vingt-et-un juin deux mille vingt-trois

Plutôt que d’absurde, je devrais parler d’insignification. Le mot « absurde » est tellement marqué par la philosophie et la littérature du XXe siècle qu’il est devenu inutilisable. Il appartient à toute cette tribu de mots qui ne servent plus à rien tant ils sont saturés de références. Peut-être que tout le langage est ainsi, saturé de références, privatisé, inutilisable, inutile, vain. Alors, il faudrait ne plus s’exprimer que par néologismes, et inventer une langage entièrement neuve, vierge, que personne n’aurait jamais parlée. Mais qui la comprendrait ? Personne. Il faut donc faire avec. C’est ce que je fais — avec ma langue morte. Et puis, c’est vraiment ce que je veux dire : insignification, il n’y a pas de dimension métaphysique attachée à l’expérience quotidienne de l’insignification, pas de petit ni de grand frisson existentiel, c’est purement et simplement ainsi que le monde se présente, ainsi que le monde est perçu, ainsi que le monde est fait. L’insignification n’est pas absurde, elle est banale. J’insiste sur cette dimension sémantique — de dire « insignification » plutôt que de dire « absurde » — parce qu’une philosophie ne doit pas être une vision du monde, une théorie de tout, une philosophie doit être semblable à une boîte à outils et nous permettre d’avoir les idées claires non pour le plaisir des les avoir, mais afin de bien vivre ou, du moins, de mieux vivre, sinon de moins mal vivre. Bien parler avant d’avoir quelque chose à dire, pourrais-je résumer. Car, voici notre horizon : le faux devient plus vrai que le faux. Bientôt, le temps où l’on ne pouvait plus distinguer le vrai du faux sera caduc, et le faux aura remplacé le vrai. Le processus d’insignification aura été accompli. Restera-t-il encore quelqu’un pour voir la différence, faire la différence, comprendre la différence, expliquer la différence ? De même que ma langue est morte, l’expérience est moribonde, il faut consentir à des efforts si importants pour la faire qu’il est naturel d’y renoncer — la nature elle-même n’obéit-elle pas au principe de moindre action ? Ce n’est pas l’histoire du déclin, c’est l’histoire de l’histoire. D’où les fantasmes apocalyptiques d’une remise à zéro de l’histoire, d’un recommencement absolu. Parce que nous sentons bien que l’utopie est fichue : il y aura peut-être une aube nouvelle, mais il pourrait ne plus y avoir personne pour la regarder. Ou peut-être que tout cela, ce ne sont que des histoires que je me raconte pour justifier mon existence. Parce que je suis fatigué et déçu. Mais je ne suis pas fatigué. Non, mais je suis fatigué d’être déçu.