27.5.26

Il fait trop chaud pour avoir des idées. Ce matin, encore, cela allait. Cependant que je courais, je me suis demandé : Mais comment ces gens font-ils pour courir avec de la musique, ou ce que l’on entend par là, dans les oreilles ? Ils ne peuvent pas penser. Peuvent-ils penser ? Moi, je pensais au livre que je suis sur le point de terminer et, sans doute parce que j’avais une mélodie qui me trottait dans la tête (« Gigantic. Gigantic. A big big love. »), je me suis dit que, si j’écoutais de la musique en courant, je ne pourrais pas penser en même temps, et j’avais besoin de penser en courant. En courant, ou en faisant n’importe quoi, mais j’étais en train de courir. Mais je n’ai pas écrit la fin du livre. Elle est là, presque planifiée, mais je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre exactement. Tout est dans l’ordre, mais ce n’est pas une question d’ordre, ce n’est pas une question d’intention, c’est une question, mais de quoi est-ce une question ? D’écrire. Écrire est une question. Mais cet après-midi, non, il faisait vraiment trop chaud pour écrire. Je suis allé chercher Daphné, j’ai préparé notre déjeuner, je suis allé l’accompagner à ses activités, je suis allé faire quelques courses pour le dîner, je suis rentré à la maison, et seize virgule sept kilomètres plus loin, seize virgule sept kilomètres plus loin sous le cagnard, comme on dit ou ne dit pas à Paris, il faisait vraiment trop chaud pour écrire. J’ai laissé passer un peu de temps. J’ai préparé notre dîner à tous les trois. Et puis, j’ai reçu la lettre d’informations de la SGDL, dont je suis membre, qui reprend l’argumentaire développé par les gens qui ont le droit de s’exprimer sur la question, avec les mêmes mots, des mots comme « prédation », ce genre de mots à la mode, ce genre de métaphore censée faire peur, et toujours les mêmes interdits (comment parler d’argent sans parler d’argent ?), et surtout cette même question absente : comment être indépendant quand on n’est pas indépendant, mais qu’on appartient à quelqu’un ? Comment être indépendant quand on est possédé ? Et si l’on n’est pas possédé, d’où vient l’argent ? Car, l’indépendance, si elle n’a pas de prix,  comme on dit, c’est pour une bonne raison : elle ne rapporte rien. L’indépendance, c’est la pauvreté. Et l’on comprend bien que, de la pauvreté, les gens qui signent les tribunes, parlent facecam à la télé, et ressassent les mêmes idées encore et encore jusqu’à ma nausée, ces gens-là n’en veulent pas. Pourvu qu’ils n’aient pas à choisir, un jour, entre la conscience et les finances, la clause se refermerait lourdement sur elle-même. Je ne répéterai pas ce que j’ai déjà dit — ayant vécu de l’intérieur le travail dans la maison d’édition dont il est question, j’ai déjà témoigné des rapports de pouvoir à l’œuvre, mais il faut croire que ce n’est pas intéressant, ou qu’il ne faut pas en parler, qu’il faut défendre la corporation —, mais je ne crois pas qu’écrivain, ce soit une corporation. Ou bien, si c’est une corporation, je ne veux surtout pas être écrivain, qu’on m’appelle, je ne sais pas, moi, tiens, qu’on ne m’appelle pas du tout, qu’on ne me donne pas de nom, qu’on me laisse dans mon anonymat. Bref, je ne suis pas près de passer à la télé.

26.5.26

193137. À cet instant précis, c’est le nombre de signes que compte le fichier dans lequel se trouve le livre que je suis en train d’écrire. Hier, après avoir fini de relire mes travaux benjaminiens pour Rodhlann, je me suis demandé comment j’allais convertir cela en livre, étant entendu que, tous ces travaux benjaminiens, je ne les ai entrepris que pour écrire le livre que je suis en train d’écrire (les tombes et les cendres qui ne s’appellent plus de la sorte aujourd’hui) et qu’il fallait donc que je parvienne à les intégrer au livre, mais qu’ils ne pouvaient ni l’être en l’état ni être simplement transposés. Je ne sais pas très bien comment j’ai fait, mais à un moment de la matinée, après être allé courir sous le dôme de chaleur, c’était là. Dans l’après-midi, caché dans la pénombre derrière les rideaux tirés, j’ai continué d’écrire et je suis parvenu là où j’en suis, à un état du texte qui n’est pas encore achevé mais qui s’approche de la fin. Laquelle n’est pas datée, mais comptée : 200000 signes. Circa, n’exagérons pas. Pourquoi 200000 signes (circa n’exagérons pas) ? Eh bien, parce que ce n’est ni trop ni trop peu. Avant que je n’écrive ce journal avec la régularité qui est désormais la mienne, je trouvais que je n’écrivais pas assez. Ce qui me complexait. Énormément. Mais, à présent que ce journal est devenu immense, je me sens apaisé, je n’ai plus à me soucier de considérations de ce genre, simplement de l’économie propre de l’écriture. Ce qui est évidemment le plus important, mais il ne suffit pas de le décréter, il faut encore — et surtout — y parvenir. Y suis-je ? Ce serait bien prétentieux de l’affirmer, et puis, je crois, que ce n’est pas très intéressant : ce qui importe, en effet, ce n’est pas une espèce de fait, plus ou moins brut, comme si les choses de ce genre, les faits plus ou moins bruts, dans le monde qui est le nôtre, pouvaient réellement exister, mais la façon dont je ressens les choses, la façon dont je me sens. J’ai toujours aussi peu de succès, mais je me sens bien. Bien, mais ni à cause ni en dépit de l’absence de succès ; bien, indépendamment de cette absence de succès. Et ce n’est pas quelque chose que j’ai appris, une sorte de progrès que j’aurait fait, c’est simplement ainsi que je me sens en ce moment. Peut-être que, dans deux mois, deux semaines, deux jours, je serai complètement accablé par l’absence de succès, peut-être que je m’effondrerai sous le poids de la conscience que j’en aurai alors, et les millions que d’autres empochent quand moi, walou, je ne gagne pas un franc, mais en ce moment, non. Et tout ce que je puis faire, pour ne pas insulter la vie, pour ne pas salir l’existence, c’est en profiter pour écrire. Voilà toute ma morale : elle tient dans mes poches vides.

25.5.26

Ce matin, sous le dôme de chaleur, je me suis rendu au 4, rue du Parc de Montsouris, Paris XIV. Je me suis posté devant l’hôtel et j’ai attendu que la famille de touristes de je ne sais quel pays de l’est (on ne va tout de même pas s’embarrasser de toutes les nationalités : avec cinquante millions de visiteurs par an, le monde entier vient à Paris) qui devait loger là daigne me laisser la place pour prendre ma photographie. Ils m’ont regardé d’un œil un peu bizarre, se demandant sans doute pourquoi je prenais leur hôtel en photographie. Il faut dire que rien n’indique que WaBe a séjourné plusieurs fois dans cet hôtel. Et même, si c’était le cas, si une plaque signifiait au passant que notre philosophe allemand avait résidé là, quelle serait la probabilité pour que ces touristes-là, en famille avec enfants, surpoids, casquettes américaines, bermudas et baskets, s’intéressent un tant soit peu au destin parisien de Walter Benjamin ? Quelle est la probabilité pour les gens s’intéressent à ce qui, moi, m’intéresse ? Je compte les ventes de mes livres et je conclus sans grand effort intellectuel : à peu près nulle. La photographie que j’ai prise n’est pas jolie, la rue est étroite, il n’y a pas de recul, et une sorte de suv noir de marque française, un Peugeot, me semble-t-il, stationnait devant l’immeuble, gâchant ostensiblement la vue. Pourtant, la rue est belle, elle, avec ses immeubles début XXe, ses maisons anciennes et d’autres plus modernes, ses pavés. De tout cela émane une atmosphère de campagne. La proximité du parc, aussi, joue son rôle dans cette impression. Ensuite, j’ai continué de marcher et, sur le chemin du retour, exactement quand je pensais à lui, Rodhlann m’a envoyé les épreuves de ma traduction d’In der Sonne et de ma présentation pour que je les relise. Ce que, une fois revenu à la maison, après le déjeuner, dans la pénombre des rideaux tirés pour s’abriter du soleil qui tape sur les vitres de l’appartement l’après-midi, j’ai fait. À présent, il faut que je termine mon livre.

24.5.26

Il a fait chaud à Paris aujourd’hui, et je n’aime pas quand il fait chaud à Paris parce que je n’aime pas la qualité de chaleur de Paris, mais je ne me suis pas plaint de la chaleur à Paris, aujourd’hui. Au contraire, je suis allé marcher dans Paris, et je me suis senti plutôt bien dans les rues de Paris. Au Parc Montsouris, il y avait beaucoup de monde, sur les pelouses, notamment, à l’ombre, mais au soleil, aussi, où des jeunes femmes presque nues étaient allongées en train de bronzer, visions qui ne m’ont pas semblé particulièrement stimulantes — « sexuellement », pour ainsi dire —, il s’agissait simplement de corps dénudés allongés là, en train de griller, sans qualités esthétiques remarquables, et que je regardais, ou plutôt que je voyais, parce qu’ils étaient là, en passant, et j’ai fait le tour du Parc à mon rythme avant de continuer mon chemin jusqu’à la Grande épicerie, en passant par la rue du Cherche-Midi. En passant par la rue du Cherche-Midi, sous les fenêtres de _______ ________, qui m’avait dit, un jour que je l’avais croisé là, en montrant du doigt les fenêtres en question, non sans fierté, ce qui signifiait : « Tu vois comme je suis riche, moi », « C’est là, chez moi », j’ai songé qu’il faudrait que nous verdissions quelque peu les nôtres, de fenêtres, qui donnent sur le boulevard, et qui prennent le soleil, mais sont un peu tristes, et pas très propres (les vitres), non plus. En chemin, j’ai songé qu’il faudrait que je recense tous les domiciles parisiens de Walter Benjamin. Et, une fois rentré à la maison, commençant ma recherche, je me suis aperçu qu’il avait résidé à plusieurs reprises dans un hôtel de l’Avenue du Parc Montsouris (aujourd’hui Rue du Parc Montsouris), hôtel dont Scholem dit, je cite, qu’il était « minable », « où il occupait une chambre tout aussi misérable, minuscule et mal entretenue, qui ne contenait rien de plus qu’un lit de fer et quelques petits meubles. » Et cette remarque, je l’ai trouvée agressive, presque méprisante, mais peut-être que je la perçois mal (encore que, d’après ce que j’ai cru comprendre, les relations entre Benjamin et Scholem n’aient pas toujours été aussi idylliques et loyales que Scholem veut bien le laisser entendre dans son livre). Scholem ajoute : « La plupart du temps, nous nous retrouvions dans les cafés du boulevard du Montparnasse, surtout au Dôme et à la Coupole. » (221) Je ne me suis pas dit tout de suite : « Mais, c’est chez moi », mais c’est chez moi. J’ai entrepris de dresser ma liste, avec les dates des séjours, ce qui est bien plus complexe qu’il n’y paraît, les biographes n’étant pas toujours d’une lisibilité factuelle des plus claires. Contrairement à WaBe, qui, dans son curriculum vitae, dressant la liste de ses domiciles parisiens à compter de 1933, date de son exil, est précis, exhaustif et minutieux. Ce que j’essaie d’être, moi aussi. En fait, c’est en écrivant cette page de mon journal que je me suis aperçu que WaBe avait vécu là où je vis. Je m’interroge beaucoup sur l’exil, ces derniers temps, en tâche de fond, presque. Et je sais que l’exil de WaBe n’a rien à voir avec le mien : il s’est efforcé de fuir la mort qu’il devait finir par trouver, moi je suis un descendant de l’exil, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, mais c’est ainsi que je me sens, — exilé. Ma grand-mère paternelle, Germaine Costagliola di Polidori, est née à Oran en 1910. Ses grands-parents, Nicolas et Maria Concetta Esposito, nés tous les deux à Procida, petite île de la baie de Naples, se sont mariés à Oran, le 26 mars 1873. C’était un mercredi. Ce qui signifie que, quand ma famille a dû quitter Oran, en 1962 (c’était alors « la valise ou le cercueil »), il y avait plus de 90 ans qu’elle était présente en Algérie. Je n’ai pas d’autre remarque à faire à ce sujet. C’est un fait que je porte à ma connaissance. Je me souviens qu’une des raisons pour lesquelles nous nous sommes brouillés avec _______ tient au fait que Daphné s’était assise sur la malle dans laquelle ses grands-parents, nous avait-elle dit d’un ton désagréable, avaient mis leurs effets personnels en quittant l’Algérie. Or, comme je l’avais dit à Daphné, afin de la déculpabiliser, non seulement ses ancêtres à elle, aussi, ont dû fuir l’Algérie, mais d’eux, qui plus est, nous n’avons même pas une malle sur laquelle pleurer. Et pourtant, mon père m’a raconté que, sur le porte-avions qui le ramenait d’Oran à Toulon, où il devait rencontrer ma mère et où je suis né un peu par hasard, et Nelly aussi, il transportait une valise lourde, dans laquelle il y avait toute l’argenterie. Mais tout cela, aujourd’hui, a disparu.

23.5.26

Ce matin, après avoir accompagné Daphné à son cours de dessin, je me suis installé à l’ombre au Jardin du Palais Royal. Et là, assis sur l’un de ces fauteuils en métal d’un vert plus sombre que le vert sénatorial du Jardin du Luxembourg (un vert, comment le dire : « impérial » ? sans doute pas, non, « royal », alors ? un vert « Lemercier » ? je ne sais, et qu’importe ? il est vert, non ?), après avoir laissé le temps passer, j’ai lu « Haschich à Marseille » de WaBe. Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le contraste n’était pas si immense. Car, qu’est-ce que raconte « Haschich à Marseille » ? C’est Walter Benjamin qui a mangé du haschich, certes, mais c’est surtout l’histoire d’une observation, de l’expérience que c’est d’observer, et de l’expérience que c’est de s’observer observer. Monnoyer, dans sa notice du texte, cite cette remarque de WaBe : « L’investigation la plus passionnée dans l’ivresse du haschich ne nous instruira pas même à demi sur ce qu’est la pensée (cet éminent narcotique), comparée à l’illumination profane de la pensée sur l’ivresse du haschich ». Phrase que j’ai dû relire plusieurs fois et, à présent non plus, je ne suis pas certain de la comprendre tout à fait. Mais le peut-on ? La formulation est assez absconse, en effet, mais elle veut dire (en gros) : la pensée pensée vaut mieux que la pensée fumée (ou ingérée, puisque WaBe mangeait le haschich, comme Baudelaire). Pendant longtemps, j’ai reculé devant « Haschich à Marseille » de Benjamin parce qu’il me semblait qu’un texte de ce genre renforçait les clichés sur Marseille, ville interlope, port louche, trafic de drogue, grossièreté provinciale, accent qui prête à la raillerie et, comme j’y avais grandi, subir de tels clichés — pour partie vrais, comme tous les clichés, mais pour partie seulement, comme tous les clichés — m’agaçait au plus haut point. D’ailleurs, il y a un passage où WaBe se plaint que les Marseillais parlent en dialecte et non dans un français assez pur pour lui. On ne dispose d’aucun enregistrement de la voix de WaBe parlant français (à ma connaissance), mais n’est-ce pas un peu se foutre de la gueule du monde que de se plaindre de l’accent des Marseillais quand soi-même on doit parler avec un accent teutonique à couper au couteau ? En tout cas, lisant ce texte de WaBe, je me suis dit : Au fond, moi, je suis en train de faire la même chose que lui, — je fais attention à ce qui se trouve autour de moi, et cela, quoi qu’on puisse dire par ailleurs de tout, c’est une expérience. Et c’est ce que nous pouvons faire de mieux durant le temps qu’il nous est donné de vivre sur terre, une expérience. (Soit dit en passant, entendue en ce sens-là, contrairement à ce que l’on peut être enclin à penser, l’expérience n’a rien d’empiriste, elle n’est en aucun cas un quelconque morceau d’un empirisme.) Pendant que j’y étais, j’ai fait un petit film de 17 secondes avec mon téléphone, comme il m’arrive d’en faire de temps à autre, pour garder une trace de ce que je vois, de l’endroit où je me trouve, des petits films qui ne portent sur rien d’exceptionnel, surtout pas, ai-je envie de dire, non, simplement sur ce qui se trouve là, là où je suis. Ensuite, à la recherche de toilettes publiques, je me suis promené dans les rues alentour et me suis étonné que, plus souvent que je ne l’imaginais, elles étaient assez calmes, pas comme l’ignoble rue de Rivoli et les adjacentes qui dégueulent de touristes mal fagotés et qui passent leur temps à brailler comme des malélevés, mais ils dépensent de l’argent, alors on les tolère, eux (voire, on les incite). Enfin, on les tolère, pas moi, non : moi, je les supporte, c’est tout ce que je peux faire, je n’ai pas le choix, et l’on ne me demande pas mon avis, — c’est cela, la démocratie. Quand, au bout d’une heure et quelque, j’ai enfin levé mes augustes fesses du fauteuil royal sur lequel j’étais assis, certains de mes membres étaient un peu engourdis (pas tous, non, dieu merci), mais j’étais heureux, oui, heureux à Paris. Tout arrive.

22.5.26

En un sens, lire WaBe me fait du bien. Ce n’est pas thérapeutique, mais presque. Pour écrire ma présentation d’In der Sonne, j’ai lu « Sur le langage en général et sur le langage », texte qui date de 1917, mais qui semble profondément ancré dans le XIXe siècle. Et encore, la première moitié du XIXe siècle. Pour situer dans le temps, « Über Sinn und Bedeutung » de Frege date de 1892, « On Denoting » de Russell date de 1905 (l’année de la théorie de la relativité restreinte d’Einstein et des essais sur la sexualité de Freud) et, en 1917, Wittgenstein sert toujours dans l’armée autrichienne où il a écrit les carnets qui aboutiront au Tractatus (le proto-Tractatus, comme on l’appelle, doit dater de cette période, à peu près). Le texte de WaBe, ainsi, semble complètement anachronique — c’est une lecture de la Genèse, avec des idées anachroniques sur l’essence spirituelle du langage —, mais s’ouvre vers la fin sur une réflexion très belle à propos du mutisme de la nature et de la tristesse, comme un contrepoint hyperlucide à la théorie adamique de la nomination autrement développée dans le texte. Je suis plus sensible à des formes que WaBe eût probablement trouvé bourgeoises, comme l’ironisme de Rorty, notamment dans sa façon de dire qu’on ne peut jamais se prendre trop longtemps au sérieux, mais peut-être que l’histoire, parfois, oblige à se prendre au sérieux. Peut-être qu’il est arrivé cela à WaBe : peut-être a-t-il été obligé de se prendre au sérieux. Ou plutôt, peut-être a-t-il été obligé de prendre la mort — sa propre au mort — au sérieux. Et ma conception de l’absence de sérieux — outre une toujours possible détresse privée — est liée à la liberté que nous avons, nous, dans les démocraties bourgeoises libérales de nous plaindre en toute tranquillité du fait que le monde va mal, et que nous courons à la catastrophe, mais deux remarques : l’exemple de WaBe, à supposer qu’on le prenne, n’est pas destiné à nous faire nous sentir coupables et ce qui apparaît clairement quand on se plonge un peu dans la vie de WaBe (et le texte In der Sonne en apporte une sorte de preuve, comme ses textes sur le haschich, « Haschich à Marseille », certes, mais aussi une nouvelle comme « Myslowitz — Braunschweig — Marseille », où l’humour de WaBe est manifeste, en tant qu’œuvre d’écrivain), c’est son amour de la vie que l’histoire est venue contrarier : ce n’est pas un mélancolique, c’est quelqu’un à qui l’histoire a fait violence, et cela est très important, me semble-t-il. Du moins, est-ce la perception que j’en ai. J’ai envoyé mes travaux à R. pour que nous en parlions et qu’il les publie. Et rien que ce trajet : Marseille, Paris, Berlin a quelque chose, non pas de benjaminien, même si aussi, mais d’européen, profondément européen. Ne nous sommes-nous pas habitués, nous, Européens, en tant qu’Européens, à nous fustiger, à nous humilier, voire à nous immoler sur l’autel de l’histoire coupable ? Comme si nous oubliions l’inoubliable et ce par quoi il a fallu en passer pour parvenir à cette démocratie bourgeoise libérale, imparfaite, certes, oui, elle l’est, il ne faut pas le nier, mais comment ne le serait-elle pas ? Il n’y a qu’un régime autoritaire, totalitaire qui peut se prétendre parfait. Tous les autres (et, en réalité, il n’y en a qu’un seul autre) sont contraints par la rigueur de la vérité à reconnaître qu’ils sont imparfaits, qu’ils sont faillibles, et que nous nous trompons sans cesse, mais que nous ne pouvons pas faire autrement, nous ne connaissons pas la vérité ultime, laquelle, d’ailleurs, n’existe pas.

21.5.26

Fini la première version du texte pour présenter ma traduction d’In der Sonne de WaBe. La onzième note de bas de page fait à peu près 4000 signes et elle m’a demandé un effort particulier, non qu’elle soit particulièrement difficile, mais j’étais quelque peu fébrile, l’écrivant. De fait, c’est la première des onze notes que j’ai écrites. Je n’avais pas écrit de notes de bas de page depuis bien longtemps. Cela ne me manquait pas particulièrement— je suis un maniaque de la précision bibliographique, c’est épuisant —, mais c’était assez amusant à faire. Fébrile parce que dans une sorte d’excitation. Le texte est long d’environ 27000 signes (un petit peu plus, pour l’instant). Quand j’ai eu l’idée de traduire le texte et d’en faire une présentation, je me suis dit que, une fois fini, je n’aurais plus qu’à en prélever la moelle pour avoir les éléments qui me permettraient de finir le livre que je suis en train d’écrire, mais je me rends compte que ce n’est pas aussi simple que cela. C’était plutôt naïf de le croire, mais n’est-ce pas heureux ? Si je ne l’avais pas cru, je n’aurais pas écrit ce texte ni fait cette traduction, et je serais passé à côté de quelque chose. De quelque chose de beau. Est-ce la raison pour laquelle je me suis senti triste — vidé —, cet après-midi, parce que j’ai eu le sentiment que j’avais fini d’écrire ce texte et que je me suis demandé, sans réellement le formuler, toutefois : Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire à présent ? La vérité, c’est que non, je n’ai pas tout à fait terminé, mais ce n’est pas le plus important, non plus, non, je crois que l’essentiel est là. Il est dommage, et ceci n’a pas grand-chose avec cela, encore qu’un peu, tout de même, c’est la vie, quoi, il est dommage, dis-je, que ce qu’il y a de plus intéressant sur terre — écrire — ne me rapporte pas un centime ou presque pas. Peut-être le monde serait-il trop beau si écrire me rapportait de l’argent ? Peut-être faut-il souffrir pour mériter d’écrire ? Peut-être faut-il être pauvre pour avoir le droit d’écrire ? Je n’en crois pas un traitre mot. Mais il est vrai que, si écrire — si écrire comme j’écris, il y a en effet des gens qui gagnent de l’argent en écrivant mais, pour autant que je le sache, je n’ai pas envie d’écrire comme eux ; j’ai envie d’écrire comme moi, j’aime ce que j’écris, j’aime comme j’écris, j’aime écrire comme j’écris, je n’écris pas pour faire plaisir à qui que ce soit, j’écris parce que c’est le sens de ma vie — me rapportait de l’argent, je n’écrirais pas comme j’écris, j’entends : je serais sans doute tenté d’écrire différemment, de faire plaisir à pour continuer à gagner de l’argent, et il est vrai qu’écrire des notes de bas de page longues de 4000 signes n’est pas le meilleur des moyens de gagner de l’argent, et pourtant, c’est passionnant. Enfin, moi, je trouve que c’est passionnant. Et qui n’est pas d’accord avec moi ne risque pas de me passionner, non, en effet, non.

20.5.26

Les écrivains sont les paysans du livre. Serait-ce mon commentaire ultime sur « l’affaire Nora » ? Peut-être pas, non, mais je crois que les arguties bêtement idéologiques auront occulté l’essentiel : les écrivains sont à la littérature ce que les paysans sont à l’agriculture. Dans la chaîne du livre, où l’on retrouve quelques grosses exploitations et la grande distribution qui concentrent l’essentiel du marché, ce sont eux les plus mal lotis. J’ai déclaré mes revenus à l’URSSAF, ce matin, et cet acte dégradant explique peut-être mon état d’esprit accablé. Si j’avais dû déclarer un million d’euros, comme d’aucuns, j’eusse déjà fui en Irlande, comme d’autres aucuns. Mais avec le peu que je gagne, je peux rester en France, l’esprit tranquille, la société ne trouvera pas grand-chose à me reprocher du point de vue financier, si ce n’est de n’être pas assez productif. Il est vrai que ce n’est pas avec mes plus-values que l’on va relancer la croissance, et encore moins avec le projet auquel j’ai encore consacré ma journée : la traduction et la présentation du récit écrit par WB à Ibiza en 1932, « In der Sonne ». Jusqu’à hier, je ne savais pas quoi dire, et voilà que je me retrouve avec un texte de présentation de plus de 20000 signes. Il suffisait de. De quoi suffisait-il ? Je ne sais pas. De laisser les choses flotter, libres, dans l’air doux et un peu humide de la Dordogne, dans le vert de ce Périgord multicolore ? Peut-être, oui. Aussi quand, ce matin, n’étant pas encore tout à fait réveillé, je me suis assis à la table où nous prenons nos repas avec mon exemplaire des Œuvres I de WB pour y lire « Sur le langage en général et sur le langage humain », je n’ai tout d’abord absolument rien compris. Et puis, même si je suis loin de prétendre que j’ai enfin compris quelque chose aux élaborations théologiques-philosophiques du métaphysicien encore jeune qu’était WB à cette époque-là (1917), je suis parvenu à agencer des phrases (montage de citations et de commentaires) de telle sorte qu’elles éclairent d’un jour pertinent, me semble-t-il, ma traduction du texte. Eussé-je dû commencer par là ? Le commentaire, et traduire ensuite, seulement ? Je ne sais pas. Pas plus que je ne sais si je vais reprendre ou non la traduction. À zéro, probablement pas, non, mais à 3, peut-être, oui. Et puis, ne fallait-il pas aborder le texte à traduire avec une certaine naïveté, c’est-à-dire : non comme un spécialiste aguerri qui maîtrise parfaitement son sujet, sait de quoi il parle, mais comme un lecteur qui avance un peu à tâtons, sans savoir vraiment où il va, découvrant le récit à mesure qu’il progresse, comme le narrateur découvre le paysage en chemin ? L’insatisfaction que m’a procurée la lecture de la traduction française que j’ai lue ne provenait pas de sa qualité (je crois que je l’ai déjà dit : je n’ai pas traduit ce texte parce que je trouvais la traduction mauvaise), j’ai traduit ce texte pour le faire mien, non pas me l’approprier, ce n’est pas un rapport de propriété, mais pour me l’incorporer, c’est un rapport charnel. Ce qui m’a fasciné dans ce texte — ou ce que j’y ai lu, du moins —, c’est cette expérience méditerranéenne dont j’ai déjà parlé, je crois, et que WB, ce Berlinois de naissance, fait à son corps défendant, en suant, en peinant à marcher dans le pays qu’il traverse. N’y a-t-il pas là quelque chose qui tient de l’éveil ?

19.5.26

Enfin parvenu à mettre en ordre les notes accumulées. (Cf. 11.5.26). Pas complètement, non, mais en écriture, au moins. C’est-à-dire que, maintenant, il y a quelque chose d’écrit, en récit, à partir de quoi je vais pouvoir continuer d’avancer (pour la traduction, sa présentation, et la fin du livre). Étonnant comme, parfois, il faut deux semaines pour réussir à écrire seulement une page. Tout est là, mais pourtant, rien n’a de sens. Tous les morceaux sont là, mais ils ne forment pas un corps. Ce ne sont ni fragments ni les pièces d’un puzzle, ce sont des bouts épars qui attendent d’être mis les uns à la suite des autres.  Tant qu’ils n’ont pas été mis en ordre, écrits, ils sont sans vie. Pourtant, tout semblait simple : il suffit de suivre la chronologie, pensait-on, oui, mais elle ne m’a pas été donnée, il aura fallu l’élaborer. D’où l’idée d’ordre : l’ordre, c’est le temps qui l’a donné, mais il ne suffit pas d’obéir à cet ordre, parce que cet ordre, si le temps l’a donné (d’abord, il a fait ceci, et puis, il a fait cela, enfin, il a fait ceci cela), ce n’est pas à nous qu’il l’a donné, il l’a donné, c’est tout, et c’est la vie, mais la vie telle que le temps lui a donné son ordre, cette vie n’est pas encore racontée. Et puis, la question de l’échelle : on parcourt une page et, entre le début et la fin de la page, il s’est écoulé un an. On se dit : Un an, ce n’est rien, mais c’est immense, c’est la distance qui sépare le néant de la naissance, la vie de la mort, une expérience d’une autre sans commune mesure avec la première et que la première ne laissait en aucun cas présager. Il faut mettre beaucoup de choses dans presque rien. Beaucoup de temps dans quelques milliers de signes, à peine. Et ce n’est pas une lacune.  Ou un défaut de fabrication. C’est une exigence. Il faut savoir être concis, apporter les informations pertinentes, et laisser le reste de côté. On pourrait tout dire, mais ce serait incompréhensible : cela ne permettrait de rien comprendre. Échelle, ai-je dit ; équilibre, dis-je à présent. Échelle de temps entre la vie et la page, équilibre entre la masse d’informations possibles et celles qui sont pertinentes, temps long, instant, quand des semaines se concentrent en quelques minutes sur la page, enfin. Enfin, tout semble clair : on y comprend quelque chose. 

18.5.26

La journée n’aura été qu’un long et pénible détour en enfer entre mon lit le matin et mon lit le soir. J’exagère à peine. Mais ce matin, le lever m’a paru comme une violence injustifiée, injustifiable. À quelle occasion, dans l’après-midi, en suis-je venu à me dire que la seule odyssée possible, aujourd’hui, était celle de l’intimité qui tente d’échapper à son broyage par l’histoire ? Je ne sais plus. L’histoire des vaincus, désormais, est l’histoire de la destruction de la personnalité de la personne, de la personnalité des personnes, de la personnalité de chaque personne (y compris celle qui croit appartenir au camp des vainqueurs, et peut-être surtout elle, qui a réussi sa vie). Je me sens seul, souvent, mais je ne le suis pas tout à fait : il y a Guillaume, que je ne vois pas, pas aussi souvent que je l’aimerais, en tout cas, non, mais dont je constate avec joie qu’il pense (à peu près) comme moi. Et puis, je me sens seul, de nouveau, quand je pense : Mais nous sommes les seuls à penser comme cela. Tous les autres ; c’est le conformisme le plus absolu, la réduction au silence de toute parole différente, de toute parole, que dis-je ? la censure remonte bien avant : de toute pensée, de toute intention même de penser. Alors, ne reste plus que cela : l’intimité, la vie privée, faire œuvre chaque jour, s’y attacher du mieux qu’on le peut, avoir la perfection en vue, en point de fuite, faire chemin chaque jour dans sa direction, qu’importe ce que les autres pensent, qu’importe qu’ils pensent (ce n’est pas le quoi de ce qu’ils pensent qui est mal, c’est le comment ils pensent qui va mal). Un peu après la remarque que je me suis faite sur l’intimité, j’ai encore eu envie d’un cahier dans lequel j’écrirai, et seulement là, je crois. Je n’ai rien écrit dans ce cahier imaginaire, pas plus que dans tout autre cahier, non, pas même les rêves que je devais noter dans le cahier de mon activité onirique, non. Ce n’est pas que je n’avais pas envie, c’est que j’avais envie de me coucher et de dormir et que je ne le pouvais pas. Alors, j’ai essayé de lutter. Mais, heureusement, c’était en vain. Je viens de retrouver mon lit, où j’écris, enfin. Bonne nuit.