L’immense majorité de nos problèmes n’en sont pas. Des problèmes. Et, par suite, si les gens comprenaient que l’immense majorité de leurs problèmes n’en sont pas, des problèmes, que ce qu’ils s’imaginent dès lors être des problèmes peut être purement et simplement détruit, sans peine ni reste, sans perte ni regrets, une certaine forme de paix règnerait sur terre. Nul non plus n’aurait besoin d’avoir recours à ses techniques spiritualisantes, ces mécanismes de contrôle du moi, cette psychologie déculpabilisatrice et, donc, culpabilisatrice, pour tâcher de s’en sortir avec la vie. La vie, il suffirait de la vivre. Car, en effet, la vie, il suffit de la vivre. N’est-ce pas là une sublime révélation ? N’est-ce pas là ce que tu auras entendu de plus beau aujourd’hui, de plus simple, de plus primaire, et de plus parfait ? De toute ta vie, peut-être : la vie, il suffit de la vivre. En attendant que la paix règne sur terre, à qui ne veut pas s’en remettre aux expédients recommandés par le corps social, ne reste qu’un bricolage élaboré, sophistiqué, à l’esthétique travaillée et consciente de soi, afin de tâcher de ne pas trop mal s’en tirer. Est-ce tout ? C’est à craindre, oui. Que l’immense majorité de l’espace public soit occupée par les faux problèmes, consacrée à leur présentation, leur exploration, suit de la prémisse contrefactuelle avancée ci-dessus : rien n’est plus intéressant que ce que l’on ne comprend pas, le mystère épais comme nos consciences mal dégrossies. Dans le dédale de l’approximation, le labyrinthe de l’incompréhension, s’amassent les grandes fortunes. Alors, pour lutter contre l’affreux moraliste qui se réveille en moi, je m’occupe de cuisiner des fèves. Les écosse, les ébouillante, les épluche, émince oignons frais, épluche carottes et pommes de terre, dégerme gousses d’ail, fais chauffer l’huile d’olive, assaisonne de thym et de laurier, de sel et de poivre, ajoute quelques lardons finement préparés, un verre de vin blanc évaporé, et confie l’ensemble à la cocotte en fonte rouge. Au milieu de ces préparatifs, un peu dubitatif, je me demande pourquoi Paris n’est pas en Provence, pourquoi la France, ce n’est pas l’Italie, pourquoi il n’existe qu’un seul et unique grand centre dans ce pays, et non plusieurs, chacun avec son dialecte, sa gastronomie, sa façon de concevoir la vie, non coupés les uns des autres mais unis, ou pas, désunis, comme on voudra, je me demande cela, et je sens bien que la réponse est dans la question, alors j’inspire le parfum qui émane de la cocotte. C’est samedi matin, presque midi, j’ai faim.