13.8.20

Mon existence manque-t-elle d’urgence ? Étrange question que je viens de me poser. Je regardais une espèce de puce danser sur le plafond entre ici et la fenêtre, ruminant la détestable soirée que je venais de vivre sans que je sache très bien ni pourquoi ni comment, quand je me suis posé cette question. Un peu sur le ton : Ne pas avoir peur de la mort, finalement, n’est-ce pas un problème ? Oh, pas pour faire des gestes magiques supposés conjurer quelque chose de plus ou moins distinct, non, mais pour, vivant dans la terreur de ne rien accomplir durant le laps de temps de plus en plus court qui me sépare de ma mort, faire, inventer, écrire — jusqu’à l’épuisement. Au lieu de quoi, c’est ce qu’il me semble, je prends mon temps. Peut-être que je suis sur la mauvaise voie, c’est même certain, mais ne faut-il pas que j’aille au bout de cette voie, plutôt que de traîner en chemin comme il me semble que je le fais en ce moment ? Calme, tu parles : mou. Gras. Ces dernières semaines, il me semble que je les ai perdues à chercher quelque chose à dire, au lieu de me rendre à cette évidence que l’énergie doit précéder le sujet, la vitalité, l’idée. Ces derniers jours, en revanche, je m’éveille, je me lève, je m’habille, et je vais courir. Il faut à la fois beaucoup penser et ne pas penser du tout pour ce faire. Une profonde conscience et un grand oubli de soi, une destinée et une absence de visée, pour se tendre et se laisser porter dans le même mouvement. Rues désertes ou quasi. Le corps se met en route presque de lui-même, pilote automatique, comme si je n’étais pas là, pas tout à fait, pas encore éveillé, pas encore présent, et pourtant : je suis intégralement là. Et je suis uniquement là. Que serait l’équivalent de ce pilote automatique, l’écriture automatique ? Non. Surchargée. L’appel aux ressources de l’inconscient ? Je n’y crois même pas. Un abandon à la langue ? Comme si l’on se jetait dans un cours où l’on sait que l’on va se dissoudre. Et couler. Pas à pic. Avec le flot. Quel rapport avec l’urgence et la peur de la mort ? Étroit. L’instinct. Une énergie qu’il faut contenir et orienter. Se laisser envahir par elle et, au moment d’être submergé par elle, s’en saisir et ricocher, être la surface contre la surface, avec la surface. C’est abstrait, non ? Affreusement abstrait, oui. N’est-ce donc qu’une manière de me convaincre que je ne suis pas fini, que je ne suis pas venu à bout de la petite parcelle d’existence qu’il m’était donné de travailler, et qu’il n’est pas vrai qu’il ne me reste plus rien à faire, plus rien à entreprendre, mes ressources épuisées, ma mort prochaine, zéro vitalité ? Métaphores passables pour un destin minable. Possible. Alors quoi faire ? S’en remettre à demain ? Mais si demain ne vient pas ou si demain s’avère la fin ? À force de transiger, ne finira plus par demeurer qu’une infinie étendue d’ennui, d’hédonisme satisfait et d’angoisse irrationnelle. Je cherche un chemin pour y échapper. Mais je ne devrais pas, je devrais arrêter et me mettre à avancer.

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11.8.20

La distance par rapport aux choses du monde, l’indifférence face à ce qu’il se produit, toutes les attitudes de la sorte tracent une voie sûre vers le salut, mais c’est une voie triste, désespérée, trempée dans l’oubli. Et puis la voie qui monte n’est-elle pas la même que la voie qui descend ? La route qui conduit à la cité de Dieu, celle qui descend aux enfers ? On peut être fatigué, las, harassé par l’espèce de bouillie intellectuelle dans laquelle on s’efforce malgré tous les obstacles d’avancer, mais a-t-on le droit de renoncer ? Enfin, le droit, non, ce n’est pas le bon vocabulaire. On a tous les droits, c’est dire que l’on n’en a aucun, mais le faut-il ? Se trouver face à l’absurdité du réel, l’inanité de la vie commune, l’absence de signification de l’existence, c’est peut-être une expérience nécessaire à faire : qui ne la fait ne comprend pas grand-chose à ce qui lui est donné de vivre, à ce qu’il traverse. Un matin, on se lève, et l’on découvre effaré que jamais les êtres humains n’ont cessé de croire à la causalité. On aimerait que les lumières s’éteignent mais que personne ne dorme. Et c’est le contraire qui se produit. Finirai-je un jour par désespérer ou suis-je comme un joueur qui est allé trop loin et ne peut plus s’arrêter de parier : le bon numéro ne sort jamais, mais il continue de miser ? En fait, je n’ai pas envie d’écrire cette page, je me force, elle me déplaît, j’ai l’impression de gloser sur un sujet qui, au fond, ne me touche pas, ne me concerne pas, ne me ressemble pas, que je ne nomme pas tant il est laid, et sur lequel je généralise sur un ton désincarné. Je n’ai pas envie d’écrire cette page, étrangère au monde auquel elle s’adresse et dedans pourtant. Quoi de plus étrange que de respirer, de penser, d’écrire, d’avoir envie de vivre quand tout le monde a peur de la mort ? C’est tout ? Oui, il arrive qu’on n’ait pas envie d’écrire en moraliste, que l’on préfère garder pour soi les maximes, taire les sentences, gommer les portraits peu reluisants de l’humanité, comme Rauschenberg effaçant un de Kooning. C’est le soir, des bruits me parviennent atténués par cette distance de six étages qui me sépare de la rue. Je crois qu’il m’est arrivé d’aimer cette saison, mais plus maintenant, pas cette année du moins, qu’elle transpire de ce catéchisme de la culpabilité qui fait frémir les peuples sans vitalité et confère un sentiment d’illusoire virilité à ceux qui les dirigent. Vieillesse morale sans antiquité, embourbée dans un présent perpétuel qui fait tout le temps de la vie. De l’endroit élevé d’où j’écris, j’observe les lumières pâles de la ville, fenêtres d’où rayonne une ampoule jaune orangée, les torches électriques de l’éclairage public, d’un blanc vif, aveuglant, autant de satellites immobiles figés dans leur présence banale. Si l’on ne peut pas vouloir vivre cette époque, on peut quand même vouloir vivre à cette époque. N’est-ce pas tragique et magnifique ? N’est-ce pas ainsi, dans cette ambivalence permanente, qu’il faut envisager l’expérience de l’existence, la rendre, la rendre vivante, la garder en vie ? J’écoute une rumeur sourde, manipule la pierre que j’ai prélevée dans le cimetière nouveau de Cépie. Il faudra, je crois, que je tire au clair le pourquoi de ce prélèvement, mais pas ce soir, pas après tout ceci.

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10.8.20

Comment peut-on avoir bonne conscience ? Je crois que je n’ai jamais connu pareil sentiment. Faut-il une disposition d’esprit spéciale ou, au contraire, abandonner ses facultés critiques, ironiques ? Faut-il s’adonner à la pure positivité ? Ou se reposer sur un roc solide, un dogme, une croyance, une règle de vie stricte qui permet de faire descendre l’idéal transcendant dans l’immanence de la vie de tous les jours ? Est-ce que le fait de n’avoir jamais la conscience tranquille signifie que je suis libre ? La liberté est terrifiante, tellement que tout semble bon pour l’éviter : on n’aime rien tant que les interdits qui nous maintiennent dans les bornes strictes d’une vie bien réglée, aux limites claires, aux frontières infranchissables. En suivant ma règle, je fais le bien, peu importe le mal que je peux faire par ailleurs, le bien s’identifiant avec la règle et son application sans exception, il est toujours sans commune mesure avec le mal. Il est même probable qu’on n’en ait pas conscience, il n’appartient pas à cette sphère, il se situe dans un au-delà inaccessible. La règle, l’interdit, l’ascèse, voilà qui clarifie les notions. Et le sommeil du juste est à la portée de n’importe qui. Ne pas causer de souffrance peut sembler un objectif désirable, une sorte de morale ultime, aisément universalisable, qui tient pour acquis bizarre qu’on ne souffre pas soi-même. Mais qui ne souffre pas ? Qui peut se trouver à ce point en accord avec lui-même, bien de sa personne, que nulle tension, nul doute, nul brume qui ne se dissipe pas, nul remord, nulle crainte ne vient plus perturber la paix de l’existence ? Une vie ainsi vécue, il me semble, ce serait comme si elle avait dit son dernier mot, comme si on avait conclu, plutôt à la suite d’une révélation que d’une conversation, qu’il n’y a plus rien à ajouter, simplement à vivre comme ça, indéfiniment. Mais de celui qui ne se réveille pas la nuit, persuadé d’être un escroc, un raté, un imposteur, peut-on dire qu’il vit sa vie ou la triste parodie  de l’existence simplifiée à l’extrême ?  Ne peut-on pas encore se demander s’il n’est pas tout simplement abruti, comme anesthésié, confit dans la certitude d’accomplir le devoir qu’implique un bien à la portée de toutes et chacun ? Les tourments ne valent-ils pas mieux que les serments ? Les points d’interrogation, mieux que les points finaux ? Quand on cesse de délibérer sur les fins (que l’on pense qu’on ne délibère que sur les moyens ou qu’on pense que l’on a déjà trouvé la fin — ses deux attitudes ne s’excluant d’ailleurs pas l’une l’autre), quand on cesse de délibérer sur les fins, ne s’interdit-on pas par la même de faire le bien ? On trouve des solutions aux problèmes sans les avoir tous explorés. Un jour, on s’arrête, fatigué. Et l’on dort, bercé par la mélodie lénifiante du règne des fins, c’est-à-dire : de la fin de l’histoire. Paix tranquille. Petite mort pire que la vraie.

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8.8.20

Est-ce que le monde s’effondre ou est-ce simplement son état normal ? Cette question, voici comment je crois que je peux l’entendre : je ne vis pas dans un univers entier, plein, que je peux embrasser, auquel je peux m’unir, dans lequel je puis me fondre, je ne perçois jamais de lui que des images zoomées, microscopiques visions : un aspect de la réalité m’est soudain jeté à la figure et je ne vois plus que cela, et puis un autre, et puis un autre, dans ce qu’il faut bien appeler une perception stroboscopique de la réalité, de plus en plus vite, toujours plus de catastrophe : des maladies, des explosions, des cataclysmes, des extinctions, toujours plus fort, chaque fois pire. La mort est certaine, mais est-ce cela qui nous intéresse, ou bien de nous détourner de la réalité brutale et implacable de cet antiphénomène en nous terrorisant toujours un peu plus ? Le paradoxe ne serait-il pas celui-ci : quand j’ai peur de la mort, je ne pense pas à la mort, à ce qu’elle fixe, à ce qu’elle détermine, à ce qu’elle ouvre, au continuum spatiotemporel qu’elle délimite pour moi — parce que tout se rapporte toujours à ma mort pour moi —, à ce qu’elle rend possible au sens de ce à quoi elle m’oblige pour moi, non ? Quand j’ai peur de la mort, je ne pense pas à la mort, je cherche comment y échapper. Sauf que je n’échapperai pas à la mort. Chercher comment échapper à la mort, ce n’est pas chercher comment vivre, c’est même tout le contraire, c’est chercher comment dévivre, comment déjouer le sort. Négation de la mort = négation de la vie. N’est-ce pas une des raisons pour lesquelles les postmodernes que nous sommes détestons tant le destin, auquel nous préférons la fabrication de micro-identités factices ? Tant que je suis acharné à me faire un corps qui me ressemble, un corps de poils, un corps de femme, un corps de chien, un corps de mal, j’ignore le terme, la fin, l’accomplissement dans l’arrêt de toutes choses miennes. Le fantasme ultime des postmodernes est la déconstruction de la mort qui, impossible, se multiplie dans une infinité de microdéconstructions, répliques des microzooms au travers desquels la réalité nous est donnée à voir : politiques des poils, politiques des légumes, politiques des pigments, politiques des chiffons, politiques des accords sujet-verbe-complément. Tout est bon. Tout est bon du moment que ça détourne. Quand je regarde mes doigts de pieds en éventail, comme je le fais en ce moment, je ne me demande pas de quoi ces pieds sont l’expression politique, non pas : je sens un nœud dans mon ventre, je ressens la peur de ne rien faire d’ici là, de ne rien faire de ce d’ici là qui ait quelque valeur, de ne rien accomplir dans ce laps toujours plus court qui me sépare de mon terme définitif. Tout est ridicule quand on pense à la mort. Comment ne pas être obsédé par cette idée ? Comment ne pas voir en elle une puissance pour décupler nos forces ? Comment se replier chaque jour un peu plus sur sa microidentité, le dernier microfait d’actualité ? Comment ne pas dilater le cosmos que je suis ? Comment ne pas vouloir envahir l’univers ? Comment ne pas vouloir devenir l’univers ?

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7.8.20

Comment se faire un sang de foudre
une âme de combat
ne plus résister à l’envie violente de fuir la foule
vivre seul
tout le monde l’est déjà
il faut se hisser par-dessus
quelque forme de vie meilleure que soi
dépasser la pensée réflexe
aimer l’abîme qui laisse perplexe
tendu comme un arc
qui vise
le trou dans la vérité
tout est trop bien établi
comment ruiner les outils
aimer la flamme mieux que le feu
comment imaginer un monde sans rien dedans ?
tout peuple est à l’image de son récit de la création
dans le nôtre
il n’y a plus personne
rien qu’un gros boum !
sans quoi avant
récit de primate qui découvre le feu
après l’invention du moteur à explosion
qu’est-ce qui fait boum !
dans nos vies ?
qu’est-ce qui éclate ces vies
qu’est-ce qui les pousse à la limite
ces vies
détruit les frontières béantes
entre ici et ailleurs
l’intérieur et l’extérieur
moi et l’autre ?
qu’est-ce qui pousse au crime
au délire
à la rime ?
avec quoi se faire une lyre
une ceinture d’explosifs
une boîte d’antidépresseurs
une ordonnance renouvelable
un contrat à durée déterminée
un masque lavable
une bouteille d’alcool à brûler
tout semble si banal quand on ne sait pas écouter
c’est vrai
et puis un car de touristes déverse sa cargaison sur une ville sans nom
le virus se répand
au-dessus
le ciel est bleu qui nous ignore
inexistant.

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5.8.20

J’ai mal dormi cette nuit. Probablement parce que j’avais décidé de me réveiller le matin tôt pour aller courir. Ce qui est absurde : il vaut mieux bien dormir la nuit si on veut se lever tôt le matin. Demain, par exemple, je n’irai pas courir, pour bien dormir cette nuit, mais est-ce que je vais bien dormir cette nuit ? Pour dire ce qu’il en est, de l’étendue du problème. J’ai mal dormi et, à un moment donné de la nuit entrecoupée d’éveils cauchemardesques, j’ai eu la vision d’insectes en train de mourir dans un piège à insectes, des frelons en train d’escalader des parois lisses sur lesquelles ils glissent jusqu’à épuisement, mais cet épuisement prend des heures, des jours, voire, et l’agonie n’en finit pas, et moi, je voyais ces bestioles agoniser sans fin, l’enfer réel, là, si proche qu’il semble irréel. La panoplie de Dante dans un piège à insectes — quelque chose comme ça. C’est le sentiment que j’ai eu, durant la nuit, qui ne voulait pas dire grand-chose, qui ne voulait rien dire, qui était simplement une impression désagréable, un goût désagréable, un parfum incommodant. Qu’est-ce qui est moralement acceptable ? Qu’est-ce qui est moralement insupportable ? Ne dormant pas, j’aurais eu l’occasion d’y penser, mais j’ai préféré penser à autre chose, comme comment me rendormir au plus vite. Comment me rendormir au plus vite ? Surtout en ne pensant à rien. Il faut avoir la conscience tranquille pour dormir. Mais personne n’a vraiment la conscience tranquille. Surtout pas moi. Ma conscience ne me laisse aucun répit. Il s’agit de s’en fabriquer une. Cool, comme disent les certifiés d’allemand. Je crois que j’ai du mal, moi, à m’en faire une. Suis-je trop moral ? C’est probable. Il m’a toujours semblé que je souffrais trop, que je sentais trop, que j’existais trop. Est-ce que j’envie ce qui s’embarrassent moins ? Drôle de question. Je n’ai jamais réussi à me remplir des choses, à me consumer dans la consommation, à m’épanouir dans la zone commerciale, à me détendre dans la stupéfaction (la drogue me rend paranoïaque), à me délasser dans le luxe, à me sentir bien avec ceux que, pourtant, on me présente comme mes semblables. J’ai toujours eu envie de me jeter par la fenêtre, de changer le monde, de déclamer un poème, de griffonner dans des carnets secrets, d’écrire un livre, de tuer quelqu’un. Les fous ont faim, les autres mangent. Règle bizarre à laquelle on pourrait assigner des valeurs relatives dans le monde occidental. 20/80. 1/99. Plus/Moins. Mais à quoi serviraient-elles, ces valeurs ? Dans les pays suralimentés, tout le monde est au régime, et la majorité obèse. Voilà le genre de paradoxes adipeux qui enrégimentent le monde. Voilà avec quoi il faut inventer sa vie. Tâche grasse.

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4.8.20

Si je tenais la solution à un problème, ne m’empresserais-je pas d’en douter, de la rejeter, de m’en défaire avec force ? Pourquoi ? Probablement parce que j’aurais le sentiment qu’elle me serait dictée par mon époque, par l’air du temps que je respire, plutôt que par des raisons valables, une réelle nécessité, un élan personnel, quelque chose d’énergique et de sincère. L’horizon à l’horizon, j’insiste sur le pléonasme, l’horizon à l’horizon semble si étroit. Si une grande synthèse de tout s’avérait possible, que nous apprendrait-elle, sinon qu’elle ne nous apprend rien ? Comme s’il n’y avait que des morceaux débiles d’une réalité globalement incompréhensible, comme s’il n’y avait que des éclats stupides d’un tout insaisissable, inexistant, des fragments insensés du néant. Ce n’est pas que l’esprit encyclopédique soit devenu impossible à cause, par exemple, de l’immensité et de la diversité des connaissances, c’est qu’une encyclopédie de rien ne vaut pas mieux que pas d’encyclopédie du tout. Une somme de non-sens ne produit pas de sens. Toute eschatologie se réduit à des formules vides et prétentieuses comme « Se préparer à ce qui vient ». On entretient une illusion de sens, d’action, de profondeur, qui ne parvient pas à cacher le trou béant dans lequel passent sans peine les charlatans, mais qui se contente d’en tenir lieu : Qu’est-ce que vous voulez de plus, semble-t-on dire au petit peuple terrorisé, vous ne vous imaginez tout de même pas que vous valez mieux que ça ? Et c’est vrai, les puissants singent la vie des impotents qui, en retour, se disent que, finalement, les uns ne valent pas mieux que les autres. Sur un chemin de campagne entre deux routes départementales, un matin, on peut s’imaginer quelque part hors du monde, jusqu’à ce que l’on dépasse un camping-car depuis lequel un chien qui ne voit pas le coureur aboie tout de même après lui, et que, rentrant au village, on découvre stupéfait un camion coincé entre deux maisons, ne pouvant plus ni avancer ni reculer. Avant de s’unir avec le tout, il vaut mieux s’informer, savoir de quoi le tout est fait. Le mysticisme est un désir compréhensible, presque normal, mais si l’on pouvait ainsi s’unir, avec quoi le ferait-on ? L’union avec le tout présuppose un inventaire qui en dissuade à moins de concevoir le tout comme un tout moins la totalité de ses parties, un tout sans tout, un tout sans rien. Il y a quelque chose d’éminemment désirable dans le mysticisme et de grossièrement rebutant, une solution au problème de la vie, une réponse à la question du sens de l’existence qui semble purement et simplement les nier. Comme s’il suffisait de regarder ailleurs pour ne plus voir les choses comme elles sont, mais comme elles devraient être pour que l’on puisse les aimer et s’unir à elles. Si je tenais la solution à un problème, ne m’empresserais-je pas d’en douter, de la rejeter, de m’en défaire avec force ? Mais alors, cela ne revient-il pas à dire que je ne trouverais jamais de solution au problème quel qu’il soit ?

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3.8.20

N’est-ce pas étrange, me suis-je fait remarquer ce matin, qu’il faille un permis pour conduire un véhicule automobile, mais qu’il n’en faille aucun pour piloter un organisme aussi complexe qu’un être humain ? Organisme que l’on est pourtant. Si c’est bien moi qui ai eu cette idée, je ne sais pas si c’est une idée de moi ou non, mais qu’importe ? Elle ne brille pas particulièrement par son intelligence, aussi mieux vaut penser qu’elle est de moi. J’étais en train de courir. La veille au soir, au moment de m’endormir, je m’étais dit que le lendemain matin, j’irai courir, et c’est ce que j’ai fait. Mais je ne l’ai pas fait seulement pour aller courir, pour faire, comme on dit, de l’activité physique, mais parce que cette activité, je l’intégrais à un régime de mon organisme grâce auquel un certain nombre de choses devraient s’ensuivre. Pensée qui n’a rien de magique. Un organisme ne se pilote pas, mais on peut se donner une direction, imaginer un chemin. Enfin, quelque chose comme ça. Je ne sais pas exactement ce que cela veut dire. Commencer par rêver quelque chose, même quelque chose de très vague, quelque chose qui s’exprimerait en réponse à une insatisfaction profonde, comme en ce moment : de me sentir loin de ce que je voudrais faire, d’être maintenu à distance de moi-même en quelque sorte, par les circonstances, par des circonstances, une forme d’incompréhension de moi qui circule en passant par l’incompréhension des autres, le sentiment d’être mal à l’aise où je suis, de ne pas trouver les conditions extérieures à l’épanouissement de ce que je voudrais faire — écrire, écrire, écrire. Alors peut-être que, trop souvent, j’accuse le monde quand je suis moi le seul coupable, mais peut-être aussi que les choses ne sont pas aussi simples que cela, comme cette sorte d’intuition, ces derniers temps, qui me murmure je si je pouvais composer de la musique, le problème ne se poserait pas de la même façon. Non, mieux : qu’il ne se poserait pas du tout. J’ai toujours cru en la supériorité de la musique. Que les mauvais musiciens donnent des philosophes et les mauvais philosophes, des écrivains. Je n’ai pas d’argument en faveur de cette affirmation, qui n’est sans doute rien de plus qu’une boutade, mais ce qui se pose à travers les questions que je me pose (musique, philosophie, littérature, pour le dire vite), c’est la question de la forme. Le problème ne vient-il de cela que je n’ai pas le temps, le temps ou l’espace, que je n’ai ni le temps ni l’espace nécessaires pour écrire quelque chose, parce que je n’ai pas la forme qui pourrait donner libre cours à ce que je cherche à écrire ? L’insatisfaction face à ces phénomènes d’incompréhension, de climat, d’atmosphère, de lieu, de personnes, etc. ne serait que l’expression d’une absence de forme, que je cherche, qu’il m’arrive de trouver, que j’ai déjà trouvée, mais que je ne retrouve pas en ce moment. Ainsi, la sorte de poème que j’ai commencé avant de venir ici, au-delà des interruptions banales et de l’interruption que constitue ce changement de lieu, souffre de ce défaut, me semble-t-il, qu’il n’a pas de forme, comme s’il s’agissait d’un organisme vertébré privé de vertèbres : il peut se manifester dans des poussées orgiaques, mais il ne peut pas progresser, il est condamné à n’être que cette chose qui jaillit. Et puis se tarit.

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2.8.20

Les contradictions dont nous sommes pétris sont peut-être moins l’expression de tensions internes insurmontables que d’un conflit entre ce que nous pensons être, ce à quoi nous aspirons, ce que nous estimons être une vie digne d’être vécue et ce que l’époque nous autorise à accomplir effectivement. Où les rêves de grandeur se fracassent contre le ricanement généralisé du grand nombre élevé au sein opulent de la culture de masse, l’industrie du divertissement, de la diversion, de l’asservissement. Où l’esquisse d’une phrase pleine de sens est barbouillée par les milliards d’interjections qui tiennent lieu chaque jour de communication globale. Où la vie même a du mal à se frayer un chemin entre la peur de la mort et sa réalité. Tout le monde est mortel mais personne n’a envie de mourir. Même les suicidaires rêvent d’une vie meilleure qui leur semble à jamais inaccessible. L’actualité — la médiatisation de la réalité — est un bain d’acide dans lequel se dissolvent nos aspirations. Il n’y a que les gourous qui puissent articuler une profession de foi claire et univoque. Parce qu’ils ont quelque chose à vendre. Celui qui n’a rien à vendre, ou plutôt qui croit en quelque chose parce qu’il y croit sincèrement et non parce qu’il escompte quelque gain qu’on ne prend même plus la peine de tenir secret ni d’enrober de pensée ou de philanthropie, comment ne serait-il pas paralysé ? Il ne semble plus y avoir que des fanatiques et des charlatans en face d’une masse infinie de consommateurs qui désirent tout et son contraire : non parce que c’est ce qu’ils désirent effectivement, mais parce qu’ils n’ont plus aucune notion de ce que pourrait la vie bonne, parce que plus personne n’a plus la moindre notion de ce que pourrait être la vie bonne, il n’y a plus que des vies pas trop insupportables, suffisamment confortables pour qu’on puisse les vouloir prolonger indéfiniment, ou tellement détestables qu’on est prêt à tout, tous les risques, toutes les bassesses, tous les crimes, toutes les faiblesses, pour la transformer. Et moi qui écris cela, que suis-je sinon une fleur dans le désert ? Suivant le guide, un touriste est passé par là. J’ai poussé dans une goutte d’eau qu’il a laissé tomber. J’ai crû sans que personne ne se soucie de moi. Quand je disparaitrai, tout redeviendra indifférent, mais j’aurai vécu.

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1.8.20

Combien de temps se posent les questions ? Une fraction de seconde, une journée, un an, toute une vie ? Quand on a une idée, quelqu’un vient, qui nous dérange. Et quand on n’en a pas, on reste là, seul, à attendre que quelque chose se passe, mais rien. On a la fois trop de temps et pas assez. On pense à la fois trop et pas assez. On vit à la fois trop et pas assez. Je passe mon temps à chercher l’équilibre, une certaine forme d’équilibre, mais c’est impossible, il y a toujours quelque chose qui penche, menace de tomber, s’effondre. Trop seul, je deviens fou. Trop de monde, je deviens fou. Ainsi l’alternative. Trop de solitude et pas assez de solitude. Trop de monde et pas assez de monde. Trop d’idées et pas assez d’idées. Et puis, je me suis déjà fait cette réflexion un certain nombre de fois, assez grand, ce nombre, il y a des lieux qui permettent de penser, qui libèrent la pensée, qui stimulent la pensée, et puis d’autres, non, qui la menacent, au contraire, l’éteignent. Il en va des lieux comme des gens. Je peux être le plus parfait des imbéciles en société et écrire des centaines de pages de poèmes quand je suis tout seul. Je peux me taire et écouter quelqu’un parler et ne pas supporter entendre quelqu’un bavasser. Chaque pas dans une direction semble en provoquer un autre dans le sens contraire. Je sais ce qu’on pourrait objecter : que c’est toujours soi-même qui empêche, qu’on n’a jamais d’autre ennemi que soi-même. Certes, les truismes pleuvent comme les mauvais romans à Paris en septembre, mais qui se soucie de celui qui a une idée, qui se soucie de celui qui s’efforce de penser, qui prend en considération celui qui s’efforce de lire un livre qui demande de la concentration, qui s’intéresse au sort de celui qui essaie d’écrire une phrase qui ne soit pas destinée aux rayons des grandes surfaces, morale de supermarché ? Non que j’aime la compagnie des gens de lettres — j’aurais plutôt tendance à l’exécrer —, mais où est-ce que tu peux espérer être vraiment toi-même ? Et c’est qui, ça, vraiment toi-même ? Et quand tu trouves enfin un peu de temps pour mener à bien ce que tu t’imagines être une tâche digne de toi, au beau milieu de l’après-midi, il fait si chaud que tu t’endors et que tes rêves sont d’absurdes élucubrations sur des étendues d’eau couvertes de moustiques assoiffées de sang. La probabilité que la vie soit bien faite est infime, en fait, et les ennemis sont partout, mammifères ou non. L’intelligence est une petite tache sur un immense mur blanc : elle détone, et il ne serait pas étonnant que quelqu’un vienne, une éponge à la main, pour l’effacer.

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