deux juin deux mille vingt-trois

Hier au soir, avant de m’endormir, j’ai écrit une histoire. Je ne l’ai pas écrite physiquement, ce qui explique le développement qui va suivre, mais j’en ai eu l’idée. Pendant la journée, je m’étais dit qu’il était dommage que je n’écrive plus d’histoires. Bon, c’est vrai que, comme personne ne veut les publier, mes histoires, personne ne les lit, mes histoires, mais ce n’est pas une raison de ne pas trouver pas dommage le fait de ne plus écrire d’histoires. Les gens, après tout. Donc, je me suis dit que ce serait une bonne idée d’écrire des histoires, des histoires brèves, pour le simple et pur plaisir d’écrire des histoires, rien que pour moi, des histoires bizarres ou pas, je ne sais pas, il ne faut préjuger de rien, il ne faut qu’écrire, c’est tout. J’ai eu cette idée, et puis, je n’ai rien écrit. Jusqu’à ce que, dans mon lit, je repense à cette idée et écrive la première histoire de cette collection d’histoires. J’avais même un titre pour cet ensemble. Un titre que j’ai oublié et dont je viens à l’instant de me souvenir, au moment même où je m’apprêtais à écrire que la première histoire de cet ensemble dont j’ai oublié le titre, je l’avais oubliée. Ce matin, au réveil, je me suis souvenu que, la veille au soir, avant de m’endormir, j’avais écrit une histoire, mais pas physiquement, mentalement, histoire que j’avais oubliée depuis lors et que, comme je ne l’ai pas écrite physiquement mais mentalement, je ne peux pas retrouver. J’ai essayé de la retrouver en faisant appel à ma mémoire. Mais, c’est un moment tellement particulier, ce moment entre la veille et le sommeil, qu’il semble échapper au souvenir. De ce moment où j’avais écrit mentalement l’histoire, il ne me restait plus l’histoire, mais seulement le sentiment de plénitude, de bonheur, d’accomplissement complet que procure le fait d’écrire une belle histoire, une bonne histoire, une histoire qu’on aime. L’histoire en question, cela aussi, je m’en souvenais, l’histoire en question était longue d’une phrase à peine. Et cette brièveté n’était pas pour rien dans sa perfection — perfection formelle, mais pas seulement, perfection narrative, perfection tout court, quoi. Je suis allé courir et, en rentrant, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec cette histoire, mais quand même, on va voir pourquoi, j’ai eu envie de pleurer, parce que le monde est vraiment un endroit insupportable où vivre, et alors, au lieu de pleurer, je me suis dit que cette histoire que j’avais oubliée, pour m’en souvenir, il suffisait en réalité de l’écrire. J’ai ouvert un nouveau fichier et j’ai écrit la phrase en laquelle consistait l’histoire. Était-ce celle de la veille ? Je l’ignore et ne puis pas le savoir, mais cela importe sans doute moins que d’avoir écrit cette histoire, de m’être souvenu du titre que je voulais donner à l’ensemble et d’écrire des histoires, quand même personne ne les lirait, parce que personne ne veut publier mes histoires. Ce n’est pas parce que personne n’a envie de publier mes histoires que j’ai eu envie de pleurer mais plutôt à cause de ce que les gens publient au lieu de publier mes histoires. Je venais de lire un extrait du dernier livre d’une de ces écrivaines à la mode, de celles qu’on envoie dans les villas à Rome pour écrire encore plus de livres et faire encore plus d’ateliers d’écriture, et faire de la médiation culturelle, et de l’action auprès des publics, tout ce genre de choses qu’il faut faire pour être un vrai écrivain — et avoir des opinions sur des sujets de société, cela aussi, c’est indispensable pour être un vrai écrivain, s’engager, qui va te donner des sous si tu ne veux pas t’engager pour montrer au monde entier que le bien, c’est bien ? personne, mon vieux, personne —, je venais de lire cet extrait qui était — comment dire ? indiciblement con ? oui, indiciblement con —, je venais de lire cet extrait indiciblement con et, au lieu de pleurer, parce que cela n’en vaut franchement pas la peine de pleurer pour si peu, on pleure un cher disparu, on pleure un amour perdu, mais les mauvais livres, non, on ne les pleure pas, on ne pleure pas les mauvais livres, on les crame, les mauvais livres, et j’ai ouvert un nouveau fichier où j’ai écrit ma petite histoire, j’ai mis tout cepetitla au format que j’aime (Didot 12 points justifié) et j’ai enregistré la chose. Ensuite, cependant que j’étais en train d’écrire mon journal, comme je me suis souvenu du titre que je voulais donner à l’ensemble, je suis retourné au fichier et je l’ai renommé avec le titre dont je venais de me souvenir, titre qui n’est pas particulièrement original, mais qui vaut toujours mieux que ce « Histoires brèves », un peu simplet dont je ne pouvais pas me contenter. Est-ce que quelque chose venait de se passer ? Pour l’histoire de la littérature, probablement pas. Pour moi, eh bien, à vrai dire, je ne sais pas non plus.