Ce matin, il m’a semblé qu’il y avait beaucoup plus de bruit que d’habitude sur le boulevard, à l’heure où je me suis levé, beaucoup plus de sirènes hurlantes. Ce n’est que plus tard dans la journée que j’en ai compris la raison qu’était l’hommage national à un mort, comme il y en a tant. Pourquoi rend-on hommage aux morts aux Invalides plutôt qu’à l’Hôtel des Décédé·es ? Je l’ignore. Peut-être est-ce moins violent ainsi. Peut-être se dit-on ainsi que les morts ne sont pas tout à fait morts, alors qu’ils le sont bel et bien, et complètement. Ou bien est-ce simplement parce qu’il y a de la place dans la cour ? Mais alors, ne pourrait-on pas, bâtissant un Hôtel des Décédé·es, le doter d’une grande cour où l’on pourrait étaler tous les cercueils de tous les morts avec tous les soldats, toutes les familles, tout les en grande pompe de la Nation agglutinée ? La pompe doit-elle être proportionnelle à la grandeur de la Nation qui rend l’hommage ou bien l’un et l’autre n’ont-ils rien à voir ? À Rome, qui se tient quelques instants devant la main à l’index tendu vers le ciel de l’antique statue colossale de l’empereur Constantin, pas moins de 166 cm de haut, peut certes se faire une idée de la grandeur de la sculpture antique, mais il se rend surtout compte que cette grandeur est passée et que cette ruine, reste de la puissance de jadis, montre toute la faiblesse de la force, et tout le ridicule, aussi. Plus qu’à l’admiration, je crois, elle invite à une méditation sur la grossièreté de nos désirs : nous voulons toujours plus, et que ce soit toujours plus grand, mais ce n’est rien, qu’un peu d’outrance qui passe avec le temps, qui se révèle n’être rien. Il y a une photographie de Cy Twombly, prise par Robert Rauschenberg, son amant de l’époque, qui date de 1952, où l’où voit Twombly de profil, qui pose devant la main de Constantin. C’est étonnant parce que, quand je compare la photographie que j’ai prise de cette main lors de notre dernier séjour à Rome à la main telle que la fait voir la photographie de Rauschenberg, j’ai l’impression que ce n’est pas la même main (le socle non plus, pas plus que la colonne à côté, torse alors), j’ai l’impression qu’elle a été modifiée dans l’intervalle, et peut-être est-ce en effet le cas, il peut s’en passer des choses en 70 ans et quelque, peut-être a-t-on collé ensemble différents morceaux de différentes statues pour obtenir un meilleur résultat, archéologiquement plus exact, ou remplacer des moulages, des reconstitutions par des fragments authentiques, je ne sais pas. Tel qu’il se tient, presque collé à la ruine je me demande ce que Cy Twombly peut bien voir de la main qu’il a sous le nez, il se tient trop près, un cahier à la main, un bras croisé sur l’autre, pour voir quoi que ce soit, mais peut-être la photographie n’est-elle qu’une mauvaise photographie de vacances, faite pour montrer au retour à quel point elle est grosse, cette main ; une photo d’Américains à Rome, quoi. À peu près au même endroit où se tenait Cy Twombly, il y a quelques semaines de cela, j’ai pris Daphné en photographie en train de dessiner dans son cahier la main colossale de la statue en ruine. Je n’aime pas prendre des photographies avec des gens en train de poser devant des monuments. Quand je vois des gens le faire, j’ai toujours un peu honte pour eux, parce qu’il me semble que c’est une faute de goût. Quand je regarde les photographies que j’ai prises de Daphné en train de de dessiner la main de Constantin, je suis ému, mais pas parce qu’elle me fait penser à Twombly, non. Ce n’est pas ce que je voulais dire : il y a quelque chose qui nous fascine dans les ruines — enfin, qui fascine certains d’entre nous — et qui tient à cette méditation qu’elles induisent en nous, laquelle nous invite à nous déprendre des illusions fastueuses, des rêves de grandeur et de puissance, à renoncer à nos prétentions hasardeuses à durer, à perdurer, atteindre à une forme d’éternité qui, c’est ce que les ruines nous montrent, ne sera jamais que dégradée par rapport à l’idée que l’on s’en fait. Et comment n’en irait-il pas ainsi, tant elle est fausse, cette idée ? L’éternité n’existe pas, nous disent les ruines. Tout tombe : regarde-nous. Nous qui avons été immenses, nous qui avons régné sur l’univers, nous ne sommes plus rien, qu’un peu de pierres sauvées de l’oubli par l’opiniâtreté des humains, qui fouillent, excavent, creusent, extraient, sondent, toujours dans l’espoir de trouver quelque chose qui les sauvera à leur tour de l’oubli. Mais ils ne trouvent rien, que nous, débris d’un monde qui fut. Ce n’est pas tant que rien ne dure — rien ne dure, oui —, non. Il n’y a pas de continuité : pas de continuité du moi, pas de continuité des peuples, pas de continuité de l’histoire. Les unités sont passagères. Elles s’effritent bien vite. En bâtissant, on devrait toujours songer à cela. Comment se fait-il que l’on ne songe jamais à cela, en bâtissant ?









Vous devez être connecté pour poster un commentaire.