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24.9.22

Indétermination absolue. Les touristes qui se photographient dans le jardin, sourient-ils ou bien grimacent-ils, éblouis par le soleil qui perce à grand peine l’épais voile des nuages ? Je les regarde sans m’arrêter. Flânant, les mots les plus étranges parviennent à moi, m’informant que les gens parlent dans la vraie vie comme on parle à la télévision. Ils disent « en termes de ». Ils disent « impacter ». Et puis, c’est un homme, non loin de qui je me trouve bien malgré moi quelques instants de trop. Écouteurs enfoncés dans les oreilles, je crois qu’il fait semblant de parler au téléphone avec quelqu’un. Il ressasse des histoires où il est question de Juifs, de peuple élu, de mal, d’argent. Il dit que les Juifs ne sont pas intelligents, mais qu’ils sont malins, qu’ils ont de la malice. Je crois aussi qu’il parle de Bernard Arnault, qui est pourtant tout ce qu’il y a de plus catholique. Soudain, à l’entendre délirer de la sorte, je suis envahi par un sentiment de peur. Je m’arrête pour qu’il me dépasse, ce qu’il fait, et puis ralentit, donc je le rejoins. Toujours le même sentiment : j’ai peur qu’il me tue. S’est-il rendu compte que je l’entendais délirer ?  Est-ce que cette conviction l’incite à aller plus loin encore dans son délire ? Parlant de plus en plus fort, il dit : « Peuple élu, mais pour moi, t’es élu de rien du tout ! » Mais pourquoi, pourquoi faut-il que j’écoute les conversations des autres ? Elles ne me regardent pas. Mais je ne les écoute pas, je suis là et ce sont elles, qui viennent à moi. Finalement, il prend une autre direction que la mienne. Du coin de l’œil, je m’assure qu’il disparaisse effectivement. Me sens rassuré. Traversant le jardin dans l’autre sens, un bruit grave et puissant mais lointain m’assourdit : est-ce la fin du monde ? Probablement pas, rien qu’une manifestation qui se prépare ou se déroule, je ne sais pas. Je découvre l’existence d’un calendrier des manifestations parisiennes (en fait, plusieurs sites internet les recensent) à la lecture duquel je procède. À la date du dimanche 25 septembre 2022, on peut lire : « À notre connaissance, aucune grande manifestation n’est prévue à Paris ce jour. » Un événement en soi. Épiphanies assistées par ordinateur. Artifices de l’intelligence. Ces deux derniers fragments de phrases, je ne les ai pas écrits dans le petit cahier  noir que j’avais dans la poche de ma veste et où, néanmoins, j’avais envie de les écrire. À la place, j’ai humé l’odeur de mon crayon. Agréable. Le ciel s’assombrit. J’hésite et puis me lève pour allumer la lumière. Je me sens calme. Depuis que mon téléphone est tombé en panne, il y a quelques jours de cela (il me semble que c’était il y a très longtemps mais en fait, c’était avant-hier à peine), je fais parfois le geste de m’en saisir pour prendre une photographie, faire une recherche sur internet. Comme une sorte de membre fantôme. Et pense : mon Dieu, que l’histoire est triste.

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La légèreté de l’esprit. 93.

Je n’ai pas de vision, tu sais, dis-je à l’enfant en réponse à l’une de ses innombrables questions. Toute mon énergie se concentre sur une seule activité, ou non activité, ou moins activité, je ne sais comment dire, bref, je le dis : ne pas trop manger. Garder l’estomac léger pour ne pas sombrer trop vite, ne pas gonfler, enfler, éclater comme un ballon plein de graisse.

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23.9.22

De mes yeux las, je considère les diverses choses sur lesquelles ils se posent. Un  jeune homme épanoui, des employés maltraités et le ciel légèrement gris n’ont rien à voir entre eux, non, mais c’est ainsi, dans cette absence d’ordre établi, que la réalité se présente à moi. « Qu’en faire ? », me dis-je. « Mais rien », voilà la seule réponse que je parvienne à trouver. Pendant un certain temps, je n’ai pas chronométré, j’en ai cherché une autre, qui serait plus satisfaisante à mon goût. Et puis, voyant l’heure qui avançait, et moi, qui demeurais immobile face à l’ordre non établi de la réalité, je me suis contenté d’elle. J’ai repéré l’endroit où, dans l’absence d’ordre de l’appartement, j’avais posé mon cahier au bison rouge la veille, je me suis levé pour aller le chercher et, contrairement à hier — je n’en avais pas eu le temps —, j’ai écrit les dix-sept lignes de mon poème. « Je n’en avais pas eu le temps » : je me dois une brève explication au sujet de cette incise. Du temps, oui, en vérité, il y en avait, mais de la disponibilité, non. Hier, du temps s’est écoulé sans que je parvienne réellement à m’en saisir. Est-ce la raison pour laquelle j’ai si bien dormi cette nuit ? Pourtant, le bruit est le même. Tout est le même. Et je n’ai même pas eu besoin de pivoter dans mon lit, les pieds à la place de la tête et réciproquement. Faut-il donc renoncer au temps ? Renoncer à avoir la main sur lui ? Renoncer à la maîtrise, au contrôle ? Incarner le désêtre ? Peut-être. Il me semble que je n’ai pas envie de répondre à ces questions. Les points qui les posent, les indiquent, enveloppent des suspensions, — on n’est pas obligé de toujours parvenir à un terme, ni même de le chercher. La fin viendra bien assez tôt d’elle-même pourquoi sans cesse chercher à l’anticiper, s’enfermer dans le définitif ? Chaque époque se fabrique de certitudes pour se persuader qu’elle ne passera pas, qu’une autre ne viendra pas qui l’ensevelira sous la poussière de l’histoire. Et pourtant, n’est-ce pas toujours ce qu’il se produit ? Ne pourrions-nous pas, dès lors, apprendre à nous en passer ? Nous libérer du définitif ? Posant ces nouvelles questions, je pense encore une fois au suicide de Walter Benjamin mais, de peur de dire n’importe quoi, préfère garder le silence.

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22.9.22

Le compostage humain n’est qu’une étape de plus dans la normalisation d’Auschwitz : son universalisation. Ce que l’être humain a perdu avec Auschwitz, c’est sa dignité. Par là, je n’entends pas seulement que ce sont les bourreaux qui ont perdu leur dignité en privant les victimes de toute la leur, mais surtout que c’est l’espèce humaine en tant que telle qui l’a perdue, qui a cessé d’être à part symboliquement dans la nature. Il conviendrait ainsi de dire qu’avec Auschwitz, l’être humain a perdu toute dimension symbolique. Comme les images que les lecteurs de Primo Levi ont en tête après avoir lu Se questo è un uomo, ce n’est plus que le spectre sans épaisseur du charnier. L’être humain est devenu du bétail comme un autre, un fonds qu’on peut exploiter totalement. Même la mort n’est pas en mesure d’arrêter l’exploitation de l’être humain. Avec obstination, nous poursuivons l’œuvre de destruction d’Auschwitz. Auschwitz, ainsi, ce n’est pas le nom d’un événement historique comme « la bataille d’Azincourt » ou « la prise de la Bastille », c’est une époque, c’est notre époque. Loin de se contenter de marquer une fin, d’indiquer une limite, la limite extrême de la raison qui se retourne contre elle-même, s’autodétruit — pour résumer en une phrase la thèse d’Adorno et Horkheimer —, Auschwitz est un moment inaugural, le début d’une époque. L’être humain n’ayant pas plus de valeur que le reste de l’univers, c’est-à-dire : aucune valeur, on peut en faire n’importe quoi, du savon comme du compost. L’être humain n’ayant plus ni nature ni valeur, on peut en disposer à l’infini. Rien n’est en mesure de le sauver de l’exploitation totale à laquelle il est livré. Tous les principes peuvent justifier cette exploitation parce qu’Auschwitz a détruit la possibilité de tout principe : comment avoir foi en une espèce qui se livre, avec un tel esprit de système, à des actes d’une telle barbarie ? De toutes les espèces, l’espèce humaine, et notamment sa branche occidentale, est la pire de toute. Raison suffisante de lui donner ce qu’elle mérite : l’asservissement le plus total, l’avilissement sans retenue. Le compostage humain au nom du respect de l’environnement, à côté duquel les scènes de barbarie de Salò de Pasolini ont quelque chose d’idyllique, assigne à l’être humain la place la plus basse dans l’échelle de l’univers. Il faut s’humilier, se traiter avec la plus grande absence de respect, s’avilir au possible, s’empiffrer, jouir à s’en tuer, se consommer jusqu’à l’ultime ressource de la dépouille. Rien ne doit résister à l’impératif de consommation : tout doit être utilisé. La protection de l’environnement, comme jadis la pureté de la race, sert de prétexte à cet utilitarisme total. Qui, face à cet impératif moral suprême, osera encore demander qu’on le traite avec le respect qu’on doit à une fin en soi ? Dans un monde de purs moyens où tout doit servir à la production, où tout doit permettre la consommation, plus rien, pas même le sol où mon cadavre est enterré, plus rien ne saurait être sacré. Et quand viendra le moment de nous épuiser enfin, le dernier des messies dira : Compostons-nous les uns les autres.

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21.9.22

Tous les jours, mes dix-sept lignes sont la seule réponse en laquelle je crois à la précarité de l’existence. Pourtant, dans l’habitacle, hier au soir, faussement protégés par la lumière intermittente des feux de détresse de l’automobile, G. et moi trouvons des raisons de faire ce que nous faisons quelques instants de plus. Quelques instants de plus, au moins. Même si nos familles réprouvent nos choix, ces choix sont les nôtres en ce sens que nous nous définissons par eux, nous devenons les personnes que nous voulons être (ou espérons devenir) en les faisant, en nous y tenant, en les vivant. Aussi, quant à moi, me semble-t-il, revenant vivre à Paris à l’âge quarante-cinq ans afin de refermer cette parenthèse désenchantée qui nous aura tenu éloignés de nos choix et de nos désirs pendant presque cinq ans, il n’est ni trop tôt ni trop tard pour m’émanciper enfin. Et ce que les autres pensent ou ne pensent pas, cela ne peut pas, cela ne doit pas importer. Pourtant, toujours aussi difficile de m’endormir. Quand je suis sur le point de basculer, j’ai l’impression qu’une partie de moi-même, s’en apercevant, m’alerte de l’imminence du sommeil et m’interdit l’accès. La même partie qui, guettant ce qui pourrait troubler mon calme, attire mon attention dessus alors que je ne m’en souciais pas, faisant dès lors que je m’en soucie, et ne m’endors pas. Crise de nerfs. Finalement, je change le sens de mon orientation, les pieds à la place de la tête, et inversement, dans lequel je finis par trouver le sommeil. Au matin, bonne âme, Nelly me laisse dormir trois-quart d’heure de plus. Je me lève, fais deux ou trois choses et puis, sans plus attendre, vais courir, vite, plus vite en tout cas que ces derniers jours. Ai-je peur de trouver la paix ? Faut-il donc que j’atteigne systématiquement la frontière de l’épuisement ? Je ne sais pas. C’est-à-dire : je ne sais pas ce que ces questions veulent dire. Parfois, j’ai envie de dire qu’il me faut trouver l’équilibre, mais ce n’est pas une réponse, c’est une question, — l’équilibre entre quoi et quoi ?

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20.9.22

Au croisement d’un faisceau de causes, comme pris au milieu des tirs croisés de ma  mauvaise conscience, j’ai mal dormi cette nuit. Causes parmi lesquelles je compterai dans le désordre : l’histoire avec mon père, et plus largement le premier cercle de famille — d’aucuns diraient « de l’Enfer » — la découverte que ma carte bleue a été piratée, l’idée qui est revenue m’obséder que j’ai raté ma vie, la considération que, de toute façon, il est trop tard pour moi, que je suis trop faible, trop fatigué, trop paresseux pour faire quoi que ce soit, la pensée du suicide et l’impossibilité de l’acte du suicide, enfin, parce que j’aime trop Nelly et j’aime trop Daphné. Ne parvenant pas à justifier mon existence professionnellement, je me mets à la recherche des moyens de la justifier autrement, mais ce n’est pas le bon moment, bien sûr que non, ce n’est pas le bon moment pour les chercher. C’est le moment de dormir, mais toute pensée, tout sentiment, toute émotion semblent destinés à m’en empêcher. Au matin, m’extirpant d’un sommeil devenu profond trop tard, alors qu’il aura été superficiel toute la nuit durant, j’apprends que Nelly a aussi mal dormi que moi, pour des raisons qui sont les siennes, et alors je me dis que, peut-être, les dérèglements de nos cycles circadiens se sont synchronisés qui nous auront mutuellement empêchés de bien dormir. Qui sait comment les êtres se relient les uns aux autres ? Qui sait comment ils communiquent ? La proximité physique, la proximité sentimentale, la proximité éthique, tout cela peut-il réellement être sans effet sur les organismes que nous sommes ? Je trouve une joie simple à m’occuper de Daphné, je veux dire : une joie vraie, pas une joie imbécile, une joie authentique, même si je perds un peu trop vite patience quand nous faisons les devoirs, après le goûter. Ne pourrais-je pas me consacrer entièrement à elle ? Et m’oublier, moi, qui ne suis pas bon à grand-chose ? En toute objectivité, qu’ai-je de mieux à apporter au monde ? Quoi d’autre qu’il n’ait pas déjà refusé ? Plus tard, après que Nelly et Daphné sont parties pour l’école, je m’assois à la table d’écriture, qui est aussi la table sur laquelle nous prenons nos repas, l’autre devant être colonisée par les cartons pendant deux semaines encore, et, dans mon carnet au bison rouge, j’écris dix-sept nouvelles lignes pour mon poème, que je copie ensuite dans l’ordinateur, poème qui pourrait s’appeler, c’est en tout cas le nom que j’ai donné au fichier texte, « l’émoi intact des choses ».

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19.9.22

Sentiment effroyable d’être comme tout le monde à la découverte de la réalité du phénomène. Indéniable, il s’affiche là, tout en images en couleurs et haute définition, mais ne propose pas de réponse à la question : comment tout le monde supporte-t-il d’être comme tout le monde ? Être comme tout le monde, c’est-à-dire : personne. Dialectique bien connue que son classicisme ne rend pas fausse pour autant. Ce n’est pas tant la perte d’identité que je redoute — en dehors de l’abstraction, l’identité n’existe pas — que l’illusion : croire que les sentiments qu’on tient pour les plus intimes, les pensées qu’on considère comme les plus personnelles ne sont en fait que des produits standardisés disponibles en surabondance sur le marché de l’âme. Quelle âme ? Justement, sa fin aura libéralisé le marché qui, ouvert à la concurrence, produit désormais la plus grande uniformité. De fait, tout le monde parle de la même chose, pense la même chose, ressent la même chose, vit la même chose. Il est effroyable de s’en rendre compte, j’insiste là-dessus, mais c’est vital : la lucidité est la condition de l’émancipation individuelle, l’illusion nous condamnant à demeurer prisonnier de la totalité. Il faut faire des ruines de la totalité et, avec ces fragments éparpillés, inventer de nouvelles relations mosaïques. J’ai passé une bonne partie de la journée d’hier à ressasser cette histoire avec mon père et, plus largement, ma famille. Sauf à espérer ne pas recopier le même mauvais roman familial avec Daphné, je ne sais pas quoi en penser. Je voudrais en être débarrassé, n’être plus rattaché à elle, ma famille, m’en émanciper, mais le puis-je seulement ? Je me confie : « Vivre ne devrait pas me rendre triste », mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Est-ce un vœu, une affirmation de portée générale, une plainte ? J’ai commis des erreurs. Quitter Paris fut la plus grande ; mais faut-il que cela devienne un péché originel, une faute impossible à expier ? Quelle tristesse. En cherchant mon ordonnance de l’ophtalmologue que je ne retrouve pas, je découvre en revanche le petit arbre généalogique que j’avais tracé pour Daphné. Voyant les noms que j’avais inscrits, surtout ceux de la branche insulaire, je détourne le regard, et me dis : « Quelle tristesse. » Devrais-je avoir honte d’avoir honte ? Suis-je injuste ? Mais qu’est-ce qui est juste ? Qu’est-ce qui est digne ? Sans hésiter, je pense : se lever le matin pour son enfant et puis s’assoir à la table d’écriture pour inventer les dix-sept premières phrases d’un poème dont j’ignore tout.

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18.9.22

Je laisse la paix m’envahir. Ou est-ce que j’ai trop mangé ? Qu’importe, tous les moyens sont bons, n’est-ce pas ? En tout cas, comme je suis là où je suis, ça va. Si on me posait la question critique : « Et où vous voyez-vous dans dix ans ? », je crois que je répondrais : « Eh bien, ici. » Mais plutôt boulevard Raspail, en fait. Il y a des portions de ce boulevard que je trouve parfaites, sublimes, et peut-être que, mise bout à bout, elles égalent la totalité du boulevard. Y compris celle qui se trouve après Sèvres-Babylone ? J’ai des doutes. L’immeuble où Sartre a écrit les Mots, par exemple, je le trouve magnifique. Je me dis que j’aimerais bien y vivre avant de songer que je ne le pourrais pas, en vérité. En effet, un écrivain peut-il habiter dans l’immeuble où vécut un autre écrivain, mort à présent, et qui dispose d’une plaque à son nom ? Je veux dire : quelle serait la probabilité pour que j’aie moi aussi une plaque à mon nom à côté de celle de Jean-Paul Sartre ? « Jérôme Orsoni vécut dans cet immeuble de 2024 à 2074. Il y écrivit Littérature étrangère en 2027. » Soyons sérieux. Non que tout ne soit pas possible, ce n’est pas ce que je dis. Déjeunant chez Maison Edgar, au numéro 232 du boulevard Raspail, nous ignorons que c’est là que se trouvait le restaurant, qui se nommait alors « le Raspail Vert », où Sartre avait l’habitude de sortir Simone. À telle enseigne que le monde s’avère d’une taille bien plus modeste que celle qu’on est enclin à lui prêter, par habitude, mimétisme, préjugé, et ainsi de suite. Étrange attitude de mon père qui, hier, pour me souhaiter mon anniversaire, se contente de m’envoyer un sms impersonnel, je cite : « Bonjour. Je te souhaite un excellent anniversaire. Tanti baci… », un message qui, comme je le confie à Nelly, conviendrait plus à l’une de ces copines plus jeunes que lui avec lesquelles il va déjeuner de temps à autre boulevard Baille qu’à son fils (j’entends : moi), mais qu’est-ce que je peux y faire ? Peut-être a-t-il jugé que, lui ayant téléphoné la veille, il n’était pas nécessaire que nous nous parlions deux jours de suite. C’est une hypothèse qui ne me rassure pas quant à la nature dysfonctionnelle de ma famille, mais quelle hypothèse pourrait-elle bien être en mesure de me rassurer à ce sujet ? Passé la journée d’hier avec G. et R. qui viennent dîner à la maison avec S. et C. Fort heureusement, de famille, il n’y a pas que celle qu’on hérite, il y a aussi celle qu’on se fabrique avec toutes les personnes auprès de qui l’on peut être soi-même, chercher qui c’est, le devenir, trouver le bon boulevard.

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17.9.22

Quarante-cinq ans. Si tout n’est pas parfait, il me semble que je suis là où je veux être. (Détail, un peu plus qu’anecdotique : quand, au téléphone, mon père m’a dit qu’il faisait 30°C à Marseille, c’est comme si je ne comprenais plus ce dont il me parlait, ne pouvant rattacher les mots qu’il prononçait à des sensations actuelles, simplement à des souvenirs récents, mais auxquels je ne crois plus.) J’ai donc légalement vieilli d’un an. Si je cherche une différence avec la veille, la première qui me vient à l’esprit, c’est que j’ai mieux dormi cette nuit, même si je me suis réveillé. J’ai écouté quelques instants les pas du voisin du dessus, me suis demandé ce qui pouvait bien le conduire à faire toutes ces allées et venues à cette heure avancée de la nuit, mais en fait je ne sais pas quelle heure il était, je ne l’ai pas regardée. J’ai écouté quelques instants de plus, et puis, sans m’en apercevoir, je me suis rendormi. À présent, toujours allongé dans mon lit, je regarde par les fenêtres que Nelly a dégagées des rideaux deux coins de boulevard que le soleil pâle, doux dirais-je, de cette matinée de fin d’été éclaire. En faisant une rapide recherche sur Proust calfeutré, j’ai découvert que la même banque qui, en 1919, avait chassé Proust de son appartement après que sa tante eut vendu l’immeuble du 102, boulevard Haussmann, la banque Varin-Bernier, après avoir été rachetée à son tour par le CIC, avait interdit en 2004 l’accès à la pièce où Proust, isolé du monde extérieur et du vacarme du boulevard, écrivait. À l’époque, Proust devait quelque 25000 francs de loyer en retard. Aujourd’hui, l’idée qu’une banque au capital de 17 milliards d’euros ne conçoive pas de consacrer une infime partie de ses fonds à entretenir une simple chambre d’écrivain pour la rendre accessible au public de ses admirateurs n’étonne pas le moins du monde. « Construisons dans un monde qui bouge », tel est le slogan du CIC. Comme on vide les pièces des écrivains, on vide les mots de leur sens. Vider les mots de leur sens, voilà l’opération fondamentale du capital.

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16.9.22

Se calfeutrer pour écrire en retrait du monde, est-ce l’idéal de quiconque écrit ou un cliché hérité de Proust ? La difficulté de répondre à la question, d’y apporter une réponse univoque, illustre bien le problème de la littérature. La littérature, en effet, n’est à proprement parler rien : ce n’est pas un champ, ce n’est pas une discipline, ce n’est pas une forme, c’est une pratique, mais au sens où tout ce que les êtres humains font est une pratique. Enregistrer des signes écrits, voilà ce qu’est la littérature. C’est-à-dire : presque tout, n’importe quoi, et presque rien. De l’autre côté du boulevard, sur son balcon, un homme, capuche enfoncée sur la tête, est assis devant un ordinateur posé sur une table de jardin. Derrière lui — n’en a-t-il pas conscience ou feint-il de l’ignorer ? seul lui pourrait le dire —, sa fille, dans le simple appareil d’une couche-culotte, vient se coller contre la baie vitrée qui donne sur le balcon où se trouve son père. Le fait que cette scène semble à la fois insolite et tout à fait normale — on comprend que ce qui ce joue dans cet appartement, en ce vendredi après-midi, c’est la comédie du télétravail — devrait nous alerter sur la nature des rapports que nous entretenons avec la réalité. Mais, de la même façon que nous ne prêtons pas une grande attention au pouilleux qui s’endort ivre mort à même le trottoir devant le café où la petite-bourgeoisie vient s’enivrer un soir de semaine, le loisir ne nous est pas donné d’interroger notre rapport aux choses. Nous vivons comme des monades alors que nous sommes des éponges trouées d’une infinité d’orifices. Qu’est-ce que fait ce père de famille sur son balcon au lieu de s’occuper de sa fille qui traîne seule dans l’appartement sinon la même chose que ces voisins qui, rentrant chez eux ivres morts à cinq heures du matin, font cracher d’odieuses infrabasses sur leur enceinte obèse ? Histoire naturelle de la classe moyenne. Dès lors, qui se calfeutre pour écrire n’apparaît pas en train de prendre la pose apprise d’un vieux modèle, mais chercher le bon équilibre entre la réalité introuvable et la moi inexistant afin d’enregistrer ses signes destinées à une improbable éternité. Telearbeit macht frei.