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17.7.19

Faut-il sauver le monde ? Il y a des pages très belles chez Dostoïevski, où les personnages expriment leur idée de la façon de sauver le monde par la beauté, que ce soit le prince Mychkine par la bouche d’Hyppolite dans l’Idiot ou Stépane Trophimovitch par sa propre bouche dans les Démons, la beauté se trouvant au-dessus des contingences, au-dessus de notre monde, au-dessus de tout. Mais dans les Démons, de façon explicite, ce à quoi s’oppose la beauté, c’est la bêtise, la bêtise de ceux qui veulent s’emparer du pouvoir, de ceux qui convoitent le pouvoir. Peu importe, au final, dans quel camp ils se trouvent. On peut choisir un camp — si je ne m’abuse, Dostoïevski lui-même en a choisi deux, diamétralement opposés, autant dire qu’il les a tous choisis, c’est-à-dire aucun —, mais la bêtise, comme la beauté, se trouve au-dessus des camps, ou plutôt : elle est partout. Marthe Robert dit à la fin de la préface aux Démons que j’ai survolée aujourd’hui que Dostoïevski se serait trompé dans ses prédictions parce que les démons ont fini par triompher. Or il me semble qu’elle commet une grossière erreur. Il y a des motifs occasionnels, mais le plus important se situe bien loin de cela, dans cette sorte de conflit entre la bêtise et la beauté. Même si présenté ainsi, il est caricatural, au fond, y a-t-il d’autres camps à choisir ? Chaque jour en apporte la preuve, le camp de la bêtise est paradoxalement le plus attirant, il satisfait, alors que celui qui, comme Stépane Trophimovitch, choisit la beauté, le foule le hue, quand elle ne le tue pas. Mais faut-il sauver le monde ? Qu’il est facile de prétendre choisir la beauté contre la bêtise, comme on se donne le beau rôle, ce faisant. Tous les autres sont bêtes. On méprise la foule, le pouvoir, ceux qui l’ont, ceux qui y aspirent. Mais la bêtise, elle, reste intacte. S’il n’y a pas de tiers choix entre la bêtise et la beauté impuissante, y a-t-il quelque chose à faire ?

— Lignes décousues pour ne pas dire grand-chose. Mais je cherche, tu sais, je cherche.

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16.7.19

Quoi ? Je pourrais raconter la même chose déjà racontée maintes fois, mais pourquoi ? Il y a des choses que je comprends et d’autres que je ne comprends pas. Même si, en fait, oui, je les comprends, je ne comprends pas qu’on puisse se comporter comme ça, enfin, si, en fait, je comprends qu’on puisse se comporter comme ça, mais c’est quelque chose qui m’est étranger. Souvent, quand je dis que je ne comprends pas, je comprends bel et bien, mais c’est quelque chose qui m’est étranger, je ne comprends pas que quelqu’un se comportant comme il se comporte continue de se comporter comme il se comporte sans se dire tiens il faudrait peut-être que je me comporte autrement que je me comporte. C’est très simple, en fait, tu vois. Enfin, moi, je vois. Et c’est peut-être cela, le plus important. Et essayer de le faire comprendre, essayer de le faire entendre, essayer de le faire sentir. Aujourd’hui quelqu’un m’a dit quelque chose qu’il m’avait déjà dit six mois plus tôt, comme s’il ne me l’avait pas déjà dit six mois plus tôt, du genre, oui mais ces six derniers mois je n’ai pas eu le temps, sauf que moi, je me souviens de ce qu’il m’a dit six mois plus tôt, et que j’ai eu envie de lui demander s’il me répéterait la même chose six mois plus tard, mais à quoi cela pourrait-il bien servir de dire quelque chose à quelqu’un qui répète toujours la même chose pour trouver une excuse au fait qu’il ne fasse pas ce qu’il est en censé faire ? C’est insensé. Je suis convaincu que la plupart des interactions humaines sont insensées. Si on les analysait d’un point de vue rationnel, elles paraîtraient pour la plus grande part complètement dépourvues de sens. Et la seule raison pour laquelle nous continuons à avoir des interactions insensées les uns avec les autres, c’est parce que la plupart des gens ne sont pas capables d’analyser rationnellement une situation. Tu poses une question à quelqu’un, il répond à côté. Et si tu lui dis qu’il répond à côté, il va te répondre encore à côté. Et ainsi de suite à l’infini. C’est comme ce type que j’ai vu la dernière fois. Pendant tout le temps que nous avons passé ensemble, je me suis demandé ce que je faisais là, à cet endroit précis, à lui parler, pourquoi est-ce que j’étais en train de lui parler alors que je n’avais rien à lui dire et que les histoires dont il prétendait qu’elles lui étaient arrivées, j’avais déjà entendu d’autres personnes les raconter. Un peu comme si quelqu’un t’expliquait qu’il avait vécu une scène qu’en réalité il a vue dans un film que toi aussi tu as vu. Il y a une scène de ce genre dans l’Idiot, Ivolguine raconte quelque chose qui, prétend-il, lui est arrivé et Nastasia Philippovna le laisse parler avant de le confondre en lui disant qu’elle a lu l’histoire dont il prétend qu’elle lui est arrivée dans le journal. Est-ce que je vis dans un roman de Dostoïevski ? Non, je ne crois pas. Le monde dans lequel je vis est tellement commun, sans ampleur, les gens racontent des choses auxquelles ils ne croient pas eux-mêmes, et ils ne sont même pas drôles ni tragiques ni fous ni nihilistes, banals et tristes malgré leur sourire et leur métier, leur voiture et leur chien. Pourquoi est-ce que je raconte tout cela ? Parce que j’ai décidé d’écrire, d’écrire beaucoup, d’écrire de plus en plus ? Non évidemment non. Ce n’est pas une bonne raison. C’est une raison, oui, mais une bonne, non. J’écris cela parce que ce sont des choses qui arrivent, des choses qui m’arrivent, qui me sont arrivées, qui m’arriveront encore. Sans aucun doute. L’histoire se répète, j’entends par là : la microhistoire, les petits faits, les petites choses inintéressantes, tout ce qui n’est presque rien, les conversations dénuées de tout intérêt, le temps perdu, la médiocrité, les fausses excuses, les gens que tu ne prendrais même pas la peine de gifler si cela se faisait encore. Mais ça ne se fait plus. Plus rien ne se fait. Comme plus rien ne se fait, moi, j’écris. C’est une façon comme une autre de vivre, tu sais. Je ne pense pas que ce soit la meilleure. Après tout, tout le monde écrit. Tout le monde écrit n’importe quoi. Mais tout le monde écrit. Est-ce que je ne devrais pas arrêter d’écrire ? D’un certain point de vue, je devrais arrêter d’écrire pour ne pas faire comme tout le monde. Mais je n’en ai pas envie. J’aime écrire. C’est si beau d’écrire. Je sais que ces phrases sont pâles, bien faibles, mais c’est ce que je préfère faire — au monde — je pourrais ne plus rien faire d’autre qu’écrire, oh oui, ce serait si beau de ne plus rien faire d’autre qu’écrire, laisser couler ma vie tout entière dans l’écriture, tout écrire, ne plus cesser d’écrire, ne plus rien faire d’autre qu’écrire, et puis passer le reste du temps à respirer librement, à regarder Daphné grandir, à aimer Nelly, à courir pour continuer de maigrir. Vivre, quoi.

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15.7.19

Les gens sont comme ils sont, et je n’ai pas envie de les changer, en fait, j’aimerais qu’ils ne soient pas comme ils sont, mais si c’est possible, il y a infiniment peu de chances que cela se produise, d’abord parce qu’il n’y a pas d’efficace rétroactive de la réalité et puis parce que ces gens que je voudrais différents de ce qu’ils sont — enfin, que je voudrais, n’exagérons rien, dont je me dis plutôt que ce serait mieux s’ils n’étaient pas comme ils sont —, eh bien, ils sont très contents d’être comme ils sont, ils sont très contents d’eux, tu les vois, avec leurs grands sourires, d’ailleurs, ça ne trompe pas, les grands sourires. Oh mais ne te méprends pas, non non non, je n’ai pas envie qu’ils arrêtent de sourire, à vrai dire, je n’ai envie de rien du tout, les concernant, qu’ils restent comme ils sont, et moi, cependant qu’ils resteront comme ils sont, je ne serai plus comme j’étais. Je me suis trouvé face à un dilemme tout à l’heure. J’avais passé une bonne partie de l’après-midi à regarderSherlock — regarder, je ne le dis pas par snobisme, je suis snob, très probablement, de plus en plus, je le sens, je le pressens, mais je ne suis pas con, regarder, c’est un bien grand mot, disons qu’il y avait Sherlock sur l’écran et que, dans la même pièce où se trouvait l’écran, je me trouvais moi aussi, en face de l’écran — sur Netflix, et après m’être abruti comme ça un laps de temps assez long, trop long diraient d’aucuns, enfin, non, juste moi, les d’aucuns ne disent rien, les d’aucuns sont des salauds, je me suis dit qu’il fallait que je change quelque chose, ou bien faire quelque chose ou bien ne rien faire du tout, on fait difficilement plus radical comme dilemme, ou bien sacrifier quelque chose ou bien m’abandonner définitivement à une existence petite-bourgeoise. Rien que ça. J’y ai pensé. J’ai cessé d’y penser. J’y ai pensé encore. Et puis, après être allé chercher Daphné chez son grand-père, je me suis mis à écrire. Encore. Toujours. Mais dans cette intention de sacrifier quelque chose. Quelque chose qui fait pencher ma vie vers une vie petite-bourgeoise. Dis de la sorte, oui, je sais, cela peut paraître abscons, mais ne l’est pas du tout en fait. Le quoi, c’est parce que je ne le dis pas que ce que je dis paraît abscons, le quoi importe moins que le comment. Il faut avoir le sens du sacrifice. Mais pas pourquelque chose d’autre que soi, quelque chose de plus grand que soi (nation, famille, et caetera, tu connais la chanson), non, sacrifier quelque chose de soi, sacrifier quelque choseà soi-même. S’offrir en sacrifice. Si je ne dis pas quoi, c’est que le quoi importe moins que le comment, je l’ai déjà dit, mais surtout que le quoi ne paraîtra pleinement compréhensible qu’à celui-là même qui le sacrifie. Les autres n’y entendront rien. Et non, je n’écris pas pour que tu y comprennes quelque chose. Si tu ne comprends pas cela, c’est que le petit-bourgeois, dans l’histoire, c’est toi.

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14.7.19

Il y a des lieux qui s’opposent à l’esprit. Est-ce une question de murs, de matériaux, de dispositions de ceux qui les habitent, d’atmosphère ainsi créée ? On dirait que la pensée y est empêchée, qu’il est beaucoup plus difficile d’y avoir une idée qu’ailleurs. Même quand personne ne parle, on ne s’entend pas penser. Et quand on commence à penser, quelqu’un se met à parler qui ruine tout. Tout est ruiné dans ces endroits. Sont-ils nombreux ? Oui, je suppose que oui. Aussi, une tâche pour ainsi dire fondamentale consiste à trouver un endroit où l’on puisse penser. Un imbécile dont j’ai oublié le nom — je viens d’essayer de le retrouver, mais je n’y suis pas parvenu — s’offusquait récemment dans une posture ridicule de moraliste de réseaux que la Wittgenstein Foundation de Skjolden avait reconstruit la cabane de Wittgenstein et avait décidé de l’ouvrir au public. Pourquoi ne pas s’offusquer que la Palais Stonborough accueille désormais l’ambassade de Bulgarie à Vienne ? Réflexion de primate, évidemment. Comme si des hordes de touristes allaient débarquer soudain sur les rives du lac Eidsvatnet pour marcher dans les pas de Wittgenstein. Et puis surtout, n’avons-nous pas besoin de voir ces lieux ? De comprendre où et comment habiter ? Comment comprend-on une maison ? En entendant parler d’elle ou en s’y tenant ? Pour moi, la cabane de Wittgenstein a toujours été une sorte de mythe alors qu’en réalité, ce fut un lieu. Réel. Habité. Wittgenstein n’a jamais habité dans un mythe, il s’est retiré dans une petite maison de bois. Pour penser à la logique et à ses péchés. Ne faut-il pas un abri pour la pensée ? Parce que la pensée n’est pas simplement pensée, elle est aussi habitée. Évidemment, les producteurs d’idées, chroniqueurs, gribouilleurs, beauparleurs en tous genres n’ont pas besoin d’un habitacle où abriter leur pensée. Le peu qu’ils pensent, ils le pensent au grand jour parce que ce ne sont jamais que des publicitaires, qui font commerce de leurs flatus vocis, tandis qu’il faut protéger la pensée parce que n’importe quoi n’importe qui peut la détruire à tout instant. D’où l’usage des carnets. Chez Wittgenstein, même, des carnets en code secret. Mais pour nous, cet expédient est inutile. Il nous faut nous abriter de l’intelligence artificielle, qui ne sait pas déchiffrer ce à quoi elle n’a pas accès, qui ne sait pas déchiffrer des phrases manuscrites dans un carnet. Es-tu en train de dire que c’est là que se trouve la vraie pensée, l’œuvre véritable ? Non, pas forcément. Mais il faut apprendre à se cacher, se dissimuler, se camoufler. Écrire six pages à l’encre bleue dans un cahier en quatre jours ne vaut-il pas mieux que deux ans de chroniques littéraires dans un journal ? Je peux toujours me tromper, il est vrai. Nous allons mourir de la publicité. Le goût du secret, de la chambre noire en pleine été n’est pas celui de l’époque. On pourrait le déplorer, mais ce serait un peu naïf, a-t-il jamais été celui de quelque époque ? Je ne crois pas. Certains le cultivaient, mais la plupart ignoraient même qu’on pût le pratiquer. Or, n’est-ce pas ce dont nous avons le plus besoin ? (On forme un nous avec la communauté de ceux qui en ont besoin.)

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LXI.

Visage de l’homme absent
dans ses yeux
rien
que de la fumée
à supposer bien sûr
qu’il y ait encore quelque chose à perdre
il n’y a plus rien à gagner
comment vivre ?
ne demande pas le visage de l’homme absent
la question s’est-elle jamais posée ?

je n’aime pas ce poème.

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5.7.19

Qu’est-ce que ? Non rien. Est-ce que ? Quoi ? Quoi quoi ? Quoi quoi quoi quoi ? Batracien, tu perds to sang-froid. Tout ça, tu vois, tout ça, c’est la faute de la culture populaire. Quoi ? La popularisation de la culture, c’est de la faute de la culture populaire. Ah ? Non, je n’ai pas compris. Tout ça, c’est la faute de la culture populaire. Mais tout ça quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Je ne sais pas. Je me suis dit que je devrais dire quelque chose comme ça. Mais je ne sais pas très bien pourquoi. Ce matin, je me suis posé la question suivante (je cite) : Qu’est-ce que je pourrais bien écouter qui ne soit ni vulgairement populaire ni prétentieusement intellectuel ? Comme musique, je veux dire. Et sais-tu ce que je me suis répondu ? Non. Rien. Je ne me suis rien répondu. Je n’avais rien à répondre parce que ni ni il n’y en a pas, il n’y a que du ou bien ou bien. C’est terrible, tu ne trouves pas ? Je ne sais pas. Qu’est-ce que tu ne sais pas ? Je crois que je ne comprends pas. Tu crois que tu ne comprends pas, non mais tu te rends compte de l’énormité de la phrase. Non. Bien sûr que non. Je vais te dire. Le fait qu’il n’y ait pas de ni ni mais que du ou bien ou bien, je ne me suis pas dit ça tout de suite, je ne me suis pas dit non plus tout de suite que c’était la faute de la culture populaire. Et maintenant que j’y pense, à vrai dire, je ne sais pas très bien la faute de quoi ou de qui c’est ? Mais je crois que c’est ou bien ou bien. Ou bien tu fais quelque chose de vulgairement populaire dans l’espoir de devenir immensément riche ou bien tu fais quelque chose d’intellectuellement prétentieux et tout ce qui risque de t’arriver, c’est de finir comme un clochard. C’est gai. Comment ? Non, je disais c’est gai. Je ne trouve pas. Non. C’était ironique. Ah, tu fais dans l’ironie, toi, maintenant ? On se débrouille comme on peut. Pardonne-moi d’être bêtement littéral, mais non, on ne se débrouille même pas comme on peut. On ne peut plus rien. C’est comme Priape qui bande pour rien. Tu ne sais même pas pourquoi tu fais ce que tu fais. Pour mourir inconnu ou pour engraisser quelqu’un de plus riche que toi. Les plus grandes fortunes de France, d’Europe, du Monde, de l’Univers. C’est grand, l’univers. Oui, trop grand pour toi et moi, ça, c’est sûr. Je me contenterais d’un jardin. Même ça, tu n’en as probablement pas les moyens. Tout à l’heure, en allant chez le dentiste, j’ai repensé au jardin de notre tante Fine. Enfin, c’était la tante de mon père. Elle s’appelait Joséphine. Tatie Fine, quoi. Un jardin méditerranéen, dans mon souvenir, c’en était un, avec un figuier. C’est mon premier souvenir de jardin. C’était il y a si longtemps. Je ne dirais pas que je m’en souviens bien, mais je me souviens quand même de quelque chose, d’une atmosphère, oui, je dirais que c’est ça, une atmosphère. Et alors, pourquoi est-ce que tu me parles de ça ? Je ne sais pas. C’est beau, un jardin méditerranéen. Ou autre. C’est peut-être le seul endroit où l’on peut être heureux. Et je ne pense pas comme Voltaire, non, ce n’est pas ça que je veux dire. Même si. Même si quoi ? Même si si les gens se contentaient de cultiver leur jardin — et par cultiver leur jardin, moi, j’entends cultiver littéralement leur jardin —, si les gens se contentaient de cultiver leur jardin littéral, nous aurions des chances d’être heureux. Encore faut-il que tous aient un jardin. Oui, précisément. Comment ça précisément ? C’est ce que je voulais dire par ce que j’ai dit. Ah. Oui. Bon. En effet. Je pourrais continuer comme ça. Tu crois ? Je ne crois pas, non, je le sais. Alors pourquoi est-ce que tu ne le fais pas ? C’est une bonne question, tu sais. Peut-être que je vais m’y mettre sérieusement. Sérieusement, non. Comment ça, non ? Non. Si tu le fais, fais-le simplement. Tout simplement. Et comment ça s’appellerait ? Chut. Tu ne sais pas ? Si mais chut. Ça porte malheur. Tu es superstitieux maintenant ? Et pourquoi pas ? Et pourquoi pas ?

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4.7.19

J’avais commencé par me dire que j’allais parler d’autre chose, d’une patronne d’édition qui dit à une femme de 60 ans son employée qu’elle vient de licencier, que c’est formidable parce qu’elle recouvre sa liberté, mais non. D’abord parce que c’est une illustration tellement grossière du problème du mal, qu’on pourrait la prendre pour une caricature, ou pire, se dire que je l’ai inventée tout simplement. Et puis, surtout, parce que c’est débile. Et que la méchanceté alliée à la bêtise ressemble trop à mon époque, c’est-à-dire donc à moi, comme si on n’allait plus vivre désormais que plongé dans ce mélange de méchanceté et de débilité, que la majorité ne voit pas parce que tout le monde est occupé à regarder ailleurs quelque chose qui n’existe pas — une vessie qui passe pour une lanterne ou quelque chose qu’on dirait qui brille —, et que ne restent que deux minorités, qui le voient toutes deux, mais l’une en est responsable et l’exploite à outrance (c’est formidable à 60 ans de perdre son travail, une vie de chômage et de petite retraite t’attend désormais) et l’autre — eh bien, l’autre, c’est moi, et je parle tout seul comme un con dans le désert d’intelligence que j’habite. Même pas une tour d’ivoire, note-le, qui peut encore se payer un tel luxe ? Non même pas, une bibliothèque dans le désert, un bureau perdu au milieu d’une terre ravagée par de malins crétins, une terre que, bientôt, plus personne ne pourra habiter, mais on nous dira sans doute alors, c’est formidable, vous êtes libres maintenant, que vous n’avez plus nulle part où vivre. C’est ce que j’avais commencé à écrire dans mon journal, mais je n’en ai pas eu envie. Mais, me suis-je dit ensuite, qu’est-ce que je vais écrire alors ? Et ça, le problème, c’est que ça, je ne le savais pas. Que je cours, traduis, lis, perds du poids, vis plutôt bien, malgré tout, malgré la solitude qui est la mienne. Oui, c’est vrai, mais je ne suis pas si seul que ça, ce n’est pas vrai, mais quand même, je ne vois pas grand-chose. Est-ce que c’est un mal ? Non, je ne crois pas. Après tout, si personne n’a envie de me parler, il y a peut-être une raison. La même que celle pour laquelle je n’ai envie de parler à personne ? Est-ce que je n’ai envie de parler à personne ? Non. Je ne crois pas. Alors quoi ? Oh, je ne sais pas, je ne sais pas. J’aurais pu écrire que je cherche une idée que je ne trouve pas. Et il y a si longtemps que ça dure, cette histoire de recherche qui ne donne rien. Et je me demande maintenant : ne devrais-je pas cesser de chercher une idée ? Mais qu’est-ce que je pourrais bien mettre à la place ? Et à cette question, je n’ai pas trouvé la réponse. Feldman dit que ce n’est pas l’idée qui va permettre à ta pièce de tenir. Je veux bien le croire, mais quoi ? Je n’ai pas encore trouvé quoi. Et si j’arrêtais de chercher ?

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