Sur le livre des visages, comme disait l’autre quand c’était encore moderne d’écrire des fictions sur le livre des visages, je passe plus de temps à supprimer des gens qu’à m’intéresser à ce qu’ils disent. Il faut dire que ce n’est pas intéressant. C’est comme ce journal : ne pourrais-je pas me dispenser de l’écrire aujourd’hui ? Sans doute, oui, mais pourquoi ? Au fond, si je n’ai rien à dire, cela ne fait rien, que me rendre semblable à mes contemporains qui font profession d’écrire. Je me suis endormi cet après-midi, d’un sommeil paisible que seules les sirènes des ambulances et des véhicules de la police auront entrecoupé, lâchement, bêtement. On fait du mal au monde. Quelle phrase bizarre, qui tombe du ciel comme une surprise. N’est-ce pas plutôt à moi que l’on fait du mal ? N’est-ce plutôt ceci que je voulais dire : le monde me fait du mal. Et par là, qu’il t’en fait à toi aussi, et à n’importe qui, et qu’il s’en fait à lui-même. Ainsi, on ne fait pas du mal au monde. Le monde nous fait du mal. Le monde fait du mal au monde. À quoi ai-je rêvé cependant que je dormais ? Je l’ignore. Je crois n’avoir rien rêvé du tout, m’être contenté de jouir de la fraîcheur relative de cette chambre sombre. Et chaque fois que je m’apprêtais à maudire les hurlements des sirènes qui déchiraient le boulevard, je me reprenais, je me disais : Ne sois pas empli de cette haine, ne sois pas empli de cette haine dont le monde est empli, ne sois pas empli de cette haine dont le monde fait en sorte que tu t’emplisses, libère-t’en, laisse-le passer, laisse-la partir, abandonne-la. Certes, il est détestable, le bruit des sirènes, mais en faisant l’action de le détester, c’est toi-même que tu détestes. Cela, John Cage l’avait bien compris. Cela, John Cage l’avait compris pour nous, et c’est notre devoir de faire quelque chose de cette leçon. Et si personne n’écoute John Cage, eh bien, qu’ils crèvent, qu’ils restent à leur misère, qu’ils étouffent dans leur misère, elle est faite pour eux. L’autre jour, à propos de tout à fait autre chose, dans le carnet au bison rouge, j’ai écrit la phrase que voici : « Du sublime au trivial et retour à la vitesse de la lumière. » Et, ensuite, pensant à cette phrase, je me suis dit qu’il faudrait que j’écrive plutôt ceci : « Du sublime au trivial et retour à la vitesse de l’écriture. » Mais il faut dire les deux parce que l’écriture et la vie ne font pas une.