Comment est-ce que je me sens ? Est-ce que je me sens seulement ? Je me sens étranger, mais est-ce que c’est quelque chose ou un interstice, un vide, ceci qui s’ouvre, il faut s’y engouffrer, profiter de l’occasion ? Étranger à quoi ? Étranger à tout ? Non. Étranger à moi ? Non plus, non. Étrange. Pas là, quoi. En ce moment, par exemple, il faudrait que je ne sois pas là où je suis en ce moment. Mais je préfère être ailleurs. C’est-à-dire que je préfère être ici. Derrière les rideaux tirés sur le boulevard, dans ma pénombre estivale, à moitié allongé sur le canapé, en train d’écrire en écoutant Rome Buyce Night. Demain, aussi, je serai ailleurs. Je ne serai pas là où l’on attend de moi que je sois. Je préfère être moi plutôt que ce que l’on attend de moi. Même si, dès lors, moi plaît moins que si moi faisait ce que l’on attend de moi. Mais moi qui ferait ce que l’on attend de moi, ce ne serait pas moi, ce serait un autre. Je veux bien être un étranger, mais pas un autre. Je préfère être moi. Est-ce que cela fait de moi quelqu’un de bien ? Mais je ne sais pas. Et cela ne m’intéresse pas, non, de le savoir, vraiment pas, non. Je me souviens de cet ami que j’avais détesté, sincèrement détesté, terriblement détesté, je crois me souvenir que j’avais eu envie qu’il meure, sur le champ, mais peut-être que j’exagère aujourd’hui, je ne crois pas que j’exagère aujourd’hui, j’avais eu envie qu’il meure sur le champ parce qu’il venait d’affirmer sans la moindre ironie, sans la moindre distance critique, sans le moindre humour, qu’il estimait être quelqu’un de bien. Bon, c’est vrai qu’il prononçait le mot « abbaye » comme on prononce le mot « abeille », ce qui fait qu’un jour, ce con, alors qu’entre amis nous buvions un verre dans un bar, il avait commandé une « bière d’abeille. » Nelly et moi, nous en rions encore. Parfois. Non mais quel con. Et peut-être que c’est cela, quelqu’un de bien. Un con, c’est quelqu’un de bien. Être moi, cela ne m’empêche de me mettre dans la peau d’un autre que moi. Physiquement. Comme en ce moment, cependant qu’écrivant j’écoute un album de Rome Buyce Night quand je n’y étais pas encore. C’est une expérience fascinante parce que, depuis toutes ces années que je joue dans Rome Buyce Night, Rome Buyce Night, c’est devenu une partie de moi et donc, m’entendre sans m’entendre, c’est déroutant, mais c’est bien d’être dérouté. En écoutant ce disque (Matricule), je me suis dit que j’avais presque envie de quitter le groupe pour qu’il refasse un album comme ça, dans le style sans moi. Et j’aime cette expérience qui consiste à imaginer un monde sans moi, pas le monde tel qu’il sera quand, dans quelques années, je serai mort, non, ce monde maintenant, ce monde-ci, ce monde ici et maintenant, sans moi. C’est comme cela que je me sens : moi sans moi.