3.5.26

Une Méditerranée austère, que serait-elle ? La question vient de me traverser l’esprit comme un gabian le ciel bleu. Et d’où me vient le sentiment que c’est une sorte d’oxymore ? À Rome, je l’ai dit, ma méditerranéité aura atteint ses limites, mais je ne suis pas certain que Rome soit le plus haut lieu de ladite méditerranéité : Rome, c’est Rome, c’est-à-dire (outre la bête tautologie) un monde en soi avec lequel, peut-être, tout simplement, j’en ai fini. Hier, à un tout autre sujet, Nelly m’a fait part de son besoin de rompre avec ce qu’elle appelle « sa vie d’avant ». Ce que, lui ai-je dit, je comprends tout à fait. Parfois, en effet, ai-je précisé, il me semble que la Méditerranée, c’est ma vie d’avant et que tout retour, loin d’être l’accomplissement de mon odyssée personnelle, serait une sorte de régression, un retour en arrière, et un échec, donc. Dans certains récits des aventures d’Ulysse, ce dernier, après son retour à Ithaque, ne peut s’empêcher de reprendre la mer et de continuer ses aventures, comme s’il était atteint d’une sorte de mal frénétique incurable : la bougeotte. On ne peut savoir où s’arrête le voyage : peut-être ne s’arrête-t-il jamais, peut-être ne l’entreprend-on que pour revenir et en finir avec lui. Dans le même ordre d’idées, sait-on jamais si l’on se trouve au bon endroit ? D’autres fois, j’ai le sentiment que je ne cesserai jamais de revenir, que c’est mon destin, en quelque sorte, ne sachant pas si cela veut dire qu’il faut à la fois que je m’éloigne et que je revienne ou que tout ce que j’entreprends se soldera toujours de la même manière, par le retour. Et, dans cette dernière hypothèse, peut-être pas sur un échec, non, enfin. La vie, c’est ce qu’on ne peut pas connaître a priori, ai-je eu envie d’écrire. Et, si je l’ai écrite, cette phrase, c’est moins parce que je tiens particulièrement à l’affirmer, à l’asserter comme une vérité, que pour la présenter entourée du doute dont je souhaite l’envelopper : elle est à la fois probablement vraie et tout à fait imbécile, mais il y a quelque chose en elle de captivant (est-ce pour cela qu’on la peut trouver captieuse ?), comme si elle nous répétait : « Continue, continue, continue. » Ulysse ne dit pas ce qu’il a entendu que les Sirènes lui chantèrent. Peut-être lui dirent-elles cela : « Continue, continue, continue. » Peut-être lui dirent-elles : « Quand t’arrêteras-tu enfin ? » « Viens, repose-toi avec nous. » Ou bien : « Rentre chez toi, sinon nous finirons par te dévorer. » Peut-être ne lui dirent-elles rien du tout : on n’a pas besoin de mots pour chanter.

2.5.26

Les corrections pour mon article à paraître dans error.re mises à part, je n’ai pas trop pensé grand-chose aujourd’hui. Peut-être n’est-ce pas plus mal, d’ailleurs. Mais pourquoi ai-je le sentiment que je me suis “laissé vivre” ou que je me suis “contenté de vivre” ? Comme s’il y avait une quelconque obligation. En fait, cette obligation, je le sais, c’est l’obligation de mon éducation, celle que j’ai parfaitement intégrée, la morale du travail plus que du devoir, ou plutôt du devoir travailler, celle qui veut que l’on fasse des choses, que l’on produise, que l’on agisse sinon l’on n’est pas, et dont j’ai tant de mal à me défaire. (Il faut une vie pour se défaire de son éducation.) Mais que m’importe d’être ? Ce n’est pas vrai, toutefois, que je n’ai pas pensé : en lisant un article sur l’érosion du littoral, je me suis dit que nous vivions une expérience que nos ancêtres avaient déjà vécue il y a quelque 10000 ans et que ce que l’on présente comme un malheur, une destruction de l’environnement, nos ancêtres l’avaient déjà connu, qui devaient voir la limite de la mer monter à vue d’œil ou presque, et je me suis dit que, si nous parvenions à la conscience de cette sorte de continuité historique, nous parviendrions peut-être à comprendre quelque chose de profond, qui tient à la superficialité de nos croyances, à la fragilité, la friabilité de nos certitudes, la faiblesse de nos repères. Nous voyons des limites partout, là où il n’y a que les lignes éphémères, des espaces qui se configurent et se reconfigurent sans cesse. Nos ancêtres qui peignirent sur les parois de ce qu’on appelle désormais « la grotte Cosquer », eux aussi, devaient penser que c’était stable, que c’était solide, que les signes qu’ils traçaient ne s’effaceraient jamais. Et puis, du fait de la montée des eaux, ils sont devenus inaccessibles, ils sont tombés dans l’oubli, d’où ils ne sont sortis que par hasard, et ils s’effacent, jour après jour, ils s’effacent. Nous bâtissons en nous disant que c’est pour durer, avec l’idée, sans doute, que c’est pour toujours, que nos limites ne bougeront jamais, que notre environnement est stable, que notre monde est solide. Ce n’est pas vrai ; faut-il que nous y croyions pour que nous fassions quelque chose ? Si nous ne croyions pas à la solidité du bâti, bâtirions-nous comme nous le faisons ? Bâtirions-nous seulement ? J’y pensais, hier ou avant-hier, je ne sais plus : malgré l’échec de mon œuvre, je n’ai pas abandonné, et pourant, j’en ai eu envie, j’ai continué d’écrire. Or, il est fort probable que, si je n’avais pas échoué, je n’eusse pas écrit comme j’écris aujourd’hui. Aujourd’hui, j’écris avec la conscience de l’échec ; — de mon échec, mais aussi de l’échec en soi, de la nécessité de l’échec. Et cette conscience de l’échec, la conscience de la nécessité de l’échec est libératrice. De l’échec et de l’écueil : nos croyances s’échouent sur le rivage, qui monte, monte inlassablement. Dans dix ou quarante mille ans, le niveau de la mer descendra de nouveau. Serons-nous encore là ? Aurons-nous appris quelque chose ? Ou bâtirons-nous encore, penserons-nous encore comme nous le faisons aujourd’hui, toujours ignorant l’échec, non pas comme une possibilité, non pas comme une contingence, mais comme nécessité ?

1.5.26

Désormais que l’humanité occidentale fait plus d’animaux domestiques que d’enfants, désormais que, donc, elle produit plus qu’elle ne se reproduit, il n’est pas étonnant de la voir traiter ses enfants comme des animaux domestiques parmi d’autres. Sur les quais de Seine, par ce chaud après-midi chômé du premier de mai, on pouvait ainsi voir un garçonnet que sa mère tenait en laisse, comme on l’aurait fait d’un petit chien, hurler à la mort en tirant sur le harnais de sa prison mobile. Détresse expressive à laquelle la mère opposait encore et encore la même réponse inflexible dans son abominable patois. (Même Dieu ignore d’où proviennent tous ces gens qui viennent à Paris.) Le père, en retrait, comme ils le seront tous à l’avenir, regardait la scène d’un air inquiet, les mains solidement accrochées à la poussette, laissant entendre qu’il était tout à fait disposé à y enfermer sa progéniture pour plus de tranquillité. Ce n’était à l’évidence pas lui qui décidait — et comment eût-il pu seulement oser s’y risquer ? —, mais il semblait se tenir à l’affût, prêt à exécuter l’ordre d’harnachement dès que ce dernier lui serait donné. J’ai laissé cet infernal trio à sa familiale misère — il y a tellement de gens qui viennent faire du tourisme à Paris que même l’observateur le mieux disposé à leur égard n’est pas en mesure de porter à tous l’attention qu’ils mériteraient pourtant, tant ils sont désopilants —, et j’ai continué mon chemin parmi cette masse toujours plus compacte de corps débordants de sodas et de nourriture grasse à manger dans des boîtes en carton ou des feuilles de papier, de bière tiédasse à écluser, les fesses épaisses posées à même un sol malpropre. J’avais franchi le dernier cercle qui sépare le monde réel du délire hallucinogène, — Notre-Dame de Paris. Un peu plus loin, je suis passé devant la vitrine de l’éditeur pour qui j’ai travaillé pendant plusieurs années et qui défraie la chronique de la gauche bien née depuis quelques semaines, mais tout semblait parfaitement banal, inchangé depuis que j’avais quitté les lieux. Je n’ai eu de pensée pour rien, j’ai poursuivi mon périple miniature dans ce Paris d’avant l’orage. J’étais préoccupé par autre chose : dans quel cahier, quel carnet, et avec quel stylo, quel crayon, fallait-il que je couche par écrit mes pensées secrètes ? Dérisoire considération, certes, si on la rapporte aux petits millions qui animent le monde de l’édition, mais je crois qu’il n’en est rien, que viendra bientôt un temps où tout ce qui nous agite, nous habite, semblera grossier, laid, et vulgaire, où l’on ne chérira plus que ce qui échappe à la valeur, à son artifice, où l’on se cachera pour écrire de peur que quelqu’un nous surprenne, non que ce soit honteux, mais c’est si précieux qu’il faut le tenir le plus longtemps possible au plus près de soi : on ne primera plus, non, on prisera. En attendant, souffrons ; — c’est tout ce qu’il nous reste pour nous sentir encore un peu humain.

30.4.26

Évidemment, quand _______ _______ compare le renvoi d’_______ _______ à un viol, c’est indécent, mais le but n’est pas d’engager la conversation, le but est de l’empêcher, de la rendre impossible, de monopoliser la parole. Le but n’est pas de dire quelque chose qui a du sens, dont on peut discuter, à l’encontre de quoi on peut émettre des objections, au sujet de quoi on peut apporter des précisions, suggérer des nuances, argumenter, objecter et répondre, évidemment non, le but est d’interdire toute parole dissonante : la parole est un bloc qu’on ne partage pas, elle est comme le pouvoir, — qui lale prend ne lale rend jamais. On aurait pu parler de la rémunération délirante d’_______ _______, de l’asymétrie insupportable entre les revenus d’un héritier comme il y en a tant et l’immense majorité de ce que gagnent, effectivement, chaque année, 75% des gens qui tentent de publier des livres en France, sans même parler des salariés de chez _______ (je suis les deux), mais de tout cela, il ne doit surtout pas être question. Car, ce qui est en jeu, outre les revenus de quelques-uns obtenus au détriment de l’immense majorité des autres, c’est le revers de cette asymétrie, c’est le monopole de la morale. De même que le succès monopolise le marché — la valeur se mesure exclusivement au plus grand nombre de ventes —, l’outrance monopolise la morale en neutralisant la pensée : une fois que le mot « viol » a été prononcé, qui se risquerait à émettre ne serait-ce qu’un léger doute ? La démocratie, quand elle devient politique, dégénère en spectacle, ai-je écrit, hier, à peu de choses près. En voilà une preuve de plus, si elle était nécessaire : on fait régner la terreur morale et, dans le format univoque et sans appel du face caméra, le totalitarisme est déjà là. « Mais qu’est-ce que la démocratie, Jérôme, sinon de la politique ? », objectera-t-on (même si c’est passé de mode, il faut déchaîner les passions et non plus argumenter, je fais semblant). Eh bien, la démocratie n’est pas un régime politique ; la démocratie, c’est la conversation, en tant qu’art, en tant que pratique quotidienne, en tant qu’écoute et non seulement parole, la conversation, ai-je dit, et la douceur des mœurs, ai-je envie d’ajouter, en tant que culture, en tant qu’existence au quotidien (amour, amitié, simplicité). Même s’il a toujours la même tessiture, à mesure que l’arbre dans la cour intérieure s’est couvert de feuilles, le chant de Luciano a gagné en puissance et en profondeur. Son chant ne confisque pas, il enchante. Et, tout comme ma voix, qui l’écoute ?

29.4.26

Retour de Toulon. Où, contrairement à ce que mes angoisses laissaient présager, je ne suis pas mort. Je n’ai rien contre Toulon, que je n’ai même pas vraiment vue, pour être tout à fait honnête, mes beaux-parents résidant dans une zone périphérique assez déplaisante de la ville, mais je n’aurais pas aimé m’y trouver pour en finir avec la vie. L’idée était irrationnelle, je l’admets sans arguties superfétatoires, d’autant que c’est ailleurs que je me suis senti mourir, à Marseille, où je ne suis pas mort non plus, n’étant pas mort du tout, comme cette page en apporte la preuve a posteriori, mais où je ne suis pas né toutefois, alors cela n’a pas la même dimension, comment dire ? existentielle ? n’est-ce pas un peu excessif ? Et, cette fois, il n’y a pas de mais. Il y a beaucoup de mais dans mon écriture, je crois, et ce n’est pas un défaut, je crois, encore que cela puisse sembler répétitif, c’est une nécessité, plutôt, de toujours s’efforcer de ne pas seulement voir un seul côté des choses, de s’efforcer de voir le plus de côtés des choses. Quelles choses ? Toutes les choses. Surtout celles qui ne sont pas des choses. Mais je perds le fil de mes pensées. Y en avait-il un, pour commencer, de fil à mes pensées ? De retour à Montparnasse, j’ai senti mes forces m’abandonner. Comme si vivre avec ces gens pendant une semaine avait mobilisé toutes mes forces et m’avait demandé, en réalité, plus de force que je n’en ai. Alors, une fois toute cette tension relâchée, le corps semble s’affaisser sur lui-même, et de ce qui permet de se tenir à peu près droit il ne reste plus grand-chose. Sentiment d’écroulement. N’est-ce pas étonnant, tout de même, d’être si proche de ces gens — j’entends : dans l’arbre généalogique — et si loin, cependant ? Ce n’est pas une découverte, non, mais quand j’ai accepté de les revoir après des années sans leur adresser la parole, je ne m’imaginais pas que c’était pour recommencer exactement comme avant, car alors : quel intérêt ? Eh bien, aucun intérêt. Mais alors, à quoi bon ? Alors, à rien. Quand j’ai exprimé, hier au soir, le désarroi qui était le mien de constater que la fin de la vie de mon père ressemblait à une punition — sans alternative : il n’est pas question, évidemment, de le mettre à mort, comme on en réclame le droit, à corps et à cri, désormais, en Occident —, j’ai eu pour seule réponse un « Ah, c’est bien triste », qui ne voulait strictement rien dire, qui n’était qu’une façon de dire qu’on ne m’écoutait pas, qu’on ne m’avait jamais écouté, qu’on ne m’écouterait jamais. Et, à vrai dire, ce n’était pas parce que le sens de ce que je disais mettait mes interlocuteurs mal à l’aise. On ne m’écouta pas plus au moment où je dis qu’Un jardin en Méditerranée de chez Hermès était mon parfum préféré, pas plus qu’en toute autre circonstance. On n’écoute pas chez ces gens-là, et je crois qu’on ne sait même pas comment faire, qu’on ne sait même pas comment se taire, faire preuve d’un peu de sensibilité, et essayer de comprendre. Pour cela, il faut quelque chose que ces gens-là n’ont pas, mais ce n’est pas extraordinaire, cela, l’immensité majorité des gens ne l’ont pas non plus. Aussi, se retrouve-t-on souvent à parler tout seul. Aussi, vaut-il mieux, la plupart du temps, parler tout seul. Ce que j’écrivais, hier au soir, à propos de la nécessité du journal intime (sous la forme, peut-être, quelque peu particulière, qui tient aussi de l’auto-analyse philosophique), je le pense sincèrement. Et, bien évidemment, ce journal n’est pas un journal intime, encore qu’il lui emprunte certains aspects, mais il n’est pas secret, il n’est pas manuscrit, il n’est pas déconnecté. Mes carnets sont beaucoup plus proches du journal intime. Pour ne rien dire des journaux que j’ai effectivement tenus (je m’en étais ouvert ici à propos, notamment, des cahiers italiens dans lesquels je les ai écrits). Il faut se mettre à part du monde social. Autrement, nous nous trouverons dilués dans la vie démocratique, dans son absurdité, dans sa nullité. On dénonce souvent le spectacle — c’est même un lieu commun de “la pensée de gauche” depuis Guy Debord —, mais ce n’est pas le spectacle qui vient en premier dans la chaîne des raisons, c’est la démocratie, laquelle dégénère, dès lors qu’elle devient politique, en spectacle, pour ne pas dire plutôt : en pitrerie. Le secret intime — apolitique — du manuscrit déconnecté est notre seul salut.

28.4.26

Le tort des gens “sensibles” n’est pas de se confier à des robots conversationnels appelés « intelligence artificielle » plutôt qu’à leurs inintéressants monstres de prochains (beaux-parents, et caetera), mais de ne plus pratiquer l’art précieux du journal intime. L’autre jour, dans le journal (quotidien et public, celui-là), un chroniqueur s’inquiétait de la disparition de l’écriture au profit de ces machines à rédiger que seraient les ia, laquelle disparition entraînerait une incapacité à penser le monde, ou je ne sais trop quoi, comme si, d’une part, sa chronique constituait ce qu’il appelait « une capacité cérébrale » (depuis quand, en effet, les journalistes pensent-ils ?) et comme si, d’autre, cette capacité avait été universellement répandue jusqu’à l’apparition de ce qu’on appelle l’ia. Les inquiétudes de ce genre sont bien évidemment dans l’air du temps, qui ignorent généralement que le mouvement dont l’ia est un moment a été initié avec la révolution industrielle et que, dans le meilleur des cas, l’illusion de la démocratisation du savoir (en un sens minimaliste de l’alphabétisation : savoir signer son nom, puisque c’est généralement à partir de cette compétence minuscule qu’on établit des statistiques pour tâcher de savoir combien de Français étaient analphabètes avant et après la Révolution française) n’aura été qu’une parenthèse infime dans l’histoire de l’humanité (restreinte à cette portion encore plus infime de l’infime qui aura connu la démocratie en tant que régime politique). La répartition du savoir obéit à une loi de répartition assez banale : 80/20. C’est brutal, oui. Mais, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. Aujourd’hui, quand j’ai essayé de m’exprimer pour faire entendre le mal-être que je ressentais quant à la condition de mon père — quand j’ai dit que, d’après moi, la fin de vie ne devait pas être un enfermement punitif, ce à quoi ressemble pourtant la fin de vie de mon père dans sa chambre lépreuse, mon père qui se plaint, par exemple, de ne pas avoir bu un verre de vin depuis qu’il est entré à l’EHPAD, comme si le fait de boire un verre de vin allait avoir une incidence sur son état de santé ou son espérance de vie à long terme, à 82 ans, ce serait bien le diable —, je me suis trouvé confronté à un tel mur d’indifférence, d’inertie mentale et sentimentale que je me suis demandé s’il ne conviendrait pas de remplacer ses semblables — et ce, de toute urgence — par des robots conversationnels capables de singer les capacités émotionnelles élémentaires qu’on suppose être celles des êtres humains dans la mesure où ces derniers — les êtres humains — sont incapables d’éprouver, de manifester, d’exprimer les capacités émotionnelles élémentaires qui sont censées être les leurs, mais qu’on leur prête à tort. Ou, pour le dire, autrement : les êtres humains sont des monstres d’inhumanité à qui on confie le sort de l’humanité et l’éducation des enfants. Comment s’étonner, dès lors, que tout aille si mal ? Il n’y a bien que l’art du journal intime qui soit en mesure de sauver ce qu’il nous reste d’humanité. Par quoi j’entends : une pratique secrète, manuscrite — c’est-à-dire : déconnectée d’internet — où chaque personne se trouve libre de s’exprimer, d’explorer ce qu’elle n’est pas (la pratique du journal intime doit permettre d’en finir avec l’illusion du moi), d’inventer, de se perdre, de parler, de dire tout ce qu’il lui passe par la tête, voire : de parler pour ne rien dire, si ce n’est même : de dire quelque chose d’intéressant. Quelque chose d’intéressant, voilà précisément, en effet, ce que l’on ne peut plus dire à personne, ce qu’il faut absolument garder pour soi tant cela est précieux, tant cela est rare, tant cela est beau : c’est comme un papillon, quand on le touche, ses ailes perdent de leur couleur. 

27.4.26

À l’abbaye du Thoronet, aujourd’hui, où le temps était parfait, je me suis assis dans le cloître et, au son de la fontaine qui gouttait dans le calme, j’ai dessiné le chapiteau d’une colonne romane. Je me suis senti tellement bien, comme absolument hors du monde, alors que j’étais dans le monde, que c’est aussi là, le monde, dans ce microcosme qui a survécu au passage du temps. Un peu plus tard, je me suis dit que le cloître roman, en tant que concept, en tant que forme, en tant qu’espace délimité, quasi clos, était l’un des sommets de la civilisation humaine, et je me suis demandé comment il se faisait qu’il n’avait jamais été sécularisé, qu’il était demeuré une idée religieuse — l’idée d’une certaine religion — dont on n’avait jamais réussi à étendre le concept alors que c’est un chef-d’œuvre, un cloître comme celui de l’abbaye du Thoronet, d’une simplicité élémentaire — un jardin rectangulaire, où se trouve une fontaine, entouré d’une galerie couverte à colonnes qui donnent sur des pièces de vie —, mais c’est peut-être que la forme de vie précède l’espace architectural et que la forme de vie dont le cloître est la spatialisation architecturale est finie et qu’on ne peut pas extrapoler la forme à laquelle elle a donné vie pour en faire quelque chose d’autre, de semblable et d’autre. À la place des cloîtres, on a des galeries marchandes et de tours en verre et en béton, telles sont les formes architecturales qui découlent de notre forme de vie. Ce dernier jugement est bien trop sommaire, j’en ai conscience. Mais est-il tout à fait erroné ? Je n’en suis pas certain. Ne suis-je pas pour autant en train d’opposer des formes de civilisation à d’autres, comme si cela avait un sens quelconque ? Cela n’a-t-il aucun sens, vraiment ? Pour moi, en tout cas, le sens était bien plus local : je me suis senti si bien, dans une harmonie parfaite avec le lieu, le temps qu’il faisait, avec la vie, sans séparation aucune d’avec le monde, tout à fait là. Est-ce une philosophie de la présence (par opposition, par exemple, à la philosophie de l’absence d’un roman comme À la recherche du temps perdu) ? Je ne le crois pas non plus : il y a de la présence et de l’absence dans le sentiment. Mais le moment était parfait : il faisait beau, un peu chaud au soleil, la pierre rayonnait de lumière, les fleurs embaumaient, dans le bassin, les poissons rouges semblaient endormis. Il y avait bien des avions dans le ciel et des touristes alsaciennes qui parlaient fort, trop fort (heureusement, on ne les laissa pas entrer avec leurs hideux petits chiens), mais c’était presque une façon de souligner la perfection du moment, par soustraction : tant de laideur et tant de beauté peuvent-elles coexister ? Il faut dire que oui (et cela n’a rien à voir avec une prétendue beauté de la laideur ni une quelconque laideur de la beauté), c’est ainsi : tout a lieu en même temps et il faut vivre dans cette totalité, — c’est la forme de notre expérience. Quand j’ai montré mon petit dessin d’observation à Daphné, elle m’a dit qu’elle me mettait 15/20. J’ai trouvé que c’était une bonne note, compte tenu de mes capacités. J’ai pensé à ce type qui faisait des dessins et qui a disparu de mon monde. Et puis, je l’ai oublié : son absence ne faisait pas que sa présence me manquait.

26.4.26

J’ai cru que j’allais mourir dans le hall de l’EHPAD, et un peu avant aussi dans la voiture qui m’y conduisait. Et, si c’est peut-être un signe de moins mauvaise santé qu’on ne le pense que de ne pas mourir, en effet, je ne sais pas si c’est un signe de bonne santé mentale de faire comme si tout était normal, ou pas trop anormal, de faire semblant, d’aller bien, malgré tout, quand tout va mal, oui. Tout ne va pas mal, c’est vrai, non, j’exagère, mais mon père est malade et de plus en plus maigre me semble-t-il, et comment pourrais-je aller bien, moi, voyant cela, sachant cela, c’est-à-dire voyant tout ce que je vois, sachant tout ce que je sais ? Aller mal ne le fera pas aller mieux, c’est vrai, mais c’est aussi une remarque profondément imbécile. Je crois que “la résilience”, comme on a pris l’habitude d’appeler la capacité à s’en remettre (de quoi ? de tout), n’est pas un signe de bonne santé mentale, mais de maladie mentale, au contraire. Non qu’il faille aller mal pour aller bien, mais le simple fait de ne pas aller mal n’est pas suffisant pour aller bien. En fait, il faudrait dépasser l’aller bien et l’aller mal, le retour du même aussi, et imaginer quelque chose d’autre, mais quoi ? Que mon père, âgé de 82 ans, soit malade, c’est dans l’ordre des choses, mais cet ordre des choses a quelque chose de profondément désordonné, — c’est un désordre des choses : l’EHPAD est une jungle morale, c’est un massif de perplexités, de complexités, et chaque fois que je m’y rends, j’ai l’impression de me perdre en chemin. Il est vrai que je m’y rends le moins souvent possible (privilège de vivre à Paris quand mon père est à Marseille) et que, malgré tout ce que je peux lui reprocher, j’ai délégué, ou plutôt : abandonné, j’ai abandonné tout ce que je pouvais abandonner à mon frère (qui s’est empressé de s’en emparer, mais puis-je lui reprocher de prendre le pouvoir que je lui donne ?), et peut-être que cela — cette désertion et cet abandon — me rend moralement coupable — et, de toute façon, je me sens moralement coupable, d’où peut-être toutes ces douleurs que je ressens, ici et là, partout, depuis que mon père est tombé malade, entré au service de gérontologie et n’en est sorti que pour aller à l’EHPAD —, mais qu’est-ce que cela change ? À quoi ? Eh bien, au monde, à mon père, à moi, à tout ? Rien de tout cela n’a beaucoup de sens, je le vois, et n’importe qui peut le voir, et c’est bien cette absence — absence impossible à combler, remplir, enjamber, surmonter, dépasser, elle est là, c’est la vie, la trop longue antichambre de la mort, et elle n’a aucun sens — qui rend la vie invivable, telle qu’elle est, elle pourrait être autrement, c’est vrai, mais elle n’est pas. Le réel a quelque chose de détestable : il est. L’être ne mérite pas d’ontologie, il s’impose, tout bêtement, lourdement. La lourdeur de l’être ; l’être = la bêtise. Ce contre quoi on ne peut rien, le non modifiable, le “c’est trop tard, l’heure, c’est l’heure”. L’être, c’est-à-dire aussi : l’impératif, la nécessité absolue, morale, l’enfermement, la clôture, le sans appel, l’au-delà de cette limite votre titre n’est plus valable, — la bêtise, quoi. La douleur a passé, mais j’ai trouvé une autre raison de paniquer, un peu plus tard. J’en trouve toujours, je suis expert en la matière. Dans sa chambre de misère, j’avais du mal à regarder mon père. Le voyant, j’avais l’impression qu’il était en train de s’effacer, lentement. Et je ne pouvais m’empêcher de penser : trop lentement. La disparition est interminable, qui emporte tout avec elle, et surtout qui ne veut pas disparaître.

25.4.26

Bien dormi. J’écris cette phrase parce que ce n’est pas quelque chose “à raconter”. « Mal dormi », oui. Comment cela se fait-il ? J’étais dans la salle de bain, je me rasais, et je me suis demandé : « Pourquoi alors que tu as écrit “Mal dormi”, hier, ne t’imagines-tu pas écrire, ne conçois-tu pas d’écrire, aujourd’hui, “Bien dormi”, alors que, effectivement, tu as bien dormi, cette nuit ? Il y a quelque chose de romantique dans la mauvaise nuit, l’insomnie, au cours de laquelle, qui plus est, une sorte de révélation a lieu, alors que la bonne nuit de sommeil sent son bourgeois, le petit confort, le bien-être, la bonne santé. Mais faut-il ne raconter que le mauvais côté des choses ? “Les intellectuels”, comme on les appelle, semblent toujours mettre l’accent sur ce qui va mal : tout discours public semble injecter à qui le reçoit une surdose massive de discriminations, inégalités, fascisme, racisme, destructions en tous genres, parfois, il semble que ce soit le seul discours qui rapporte, parce qu’il est catastrophiste, alarmiste, d’un pessimisme imbécile, comme si le but était de se sentir le plus coupable possible, mais est-ce un but en soi ? — j’entends : que cherche-t-on en rendant les gens coupables, de quoi veut-on qu’ils se défassent ? à quoi veut-on les contraindre ? dans le but de prendre quel pouvoir sur eux ? — est-ce le but : prendre le pouvoir ? — c’est toujours le but, prendre le pouvoir —, le but, mais qu’est-ce que le but, n’y en a-t-il point d’autre, Jérôme ? Vaste question. C’est qu’une pensée sans horizon — sans horizon émancipateur, à ne confondre ni avec le salut ni avec la rédemption —, une pensée sans joie, sans joie sincère, authentique, une joie sans malgré, une joie inconditionnelle, laquelle est l’expression de la vie, j’allais dire : de la vitalité de la vie, ce qui fait peut-être un peu trop philosophie pour philosophes, mais c’est l’idée, oui, ce qui dans la vie vit, ce qui pousse dans la vie, ce qui s’épanouit dans la vie, ce qui éclôt, n’est pas une pensée du tout, c’est une pensée morte (quand même la pensée de la mort peut être une pensée vivante). Est-ce que tout, alors, est pensée morte ? Veux-tu dire que tout ce qui n’est pas ta pensée te semble pensée morte ? Il est vrai qu’il m’arrive d’avoir cette impression, impression erronée, sans aucun doute, mais qui n’est pas sans raison non plus : j’ai tort d’avoir cette impression, mais elle a une raison, qui est la recherche de ma singularité, de ma singularité à moi, pour exister, penser mes pensées, les penser jusqu’au bout d’elles-mêmes, jusqu’au bout de moi, et non pas isoler, non pas définir la joie dont je parle — elle se passe de définition —, mais pour la ressentir. Et la propager, — si possible.

24.4.26

Mal dormi. Mais, à un moment de la nuit, quelque chose m’est apparu avec une grande clarté. Je ne sais quelle heure il était — je me suis bien gardé de consulter quelque horloge que ce soit — quand un plan pour la suite de de la profondeur des crânes s’est présenté à moi, n’ayant plus besoin de ne rien faire, comme je m’imaginais que je le devais absolument pour être dans le vrai (prendre tel chemin pour aller de là à là, ce qui n’eût été, je ne l’ai compris que ce matin, au réveil un peu tardif, qu’une forme de plus de tourisme), jusqu’à présent, ne rien faire que laisser s’enchaîner tous les éléments dont je dispose déjà de la façon la plus spontanée qui soit. Ce plan, je l’ai mis en forme, très sommaire, ce matin, dans mon cahier au bison rouge : a —> b —> c —> d, comme cela, sous forme de syntagmes reliés entre eux par des flèches. Plus tard, après être revenu de la plage du Mourillon, où nous sommes allés, Daphné et moi, j’ai écrit les deux mille premiers signes et quelque du petit a avec une simplicité qui m’a semblé déconcertante quand j’avais eu tant de mal à avancer dans ce massif d’idées, de références, d’horizons, ces derniers temps. Je n’ai pas besoin d’être dans le vrai, me suis-je dit, je n’ai pas besoin d’y aller, tout est déjà là. Point n’est besoin d’ajouter quoi que ce soit encore, tout ce dont je dispose déjà est suffisant. C’est-à-dire : j’ai moins besoin de faire quelque chose de plus — comme une contrainte supplémentaire, par exigence de réalisme, l’écriture ne doit jamais se confondre avec le journalisme — que de faire quelque chose de moins, et d’écrire avec le plus de liberté possible. Et, sans me libérer de mon propos, le laisser libre. Pourtant, quand on considère les choses froidement, cette nuit, je n’ai fait que tourner dans mon lit en attendant de trouver enfin le sommeil. Mais, si on les considère vraiment, ces choses, on verra que j’ai voyagé, que je ne me suis pas contenté de me plaindre parce que je ne trouvais pas le sommeil, parce que j’avais chaud, parce que j’avais froid, parce que je ne me sentais pas bien, parce que je ressentais une gène ici, une autre gène là, et encore une autre ailleurs, mais je suis parti loin d’où je me trouvais allongé pour en rapporter une solution à mon problème, problème que je n’ai pas eu conscience de me poser, ni cette nuit ni les jours précédents, mais qui était là, tout de même, attendant sa résolution, ou plutôt : sa dissolution. Car, si j’ai rapporté une solution, je n’ai pas apporté de solution, j’ai bien plutôt dissous le problème dans l’écriture. Il suffisait de fermer les yeux et de suivre le chemin, le trajet, le parcours, le passage. C’est simple, non ? Non. Et oui, aussi. Donc, non, ce n’est pas simple, mais c’est très bien ainsi.