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XX.

Quand les papillons de jour
et les papillons de nuit
se relaieront pour butiner
mon corps
je serai pareil à une plante
ou une chaise de bureau
en polyuréthane
grise
et abandonnée
sur le bas-côté d’une route de campagne
quelque part en France
mais pas ailleurs
non
je n’aurai plus la chance du langage
et peut-être pourrais-je enfin
cesser de courir
cesser de penser
me reposer
ou bien alors
sans plus faire le moindre bruit
m’effacer.

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17.3.19

Est-il étonnant que des manifestations triomphantes de l’éthique photogénique et des explosions de violence tournée contre les symboles de la vulgarité riche et assumée ait lieu en même temps ? L’impératif qui consiste à sauver la planète est kitsch : personne ne peut vouloir ne pas sauver la planète, il est parfaitement vide, ne proposant rien qu’une prise de conscience individuelle et une dénonciation de l’inaction de l’autre, l’État, le pouvoir. La destruction des temples (supposés) de l’argent est le négatif de cette éthique photogénique, elle est aussi photogénique (on ne brûle que pour passer à la télé, pas pour changer le monde), mais négative ; personne ne désirant la destruction (cf. ci-dessus), personne ne soutiendra des actions qui conduisent à la destruction. D’ailleurs, il est clair que personne ne veut vraiment changer le monde, simplement passer à la télé. Ce qui est absolument différent. Or, la révolution ne sera pas télévisée, comme disait l’autre, parce que la télévision neutralise la révolution. Avant même que la révolution ait lieu, elle impose son kitsch photogénique à tous et, les pauvres qui s’y refusent, finiront enfermés avant même qu’ils aient eu l’idée d’agir. À la rigueur, la révolution présuppose la destruction de la télévision, la fin de la spécularité qui boucle l’existence sur elle-même, interdit toute ouverture, toute sortie, tout ailleurs, toute différence.

Il est 9h51, ce dimanche. Je prends mon café en écrivant cette page de mon journal. Avant, juste après le réveil, je suis allé courir 5 km. Comme tous les jours, ou presque. Je n’ai probablement aucun avenir, mais je pense, et je me sens bien.

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XIX.

Pas de chance avec le silence
quelque chose s’est brisé
peu à peu on oublie
comment c’était avant que ce soit cassé
plus personne ne sait
non vraiment
pas de chance avec le silence
au-dessous
— c’est l’étage mais c’est aussi
une question d’ontologie —
en-dessous
on regarde la télé
que
de toute façon
personne n’écoute
ni ici ni au loin ni nulle part
bientôt tout le monde fera avec
et enfin
ce ne sera plus la peine de parler.

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15.3.19

Les deux bâtiments blancs de l’ensemble HLM qui se trouvent en face forment un angle droit qui prolonge l’angle droit de la fenêtre par laquelle je les regarde et découpe dans le paysage une sorte d’ouverture sur des arbres une grande tour et la colline qui monte jusqu’au ciel en même temps qu’il le bouche. Mais moi, aussi, me dis-je, moi aussi je bouche le paysage. Le paysage, ce n’est jamais rien d’autre que le regard que tu portes sur ce qui se trouve autour de toi. Et tu es toujours une obstruction pour un regard possible. Je regarde les grands oiseaux de mer blancs qui traversent le champ d’horizon délimité par ma fenêtre en se laissant flotter dans l’air portés par le vent qui souffle depuis plusieurs jours à présent. Pourquoi ai-je le souvenir d’un moi qui n’aimait pas le vent, qui n’aimait pas ce vent qui souffle ? Aujourd’hui, ce moi me semble étranger. Parce que tu aimes le vent ? Non. Parce que je le comprends. De l’autre côté, à ma droite, par la baie vitrée, derrière les immeubles, les immeubles en construction et la grue qui les surplombe, les nuages blancs s’étirent sur un ciel qui, par endroits, paraît plus blanc et, par endroits, moins blanc que les nuages. Mais c’est une description inexacte, me semble-t-il, parce que ces nuages qui s’étirent ne sont pas uniformément blancs, ils sont plus sombres au premier banc et blanchissent en proportion de leur éloignement, plus ils sont loin de moi, plus ils sont blancs. Il y a quelques minutes, je regardais les ombres du linge qui sèche sur le balcon bouger sur le carrelage blanc du salon. Il y a eu une rafale de vent encore plus forte que les autres et j’ai cru que l’étendoir allait se renverser, mais non. Ce n’est pas une péripétie. C’est quelque chose qui a lieu. En regardant depuis ma table où j’écris ce qui se trouve de part et d’autre des fenêtres qui m’encadrent, je pourrais à présent me demander s’il faut préférer les péripéties aux choses qui se passent, mais je me dis tout de suite que les péripéties sont des choses qui se passent. C’est vrai, oui, c’est vrai, me dis-je. Mais il y a une différence d’intensité. Un coup de feu est une péripétie. Un étendoir que le vent ne renverse pas, non. Est-ce qu’on préfère les péripéties aux choses qui se passent simplement à cause que l’on s’ennuie ? Pour tromper l’ennui ? C’est l’ennui qui me trompe. Je pose mon coude sur la table, mon menton sur la paume de ma main, j’attends qu’un oiseau de mer traverse le champ d’horizon délimité par ma fenêtre et, quand il passe, je lui suis des yeux. Un. Deux. L’un après l’autre. Les deux en même temps. Trois. Oiseaux de mer au-dessus des toits des immeubles. Au-dessus des arbres. Au-dessus de la colline. L’espace est-il le même de part et d’autre de ma fenêtre ? À la table où j’écris et à vol d’oiseau ?

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XVIII.

Mes mains
mes doigts dessinent des formes dans le ciel
inconnues de moi
je continue un certain temps sans plus songer à rien que
mes mains
mes doigts
avant que des oiseaux passent dans le ciel
les oiseaux n’ont pas de doigts
me dis-je
à quoi ressemblent ces courbes qu’ils tracent là où un peu avant je voyais mes doigts ?
je ne le sais pas
alors me dis-je
sont-elles des oiseaux
mes mains ?

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XVII.

J’aime rester au lit le matin
les autres sont déjà debout
réveillés
mais moi
je regarde le plafond ni blanc ni noir
couleur du matin volets fermés
j’écoute les bruits de la maison et les bruits qui viennent de la rue
aussi
attentif au dehors depuis mon demi-sommeil
je me dis je devrais me lever je le répète et puis je ne dis plus rien
dedans comme dehors
dans le foyer comme dans la rue
le monde s’est déjà mis en marche
et moi
je ne suis pas prêt encore à y prendre part —
attends
quelques minutes de plus
au moins.

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XVI.

Phares de nuit
rouge et blanc
le sens s’inverse
hémisphères de mon cerveau
ou de l’asphalte
garde les pieds sur terre
me dis-je
et la tête
dans les nuages
l’enfant dort à côté.