Pourquoi est-ce que tous les guides qui passent devant la galerie Vivienne s’entêtent à dire que c’est typically Parisian alors que c’est typiquement surréaliste ou typiquement juif berlinois en exil, mais parisien, pas trop, en fait, Paris les a presque tous détruits, ces passages, ces galeries ? De quoi la ville est-elle faite sinon de ces couches de clichés sédimentées les unes sur les autres et qui, après une certaine période d’accumulation, finissent par donner une image de la ville dont l’industrie peut se satisfaire ? La ville, j’entends par là : toutes les villes. Et notamment celles dont l’activité principale est le tourisme. Je m’assois à la terrasse du Bistrot Vivienne, ouvre le livre de Benoît Vincent, Genove qui, depuis hier, date à laquelle je l’ai reçu, me déçoit, paie trop cher mais sans sourciller, laissant au contraire la monnaie du billet au service, le café et le Perrier que j’ai commandés (9,5 €), et me demande quand on ouvrira enfin des ZST dans Paris, des Zones Sans Touristes, accessibles uniquement sur présentation d’un justificatif de domicile en cours de validité, des zones où il sera strictement interdit de parler anglais et de boire des spritz Apérol, où on pourra enfin ne pas avoir l’impression d’être un animal dans la cage d’un zoo touristique à qui on jette des cacahouètes toxiques, et où on pourra enfin payer le juste prix. L’expulsion des migrants hors de Paris n’obéit à aucun motif humaniste, n’a aucunement pour but d’améliorer la vie des habitants de la capitale, elle ne poursuit qu’un seul et unique objectif, toujours le même : vendre la ville au plus offrant. Logique qui, si on y réfléchit un instant, un instant à peine, c’est suffisant, est la logique universelle : se vendre, tout vendre au plus offrant. Ainsi, l’écrivain de gauche fustigera publiquement et bruyamment tel ou tel méfait du gouvernement, mais ne dira pas un mot sur le plan social de son éditeur qui prévoit de pousser au départ ou de licencier un salarié sur sept environ, soit pas loin de 15% des effectifs, une trentaine d’êtres humains qu’on jette quand on n’en a plus besoin, parce que ça ne rapporte rien. Moi qui me suis fait lourder par l’éditeur en question il y a plusieurs années, je puis en parler d’autant plus librement, mais qui le peut ? Les salariés en dépression, les salariés qu’on humilie, les salariés qu’on harcèle, les salariés qu’on chasse après qu’ils se sont donnés corps et âme pour leur employeur ? Non. Le travail est à repenser, intégralement, parce que c’est essentiellement une violence, un asservissement, une humiliation, une destruction méthodique et rationnelle de la personnalité. Les transfuges de classe n’ont rien à dire à ce sujet, eux aussi, à leur façon, se vantent d’être self-made, la validité du gras contrat signé en dépend. Au fond, qu’est-ce qui ressemble plus à une entreprise de droite qu’une entreprise de gauche ? Tout se vend — la ville, les gens, les œuvres, tout —, c’est la seule façon d’exister. En vérité, autant crever, mais cela, l’écrivain de gauche ne le dira pas. Il préfère se montrer à la télé. Qui peut le lui reprocher ? Assis sur un banc au soleil dans le jardin du palais Royal, dans mon carnet, j’écris des phrases sur la nécessaire absence d’architecture des livres, laquelle architecture écrase les livres qu’elle est supposée construire, élever. C’est la raison pour laquelle le projet du livre sur Paris de Perec s’est écrasé sous son propre poids : qui aurait envie de supporter ça ? C’est la raison pour laquelle, sans doute, le livre de Benoît Vincent me semble faux, tout comme la Marelle de Cortázar m’avait semblé illisible : trop d’artifice, on met l’intelligence là où elle n’a pas lieu d’être, l’intelligence doit être dans la vie même, en vie elle-même. Et puis, sur le sens négatif de la beauté, je note (version corrigée pour ce journal) : Dans le jardin royal, le parfum des fleurs de printemps au début de l’été ne fait rien pour dissimuler l’invasion des touristes dont elles sont victimes, mais te rappelle avec son exacte senteur que, sous chaque parcelle de beauté, t’étourdit son négatif trompeur. Que cela ne t’empêche pas de vivre quand un pigeon pressé te rase la tête d’un peu trop près. Dehors, cependant que je pense avoir achevé d’écrire mon journal, des gens à pied, des gens avec des poussettes, des gens sur des échasses, des gens sur des camions, des gens qui chantent, des gens qui dansent, des gens qui agitent des drapeaux, des hommes, des femmes, des noirs, des blancs, des enfants manifestent pour Jésus.