trente-et-un mai deux mille vingt-trois

Sentiment d’être libéré et que des mois heureux vont enfin s’offrir à moi. Vérité relative, il est vrai, on ne sait jamais ce qu’il peut arriver. Mais je n’ai que faire de ce pessimisme hypothétique, je me sens ouvert au monde, aux possibles, à ce qui n’est pas encore là, à tout ce qu’il peut arriver. Est-ce une façon de parler ? Peut-être, mais qu’y a-t-il, sinon des façons de parler ? Je me fais des réflexions sur ces possibles : dans une situation à venir cet été, la perspective qu’Untel, qui m’a chassé de sa vie comme on le fait avec un vulgaire malpropre et m’a traité avec le plus grand mépris, quels que soient mes torts réels ou supposés, me fasse l’honneur en quelque sorte de m’y laisser revenir me répugne — au plus haut point. Je suis pris d’une sensation physique de dégoût, de répulsion, tout ce que je suis rejette cette perspective parce qu’alors cela signifierait que je ne suis qu’une chose dont on peut disposer. Ce que, tout entier, je me refuse à être. Je ne suis pas une chose, ni pensante ni étendue. Et, dans cette affirmation, il ne faut pas entendre un jeu avec les mots plus ou moins intelligents, mais une authentique déclaration de principe, l’affirmation d’une nouvelle sensibilité : nous ne sommes pas des choses faites d’une chose qui habite dans une autre chose, nous ne sommes pas des choses du tout, on ne peut pas disposer de nous, nous ne sommes pas disponibles, nous sommes des possibilités qui nous actualisons sans nous épuiser, sans épuiser les possibilités que nous sommes, nous sommes des totalités incomplètes, mais irréductibles, incomplètes parce que nous ne serons jamais complètes, nous devenons, nous nous transformons, nous inventons, nous nous inventons, nous faisons l’avenir, nous nous faisons un avenir que personne n’a pensé pour nous. Ce sentiment d’être libéré, je le chéris : il signifie que je me rends le temps disponible dont on me prive (dont on nous prive), et c’est mieux que la conquête de l’espace, c’est la conquête du temps, laquelle est un des enjeux majeurs de l’existence à notre époque : comment occuper notre finitude ? Ce matin, cependant que je courrais, dix kilomètres comme hier, comme demain, comme après-demain, je l’espère, c’est ce que j’ai prévu de faire, je me suis souvenu de cette horrible professeure de mathématiques en deuxième année de classe préparatoire qui me hurlait dessus, et tout le dégoût qu’elle m’inspirait (outre la nullité de ce que je pouvais bien apprendre dans cette classe à domestiquer les esprits, c’est aussi à cause d’elle que j’en suis parti), et tout ce qu’elle exprimait : cette haine que le monde social te destine pour te mater, te conformer à l’idée qu’il se fait de toi, toute la haine que le monde social mobilise pour détruire l’individu. Me souvenant d’elle, j’ai regretté de ne pas l’avoir insultée à cette époque, avant de me dire que non, j’avais fait exactement ce qu’il fallait : foutre le camp. Vivre ma vie. Et Daphné, qui a le trac.