J’envie la mouche qui n’a rien à envier à personne. Elle tourne, elle tourne sous le lustre des heures durant, et rien ne la dérange. Excepté moi. Qui me lève, me munis du dossier de presse du prix des Deux Magots de Nelly comme Novak Djokovic le fait d’une raquette, et mouline, mouline pour la chasser. Elle n’a rien à envier à personne la mouche, et c’est peut-être pour cette raison que je lui en veux personnellement, à elle, que j’ai envie de la chasser. Pour cette raison aussi que, n’arrivant pas à la chasser, j’ai envie de lui faire du mal. Mais est-ce toujours la même mouche ? D’autant plus difficile à dire qu’elles sont deux. Qu’elles tournent, tournent sur elles-mêmes sous le lustre de la chambre à coucher. Tout à l’heure, elles étaient quatre, je me suis muni de ma raquette improvisée et j’ai entrepris de les chasser. L’une d’entre elles a trouvé une cachette bien précaire sur la vitre de la fenêtre où, d’un geste de pure violence, d’un geste parfait, je l’ai écrasée. Elle ne méritait pas cela. C’est peut-être vrai, mais qui mérite quoi ? Dois-je laisser faire ? Dois-je laisser les mouches envahir la chambre à coucher ? Quand je me réveillerai au beau milieu de la nuit, tâchant en vain de reprendre mon souffle, le corps couvert de mouches, les oreilles, le nez, la bouche emplis de mouches, il sera trop tard, je n’aurai plus qu’à attendre et mourir. Dois-je attendre et mourir ? Est-ce cela, mon destin ? Mourir étouffé par des mouches ? Je ne me sens coupable de rien, je ne suis pas rongé par le remord. J’ai des envies, oui, je l’ai dit. J’envie la mouche. Dans certaines limites, du moins. Je n’aimerais pas en effet être victime, comme la mouche, victime de moi, et mourir écrasé sur une vitre. J’envie la mouche, mais sans moi. Autant dire que je n’envie pas la mouche. Car, ce n’est pas la vie de la mouche en tant que mouche que j’envie, j’envie l’idée que je m’en fais, l’idée que, parfois, je voudrais pour ma vie, une vie simple, une vie sans conscience. Une vie de mouche. Or, une vie simple, sans conscience, une vie de mouche, ce serait une vie sans moi, et cela, je ne le veux pas. Je n’envie pas la mouche. C’est peut-être pour cette raison que j’ai envie de la tuer. Elle ne me dérange pas vraiment, mais je n’aime pas sa vie. Je n’aime pas son existence. Qu’est-ce que j’envie ? Quelle vie envie-je ? Hier, après avoir pensé à lui, j’ai vu l’écrivain de gauche à la télé. Je ne l’ai pas regardé longtemps, mais il avait l’air sympa. Il disait des mots comme « Bourdieu », et il avait l’air d’avoir réellement l’impression de dire quelque chose de très important quand, en réalité, il ne faisait qu’exprimer pas très bien des idées qui n’étaient pas de lui. Le succès est-il à ce prix ? me suis-je demandé. Raconter des choses pas originales en prenant l’air d’avoir faire une grande découverte, d’apporter au monde une révélation immense, qui changera pour toujours la vie des gens ? Être un escroc, pour dire les choses ainsi ? Partout des gens connus racontent des choses pas très intéressantes, et on appelle ça, la vie. Quel ennui. Où fuir ? Où trouver refuge ? Comment vivre ? Mouche, me feras-tu une placer sous ton lustre ? Je te le promets, je ne te ferai pas de mal.