douze juin deux mille vingt-trois

L’individu libéral empêtré dans ses contradictions. D’une part, il est la source de tout (du droit, de la morale, de la connaissance, etc.), d’où il s’ensuit qu’il est ce qu’il se sent être et que rien ne doit lui être opposé sous peine de nier les prérogatives attachées à sa personne. Mais, d’autre part, il a une dignité essentielle qui le définit en tant que personne par opposition à une chose, dignité au nom de laquelle un ensemble de limites sont imposées à son autonomie. Par exemple, un homme a le droit de devenir une femme, mais un nain n’a pas le droit d’être un boulet de canon à temps partiel. Une femme peut faire des ménages pour un salaire de misère, mais elle n’a pas le droit de faire des pipes contre de l’argent. Récurer des chiottes, c’est digne. Sucer des bites, non. La résolution de ces contradictions qui sont au cœur de notre époque, qui la travaillent jusqu’à la scission, passe par une dénaturalisation des droits humains — laquelle serait fort utile, en outre, pour changer en profondeur notre rapport à notre habitat terrestre — en ce sens que ce n’est pas en tant que membres d’une espèce que nous avons des droits, mais en tant que membres d’une société. Les droits ne sont pas humains — il ne nous appartiennent pas en tant qu’êtres humains — les droits sont citoyens — ils nous appartiennent en tant que membres de la cité. La privatisation de la politique, sa conversion publique en intimité généralisée, est une conséquence de la naturalisation du droit. Or, ce passage est loin d’aller de soi. En fait, c’est un sophisme : le droit n’a rien de naturel, il n’est pas attaché à notre personne en tant que nous sommes vivants, il est attaché à notre personne en tant que nous sommes civilisés. Naturaliser la politique, ce n’est pas la renforcer. Au contraire, c’est l’affaiblir, c’est la rendre vulnérable, dans la mesure où elle devient soumise aux aléas de la nature à laquelle elle est censée échapper — le désastre, l’arbitraire, la violence, l’aveuglement, etc. L’artificialité du droit n’était pas sa faiblesse, mais sa force : le droit était hors-sol, il ne dépendait plus des conditions de l’existence naturelle, il s’en émancipait et, s’en émancipant, il permettait d’émanciper la personne dont les droits ne pouvaient plus varier en fonction de la nature. Aujourd’hui que l’on reconnaît globalement le dérèglement du climat, on voit bien la menace que la naturalisation du droit fait peser sur l’individu : ses droits peuvent être suspendus en fonction du temps qu’il fait parce que ces droits sont suspendus à la nature. Dénaturaliser le droit, c’est reconnaître qu’il est une pure invention, qu’il appartient à l’histoire, que ce caractère ne l’affaiblit pas, mais le renforce au contraire, et ainsi prendre conscience de ses limites : comme tout n’est pas du droit, le droit non plus n’est pas tout, l’individu n’a pas tous les droits (ni sur les choses ni sur lui-même). La limite du droit, c’est la nature. Le droit n’est pas une anti-nature, la nature est un anti-droit. Que faire de ce fragment de philosophie politique ? Le faire disparaître ? Pourquoi ? Comme je n’ai pas la réponse à cette ultime question, je le conserve sans trop savoir quoi en faire ni en penser. L’ai-je pensé ? Pensons-nous toujours nos pensées ? Comme si nous devions mettre devant chacune de nos pensées un petit symbole signifiant : « Cela, oui, je l’ai pensé. » ou : « Oui, cela, oui, en vérité, j’y crois. » Des pensées viennent, des pensées vont, il faut les laisser aller, il faut les laisser venir. Faire la conversation. Nous habitons des pays qui n’existent pas. Ces contrées imaginaires, voici notre mère patrie.