Parlez-vous français ? — Que la mort n’occupe plus le centre des préoccupations de notre temps, le sort qu’on lui réserve, à mi-chemin entre l’euthanasie et le compostage de la dépouille, le révèle un peu trop grossièrement. Pourtant, elle est partout autour de nous : dans les décombres des immeubles détruits, sous les tapis de bombe, au bout des cordes qui pendent du haut des grues, au cœur des désirs sans limite d’expansion territoriale, et toujours à la pointe du progrès. Exactement comme si, la perspective d’une quelconque survie après la mort s’étant évanouie avec la disparition des fois trop prometteuses pour les consciences modernes, la mort devenait si pénible à penser en tant que telle — en tant que fin en soi, terme, et certitude absolue — qu’il fallait la transformer en un fait social, une affaire publique, une question administrative, la mort devenant un droit comme les autres et la sépulture un acte citoyen. Peut-être que, plus on vit longtemps, et plus la perspective que la vie s’achève paraît inconcevable, l’être humain devenant une sorte d’éternel adolescent, si apeuré qu’il préfèrera penser à tout, penser à n’importe quoi, plutôt qu’à ça, l’innommable. Au chapitre dix-huit du premier livre de ses Essais, réfléchissant au lieu commun Qu’il ne faut juger de nostre heur, qu’après la mort, après avoir comparé la vie à une comédie, Montaigne a cette phrase incroyable : « Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il faut parler François ; il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot. » Ce qui signifie, en peu de mots, qu’il faut être honnête avec soi-même quand vient la mort, mais c’est la façon de le dire qui retient mon attention, et ce « parler français » qui vient naturellement à l’esprit de Montaigne pour dire la chose, « parler français », cela veut certes dire « dire les choses avec sincérité », mais c’est le génie propre au français de Montaigne que de le dire avec cette expression-là, précisément. Et l’association d’idées, qui ne fait pas du « parler François », quelque chose précieuse et bien châtiée, mais tout au contraire montre « ce qu’il y a de propre et net dans le fond du pot », va au fond des choses, c’est-à-dire, ne cache rien, c’est bien en effet la seule façon qu’il soit propre et net. Que « parler François » se puisse être montrer « le fond du pot », n’est-ce pas quelque chose qui nous paraît, à nous modernes, tout à fait étrange, nous à qui l’on a si bien appris et plus que tout sentiment à notre endroit la haine de notre langue, la haine de la clarté, la haine de la précision, la haine de tout ce qui est susceptible d’être propre et net dans le fond du pot. Dans l’une des traductions des Essais en français moderne que l’on trouve en ligne, le traducteur a cru bon de faire une note de bas de page pour clarifier cette expression : « parler François », laquelle il explicite ainsi, je cite : « C’est-à-dire : il faut parler sincèrement, franchement ». Ou comment ne rien comprendre à toute la profondeur, la simplicité, la nécessité, la légèreté, toute la richesse de la langue de Montaigne puisque ces adverbes, pour lui, ont un nom, un nom que donc ils n’ont plus pour nous : « François ». « François » est tant devenu synonyme de compromission, de violence, de défaite morale, d’abjection, qu’on revendique même désormais une « nouvelle France » pour purifier et rajeunir la vieille, une France qui ne parlerait plus « François », mais une autre langue venue de nulle part en particulier. Projet politique qui, en réalité, n’en est pas un puisqu’il ne fait que valider l’opinion communément admise : le français est une langue morte. Ce que je crois, en effet. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Et, en ce sens, que l’idiome dans lequel il pense et écrit soit pour Montaigne la vérité, au sens aussi de lieu et de vecteur de la vérité, de la sincérité, est une merveille : car comment dire la vérité, comment être vrai avec soi-même au moment de sa mort si, entre la langue et soi-même, il y a un écart moral, une distance de mépris, une séparation de culpabilité ? Comment voir le fond du pot si je ne puis parler sans me sentir coupable ? Ou, pour dire les choses autrement, disons-le ainsi : comment parler de la vie dans une langue morte ? Et, comment vivre dans une langue morte ? Loin d’être écrits dans une vieille langue (dans un ancien français qu’il faudrait moderniser), les Essais de Montaigne sont écrits dans une langue jeune et pleine de vie. Et l’on pourrait très bien « parler Créole » comme une langue jeune si seulement ce parler-là nous faisait voir le fond du pot. Mais la vérité est plus triviale : il s’arrête au couvercle. Comment une civilisation qui évacue la mort pour l’abandonner aux bureaucrates pourrait parler juste, pourrait vivre juste, pourrait être juste ? C’est impossible, évidemment. Et ce ne serait pas si grave — je n’ai pas la nostalgie des civilisations mortes —, si au moins elle voulait bien se taire.










Vous devez être connecté pour poster un commentaire.