l’acclamant ou la huant, je crois, on parvient toujours au même point : on échoue sur le pas de la chose. Quelle chose ? Mais toutes les choses. C’est peut-être contre-intuitif tant, en effet, notre façon de concevoir les choses, toutes les choses, est polarisée, structurée par la pensée de Parménide — « à droite les garçons, à gauche les filles », personne avant Parménide n’était parvenu à formuler les choses avec autant de clarté, et personne depuis Parménide n’a formulé les choses avec autant de clarté, mais la pensée dont il se fait l’expression date de bien avant lui, et qui sait si elle n’est pas au cœur même de l’erreur de l’humanité, erreur qui aura certes conduit au progrès, mais qui aura donc conduit au progrès ? —, mais ne voit-on comment tout revient au même ? Pour continuer de parler comme les Grecs d’avant Platon, ὁδὸς ἄνω κάτω μία καὶ ὡυτή, écrivait Héraclite, ce qui — littéralement — est vrai, le chemin qu’on le monte ou qu’on le descende est le même chemin, mais c’est tautologique, mais veut peut-être dire que, peu importe la façon dont on aborde la chose, dans un sens ou dans l’autre, la chose demeure inchangée, la chose ne varie pas en fonction de notre façon de la voir, peu importe qu’on la conçoive comme ceci ou comme cela, ou ceci et cela sont des contraires, la chose est une et la même. Mais une et la même, cela ne signifie pas que la chose existe indépendamment de nous — le chemin que j’emprunte n’existe pas indépendamment de moi, il a bien fallu que quelqu’un l’emprunte et quelqu’un d’autre et quelqu’un d’autre, chacun laissant son empreinte, le chemin a fini par être tracé, et le chemin n’existe pas indépendamment de son tracé, indépendamment de son empreinte, indépendamment de son emprunt —, cela signifie peut-être que la chose n’est pas une chose, mais surtout que la chose n’est pas notre chose, on ne s’approprie pas la chose : que je monte ou que je descende le chemin, il y a un chemin, qui ne dépend pas du fait qu’on le monte ou qu’on le descende. La polarisation, peut-être, dit Héraclite, c’est le mal : que je voie les choses plutôt comme ceci que comme cela, est-ce que cela veut dire que je vois les choses ? Qu’est-ce que comme ? Suis-je prisonnier de mon point de vue (égocentrique, ethnocentrique) ? Qu’est-ce qui compte : le point ou la vue ? Rien ? Les deux ? Positif / négatif : ne nous tenons-nous pas toujours trop loin de la chose ? Loin, à distance. Positif = négatif en tant que distance, éloignement, mauvaise vue, défaut de focalisation, incompréhension, mais non pas essentielle, circonstancielle : on veut avoir raison. Qui dit : « Et si j’avais tort » ? Mais non pas for the sake of the argument, en y croyant, vraiment, parce qu’il est possible d’avoir tort, et que cela devrait nous tordre le ventre. Si tout le monde se disait, en y croyant, « Et si j’avais tort », le monde ne serait-il pas bien meilleur, bien moins tranché, bien moins anguleux, et un peu plus vivable ? Positif / négatif, au fond, quelle que soit la façon dont on la prenne, la chose nous devance toujours d’un pas.

22.4.26

Pourquoi est-ce que j’écris ce journal ? Il n’y a pas de réponse à la question. Il n’y a pas une réponse à la question. Il n’y a pas une bonne réponse à la question. Les trois phrases que j’ai écrites dans mon cahier aujourd’hui, je leur accorde plus d’importance qu’à ce que je peux bien écrire, parfois, pendant des mois. Et entre cet extrême et l’autre, l’infinie logorrhée du monde médiatique, des gens à qui on tend des micros, qui publient des tribunes, accordent des entretiens, et tout et tout, mon journal, que vaut-il ? Peut-être ne fait-il qu’ajouter du bruit au bruit infernal que le monde social fait pour se persuader qu’il existe, qu’il est réel, qu’il a du sens, peut-être n’est-il rien, du tout. Je préférerais qu’il ne fût rien, du tout. C’est vrai. Comme est vrai — sincère, authentique — le sentiment de dégoût que je ressens face à cet étalage de bêtise, l’arrogance des gens qui occupent le haut de la pile à lire, et dont on essaie à toute force de nous faire accroire qu’ils ont quelque chose à nous dire. Je corrige : dont on essaie de me faire accroire qu’ils ont quelque chose à me dire. C’est faux. Et je ne parle que pour moi, je ne suis le porte-parole de rien ni de personne, d’aucune génération, d’aucune époque, je ne porte aucune parole, je n’ai rien à dire, je ne défends pas de cause, je ne mène pas de combat, je ne suis pas en lutte, je ne suis pas en guerre, je n’ai pas de race, je n’ai pas de classe, j’écris. C’est pourtant clair, non ? Mais qu’est-ce que cela veut dire : j’écris, me demanderas-tu, car ce n’est pas simplement mettre des signes les uns après les autres, faire des phrases ? Non, ce n’est pas cela. Si cette expression avait encore quelque chance d’avoir du sens, je dirais : c’est une philosophie de la vie, mais dans cette phrase, tous les mots ont perdu leur sens, ce sont des membres épars et graisseux qui s’étalent péniblement à la surface de la perception, de la conscience, la philosophie est un métier comme un autre, et la vie ? Au lieu de rester allongé toute la journée, ce matin, j’ai marché en direction de la mer. C’était beau, parfois. Parfois, ce ne l’était pas. Il manquait quelque chose à cette marche pour qu’elle soit bonne, et c’était l’état d’esprit (c’est une expression que j’ai écrite dans mon cahier, l’an dernier) : tout était là et, pourtant, il manquait quelque chose. Ce n’est pas que je ne compte pas qui me pèse — que je n’aie pas voix au chapitre comme ces gens connus qui occupent le devant de la scène —, je crois qu’on ne peut pas être écrivain comme cela, même si on peut écrire des livres, mais ce n’est pas tout à fait la même chose, et cela ne correspond pas à l’idée que je me fais d’écrire ; mais peut-être qu’en fait, rien ne me pèse, c’est simplement que je ne me reconnais pas là-dedans, je ne me reconnais pas dans le monde social. Et la vie ? Je suis resté sur ce point d’interrogation parce que la vie me semble intacte, la possibilité de la vie me semble intacte, elle semble empêchée parce qu’elle est occupée, comme on dit d’un territoire qu’il est occupé, des forces en ont pris possession, mais il demeure libre, malgré son occupation même, voire en raison de son occupation même, mais elle ne l’est pas, comme le territoire, elle demeure libre, malgré son occupation, à cause de son occupation même. 

21.4.26

Injonction : il faut être de son temps, en phase avec son époque ; mais, en même temps, on ne semble capable de penser l’époque qu’avec des références au passé et, dès que quelque chose déplaît, on se lamente, on se met en colère, on est prêt à tout casser : « On se croirait dans les années 30 ! », et toujours du siècle précédent, ni d’avant ni d’après, comme si l’on était coincé dedans, bloqué avant, quand le présent est ce qui coule tout le temps, passe, passe, passe, on n’est pas capable de suivre, il faut s’arrêter : « Oh, s’il te plaît, Temps, arrête-toi un instant », et ramène-moi à cette histoire que je n’ai pas vécue, mais que j’ai le sentiment de comprendre (on l’a comprise pour moi, c’est rassurant), à laquelle je peux m’accrocher pour ne pas couler dans les eaux du fleuve, qui coule, coule, coule, et risque de m’emporter. Quand tel éditeur gagne au moins cent fois plus que les trois-quarts des gens qui tâchent de publier des livres au pays des Lumières (1000000 contre 10000 euros par an, c’est l’échelle des revenus, au cas où tu ne saurais pas compter), la question, dit-on, n’est pas là, et qui l’aborde se trouve renvoyé à ce passé éternellement éloigné (le fascisme éternel et les deux mille six cents quatorze façons et demi de le reconnaître, même en cette matière, on n’arrête pas l’inflation, elle galope, elle galope, c’est le détroit de la mouise), parce que, en réalité, il ne faut surtout pas penser le présent, il faut l’immobiliser, au contraire, il faut rendre son accès interdit, et la bourgeoisie sait si bien contrôler les sujets autorisés, n’est-ce pas elle qui, toujours, en effet, décide de ce dont il est de bon ton ou non de parler ? L’argent ? Mon Dieu, comme c’est vulgaire. Et tous ces pauvres qui se plaignent de n’en avoir pas, quand il suffit d’être bien né. Quand c’est lointain, ça va, mais quand c’est là, à portée de la main, quand on pourrait y faire quelque chose, comme c’est sale. On renvoie toujours au passé — un passé choisi, trié sur le volet, si j’ose dire — et, pourtant, rien ne ressemble tant à l’ancien régime que le nouveau ; la bourgeoisie fait attention à sa ligne, désormais, oui, mais c’est à peu près tout ce qui a changé. Il est urgent de détourner l’attention quand l’éléphant bourdivin trône en majesté au milieu de la pièce. À un moment du trajet en TGV entre Paris et Toulon (nous étions en Bourgogne, je crois), je me suis exclamé : « Que c’est beau, la France ». J’étais en train de lire Danube de Magris, mais je n’étais pas plus perturbé que cela par ces multiples déplacements, quasi instantanés. J’ai songé aux pages de la Vie sociale que j’ai consacrées à un semblable trajet en train. Et puis, je n’y ai plus pensé. Je n’ai pas pensé à rien, non. J’ai pensé à autre chose. Comme à ces deux cahiers (grand public mais pas bon marché, non, noirs) que j’ai mis dans mon sac avant de partir pour Toulon. Dans le premier des deux, celui qui n’est pas vierge, l’été dernier, j’avais commencé à noter des phrases. Comment m’en suis-je souvenu, hier ? Je l’ignore. J’ai écrit deux espèces d’aphorismes, aujourd’hui, pour ce cahier, où je dois encore les recopier. Deux espèces d’aphorismes dont le destin, tel que je le conçois en écrivant, du moins, est de demeurer secrets. Plus j’écris et plus il me semble que ce qui est vraiment important doit demeurer secret. Plus j’écris et plus il me semble que ce qui est vraiment important doit échapper au présent, j’entends : à l’exigence débilitante d’en être, d’être en phase avec son époque. « Plus j’écris », ai-je écrit, mais ce n’est pas vrai ; n’est-ce pas, au contraire, la conviction qui était la mienne dès que j’ai commencé à écrire, et la foi étrange que j’avais en les aphorismes, quasi comme un absolu ? Entretemps, il a fallu que je fasse avec tout le monde — ces gens qui ne peuvent pas penser sans référence aux années 30 —, mais quelle souffrance, mon Dieu, quelle souffrance, d’être avec tout le monde, quelle humiliation que d’être de son temps.

20.4.26

Dans From, une ville fantôme retient prisonniers les voyageurs qui ont le malheur de s’y aventurer avant que, la nuit, des créatures roublardes et monstrueuses ne viennent les dévorer. Qui sont-elles ? D’où viennent-elles ? Pourquoi la ville retient-elle ses habitants malgré eux ? A-t-elle un nom ? Est-ce l’enfer ? Et, si oui, tous ces gens, qu’ont-ils fait pour mériter pareil châtiment ? Les premiers épisodes de la série, que j’ai regardés cet après-midi, ne m’ont pas permis de répondre à ces brûlantes questions, mais ils ont rempli parfaitement leur fonction : que je ne pense plus, ou moins, à mes malheurs à moi en regardant le spectacle des malheurs fictifs de ces personnages retenus dans une ville qui leur en veut à mort et des acteurs assez peu talentueux qui les incarnent à l’écran dans ce scénario torturé. À vrai dire, c’était la meilleure façon de passer l’après-midi. Le matin, en sortant au Jardin du Luxembourg faire une petite promenade (au pas de charge, c’est-à-dire) avec Daphné, j’ai eu mal par-ci, j’ai eu mal par-là, et Daphné, je dois à la vérité de le dire, m’a littéralement assommé avec les histoires qu’elle invente, sans cesse, aventures ou recettes ou intrigues qu’elle imagine tout en marchant et qu’elle exprime verbalement ce faisant. « Alors, tu en penses quoi, papa, de ma recette ? Elle te plaît ? » Une fois rentré à l’appartement, je me suis mis dans un colère noire pour des histoires insignifiantes de casseroles mal rangées. Casseroles, qu’excédé, j’ai cassées et jetées ensuite à la poubelle pour m’en débarrasser comme on le ferait de cadavres trop encombrants. Y a-t-il des cadavres peu encombrants ? Peut-être, mais je n’en ai jamais rencontré. Après coup, après ces coups portés à ces objets, je me suis senti un peu mieux, mais pas suffisamment pour cesser de penser, penser à rien, c’est-à-dire, ruminer, ainsi qu’on pourrait le formuler, tourner en rond dans ma tête mal faite, me demander ce que je pourrais faire, chercher en vain une idée, échafauder des plans de lecture auxquels je ne me tiendrai pas, ne rien faire de bon, du tout, non, fatigué, peut-être, d’avoir trop parcouru trop de kilomètres, la semaine dernière, en courant, en marchant, une cinquantaine, environ, sans compter les déplacements ordinaires, pour aller ici, pour aller là, cinquante kilomètres de vitesse, dirais-je, si ce n’était pas quelque peu ridicule. Cet énervement, alors que je me sentais bien mieux, la semaine dernière, ne tient-il pas au fait que nous partons pour Toulon, demain, Toulon, nous irons voir mon père, à Marseille, dans son EHPAD de malheur ? Est-ce que l’EHPAD est l’équivalent de la ville fantôme de la série From ? Ce n’est pas impossible. La semaine dernière, je m’étais imaginé que, si je mourrais à Toulon, là où je suis né, on pourrait avoir de ma vie une idée complètement fausse en lisant un résumé de ma biographie, qui dirait « Jérôme Orsoni, écrivain né à Toulon le 17/09/1977 et mort dans cette même ville le jj/mm/aaaa », alors que je n’y ai jamais vécu. Comme on peut se tromper sur les gens, c’est fou, tout de même, n’est-ce pas ? Mais, si je suis bel et bien né à Toulon, je n’y suis pas mort, pas encore, du moins, mais que je l’envisage alors que rien ne permet de le présager sérieusement, en dit autant qu’il le faut sur mon état d’esprit depuis que mon père est tombé malade, lequel esprit est constamment occupé par l’idée de la mort, non : l’idée de ma mort, et de toutes les maladies qui pourraient éventuellement causer cette dernière, chaque sensation plus ou moins désagréable étant interprétée en fonction de ce terme projeté, bien réel, certes, mais peut-être pas si immédiat que je me l’imagine en me faisant toutes ces idées sur moi-même, non. Comment faire, alors ? Comment faire quoi ? Comment faire pour penser à autre chose, mais sans me divertir, non, simplement orienter différemment mes pensées, autrement, ailleurs, mieux, oui, mieux, enfin, je suis fatigué de penser ainsi ? Je ne sais pas. Mais je ne désespère pas de trouver.

19.4.26

Chacun son ethnocentrisme. Et la somme du tien plus le mien plus le sien plus le sien, plus le sien plus le sien plus le sien, etc., ne fera jamais rien que 1+1+1+1+1+1+1, etc. Ce calcul, c’est à peu près le seul horizon. Il ne faut pas chercher de totalité. Pas plus qu’il ne faut s’imaginer que nous n’avons que des fragments à notre disposition. Pourquoi pense-t-on la vérité, la réalité, le ce que c’est, toujours comme une unité ? Unité sans laquelle nous serions perdus, nous manquerait quelque chose ? Depuis plusieurs jours, je passe devant l’affiche d’un film qui s’appelle « La fille du konbini » et dont le slogan dit quelque chose comme « Le film d’une génération en quête de sens ». Comme de « la crise », de cette « génération en quête de sens », j’ai l’impression d’en entendre parler depuis que je suis né et j’ai beau savoir que c’est un cliché, une idée toute faite, pas une pensée pensée, une façon de parler toute prête que l’on se contente de répéter en croyant avoir dit quelque chose de sensé, de précis, mais que nenni, je me demande ce que peuvent bien être toutes ces générations qui cherchent du sens les unes après les autres et ne le trouvent pas parce que chaque génération qui vient ensuite le cherche elle aussi, ou alors chaque génération cherche son propre sens, qui n’est pas le sens de la génération d’avant, mais alors ce n’est pas le sens qu’on cherche, c’est un sens, un sens parmi d’autres, et un sens de quoi ? je ne sais pas, sans doute le sens de la vie, mais cela n’est pas dit, on cherche du sens, nous dit-on, mais on ne le trouve pas. Le problème, ce n’est peut-être pas le sens, mais la quête, comme s’il fallait se mettre à chercher quelque chose de définitif, mais qui change à chaque fois. Cela n’a pas de sens. Est-ce une quête du non-sens ? Ou alors, les gens ne cherchent pas, ils veulent simplement qu’on les rassure, qu’on leur dise que c’est bon, ils ont trouvé, ils peuvent se rendormir, mais ont-ils jamais été éveillés ? je n’en suis pas sûr. Comme « la crise », « la quête de sens », j’en ai entendu parler toute ma vie, et le fait que personne n’ait encore trouvé de remède à la crise ni mis la main sur le sens me dit que ce ne sont peut-être pas simplement des façons de parler, mais des formes de vie : la forme de vie de notre époque, c’est la crise, la quête d’un sens introuvable. Pourtant, ni cette crise ni cette quête de sens introuvable n’empêchent certaines personnes de gagner beaucoup d’argent, beaucoup plus d’argent que d’autres, et ce n’est donc peut-être pas la crise pour tout le monde, et tout le monde ne cherche peut-être pas aussi intensément le sens que tout le monde, certaines personnes se contentant de mettre la main sur le magot pour ne plus trop se poser de questions. L’argent fait-il passer l’envie d’avoir des idées, de penser des pensées ? Ces dernières réflexions sont assez naïves, me semble-t-il, mais qu’elles le soient, cela ne me dérange pas. C’est-à-dire : je ne crois pas que ce soit un défaut, une lacune, ou je ne sais quoi d’autre. Je crois au contraire qu’il est bon d’aborder les choses le plus simplement possible, parfois, avec le plus de naturel possible, comme si l’on n’y comprenait rien, rien à rien, comme un observateur venu d’une autre planète, ou je ne sais pas trop quoi d’autre. C’est comme cela que je me sens souvent, c’est vrai : comme un observateur venu d’une autre planète. Et si, parfois, il m’arrive d’en être fatigué, mon étrangeté ne me déplaît pas : ce n’est pas un costume que je me suis choisi, pas une décision que j’ai prise (« À partir de maintenant, je ne ferai plus jamais comme tout le monde », ne me suis-je pas dit), je suis comme cela, c’est tout, c’est moi. J’ai failli écrire quelque chose sur « l’affaire Nora », aujourd’hui encore, sur la rémunération qui aurait été la sienne, pour la comparer à celle qui avait été la mienne quand je travaillais encore pour lui, un rapport de 1 à 50, à peu près, un peu moins peut-être, 1 à 47, 1 à 46, dans ces eaux-là, mais j’ai changé d’avis, je m’en doutais, mais je ne m’imaginais pas que c’était autant, que l’écart était aussi grand, j’allais dire : humiliant ; preuve, si l’on veut, que la réalité est toujours pire que l’idée que l’on s’en fait. 

18.4.26

Je passe un certain temps la joue appuyée sur la première phalange des doigts de ma main droite à regarder le ciel qui s’est couvert en fin de journée. Entre les carreaux de la vitre, les immeubles, et la tour, se dessine une géométrie angulaire absurde ou qui, de mon point de vue, ne veut rien dire du tout. De quel point de vue cette géométrie voudrait-elle dire quelque chose ? Je l’ignore. Mais la question elle-même n’a sans doute pas beaucoup de sens. Ce matin, lisant dans le journal que je ne sais plus quel pays d’Afrique, le Togo, je crois, réclamait un autre type de projection que celle de Mercator pour rendre au continent sa juste dimension, je me suis souvenu de cette carte que j’avais achetée à Houston, Texas, pour l’offrir à mon père, qui représentait cette même projection en plaçant l’Amérique au centre, et j’avais été fasciné par cette vue, parce que c’était exactement la même chose que celle qui place l’Europe au centre de la carte, mais c’était en même temps un monde complètement différent, et sans doute aussi par le fait que l’on pouvait voir une même chose d’innombrables façons, et ce relativisme — j’allais dire « ce bon relativisme », mais je préfère m’abstenir de tout jugement de valeur — me semble la plus belle manière de se désillusionner, de sortir de l’ethnocentrisme dans lequel nous sommes nés pour apprendre à voir autrement. Mon père n’avait rien fait de cette carte. Je l’avais oubliée quand nous avons vidé l’appartement familial, cet hiver. Ou l’avait-il apportée en classe ? Je ne crois pas. Je me souviens qu’il m’avait dit quelque chose comme : « Cela ne t’ennuie pas si je ne l’affiche pas ? », ce qui est une manière comme une autre de dire que l’on n’est pas très intéressé, j’ai été élevé ainsi, il a fallu que je m’y fasse, à n’être pas si intéressant, ou est-ce que j’ai inventé ce souvenir ? De nouveau, j’ai pensé à mon père dans la journée quand j’ai appris que Nathalie Baye était morte de la maladie à corps de Lewy, maladie dont mon père est atteint. J’ai été très triste en pensant à cela, j’ai eu envie de pleurer, mais je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas ce qui m’a rendu si triste : la maladie, la mort, l’idée de la mort ? Ensuite, j’ai vu un type publié chez _______ déchirer son contrat en direct à la télévision, et cette image m’a paru grotesque, je me suis dit : « Je déteste les gens qui se donnent en spectacle », ce qui est vrai, mais rend la vie dans le monde qui est le mien assez compliquée puisqu’innombrables sont ceux qui se donnent en spectacle, « succès » et « se donner en spectacle » étant d’ailleurs devenues deux expressions synonymes. Je me suis dit : « Mais tous ces gens qui aiment tellement l’indépendance, pourquoi ne publient-ils pas dans des maisons d’édition indépendantes ? » Et puis, je me suis dit que l’à-valoir n’y serait probablement pas le même. Et, contrairement à hier, ceci a très certainement à voir avec cela. Les images passent devant mes yeux — le ciel couvert, la géométrie angulaire, les planisphères, des gens qui se donnent en spectacle —, et je ne sais qu’en faire. Je me contente d’enregistrer, pour l’instant. Peut-être qu’un jour, je trouverai. Je n’ai pas aimé les derniers contes de Cortázar que j’ai lus (« Les portes du ciel », « Bestiaire », « Lettres de Maman », « Bons et loyaux services »), mais cela ne m’étonne guère : je ne sais pas vraiment si j’aime Cortázar. À un moment de ma vie, il a joué un rôle important. Enfin, lui, non, mais sa tombe, oui ; j’en ai déjà parlé (neuf janvier deux mille vingt-quatre), et je n’ai pas grand-chose à dire de plus à ce sujet. Il y a quelque chose qui me dérange, parfois, chez lui, mais je ne sais pas quoi. Peut-être que je suis jaloux des écrivains argentins, qui ont le droit d’écrire des contes, quand les écrivains français sont condamnés à écrire des romans (nuls, pour la plupart, évidemment). Mais Cortázar n’y est pour rien. Ce n’est donc pas cela. Mais quoi ? Je ne sais pas. Pourquoi, alors, ai-je acheté cet énorme volume de ses contes ? Je ne sais pas.

17.4.26

Peut-être que la seule façon d’être un écrivain honnête, c’est d’être pauvre. Et donc, par suite, la seule façon d’être un écrivain, c’est de ne pas vendre de livres, ou bien très, très, très peu. Ce que l’« affaire Nora » montre — ou, du moins, je le crois —, c’est la réalité derrière le mythe de l’indépendance éditoriale, cette fiction sur laquelle repose le milieu littéraire français, avec ses écrivains militants, ses éditeurs engagés, un peu comme les enseignes de supermarchés, et qui ne sont en réalité que des employés de groupes financiers plus ou moins importants, plus ou moins exigeants, plus ou moins bienveillants. Tant que les propriétaires et leurs employés appartiennent peu ou prou au même groupe social, la façade de la fiction peut maintenir son illusion intacte. Tout le monde pense grosso modo la même chose, on fait parfois semblant de se disputer, mais c’est pour amuser la galerie, à la prochaine remise de prix, on se réconciliera, après tout, n’appartenons-nous pas toutes et tous à la même et grande et belle famille des gens qui ont réussi leur vie ? C’est beau, la méritocratie, n’est-ce pas ? Mais, à la moindre faille, cette façade illusoire va se fissurer, craquer et, dans cette béance qui s’ouvre, faire voir la réalité toute nue : le vrai pouvoir, c’est l’argent. N’en cherchez pas un autre, il n’y en a pas. On peut bien signer des tribunes pour dénoncer l’emprise de l’extrême-droite, et faire savoir que ce petit froissement de papier auquel presque personne n’avait prêté attention, c’était le bruit de la porte que l’on venait de claquer avec fracas pour défendre la culture française, en vérité, tout ce que l’on attend, tout ce que l’on demande, c’est qu’un nouveau milliardaire nous signe notre petit chèque, ou que l’État nous avance encore un peu de sa trésorerie infinie. Car, que peut bien signifier ce « pluralisme éditorial », dont même le Président de notre grandiloquente République se fait le champion, quand cinq groupes à peine concentrent à eux seuls 75% du chiffre d’affaire du secteur de l’édition (comme on dit en termes techniques) ? Qu’est-ce que cela ? Un fantasme, un vœu pieux, un mensonge, des balivernes, des petites histoires que l’on se raconte pour se convaincre que l’on fait partie du camp du bien — rare, remarquons-le au passage, qui revendique avec fierté son appartenance au camp du mal — et dormir du sommeil du juste après avoir compté les deux cents soixante-douze virgule trente-trois façons de reconnaître le fascisme ? Car il faut de toute urgence ajouter une clause spéciale au contrat d’édition pour être tout à fait certain que les auteur·ices ont bel et bien une conscience ; sinon, en effet, qui pourrait jamais en apporter la preuve ? Le fantôme de Nithard, lequel fut, nous dit-on, le premier à parler notre petit patois provincial ? En tout cas, ce n’est pas dans leurs livres qu’on en trouvera la trace. Il y a quelques jours à peine, je me lamentais de n’avoir pas de succès. J’aurais un peu trop beau jeu de dire à présent que je comprends pourquoi je n’en ai pas. Il est vrai que je ne me lamente plus, mais ceci n’a rien à voir avec cela, pas immédiatement, en tout cas, non. C’est simplement que je ne supporte l’hypocrisie ni le mensonge (n’est-ce pas chez _______ que _______ _______ m’avait dit qu’il allait falloir que j’apprenne à mentir ?). Mais qui se soucie de parler François ? On préfère bavarder, c’est vain, mais cela fait passer le temps. Triste engeance. 

Une version lue de cette page du journal se trouve ici :
https://cahiersfantomes.com/2026/04/17/journal-du-17-4-26-version-lue/.

16.4.26

Dans « Circé », l’un des contes de Bestiaire, la magicienne s’appelle Delia et ne prépare ni drogues ni poisons, mais des liqueurs et des bonbons. À la fin du récit, son fiancé découvre que, dans la pénombre d’une nuit d’été, c’est un cafard qu’elle lui donne à manger à la place du nouveau bonbon qu’elle prétend avoir confectionné. Dans la citation qui, dans mon édition (Nouvelles, histoires et autres contes), suit le conte, Cortázar prétend que c’est une phobie qui lui a donné le prétexte inconscient de ce conte. Et, ajoute-t-il, la rédaction a fonctionné sur lui comme une auto-thérapie : après l’avoir écrit, sa névrose l’avait quitté. On peut évidemment croire en ce motif psychanalytique — qui est certainement vrai, je ne doute pas de la parole consciente de Cortázar —, mais ne paraît-il pas évident que c’est aussi tout à fait autre chose qu’un remède que Circé / Delia offre à Mario à la fin du conte ? C’est Gregor Samsa. L’épithète homérique de Circé est πολυφάρμακος, et φαρμακός signifie aussi bien le poison que le remède. Le φαρμακός du conte est un remède pour l’auteur qui rationalise les motifs de son écrit, mais c’est aussi un poison pour l’auteur qui écrit des nouvelles : le même poison qui intoxiquait Kafka quand il écrivit la Métamorphose et qui fait voir dans le monde réel des choses qui n’y sont pas ou que, du moins, les autres ne voient pas. Le fantastique n’est pas tant fantaisie que perception aiguë de la réalité, des motifs ou prétextes inaperçus dans le réel et que seul le conte parvient à mettre à jour à sa façon bien singulière à lui : en inventant des histoires bizarres, troublantes, angoissantes. L’angoisse qui habite le conte de Cortázar tient à ceci que les deux précédents fiancés de Circé / Delia sont morts et, comme tout le monde pense que c’est elle qui les a tués, le lecteur s’attend à ce qu’elle assassine à son tour le pauvre Mario, lequel est bien naïf d’imaginer que ce sera différent avec lui. Mais les hommes s’imaginent toujours que ce sera différent avec eux, qu’ils valent mieux que les autres : c’est le leitmotiv de l’histoire de l’humanité, toujours faire la même erreur et se disant que, cette fois, cela marchera. Quand Mario découvre que le bonbon que Delia lui offre est en réalité fourré au cafard écrasé, le lecteur peut penser que Delia a effectivement cherché à l’empoisonner ou qu’elle est tout simplement folle. D’ailleurs, Mario essaie de l’étrangler pour qu’elle cesse de pleurer et, quand il y renonce finalement, les parents de la magicienne, qui écoutent derrière la porte, sont déçus : « Qui viendra nous débarrasser de cette cinglée ? », semblent-ils se lamenter. Mais, de même que rien, dans le texte, ne permet de deviner le motif inconscient de l’auteur, rien dans le texte non plus ne peut confirmer ni infirmer telle ou telle de ces hypothèses, et rien n’empêche d’en formuler une autre, extérieure à la trame narrative directe, mais certainement pas à l’histoire dans laquelle elle s’inscrit : ce que Delia essaie de faire avaler à Mario, c’est Gregor Samsa, son cafard à elle, c’est le fantastique. Le fantastique est un poison — il va de soi que c’est aussi un remède — : l’acuité de la perception dont il procède a tout d’une malédiction parce que qui la possède est condamné à voir les choses comme personne ne les voit, sentir les choses comme personne ne les sent. Cette solitude de la perception, Kafka la vivait avec la plus haute intensité, et c’est ce qui a fourni le motif inconscient (un peu comme la névrose de Cortázar) de la Métamorphose, mais ce n’est pas la signification de la Métamorphose, sa signification ultime. Il n’y a pas de signification ultime, c’est peut-être cette idée force qui est à l’œuvre dans le fantastique : il y a toujours quelque chose de possible, l’histoire ne se replie jamais complètement sur elle-même, le récit ne se ferme pas, il n’y a pas de clôture de la narration. D’où la forme privilégié que prend le fantastique en littérature : le conte, le conte, qui, d’une densité maximale (parfois, une ligne à peine comme chez Monterroso, parfois quelques dizaines de pages, comme dans la Métamorphose), est aussi d’une ouverture totale, sa densité n’étant jamais terminale, mais toujours inaugurale.