À force de tout convertir en argent, parce que l’argent est la valeur universelle, plus rien n’a de sens. Et pourtant, tout se passe comme si tout avait du sens. Ou plutôt, tout le monde fait comme si tout avait du sens, alors que c’est faux, rien n’a de sens, et tout le monde fait semblant, c’est évident. Ainsi, quand on avance que les violences sexuelles commises sur les enfants coûtent 10 milliards d’euros par an à la société française (on arrondit à 10 pour que ce soit plus facile à comprendre, les chiffres avec virgule, c’est compliqué) dans le but d’alerter ladite société sur l’ampleur du scandale que cela représente, on fait valoir l’argument moral par excellence : si ça ne coûtait rien, au fond, ce ne serait pas si grave, mais quelque chose qui coûte si cher doit nécessairement être révoltant, répugnant, moralement abject et condamné avec la plus grande des fermetés. De la même manière que ce qui rapporte beaucoup d’argent est forcément génial, ce qui en coûte est profondément révoltant. On a fini par s’habituer à ce que la vie des gens soit convertie en argent, qu’elle ait un prix, ou un coût, comme on dit dans le jargon économiste qui est le fondement de notre ethos, on a fini par s’habituer à être des marchandises, des biens de consommation, des produits qui rapportent ou qui coûtent, des choses parmi d’autres. Il est tellement normal de vivre entouré de marchandises, qu’il est logique de convertir les êtres humains eux-mêmes en marchandises ; c’est la loi de l’égalité, et tout se vaut parce que tout vaut quelque chose. Ainsi, ce que, au siècle dernier, aveuglés par leur haine, les nazis n’avaient pas compris, les capitalistes de notre temps le révèlent le plus tranquillement du monde parce qu’il s’agit de défendre le bien et la morale : il est plus rentable d’exploiter les gens que de les exterminer. Peut-être est-ce l’épreuve ultime, à laquelle nous serons bientôt tous confrontés : tandis que nous nous imaginons valoir quelque chose, et d’inestimable qui plus est, au moins une fois dans notre vie, objectiver par l’estimation la chose que nous sommes sur le marché et découvrir si et combien on est prêt à payer notre personne. Alors, le doute ne sera plus permis, on nous attachera un prix et c’est à cela que notre vie se résumera. Parce que si les violences sexuelles sur mineurs coûtent cher à la société, divisées par le nombre des victimes, elles révèlent que, fondamentalement, la vie d’un enfant ne vaut pas grand-chose.