J’essaie de ne pas trop penser au départ, de moins en moins lointain, pour n’être pas déçu à l’arrivée. J’essaie de ne pas me projeter, comme on dit, me jeter au-devant de moi. Mais je n’y parviens pas. Et pourtant, je sais que, à trop y penser, une fois sur place, cet été, à la fin de la terre, il y aura des chances pour que je souhaite encore et de nouveau être ailleurs. C’est peut-être une maladie. L’autre jour, Nelly ne me l’a-t-elle pas dit, que je n’aimais aucune ville ? Et ce n’est pas tout à fait faux, mais est-ce tout à fait vrai ? Ce dont j’ai besoin — façon de parler —, est-ce une ville ? C’est vrai — j’y ai songé, l’autre jour, un autre autre jour —, c’est moi qui ai voulu partir de Marseille. Ce qui ne signifie pas, bien évidemment, que je me sente “chez moi” à Paris. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Je n’en ai pas la moindre idée. Faut-il chercher à savoir ? Quand je pense à l’ailleurs, c’est comme si quelque chose en moi s’allumait (une zone de mon cerveau ou Dieu sait quoi), mais qui peut me dire que ce n’est pas une sorte de besoin physiologique, ou psychologique, ou mental, ou je ne sais quoi, que de me tourner vers autre chose pour susciter une excitation, comme par impossibilité du calme de l’immobilité ? Immobilité paradoxale : je ne bouge pas, mais je ne suis pas ici, pas tout à fait ici, en pensée, je suis ailleurs, et ailleurs, c’est toujours loin. Dans son « essai sur les voyages » intitulé le Principe de l’axolotl, Gilles Tiberghien écrit ceci : « nous voyageons d’autant plus aujourd’hui que nous imaginons moins. Mais nous n’avons rien à gagner aux voyages ; les “voyageurs de commerce”, comme on le sait, se “déplacent” mais ne voyagent pas. Si le but alors n’est pas non plus de trouver quoi que ce soit, pourquoi voyage-t-on ? Pour se “cultiver”, voir du pays, saisir les choses elles-mêmes et non plus seulement leurs représentations ? Non, on voyage pour rien car la fonction même du voyage est déceptive. Si on part dans ces contrées, lointaines de préférence, pays chauds ou régions polaires, aussi exotiques que possible, c’est pour être déçu et pour cela seulement. Pour vérifier en somme que le réel est, là-bas comme ici, ce que je n’atteins pas, ce qu’il m’est impossible de trouver. On perd au contraire beaucoup à voyager et, en particulier, le “sens des réalités”. Pas seulement parce que tout apparaît désormais toujours relatif au voyageur, mais parce que le monde devient de plus en plus compact, plus impénétrable, à mesure que ses images se substituent à lui. » Mais qui a parlé de voyager ? Il est probable que ce soit même tout le contraire : non un lieu où aller (toujours un autre), mais un lieu où demeurer (toujours le même). Lieu qui répondrait : « Oui, ici » à la question : Y a-t-il un endroit d’où je puisse ne jamais plus vouloir partir et, si oui, où se trouve-t-il ? Un « état de suspension active qui permette d’être, ici et maintenant, là comme ailleurs », c’est ainsi que Tiberghien définit son « Principe de l’axolotl ». Mais, sans être ni enraciné ni assigné à résidence, comment n’être rien qu’ici ? C’est-à-dire : Comment être bien ici ? Pour ne pas dire : Comment n’être bien qu’ici ? Étrange envie, diront nos temps sédentaires qui fantasment d’autant plus le nomadisme (dans la figure du voyageur, de l’élite, du migrant) qu’ils sont indécrottablement sédentaires, comme une sorte d’excès de localisation. Mais n’est-ce pas inévitable ? Quelque chose comme l’impossible nostalgie d’être de quelque part : en l’absence de toute origine univoque, s’inventer un topos oikeion, pour parler à la manière d’Aristote, ce lieu propre où chaque chose est chez elle, — s’inventer une maison.










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