
Je dessine des schémas mais sans savoir de quoi. J’entends : je n’ai pas d’idée préconçue, je laisse le dessin se faire, le texte s’écrire, et ensuite seulement je puis essayer de comprendre. Mais il n’y a rien à comprendre. J’entends : rien à comprendre de plus que ce qui s’est tracé là, comme dans une sorte de progression qui aboutit à l’idée qui est la mienne, ou a pu être la mienne, ou pourrait être la mienne, ou me semble être juste, bonne, que sais-je ? Exercice de pensée automatique, peut-être. S’absenter de soi-même durant quelques instants et, au retour, considérer ce qui aura été fait durant son absence. Pourquoi pas ? Hier, j’ai regardé encore une fois l’Avventura. Et après, consultant le scénario du film pour m’assurer que j’avais bien compris ce que, avant de disparaître, sur l’île de Lisca Bianca, Anna dit à Sandro qui vient de faire une remarque graveleuse : « Ecco, tu devi sporcare sempre tutto », dans le carnet au bison rouge, j’ai noté les trois phrases que voici : « Dans l’Avventura, la femme se donne. Dans l’Avventura, l’homme salit tout (“Anna. Ecco, tu devi sporcare sempre tutto.”) Dans l’Avventura, la femme pardonne (la main de Claudia dans les cheveux de Sandro à la fin du film.) » Que l’homme salisse tout, dans le film du moins, et dans la vie aussi, assurément, ce n’est pas seulement une image. Plus tard, après qu’il n’a pas voulu dire à Claudia qu’il l’aimait, Sandro se promène sur la place de la cathédrale de Noto. Il se souvient de sa jeunesse, de son amour de l’art, lui qui, au fond, comme le sera Giovanni dans la Notte, est un vendu, a renoncé à lui-même pour gagner de l’argent, puis il voit deux jeunes gens qui étudient le lieu. Quand ils s’éloignent de leurs travaux lui s’en approche et, constatant la beauté du dessin, renverse l’encrier sur la feuille. Dans le scénario, voici ce qu’Antonioni a écrit : « Sandro ha continuato a camminare per la piazza: l’eco dei suoi passi è l’unico rumore che si sente. I due giovani si scambiano parole tra loro, lontani. Sandro si avvicina a un grande foglio da disegno che uno dei giovani ha lasciato incustodito. È un disegno a china, un grande dettaglio ben eseguito. Sandro osserva il disegno, con un colpo d’occhio esperto, professionale, lo confronta con l’originale. Poi si volta a guardare i due giovani che sono immersi nel loro discorso senza badargli. Non riesce a ignorarli. Lo irritano. Perché in un certo senso lo umiliano. Con un rapido gesto, rovescia sul foglio la boccetta di china nera che il ragazzo ha lasciato lí accanto. » La haine de soi et la haine du monde se confondent et, en vérité, ne font qu’une. Ce n’est pas parce qu’il ne sait rien faire d’autre que l’homme salit tout, c’est parce qu’il préfère salir, parce qu’il préfère l’argent à l’art. Antonioni est un romantique parce qu’il se refuse à abolir la distinction entre l’art et l’argent et qu’il indique clairement que l’art est supérieur à l’argent et insiste sur le fait que la distinction entre l’art et l’argent est la même distinction que la distinction entre l’amour et l’argent. Bien sûr, comme toutes les distinctions, on peut entreprendre de déconstruire la distinction entre art et argent, amour et argent, la déliquescence morale autorise tout, et c’est ce que Sandro ne se prive pas de faire passant d’une femme à l’autre sans scrupules avant de la tromper avec une prostituée. Sandro se trouve à un stade historique postérieur à celui du flâneur benjaminien : il y a longtemps que l’artiste s’est rendu au marché, si longtemps que le marché l’a totalement incorporé. Les films d’Antonioni comme l’Avventura, la Notte, l’Eclisse ont une dimension prophétique en ce qu’ils décrivent avec plus d’un demi-siècle d’avance ce que nous savons être inéluctable : l’argent va acheter l’art et l’amour et la femme devenir un homme comme un autre. J’ai longtemps cru que le geste final de Claudia était un geste de faiblesse, mais c’est peut-être un geste d’une force infiniment supérieure à la faiblesse de l’homme, une sorte de pardon immanent (il n’y a pas de transcendance dans les films d’Antonioni), de rachat de la laideur par l’amour. Mais qui rachètera notre temps ? Probablement personne. Il ne le faut pas, d’ailleurs, mais qu’il périsse. Et que nous ne cessions pas d’aimer.
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