trente mai deux mille vingt-trois

Je ne suis pas encore parti que j’ai déjà la tête ailleurs. D’autant plus loin que le voyage n’est pas prochain. Encore quoi ? deux mois à attendre ? À peu près, oui. Ce n’est pas que je m’ennuie ici ni que je me sente étouffer, ou je ne sais, même si c’est vrai, les touristes sont de retour, partout, je les avais oubliés, ce n’est pas que je n’en puisse plus, non, mais est-il possible de respirer toujours le même air ? Je ne le crois pas. Aussi, ai-je passé quelques heures de la matinée à traduire deux poèmes de Saba. Mal, cela va de soi, mais ce n’est peut-être pas si grave que cela. Quand on pense que certains, omettant la rime, pour Pasolini aussi, passent pour bien traduire, on peut faire n’importe quoi. Ne cédons pas à cette tentation facile, je veux dire : dans l’air du temps. Il est important, pour moi, qu’un voyage, ce soit aussi des livres. À lire, à écrire. Parfois, à vrai dire, j’envie les touristes du monde entier qui viennent se presser ici, à Paris. Si j’étais étranger et que je venais séjourner à Paris, qu’est-ce que je lirais en premier, pour me préparer ? Évidemment, ce n’est pas dans les livres qu’on peut se faire une bonne idée de la cité, d’autant qu’ils sont tous écrits au passé, mais je ne voudrais pas m’en passer. Quels livres, donc, sur Paris ? Je n’en ai aucune idée. C’est une expérience de pensée, histoire de me mettre dans la peau du destinataire, de ne pas tomber dans le piège de la réalité. Il y a une profonde intimité entre l’écriture et la localité. C’est quelque chose que je ne cesse d’explorer et qui ne laisse pas de me fasciner. Je ne cherche pas à en venir à bout, je ne cherche pas à trouver le fin mot de l’énigme. Cela m’importe peu. Ou plutôt, non, disons les choses ainsi : de deux choses l’une, ou bien il n’y a pas d’énigme ou bien il faut l’approfondir. Ainsi, hier au soir, avant de m’endormir, j’ai pensé à mon problème (je bois trop), et je me suis dit : Agis de la même façon que lorsque tu écris, ne cherche pas à résoudre le problème, détruis-le. Il n’y a pas de sens à résoudre un problème (la résolution d’un problème est illusoire, on ne fait jamais que le déplacer, en poser un autre, c’est bon pour les gens qui aiment les problèmes), un problème, ne se résout pas, un problème, ça se détruit. La destruction est la seule solution possible.