Je ne suis pas allé voter. On pourrait dire que cela aussi est en contradiction avec l’idée de chance que j’évoquais il y a quelques jours. En réponse à cette objection, je pourrais faire valoir la fatigue, mais je me serais levé s’il avait vraiment fallu que je me lève. La démocratie, à mon sens, n’est pas une simple procédure (un peu comme la théorie de la justice de Rawls), ce n’est pas quelque chose qui fonctionne sans contenu. Comme dans tous les domaines, le plus intéressant, le plus important, c’est le contenu : pour faire une comparaison, je ne crois pas aux pouvoirs de la littérature, en tant que telle, la littérature n’a aucun pouvoir, mais il y a de bons livres qui peuvent exercer une profonde influence sur nos vies. Il me semble que c’est la même chose avec la démocratie : une démocratie de crétins, pour caricaturer quelque peu, n’a pas de vertus particulières simplement parce que la procédure qui permet à des crétins d’accéder au pouvoir respecte un certain nombre de règles dites de droit. Et puis, encore une fois, la démocratie, c’est avant tout un art, un art de la conversation : il importe moins d’avoir raison que de continuer de parler. La démocratie est imparfaite — si je croyais à l’essence, je dirais qu’elle est essentiellement imparfaite — et la conversation qui en est l’activité principale est interminable. Ce n’est pas une procédure, c’est un processus. Participer à des élections par devoir ou parce qu’il serait moralement condamnable de s’abstenir est une absurdité. Le privé (l’intimité, le secret) ne doit pas être soumis de telles injonctions : si quelque chose peut encore être sauvé de la vie privée, de l’intimité, c’est la possibilité de se tenir à l’écart. L’individu — ce qui reste de privé, d’intime dans un monde où tout est rendu public — ne doit pas se laisser humilier en se rendant à l’impératif de participation à la vie sociale. Dans un monde où il n’y a presque plus de résistance possible, ou la force massacre tout — voyons ce que, partout, les États font aux personnes, comment ils les humilient, les assujettissent, les tuent —, le retrait n’affirme rien du tout, il ménage par la négative un microcosme où il est encore possible de rêver, d’imaginer, d’inventer, de cultiver des pensées secrètes, non qu’elles soient incommunicables en soi, mais parce que l’on trouve une beauté supérieure à les garder pour soi.










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