onze juin deux mille vingt-trois

Je ne sais pas si c’est moi ou si c’est le temps qu’il fait mais rien ne me semble digne d’intérêt. J’ai bien essayé pourtant, j’ai lu un article et puis un autre et puis un autre encore afin de trouver quelque chose qui soit digne de cet intérêt que j’ai  en nombre et en réserve mais qui ne se porte sur rien, qui demeure inutilisé, et chaque fois, la même expression provençale m’est venue : A ben parla, mai qu’a di ? Parfaite ironie. N’oublions pas que c’est un va-nu-pieds méridional qui inventa l’ironie et que, depuis, on n’a pas vraiment fait mieux pour se moquer du monde. Rien n’a d’intérêt, tout semble tellement dépourvu de relief. Elle a bien parlé, mais qu’est-ce qu’elle a dit ? Ou son équivalent masculiniste, ne soyons pas sexiste. Là où je suis, je vois se dessiner au-dessus des toits un petit pan de ciel gris. Parfois, enfin, c’est-à-dire : souvent, je me fatigue à toujours vouloir être quelque part et ailleurs en même temps. Mais peut-être que c’est une philosophie de la vie, l’écart. Je ne sais pas, je dis cela sans réfléchir. Avant d’ouvrir le livre de Samuel Brussell, Continent’Italia, que j’ai acheté d’occasion chez Gibert (je n’allais tout de même pas donner mon argent à Stock, il ne faut pas exagérer, tout n’est pas permis), sans trop savoir pourquoi, j’ai regardé ce que les gens en pensaient sur internet. Sur Babelio, un lecteur avait accordé la note de 2,5 étoiles sur 5 au livre, confessant qu’il n’avait rien compris. Ce pourrait être ce qu’on appellerait « la loi de Babelio », qui énoncerait que « plus les avis le concernant sur internet sont mauvais, et plus un livre a de chances d’être bon. » Le livre de Samuel Brussell est très beau. En fouillant dans la bibliothèque, j’ai trouvé un exemplaire de Ma valise, qu’il avait dédicacé à Nelly, je suppose à l’époque où elle travaillait chez Grasset. Ma valise, ce serait un titre parfait aussi pour un livre comme Continent’Italia, peut-être est-ce même le titre parfait pour tous les livres de Samuel Brussell. À la lecture, j’envie ses errances, ses allers-retours, ses hésitations, ses rencontres fugaces, la nostalgie des amours passées, les trains qui sillonnent l’Europe, la liberté. J’aurais envie qu’il me fasse une place dans sa valise pour partir avec lui. Et, en vérité, c’est ce qu’il fait : il nous prend avec lui dans sa valise, et nous voyageons à ses côtés, en lisant. Il y a une grande sensibilité, une attention aux accents, y compris le sien, qui montre toute la richesse de l’Italie, laquelle n’est pas un seul pays, mais des dizaines de pays à la fois qui, à la fin, n’en font plus qu’un. Un continent, en fait, oui, c’est bien le mot juste. Et Samuel Brussell l’a trouvé. Quand on est devenu français, comme moi, on oublie toujours que l’Italie, malgré son histoire qui remonte à l’antiquité, est un pays jeune. Un vieux peuple dans un pays jeune, serait-ce une manière d’aborder l’Italie ? Je ne sais pas, je crois que ça ne veut rien dire. C’est vrai que je viens de dire que je suis devenu français alors que je suis né français en France de parents français, mais souvent, j’ai l’impression de ne pas l’avoir toujours été, et c’est cela qu’on appelle l’histoire : j’ai une histoire qui me précède et qui me fait, et moi, j’en fais ce que j’en veux. Sur la couverture de Ma valise, éponyme, une photographie montre Samuel Brussell de dos, qui marche sur le quai d’une gare, une valise à la main. Aurais-je supporté une vie d’errance, même civilisée ? Je ne le crois pas, mais cela ne doit pas m’empêcher de rêver.