Pour ne succomber point à ma tentation nihiliste, je cherche refuge dans la léthargie. Mais suffira-t-elle ? Ne fait-il pas trop chaud déjà, même pour ne rien faire ? Ne fait-il pas trop chaud déjà, pour quoi que ce soit ? Pour la volonté de vivre, même. Ce matin, assis dans le métropolitain qui me conduisait à Pigalle où j’allais chercher mon amplificateur enfin réparé, j’ai eu envie de frapper quelqu’un qui parlait dans son téléphone. Très fort. Je veux dire : de le frapper très fort. J’ai eu envie de lui crier : Ta gueule ! tout en lui arrachant son téléphone des mains avant de le fracasser en le jetant violemment par terre et de lui asséner une pluie de coups de poing de coups de pied purificatrice. Je ne l’ai pas fait, mais la pulsion y était. Pulsion, j’exagère peut-être un peu. Je n’ai pas eu de grands efforts à faire pour résister à l’envie de donner des coups. Et le plus décevant, dans cette histoire qui n’aura pas eu lieu, donc, le plus décevant n’est-ce pas ceci : qu’à vrai dire, en fait de pulsion, je n’ai rien ressenti qu’une légère démangeaison ? L’énergie vitale est consommée. Nous sommes livrés, comme pieds et poings liés, à n’importe qui, à n’importe quoi, nous sommes des victimes en attente de la prochaine humiliation, du prochain viol de notre intimité, de notre chair, de notre personne, et nous sommes bien trop sages, bien trop civilisés, bien trop fatigués pour agir, ne serait-ce que pour remuer notre cratylesque petit doigt. Nous sommes à ce point séparés de nous-mêmes, mis à distance de nos sentiments, de nos passions, de nos pulsions, de nos pensées qu’il faut faire une expérience extrême, dangereuse, pour comprendre la dose immense de culpabilité que contient une phrase comme celle de Lévi-Strauss, phrase devenue presque trop banale et qui est le véritable dogme de notre temps, d’après laquelle : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. » Jeu de mots grossier qui retourne la flèche empoisonnée dans le cœur de quiconque ose penser, essaie de concentrer sa pensée, de ressentir son sentiment à soi, et pas le kitsch universalisable de l’époque, laquelle nous musèle comme les animaux domestiques que nous sommes devenus, ne tend qu’à nous étouffer, privatiser l’air à respirer. La civilisation conçue dès lors comme excision du désir, interdiction du soi, imposition d’un immense surmoi qui doit précéder chacune de mes représentations, cette civilisation où tout est contrôle, la civilisation n’a d’autre destin que la mort par épuisement. D’autant qu’il fait si chaud, de plus en plus chaud. Un spectacle lénifiant nous rassure. Il y a toujours quelque chose qui existe. Mais à quoi bon ? Chut, ne cherche pas la réponse. Rendors-toi.