Je me suis senti moi-même. Je venais d’aller courir sous la pluie battante et, rentré chez moi, presque nu, ruisselant d’eau et ruisselant de sueur, je faisais la planche sur mon tapis d’exercice, quand je me suis senti moi-même. Pas moi-même, comme quand on dit qu’on est né dans le bon corps ou je ne sais trop quoi de ce charabia postmoderne, dualisme naïf pour l’ère qui ne veut plus rien dire, non, mais moi-même parce que tout ce qu’il y avait, c’était ceci, ce ci que j’étais en train de faire, mon corps infime dans cet espace qui s’étend à l’infini, et tout ce qu’il y avait, c’était parfait tel que c’était. Il n’y avait rien d’autre à désirer, nulle part autre où être, tout ce qu’il y avait était ici, finissait ici, et c’était bien, et c’était ainsi que ceci devait être. Il y aurait eu, je le sais, d’indénombrables désirs à avoir, mais ils n’auraient pas été nécessaires, cela n’aurait servi à rien de désirer autre chose, j’étais moi-même, et c’était ce moi-même que je voulais être. La veille, j’avais pensé à une image un peu étrange (étrange parce qu’à la fois banale et originale) : mon corps était un temple, mais un temple de rien d’autre que de lui-même. Ce n’était pas un temple qui abritait une âme ni un temple érigé en l’honneur de quelque divinité et, tel qu’il était quand j’ai eu cette image, ce corps n’était pas parfait, loin s’en faut, il ne l’est pas plus aujourd’hui, d’ailleurs, mais il contenait en lui la possibilité de la perfection. Le temple bâti, détruit, reconstruit, en ruine, n’avait besoin de rien d’autre que de lui-même pour signifier quelque chose, pour exister. L’immanence n’est pas un défaut, n’est pas un manque, l’immanence est le nom dualiste de l’accomplissement en soi, de l’absence de manque, de l’absence de demande extérieure. Tout est ici. La veille, c’est ce que j’avais pensé et, à présent, faisant la planche sur mon tapis d’exercice, j’en faisais de nouveau l’expérience. Je sais que la position dans laquelle je me trouvais était un peu trop ridicule, sans doute, pour me livrer à de telles méditations de nature métaphysique, mais sont-elles sincères, ces méditations, si elles ne viennent pas à nous n’importe où, n’importe comment, n’importe quand, sans prévenir, sont-elles sincères, les illuminations, s’il faut une préparation spéciale pour qu’elles arrivent, sont-elles sincères, ou fait-on semblant de les avoir ? Et puis, de métaphysique, je crois, il n’y en avait guère. Ce dont il s’agissait, bien plus, c’était de sa liquidation. Toute était liquide, ce matin, quand après être allé courir sous la pluie battante, j’ai déroulé mon tapis d’exercice pour y faire la planche presque nu : mon corps ruisselait d’eau et ruisselait de sueur, et avec cette eau et avec cette sueur, c’était tout le mal que nous font les pensées fausses qui ruisselait, dont je me débarrassais. Me sentir moi-même, — bien comprise, cette expression devait se dissoudre elle aussi : j’étais tout ce que j’étais, tout était ici, sans reste ni défaut ni manque ni absence, sans présence non plus, dès lors, sans tout ce dualisme pétrifié qui fait de nous des choses. L’expérience de la non-dualité — pour dire ces choses un peu grossièrement —, l’expérience de la non-dualité n’est pas l’expérience de l’unité, de la monotonie de l’être, c’est l’expérience de l’accomplissement en soi qui n’est pas arrêt, mais pure existence, vie.