2.3.26

Sur la RAI1, cette candidate au jeu l’Eredità me fait penser à la Judith du Giudetta e Oloferne de Caravaggio, que j’ai vu il y a quelques jours de cela au Palazzo Barberini. Mais je ne sais pas si la ressemblance est réelle ou si c’est moi qui la façonne et la projette ensuite sur la réalité. Si c’est une sorte de proustisme au carré, pour ainsi dire, Proust qui voyait dans le visage des personnes qu’il côtoyait les visages des personnages qu’il avait vus dans les peintures qu’il aimait, où l’on voit le monde à travers la littérature, la littérature ne nous apprenant pas tant à voir le monde qu’à voir le monde à travers elle. Mais est-ce un mal ? Chez Vila-Matas, aventurier miniature de la post-modernité, la littérature était devenue une maladie — le mal de Montano —, et qui s’en trouvait affligé ne pouvait plus ni sentir, ni penser, ni s’exprimer autrement que par la littérature. Est-ce que je souffre de ce mal ? Je ne le crois pas : je ne me sens pas mal, ni handicapé, ni même diminué. N’est-elle pas plus belle, en vérité, la réalité, quand on la voit à travers la littérature, à travers l’art ? La vie ne s’en trouve-t-elle pas sublimée ? Proust aurait sans doute mobilisé les ressources de l’hérédité nationale pour expliquer la ressemblance entre Fiamma (c’est le prénom de la candidate à l’Eredità) et Fillide Melandroni (c’est le nom du modèle du Caravage), mais de la même façon que Fillide Melandroni ne ressemblait sans doute pas à la Judith du tableau du peintre, cette dernière non plus ne ressemble pas vraiment à la candidate de l’émission de télévision : c’est bien plutôt un jeu d’expressions, de renvois, de possibilités ouvertes, de simultanéités discontinues qui se manifestent à l’écran de nos regards. N’importe quel être humain peut ressembler à n’importe quel être humain si on le regarde d’une certaine façon. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Pourquoi faudrait-il que la littérature dégénère en littératite, et plus généralement l’art en artite ? Ce n’est pas que la vie soit plus belle quand on la regarde avec les yeux de l’art, et ce n’est même pas vraiment que l’art sublime la vie, contrairement à ce que je viens dire, mais quoi alors ? Je ne sais pas. Quand je pense au mal de Montano de Vila-Matas, livre que je n’ai plus lu depuis bien longtemps, il me semble qu’il y a une complaisance à la souffrance (une souffrance feinte, littéraire, elle aussi) qui dérive de la croyance que tout a déjà été fait, toutes les histoires déjà racontées et que, en un sens, en tant qu’écrivain, l’auteur du livre arrive un peu trop tard pour avoir quelque chose de vraiment intéressant à dire, il ne peut que recycler des sujets, des thèmes, des styles qui ont déjà servi de nombreuses fois et qui sont tellement usés qu’on ne peut plus guère que les recycler. Est-ce que tout a été fait et dit, déjà, ou non ? L’inventaire qu’il faudrait dresser pour répondre à la question serait probablement interminable et ne permettrait donc pas de répondre à la question. Plus que de vérité indiscutable, c’est d’attitude qu’il s’agit. Le mal de Montano afflige les écrivains fatigués. Quant à moi, qui n’en souffre pas, je n’ai pas à me lamenter (à me lamontaner ?). Les livres — les bons, c’est-à-dire — me rendent légers ; ce sont les autres — les plus nombreux, les mauvais — qui m’accablent, me tirent vers ce fond sans fond où l’on s’épuise.

1.3.26

L’effort qu’il faudrait faire pour changer le monde n’est pas surhumain, tant s’en faut, il est parfaitement humain : il est vain. Il n’y a qu’à voir. Il n’y a qu’à voir quoi ? Il n’y a qu’à tout voir ; il n’y a rien à voir. On voudrait. Encore : que voudrait-on ? Moi, j’ai plutôt le sentiment de ne rien vouloir du tout, et de moins en moins vouloir, qui plus est. Non par baisse de la vitalité, il me semble que c’est tout à fait le contraire : pour maintenir sa vitalité, voire l’accroître, il faut cesser de vouloir, il faut cesser d’être, il faut cesser de croire en toutes ces illusions qui nous attachent à la forme présente du monde, la forme réaliste du réel, la forme habituelle, les déclarations d’intention, les missiles dans la nuit, les traînées de kérosène dans le bleu du ciel, leur blanc mensonger, les élections générales, et le pouvoir qu’on me prend, qu’on me confisque, le territoire de ma vie que l’on annexe, à quoi se réduit-il, le périmètre de mon existence ? Explosions dans le ciel : j’ai peur. Il faudrait avoir atteint le dernier degré de l’imbécilité pour ne pas craindre, ne rien craindre. Tout s’allume, mais ce ne sont pas les lumières, non, c’est la certitude de la mort, toujours plus désespérante. On peut cacher les corps, on peut les mutiler, on peut tout détruire : à la fin, il ne restera rien, que l’immensité de l’oubli à quoi nous sommes destinés. Alors, ne faut-il pas commencer par se faire oublier de son vivant ? Sur l’écran de la télévision italienne, voyant l’image du pape apparaître, je me suis demandé comment l’on pouvait désirer une telle vie (non cette vie-là en particulier, la vie de l’homme qui est devenu l’évêque de Rome, mais ce genre de vie), comment on pouvait désirer être l’incarnation de cette forme de pouvoir, incarner la laideur sur la terre, la hideur qui se cache derrière les paroles de paix, et je n’ai pas trouvé de réponse autre que le désir ordinaire, banal, peu intéressant, c’est ce que je veux dire en employant ces deux mots (cette fois, c’est-à-dire, ces deux mots, je les emploie en ce sens), d’exister, de supporter l’attente de l’oubli. À Sant’ Ignacio di Loyola, la vision de cette chapelle où la Vierge croulait sous les prières griffonnées sur des bouts de papier, des cahiers, au dos de portraits photographiques m’a terrifié. Les prières paraissaient avoir été littéralement déversées sur l’autel et entassées dans des bacs en plastique pour signifier le débordement de la foi, l’excès de son enthousiasme. Seule l’absence, me suis-je dit, seule l’absence est capable de supporter une telle misère, une tel appétit de signification qui ne peut jamais être satisfait, seule une image, une icône muette qui se présente les paumes en avant, dans un rayon de soleil éteint et sans chaleur, un silence effroyable, sans la moindre voix, ni parole ni écoute, seul un tel vide, un tel néant est susceptible de tolérer la détresse du monde. Autrement, c’est à en perdre la raison. La garder, la raison, n’est-ce pas la faute ? Quand il y en a trop, me suis-je demandé, ensuite, en pensant à ces innombrables prières, qu’en fait-on ? On les jette, je suppose : voilà la véritable réponse divine. Seul un Dieu indifférent peut être en mesure de nous sauver. C’est son indifférence même qui nous sauvera, de nous-mêmes et de notre misère : nous ne sommes rien.

28.2.26

J’ai plus envie de dormir que d’écrire, mais écrire est mon mode d’existence. Je m’assois quelque part, je regarde ce qu’il se passe autour de moi, ou parce que j’ai vu ce qu’il se passait autour de moi, j’écris dans mon carnet, j’écris, je pense, j’invente une histoire. Par certains aspects, je suis un moraliste, mais la littérature moraliste fut une littérature des salons de la noblesse d’Ancien Régime, quand moi, j’écris seul dans un Nouveau Régime qui n’ose pas dire son nom (son vrai nom, qu’il tient à garder secret), ce qui change tout, je crois : en un sens, la littérature des moralistes fut une littérature de puissants, et c’est sans doute ce qui en constitue la principale limite. Ce n’est pas quelque chose à quoi je pensais quand je lisais les moralistes du Grand Siècle — j’étais obsédé par le style des aphoristes —, mais à présent, oui. Ce qui n’ôte ni n’ajoute rien à ma fascination, me semble simplement un fait à exposer, énoncer, comprendre. Les moralistes n’avaient aucune raison de changer le monde ; ils se trouvaient non loin du sommet de la pyramide sociale. Quant à moi, le monde que j’appellerais de mes vœux ressemblerait fort peu au monde dans lequel nous vivons, mais je sais aussi qu’il n’est pas en mon pouvoir de réaliser de tels vœux, alors — pour ce soir, en tout cas — je préfère m’abstenir de les formuler. Cela ne m’empêche pas, toutefois, de garder les yeux ouverts, quand même, bien souvent, ce serait particulièrement douloureux. Aussi douloureux que mes pieds en ce moment ? Peut-être un peu moins, mais cela aussi me rend heureux : me tenir ici, aller et venir, à défaut d’être libre, ne pas être absolument dévasté. Et ce n’est pas mieux que rien, non, c’est réellement bien. Dans la journée, je mets des pansements autour de mes orteils, le soir, je les enlève. Dans l’Annonciation qu’on peut voir à la Galleria Doria Pamphilj, en haut du tableau, Filippo Lippi a peint des mains qui libèrent la colombe de l’esprit saint dans des fragments de nuages et des rayons lumineux dont le plus long, si on le prolongeait, tomberait sur le nombril de la Vierge. Filippo Lippi n’a pas seulement peint des mains qui sortent du ciel, il a peint un arc de cercle qui interrompt la voussure de la porte qui conduit à l’hortus conclusus de l’arrière-plan, d’un bleu qui n’est pas celui du ciel nuageux au fond, mais plus profond et plus sombre, peut-être le bleu de la nuit du cosmos, d’où viendraient donc ces mains. Quand on les regarde, on voit aussi que, en plus des mains, Filippo Lippi a peint une manche, d’un rouge orangé qui décline la gamme des tons qui habillent le tableau : le rouge vif du couvre-lit, le rouge rose foncé de la robe de la Vierge, le rouge rose pâle de la toge de l’ange Gabriel et, enfin, le rouge du pavement monochrome qui passe de l’espace où l’annonce est faite à Marie à celui du jardin. Alors que le rouge du pavement assure le passage, l’arc bleu nuit semble une coupure et sa couleur celle de l’invisible d’où l’esprit se rend visible par son œuvre qui est l’incarnation, le verbe qui se fait (« Ecce ancilla Domini: fiat mihi secundum verbum tuum. »).

27.2.26

Ce matin, quand j’ai ouvert les volets, le dôme de Sant’ Andrea della Valle semblait avoir du mal à émerger de la brume tout comme moi j’en avais le plus grand à m’éveiller du sommeil. J’ai regardé cette apparition paradoxale — peut-être que, si la coupole n’avait pas été quelque peu cachée derrière ce brouillard matinal, je n’y aurais prêté attention, ou moins que je l’ai fait — et je me suis absorbé dans ce moment. J’ai pris ce que je voyais en photographie parce que j’avais peur que cet instant ne disparaisse trop vite. Ensuite, nous avons sprinté jusqu’à la Villa Bonaparte, siège de l’Ambassade de France près le Saint Siège. Là, j’ai eu le sentiment d’être transporté dans un monde meilleur, un monde qui n’avait pas grand-chose avec la réalité (présente, vécue, passée), mais avec l’idée que je me fais d’une vie possible. Que la vie dont je rêve ne soit pas la vraie vie, mais seulement la vie que je rêve, ce n’est pas de ma faute, en vérité, je n’y puis rien : la force qu’il faudrait pour qu’elle advienne dépasse de loin la force d’un seul être humain et comme ce rêve, il n’y a peut-être que moi qui le fais, les chances qu’il advienne jamais sont minces, extrêmement. Je n’étais jamais venu à Rome en hiver. À la fin de l’hiver, la ville prend un sens qu’elle n’a pas le reste de l’année : les branches des orangers ploient sous le poids de leurs fruits, et la vision de ces dizaines d’arbres, pesants et aériens à la fois, m’emplit d’une joie sincère, simple. Dans le jardin du Palazzo Spada, à côté de ces arbres édéniques, la perspective savante de Borromini semble presque anecdotique. Dans la Galleria du même nom, dans un coin, quasi dissimulé derrière le volet d’une fenêtre, se trouve un tableau des plus étranges. Œuvre de Francesco Furini, peintre florentin de la première moitié du XVIIe siècle, qui subit l’influence de Caravage à Rome, avant de se faire prêtre en 1633, sans pour autant cesser de peindre ces nus qu’il affectionnait, il figure Sainte Lucie, non pas vue de face, comme le genre et la légende sembleraient l’exiger, mais de trois-quart dos. Le tableau est plongé dans une pénombre totale, sauf la partie supérieure droite du dos de la sainte, où une sorte de croissant de lune se dessine depuis l’épaule jusqu’au dessous de l’omoplate en dépassant légèrement la colonne vertébrale sur la gauche. Là, s’égare une mèche de cheveux sensuelle tirant sur le roux, un ruban d’une couleur à peine plus claire que la robe dont le drapé clôt la forme ainsi qu’un voilage blanc sous le vêtement. On ne comprend pas le tableau, ou bien l’on s’égare en hypothèses absurdes, avant de percevoir ces yeux, qui dans le noir sous l’endroit où le visage se perd dans l’obscurité, posés sur le plateau de la représentation légendaire, fixent le spectateur d’un regard d’autant plus accusateur qu’il est devenu absent. Ce que le spectateur ne voit pas, absorbé qu’il est par son obsession de la chair, les yeux de la sainte qui surgissent soudain du néant où le martyr a voulu les humilier, et où ils ont acquis leur infinie profondeur, le montrent dans leur apparition. Regard effroyable, qui surprend, certes, mais saisit surtout dans sa dramaturgie immobile et si violente pourtant.

26.2.26

J’ai fait un peu de ménage sur la tombe d’Antonio Gramsci, ce matin. Il y avait une cigarette sur le bord de l’urne et des fleurs jaunes posées dessus ; j’ai tout enlevé. D’autres viendront après moi, sans doute, qui laisseront leurs traces, mais je voulais qu’il n’y en ait pas. Je n’aime pas cette manie de toujours tout ramener à soi, comme s’il fallait toujours se manifester, se faire voir, faire savoir que l’on est, que l’on a passé par là. Est-ce si difficile de ne rien laisser, ne rien emporter ? Ou alors des choses détachables, des choses qui ne sont pas des choses, justement, des images, du langage ? Après que j’ai fait mon petit ménage, j’ai pris en photographie la tombe d’Antonio Gramsci, et je me suis senti profondément ému. Je me suis assis et je me suis laissé flotter dans l’air de cette matinée de la fin de l’hiver. Il faisait si beau, aujourd’hui, à Rome. L’air était pur, comme il ne l’est pas dans le poème de Pasolini, le ciel d’une grande perfection bleue, dans lequel on pouvait pénétrer tout au bout en se tenant dessous. Il régnait dans la ville une douce chaleur qui est le temps idéal pour vivre. Dans le cimitero degli Inglesi, ce n’était pas comme si je revenais sur moi-même, tournais en rond, mais comme si quelque chose se déployait à la fois dans le temps et dans l’espace. J’ai encore un peu de mal à l’exprimer. Il me semble que c’est une grande continuité, quelque chose qu’on peut toucher, presque, comme l’air, comme le temps qu’il fait, comme ce qui sépare le bon du mauvais, qui semble abstrait, impalpable, imperceptible, mais ne l’est pas du tout, est là, partout autour de nous, c’est une question de sentir. Forme : spirale. À Santa Maria in Cosmedin, les gens font la queue pour se prendre en photo la main dans la bocca della verità, Piazza dei cavalieri di Malta, les gens font la queue pour prendre en photo ce que l’on voit par le trou de la serrure (le petit bout de la lorgnette, mais littéralement) ; voilà des façons, dis-je, de ne pas sentir, de ne rien sentir, de ne pas vivre. On ne fait rien, on est fait (comme des rats). N’exagères-tu pas quelque peu ? Si tu le crois (que j’exagère), c’est que tu ne comprends pas. Ce n’est pas une question d’être au monde (tout le monde est au monde), même pas de manière d’être au monde (il faudrait se débarrasser de l’être, de l’idée de l’être, et une bonne fois pour toutes), simplement de manière (comme peut-être on dit « faire des manières », mais sans la dimension péjorative de préciosité : « faire des manières » comme inventer les bonnes façons de vivre). Dans Santa Maria in Cosmedin, encore cette émotion, comme à San Vitale al Quirinale, l’autre jour — qui ne m’effleura pas à San Paolo fuori le Mura, grosse machine à foi creuse — était-ce la musique (qui m’a fait penser à ce sublime Miroloï de la Vierge que chantent les femmes de l’Ensemble Irini et que je pensais avoir glissé dans un vers de l’un de mes poèmes, mais je ne le retrouve pas) ? Quelque chose d’oriental, irrésistiblement.

25.2.26

La vision du nom de _____ __________ sur la couverture d’un de ses livres traduits en italien dans la vitrine de la librairie Fahrenheit 451 me donne à penser qu’on ne brûle pas assez de livres, en vérité. Pourtant, brûler, à Campo de’ Fiori, c’est un peu une spécialité locale, comme la statue de Giordano Bruno, condamné au bûcher par l’Inquisition parce qu’il s’était approché de la vérité, en atteste monumentalement. Est-ce à dire que, si l’on n’est pas brûlé en place publique, on s’éloigne de la vérité ? Peut-être, mais notre époque a trouvé meilleur moyen pour protéger la société de ses ennemis : elle les ignore et affiche les inoffensifs qui la renforcent. Est-ce pour me réconforter que j’écris cela ? C’est possible, oui, mais je n’en suis pas certain. Il est vrai que, si je n’écrivais pas, je ne me soucierais pas de ce genre de sujets, et ce serait probablement un moindre mal, mais que ferais-je alors ? Tout à l’heure, au Palazzo Corsini, cependant que Daphné, assise en tailleur, copiait des tableaux qu’elle avait sous les yeux dans son carnet et que moi, dans le mien, qui ne sais toujours pas dessiner, c’étaient mes idées sur la Giuditta e Oloferne de Gerard Seghers que je notais, une jeune femme se faisait photographier par son compagnon devant des tableaux, des statues, un peu tout et n’importe quoi. Ce qui a attiré mon attention, c’est qu’elle ne se tenait pas face à l’objectif, mais face au tableau et tournait ainsi le dos (totalement ? je ne crois pas) à l’objectif. Je me suis dit que ce devait être un pratique courante sur les réseaux sociaux et je ne m’en suis plus occupé. De toute façon, cela ne veut rien dire : une fois la photographie prise, les sourires de circonstance disparaissent des visages, le modèle s’empare brutalement du téléphone qui a servi à la prendre et scrute avec un regard concentré, avare, l’image prise. Tout est faux — comme d’habitude —, mais on fait si bien semblant qu’on ne voit pas trop la différence. Et que l’on se rend aveugle aux détails, aux choses précises, qui demandent du temps et qui, dans leur langue discrète, réclament notre attention pour ne pas tomber dans l’oubli et se consumer dans l’enfer de l’indifférence, mais à quoi on ne l’accorde pas. Pourtant, si l’on avait regardé avec un peu d’intérêt les détails du tableau de Gerard Seghers, on en aurait vu toute une variété, et des plus fascinants. Je les ai gardés dans mon carnet pour ne pas les oublier, me souvenir que j’étais venu ici et que j’avais vu ceci. Ce n’est pas grand-chose — j’entends : ce n’est pas la grande œuvre que l’on trouve dans les vitrines des librairies —, mais c’est ce que j’aime. Mal dormi, mal aux pieds, et toujours ce sentiment que ma mort est imminente (j’avais tout d’abord écrit : « que ma mort est éminente »), mais un peu moins et un peu moins souvent, je crois. J’essaie d’aborder de manière rationnelle mes angoisses, je ne sais pas si c’est la bonne approche ni si j’y parviens réellement, mais c’est ainsi que je m’y prends. Depuis que je suis à Rome, je bois de nouveau du vin, mais c’est Rome, alors ce n’est pas tout à fait pareil.

24.2.26

Première journée à Rome. Il y a quelques minutes, le voisin du dessous est venu se plaindre du bruit que nous faisions en empruntant le couloir qui conduit d’un bout à l’autre de l’appartement, entre la cuisine et le salon, à l’heure du repas, voilà qui est bien étrange, effectivement, et j’ai eu beau lui expliquer que nous ne faisions que marcher, à des heures raisonnables, somme toute, entre sept et neuf heures du soir, il n’arrêtait pas de répéter que cette partie-là de l’appartement n’avait pas été refaite, j’aurais pu lui demander si c’était précisément là qu’il avait élu domicile, dans la partie non refaite de l’immeuble, pour s’y plaindre du bruit, mais je n’en ai pas eu la présence d’esprit, et puis je ne suis pas certain que mon pauvre italien m’eût permis de lui faire comprendre toute l’ironie de la question. Les Romains ont-ils le sens de l’ironie ? Je l’ignore. Je sais que les Marseillais l’ont, je me souviens que j’en ai fait l’expérience, de voisinage, aussi, d’où l’association d’idées, nous venions tout juste d’arriver dans l’appartement que nous occuperions durant quelques années, d’une ironie bien souvent mauvaise, mais peut-être est-elle simplement française, avec l’accent. Cela aussi, je l’ignore. Je n’ignore pas, toutefois, le plaisir que j’ai eu à arpenter Rome (quinze kilomètres et quelques hectos au compteur) aujourd’hui, sous le ciel bleu traversé de nuages et, souvent, au soleil chaud d’un printemps déjà là. Comme sur le parvis de San Pietro in Vincoli, où il me semble que j’ai pris un coup de soleil en attendant l’ouverture, un peu avant trois heures de l’après-midi. Mais c’est à San Vitale al Quirinale, en travaux pourtant, ce qui rendait les nombreuses fresques de l’église invisibles, que j’ai ressenti une réelle émotion. Peut-être était-ce la pénombre (en travaux, l’église s’en trouvait aussi mal éclairée), peut-être était-ce la fraîcheur qui régnait dans le lieu, ou bien alors cette monodie qui était diffusée, ou tout cela à la fois, et je ne sais quoi d’autre, qui tient à l’imperceptible, ou plus à l’imperçu — il n’est pas certain, en effet, que tout ce qui est imperçu soit imperceptible, ou bien disons que c’est un saut que je ne suis pas prêt à faire, malgré l’émotion ressentie dans l’église, un saut qui est sans doute celui de la foi —, mais c’était là, et c’est tout ce que je puis en dire. Un peu plus tôt, aux Scuderie del Quirinale, en parcourant cette exposition consacrée aux Tesori dei Faraoni, où les œuvres présentées, malgré la patine évidente du temps, avaient l’air si jeunes, si accessibles, si présentes, je me suis demandé si une société sans religion pouvait exister, c’est-à-dire pouvait fonctionner comme société — car que peuvent bien avoir en commun des gens différents si ce n’est des croyances communes et comment les faire communes, ces croyances, si ce n’est par des récits qui apportent des réponses à des questions qui semblent n’avoir pas forcément de réponses ? — et, bien que j’eusse envie de penser que oui, je ne suis pas parvenu, je crois, à faire de cette envie une certitude. Cet écart, était-il le négatif de l’écart entre l’imperceptible et l’imperçu ? Autrement dit : tout comme, dans l’église, je ne passerai pas de l’imperçu à l’imperceptible, dans le musée, je ne passai pas de l’envie à la certitude. Mais quel est-il, cet écart ? Est-il l’écart du doute ? Ce n’est pas loin l’Italie de la France — n’est-ce pas ce que j’ai dit hier, en le déplorant un peu ? — et, nonobstant, la distance qui sépare les deux pays semble immense : derrière l’apparente mondialisation du monde, demeurent des différences infranchissables. Ou bien est-ce moi qui les imagine ? Est-ce Lucas ou Cornelis de Wael qui est assis au premier plan, le bras sur le dossier de la chaise, sur le tableau d’Antoon van Dyck qu’on peut voir aux Musei Capitolani, et qui m’a tant fait penser à un personnage de Proust ? Et le voyant, je me suis lamenté : pourquoi n’ai-je pas une telle imagination picturale (celle de Proust, je veux dire, qui voit le portrait de ses personnages dans des tableaux et qui, décrivant ces tableaux, décrit ses personnages), pourquoi ma façon tend-elle toujours à l’abstraction ?

23.II.26

À Rome. Quand, soudain, je me suis vu à l’arrière d’un taxi le long du Tibre, je me suis demandé si cette rapidité des trajets qui rend le déplacement quasi instantané n’était pas une perte : on ne se rend pas compte de la distance, on oublie le temps, il semble que l’on puisse être ici et là simultanément, et cela est si brutal, en réalité, que l’on met du temps à s’y adapter, comme si la conscience voyageait moins vite que la présence. Ou alors, c’est qu’on passe sa vie à voyager, et c’est la sensibilité qui s’en trouve émoussée, réduite à l’enregistrement indifférent des milliers de kilomètres parcourus, un peu comme d’aucuns, moins fortunés, tiennent d’interminables listes (des courses, des livres, de n’importe quoi). Perte du voyage, pour ainsi dire : à aller trop vite, va-t-on encore quelque part ? Rien n’est moins sûr et, partout à la surface de la terre, c’est la même langue véhiculaire, le même parler commode, commercial, qui se pratique dans l’indifférence générale. Ready? m’adresse la serveuse au restaurant où nous dînons (d’une pitance assez médiocre). Comme si j’avais une tête d’anglais. Mais quelle importance ? Il ne s’agit pas de converser, il s’agit d’être pratique, de prendre la commande et de passer à autre chose. Et quand la pointe avancée de l’humanité — ainsi du moins a-t-elle l’audace de se présenter — fantasme des protocoles de traduction automatisée en direct, elle ne va pas chercher plus loin que l’employée lasse qui consent au minimum d’efforts : la carte n’étant pas infinie, tout le monde mange plus ou moins la même chose, pourquoi parler n’en irait-il pas de même ? À force d’échanger, comme on a fini par dire non sans une certaine fatigue, peut-être ne sait-on plus parler. Et chacun se racontant lui-même dans le monologue inlassable de sa minorité, pourquoi perdrait-on encore son temps à apprendre la langue de l’autre ? L’autre, avant tout, n’est-ce pas moi ? La différence exacerbée ne ressemble plus à rien, on ne la voit même pas, tout le monde est au même régime. Et, au volant de son taxi, collant bout à bout italien, français et anglais pour se faire comprendre tant bien que mal, notre volubile chauffeur nous montrait du doigt des monuments que l’on ne voyait pas : il faisait nuit déjà.

22.II.26

Lassitude, peut-être. Non que je sois moi, mais que les choses soient comme elles sont, je crois, ou plutôt qu’on les voie comme on les voit, toujours ; une telle habitude n’est-elle pas lassante à l’extrême ? Arrêter, je ne connais rien de plus libérateur. Arrêter de faire quelque chose (à quoi nous sommes habitués, à quoi nous tenons, à quoi nous avons pris goût mais qui nous nuit) libère, et pas seulement du ce que l’on arrête de faire : la place laissée libre par l’arrêt ne sera jamais comblée tant qu’on continuera d’arrêter (arrêter n’est pas un état, c’est un processus, une dynamique), elle est devenue libre en soi, et il n’y a rien par quoi remplacer ce que l’on a arrêté, rien ne doit venir prendre cette place libre, la place est libre, est devenue libre, et c’est cela, la merveille : le vide qui n’est pas un manque (faire ce que l’on a arrêté, voilà d’où venait le manque, le manque de la chose consommée toujours à reproduire, à recommencer, désir, envie, besoin, que sais-je ?), le vide n’est pas un défaut, une faille en attente de remplissage, attente à laquelle la vie sociale nous dresse, comme s’il fallait toujours combler les manques, il ne souffre pas, il est parfait comme tel. Je n’ai pas besoin de vouloir la mort ou la blessure ou la destruction de quoi que ce soit, de qui que ce soit, pour me sentir exister. Les époques extrêmement tristes ne se reconnaissent-elles pas à cela, qu’on peut appeler le besoin du mal, mal dont l’existence justifie toutes les actions, jusques aux pires exactions ? Ne semble plus se sentir exister alors que qui désire la destruction de l’autre. Triste existence, en effet, qui ne se conçoit, ne se déploie que dans la négativité, l’opposition : c’est l’antisme (anti-x) comme principe de l’existence. Il ne suffit pas de ne pas être xiste, il faut être anti-xiste. Époques extrêmement tristes parce que leur négativité n’est pas de l’ordre de l’interdit (« Tu ne tueras point »), mais de la permission : elles donnent le droit de tuer.

21.II.26

Il y a eux et il y a nous. — Malgré toutes ses dénégations et ses prétentions risibles à la fluidité, l’espèce humaine n’est-elle pas fondamentalement binaire ? Comme si, depuis des millénaires, s’était durcie en elle la conviction qu’il ne saurait y avoir de troisième terme entre une chose et son contraire, toute pensée se résumant in fine à la croyance que quelque chose est bien et son contraire mal, et puis c’est tout. Cela ne va pas très loin, convenons-en, mais ce fut peut-être nécessaire : n’est-ce pas cette simplicité qui aura permis à l’espèce humaine de s’adapter, de passer outre les obstacles nombreux qui se sont toujours dressés sur la route de son progrès ? Si elle avait fait des finesses, l’espèce, elle ne serait sans doute tout simplement plus là : c’est la simplification extrême, la caricature, la grossièreté du trait qui permirent la survie parce qu’elles rendirent les décisions faciles, c’est-à-dire rapides. Qui prend son temps, qui s’attarde, traîne, rumine, hésite, tergiverse, médite, a peu de chances de s’en tirer face au danger. Face au danger, il faut aller vite, et la plupart du temps fuir, ce qui laisse peu de temps pour observer, étudier, comprendre, en effet. Ainsi, n’est-ce pas l’intelligence qui fut facteur d’évolution, mais la bêtise. Ce n’est pas le génie qui permit à l’espèce humaine de durer, de se développer, de croître, multiplier, coloniser, et cetera, mais la brutalité, et l’intelligence, la finesse, la patience, l’attention aux détails, la circonspection, les scrupules ne sont que des anomalies, des exceptions qui ont échappé à la règle. Simplex sigillum veri, principe de rationalité, c’est-à-dire : Va toujours au plus simple, ne t’embarrasse pas de nuances. Les nuances encombrent, c’est vrai, elles ralentissent l’allure. C’est seulement à qui marche sans but qu’elles apparaissent en allant, multiples, chatoyantes. Et qui va, aimerais-je dire, qui va n’a pas de camp : tout lui est devenir. Le paradoxe est qu’il aura fallu de nombreux esprits simples pour que quelques natures complexes survivent, pour les protéger, comme si ces esprits simples, binaires, avaient pressenti que, s’ils pouvaient survivre, ils ne savaient pas vivre. Que vivre, par suite, c’était encore autre chose, qui ne se limite pas aux catégories rigides qui cherchent à limiter, enfermer la vie. Le paradoxe est qu’il aura fallu une force grossière pour abriter la nuance sans laquelle la vie dure, certes, et longtemps, de plus en plus longtemps, mais sans goût. La rationalité comme simplicité, la politique comme opposition, la vie comme survie sont des caricatures, des ersatz de la forme d’existence à laquelle l’humanité aspire. Et si, dans les périodes critiques, les hivers interminables, les famines dévorantes, on comprend que l’espèce humaine s’en contente, comment se fait-il en revanche que, le temps adouci et la démocratie ne soient pas plus favorables à l’épanouissement des mœurs souples, douces, elles aussi, qui se montrent attentives aux reflets qui miroitent à la surface des choses et font tout le goût de la vie ? Comment se fait-il qu’on se batte encore comme si c’était pour le dernier quignon de pain ? Peut-être, mais c’est une hypothèse un peu sauvage que j’avance là, peut-être que, dans son immense majorité, l’espèce humaine n’aime pas la vie, mais la supporte comme une contrainte, une charge, une malédiction. D’où cette volonté mauvaise mise à être, avec acharnement, entêtement, hargne. À laquelle quelques rares êtres bizarres échappent cependant, comme par hasard, comme par miracle.