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10.12.18

Il ne faut pas avoir peur de ne rien avoir à dire, dit-il, et il reconnut l’instant d’après que c’était une phrase étrange à dire. Mais peut-être qu’il s’agit moins de la dire que de la reconnaître. Ne vivrait-on pas mieux si on avait moins de choses à dire ? Des heures d’antenne gavées de visages inexpressifs qui commentent du vide, font l’actualité avant qu’elle ne se produise, et somment les individus, les groupes, le monde entier, de répondre à des questions dont les esprits factices, car étriqués, conservateurs et petits-bourgeois, ces esprits tristes cachés derrière des visages télégéniques ont décidé, eux, seuls, que c’étaient les questions auxquelles il était impératif de répondre. Marée noire de langage, matière visqueuse qui colle aux muqueuses. Condamnez-vous les violences ? Interrogatoire autoritaire, mortifère, sans autorité ni mort, sans rien que du vide, du vide qui engloutit tous les jours que Dieu fait la vie un peu plus. Il ne faut pas avoir peur de ne rien dire, mais il ne faut pas laisser les autres parler à ta place. Il faut donc accepter de parler dans le vide pour espérer faire taire tous ceux qui font profession de parler dans le vide. C’est à n’y rien comprendre. De toute façon, personne ne comprend rien. Si quelqu’un comprenait, ça se saurait, non ? Ou est-ce que personne ne s’intéresse à ce qu’il a à dire ? C’est la meilleure époque pour être maudit. Parce que plus personne ne veut plus être maudit, surtout pas. Plus personne n’aime les maudits, non plus, ou alors morts depuis longtemps, les maudits qui ne sentent plus ni la mort ni la crasse ni rien du tout, mais quelque gloire posthume qui les rend pour toujours purs, sains, saints, inoffensifs.

Le vent souffle depuis plusieurs jours maintenant. L’air est sec. On respire à la perfection. Est-ce que tu peux être maudit ici ? Je ne sais pas. Peut-être. Ou alors, c’est simplement Daphné qui est infernale en ce moment. Ça n’a rien à voir. Tu crois ? Je ne sais pas. Le Mistral rend fou.

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9.12.18

Hier soir, avec Nelly, c’était la première fois que nous sortions depuis la naissance de Daphné. Tous les deux. Ensemble. Nous étions sortis chacun de notre côté, ça oui, mais ensemble, non. Nous sommes allés dîner dans un restaurant du Cours Julien. En taxi. Le chauffeur parlait beaucoup, mais il était sympa. Très sympa, en fait. Au retour, comme c’était le même chauffeur qu’à l’aller, j’ai compris pourquoi il était si sympa. À un moment de la discussion, il m’a dit De toute façon, t’es feuj. Moi, j’ai entendu à moitié, je lui ai dit Quoi ? Ah non, pardon, c’est pour ça que je te tutoyais en fait, je pensais que tu étais juif. Non, mais ça ne fait rien, ça m’arrive tout le temps. À New York, la dernière fois que j’y suis allé, c’était la Pâques juive, ou une fête comme ça, et tous les blocks, quelqu’un me demandait Are you Jewish ? Oui oui. True story. Je suis d’origine corse, mais c’est pareil, non ? Et puis : la marraine de ma fille est juive, donc bon… À quoi est-ce que tu reconnais que quelqu’un est juif ? Et surtout : Quand est-ce que tu passes de l’idée que lui, il est juif à l’idée que tu peux lui dire en toute simplicité de toute façon, toi, comme tu es juif… ? C’est bizarre, non ? Moi en tout cas je trouve ça bizarre. Enfin, pas le fait qu’on me dise que je suis juif, ça ne me dérange pas, je m’en fous, je ne suis même pas baptisé, mes parents étaient communistes, et certains de mes héros sont juifs, mais quand est-ce que tu te dis que c’est le moment de dire à quelqu’un que tu n’avais jamais vu 3 heures auparavant et que tu ne reverras peut-être plus jamais qu’il est juif ? Mais j’aime bien Marseille. Enfin, j’adore Marseille. Pour ça. Aussi. Marseille, pour moi, c’est ça. Quand nous étions plus jeunes, avec Serge — Serge, c’est le parrain de Daphné, qui n’est pas juif contrairement à sa marraine, enfin bref —, quand nous étions jeunes, avec Serge, nous avions passé un réveillon du Nouvel an avec des gays. Les deux seuls hétéros de la soirée, c’étaient nous. Quelle importance ? Les gens sont des gens. Marseille, c’est ça, pour moi. Au fond, les origines ethniques, les préférences sexuelles, ça ne fait rien. Ça crispe les connards, mais ils n’ont qu’à crever. C’est leur problème, pas le mien. L’important est ailleurs. Être un connard ou pas. Précisément. La prochaine fois que j’aurai besoin d’un taxi, je prendrai le même. Enfin, peut-être pas. Je ne sais pas pourquoi, quand j’ai commencé à écrire ça, je me suis dit que c’était intéressant, mais maintenant je trouve que ça ne l’est pas tant que ça. Ce n’est qu’une anecdote, au fond. Et je ne voudrais pas que tout se réduise à une anecdote. Mais est-ce que ce n’est qu’une anecdote ? C’est ma vie. De quoi devrais-je parler ? Des sujets d’actualité. C’est terrible, quand je le fais, j’ai l’impression d’être souillé. Mais quand je parle de ma vie, de ma petite vie, j’ai l’impression que ce n’est pas suffisamment important. Il n’y a rien à faire. Est-ce qu’il n’y a rien à faire ? Je ne sais pas. Souvent, je ne comprends pas. Quelle importance ? Je ne sais pas. Tout est si compliqué si on y pense. Tout est si simple si on y pense. Que faire ? C’est un peu comme quand Daphné me pose une question et puis une autre et puis une autre pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? et qu’au bout d’un certain nombre de questions je dévie la réponse. Pas pour l’éviter, mais pour ne pas m’avouer vaincu face à ses questions. Peut-être que je devrais m’avouer vaincu face à ses questions. Peut-être que c’est ça, au contraire, la force du clinamen. S’il n’existait pas — et l’on n’est même pas sûr qu’il existe —, les atomes tomberaient toujours en ligne droite. Une déviation, une dérive, une déclinaison, en revanche, un désordre, si infime que ce soit, permet de vivre. Il ne faut pas être obsédé par l’ordre, c’est mauvais signe. Je raconte des choses, qui m’arrivent ou que j’invente. C’est pareil. Enfin, je m’explique : je ne confonds pas la réalité et la fiction, mais l’une et l’autre participent du conte, de la narration, tout ce que tu peux faire, c’est raconter quelque chose qui est arrivé, qui aurait pu arriver, que j’aurais voulu voir arriver, qui n’arrivera jamais, qui arrivera peut-être un jour. Et il faut prendre au sérieux la force de la fabulation (comme la force du clinamen, c’est probablement la même). Mais pourquoi est-ce que je disais ça, déjà ?

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8.12.18

On a tendance à penser, en France, et c’est sans doute un héritage des années de monarchie absolue de droit divin, en France, on a tendance à penser que le chef élu ne l’est pas seulement parce qu’il a obtenu le plus de voix, mais qu’en plus, d’une façon ou d’une autre, il le mérite. Que le petit peuple le croie, passe encore, il est là pour ça, dira-t-on, que les élites éditoriales affectent de le croire, c’est un signe d’obéissance, mais que le chef lui-même adhère à cette idée est symptôme d’un grand désordre. Ainsi, apprend-on de source proche du chef de l’État, ce dernier vivrait très mal le fait d’être détesté des Français. Symptôme d’un délire assez inquiétant, en fait. Car qui a dit qu’il fallait croire aux histoires qu’on invente ? Qui a jamais prétendu qu’il fallait prendre la fiction pour la réalité ? Un individu raconte une histoire — fictive, évidemment, ce n’est pas parce qu’on écrit un livre qui s’appelle Révolution qu’on est révolutionnaire, généralement, c’est même la marque qu’on est tout le contraire — pour se faire élire. Cette histoire fonctionne, les gens y croient, il est élu. Parfait. Mais il ne doit jamais croire à sa fiction. Une histoire peut fonctionner pour conquérir le pouvoir, mais une fois conquis, encore faut-il le conserver. Or, croire à sa fabulation est le meilleur moyen de ne pas y parvenir. Il y a quelque chose comme un défaut catastrophique de machiavélisme. On peut raconter qu’on est Jupiter, pourquoi pas ? On peut raconter n’importe quoi. Mais croire à cette fabulation est une pathologie. Quand on ne fait plus la distinction entre la réalité et la fiction, les ennuis commencent. Les écrivains qui ont de l’imagination le savent bien. Ce qui peut même leur jouer des tours ; ils ont plus d’idées que les autres. Ce que les autres n’apprécient pas, qui n’en ont pas. Et se contentent de suivre le petit monde déjà-fait comme il va. Mais il faut toujours distinguer les unes des autres : les fictives des réelles.

Mais assez de cette petite politique, assez de ces cerveaux étriqués, assez de ce virilisme mou (qui aime voir des matraques, ne l’a probablement ni bien dure ni bien grosse). Le vent souffle fort à Marseille. Le ciel est azurément bleu. Ai marché cinq kilomètres, jusqu’à la plage et retour. Il faisait frais et sec. Un temps pour la promenade des dieux. Qui aère la pensée, fait le vide, chasse les idées tristes comme les nuages. Lumière qui ignore le péché. Portent les ombres nettes. On s’imagine un peu trop grossièrement que la Méditerranée est synonyme de chaleur. Ce qui est faux. Une idée de touriste. La Méditerranée est synonyme de lumière. Le jour sans tâche de l’hiver. L’immaculation de l’atmosphère. Ici, je peux respirer. Ailleurs, on étouffe. La ville repliée sur elle-même, qui n’admire rien que sa propre image, est aveugle. La ville méditerranéenne est ouverte aux quatre vents. Ouverture qui fait peut parfois, car on n’a pas l’habitude que les éléments circulent. Les biens, eux, peuvent bien circuler, à condition qu’ils finissent dans ma poche. Mais que tout bouge, que tout souffle, c’est la pensée anti-bourgeoise par exemple. La ville méditerranéenne est une anti-ville. Ici, le gris ne tient pas le coup. La ville est toujours en train de se faire et de se défaire. Elle coule dans la mer. Se projette comme les embruns. Claque dans le ciel. Retombe sur terre. Devient pin, buisson, garrigue, maquis. Quand même sous le bitume, perce la végétation. Elle est toujours encore sauvage. D’un naturel sauvage.

854809, ô, ma métropole de langage.

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6.12.18

Voilà plus de 15 ans que la démocratie est confisquée en France. Qu’elle dysfonctionne à pleins tubes, que les urnes se vident, que les référendums sont contournés, que les élections ne servent plus à choisir une voie de développement, mais à repousser les prétendus extrêmes, le fameux barrage contre le fascisme, l’exubérance débile de la menace bourgeoise c’est moi ou le chaos, 15 ans, et pourtant on feint aujourd’hui de découvrir que les gens sont malheureux, qu’ils souffrent, qu’ils sont de plus en plus pauvres, de moins en moins éduqués, et que cette accumulation de malheur, de souffrance, de misère, de manque de culture produit quoi ? de la violence, que non, tout ne se résout dans la contemplation de sa perfection accompagnée avec de grands sourires par la politique sociétale, que non, la visite au musée ne suffit pas à cultiver le petit peuple. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Cette violence-là n’est pas une attaque. C’est une réponse. C’est une réplique. La violence, c’est d’abord celle de l’État qui s’est livré consciencieusement, méthodiquement, d’aucuns diraient scientifiquement, à la destruction de toute forme de progrès social, moral, politique. La violence, c’est d’abord la violence monomaniaque de la protection de l’État par lui-même, la fameuse sauvegarde des Institutions, alors même que ces Institutions sont dépassées depuis longtemps et qu’il est impossible de les transformer parce que l’État, comme tout corps, tend d’abord et enfin à sa propre conservation. Il y a longtemps qu’il aurait fallu détruire cet État. Ou plutôt, non, il aurait fallu ne jamais créer cet État. Ne pas se donner un père en plus de son géniteur (un papa, c’est bien assez, pas la peine de les multiplier). Ne pas ajouter un étage au-dessus de nos têtes. Ce qui s’effondre aujourd’hui, ce qui va peut-être s’effondrer, ce qui devrait s’effondrer, pour lui épargner une agonie qui a déjà trop duré, c’est la dernière incarnation de la transcendance.

La République contre la démocratie. La Majuscule contre la minuscule. L’Un contre le multiple.

Un poème de Bukowski :

le problème avec spain

j’ai pris une douche
et me suis brûlé les couilles
mercredi dernier.

rencontré ce peintre qui s’appelle, Spain,
non, c’était un dessinateur,
bref, je l’ai rencontré à une fête
et tout le monde m’en a voulu
parce que je ne savais pas qui c’était
ni ce qu’il faisait.

il était plutôt beau gosse
et je crois qu’il était jaloux de moi parce que
je suis tellement laid.
ils m’ont dit comment il s’appelait
il était appuyé contre le mur
à faire le beau gosse, et j’ai dit :
hé, Spain, j’aime bien ton nom : Spain.
mais toi je ne t’aime pas. pourquoi on irait pas faire un tour
dans le jardin que je te défonce
la gueule ?

ça a mis la maîtresse de maison en colère
et elle est venue lui caresser la bite
tandis que moi j’allais aux chiottes
pour vomir.

mais tout le monde était en colère après moi.
Bukowski, il ne sait plus écrire, il est cuit.
fini. regarde-le boire.
avant il ne venait jamais aux fêtes.
maintenant il vient aux fêtes et boit tout
ce qu’il peut et insulte le vrai talent.
avant je l’admirais quand il se coupait les veines
et quand il essayait de se tuer avec
le gaz. regarde-le en train de mater cette fille
de 19 ans, alors que tout le monde sait qu’il
n’arrive plus à bander.

je ne me suis pas seulement brûlé les couilles sous la douche
mercredi dernier, je me suis retourné pour éviter l’eau
bouillante et je me suis brûlé le cul
aussi.

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5.12.18

Pendant une demi-heure, montre en main, non, j’exagère, pendant bien trente minutes, un moment qui m’a paru éternellement long, en tout cas, je me suis posé la même question, entêtante, obsédante, ou presque, d’autant plus perturbante que, pendant ce temps, le temps long donc, relativement, mais quand même, il se passait des choses autour de moi, en face de moi, mais que je ne pouvais pas être avec ces choses, être parmi ces choses, être dans ces choses, au milieu, parce que je ne pensais qu’à une chose et une seule, une lubie temporaire, mais folle, ou presque, cette voix, d’où est-ce que je la connais, en plus, le problème des voix, c’est qu’elles disent des choses, et quand on pense plus à la voix, sa nature, son origine, sa tonalité, son souvenir, qu’à ce qu’elle dit, on s’exile en quelque lieu parallèle, étrange, étranger à l’univers dans lequel évoluent les gens, trop grands, qui parlent trop fort, font trop de bruit, sentent trop la cigarette, se font trop de bises, comme dans le show-biz, on n’est plus dans le même monde, mais dans un autre, ici mais ailleurs, d’où est-ce que je connais cette voix ? Au bout d’un moment, j’en ai eu assez, alors j’ai fait ce que j’aurai dû faire beaucoup plus tôt, j’ai regardé le programme, et la voix, c’était celle de Sharon Stone en français. Alors, j’ai revu dans ma tête la scène de l’interrogatoire de Basic Instincts et je n’ai plus pensé à rien. Mais c’était hier, à l’Hôtel de Massa, pour la remise des prix de la SGDL, j’avais envie d’être présent pour diverses raisons, parce que j’aime bien le travail de Guillaume Vissac, surtout, mais c’était fou de m’envoyer là, complètement, je ne voulais pas y aller, d’ailleurs, je veux dire : dès le début, je ne voulais pas faire partie du jury du prix, pas cette année, mais c’est Nelly qui m’a dit d’y aller. Au début, quand je vivais à Paris, j’avais envie d’en faire partie, mais c’était mon orgueil, ego flatté, qui parlait, ensuite, quand nous sommes partis à Marseille, non, je ne voulais pas revenir, jamais, à Paris. Mais m’envoyer tout seul, comme ça, dans une autre ville, dans un endroit où il y a plein de monde que je ne connais pas, c’était m’envoyer à l’abattoir social, d’autant que mon binôme espéré m’avait laissé tomber. Évidemment. Tout seul, je deviens fou. Quand il y a trop de monde, je deviens fou. Aussi. Je suis resté debout pendant deux heures à écouter cette voix dont j’ai parlé, et puis quand elle a fini par se taire, enfin, une autre voix m’a parlé et son bras m’a tapé sur l’épaule en me disant Alors, Jérôme, ça va ? Et alors, je me suis dit : Je fais quoi ? Je lui éclate ce verre de mauvais vin sur la gueule ou je me casse ? Je suis parti. En fait, elle n’y était pour rien. Les gens sont comme ça. Ils ne pensent pas. Ce sont des mannequins avec rien dedans, ou alors des trucs si communs qu’il vaudrait mieux rien. Je me suis souvenu de ce moi, ce moi adolescent, moi qui sortais par les fenêtres parce que je devenais fou, parce que j’étouffais, et je ne me sentais pas coupable à cette époque, pas du tout, alors pourquoi me sentirai-je coupable aujourd’hui de n’être pas en phase avec le monde ? Je ne suis pas en phase avec le monde. Je ne serai jamais en phase avec le monde. Enfin, le monde. C’est facile de dire ça comme ça. Après tout, c’est quoi, le monde ? Un cocktail de remise de prix ? La république des lettres ? La république en marche ? La république française ? Je n’ai pas ma place ici. Non. En fait, j’ai compris quelque chose, aujourd’hui. Paris n’y est pour rien. Paris, c’est chez moi. Ce sera toujours chez moi. Chez Daphné. Ce n’est pas une question de ville. C’est une question de solitude. Est-ce que je suis seul à Marseille ? Oui. Est-ce que je me sens seul ? Non. Pas autant, du moins. Tout est une question de nuances. Je n’ai rien à voir avec ces gens-là, ces gens avec lesquels je me suis trouvé dans un lieu quelconque, après tout. Je ne suis pas comme eux. Je n’ai pas envie de leur ressembler. Je suis là et je ne sais pas ce que je fais — là. Je ne comprends pas. Pourquoi ? Je m’explique. Je peux lire un livre. Je peux dire : ça, c’est bien, ça, c’est nul, mais perdre mon temps avec des gens trop grands, qui parlent trop fort, qui m’étouffent, m’empêchent de penser ? Non. M’empêchent de penser ? Non. Personne ne peut m’empêcher de penser. Alors, je suis sorti de la salle, je suis passé au vestiaire, j’ai pris mon blouson, mon écharpe rouge, et je suis sorti dans la rue. Je n’étais pas en colère. Je n’avais pas envie de revenir en arrière. Physiquement. Moralement. J’étais comme je devais être. Seul, peut-être, mais bien. Je me suis dit : je vais rentrer à mon hôtel et je vais raconter tout ça. J’ai envoyé un message à Nelly. Je ne l’ai pas appelée pour me plaindre, pour dire du mal du monde entier, non, je lui ai dit Je t’aime, et c’était vrai. Et c’était tout. Ensuite, je suis allé acheter quelques bières, un paquet de trucs salés à manger, et je suis rentré à mon hôtel. J’ai allumé la télé, j’ai un peu écouté ces gens qui parlaient dans le poste suspendu au mur, qui parlaient de révolution, et j’ai ouvert mon ordinateur. J’ai écrit tout ça. Si décousu que ce soit. J’ai écrit. Il ne faut jamais partir sans avoir de quoi écrire. Il y a deux jours, tu te souviens, il y a deux jours, je me demandais, c’est quoi le minimum ? ce dont je ne pourrai jamais me passer ? eh bien, le minimum, si jamais j’avais des doutes, je sais ce soir : je peux me passer des gens (des gens, c’est-à-dire : pas des personnes — pas Nelly, pas Daphné), mais je ne peux pas me passer de quoi écrire. Le matériel, quel qu’il soit, pour écrire. Question d’équipement. L’équipement pour écrire m’aide à survivre aux gens. Aussi, ne ferai-je plus que ça — écrire. Et après ? Pour l’instant, je ne sais pas. J’ai mal aux pieds. Mes Church’s les ont explosés. Une cloque a claqué. Littéralement.

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4.12.18

Qu’est-ce qu’on est à l’étroit dans le tgv. Il faut dire que je voyage en seconde. La dernière fois, pas la dernière fois qu’on s’est parlé au téléphone, la fois d’avant, la dernière fois, mon frère (c’est mon aîné) m’a dit moi je voyage en première, mais c’est vrai que c’est sa boîte qui paie et qu’il n’a pas exactement le même salaire que moi, d’autant que moi, de salaire, je n’en ai pas. Alors je voyage en seconde. Je suis mal installé, le coude droit contre la paroi du train et le gauche contre l’accoudoir qui me sépare de ma voisine, je trouve que les gens sont moches, mais je ne suis pas sûr que je les trouverai moins moches en première. Je suis sûr que non, à vrai dire. Quand je voyageais en première, ils n’étaient pas plus beaux. En fait, en m’y prenant à l’avance, je pourrais facilement voyager encore en première pour pas beaucoup plus cher, mais je ne sais pas, je me dis que ce n’est pas bien, quand Nelly prend le tgv, elle voyage en seconde, c’est sa boîte qui paie, mais sa boîte, c’est elle, et donc je me vois mal faire le malin et voyager en première alors que c’est elle qui gagne (la plupart de) l’argent du ménage. Après avoir pensé à ça, je me suis dit que dans la famille bourgeoise qu’était tout de même devenue la famille Orsoni, je jouais le rôle de l’artiste, raté, bien sûr, mais quand même, j’ai une sorte de rôle à jouer, sans doute pas pour cette vie, mais pour une vie future, la prochaine ou celle d’après, je ne sais pas, j’espère que ce sera la prochaine. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire, c’est simplement ce que je me suis dit, et c’est étrange, mais je pense que c’est vrai, mais comment peux-tu dire de quelque chose que c’est vrai si tu ne sais même pas ce que cela veut dire ? C’est une sorte de sentiment, d’intuition, peut-être, moitié aveugle moitié clairvoyante. Parmi les poèmes de Bukowski que je viens de lire dans le tgv, il y en a un où il raconte qu’il est à l’hôpital parce qu’il est couvert de furoncles gros comme des tomates et il entend un mec qui appelle Joe Joe Joe tout le temps mais Joe ne vient jamais. Et puis Bukowski ajoute if you want to find out where love is not / be a perpetual / loser. Est-ce que c’est un critère ou simplement une parole en l’air ? Je ne sais pas. Je me répète, je sais, mais je ne sais pas. Est-ce que je peux dire que j’ai trouvé où l’amour était ? Est-ce que ça fait de moi autre chose qu’un raté ? Est-ce que c’est à moi de répondre à cette question ? Parfois, j’ai l’impression que c’est à moi de répondre à toutes les questions. Mais ce n’est pas possible. Est-ce que c’est possible ?

Arrivé à Paris. Je mange des clémentines de Corse sur le boulevard du Montparnasse. Un mec qui fait la manche m’arrête pour la deuxième fois de la journée (la première, c’était dans l’autre sens pour aller à mon petit hôtel rue du Montparnasse, en face de Stanislas, d’ailleurs l’hôte s’appelle le Stanislas, pas bête). Comment ça va depuis ce matin ? Fort bien, je lui réponds. Il me demande de l’argent. Je lui offre une clémentine. Il me dit qu’il va la manger tout de suite. Et qu’il a un ami boucher à Propriano. Tout le monde a un ami corse. Sauf moi.

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3.12.18

Par exemple, je n’aime pas préparer mes bagages pour partir. Une nuit, surtout. Plus, je prendrai tout. Mais une nuit, je prends quoi ? Toujours trop et jamais assez. La question économique commence ici : de quoi peux-tu te passer ? de quoi ne peux-tu pas te passer ? mais surtout, combien de temps peux-tu ou ne peux-tu pas te passer de ceci ou de cela ? une nuit ? une vie ? Je peux me passer de ceci ou de cela pendant une nuit mais pendant une vie je ne peux pas. Toujours prendre le minimum. Mais c’est quoi, le minimum ? Difficile à dire. Si on me demandait, je ne saurais pas quoi répondre. Enfin, je pourrais dire ceci ou cela, mais je laisserais le plus important de côté. Qui rentre ou qui ne rentre pas dans un sac de voyage.

Brouillard. Même par temps clair. Et le temps n’est pas clair. Non il fait gris. Alors que faire ? Le dissiper ? Comment ? Écrire.

Dans ces cas-là, je commence par n’avoir strictement aucune idée de ce que je vais écrire. Et par me le dire. Et quelquefois, tu sais quoi ? eh bien, quelquefois, c’est vrai. Alors je reste là à regarder l’immensité de ce qui pourrait être et ne sera jamais. Et j’écris que je reste là à regarder l’immensité de ce qui pourrait être et ne sera jamais.

pas de chance avec le silence
quelque chose s’est brisé
peu à peu on oublie
comment c’était avant que ce soit cassé
plus personne ne sait
non vraiment
pas de chance avec le silence
au-dessous — c’est l’étage question d’ontologie — en-dessous
on regarde la télé
de toute façon personne n’écoute
ni ici ni au loin ni nulle part
bientôt tout le monde fera avec
ce ne sera plus la peine de parler

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