Quelle horreur, mon Dieu, quelle horreur, me suis-je répété deux ou trois fois. J’étais en train de me doucher, et j’ai été comme frappé par la conscience de la réalité. Tout à coup, ce qui ne l’était pas l’instant d’avant était devenu : net, limpide, clair et transparent comme l’eau qui coulait sur moi. L’eau coulait sur ma tête que je tenais entre mes mains et j’ai eu le sentiment de comprendre ce que, jusqu’à présent, je n’avais pas compris, ou n’avais pas eu envie de comprendre, ou n’avais pas eu le courage de comprendre, quelle différence est-ce que cela fait ? peut-être que ça fait une différence, mais passons, ce n’est pas le sujet. Sous la douche, comme ça, donc, il m’est apparu clairement que j’avais toujours bu de l’alcool pour être normal, pour me sentir normal, alors que ce ne l’était pas, pour moi, de boire de l’alcool, alors que c’était tout sauf normal, pour moi, je veux dire, je ne suis pas né avec une bouteille de schnaps à la bouche, même si j’ai appris, pour rendre cet état anormal moins anormal, même si j’ai appris à apprécier le vin, par exemple, en esthète presque. Ce qu’on n’est pas prêt à faire dans la vie, quand même, pour exister. Bref, passons. Avançons. Et revenons à l’horreur. L’horreur qui, durant mes ablutions, était l’objet de mes lamentations, l’horreur, c’était celle-ci aussi que, à moins de me saouler le plus possible ou de m’amputer d’une partie de mon cerveau, il allait falloir que je vive avec cette horreur, l’horreur de la conscience, de la conscience de la différence, du sentiment de mon anormalité. Il m’a fallu une semaine moins un jour pour parvenir à cette conscience, le temps que les effets de la dernière alcoolisation prennent fin, je suppose. Pourtant, ce n’est pas la première fois que j’arrête de boire pendant un certain temps. Comme tous les crétins de mon époque (je veux dire par là que, moi aussi, je suis un crétin de mon époque, comme tous les autres dans mon cas, ce qui fait pas mal de monde, en fait, la majorité, en fait), je pratique le jeûne alcoolique du mois de janvier, histoire de se torcher en tout tranquillité le reste de l’année, et il m’est déjà arrivé de passer un été (ou une bonne partie de l’été) sans boire une goutte d’alcool, et peut-être même que je me suis déjà dit, durant telle ou telle de ces périodes de jeûne, peut-être que je me suis déjà dit la même chose, que je buvais pour ne pas voir à quel point c’est l’horreur de ne pas être normal, de ne pas sentir normal, et de ne pas vouloir devenir normal, parce que je suis très bien comme je suis, je n’ai besoin de personne pour le savoir, je n’ai pas besoin qu’on me reconnaisse, je n’ai pas besoin qu’on m’accepte comme je suis, je suis comme je suis, de ne pas avoir envie donc qu’on invente une nouvelle dimension de la normalité pour moi, ce que tout le monde réclame : « Je ne suis pas normal·e, si seulement je l’étais, pourquoi est-ce que je ne suis pas normal·e, je voudrais tellement, tellement être normal·e, allez s’il vous plaît, faites que je sois normal·e, faites-moi une place dans votre normalité, s’il vous plaît », non merci, la norme, tu peux te la garder, la norme, c’est le mal (cette phrase est beaucoup trop longue mais je ne peux pas l’arrêter, il faut que je la continue), mais ce matin, peut-être parce que le ciel est bleu, peut-être parce que mon esprit est plus disponible à lui-même, ce matin, la conscience était particulièrement claire de la chose, limpide comme l’eau claire est claire. Je pourrais dire, comme je me le suis dit hier, ceci : « J’ai arrêté de boire de l’alcool à 45 ans » mais si, par hasard, et c’est le hasard qui fait les choses, alors méfions-nous du hasard, si par hasard il se trouvait que je recommençais à boire dans quelque temps, je passerais pour un imbécile, alors je préfère me le dire à moi-même, c’est mieux, parfois, que de ne rien dire du tout. Enfin, je crois. L’horreur, ainsi, l’horreur, c’est de prendre conscience que la normalité n’est pas normale, que l’idée que l’on se fait de la normalité, parce que la sociabilisation passe par l’intégration de cette idée de la normalité, n’est pas la bonne, que ce qui est normal ne l’est pas pour moi. L’alcool, qui me rend normal, ne me met pas dans mon état normal, mais dans un état anormal, mon état normal n’est pas alcoolisé, il est l’état limpide des idées claires, pas des idées confuses, pas des idées floues, il est celui de la vitalité, pas de la fatigue. C’est étrange, non ? En tout cas, moi, je trouve que c’est étrange, c’est étrange de prendre conscience de quelque chose comme cela, soudain. Bon, tu me diras, la conscience est toujours soudaine, elle nous prend, c’est son intérêt, si elle était préparée, comme l’est l’illumination forcée de qui s’installe pour méditer (si tu n’as pas l’illumination, à moins d’être complètement débile, ce qui n’est pas à exclure, tu ne vas continuer à méditer, ton cerveau produit l’illumination pour sa propre satisfaction, mais tu ne vois rien, tu ne découvres rien, tu ne comprends rien, rien ne se passe, tout est comme d’habitude, parfaitement normal), c’est vrai, mais ce n’est pas moins étrange, d’être passé à côté de cela pendant si longtemps et de le comprendre enfin, sans que rien ne m’ait disposé à comprendre, à voir, à découvrir. Peut-être est-ce de cette manière que les choses se passent, peut-être est-ce cela qui fait l’intérêt de vivre, si l’on ne découvrait rien, si l’on n’apprenait, à quoi cela servirait-il de vivre ? À continuer, à durer. Je n’ai pas envie de vivre pour continuer, pour durer. Alors pourquoi ? Je me suis posé la question si souvent. Peut-être pour ceci : comprendre, approfondir la vie, découvrir une vitalité plus intense, la mettre en pratique. Découvrir un monde neuf parce que le monde est toujours neuf. Le monde est toujours neuf.