N’étaient les obligations que m’impose le devoir paternel (aller chercher Daphné à l’école), je resterais ici, à l’abri de ma pénombre, dans la fraîcheur de cette chambre, — au calme. Non sans maudire toutefois de temps à autre les sirènes de ces véhicules des forces de l’ordre qui défigurent mon paysage mental, dérangent la paix de mon âme, dénigrent mon désir d’absence de leur bruit inutile et excessif, comme pour prouver à la ville et au monde l’existence d’un ordre qui, personne n’y croyant plus, est en train de s’effondrer, à défaut de pouvoir détruire, je me concentrerai pour tâcher de déterminer avec plus de justesse, plus de précision, plus de finesse cette forme de vie que j’ai cru pressentir tout à l’heure sans parvenir tout à fait à la nommer. Si je ne la nomme, la forme, parviendrais-je à en tracer les contours ? Mais peut-être n’a-t-elle pas de nom. Alors, il faut lui en donner un. Crois-tu ? N’y a-t-il pas déjà trop de noms ? Trop de noms et pas assez de langage. Pas assez d’occasions de parler, pas assez de loisir de s’exprimer. Toute expression est contrôlée. Oh, non, pas par les forces de l’ordre, non, par la force publique. Dans ma chambre ombragée et fraîche, puis-je échapper à la force publique ? Je ne sais pas, je m’y efforce. Je cherche quelque chose qui n’existe pas et, c’est bien cette recherche qui m’importe le plus, tout le reste n’est qu’archéologie d’un monde mort, jeu morbide avec des mots défunts, thanatopraxie de la civilisation. Trop de noms, trop de civilisations, trop d’ordre, trop de vérité. Non : trop de vérités. De la recherche, je fais une affaire privée, incompréhensible. Tout le monde raconte la même chose et moi, je me déplace, je déplace le centre de gravité, je cherche une autre forme de légèreté, l’esprit de la légèreté plutôt que la légèreté même, laquelle ne serait qu’indifférence molle. Je ne veux pas être indifférent, je ne veux pas être différent, je ne veux même pas être. Avec cette paix de l’âme, malgré les odieux hurlements de la vie sociale qui la déchirent, changer la forme des choses, inventer la forme de la vie.