28.2.21

J’ai décidé de ne pas mettre le nez dehors aujourd’hui. Même si mon rhume va mieux, j’ai dans l’idée qu’agir le moins possible me fera le plus grand bien. Demain, nous rencontrerons la directrice de l’école où Daphné devrait aller l’année prochaine. Ce sera bien assez tôt en matière d’action. Par la fenêtre, j’observe les cyprès et les pins. Ce sont les arbres qui bougent, leur cime certes, mais ils n’y sont pour rien, c’est le vent qui en est la cause, mais il n’y est pour rien, ce sont des zones d’air qui se déplacent, mais elles n’y sont pour rien, c’est la terre qui tourne, mais elle n’y est pour rien, et caetera. Jusqu’où pourrait-on remonter les chaînes de causes et de raisons ? Jusqu’au moment où l’on est trop fatigué pour continuer ? Et nous, où nous arrêtons-nous ? Notre époque, c’est à elle que je pense. À ce qui lui convient le mieux ? À ce qui est le plus proche d’elle ? Alors que c’est vers le plus lointain qu’il faut s’orienter pour trouver l’origine des phénomènes. Enrouler la chaîne des causes et des raisons et la dérouler. Dans un sens et puis dans un autre, et ainsi de suite, comme une manière d’exercice de gymnastique. L’explication la plus proche, celle donc qui a le plus de chances de convaincre le plus grand nombre, n’est pas la meilleure ; c’est la moins fatigante à trouver. Et comme elle permet d’emporter la conviction (une conviction fondée sur des arguments erronés est-elle une conviction ? le mystère est entier), personne n’a intérêt à aller chercher plus loin. Je vais rester chez moi aujourd’hui. Du dehors m’arrive tout ce dont j’ai besoin pour penser, tout ce dont j’aurai besoin pour dormir. Je me souviens d’un rêve que j’ai fait cette nuit (je crois que j’en ai fait un autre dont j’ai essayé de me souvenir dans la nuit mais sans le noter — en vain, manifestement). Nous devions nous rendre à un concert qui avait lieu dans une sorte de péniche, un ponton couvert sur une grande étendue d’eau. Je visualisais parfaitement la structure sur pilotis (ce n’était donc pas une péniche, mais bien un ponton) et, me rendant compte qu’il était très dangereux de rassembler un nombre si important de personnes dans un espace si réduit et si fragile, je me refusai à monter sur le ponton, et décidai de rester sur la partie en béton de la structure. J’étais en colère contre elle, mais malgré cette colère, j’envoyais un message téléphonique à Nelly pour lui dire de quitter le ponton. Ensuite, je me suis réveillé.

27.2.21

D’où vient le besoin des gens de s’agglutiner ? Et mon instinct à moi, de les fuir ? Dans le parc, vus d’en haut des escaliers qui mènent au château, centaines de points de couleurs comme des taches qui envahissent le champ de vision. Si l’on ne savait pas ce que c’était, peut-être trouverait-on que c’est beau. Comme la visualisation à échelle macroscopique d’un virus pourrait paraître belle, avant que l’on apprenne qu’il s’agit d’Ebola, et que c’est mortel. Le problème du monde n’est-il pas qu’il est toxique sans qu’on le sache ? Et le comble du kitsch, de confondre ce qui est mortel avec ce qui est beau ? Mal de tête quand je marche. Troisième rhinopharyngite de l’hiver. À croire que les microbes de Daphné, qui la laissent, elle, parfaitement indifférente ou presque, à croire que ces microbes s’adaptent parfaitement à mon organisme qu’ils conquièrent sans aucune résistance : en admiration devant ma fille, je me livre à eux corps et âme. Tout ce que je cherche, moi, c’est de la lumière, soleil d’hiver. Ce n’est pas que j’aime particulièrement cette ville, mais (a) j’aime le climat qu’on y trouve, malgré un excès de vent et de trop fortes chaleurs l’été, et (b) est-ce que j’aimerais une autre ville ? Je haïssais Paris de toutes mes forces. Ce qui n’avait pas empêché ce journaliste belge de critiquer le germanopratocentrisme du Feu est la flamme du feu (mais qui s’est jamais imaginé qu’un journaliste devait savoir lire ?). Peut-être que je ne suis chez moi nulle part. Ou qu’il y a un quelque part où je dois retourner que, contrairement à Ulysse, je ne sais localiser. La Corse ? Qui s’est jamais senti moins corse que moi ? Personne. La Méditerranée, pour moi, est une réalité, mais pas de celles, régionalistes, qui s’expriment dans des accents, des motifs colorés, des habitudes bien ancrées, des racines. Tout n’est-il pas de ma faute : que je n’aie pas d’amis, que je n’aie pas de racines, que je n’aie pas de réseaux, que je n’aie pas de lecteurs ? Tout n’est-il pas fondamentalement lié ? On ne pourra pas douter de mon sens aigu de la morale et de la justice, — mais personne n’en a rien à foutre. Alors à quoi bon ?

26.2.21

Est-ce que si la paix du monde était plus bruyante, elle serait plus désirable aussi ? La paix du monde, laquelle contient la paix de l’âme. Je n’étais plus retourné à mon poste d’observation depuis plusieurs semaines. Quelques marches de béton au bout d’une plage artificielle, laide, où je m’assois au milieu des choses, des gens — au milieu de l’être. Le plus fascinant, c’est qu’il n’y a rien à voir, que l’ordinaire, la banalité du monde tel qu’il suit un cours qui semble inaltérable alors même qu’il court à sa perte. (Est-ce bien le cas ? On le dit, parfois, mais je ne sais pas). Enfants qui jouent, vieil homme au téléphone qui parle trop fort pour ne rien dire, entraîneur dressé dans son bateau pneumatique à moteur qui encourage de jeunes canoéistes, mère qui prend sa fille en photographie, femmes voilées qui se saluent en tapant leur poing l’un contre l’autre. Pourquoi les hommes ne sont-ils jamais voilés ? Je me pose la question, mais je n’ai pas la réponse. Quand je regarde la photographie que j’ai prise de ce que je voyais de là où je me trouvais, tout me semble lointain alors que tout était si proche, si réel, si là. Faut-il s’étonner que la vie nous semble irréelle ? Tant nous avons mis de distance entre elle et nous. Est-ce le fruit d’un absolutisme des principes (de plaisir, de précaution, que sais-je encore ?) ou une peur de notre nature qu’une longue évolution a fini par produire ? La fatigue me rend calme, ou les oreilles bouchées, je ne sais pas. Je traverse un monde auquel il me semble que je suis indifférent tout en lui appartenant totalement. Est-ce une contradiction ou simplement, bêtement, les choses telles qu’elles sont ? La mort de Philippe Jaccottet m’a ému. Pourtant, je n’étais pas un grand lecteur de sa poésie (y remédier), mais ses traductions de l’œuvre de Robert Musil ont tellement compté dans ma vie : la lecture des Journaux, des Essais, et puis bien sûr de l’Homme sans qualités (au bout duquel j’étais enfin parvenu le 24 février) ont joué un rôle décisif dans ma formation intellectuelle. Et elles compteront encore, je le sais. Toujours la mort, mais qui sait si l’essentiel — parfois — ne survit pas ?

25.2.21

Comment faire pour ne pas succomber à la colère, la rage, la haine ? Non qu’il faille renier ces sentiments, ils font partie de ce que nous sommes, mais comment faire pour ne pas nous laisser submerger par eux, pour ne pas les laisser nous dissoudre entièrement, et conserver assez de force pour aimer, observer, penser ? Dans le parc zoologique en quoi nous avons transformé le monde, y a-t-il encore une place pour des sentiments comme ceux que je ressens, pour les pensées comme celles que je pense, pour les images comme celles que j’essaie de percevoir, c’est-à-dire : y a-t-il encore une place pour celui de qui ce sont les sentiments, les pensées, les perceptions ? C’est vrai que tout me pousse à croire que non, et pourtant, je suis là quand même. N’est-elle pas singulière, cette pensée ? Que je n’ai pas ma place au monde et que, pourtant, je sois déjà au monde, et que ce soit cette existence-ci qui me fasse douter d’elle-même, de sa justification, pour le dire en des termes qui manquent peut-être de précision. Fatigué aujourd’hui, pris froid hier, alors, au lieu de courir, je sors marcher un peu, cueille quelques fleurs jaunes pour Nelly avec qui j’ai été injuste hier. J’ai tort de retourner l’injustice dont je suis victime contre elle, mais je me retrouve dans ces moments-là si désemparé que je ne sais que faire de ce qu’il m’arrive, me demandant si tout cela a un sens, et n’en trouvant aucun, pas même absurde, pas même délirant, ou alors tellement ignoble qu’il fait douter de la notion même de sens. Je ne cherche pas à me racheter. C’est simplement une pensée qui prend forme dans ces petites fleurs qui poussent là, sur l’arbre de l’autre côté du muret en bordure du chemin.

24.2.21

Rêves étranges, ces dernières nuits, dont il ne me reste que des éclats, fragments disséminés dans la veille, entre adresses à un être qui n’existe probablement pas, lamentations en vain, et souvenirs confus. Si j’ai noté celui de la nuit du 11 au 12 février, je n’ai pas pris la peine de le faire pour ce qu’il reste des rêves des deux dernières nuits. Pourtant, il m’en reste des traces (absurdes), mais il vaut peut-être mieux qu’elles se diluent dans la masse d’images, d’idées, d’informations qui s’accumulent dans la conscience des jours, plutôt que de conserver quelque chose qui ne me concerne pas, mais un être plus vieux que moi, plus daté que moi, qui doit mourir, qui est déjà mort sans doute. Quelle responsabilité ai-je envers mes existences passées ? Ce que je puis dire, c’est que je ne m’en sens aucune. Je ne suis pas les mois que je fus. J’essaie de trouver des façons pas trop insensées, pas trop inutiles, de vivre les jours qui viennent ; — que ferais-je de ceux qui viennent de s’écouler ? J’observe les fétichistes du passé, de la mémoire, des souvenirs, éternels nostalgiques, interminables victimes, et je ne comprends que trop bien la jouissance qu’ils tirent du ressouvenir, de la douloureuse réminiscence, de l’apparence de purge à laquelle ils soumettent leurs vies en revivant traumatismes, joies, bonheurs, déceptions, et ainsi de suite. Mais pourquoi devrions-nous demeurer qui nous fûmes, qui nos ancêtres devinrent, pourquoi la vie qu’ils s’inventèrent, ou qu’ils héritèrent tout bêtement, faudrait-il que nous la vivions sans fin, la transmettant à ces êtres que nous mettons au monde et que nous rendons coupables avant même qu’ils sachent parler ? Ce n’est pas de drames dont ces êtres ont besoin, non, mais d’outils, pas de mémoire, non, mais d’un esprit capable de se tourner de tous côtés, d’envisager toutes les faces de la vie, tous les visages possibles, tous les visages imaginables, au lieu de vivre la pâle et frigide existence de qui n’en finit plus de radoter. Apprendre à oublier. Ou à trouver des ressources différentes dans le souvenir. Car, il faut bien faire quelque chose de ce qui a eu lieu, bien trouver un dénouement à ce qui nous est arrivé, un autre élan, de même. À présent, une épaisse couche de brume se répand sur la ville. Comme dans un rêve, ou quelque mauvais film. Déjà, les barres de béton au pied de la colline disparaissent. Bientôt, il ne restera plus rien de ce paysage, qu’un oiseau blanc et noir pourtant.

23.2.21

Désir de dissolution. L’individu s’anéantit de son propre chef dans l’appareil administratif de l’État. Dans une société sans norme transcendante, le comble du paradoxe n’est-il pas que chacun aspire à être reconnu comme normal ? Mais que faire de cette inflation des normalités ? Faut-il donc ne jamais douter de ses désirs ? Et puis, qui peut bien encore vouloir être tenu pour normal dans une société où tout s’avère prétexte à une parodie affolée de guerre civile ? Qui peut bien vouloir être érigé en règle universelle d’un monde qui produit chaque jour la quantité accablante de son propre malheur ? Et que faire de ce monde, non : que faire dans ce monde où le summum de l’honneur et de la gloire consiste à passer à la télévision ? Pour y échapper, je pars en courant. 10 kilomètres hier. 8 aujourd’hui. Cadence plus rapide. 20 secondes de moins par kilomètre parcouru. L’erreur étant sans doute de revenir. Mais non, je n’ai pas envie de fuir. En un sens, tout est parfait. Il s’agit simplement de trouver (découvrir ou inventer) ce sens. Très bien, me dis-je, mais n’est-ce pas là consentir à se résigner ? Peut-être. Peut-être pas. L’erreur n’est-elle pas surtout de nous envisager comme détachés, à part ? Alors que nous participons, faisons partie d’un tout infini. Musique déconcertante des choses. Stéréophonie. À droite, des travaux. Machines qui, du matin au soir, pour le deuxième jour de suite, découpent le bitume en morceaux. Doivent demeurer là-dessous les vestiges enracinés des vieux pins tronçonnés l’an dernier. Devant moi, la fenêtre est ouverte sur la colline derrière les barres de béton. Et les oiseaux, de part et d’autre. J’essaie de m’approcher de la baie vitrée fermée pour prendre en photo ces deux-là qui viennent de se poser sur la rambarde du balcon. Mais quand je m’approche, ils s’envolent. Logique instincive de l’espèce. Même pacifique, l’une est toujours la prédatrice de l’autre. Musil : « Friedenthal leva mélancoliquement les bras au ciel. « Vous êtes folle ! s’écria-t-il avec une impolitesse attristée. — Il faut en avoir le courage si l’on veut redresser le monde ! Il faut qu’il y ait de temps en temps des hommes qui ne participent pas au mensonge général ! » affirma Clarisse avec véhémence. » (HSQ, 2, 1066)

22.2.21

Multiples idées. Peut-être que mon organise en sécrète tant pour multiplier (bis) les chances qu’il y en ait une au moins qui aboutisse à quelque chose. Mais cela ne va jamais sans une certaine frustration : la conscience enregistrant la différence entre le nombre d’idées eues (noté m) et le nombre d’idées abouties (noté n), elle semble se concentrer uniquement sur les échecs (noté e), obsédée qu’elle est par le résultat de l’équation m-n=e, obsession qui lui interdit de percevoir que l’organisme, pour sa part à lui, a d’autres plans, plus vastes, lui interdit de comprendre que l’organisme est plus intelligent que la conscience, plus rationnel qu’elle. Façon de dire, en passant, que la nature est plus rationnelle que la culture, l’individu plus intelligent ou rationnel que la société. Ne faudrait-il pas dès lors court-circuiter la conscience ? Mais la conscience n’est-elle pas un produit de l’organisme ? Oui, c’est un épiphénomène linguistique du fonctionnement de l’organisme, lequel ne serait jamais devenu autre chose que cet épiphénomène, quelque chose qui survient cependant que l’organisme fonctionne (respire, digère, marche, pense, parle, etc.), si la société ne s’était pas développée jusqu’à l’hypertrophie, jusqu’à inscrire dans la conscience de ceux qui, par suite de cette hypertrophie, ne sont plus personne sinon ses membres, que tout est déterminé socialement. Énoncé absurde, certes, mais qui prend valeur de vérité dans une société surdimensionnée où les individus se voient assignés des places strictement définies, des rôles sociaux dont ils ne doivent pas sortir. Plus la société est imposante, et moins l’émancipation n’a de sens pour les individus, à tel point qu’elle change de sens pour ne plus signifier que l’adhésion aux valeurs du groupe social auquel l’individu appartient. L’individu, dès lors, n’en est plus un, ce n’est qu’un membre. Le corps social métaphorise le corps de l’individu (mon corps) pour en faire un membre de l’organisme qu’est le groupe social, la société. L’individu devenu membre perd totalement de vue la possibilité qui est toujours la sienne de s’affranchir du groupe parce qu’il ne se voit plus que comme membre, pas comme individu, plus que comme partie de l’organisme, pas comme organisme lui-même, tout. Multiplier les idées pour en trouver une qui me désolidarise du groupe. La haine de l’originalité n’est-elle pas, d’ailleurs, une pure conséquence de l’hypertrophie de la société ? Multiplier les idées pour en trouver une qui puisse me donner envie de dire moi la montrant du doigt. Pas le moi social noyau dur d’une identité qu’on m’attribue ; — un moi qui succède aux œuvres, se confondant avec elles et leurs effets sur moi et sur le monde.

21.2.21

On peut tout reprocher aux évidences, mais évidemment pas de s’imposer d’elles-mêmes. Comme celle-ci que je ne pourrai sans doute pas vivre loin de la mer, qu’elle m’est une forme de nécessité vitale externe, comme une origine liquide, amniogénèse, même si le mot n’existe pas. Conception banale (de par sa nature, non son objet) mais qu’il m’a semblé devoir énoncer aussi simplement que possible. Quand je dis la mer, je ne pense pas toutefois à la mer en général, mais à ce littoral-ci, une bande de terre finalement assez étroite et peu étendue entre ici et un peu plus au sud. Mais ailleurs, non ? Cela, je ne saurai le dire, il faudrait tout d’abord en faire l’expérience. C’est vrai que, certains jours, je hais cette ville. Comme il est vrai que, certains jours, aussi, je hais toutes les villes. Ou que je n’en hais aucune. Mais ce n’est pas une question de géographie, c’est une question d’atmosphère. Hier, circulant dans la ville, les différences apparaissaient sensibles : visuelles, auditives, olfactives, certes, mais avant cela, simplement une sensation ou un sentiment, une impression qui anticipe sur la pensée, qui pense avant que tu commences de penser, avant que tu puisses dire en une phrase ce que tu ressens. C’est un vaste problème de savoir si l’on peut penser hors la langue, et ce n’est certainement pas ce que je veux dire ou le contraire, ce que je veux dire, c’est que les rues se faisaient sentir avant que tu n’aies conscience de les avoir senties. C’est donc que quelque chose se passe d’abord que tu identifies ensuite. C’est le réel, si tu veux, et le réel souvent est impalpable, insaisissable, léger et fuyant comme le climat ambiant. Mon atmosphérologie me précède. Tout comme ma thalassologie. N’allons cependant pas nous imaginer des sciences spéciales ou régionales. Non, je dirais plus modestement (et plus véritablement) que ma pensée de l’atmosphère (et de la mer) me précède, précède ma pensée. Que suis-je au fond sinon un animal qui sent, flaire, hume l’air, perçoit des vérités auxquelles la conscience n’a pas encore accédé ? Et cet animal que je suis n’a-t-il pas toujours un temps d’avance sur moi-même, ne me trace-t-il pas la voie dans laquelle ensuite je vais m’engager, ne pense-t-il pas mes pensées avant qu’elles ne me viennent, ne sent-il pas mes sensations avant que je les appréhende ? Immergé jusqu’au mollet (température de l’eau circa 12°C), les chairs se tendent, les veines se resserrent. L’enfant joue libre. Je la regarde avec l’impression qu’elle marche sur l’eau. Éclat de sa beauté.

20.2.21

Petits bruits de l’enfant dans le lit conjugal. Présence animale. Le réveil comme une sorte de retour à l’origine, fantasmée certes, mais réelle pourtant. Toujours l’attention rivée sur quelque chose, même quand elle semble fuyante, lâche, distante. Plus tard, ce sont des rues que nous traversons. Vapeurs de joints avant 10 heures du matin. Est-il possible qu’une civilisation tout entière repose sur le trafic et la consommation de drogues plus ou moins légales ? Exotisme au cœur même de la ville où tu vis. C’est vrai qu’on peut voir les choses ainsi. Et tout autrement : peu sinon pas de femmes dans les rues — où sont-elles, disparues ? On pourrait tout raconter d’une façon et puis d’une autre. On pourrait ? Non : on le devrait. Faire toujours varier les perceptions, changer de place sans discontinuer. Comme tout change tout le temps, comment la façon dont on perçoit et comprend ce tout qui tout le temps change pourrait-elle ne pas changer elle aussi ? Est-ce vrai que tout change tout le temps ? Ce qui demeure. Ce qui se transforme. Des mutations. Des transmutations. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne sais pas si c’est faux. À présent, du soleil couchant, je ne vois que les ombres portées, les zones de lumière qui se découpent sur le mur, des reflets qui aveuglent. Avec le soleil, c’est tout un peuple qui va rentrer chez lui. Et cette docilité, n’étant ni sublime ni désespérée, a quelque chose de comique. Bouffonnerie à l’échelle des continents. Si l’on cherchait l’essence de l’Humanité (j’insiste sur l’entité majuscule dans tout ce qu’elle a de ridicule), n’est-ce pas là qu’on la trouverait ? Zéro noblesse. Rien que des petits êtres qui se pressent, s’entassent, se séparent, trouvent partout où ils le peuvent les moyens de s’éviter eux-mêmes. D’un point de vue ou un autre, notre survivance n’est-elle pas étrange ? Qu’elle est belle cette lumière, me dis-je alors que je ne la vois pas, ne peux la regarder en face. Le soleil ni la mort, etc.

19.2.21

Je viens de noter dans mon carnet trois mots qui me trottaient dans la tête depuis plusieurs jours sans que je sache très bien quoi en faire puisqu’en eux-mêmes ils ne veulent pas dire grand-chose, qu’ils appellent une suite (trois mots, c’est un peu court, tout de même), mais que celle-ci ne vient pas. Pas encore, du moins. Est-ce que je les ai écrits pour les objectiver, les oublier, m’en souvenir, les effacer ? Probablement tout cela à la fois. Hier, sur la route du col de la Gineste, écoutant cette vieille émission de radio consacrée à Robert Musil, dans l’atmosphère grise et humide percée de soleil seulement au-dessus du cap Canaille, quelque chose a-t-il pris forme ? Une conscience plus précise des choses et de moi-même ? Ce n’était pas le temps (la météo) que j’espérais, mais j’ai composé avec lui. Un itinéraire un peu stupide, vain, bien sûr, mais réel, comme une délimitation intangible de l’espace. On ne devrait jamais délimiter autrement l’espace qu’en ne le touchant pas, ne le modifiant pas — toute géographie devrait être purement mentale. À l’écoute de ces voix, je me suis souvenu des raisons qui m’avaient conduit à ne plus croire au moi. Un fragment d’autobiographie intellectuelle. Mais ce n’est pas ce que je retiens. Plutôt cette superposition des univers : la Mitteleuropa et la Méditerranée. Comme si celle-ci n’était justement pas possible. D’où sans doute ce sentiment étrange à la lecture des chapitres que Musil a intitulés « Voyage au paradis » au cours desquels Agathe et Ulrich vont passer l’été dans une île de l’Adriatique. Étranges et belles ébauches. Par pure association d’idées, me voilà en train de mesurer la distance entre Recanati et Porto Recanati (entre 15,5 et 18,5 km selon la route selon qu’on prend la Strada Provinciale Bella Luce ou Helvia Recina). C’est dans ces chapitres qu’Ulrich et Agathe consomment leur amour incestueux. Dans ces chapitres qu’on trouve aussi les pages parmi les plus belles de l’Homme sans qualités. Comme nous le fait lire cette remarque d’Agathe à Ulrich : « Sais-tu, Ulrich, conclut Agathe, tu es comme ça : si on te donne des feuilles et des branches, tu les recouds pour en faire un arbre ; mais moi, j’aimerais essayer un jour de voir ce qu’il advient si nous nous cousons par exemple les feuilles sur la peau. »