Dans le journal, un type qui se présente comme “philosophe”, et qui est en tout cas validé par les institutions culturelles de notre pays, milite pour que les éditeurs s’équipent de détecteurs anti-IA, mettent en place des contrats anti-IA et apposent des mentions garantie sans IA sur les livres, exactement comme on le fait pour les OGM sur le poulet en barquette qu’on vend dans les supermarchés. (Vision de l’écrivain comme animal d’élevage en batterie.) Cela, ce n’est pas lui qui le dit, c’est moi. Son argument, parfaitement circulaire, repose sur la prémisse suivante, que je cite : « seuls des êtres dotés d’une sensibilité sont pleinement à même de saisir toute l’épaisseur sémantique d’un texte ». Or, cette prémisse pose plusieurs problèmes. D’une part, le concept d’« être » est vague et, surtout, transforme la prémisse en pétition de principe dans la mesure où les machines ne sauraient être des êtres au sens où les animaux humains sont des êtres, ce ne sont pas des organismes vivants. D’autre part, si la prémisse est vraie, alors les êtres dont il est question doivent être capables de faire la différence entre un texte sans IA et un texte avec IA. En effet, puisque ces derniers sont dépourvus de toute sensibilité à l’épaisseur du contenu sémantique (concept flou, s’il en est), ils doivent facilement être reconnaissables par des êtres qui y sont particulièrement sensibles. Dès lors, la mention de garantie sans IA devient inutile ainsi que toute la batterie de mesures anti-IA puisque les êtres humains sont des détecteurs naturels de contenus avec IA. À moins, bien sûr, que ces êtres supposément doués de sensibilité ne soient pas aussi exceptionnels que notre “philosophe” le présuppose un peu trop vite. Les mesures anti-IA que l’auteur prône ressemblent à s’y méprendre à une forme de délire paranoïaque, comme si l’individu qui en souffrait était pris de panique à l’idée d’être contaminé par l’intelligence artificielle. Et l’on se demande si les réactions de ce type ne sont pas des symptômes de ce que Freud appelait (non sans une vanité quelque peu excessive) une « blessure narcissique » : à chaque nouvelle blessure narcissique que l’histoire lui inflige, l’être humain se rend compte qu’il n’est pas si exceptionnel qu’il ne se l’imaginait auparavant. Beaucoup sont pris de panique à l’idée qu’ils ne soient pas extraordinaires, qu’ils ne jouissent pas d’un statut spécial qui les mettent à part dans l’univers. Peut-être que nous sommes toujours victimes de nos mythes créationnistes, incapables de nous défaire de l’idée que nous ne sommes pas les créations d’un père surnaturel qui nous a faits à sa propre image, image unique et impossible à copier dans l’univers. Comme si le fait de n’être pas uniques nous ôtait quelque chose, quelque chose d’autre, c’est-à-dire, que cette seule propriété d’être unique. Que nous ne soyons pas uniques, que nous ne soyons pas à part dans l’univers, que nous ne soyons que des animaux qui avons évolué à notre façon et que nos facultés intellectuelles et physiques puissent être copiées par des machines, en réalité, cela ne nous ôte rien. Pas plus que le fait d’être comme nous sommes ne nous ajoute quelque chose. Être exceptionnel, ce n’est pas une propriété d’une espèce. Il y a des êtres humains qui sont exceptionnels, mais il y en a aussi des milliards qui ne se distinguent en rien. On a l’impression, à lire les réactions paniquées que suscite l’intelligence artificielle, qu’être fait sans intelligence artificielle est à soi seul une garantie de génie. Pourtant, qui considère avec un peu d’honnêteté la masse des livres qui sont publiés chaque année dans le monde s’aperçoit facilement que l’écrasante majorité en est à la fois écrite sans IA et absolument nulle et dépourvue de tout intérêt. Le fait d’être garanti sans IA ne garantit pas que ce quelque chose sans IA soit quelque chose de valable, d’intéressant, de pertinent, et surtout pas de génial. En outre, si, demain, les mauvais livres que les éditeurs publient chaque année par quintaux devaient être tous êtres écrits par des IA ou à l’aide d’IA, cela ne changerait strictement rien : ils ne seraient ni meilleurs ni moins bons parce qu’ils auraient été écrits avec ou par une IA. En tout cas, moi, je n’en lirais ni plus ni moins. Ce qui met notre philosophe au supplice, en réalité, c’est l’angoisse que provoque la possibilité du faux. Et la fragilité qu’elle implique : nos croyances ne sont pas aussi solides que nous le supposions spontanément et elles ne reposent sur aucune fondation transcendante et anhistorique. Il n’y a rien qui garantisse de manière ultime que nous ne nous trompons pas, que nous ne sommes pas abusés, que ce que nous croyons n’est pas faux. Or, que l’on ne puisse pas s’assurer de manière absolue que ce que nous croyons est vrai et infaillible n’implique que ce que nous croyons est faux. En revanche, cela implique que c’est faillible, que ce peut être faux. Et, surtout, et de manière bien plus profonde que ce peut être autrement, c’est-à-dire : que c’est contingent. Mais la contingence n’est pas une valeur, c’est une condition de l’existence. La valeur n’a rien à voir avec la contingence : qu’À la recherche du temps perdu soit une œuvre contingente qui eût pu ne pas être écrite par son auteur n’implique pas que ce ne soit pas une œuvre géniale. En fait, ce que la contingence indique, c’est que nous avons besoin de notre expérience, mais cette expérience n’est pas un fondement, n’est pas une garantie ultime, ce n’est pas non plus un repli égoïstique : nous pouvons faire des expériences avec des êtres humains, des animaux, des outils, des instruments, des objets inanimés qui ne sont ni des outils ni des instruments, et nous pouvons même faire des expériences avec des machines. L’intelligence artificielle pose problème, en effet, mais non en tant que ce qu’elle est : par exemple, dans le cas qui nous intéresse, une machine qui produit des énoncés probabilistes. Elle pose problème parce qu’elle est susceptible de renforcer la déshumanisation de l’expérience, le poids du capitalisme financier dans l’organisation globale du monde et tend à déposséder les êtres humains de leurs capacités de pensée, d’agir, en accentuant la dépendance à une technique privatisée et non également disponible pour tous et en nous coupant de l’accès direct que nous devons faire aux choses et aux œuvres. Mais ce n’est pas la machine en tant que telle qui produit ces dangers, c’est l’usage qui est fait de la machine : on peut se servir de l’intelligence artificielle pour détecter et soigner des maladies comme on peut s’en servir pour abrutir les gens. En réalité, en tant que telle, elle ne change rien à ce que les êtres humains se font les uns aux autres depuis des centaines de milliers d’années. Et puis, il y a un fait qu’il ne faut pas oublier : dans l’histoire de l’humanité, la standardisation a précédé de près d’un million et demi d’années la sédentarisation. Les outils en os les plus anciens ont été découverts en Tanzanie et datent de plus d’1,5 million d’années (source : https://www.cnrs.fr/fr/presse/la-production-standardisee-doutils-en-os-par-nos-ancetres-repoussee-dun-million-dannees). Ce qui suggère que la technique est coextensive à l’humanité. Mais cette technique doit être comprise en un sens large qui inclut l’imagination, la conceptualisation, la conception, la fabrication, la transmission par l’apprentissage, et l’amélioration au fil du temps. Ce qui nous arrive — tout ce qui nous arrive : l’intelligence artificielle et le réchauffement climatique — est le résultat d’un processus de plus d’1,5 million d’années, qui est lui-même le résultat d’un processus d’évolution long de plusieurs milliards d’années. Les phénomènes que nous connaissons, nos ancêtres les ont déjà probablement connus. Il n’y en a pas de traces, mais la fonte des glaces et la montée des eaux ont dû représenter des expériences aussi angoissantes que celles que nous connaissons aujourd’hui. L’humanité a évolué avec l’outil. Et il n’y a probablement aucun sens à essayer de savoir ce qui est venu en premier : la nature et la culture sont dans une relation dynamique de co-implication. À présent que nous avons développé la capacité de garder des traces (capacité qui peut se perdre, comme cela est arrivé avec l’écriture, par exemple), on peut toutefois exprimer un regret : que cette capacité augmente nos angoisses au lieu de les apaiser. Les réactions comme celles de notre philosophe sont comiques, et elles ne devraient pas être publiées par un journal qui se prétend sérieux sans un solide contrepoint, mais la panique qui s’y exprime doit être abordée comme le symptôme d’une maladie qui ne peut pas ne pas être traitée. Cette maladie n’est pas orpheline, c’est un mal répandu, voire peut-être : le mal le plus répandu de l’humanité, qu’on peut appeler narcissisme, ou autrement, cela n’a pas beaucoup d’importance, du moment qu’on le comprend comme une illusion auto-entretenue quant à notre nature et à la place que nous occupons dans l’univers. Tant que nous nous penserons comme des êtres spéciaux et à part dans l’univers, nous continuerons d’errer comme nous le faisons, de subir les conséquences mal comprises de nos découvertes mal maîtrisées. Sauf que rien n’indique que, dans la longue histoire de l’humanité (laquelle est bien plus longue que ce que notre étroit concept d’histoire ne nous laisse supposer), nous ayons toujours fait les erreurs que nous faisons aujourd’hui. Peut-être que, au regard de la longue histoire de l’humanité, ces erreurs sont extrêmement récentes. Et la réduction de l’histoire à l’histoire de l’écriture, rejetant tout le reste, c’est-à-dire le temps le plus long, dans une uniforme préhistoire qui la confine à l’informe, n’est probablement pas étrangère aux causes des erreurs dont je parlais à l’instant. Pour comprendre ce qu’il nous arrive, pourrait-on dire en une formule un peu simple, il faut tout repenser de fond en comble.










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