dix-neuf juin deux mille vingt-trois

DISCIPLINE IS NOT A DIRTY WORD RON DORFF, y avait-il écrit en grosses lettres majuscules blanches et grises sur le sac noir de la bonniche qui attendait les enfants de ses maîtres devant l’école. Après avoir traduit spontanément le slogan dans ma tête, je me suis même dit : Tiens, ce serait marrant de traduire par « Discipline n’est pas un mot cochon » ou pourquoi pas ? oui mieux : « Discipline est un mot cochon », j’ai cherché qui était ce fameux Ron Dorff et, découvrant que c’était en fait un marchand de slips, j’ai été forcément un peu déçu. Mais n’est-ce pas le propre de notre époque de nous décevoir et de nous faire perdre notre temps ? Le capitalisme postmoderne, afin de dissimuler la nullité de son essence, mélange slogan publicitaire et philosophie : tout étant ainsi brouillé, le consommateur ne comprend plus rien, et la nullité essentielle du capitalisme est rendue acceptable par cette incompréhension totale. Pour qui sait traduire les anglicisimes trompeurs du capitalisme, cette réalité se manifeste de façon d’autant plus brutale qu’elle se présente en même temps sous la forme de son slogan et de la vacuité du réel que ce slogan entend masquer, en sorte que le réel apparaît toujours en même temps comme nul et comme fraude. Le traducteur s’injecte ainsi une double dose de désespoir : une pour lui qui comprend trop et une pour qui ne comprend rien. Parfois, le traducteur en vient à envier qui ne comprend pas et se prend alors à désirer la douce torpeur de la duperie, à vouloir être lui-même trompé, mais le désespoir est d’autant plus grand qu’il sait que cet état de choses est impossible pour lui : une fois que l’on a appris à traduire, on ne peut plus ne plus traduire, une fois que l’on a compris, on ne peut plus ne pas comprendre. On est là, à attendre tranquillement que son enfant sorte de l’école, et on se trouve aux prises avec le mal incarné dans la personne d’un marchand de slips. Qui n’aurait pas besoin de s’anesthésier dans ces conditions ? Or, c’est ce que je crois, en vérité, il ne faut pas, il faut avoir le courage de ne pas, et regarder la vie telle qu’elle est. L’ai-je toujours ce courage ? Bien sûr que non, d’où ce désespoir qui se démultiplie toujours.