23.7.26

Pourquoi est-il plus facile de parler que de se taire ? Pourquoi est-il plus facile de faire quelque chose que de ne rien faire ? Questions qui évoquent le fragment de Pascal sur le malheur des hommes. Lequel, si profond soit-il, appelle un “oui, mais” parce qu’il n’est pas une question, mais une réponse, et pas n’importe quelle réponse, non, mais la réponse de qui a eu une révélation et entend le faire savoir. Quand moi, si, demain, je devais me réveiller en m’exclamant : « Ça y est, j’ai trouvé la réponse ! — Mais quelle réponse, Jérôme ? — Mais la réponse à toutes les questions, pardi ! », je pense que je serais bien plus malheureux qu’aujourd’hui. Mes questions sont celles de qui n’a pas de réponse, n’a rien que des questions, questions avec lesquelles il essaie d’élaborer quelque chose, sans savoir très bien quoi, ni comment, sans méthode ni fondement ultime, comme il peut, mais avec sincérité. Et note que je ne dis pas que Pascal n’était pas sincère, je pense que Pascal était beaucoup plus sincère que moi si, par « sincère », l’on entend « convaincu d’avoir raison ». Or, c’est cela qui ne va pas. Je ne dis pas que je n’ai pas de convictions, je dis que mes convictions importent moins que mes inconvictions, c’est-à-dire moins mon manque de convictions, que mon absence de foi dans l’idée que ce que je crois puisse être définitif, ou puisse recevoir une justification ultime. Et, pour autant, cela n’implique pas l’idée qu’il faille faire un saut (le saut de la foi, par exemple) ou qu’il faille attendre ou espérer une quelconque révélation de quelque ordre que ce soit au sujet de quoi que ce soit. L’idée qu’il n’y a pas de justification, si elle n’est pas elle-même ultime, ce serait une contradiction, ne nous met pas dans la position de qui doit attendre que cette justification arrive enfin ni de provoquer, par d’autres moyens, la violence, par exemple, un autre type de justification. Mais peut-être est-il plus facile de se taire quand on croit qu’il n’y a pas de dernier mot. Peut-être que l’incapacité en laquelle nous sommes de ne pas ne pas agir, de ne pas ne pas parler vient de cela que l’on nous a appris, et ce, durant des millénaires, ce qui n’est tout de même pas rien, qu’il devait y avoir une parole finale, un terme à l’histoire, un moment de justice dernière, un instant qui rachète, exauce, explique, dévoile, absolve, et que sais-je encore, la panoplie n’est-elle pas interminable ? Dès lors, quand nous nous trouvons dans une situation telle que nous ne savons plus comment justifier de façon ultime nos croyances, nous sommes emportés par nous-mêmes, par l’illusion que cette croyance à propos des croyances entraîne, à la violence, laquelle est toujours une suite de l’incapacité de s’arrêter, de l’incapacité de se taire, l’exigence de dire quelque chose, la nécessité de faire quelque chose. Parce que, à qui l’on a appris à croire qu’il devait y avoir un au-delà de quoi il n’y a rien au-delà, il semblera toujours que le repos est impossible tant que l’on ne sera pas parvenu à cette fin dernière, cet arrêt absolu. Un peu comme s’il ne pouvait y avoir d’arrêt qu’absolu, comme si la notion même de position immobile ou de silence — lesquels ne sont jamais que temporaires, rassurons-nous — étaient inconcevables tant qu’ils ne se référaient pas à un x au-delà de quoi il n’y a rien, au-delà duquel il n’y a plus rien ni ne peut y avoir plus rien. Alors, à la marche la plus basse de l’escalier qui mène à l’au-delà au-delà de quoi rien, avant même d’avoir entrepris l’ascension, l’on bavasse et s’agite. Et moi, jetant un coup d’œil en arrière, je m’étonne que Pascal n’ait pas connu un moment de doute face à son évidence trop facile ; la nuit de feu l’avait ébloui au point de le rendre aveugle. Et puis, le cilice n’est-il pas une objection en soi ? 

22.7.26

Archéologie personnelle. Fouilles dans les strates d’une mémoire dont je ne suis même pas certain qu’elle soit la mienne. Et l’indifférence que j’exprimais au lendemain de Noël (littéralement, https://cahiersfantomes.com/2025/12/26/261225/), je ne suis pas certain qu’elle soit encore la mienne. Ou plutôt, elle ne l’était déjà pas quand j’écrivais ces phrases un peu trop définitives pour être honnêtes et je ressens de nouveau le doute que j’avais ressenti au découvrir d’un certain fait troublant concernant l’un de mes aïeux. Aujourd’hui, pourrais-je dire, je ne sais plus, mais alors je ne savais pas non plus, je faisais semblant. Et il est vrai que je suis constamment déchiré entre le roman familial et le désir de m’en émanciper. On ne le peut pas, on est toujours le fruit d’une histoire, la conséquence d’un passé, mais c’est tellement trivial que le dire n’apporte pas grand-chose, n’éclaircit pas grand-chose. Pas pour moi, en tout cas, non. J’ai donc fouillé les archives disponibles durant tout l’après-midi et j’ai trouvé des informations, des réponses aux questions posées, et des pistes, surtout, qu’il faudrait à présent que j’explore plus avant, mais je ne suis pas certain d’en avoir envie. C’est-à-dire : pas dans cette voie-là. Mais peut-être, cette voix, n’est-elle pas la voie unique, peut-être n’est-elle qu’un chemin parmi d’autres qu’il faut que je parcoure. « Chemin » n’est pas le mot qui convient. Non, « sillages » est celui que j’ai employé hier, pour moi-même, dans l’expression : « sillages méditerranéens ». Expression qui manque peut-être d’une certaine originalité, mais qui m’évoque une image multiple, une image dans une image, dans une image, dans une image, une image qui se décline, prend des formes chaque fois des formes différentes : la trace derrière le bateau qui vogue sur les flots devient la queue des comètes dans le ciel devient les lignes de la main deviennent les traits d’un arbre généalogique deviennent les rides sur la peau. Alors, l’histoire de l’aïeul cesse d’être quelque chose à explorer pour soi seul, dans une démarche d’ego roman historique, pour devenir une étoile qui brille dans la constellation, la constellation que je dessine en écrivant. N’est-ce pas ainsi que les étoiles sont organisées ? Non pas dans le ciel, mais sur la terre ? Ces lumières éparses que mon ignorance ne m’a pas appris à nommer ni à ordonner en constellations, comme l’écrivait Borges dans son poème. Tout part de l’ignorance, le choc, d’abord, et puis aussi la pensée, l’ignorance pousse à la découverte. Mais ne suis-je pas trop loin de l’espèce de philosophie que je voulais mettre au point avant de partir, en commençant par planter ma tente dans le jardin, en étant parmi et en expérimentant ce que cela fait ? Et si tout était lié ? La non-séparation — il faudra bien que je trouve un mot pour dire cela, un mot positif —, ne la conçois-je pas comme le propre de la Méditerranée ? Mais n’est-ce pas immense alors ce qui m’attend ? Et j’ai ce roman à terminer, ce roman qui n’avance pas, ce roman que je n’ai plus envie d’écrire, ce roman que je ne sais pas comment écrire. Et je n’en aurai jamais la force : il faudrait pour que je l’aie que je sacrifie mes grand petits plaisirs — le manger et le boire —, c’est peut-être ridicule, c’est peut-être absurde, mais je ne crois pas en être capable. Alors, est-ce que tu préfères angoisser à l’idée de mourir en attendant de mourir ? Angoisser dans l’attente d’agoniser ? Gaspiller ainsi les forces pour avoir moins peur ? Et avoir peur quand même ? Qu’est-ce qui est absurde ? Qu’est-ce qui n’a pas de sens ?

21.7.26

La rénovation de la tour Montparnasse n’aura pas lieu. Elle devait débuter cet automne pour aboutir à une espèce de reconstruction futuriste de verre argent avec serre en rooftop. Laquelle, donc, ne devrait jamais voir le jour : trop cher. Je vais pouvoir ainsi profiter quelques mois encore de mon cher monolithe aux couleurs marron tirant sur le noir typiques des années 1980. Et puis, je partirai pour aller vivre ailleurs dans Paris. Mais c’est une autre histoire. Le projet de rénovation me heurtait : tout d’abord, parce qu’il était destiné à dissimuler une esthétique qui ne semble plus au goût du jour, mais dont on se demande pourquoi il faudrait la cacher, une ville vieille comme Paris n’est-elle pas faite de toutes les strates d’urbanisme superposées les unes aux autres sans réelle cohérence, fruits de la pure contingence de l’histoire ? Vouloir récrire la ville du point de vue du présent, un peu comme l’empereur et son baron, jadis, n’est-ce pas se vouer à l’échec du temps qui passe et tourne tout en ridicule ? Et aussi parce que je n’avais pas envie que cette tour, à laquelle j’ai déjà consacré un conte dans le Feu est la flamme du feu et que l’on retrouvera de nouveau dans le livre qui paraîtra au printemps prochain, la Vieille Europe, disparaisse ainsi, sans laisser d’autres traces que des souvenirs et des milliards de photographies. Mais après tout, si les traces s’en trouvent déjà dans mes livres, n’est-ce pas l’essentiel ? Ou alors, est-ce que je suis conservateur malgré moi ? Je ne crois pas ; ce que je redoutais, surtout, c’était le bruit des travaux qui allait venir s’ajouter à tous les bruits qui rendent difficilement vivable ce petit morceau-là de Paris. C’est pour cela que nous allons quitter Montparnasse dans les mois qui viennent. Sans regrets, je crois. Mais cela ne veut rien dire : je ne peux pas anticiper les regrets à venir. Sans regrets : cela veut dire avec une certaine impatience, surtout, je crois. Aujourd’hui, Rodhlann m’a écrit pour me dire que nous ferions paraître la Vieille Europe au printemps prochain, ce qui nous laissera le temps, comme il nous le propose, de tourner un court-métrage du côté de Montparnasse. La tour sera intacte dans son délabrement programmé, peut-être est-ce exactement ce qu’il faut comme décor ? À l’époque lointaine où les travaux devaient encore avoir lieu — il y a quelques mois à peine — t’es-tu déjà aperçu comme le temps passe vite quand les projets deviennent obsolètes ? c’est une accélération paradoxale du temps au cours de laquelle il ne se passe rien, tout disparaît —, j’avais envisagé de documenter la transformation du quartier, mais je ne sais pas si je l’aurais fait, je ne sais pas si cela me correspond, si c’est ma manière à moi d’écrire, ma manière à moi de vivre. Quelle est ma manière à moi de vivre, alors ? Parfois, je préfère ne pas le savoir, me contenter d’écrire, tout bêtement. Aussi, vaut-il peut-être mieux que la forme de la ville ne change pas, pas tout de suite, en tout cas. 

20.7.26

J’ai fait le tour de l’île pieds nus. Comme tant d’êtres, avant moi, animaux de toutes espèces, ont dû le faire, depuis les millénaires que des êtres peuplent cette partie-là de la terre, les pieds légers pour ne pas écraser les chardons, les petits arbustes piquants, ne pas se blesser sur les cailloux, les racines, toujours sur la pointe des pieds, trottinant, grimpant sur les rochers de mains d’humains ou de nature, tout à fait parmi le paysage qui n’était pas autour de moi, pas un environnement, non, mais le monde, tout simplement. Et que tant d’êtres avant moi, animaux de toutes espèces aient pu faire la même chose que moi, cela ne m’a pas rendu le chemin plus triste (il y avait d’autres humains non loin de moi, rares, il est vrai, mais je n’étais pas seul absolument), cela ne m’a pas rendu le passage moins précieux, j’étais là, avec eux, avec tout, avec tout le monde, ni plus humble ni moins humble, simplement là, comme tout le reste, comme tout le monde. L’originalité, me suis-je dit un peu plus tard, ce n’est là qu’il faut la chercher, dans la présence exclusive, pas plus que dans la possession (la présence exclusive, n’est-ce pas le fantasme de toute possession ?). La possession rassure, mais elle dissimule mal le vide qu’elle essaie en vain de remplir. On dit : « Ceci est mon corps, j’en fais ce que j’en veux », « Ceci est ma terre, j’en fais ce que j’en veux », « Ceci est ma femme, j’en fais ce que j’en veux », comme si l’avoir avait toujours le droit pour soi,  donnait tous les droits, comme si le droit constituait un quelconque fondement. Le droit de propriété rassure, assurément, mais n’apporte aucune assurance, aucune garantie, tout peut s’effondrer, tout s’effondrera. L’île Tariec était une, jadis, et puis, action de l’homme, effet de l’érosion, elle s’est coupée en deux au cours du XIXe siècle : Tarieg vraz (« la grande Tariec ») et Tarieg bihan (« la petite Tariec »). C’est cette dernière que j’ai parcourue, autour de midi, avec une joie réelle qui me portait, malgré le vent qui soufflait fort. Nous avons passé une partie de la journée là, dans les dunes et sur la plage de Sainte-Marguerite à Landéda, avec un bonheur aussi vaste que cet espace, qui était petit, pourtant, mais paraissait pouvoir s’étendre jusqu’au bout de la terre, où nous étions, en effet, au bout de la mer, où nous étions aussi en un sens, au bout du ciel, qu’on appelle du nom de planète. L’originalité est tout entière dans l’œuvre, l’usage, la manière, le style, la forme non que l’on donne à la vie (la vie a toutes les formes), mais que l’on tire de la vie, l’expérience. On peut toujours réclamer des droits, réclamer plus de droits, mais ce ne sont pas eux qui nous font vivre, pas eux qui, malgré ce que l’on croit, nous font mourir. Rien ne nous protège absolument de l’aléa, du hasard, du temps qu’il fait, du temps qui passe. Croire que l’on peut disposer des choses (de son corps, de la terre, des autres, semblables ou non) est une illusion : on peut acheter, on peut contraindre, on peut violenter, on peut détruire, on peut tuer, on peut même se tuer soi-même, on n’a rien, on ne possède jamais rien, et ce n’est pas l’essentiel qui nous échappe (une sorte de noyau plus profond), ce n’est pas la vérité qui nous échappe (une sorte de réalité supérieure inaccessible ou difficile et pas à tout le monde), c’est la vie qu’on ne comprend pas, l’expérience que l’on est incapable de faire, le monde qu’on ne sait pas aimer.

19.7.26

Nullité absolue de la richesse. C’est le sentiment qui se dégage de la lecture de l’enquête sur Bernard Arnault parue dans le Monde, et que j’ai lue, cet après-midi. Bien qu’involontaire, c’est le meilleur argument contre le désir de richesse, l’espèce d’hubris qui pousse à accumuler toujours plus, posséder toujours plus, avoir. Avoir ne sert à rien, conclut-on, puisqu’il suffit de payer pour avoir. Et être n’existe pas, n’est qu’une illusion, un verbe qui n’a pas de sens dans toutes les langues et dont une vision partielle du monde aura enflé la grammaire en ontologie, hypertrophié le patois local en science de l’univers. « Enquête », soit dit en passant, le mot est quelque peu excessif : il n’y a pas de réel point de vue, pas de ligne directrice, pas de perspective, d’argument fort — pas forcément pour ou contre mais afin de dire quelque chose —, ce n’est qu’une collection de faits ou de propos rapportés, de témoignages et de rumeurs. La vérité est que ce n’est pas très intéressant et que, à la lecture, on s’ennuie bien vite, se demandant pourquoi l’on s’inflige la biographie éclair d’un homme qui ne jouant pas très bien du piano s’est payée une femme pianiste (avec qui il ne joue plus parce qu’il ne supporte pas qu’elle soit meilleure que lui), ne jouant pas très bien au tennis se paie l’amitié de Roger Federer (avec qui il joue toujours en double pour ne pas prendre le risque de perdre), n’étant pas un penseur s’est payé son siège à l’Académie des sciences morales et politiques. Tout s’achète, c’est vrai, mais c’est justement cette vérité qui dévalue la valeur : si tout s’échange contre de l’argent, alors rien n’a de valeur, l’inflation n’augmente pas le prix des choses mais rabaisse ces dernières à la fongibilité universelle. Il n’y a plus d’usage, les choses sont simplement usées à force de passer de mains en mains. Car, on a beau augmenter le nombre (il y a toujours plus de zéros avant la virgule), les riches étant de plus en plus riches, dans le fond, cela ne change pas grand-chose : l’échange des choses change les choses sans les changer. L’échange change les choses : il les réduit à la fongibilité — tout peut être remplacé par un équivalent en monnaie —, mais elle ne change pas les choses — les choses demeurent hors de portée de l’échange, la possession est illusoire, on a des choses, certes, mais sans savoir en faire usage, elles ne valent rien. On peut avoir beaucoup de pianos (ou un grand yacht, immense, sur lequel il y a même, paraît-il, un terrain de golf, mais qui ne s’éloigne jamais des côtes et quand, il part en vacances à Saint-Tropez, dit-on encore, le milliardaire retrouve les mêmes personnes qu’il fréquente déjà à Paris), comme Bernard Arnault, mais on n’en est pas pianiste pour autant ; on pianote. In fine, cette enquête rend triste, et j’ai eu de la peine pour ce vieux monsieur que la mort apeure, parce que sa vie est vide, parce que sa vie est creuse, et qu’elle ne fait pas envie. Pas à moi, en tout, cela, non.

18.7.26

Ma nécessité est quasi nulle, mais — au sein de cette contingence — la nécessité de ce que je fais est quasi totale. C’est-à-dire : mon existence n’a pas plus de nécessité ontologique que celle d’une bactérie, je pourrais continuer de vivre quand même je n’écrirais pas, et cette distinction explicite le sens des mots « nécessité », « contingence », « nul », « total » que je viens d’employer, mais elle n’explique pas les valeurs que j’affecte à chacun de ces termes, ni à chacune des dimensions de mon existence. Je peux survivre sans écrire — la plupart de mes semblables survivent de la sorte, sans parler de qui écrivent mais feraient mieux de ne pas, tout le monde s’en porterait mieux — mais, sans écrire, ma vie n’aurait aucun sens en ce sens que j’ai trouvé le sens de ma vie dans l’écriture, peut-être moins en tant qu’écriture (ma vie a un sens parce que j’écris, mais ce n’est pas l’écriture en tant qu’écriture qui lui confère ce sens) qu’en tant que pratique, exercice, discipline, effort, perfection qua processus, art. Je veux dire : ce pourrait être autre chose tout à fait (la poterie, le crochet, la peinture, etc.), il se trouve simplement que c’est cela. Est-ce aussi simple ? Évidemment, non. Et non seulement au sens où j’affecte, moi, d’une valeur singulièrement positive, l’écriture, mais aussi au regard du cosmos comme je le conçois, le comprends, m’y situe, m’y rapporte, tâche de l’habiter de mon mieux. Écrire n’est pas n’importe quelle pratique : pour moi, écrire fait appel aux ressources de la philosophie et aux ressources de la littérature, et les deux ensembles de ressources ne s’opposent pas, mais se conjuguent, et cela — la mise ensemble — forme une forme, forme un sens, ne justifie pas, mais rend intéressant. Je crois ainsi — et c’est peut-être la première fois que je le formule de la sorte, avec autant de netteté —, je crois ainsi qu’il vaut mieux rendre passionnant que justifier. Dans l’histoire de la philosophie, la recherche des explications dernières et des justifications ultimes a joué un rôle quasi définitoire de la discipline : dès Socrate, on a cherché le τί ἐστι de la chose qui la distinguait et l’isolait de tout autre, le ce qui faisait que cette chose était cette chose et pas celle-ci, et pour ce faire — pour se prémunir contre l’erreur — il aura fallu faire appel à des ressources qui outrepassent nos capacités limitées dans l’instant et le lieu présents — un fondement, une fondation —, d’où les voyages astronomiques que, d’emblée, l’âme aura faits dans le Phèdre, notamment, où cette dernière n’hésite pas à monter sur le dos du ciel pour voir la réalité d’un point de vue auquel, dans l’exercice normal de nos facultés, nous n’avons pas accès, point de vue auquel, soit dit en passant, seul le philosophe peut accéder. Quand je dis qu’il vaut mieux rendre passionnant que justifier, je ne veux pas dire que les explications sont inutiles, mais que, dans la mesure où, si nous sommes en quête d’absolu, elles nous laisseront toujours sur notre fin — l’histoire des sciences nous montre en effet que les explications ne sont jamais définitives, toute théorie est destinée à être dépassée et remplacée par une autre —, les poursuivre obstinément revient à entretenir l’illusion de la vérité. La vérité existe assurément, au pluriel, et les vérités sont triviales. Rendre passionnant, c’est autre chose : c’est trouver quelque chose qui puisse tenir dans la durée d’une vie, qui puisse alimenter, rendre excitant le fait de vivre cette vie, cette vie contingente, éphémère, insatisfaisante, passagère. C’est une autre approche de la réalité et du cosmos, laquelle ne décrédibilise aucun programme de recherche, aucune science, ni même aucune foi, mais les resitue toutes dans l’horizon plus vaste, plus compréhensif de l’absence de nécessité absolue. Et cela n’a rien d’insatisfaisant : une fois que l’on a compris qu’il n’y avait rien à attendre de mieux — rien de plus vrai que vrai, un peu comme les lessives qui, naguère, étaient censées laver plus blanc que blanc —, on n’a pas à adopter de posture défaitiste, on peut se contenter de vivre sa vie en sachant qu’elle n’est que cette vie, et que ce n’est pas triste, non, c’est tout ce qu’il y a : tout ce qui existe dans l’univers est soumis à cette loi de la contingence. Laquelle, c’est le seul regret que l’on peut décemment formuler, mériterait un autre nom, que celui-là qui semble toujours un peu décevant. Mais encore faut-il pour se déprendre de ses illusions et n’en être pas déçu faire quelque chose ; — ce que j’appelle écrire.

17.7.26

« Vous êtes courageux », m’a dit la vieille dame de Rosmelec quand je suis passé devant son jardin, en courant. « Merci », lui ai-je répondu, sans m’arrêter ni penser à l’ensuite, quand, une fois revenu à Daoulas, je manquerai de m’évanouir. Alors, elle m’eût trouvé bien moins courageux, assurément. Mais, sur le même parcours (la boucle Daoulas – Rosmelec – Daoulas), me dit la machine qui tient le registre des courses, j’ai mis une minute de moins qu’hier. Une minute de moins, quinze degrés de plus, arithmétique de la souffrance, c’est l’évidence. Pourtant, cependant que je courais, j’allais bien. Ou, en tout cas, j’en avais l’impression. C’est seulement quand je me suis arrêté de courir pour rentrer à la maison, tel Ulysse sans son Athéna protectrice, que je me suis senti fatigué et que j’ai failli ne m’a pas m’en remettre. Ithaque détraquée, nos maisons ne le sont-elles pas toutes, désormais ? Peut-être n’eussé-je pas dû m’arrêter de courir et continuer ainsi jusqu’à épuisement total de mes ressources physiques et morales, jusqu’à l’effondrement, la mort. Mais me serais-je effondré ? Pas sûr ; je m’imagine toujours la mort venant d’un coup, sans même en avoir conscience, qui me surprend, me prend, et c’est fini, mais la vérité des exemples autour de moi — le cancer de ma mère, la maladie à corps de Lewy avec syndrome parkinsonien de mon père — en présente une tout autre version (lente, agonisante, dégradante, humiliante, désespérante), qui sait donc ce qui m’attend ? Moi, certainement pas. Est-ce heureux ou ne l’est-ce pas ? Je l’ignore, cela aussi, et préfère ne pas le savoir. Le courage n’est pas forcément là où on l’attend et sa représentation change avec le temps. Comme tout, non ? Oui, comme tout, oui. Moi aussi, d’ailleurs, c’est dire l’étendue du changement. Mais ce n’est pas l’arrêt, je le sais, qui est en cause, c’est la conjugaison de la chaleur et de l’effort. Ce soir, la température est tombée. Dans le jardin, il faisait frais. J’ai écouté les chardonnerets élégants chanter, j’ai regardé le chat s’allonger tel un sphinx dans l’herbe humide. J’ai goûté à la douceur de vivre. N’attendant rien. Cette page, j’en avais déjà composé le thème in petto, ne me restait plus qu’à. Écrire, ce qui est le plus beau.

16.7.26

Serait-il vraiment criminel de se contenter de vivre une journée durant ? Et qu’exprime le fait que je pense que oui ? C’est-à-dire : si je ne pensais pas qu’il était criminel de me contenter de vivre pendant une journée, je n’écrirais pas tous les jours. J’allais employer des verbes « m’astreindre », « m’efforcer », mais ce n’est pas cela, non : c’est simplement ce que je fais, simplement la forme de la vie qui est la mienne. Est-ce alors qu’écrire est le rachat ? Est-ce que l’écriture rachète le crime que l’on comment quand on est en vie ? Non, et je m’aperçois que mon expression « me contenter de vivre » était bien mal choisie, ainsi que toute l’espèce de logique que j’ai développée avec (« je n’aurais pas écrit si je n’avais pas cru que, et caetera »), j’aurais plutôt dû dire : « vivoter » ou : « vivre comme les gens vivent », et ce sont des jugements de valeur, oui, j’imagine que c’est ainsi qu’on les appelle, mais cela ne m’embarrasse pas trop, non, une chose n’est pas moins bonne qu’une autre parce qu’elle contiendrait un jugement de valeur tandis que l’autre seulement un jugement de fait, il faut se représenter ce genre de distinctions comme reposant non sur des différences de nature mais sur des différences de degré. Dans la nature, il n’y a que des différences de degré. Et il n’y a rien d’autre que la nature. Pas d’au-delà. Et cela est un test, ne trouves-tu pas ? Si tu n’as l’impression qu’il te manque quelque chose quand tu prends conscience qu’il n’y a pas d’au-delà, alors tu es peut-être en train de comprendre que tu es capable de vraiment aimer la vie ? Oui, mais aimer la vie, ce n’est pas vivoter, non. Écrire, dans mon cas, c’est aimer la vie, aimer passionnément la vie. Il ne serait donc pas réellement criminel de me contenter de vivre pendant une journée — je me suis posé la question parce qu’il est onze heures le soir et que je n’ai pas encore écrit mon journal, que je n’ai même encore rien écrit du tout —, mais ce ne serait pas vraiment vivre. Et — de tête, je compte que c’est la troisième fois que je l’évoque en ce sens ici-bas, mais peut-être plus, pas moins, enfin, je crois —, cela n’a rien à voir avec une variation sur le thème proustien « la vraie vie (et caetera et caetera), c’est la littérature » : dans le thème proustien (tel qu’on le comprend d’habitude), il y a une séparation entre la vie et la littérature, la littérature étant un au-delà de la vie, tandis que dans mon thème à moi, il n’y a pas de rupture que d’au-delà (les deux — rupture et au-delà — vont de pair), la littérature est dans la vie, ne serait-ce que pour cette raison qu’il n’y a que cela : la vie, la vie ou la nature, ou tout ce que tu voudras. Et je veux jouer mon thème à moi, — quel autre ?

15.7.26

Quand les bestioles auront fini de me dévorer, je serai rendu à la terre. Alors, je ne ferai plus qu’un avec l’un, je ne serai plus rien dans le tout. Je rejoindrai l’origine. Ou, s’il n’y en pas, trouverai enfin le néant. Peut-être qu’elle est là, notre vérité, peut-être qu’elle ne l’est pas, qui sait ? Qui sait si seulement cela ferait la moindre différence, qu’elle soit là ou ailleurs ? Mais où ? On ne sait. On n’en sait rien. En attendant, à la surface de ma peau, croûte terrestre miniature, je constate les rougeurs, gratte les boutons, inspecte les insectes, guette les bêtes. Tel est le sort du citadin de sortie à la campagne. Et dire que nous y passons tout l’été. Quelle drôle d’idée. Pourtant, c’est la mienne, me semble-t-il. Un peu racoleuse, tant je sais que Nelly aime la région, mais qui misait tout sur l’option anti-caniculaire. Or, il fait chaud. Or, les insectes sont carnivores. Or, j’ai la peau sensible. Or, que dire encore ? Il y a l’océan, c’est vrai, mais qu’elles sont loin, les anciennes villes d’Italie. Et qu’ils sont loin, les antiques temples de l’immense Grèce. Il paraît qu’un cinéaste hollywoodien a adapté l’Odyssée au cinéma. Comme si rien ne devait rester étranger à la doxa mondialisée. Rien de nouveau, en vérité : la Méditerranée a été annexée il y a bien longtemps. Elle, qui fut jadis le centre du monde, n’en est plus désormais qu’une périphérie offerte au kitsch globalisé. Ulysse est un guerrier, un toy boy périmé et consentant, mais qui se lasse de tout, comme n’importe qui, un naufragé, un fada, un vagabond, un paria, un mari humilié, un père qui entraîne son fils dans une sanglante et insensée vengeance, un roi apaisé, un héros positif. Mais nous, il nous faut tout voir par le petit bout de la lorgnette, et πολύτροπος devient  complicated, tout bêtement. Parce que tout est simple à qui sait déjà comment regarder le monde avant de l’avoir vu. Ulysse, lui, s’attache au mat de son navire et, bouchant les oreilles de ses compagnons, s’ouvre à l’inouï. Et puis, il ne faut pas l’oublier, Ulysse, c’est dégun, c’est l’antistar, c’est la ruse qui déjoue la force, l’ironie qui se moque du sort, la tchatche au mépris du danger, qui provoque les dieux, et s’en tire, non parce qu’il a du mérite, mais parce qu’il est aimé de la plus sage, de la plus hautaine, de la plus accessible des déesses, la fille du dieu des dieux, Athéna. Les aventures d’Ulysse ne sont pas les épreuves d’un chemin de croix : ce qui fascine, quand on lit l’Odyssée, c’est qu’Ulysse n’est pas changé. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas de moi, parce qu’il n’a pas de volonté — l’astuce, la ruse n’est pas la volonté — parce qu’il n’est pas séparé de l’univers, il est un événement parmi les événements qui ont lieu dans un monde ordonné — le κόσμος — soumis à des forces qui échappent aux humains. Aussi, n’est-ce pas sous son apparence “réelle” qu’Ulysse apparaît à Nausicaa. C’est sous l’apparence améliorée par Athéna. Et de là, il raconte son histoire. Et de là, il rentre chez lui. Mais ce retour a un prix. Les Phéaciens seront détruits par le courroux de Poséidon. Il n’y a pas de justice dans ce κόσμος, pas de morale utilitariste : les marins pacifiques et commerçants peuvent tout à fait périr pour permettre au héros de rentrer chez lui.

14.7.26

Ma tête est un bocal et mes idées, des poissons rouges qui y tournent sans répit. Est-ce vrai que je tourne en rond ? Ou est-ce plutôt que je ne suis pas encore allé au bout ? De quoi ? D’elles, de tout, de moi. Encore heureux, sinon pourquoi continuer ? Il faut de l’espace à venir. De temps à autre, je me dis : « J’ai un roman à terminer » et, évidemment, c’est autre chose que j’ai envie de faire. Il faudrait que je m’y (re)mette, mais il fait trop chaud. C’est une mauvaise excuse, oui, je le confesse. Mais il fait trop chaud quand même. Même en Finistère, c’est dire : il n’y a plus de refuge nulle part, tout va se consumer. Mais “la nature” — je précise le rôle des guillemets : ce que l’on entend par là —, n’est-elle pas à l’image du monde social, devenu trop dur, trop brûlant, trop violent, on ne peut rien désirer que se cacher, vivre pour soi, non dans la solitude, mais dans l’exil, chercher l’île où on nous laissera en paix ? Probable qu’elle n’existe pas, est-ce une raison de ne pas la chercher ? De même que je cherche des solutions aux problèmes que je me pose que je n’ai pas encore trouvées, des solutions qui ne sont pas plus vraies que celles dont je dispose déjà, qui me précèdent, mais plus judicieuses, plus belles, et qui me rendent ainsi plus heureux. Un peu plus riche aussi ? N’exagérons rien. J’ai repris la page du journal d’hier pour en faire un article autonome. De là pourrait naître quelque chose après quoi je cours depuis des années : l’articulation critique d’une philosophie esthétique, mais en aurais-je le courage ? Je me suis inscrit à des cours de dessin pour l’année prochaine : je serai bien obligé, par ce fait, cette fois, de m’y mettre, — pour de bon.