vingt-trois juin deux mille vingt-trois

Était-ce le signal de la fin du monde ? L’alerte annonçant le début prochain de l’ultime orage nucléaire ? Venais-je de basculer dans le scénario éculé d’une série  tv post-apocalyptique ? Non, non, et même pas, non. C’était la réalité, banale, triviale. Contrairement à moi qui me porte à merveille (malgré ces précieux moments de sommeil dont, comme tous les jeudis quand il est chez lui, mon voisin audiophile m’a privé — tu m’étonnes que sa femme le trompait avec un autre pour qui elle l’a quitté), mon téléphone n’a pas supporté la pluie d’hier. C’est ça, la technologie : quarante-cinq petites minutes sous la pluie et plus rien ne fonctionne. Moi, au contraire, donc, je m’étais senti vivifié par la pluie qui battait mon corps, je m’étais senti poussé par le vent, en harmonie avec les éléments. Mais lui, ce matin, quand j’ai essayé de l’allumer, ce n’était pas la même histoire. Il a cahoté de quelques vibrations et puis la sirène s’est déclenchée. Incrédule, j’ai regardé l’objet dans ma main qui vibrait de toutes ses forces et gueulait cet improbable son, me demandant : va-t-il exploser ? Non, il n’a pas explosé. La sirène s’est arrêtée et je me suis réconforté comme j’ai pu, me disant que, après tout, cette immondice, je ne l’avais payée qu’un euro. Un euro de trop, c’est vrai, mais rien qu’un euro. Minuscule symbole de la société marchande. Quel monde débile, que celui dans lequel les téléphones intelligents émettent des signaux dignes d’une alerte bombardement en temps de guerre. Oui, il est débile, en effet, mais c’est mon monde, et c’est le monde réel. Cette petite mésaventure ne m’a toutefois pas empêché d’aller courir, les cheveux au vent. Et les mains vides, et les poches vides. Aussi ne sais-je rien de la distance parcourue ni du temps écoulé, tout ce que je sais, c’est qu’il faisait beau et que, après que je me suis arrêté de courir, le monde me semblait plus réel comme si je retrouvais quelque chose que, depuis trop longtemps, on me confisquait. Était-ce vrai ? Quoi ? Qu’on m’avait confisqué le monde ou qu’il était plus réel ? Les deux, rien, je ne sais pas. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est le sentiment que j’ai vu, de l’apparition nouvelle du monde, plus frais, plus grand, plus accueillant. J’ai regardé les gens qui couraient comme moi, et je me suis dit : qu’est-ce qu’on a l’air con avec un téléphone intelligent. Et tout cela, que ce soit faux ou vrai, je trouve que c’est une bonne idée.