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31.7.21

Une publicité pour apprendre à écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt me rappelle que l’obscurantisme n’est pas une question d’époque. Ou alors que toutes les époques finissent par le répéter à l’identique malgré des apparences diverses. L’obscurantisme donc, malgré la diversité des phénomènes, se loge dans la part la plus exposée de chacun de nous. Il s’affiche, se proclame, et c’est si énorme, si aveuglant, devrais-je dire, qu’on peut ne pas s’en apercevoir. Car, en effet, qui peut bien vouloir écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt ? Des milliers de personnes, sinon personne n’investirait de l’argent pour faire de la publicité pour apprendre à écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt. Et pourtant, qui peut bien vouloir écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt ? Absolument personne. Tout le paradoxe est là qui se résout de lui-même, je crois, quand on pense au ridicule de la situation dans laquelle il nous met. On se lève un matin et on voit la petite vignette d’un type muet, le son est heureusement coupé, qui affirme cependant en sous-titre : « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt ». Ce dont on peut douter. En effet, n’importe qui peut dire « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt », en aucun cas, cela ne constitue la preuve que celui qui déclare « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt » est bel et bien Éric-Emmanuel Schmidt, si le simple fait de déclarer publiquement « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt » suffisait à faire de celui qui le déclarait Éric-Emmanuel Schmidt alors non seulement n’importe qui pourrait être Éric-Emmanuel Schmidt, mais il y aurait en outre une infinité potentielle d’Éric-Emmanuel Schmidts. Ce dernier fait n’entraîne pas contradiction, mais il est suffisamment improbable pour dénoncer l’absurdité de la proposition. Il faut le croire sur parole : seul cet être-là, matinal et étrange dans son costume bleu et sa chemise blanche trop ouverte, dont le col semble être fait d’ailleurs pour ne pas se fermer, seul cet être-là à la calvitie fière qui déclare « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt » est Éric-Emmanuel Schmidt. D’ailleurs, on aurait tort d’en douter : on la déjà vu la télé. Mais comment écrit Éric-Emmanuel Schmidt ? Pas la moindre idée. Est-ce d’ailleurs ce qui compte ? Ce qui compte n’est-il pas plutôt d’afficher une figure connue, une figure facilement identifiable (un vieil homme chauve qui porte une veste bleue et une chemise dont le col ne ferme pas pour simuler un effet dépoitraillé qui donne l’impression aux vieux qu’ils ont l’air plus jeune alors que c’est l’air jeune d’il y a cinquante ans, ce qui leur donne donc l’air vieux) et de décréter : « Ceci est un écrivain. » Peu importe ce qu’il fait, peu importe pourquoi il le fait, peu importe l’intérêt de ce qu’il le fait, l’essentiel est de tenir cet être d’un autre temps pour un écrivain. Même le fait de lire ces livres est secondaire, il suffit de les acheter, il suffit de croire en cette histoire, toujours la même : credo quia absurdum. Le plus proche que je me sois jamais senti d’Éric-Emmanuel Schmidt, c’était quand il commentait le Tour de France. Alors, l’ennui qui se dégageait de sa joie de vivre, de sa bonhommie dodue, de son sourire travaillé, de ses connaissances acquises pour lui par d’autres mal payés, tout ce rien heureux n’avait d’égal que la torpeur dans laquelle me plongeait la chaleur de ce spectacle national, une fatigue de circonstance, longs après-midis où rien ne se passe, où personne ne tombe et dont, toutefois, jamais personne ne se relève. Au musée des Beaux-Arts d’Angers, on peut voir un buste de Voltaire par Jean-Antoine Houdon. Il est daté de 1778, l’année de la mort de Voltaire. C’est un homme âgé qui est représenté, sans fard, sans simulacre, sans artifice. Au-delà de ses rides, on remarque son sourire calme, paisible, bon, à moins que ce ne soit un effet de la pureté émaciée, sans ornement aucun, de ce portrait. Voltaire ne regarde pas qui le regarde droit dans les yeux : sans être fuyant, son regard est oblique, il va voir ailleurs. Là où est l’obscurité. Quel que soit le temps qu’il fait. Il faut la dissiper. Jamais une vie n’y aura suffi. Mais est-ce qu’Éric-Emmanuel Schmidt s’écrit « Éric-Emmanuel Schmidt » ?

30.7.21

Roman policier avant l’heure, roman politique de la fin de la Révolution, roman historique sur le passage du Consulat à l’Empire, Une ténébreuse affaire me semble avant tout briller par la figure de Michu. Personnage sacrifié, qui incarne le sort que les puissants réservent aux faibles, son portrait anonyme, car personne ne sait quel est l’original de ce tableau de Robert Lefebvre, son portrait anonyme trône dans le salon de Laurence à la fin du livre, lumière sombre qui l’éclaire, lui donne son sens profond, pour ainsi dire souterrain. Voilà ce que la société promet à l’individu, semble dire Balzac, le sacrifice, la mort, l’oubli, une vie qui, du point de vue microscopique de l’individu, s’accomplit mais qui, du point de vue macroscopique de la société, ne sert qu’à maintenir un équilibre supérieur, à consolider l’édifice indestructible que doit toujours former la totalité. À Iéna, se jetant aux pieds de l’Empereur haï pour obtenir la grâce de Michu, l’innocent, Laurence s’entend répondre : « Voici, dit-il avec son éloquence à lui qui changeait les lâches en brave, voici trois cent mille hommes, ils sont innocents, eux aussi ! Eh ! bien, demain, trente mille hommes seront morts, morts pour leur pays ! Il y a chez les Prussiens, peut-être, un grand mécanicien, un idéologue, un génie qui sera moissonné. De notre côté, nous perdrons certainement des grands hommes inconnus. Enfin, peut-être verrai-je mourir mon meilleur ami ! Accuserai-je Dieu ? Non. Je me tairai. Sachez, mademoiselle, qu’on doit mourir par les lois de son pays, comme on meurt ici pour sa gloire, ajouta-t-il en la ramenant dans la cabane. » Héroïsme auquel nous, post-modernes habitués à la paix, classe moyenne grassouillette, femmelettes universelles, nous n’entendons plus rien ? Peut-être, mais cette tirade exprime sur le ton du triomphateur la logique propre à la société que Balzac avait déjà énoncé à la fin du procès : « La Société procède comme l’Océan, elle reprend son niveau, son allure après un désastre, et en efface la trace par le mouvement de ses intérêts dévorants. » Ce n’est pas Napoléon qui sacrifie Michu, c’est aussi Laurence qui se rend coupable de son meurtre, comme lui s’était rendu coupable de tant de têtes coupées pendant la Terreur pour dissimuler sa fidélité à la famille Saint-Cygne, et l’aristocratie : c’est la société tout entière qui est coupable du meurtre de Michu. Peut-être est-il là, le drame de la vie sociale : le contrat social, nous ne le signons jamais que de notre sang. Autrement, il s’achève sur un grand vide, il demeure incomplet, en attente du corps de l’individu christique qui viendra, par sa mise à mort, accomplir la totalité. L’histoire est tragique ; non par essence ni en vertu de la nécessité de l’héroïsme triomphateur, de l’héroïsme du triomphateur, mais par la faiblesse de la société. La société ne sait pas s’accomplir autrement que dans la violence, la destruction. Livré à la nature, l’individu est menacé, mais cette menace, la sécurité sociale, si elle l’en libère, lui en substitue une autre : la sécurité n’est pas gratuite, faute de savoir la régler autrement, elle se solde toujours par la mort. C’est dans les temps de paix qu’il faudrait signer le contrat social, quand précisément personne n’a envie de consentir à cet effort qui semble colossal parce que les corps sont au repos et qui, pourtant, serait bien moindre que celui auquel il leur faudra consentir quand il leur sera demandé de se mettre en mouvement, en d’autres temps. 

29.7.21

Je me souviens qu’en classe de terminale, à l’occasion d’un cours où l’on évoqua la pensée politique de Rousseau, une camarade de classe, pas des plus intelligentes pourtant, mais les questions les plus problématiques, ce n’est pas nécessairement l’intelligence qui les pose, quelque chose de plus profond qui touche au cœur de l’espèce s’en empare malgré l’individu qui s’en fait le vecteur aléatoire, je me souviens donc qu’une camarade de classe objecta que le contrat social, elle, elle ne l’avait pas signé. Ce à quoi, notre professeur (que, pour ne pas risquer de le déranger dans l’oubli où il est justement tombé, je ne nommerai pas), ni pédagogue ni philosophe, mais chargé de couronner l’entreprise d’abrutissement menée par ses prédécesseurs avant lui qu’est l’éducation nationale sous sa forme récente, répondit par un borborygme insignifiant. Lequel borborygme, contrairement à son auteur, ne devait toutefois pas tomber dans l’oubli puisque je m’en souviens encore aujourd’hui. Tout est possible au pays de la gueuse. Pourtant, elle avait raison, cette camarade autrement imbécile, le contrat social, personne ne l’a signé. Au lieu de ce faire, au cours d’une cérémonie républicaine où le citoyen serait par exemple invité à parapher symboliquement ledit accord, on préfère le vide politique d’une représentation tronquée avec le genre de conséquences que l’on connaît : quand on lui demande enfin de la signer par ses actes, le fameux contrat, le citoyen, éduqué à l’égoïsme et à la bêtise, se drape dans une parodie de liberté, manifeste son droit stupide à « faire ce que je veux » et s’arme de symboles qui, dans la confusion qui règne dans son esprit, le dépasse infiniment et le couvre du ridicule le plus achevé. Pourquoi pensé-je à cela dans le parc de la pagode de Chanteloup ? Je ne sais pas. C’est en 1775 que le duc de Choiseul, achevant son exil à l’occasion de l’avènement de Louis XVI, fit édifier cette folie pour remercier ses amis qui ne l’avait pas oublié durant son absence de la Cour. Improbable monument logé en Touraine, ce lieu me ravit. On pénètre dans le parc qui entoure la pagode en traversant un petit jardin chinois que parachève le plus vieil arbre du monde (Ginkgo Biloba). Dans le bassin au pied de l’édifice, nagent des carpes, chasse le bihoreau. C’est dans cette poche de paix à l’intérieur de la démence du monde que j’écris le poème que voici : « 7. // Trigrammes dans le jardin chinois / la fontaine de bambou / murmure une histoire / que je ne comprends pas / la plus belle qui soit. »

28.7.21

Sur la photographie, les cheveux blancs me semblent plus visibles que dans la réalité ou est-ce que la photographie montre sans le filtre de l’amour-propre ce que la vision cache à elle-même ? La réalité, vue ainsi, a l’air plus crue, mais est-elle plus réelle ? Dans le reflet du miroir en pied de la chambre où je m’enferme pour écrire, j’ai beau regarder avec la plus grande attention, je ne les vois pas autant que sur la photographie, ils sont là, c’est-à-dire, je ne prétends pas le contraire, mais ils ne sont pas aussi manifestes, ils n’apparaissent pas de manière aussi aveuglante. La première rédaction de la phrase précédente se lisait ainsi : « je n’en vois pas autant », que j’ai donc corrigée ensuite en : « je ne les vois pas autant », mais ce n’est pas une question de quantité — le nombre des cheveux n’est pas plus grand sur la photographie que dans l’image reflétée par le miroir, il ne diminue (temporairement) que lorsque je me décide, paradoxe de l’infatuation, à en arracher un —, c’est une question de qualité, encore que même cette notion de « qualité » pour l’objet qui nous occupe ma photographie, mon reflet et moi ne désigne pas exactement ce qui me semble être en jeu. Je m’interromps un instant pour chercher du regard par la fenêtre la source du bruit de tondeuse à gazon électrique qui pollue cette fin d’après-midi de faux été. Un voisin préfère le mal sonore au calme d’un silence relatif. Les tondeurs de gazon sont-ils des fascistes refoulés qui, ne pouvant plus exprimer ouvertement leur haine d’autrui, se vengent de la castration symbolique que leur inflige la loi sur un ennemi silencieux car dépourvu du don de parole, et détruisent la paix de l’ennemi fantasmé par le vacarme réel de leur machine-outil de guerre ? Comment ne pas se faire des cheveux blancs dans cette cacophonie ? Quand le bruit cesse enfin, j’ai envie de hurler au voisin d’un temps des insultes par la fenêtre, mais n’en fais rien, je ne suis pas chez moi, me dis-je, comme si le fait d’être chez soi autorisait à plonger dans le chaos le plus médiocre le monde alentour. Et puis, le bruit recommence : c’est le piège de l’altérité, même quand elle s’absente, elle ne disparaît jamais. Aussi, je me décide à l’oublier. Mais déjà, je ne sais plus à quoi je pensais. Tout échappe. Tout fuit. Comment faire une œuvre dans ces conditions, quand tout paraît si peu nécessaire, si vaporeux, si fragile ? C’est bien beau d’aimer les atmosphères, et les choses légères, mais les atmosphères changent et les choses légères s’envolent comme des pétales de fleur dans le vent de la campagne. Tâchant enfin de prendre cette photographie dans les champs au-dessus de la Devinière, les larmes aux yeux, je n’ai pu que contempler les ravages que le temps inflige à ma crinière. Elle aussi, elle flottait dans le vent, mais son vol était désespéré, après les ans qui ne sont plus. Que de vanité, pensé-je, que de vanité dans ce lieu où devrait souffler l’esprit et où ne se trouve pas même une larme sincère pour pleurer.

27.7.21

Pluie fine et sans interruption sur Tours. Étonnant 27 juillet. Mais je ne voudrais pas d’un autre temps. Celui-ci, en effet, ne se réduit pas à cette science journalistique à laquelle l’humanité semble vouer un culte télévisé, informatisé, la météorologie ; il y entre plus de psychologie que de pression atmosphérique, psychologie tout extérieure, car cela existe, qui se porte sur soi, question de vêtement, d’attitude, une disposition d’esprit qui ne se trouve pas enfermée dans quelque boîte crânienne, mais se montre au dehors. Pluie fine et sans interruption, donc, qui accompagne mes pas dans les rues de la ville, en direction des halles. Je ferme réflexe les boutons de ma veste, remonte un peu le col, puis les rabaisse, défait un ou deux boutons, me demande dans quel monde je vis, à quelle époque, au gré de quelle saison. Merveilleux déplacement de l’été dans l’automne qui semble épouser celui qui, du XXIe siècle, conduit dans un livre au début du XIXe, balzacien par excellence. Hier, en fin d’après-midi, j’ai couru une heure (soit un peu plus de dix kilomètres), activité passablement XXIe, à travers le jardin botanique puis d’une rive à l’autre de la Loire, les ponts qui les relient formant comme une géographie automatique de mes déplacements, une organisation spontanée de ma translation, une structure a priori de ma mobilité, tout ça (les grands mots y compris) pour revenir au point de départ. Je regarde la carte qui me tient lieu de souvenir de ces mouvements sans intérêt (en dehors de l’action qui les trace, ils n’ont strictement rien de mémorable) et y découvre une manière de quasi symétrie, l’espace se dessinant de façon régulière sous mes pas. Je traverse le fleuve comme je saute par-dessus le XXe siècle pour lire et pour écrire. La laideur du bâtiment qui obstrue la vue en face de la fenêtre de la chambre où j’écris est de la même couleur que le ciel gris pâle au-dessus de lui, me dis-je, voyant passer cette mère de famille voilée, deux enfants à sa suite, tous la tête baissée vers le sol pour s’abriter de la pluie. Je ne m’attarde pas sur ce paysage désagréable qui semble nier l’impression sur laquelle j’ai commencé cette page et me demande, en outre, pourquoi j’en prends note s’il est tout juste bon à être oublié. Tout à l’heure, quand j’irai courir, me dis-je encore, mais il n’y a rien pour terminer cette phrase. Elle s’achève ainsi, pas même un suspens, un trou d’air, peut-être, une disparition nulle, pas grand-chose. Pas de bruit dans la pièce la porte fermée si ce n’est le bruit des touches du clavier où je m’acharne sans parvenir à quelque chose d’aimable, de désirable, de beau. Je consigne des bribes décousues d’une vie où il ne se passe rien. Je n’élabore rien, je me contente de suivre un cours insensé — privé de tout sens — auquel je me sens étranger : je sais que c’est ma vie, mais cette connaissance n’est confirmée par aucun sentiment, n’importe qui pourrait la vivre, cela ne ferait pas la moindre différence, si peu ai-je l’impression de l’habiter. Mais, je me pose la question sans avoir la réponse, mais si je n’habite pas, où habité-je ? Peut-être dans ce journal, d’où ma tristesse (dont je pourrais tout aussi bien dire qu’elle est liée à une légère fatigue, au temps gris et pluvieux qu’il fait, à d’autres choses encore, mais je fais des choix) : simulacre d’existence.

26.7.21

Il faudrait que quelque chose prenne feu pour me tirer de l’ennui. Certes, il est comme une seconde nature, mais l’anesthésie à laquelle il conduit me donne toujours le sentiment d’être enfermé. J’ai vu de belles choses mais, plongées dans un océan d’indifférence, elles ne ressemblaient plus à rien. Hier au soir, ce n’est pas tout à fait vrai, j’ai dévoré les cinq premiers chapitres de la ténébreuse Affaire de Balzac avec un plaisir goulu, sincère, sans distance aucune. Aussi, au réveil, pour être bien sûr que je n’avais pas rêvé, je me suis raconté en silence les événements qui s’étaient déroulés dans les chapitres, les personnages, les intrigues, et tout avait l’air clair, et tout avait l’air aussi réel que dans le livre. Peut-être, je crois que j’ai déjà évoqué cette idée, peut-être, faudrait-il s’abandonner dans un autre que soi, se laisser dissoudre en lui, et attendre de découvrir ce qui se produirait, si l’on en ressortirait grandi ou si l’on s’y évanouirait, si l’on y disparaîtrait. Il n’y a aucun lien entre mes idées, mais tant pis, je les consigne telles qu’elles se présentent à moi : dans l’église de Langeais, l’image de Ponce Pilate qui se lave les mains. Je la montre à Daphné et évoque l’origine de l’expression courante. Au premier plan à gauche, Jésus emmené par des soldats romains et, au fond à droite, Ponce Pilate sur les mains de qui un invisible personnage verse de l’eau d’une cruche. Y régnait le parfum de l’ancienne humidité, qui se saisit de vous avant de se laisser oublier. Finalement, n’est-ce pas le parfum du catholicisme ? Le parfum d’une époque défunte. C’est sans doute parce que, l’autre jour, une députée avait employé l’image de Ponce Pilate pour critiquer la politique sanitaire du gouvernement que cette scène a attiré mon attention. Pensait-elle au double sens que prend désormais cette image ou était-ce un lapsus ? Enduits de gel hydroalcoolique, nous avons tous l’air de Ponces Pilates post-modernes. Tout passe sur nous sans faire de taches (l’obsession de la résilience en est un bon exemple). N’est-ce pas à cette anhistoricité qu’aspire notre époque ? Qui n’est autre que la version macroscopique de mon anesthésie microscopique.

25.7.21

Moments de paix à Saché. Comme flottant dans cet océan de stupeur et d’imbécilité que nous traversons au prix d’un air hagard et perpétuel. Le bruit du vent qui souffle dans les branches des arbres n’épouse pas la voix de l’enfant qui joue avec bruit, mais nous trouvons tous un instant de répit, un repos parfait. Un peu plus tard, car rien n’est éternel, un garçon obèse se mettra à courir dans l’herbe du parc, comme un chien fou qui, découvrant soudain une apparence de liberté (sa maîtresse aurait détaché sa laisse un instant avant), s’enfuirait sans réfléchir avant de s’arrêter d’un coup, comprenant qu’il n’a nulle part où aller. Se retournant alors, il reviendrait sur ses pas, triste et résigné, mais convaincu d’une vérité nouvelle. Désespérante d’autant qu’irréfutable. Moment que nous aurons choisi pour partir. (Du καιρός, pour ainsi dire.) Même atmosphère que des années plus tôt quand Nelly et moi nous vînmes ici pour la première fois. Malgré la différence des saisons, même climat changeant que composent ce haut ciel gris et vaste, ces nuages de pluie que déchire le soleil, et qui embrasse à la perfection la beauté de cette région. C’est aussi la teinte de la pierre, sa pureté ancienne, la courbure des murs, leur justesse qu’une vue tire toujours de l’oubli. J’ai écrit trois poèmes aujourd’hui, dont un ici même, dans le parc du château. Assis sur une chaise longue, je regardais les branches des arbres bouger au gré du vent qui soufflait, me dissolvant dans les nuances de vert alentour, la voix de l’enfant dérangeant sans cesse ni fatigue l’impression bucolique, romantique, que le lieu aurait pu dégager sans elle, me tirait d’un abandon léthargique. La réalité se signifie toujours, c’est nécessaire. Sans ce retour, nous dériverions dans des paysages idylliques mais inexistants dont nous tirerait trop tard l’enseigne de quelque supermarché surgi de l’étalement urbain. Qui pourrait m’en vouloir de préférer à cette apparition déplorable la voix de mon enfant ? Qui le ferait, en tout cas, ne m’intéresserait pas. Je cite : « 3. (Saché) // Branches des arbres / bercées par le vent / la voix de l’enfant qui joue / se confond avec les murmures / de ces nuances de vert. »

24.7.21

Rien de ce que je puis faire ne changera la couleur du ciel. Et pourtant, ce gris matinal m’apaise. Après la pluie, tombée durant la nuit, il fait moins chaud. De combien de vérités banales la réalité est-elle composée ? Une infinité, c’est ce que l’on découvrirait sans doute si l’on entreprenait un inventaire. Mais une vie n’y suffisant pas, ce serait peine perdue, n’est-ce pas ? Sécheresse de la peau, une blancheur excessive se forme parfois à la surface. Je la regarde, même après qu’elle a disparu, la cherche. Je lis le résumé d’un livre dont il me semble qu’il était écrit à l’avance, ce par quoi je ne désigne pas simplement son manque d’originalité, mais sa logique propre, interne, pour ainsi dire, car, en effet, on ne rompt pas avec l’absence d’originalité, la médiocrité, la trivialité quand on s’aperçoit qu’on en souffre, non, on pousse plus loin, on suit la voie ainsi ouverte, quitte à n’aller nulle part, autant y aller jusqu’au bout. C’est étrange, me dis-je, cette façon de vivre, mais c’est elle qui plaît, c’est elle qui permet de remporter des succès. Dans le même état d’esprit qu’hier, j’hésite à donner le nom de l’autrice en question. Y pense quelques instants avant de me dire non. Pas de nom. Que du blanc à la place des êtres. Me sentant négatif, ces derniers temps, je me suis ainsi dit qu’il me faudrait sans doute l’être moins, et puis, j’ai songé aux premières lignes de la Dialectique négative d’Adorno, les seules du livre que j’ai lues pour le moment, lignes qu’il me faudra relire car je ne les ai pas bien comprises, où il écrit que sa dialectique voudrait se libérer de toute essence affirmative. Faut-il alors aller encore plus profond dans le négatif ? Cependant que j’essaie de faire le tour de la question, mes yeux se perdent dans le vide de mon regard plus très net. De l’autre côté de la porte, l’enfant joue, j’entends ses rires et ses ritournelles. Je fais craquer mes doigts, m’étirent sans parvenir à me sentir réellement éveillé. Vais-je encore m’ennuyer ? Ces derniers temps (bis), le désir de faire quelque chose ne me quitte pas sans que, toutefois, je ne fasse rien. Est-ce par manque passager d’énergie ou n’aurai-je plus jamais la force de faire quoi que ce soit ? Peut-être suis-je épuisé (comme un gisement d’où on a extrait tout le minerai). Mais qu’est-ce que cela veut dire ? N’est-ce pas plutôt que je ne me mets pas au travail attendant en vain une idée supposée tout éclaircir d’un coup, par son existence même ? Je confie à la machine la tâche de compter le nombre de signes écrits, caresse les poils de ma barbe, songe à me raser et puis, me regardant dans le miroir, pense qu’elle peut encore attendre sauvage.

23.7.21

Le monde est un parc d’attractions pour les nations d’obèses. Courses de voiturettes dans les allées de Chambord : vision parfaite de la démocratie moderne. À la caisse, allant payer sa glace, un type fait tomber sa petite cuillère en bois par terre, s’en apercevant, une jeune fille se baisse, la ramasse et, avec la plus élégante des discrétions, la plus charmante des politesses, la plus touchante des timidités, la lui tend pour la lui rendre, ce à quoi, se rendant enfin compte de son existence (celle de la jeune fille, pas de la cuillère), le type répond qu’il n’en veut pas puisqu’elle est tombée par terre. Aristocratie à taux zéro. Un monde peuplé d’obèses ou de connards ; — ultime alternative de notre époque. Et après ? Faut-il seulement qu’il y ait quelque chose après ? Qu’une époque vienne après la nôtre ? Ne sommes-nous pas parvenus au bout ? Le château, dis-je à Daphné, je le trouve laid, squelette de pierres sans âme, avec une histoire, mais pas de passé, j’entends : pas de patine, de l’usure et non de l’usage, il me laisse indifférent, comme une prouesse sans âme, quelconque, là, mais nulle part. De fait, je ne sens pas grand-chose en ce moment, sans parvenir à savoir exactement qui est à blâmer pour cette anesthésie : le monde ou moi ? Faut-il seulement désigner un coupable ? Dans la cosse de l’artiste contemporaine, de macabres stades de l’évolution d’un hideux fœtus tiennent lieu de petits pois. Sain rapport à maternité. Partout dans les salles de cet étage du château de monumentales œuvres, qui me semblent sales tant elles dégoulinent des murs sur le spectateur estomaqué, qui se demande interloqué ce que cela peut bien faire là. Et lui de même. Faut-il vraiment que tout espace se transforme en lieu d’exposition ? Comme si le monde, en lui-même, n’était pas assez lourd à porter. J’envisage de chercher le nom de l’artiste et puis y renonce, préférant le laisser tomber dans mon oubli. Finalement, songeant à mon moi futur, lequel regrettera peut-être ce choix, je me ravise, lance une recherche, et trouve : Lydie Arickx. Quand il prend connaissance de cette information, lui qui se moque éperdument de ce que pensera mon moi futur, c’est mon moi présent qui me déteste de lui infliger la connaissance de ce nom. Avant de partir, je dis à Daphné : « On peut s’amuser sans être vulgaire. » Le peut-on ? Désormais, toute prise de connaissance sera une perte de connaissance. Ou : toute prise de conscience est une perte de conscience.

22.7.21

L’hélicoptère posé sur la pelouse du parc devant la façade du château a l’air grossièrement de son temps. De l’intérieur, nous ne l’entendons pas atterrir. Découvrant le pilote ensuite, je pense tout d’abord que c’est un vigile déguisé en commandant de bord avant de me rendre compte que non, c’est bien son uniforme. L’hélicoptère bleu s’appelle écureuil. Comme ce monde est déroutant. Sur Twitter, je publie quelques messages pour dire tout le mal que je pense d’un parallèle que Giorgio Agamben fait entre le passe sanitaire et le sort réservé aux Juifs pendant la période du fascisme. Auxquels personne ne répond. C’est n’est pas étonnant. Ce n’est pas important. J’ai souvent dit que, même seul, tout seul, je continuerai de parler. Aujourd’hui, j’ai envie d’ajouter que ce que j’ai à dire ne s’adresse pas à une personne, un groupe de personnes, un genre, une classe sociale en particulier, mais à tout le monde, en ce sens : à l’univers. Les sophismes qui nous tiennent lieu de pensée ne nous font pas avancer d’un pouce. Pourquoi, au lieu de mettre en circulation de la fausse monnaie, les philosophes ne se consacrent-ils pas à la seule et unique tâche qui peut être dite leur revenir : détruire les sophismes, détruire la superstition ? Comme si, personne n’ayant plus l’énergie d’écraser l’infâme, tout le monde s’était habitué à vivre avec, comme si l’infâme était désormais le repère dans lequel on donne aux dérisoires points que nous sommes leurs coordonnées. Comparer le passe sanitaire au sort réservé aux Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas seulement insulter la mémoire des millions d’êtres humains qui ont trouvé la mort durant cette période, c’est insulter les êtres humains qui meurent aujourd’hui, ceux qui essaient de vivre malgré tout, y compris la réduction des libertés, c’est aussi insulter la pensée. Impression de revenir sans cesse au point de départ, à la question de la poésie après Auschwitz dont parlait Adorno, question qui a toujours débordé le cadre strict de son énoncé par Adorno (je cite : « La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes. ») pour contaminer l’ensemble des activités de la pensée humaine : nous sommes toujours renvoyés à cette catastrophe parce qu’elle est notre origine, paradoxaux modernes que nous sommes, et chaque fois que nous la bafouons, chaque fois que nous rabaissons son colossal à notre hauteur de nains, loin de nous en émanciper, nous nous l’assignons pour résidence, élargissons les murs de la prison qu’elle forme et où nous sommes voués à vivre confinés.