Est-ce que je provoque chez les autres le même sentiment d’ennui et de consternation qu’ils provoquent chez moi quand il m’arrive de les lire ? Mais, et c’est le plus probable, ils ne prennent même pas la peine de me lire. (Je les comprends, et là n’est pas la question.) Cependant, c’est un ajout important, tous les autres ne provoquent pas ce même sentiment d’ennui et de consternation. Par exemple, quand je lis le journal de Guillaume Vissac, tous les jours, ou à peu près, si j’ai sauté quelques jours, je rattrape en une journée le temps passé, eh bien, je trouve toujours quelque chose qui j’allais dire « déraille », ce n’est pas tout à fait ce que je veux dire, le mot n’est pas le meilleur, non, c’est plus de l’ordre du clinamen, comme dans l’ancienne physique épicurienne, à savoir l’introduction de la possibilité imprévue dans la chute perpétuellement rectiligne des atomes de la nécessité aveugle, eh bien, il se passe toujours quelque chose de cet ordre dans le journal de Guillaume Vissac, je ne dis pas tous les jours, mais souvent, assez souvent, en tout cas, pour que la lecture de son journal m’émerveille, et que je me dise : « Mais oui, c’est exactement cela », ou alors : « Comme je le comprends », ou bien : « Ah, toi aussi ? » Et pourtant, nos expériences de vie, à Guillaume et à moi, si on les abordait avec les critères d’identification de l’époque, la grille de lecture politico-sociologique de notre époque, ne sembleraient-elles pas étrangères l’une à l’autre ? Oui, mais sauf que non. Alors quoi ? J’ai envie de dire : Au diable l’époque et ses critères et ses grilles de lecture, l’expérience est ce qui ne s’y réduit pas. C’est-à-dire : on sait que l’on fait une expérience quand ce que l’on vient de faire, ou ce que l’on est en train de faire, ce n’est pas nécessairement réflexif, tourné vers le passé, de faire ou d’éprouver, de comprendre, de vivre, et caetera, échappe aux normes d’intelligibilité des phénomènes que l’époque nous impose. Quand il y a quelque chose qui s’échappe, déraille, clinamenise dans nos vies. C’est là que nos vies deviennent intéressantes. Du moins, c’est ce qu’il me semble. Autrement, nos vies sont remplies de ces catégories toutes faites qui ne sont pas les nôtres, que les gens se contentent d’adopter en croyant dire quelque chose, faire quelque chose d’important (si tu fais attention, tu les vois circuler : d’un coup, la citation sur les maîtres et possesseurs de la nature de René Descartes devient virale, comme on dit, alors que tu es à peu près sûr que l’auteur qui vient de la citer n’a pas lu Descartes, ou alors ce fantasme de disparition de l’espèce humaine, imaginée comme un nouveau paradis sur terre, mais pourquoi ne commencent-ils pas, alors, par se suicider eux-mêmes, et par inciter au suicide collectif l’humanité ? mais, c’est-à-dire, qui achèterait leurs livres, du coup ?), d’informations qui ne nous concernent pas, de règles qui s’imposent à nos existences, mais n’ont aucun sens pour nous : Qu’est-ce que le wokisme et est-ce que ça existe ? Quel avenir pour le Hezbollah ? “Steak végétal” : la dénomination va être interdite dans l’UE, mais pas celles de “saucisse” ou de “burger végétarien”, et cela, en l’espace de quelques heures à peine, c’est une masse, énorme, qui s’accumule, s’entasse, de Paris 8 Vincennes à Dubaï en passant par Bruxelles, sans même remuer le petit doigt, tu peux avoir l’impression de voyager, mais quel espace me reste-t-il pour penser, à moi, non pour penser à moi, mais pour penser mes pensées, penser des pensées que je puisse vouloir penser encore une fois, que je puisse vouloir approfondir, des pensées qui ne sont pas les miennes parce qu’elles m’appartiennent, mais avec lesquelles je puisse vouloir vivre, avec lesquelles je désire vivre, et non pas des pensées que l’on m’impose, non pas des pensées avec lesquelles, en réalité, on me violente, me force à penser, m’humilie, chaque jour, chaque jour, oui, penser des pensées qui n’ont pas de sens, me forcer à penser dans un monde sur lequel je n’ai pas de prise, me déposséder de mes capacités de penser, pour me réduire à l’état de rien, moins que rien, tout juste un atome qui, toujours suivant sa rectiligne chute dans l’ennui et la consternation, tombe, tombe, tombe.










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