treize juin deux mille vingt-trois

Le grand appartement du premier étage de l’autre côté de la cour, celui au-dessus duquel Nelly et moi nous vivions avant, est occupé depuis quelques semaines. C’est un couple banal qui y a fait son nid. La femelle, au centre de gravité un peu bas, bassesse sans doute causée par ses trois grossesses rapprochées, est assez disgracieuse. Elle se plie en deux derrière sa poussette, le matin, quand elle accompagne les enfants à l’école. Stanislas, probablement, ou quelque établissement privé du quartier, ils n’ont pas le profil public. Quant au mâle, eh bien, je dois à la vérité de dire qu’il est insignifiant. Et je n’ai rien à ajouter à son sujet. En revanche, ils ont une femme de ménage, noire évidemment, qui, affublée d’une blouse blanche du plus colonial effet, vient chez eux une ou deux fois par semaine. Je la regarde parfois, avec son chiffon, qui nettoie les vitres, avec son plumeau, qui fait la poussière. Elle n’a pas l’air de souffrir de sa condition. On dirait même qu’elle est plutôt bien traitée. Au pays des droits de l’homme, c’est normal. Mais ce n’est pas cela que je voulais dire. Tout à l’heure, cependant que je l’observais du coin de l’œil, je me suis dit que je ne pourrais pas avoir de femme de ménage. Pas pour des raisons politiques ni économiques, non, mais parce qu’il faut faire le ménage soi-même, j’en suis convaincu. Le fait de déléguer les tâches ménagères à une tierce personne nous coupe de la réalité. Quand c’est quelqu’un d’autre que nous qui fait le ménage, nous n’avons pas conscience de notre empreinte sur le monde, nous n’avons pas conscience que nous laissons des traces, que nous sentons mauvais, que nous sommes fondamentalement des bêtes et que, comme toutes les bêtes, nous marquons notre territoire. La crasse, bien plus que notre reflet dans le miroir immaculé que d’habiles petites mains noires ont pris le soin de nettoyer, notre crasse nous renvoie l’image la plus juste de nous-mêmes : ce que nous sommes vraiment — à quel point nous sommes sales. Cette saleté n’est toutefois pas un péché : c’est ce que produit la vie. Nous ne sommes pas obligés de la laisser au monde, nous pouvons y faire quelque chose, nous pouvons effacer nos traces, nous pouvons prendre soin du monde. Si je vois que les vitres de la chambre à coucher sont sales — et elles le sont, il y a un peu trop longtemps que je les ai faites pour la dernière fois —, je ne vais m’en prendre à cette conne de femme de ménage, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même et, si je veux que les vitres soient propres, je n’ai qu’à les faire moi-même. Le ménage est une question profonde, de la plus profonde philosophie, qui n’engage pas simplement les rapports sociaux — qui de l’homme ou de la femme fait le ménage dans le couple, quel est le profil socio-racialo-culturel de l’employée de maison, etc., questions qui ne présentent que fort peu d’intérêt parce qu’on peut les dissoudre dans la question philosophique du ménage —, mais la nature même de notre rapport au monde et de l’image que nous avons de nous-mêmes. Un rapport au monde qui a les mains propres, où ce sont les autres qui font ce que je me refuse à faire moi-même (parce que c’est ingrat, que je n’ai pas le temps, parce que je suis un bourgeois, parce que je pète plus haut que mon cul), renvoie une image faussée de moi-même et du monde : le monde de ce rapport est illusoire, il n’existe pas, c’est un fantasme réifié, et la conscience de ce monde ne peut être que fausse. Faire les choses soi-même — les choses les plus banales, les courses, le ménage, la cuisine, que sais-je encore ? —, faire les choses soi-même engage un rapport au monde dans son ensemble qui est profondément anti-bourgeois, qui porte en soi la destruction de la culture bourgeoise en tant que mise à distance du monde, illusion de la mauvaise conscience, bonne conscience de l’exploitation d’autrui. Concevoir autrui comme tout juste bon à faire le ménage, quand soi-même on ne l’est pas, et alors même qu’il y a tant d’autres choses à faire, c’est réduire autrui au rang de pure ressource, de moyen disponible que je puis me permettre, de chose dont je puis disposer. Autrui n’est pas un esclave, non, c’est un employé, et ce progrès social est en vérité une régression immense parce qu’il dissimule la nature réelle du rapport. Caché derrière un rapport social tarifé, la nature de notre rapport au monde n’est qu’une rumeur lointaine, étouffée par notre bienveillante générosité. Je m’interromps. Observe. Me lève. Sors la caisse à outils. Y prends un tournevis. Vais chercher l’échelle. Ajuste. Observe. C’est bien. Range. Maintenant, je puis dire que j’existe.