Quand, un peu après minuit, au moment de tirer les rideaux avant d’aller me coucher, j’ai vu une énorme paire de seins apparaître sur l’écran de l’autre côté du boulevard, je me suis dit que le voisin était en train de regarder un film érotique, et puis, quand j’ai vu le sexe démesurément gros du partenaire de la possesseuse de seins pénétrer dans tous ses orifices sexuellement disponibles à un rythme effréné, je me suis dit : Ah non, en fait, c’est du porno. J’ai essayé de prendre la chose en photo pour illustrer mon propos (des fois que je décide d’y consacrer mon journal, sait-on jamais ?) mais à cette distance, cela ne rendait rien : tout ce qu’on voyait, c’était une tâche lumineuse d’une couleur indéterminée à la place de l’écran des pénétrations. Il n’y aura pas d’images des images. J’ai jeté un regard alentour pour voir si quelqu’un d’autre que moi s’était aperçu de la chose, mais non, tout était normal sur le boulevard. Quelle banalité. Je suis resté là quelques instants, un peu médusé devant la scène, mais pas émoustillé le moins du monde par l’apparition de la chose et ce qu’elle était susceptible de suggérer et d’évoquer parce que, en réalité, me suis-je dit, une telle vue de l’intimité de l’autre n’a rien d’érotique, au contraire, elle est repoussante. La scène, ce n’était le film des performances sexuelles de partenaires tarifés, mais la vue de la vue de la scène, la perception de la perception, être là et me dire : De l’autre côté du boulevard, il y a quelqu’un qui se fout tellement du monde qui l’entoure qu’il ne lui vient même pas à l’esprit de tirer les rideaux quand il regarde du porno sur son écran géant. L’invention récente de la vie privée par l’humanité occidentale témoignait d’une conscience de soi très aiguë pour laquelle, toute conscience de quelque chose est en même temps et toujours une conscience de soi. La disparition progressive de la vie privée au profit de la politisation totale de l’existence (le contresens totalitaire : « Tout est politique », piège dans lequel même Pasolini est tombé, c’est dire s’il est dangereux) s’accompagne d’un recul de la conscience de soi : nous nous percevons de moins en moins en percevant, nous sommes tout entier dans notre perception, absorbés par elle, absorbés en elle, parce que la conscience que nous avons de nous, la conscience que nous avons d’être un soi, cette conscience s’affaiblit, nous ne nous percevons pas comme moi percevant en même temps que nous percevons et, ne nous percevant pas comme percevant, nous n’avons pas conscience que les autres sont aussi des êtres sentants, qui perçoivent comme nous percevons, voire perçoivent ce que nous percevons. La vie privée est ce lieu abstrait, que certains espaces comme le chez-soi, la chambre à coucher, le cabinet d’aisance, la salle de bains, rendent concret où, à l’abri de la conscience d’autrui, à l’abri de la conscience qu’autrui a de nous, non perçus, non sentis, nous pouvons délester la conscience de soi de la conscience du monde, alléger notre conscience de soi, voire la mettre entre parenthèses, pour nous contenter d’être, de penser nos pensées sans nous soucier du qu’en-dira-t-on, lequel qu’en-dira-t-on est la chosification du soi par la vie sociale, la conversion du soi en chose par la perception d’autrui, la conscience qu’il a de moi. La politisation de tout, la croissance sans limites de la vie sociale m’expose et expose l’autre à moi. Que je puisse vouloir ne pas être exposé, que je puisse vouloir de ne pas être soumis à l’exposition de l’autre, que je puisse refuser l’exposition générale, voilà qui est insupportable pour la vie sociale totale : rien ne doit être caché parce que chaque parcelle de l’existence dissimulée dissimule la totalité de l’existence. Si tout n’est pas visible, si tout n’est pas communicable, alors rien ne l’est. L’individu chez qui il reste encore un peu de cette conscience de soi délicate qui s’est incarnée au cours de la modernité dans le concept de la vie privée ne peut qu’être choqué par les manifestations bruyantes et agressives de l’intimité auxquelles il est soumis par la vie sociale. La vision du film porno sur l’écran du voisin d’en face n’en est que l’apparition comique, microcosmique, d’autant plus comique que, le premier samedi du mois, tout Français doit, d’une façon ou d’une autre, s’y tenir prêt. Même pour cela, cette petite heure et demie de débauche standardisée, il y a un règlement avec ses dates et ses horaires. Et dès lors, il n’y a plus rien de coupable à s’adonner à ce genre de plaisir. Il n’y a plus rien de coupable parce qu’il n’y a plus rien de personnel. Tout est social. Et, par suite, n’ayant plus rien de personnel, il n’y a plus de plaisir. Rien que du déplaisir pour la personne qui a le malheur de tomber sur cette repoussante vision.
Dans le mortier en marbre,
sous les cercles du pilon,
la spirale de l’aïoli qui monte :
c’est dimanche.