vingt juin deux mille vingt-trois

Dans un monde où la valeur marchande est devenue la forme de tout, l’absurdité n’est plus une expérience limite ; elle est désormais banale, ordinaire, systématique — c’est la forme a priori de toute expérience possible. Par comparaison, pour Roquentin, le héros du premier XXe siècle européen, celui d’avant la grande chute, la nausée était encore une expérience singulière qui excédait la marche ordinaire du monde, elle était vécue au moment où le voile derrière lequel est dissimulée la réalité du monde se déchire et où la réalité nous apparaît telle qu’elle est en elle-même. Métaphore ancienne, vieille comme la philosophie, après un passage chez Heidegger, le dévoilement de Sartre révélait cependant une naïveté toute bourgeoise : pour l’homme attablé au café, le scandale, ce n’est pas que le monde soit tel qu’il est, mais qu’il ne corresponde pas aux valeurs qui sont les siennes, qu’il dérange l’ordre qui confère aux choses et aux êtres cette forme qu’il tient, par héritage, pour définitive. Le héros sartrien est cet homme médiocre qui, découvrant que ses valeurs ne valent rien, a un peu la tête qui tourne et en fait toute une histoire. Or, si les valeurs ne valent plus rien, tout vaut quelque chose. Le processus simplificateur au terme duquel la société réduit les valeurs à une seule — la valeur marchande — accomplit la fongibilité de toutes les choses : tout se vaut parce que tout a une valeur marchande. Et ce n’est pas le τί ἐστι que l’on découvre derrière le voile des apparences au terme de la recherche qui confère une forme aux choses, aux êtres, aux entités, mais que cela vaille quelque chose. Néanmoins, et malgré le scandale que représente cette fongibilité universelle, que la valeur marchande soit la valeur de toutes choses, ne nous apprend-il pas quelque chose ? Littéralement, que la nature des choses est de ne pas en avoir. Notre époque, pour remédier à la profonde angoisse que cause la possibilité même d’une telle découverte, s’empresse de substituer à l’absence quelque chose, n’importe quoi, pourvu que le sol ne se dérobe pas sous ses pieds. Le n’importe quoi de la valeur des choses comme substitut à l’absence de nature des choses est manifeste dans le processus de numérisation du monde : il n’y a pas un nombre qui est affecté à la chose (le 1 de l’unité de la chose et de son identité à soi), chaque chose est un nombre, le nombre de sa valeur. Ainsi, il y a une double tendance à l’unité — la société simplifie les valeurs en réduisant tout à sa valeur marchande — et à la multiplicité — le 1 de la chose est multiplié par la valeur de la chose. Toutefois, ces deux tendances ne sont contradictoires qu’en apparence. Ce sont des mouvements relatifs au sein de la seule totalité dont l’existence soit reconnue : la valeur. La valeur comme nature des choses qui n’ont pas de nature, c’est-à-dire de toute chose, n’est pas le centre d’une nouvelle métaphysique, elle dilapide la métaphysique. Or, la métaphysique doit être dilapidée en ce sens qu’il faut reconnaître que la nature des choses est de ne pas avoir de nature sans pour autant, comme le fait la société marchande, remplir cette place vide. La place de la nature est vide et il faut laisser ce vide intact. En finir avec les choses, en finir avec la nature, et apprendre à vivre tout autrement. L’ère de la valeur marchande rendant manifeste l’absurdité de toute expérience possible est la chance que notre époque nous offre d’embrasser le vide de la nature, d’arpenter les steppes de l’ontologie qui conduisent au désert de l’être. Ce rien n’est pas la fin de tout, c’est la promesse que quelque chose débute. Le Roquentin malade de la Nausée était l’homme qui, n’ayant à sa disposition qu’une vieille sensibilité pour appréhender son expérience, ne percevait que les symptômes causés par la dissymétrie entre l’expérience et la sensibilité, et prenait l’effet sur sa personne de ce déséquilibre pour la réalité. Il subissait le choc de la société marchande et, parce que rien dans son héritage ne le préparait à une telle expérience, s’avérait incapable de faire autre chose que de coucher par écrit les réflexions fatiguées que lui inspirait une telle sensation. Mais nous qui, venus après la grande chute, avons la conscience claire des enfants du désastre, nous savons que ce n’est que dans le néant de la nature que s’élaborera notre nouvelle sensibilité.