12.8.26

L’ontologie dualiste est mortifère, qui ne cesse de blesser, d’abîmer, “le corps”, d’une part, qui peut être l’objet de toutes les manipulations, de toutes les violences du sujet, le corps de soi tout comme le corps des autres, et “la nature”, d’autre part, que la volonté du moi s’autorise à façonner jusqu’à la destruction pure et simple. Toutefois, il ne faut pas commettre l’erreur classique : il n’y a rien à mettre à la place de cette ontologie dualiste, ni une ontologie moniste, ni une ontologie pluraliste. Il n’y a pas non plus à substituer au système de croyances d’où procède cette ontologie défaillante, un autre système de croyances qui, au prétexte qu’il est un peu plus exotique, vaudrait mieux, nous ouvrirait les yeux. Le relativisme peut certes nous déciller, mais il doit toujours nous faire sourciller. Ce qu’il faut : abandonner l’idée même d’une ontologie. Nous n’avons pas besoin de dire quel genre de choses sont les êtres, nous n’avons pas besoin d’identifier des êtres. Tout ce que nous avons besoin de faire, c’est de nous rendre attentif à la vie, tâcher de la comprendre — la vie ne connaît pas l’arrêt de l’être, les modifications sont constantes, elles ne connaissent pas de répit — et d’en respecter le flux. Mais le flux lui-même n’est pas une catégorie de l’être qui déterminerait une ontologie, il n’a rien de métaphysique, ici, le flux suit du simple constat que “ça change”, et ce “ça” n’a pas besoin d’être identifié, pas besoin d’être nommé, par exclusion du reste (il vaut mieux faire des phrases que donner des noms), il n’a pas besoin d’être hypostasié, il n’a pas besoin d’avoir un être, on peut le décrire, mais il est erroné de croire que c’est en le réduisant à un terme unique que l’on mène à bien cette description. Au contraire, on la fige, ce faisant, cette description, on arrête le processus de compréhension du processus quand le processus lui-même ne s’arrête pas, ne connaît pas l’arrêt. Cela est sans doute dû à notre spécificité culturelle, laquelle conçoit l’histoire comme quelque chose de formidablement court qui naît au sein de la civilisation sédentaire puisque nous faisons commencer l’histoire avec l’invention de l’écriture, ce qui nous porte à croire, à cause du vocabulaire même que nous employons, que tout ce qui a eu lieu avant l’histoire, avant l’écriture, avant la sédentarisation n’était qu’une interminable préparation à ce moment, alors que c’est la durée la plus longue qui, au contraire, rend presque ridicule l’étendue infime de ce que nous appelons un peu pompeusement “l’Histoire”, comme si, avant, les êtres humains n’avaient pas pensé, comme si, avant, la vie n’avait pas vécu. Or, comment une civilisation sédentaire parviendrait-elle à penser autre chose que l’arrêt ? La fin du nomadisme, l’écriture comme trace figée, l’ontologie comme organisation des catégories de l’être, tout cela participe d’un seul et même état d’esprit : il faut que les choses soient immobiles pour que l’on puisse les penser. Tout ce qui bouge est suspect, dangereux, irrégulier. L’ontologie de l’outre qu’est le dualisme n’a-t-elle pas tenté de se prémunir contre le danger de l’irrégularité en plaçant le vrai à part, dans un autre monde ? Mais le monisme, dans son obsession de l’un, ne nous avance pas non plus : c’est un réductionnisme de la simplicité (« Tout est un », dit-il, ce qui est redondant). Sauf que la vie n’est pas simple. Pas plus que le pluralisme, qui n’est qu’une machine à enregistrer ce que l’on voit très bien sans (si le monisme est redondant, le pluralisme est fastidieux). Il faut en finir avec les catégories, ce qui ne signifie pas qu’il faille en finir avec le langage, mais il ne faut pas s’imaginer que, pour que les choses aient un sens, il faut qu’elles soient fixes. Ce qui est fixe, c’est le sens qui nous convient, qui nous rassure, qui nous permet de nous y retrouver facilement. C’est pratique, mais c’est faux. Et l’écart ne cesse de grandir à mesure que l’on avance dans le détail des phénomènes. Or, le détail des phénomènes, c’est précisément cela, la vie. La vie n’est pas une suite de généralités, c’est une suite d’expériences. Et c’est à elles que nous devons nous rendre sensible.

11.8.26

Ce que j’ai fait de plus intéressant aujourd’hui : sans aucun doute, ramasser des petits coquillages sur la plage. Leurs formes, leurs couleurs me fascinent. Il est très certainement illégal de s’en emparer de la sorte, mais qu’est-ce qui ne l’est pas ? C’est la vie même qui est soumise à législation : puritanisme de tout. Il y a environ 110000 ans, pourtant, déjà, homo sapiens fabriquait des bijoux avec des coquillages. On en a retrouvé la trace dans la grotte d’El Mnasra sur la côte atlantique du Maroc. Merveilleuse civilisation. Quand on réduit l’histoire à la seule écriture — tout le reste, c’est-à-dire : le plus clair du temps, se trouvant par là même rejeté dans la pénombre informe de la préhistoire, immense période qui n’a même pas de nom à elle —, se rend-on compte à quel point on appauvrit notre vision du monde, du temps, de la vie, de la planète ? 3500 ans, tout au plus, 3500 ans, à peine. Faut-il s’étonner ensuite que nous accordions si peu d’importance au monde dans lequel nous vivons, et que nous nous sentions à ce point séparés de l’univers qui nous entoure que nous le maintenions à la distance la plus lointaine, de toutes nos forces ? On voudrait s’ouvrir au monde, mais comment faire si l’on ne s’ouvre pas au temps ? Si l’on ne prend pas conscience de la profondeur du temps, de son immensité ? N’est-elle pas fascinante ? Tout comme ils sont fascinants, ces petits coquillages de couleur sur la plage : il y en a des jaunes, des orange, des pourpres, des gris, des bleus, des ocres, des marron, qui scintillent encore dans mes mains. J’ai pensé à mes lointains ancêtres, qui, des milliers d’années avant moi, passaient du temps à ramasser des coquillages sur la plage pour en faire des parures, pour ajouter quelque chose du monde à leurs corps. Quelle merveilleuse civilisation, que celle-là, me suis-je dit en pensant à eux en ramassant mes petits coquillages dans le sable, quelle merveilleuse civilisation que celle qui, accroupie, ramasse de petits riens sur le sable pour s’en parer ensuite ; et s’empare moins, ainsi, qu’elle ne s’en pare.

10.8.26

Relu le premier tiers de la vieille Europe aujourd’hui. Avec un sentiment de satisfaction, au point de me dire (et de le dire à Nelly) : C’est bien. Tout semble à sa place dans le bâti du livre et toutefois rien ne semble à sa place. Et inversement. L’architecture n’est pas celle d’un labyrinthe — je n’ai pas l’intention de perdre qui que ce soit — ; on s’engage plutôt sur un chemin que l’on suit et d’où l’on voit parfois l’horizon, parfois non, d’où l’on voit la mer au loin, avant de la perdre de vue et de la retrouver, plus tard, depuis un autre point de vue, des nuages passent dans le ciel, le sol sous nos pieds se modifie, il y a des cailloux, des racines qui émergent de la terre, des herbes folles, des fleurs, des parfums que l’on hume, et puis d’autres choses encore qu’on peine à identifier ou que l’on ne remarque même pas, on ne peut pas tout voir, il arrive que l’on se sente désorienté, il arrive que l’on sache parfaitement où l’on est, et puis l’on parvient quelque part et l’on se dit : Oui, c’est ici, oui. Je n’ai jamais eu consciemment l’intention — le plan — de concevoir un tel ouvrage : les éléments qui le composent, je les avais tous, devant moi, en quelque sorte, écrits ou bien en tête, mais ce n’était pas suffisant, leur manquer l’agencement, l’organisation dans laquelle ils ne sont plus seulement des éléments, mais forment un paysage, ou mieux : un pays. Mon intention, même si la distinction est subtile, voire paraîtra futile parce que l’un veut dire l’autre, n’est pas de montrer, mais de faire voir. Non de montrer, mais de faire voir, c’est-à-dire : n’être pas un guide qui fait promener les touristes, leur raconte des anecdotes, les fait rêver, les embobine, mais quelqu’un qui habite, traverse, vit, pense et, ce faisant, fait penser, esquisse des manières possibles d’habiter, de traverser, de vivre, de penser, fait sentir, fait aimer. Il y a des passages comme ceci, des passages comme cela — autobiographiques, philosophiques, narratifs, poétiques, fantastiques, critiques, etc. —, oui, je vois bien les différences que l’on peut faire entre eux, je les connais, mais elles n’ont guère de sens pour moi, il s’agit bien plutôt de faire toujours varier la perception d’une chose qu’on  a sous les yeux ou qui se trouve au loin, qui nous semble familière ou que l’on voit pour la première fois. Cela relativise aussi — et jusques à la racine — la notion de style, comme si un écrivain se devait d’avoir un style unique (une voix, une petite musique, un flow, que sais-je ?) qui permette de l’identifier, ce qui est terriblement réducteur ; il y a sans doute un timbre identifiable, un peu comme on reconnaît le timbre d’une voix, mais que l’on puisse reconnaître le timbre de cette voix, cela implique-t-il nécessairement qu’elle doive toujours parler de la même manière, n’employer qu’un vocabulaire, sinon raconter toujours la même chose ?

9.8.26

Piqué par un individu piquant non identifié sur le sentier des douaniers, j’ai terminé mon minuscule tour du Finistère en claudiquant. Si j’avais suivi à la lettre les consignes de sécurité, il eût fallu que je m’immobilisasse pendant trente minutes, mais je ne me voyais franchement pas faire le pied de grue blessée, là, au beau milieu du chemin, risquant la récidive, qui plus est, rien n’est impossible en ces contrées sauvages du bout du monde, et en outre, je ne le savais pas. Mais qui suit à la lettre les consignes de sécurité ? Si l’on suivait à la lettre les consignes de sécurité, il est probable que l’on ne sortirait jamais ou bien rarement de chez soi, ce qui ne serait pas plus mal pour certains, mais me poserait tout de même un certain nombre de problèmes : j’aime bien faire de l’exercice au grand air. Je ne dis pas que j’eusse aimé être berger ou marin comme mes ancêtres corses ou napolitains, mais peut-être y a-t-il quelque chose dans mes gènes (quoi que cette expression veuille dire exactement) qui me pousse inéluctablement à mettre le nez dehors. J’ai beau penser que je vais survivre, je touche et observe la zone piquée par l’individu piquant non identifié avec une certaine inquiétude. Tout à l’heure, sur le sentier, après la sensation, j’ai vu distinctement un point rouge là où, à présent, il n’y a plus qu’une vague rougeur. J’ai continué de courir parce que je n’avais pas vraiment le choix — je n’allais tout de même pas rester planté là —, mais aussi parce que je ne me voyais pas mourir là, pour être tout à fait honnête, je trouvais que ce n’était pas digne de moi. Mais où serait-il digne de moi de mourir ? Je n’y ai jamais vraiment songé. Peut-être en mer, ou sur un rivage de la Méditerranée. Oui, je crois que j’ai dit quelque chose comme cela, un jour, à Nelly, quand j’évoquais le fait que je ne voulais finir mes jours ni comme ma mère (à l’Institut Paoli-Calmettes) ni comme mon père (dans cet EHPAD dont le nom m’échappe et où j’irai le voir dans deux semaines pour fêter son anniversaire avec lui comme j’en ai pris l’habitude depuis que je suis parti de la maison), que je préférais qu’on m’abandonne sur une plage, quelque part sur les rives de la Méditerranée. Je n’irai pas jusqu’à dire que cela constitue une sorte d’idéal, plus personne ne croit, en effet, comme les Anciens, que seule la mort permet de juger de la vie, sinon l’euthanasie, le suicide assisté, l’aide active à mourir, ou je ne sais quoi encore, nous paraîtraient comme des perspectives atroces, pis encore que la mort, mais il me semble que cela s’en rapproche dans la mesure du sens qui est encore disponible à l’époque qui est la mienne. Un sens pauvre, allais-je ajouter, mais j’hésite parce que l’adjectif « pauvre » a quelque chose de péjoratif, de dépréciatif que je ne souhaite pas lui prêter, « pauvre » voulant dire pour moi « sans prétention à l’absolu », mais cette absence de prétention n’implique pas une quelconque déception, au contraire : je crois que c’est une libération. Un sens pauvre, un peu comme la cucina povera, à condition de manger à sa faim, n’est-il pas bon pour la santé ?

8.8.26

Le monde n’est pas fait pour nous. Le monde n’est pas fait contre nous. Nous faisons partie du monde (ou de “la nature” ou de “l’univers”, comme tu préfères) au même titre que tout le reste, ni plus ni moins. Nous pouvons vouloir nous assigner une tâche morale en vertu de certaines de nos spécificités (réelles ou imaginaires) en tant qu’espèce, celle de préserver, de prendre soin, de protéger (au contraire d’organiser, hiérarchiser, dominer), mais n’est-ce pas précisément cela, c’est-à-dire : une certaine version de l’humanisme, qui nous a conduit à nous penser non seulement comme un centre (“le centre du monde”), mais comme à part du reste de l’univers ? Un centre excentré, voilà ce que nous serions. Pour tâcher d’y voir clair — mais où ? mais partout —, il faut commencer par désanthropomorphiser nos représentations : ôter la couche anthropomorphe de nos représentations qui créent l’illusion d’une séparation, les choses ne sont pas plus ou moins bonnes en fonction du degré auquel elles agréent à notre existence. Il faut se représenter l’univers indifférent, vide, et apprendre à ne pas désespérer de cela. Vide, — à la fois vide et plein : plein de vies, mais vide d’un premier principe unique, dépourvu d’une explication ultime, d’une fin de l’histoire (favorable ou défavorable). L’optimiste et le pessimiste sont l’un comme l’autre aveuglés par leur croyance en leur position privilégiée. Et, l’un comme l’autre, ils croient qu’il y a une solution au problème, quitte à ce que le problème soit la solution. L’optimiste pense que le progrès apportera réponse à toutes les questions. Le pessimiste que la fin libérera le monde. Or, ils pensent la même chose : que l’univers est ordonné en fonction de nous, que nous sommes les révélateurs, et donc qu’il y a une révélation (quelque chose à révéler). Et toujours la même obsession de l’un. Il n’y a rien à révéler ou alors les révélations sont en nombre infini. Et cette dernière perspective n’est-elle pas bien plus réjouissante : non pas quelque chose de simple une bonne fois pour toutes, mais toujours quelque chose d’autre, de nouveau, de différent, d’original, d’inconnu, inouï ?

7.8.26

Tellement mal dormi qu’il faudrait inventer une expression qui ne contienne pas le mot « dormir » pour décrire cette expérience, une expression comme : « se fracasser la tête contre les murs invisibles du sommeil ». Les figues noires, quand elles sont mûres, sont délicieuses, quand elles ne sont pas mûres, semblent une insulte à l’idée même du fruit. Les figues blanches étaient délicieuses, elles aussi, plus grosses que les noires, mais je n’en ai dégusté que trop peu, comme si la saison avait été trop courte ou que j’étais arrivé trop tard à la Biocoop. Pourtant, dans le jardin de l’ancienne abbaye, les branches de l’arbre immense ployaient sous leur poids, et dans la rue, aussi, mais on ne peut pas les attraper à moins de grimper sur une échelle en équilibre instable sur le parapet d’un pont qui enjambe la rivière, ce qui ne me semble pas une très bonne idée. Si j’ai mal dormi cette nuit, cet après-midi, j’ai quand même avancé dans ma lecture et, parallèlement, perdu mon temps à essayer de retrouver une étymologie que je crois avoir lue dans une note de bas de page à une traduction d’Homère, ce qui est suffisamment vague pour ne mener nulle part, mais je suis certain d’avoir lu quelque chose de clair à ce sujet, c’est-à-dire : quelque chose que je n’aurais pu inventer moi-même. La lecture n’aboutira sans doute sur rien (au sens assez précis de : pas sur un contrat de traduction), mais je suis plus futé que l’échec que j’anticipe puisque cette lecture s’intègre en fait à mon projet de sillages méditerranéens, ainsi, même s’il me venait à l’idée de traduire ce livre sans parvenir à mes fins, cela ne serait pas en vain puisque je me servirais quand même de la lecture à d’autres fins. Cela semble quelque peu tordu, et je crois que c’est effectivement quelque peu tordu, mais il faut être quelque peu tordu pour mettre en place des stratégies efficaces afin de se piéger soi-même. Si seulement je pouvais faire la même chose pour dormir quand je ne parviens pas à dormir. 

6.8.26

Pris à main droite, ce soir, pour aller courir. Passage sous la voie rapide, direction les bois. Mais très vite, dans les bois, on rencontre un portail qui barre le chemin — « Propriété privée. Défense d’entrer. », nous est-il dit en lettres blanches sur fond rouge menaçant —, et il faut faire demi-tour. On tourne donc, évite l’amabilité des chiens, et non celle de leurs maîtresses, continue comme cela, un peu en rond, c’est ce qu’il arrive quand on tourne, pendant quelque kilomètres (6) avant de revenir sur ses pas. De fait, ce côté-là est plus facile que l’autre, à main gauche, qui longe la côte, lequel est plus beau, mais aussi bien plus fatigant, car on ne peut jamais y garder bien longtemps la même foulée, il faut constamment changer d’allure et, quand on croit avoir trouver le bon rythme, quelque accident de terrain vient le casser, il faut tout remettre en question. On apprend, à force de l’emprunter, on progresse, on s’améliore, mais la réalité n’en cesse pas moins d’être la réalité, accidentée. C’est une belle leçon de philosophie, je crois, ainsi que d’humilité, mais peut-être est-ce la même chose, la philosophie et l’humilité, non au sens de l’humiliation — « Moi, qui ne suis rien, etc. » —, mais de l’adaptation aux conditions, apprendre à faire avec, avec ce que l’on a (comme pour faire la cuisine), avec ce que l’on est, avec le monde tel qu’il est. Et cela marche. Enfin, je crois. En tout cas, je constate que, dès le chemin moins accidenté, la cadence accélère, on peut laisser la foulée aller, au lieu de la contrôler sans cesse, de la contrarier, peut-être, oui, un peu, mais c’est la réalité qui l’exige, pas moi, ni les gens, les choses comme elles sont. Les choses sont-elles comme elles sont ? Mystère. Hier, j’ai eu une idée — à la fois : une idée de plus et une idée dans l’idée que j’ai déjà, un embranchement à l’intérieur de l’idée —, et puis, j’ai regardé le Seigneur des anneaux, la communauté de l’anneau. C’était très, mais très, très long. Et ensuite, j’ai eu du mal à m’endormir. Ou plutôt, non, pas du mal, mais je me suis senti angoissé, à cause des sensations qu’il m’arrive d’avoir avant de m’endormir, et ainsi, de fait, j’avais peur d’avoir ces sensations avant de les avoir, j’avais ces sensations avant de les avoir, ce qui est parfaitement absurde. Mais tout est une question de relation avec la réalité : trop tôt, trop tard, au bon moment. Je me couche tard en ce moment (depuis que nous sommes à Daoulas), et me lève en conséquence. C’est assez étrange, mais pas nécessairement désagréable, non. Mais je ne sais plus ce que je voulais dire. Que j’ai sacrifié mon idée pour un divertissement bon marché (avec des répliques du genre : « My brother, my captain, my king… », il meurt en s’étant battu comme un brave, envoyez les violons) ? Je ne sais pas, cela me paraît un peu simpliste. Mais les choses comme elles sont, ne le sont-elles pas, aussi, simplistes ?

5.8.26

Depuis un mois que j’ai débranché tous mes réseaux sociaux, il ne s’est strictement rien passé. Non seulement, à en croire les chiffres que la machine me livre quotidiennement, cela n’a eu aucune influence sur l’accès à mes cahiers fantômes, mais personne n’a essayé de me joindre à l’adresse que j’avais laissée : cahiersfantomes.elective206@aleeas.com. Comme si rien de cela n’existait. J’ai eu la tentation de dire : « comme si je n’existais pas », mais ce n’est pas vrai, non que je veuille me lancer dans la démonstration de mon existence, je fais ce que je fais, je fais ce qu’il me semble bon de faire, quoi qu’il en soit du reste, c’est donc que cet ensemble (récent) de (prétendues) relations (soi-disant) sociales n’existe pas, ou que, s’il existe, il est largement indifférent dans l’immense majorité des cas. Peut-être qu’il faut y consacrer une part importante de son temps pour que cela fonctionne, mais je n’ai pas d’énergie pour cela. C’est une phrase que je dis ou que je me dis souvent, ces derniers temps : je n’ai pas d’énergie pour cela, et je crois qu’elle décrit assez bien mon état d’esprit. Et, d’ailleurs, parfois, au lieu de dire que je n’ai pas d’énergie pour cela, je devrais dire que je ne suis pas disponible mentalement pour cela. C’est quelque chose de ce genre que j’ai dit à Nelly, hier, je ne sais plus très bien à quel sujet, je lui ai dit que, si, vu de l’extérieur, on pouvait trouver que je ne faisais rien (un écrivain qui ne gagne pas d’argent n’est pas quelqu’un dont on se dit spontanément qu’il est très occupé), je suis en réalité très occupé, mon esprit est occupé par les idées qui sont les miennes, ou celles des autres quand j’essaie d’en faire quelque chose, que je les trouve bonnes ou que je les trouve mauvaises, et cela laisse peu de place pour le reste, reste que j’ai tendance à considérer comme moins important ou moins intéressant, et non pas tant à cause d’une déformation focale (je trouverais intéressant ce qui m’intéresse) qu’en raison d’une estimation globale de la forme que la réalité devrait prendre et du rôle que nous devrions ou non y jouer. C’est un peu confus, peut-être. Évidemment, on pourrait me reprocher, parce que c’est l’impression que je donne, d’avoir délaissé les réseaux sociaux pour tester ma popularité, mais ce n’est pas le cas : d’une part, si tel avait été le cas, eh bien, j’aurais la preuve irréfutable de ce que je pressentais avant de passer à l’acte, à savoir que ma popularité est nulle, mais ce n’est pas le sujet, non, j’ai délaissé les réseaux sociaux parce qu’ils avaient fini par me donner la nausée, emprisonnant dans leurs mailles toute la bonne volonté du monde pour la réduire à une forme de bêtise passablement repoussante, répugnante. Les réseaux sociaux ont concentré internet, et on a l’impression qu’il n’y a plus guère que là que l’on peut exister, mais cela, non plus, ce n’est pas vrai. Ce qui m’a le plus frappé, je l’ai déjà dit, mais je ne l’avais pas anticipé, c’est que les statistiques de fréquentation de mon site n’ont pas chuté, il y a peut-être eu une baisse légère, mais je dirais que, globalement, c’est plutôt stable. Est-ce à dire que tout est faux, que tout est devenu faux ? Ce n’est peut-être pas la conclusion la enthousiasmante, la plus réjouissante, mais je crois que oui. Il faut simplement détruire le faux. Ce n’est pas difficile.

4.8.26

Peut-être sommes-nous condamnés à nous fracasser la tête contre les mêmes murs, buter contre les mêmes obstacles, encore et encore. Et peut-être notre condition — à supposer que quelque chose de cet ordre existe — est-elle fondamentalement désespérante. Peut-être n’y a-t-il pas et n’y aura-t-il jamais de progrès moral. Peut-être que tout ce que nous vivons, autrement qu’à titre privé, ici et maintenant, dans une sorte de retrait secret, est insignifiant et, de là, démoralisant. Ce ne sont pas des hypothèses particulièrement absurdes, mais nous avancent-elles vraiment ? Mais vers où ? Oui, c’est peut-être toute la question : encore faut-il avoir quelque part où aller ou avoir envie d’aller quelque part, plutôt. Et cela ne rejoint-il pas mes interrogations d’hier sur le provincialisme, lesquelles ne consistaient pas à dire : « À chacun son provincialisme », ce qui ne serait qu’une forme pas très palpitante de relativisme, mais incitaient à se méfier de son propre point ? Point de vue que même un décentrement n’immunise pas contre la méprise. En lisant le § 255 de Par-delà bien et mal de Nietzsche tout à l’heure, lequel dit à peu près : « Un tel sudiste, non d’origine, mais de croyance, doit, si jamais il rêve de l’avenir de la musique, aussi rêver d’une rédemption de la musique du nord et entendra résonner à ses oreilles le prélude à une musique plus profonde, plus puissante, peut-être plus méchante et plus mystérieuse, une musique surallemande, qui à la vue de la mer bleue de volupté et à la clarté méditerranéenne du ciel ne s’affadisse, ne jaunisse ni ne pâlisse, comme le fait toute musique allemande, une musique sureuropéenne, qui a raison même face aux bruns couchers de soleil du désert, dont l’âme ressemble à la palme et comprend comment se sentir chez elle et errer avec les grands et beaux prédateur solitaires. », je me suis dit : Mais n’est-ce pas une vision terriblement exotique de la Méditerranée que cette mer bleue de volupté et cette clarté méditerranéenne ? Et réductrice ? N’est-ce pas une vision précisément nordique d’origine, pour reprendre les catégories binaires de Nietzsche : le sud contre le nord, que cette réduction de la Méditerranée au bleu clair du ciel et de la mer ? Évidemment, oui, et le fait de « venir du nord », en réalité, n’est pas une excuse : on ne peut pas substituer des méprises à des méprises pour avancer, ce n’est pas possible. Aussi, à la lecture de ce passage, qui précède celui où Nietzsche dit qu’il faut méditerraniser la musique, et qui était celui que je cherchais, je n’ai pu m’empêcher de me dire que quelque chose n’allait pas. Dans mon projet de sillages méditerranéens, j’avais l’intention de consacrer un texte à la question de la méditerranisation, et je me suis dit que ce slogan de Nietzsche — « Il faut méditerraniser la musique » — serait un bon guide, mais non. Alors, je me suis dit qu’il fallait abandonner cette dimension-là de mon projet, mais non. L’erreur de Nietzsche n’est-elle pas plus riche d’enseignements encore ? Ne permet-elle pas d’éclairer d’un jour plus net encore le sens que j’entends donner à cette notion : sans illusion, sans faux-semblant, sans fausse conscience ? Nous n’avons pas. Non : Je n’ai pas besoin d’une couche d’illusion en plus, j’ai besoin d’ôter le plus grande nombre possible d’illusions pour parvenir au plus près de la chose. Or, méditerraniser, ce ne peut pas être l’acte de la méprise, ce doit être l’acte de la déprise. À commencer par l’acte qui consiste à nous déprendre de l’illusion idyllique : les choses ne sont pas plus belles parce qu’on les voit d’un œil myope, parce qu’on se fait des idées floues, parce qu’on est la dupe de soi-même. Les choses sont plus belles quand elles sont toutes nues. La nudité, n’est-ce pas l’un des attributs de la Méditerranée ? Aphrodite de l’écume. 

3.8.26

On a du mal à s’imaginer que des débats et des réflexions sur les questions migratoires à la suite des événements qui se sont déroulés à Ceuta il y a quelques jours puissent ne même pas évoquer la Méditerranée. C’est pourtant ce qu’il se passe. Et, dès lors, tandis que, dans la pensée automatique, c’est la Méditerranée qui semble provinciale — c’est là qu’on va pour les vacances, toujours du nord vers le sud —, il apparaît clairement que c’est cette même pensée automatique qui l’est. Comment ignorer une région où se rejoignent, s’opposent, se confrontent, s’épousent et se mélangent trois continents ? Afrique, Asie, Europe. Comment peut-on négliger cela et parler exactement comme si cela n’existait pas ? Le provincialisme n’est pas une question de géographie, c’est une question mentale, une question de disposition d’esprit, de perception du monde : est provincial, qui perçoit le monde uniquement depuis le coin de sa rue, le fond de son jardin ou les marches de son palais. La Méditerranée offre le cadre d’un décentrement nécessaire — et non seulement sur les questions migratoires — depuis lequel on peut se poser des questions intéressantes, comme : Pourquoi la Turquie n’est-elle pas en Europe ? Mais il faut dire autre chose : la Méditerranée n’est pas en Europe. Pas plus qu’elle n’est en Afrique ni en Asie. Et cela, à son tour, offre un nouveau décentrement. Mais où est-elle, alors, la Méditerranée ? Eh bien, elle est en Méditerranée. Elle n’a pas besoin d’être ailleurs, elle peut être son propre nulle part, son nulle part à elle-même, j’entends par là : non un phénomène qu’on mesure à partir d’un autre étalon, mais l’étalon à partir duquel on mesure les phénomènes, peut-être pas tous les phénomènes, non, ce serait l’excès inverse, mais certains, du moins. Et, au lieu de raisonner dans les termes de frontières à ouvrir ou à fermer, penser en dynamiques, en trajectoires, en passages, en circulations, en mouvements. À supposer qu’il y ait des frontières, plutôt qu’imposées et protégées, celles-ci doivent être ressenties, vécues, exprimer, et non isoler, réduire, faire taire.