Je ferme les yeux. Rien n’a d’importance. Enfin non, ce n’est pas ce que je veux dire. Qu’est-ce que je veux dire ? Que je peux tout faire disparaître. Que je peux chasser le mal, ainsi, en ne faisant rien que ceci : fermer les yeux. Est-ce un des nombreux effets positifs de l’arrêt de l’alcool ? Oui, je crois que oui. Je crois que je peux regarder le mal en face (le mal, c’est-à-dire : cela qui me nie) et le chasser, m’en défaire, vade retro sale radasse. En parlant d’un homme, bien sûr, sinon, ce n’est pas drôle. L’autre effet positif, c’est l’énergie. D’où cet article qui traînait dans un coin de mon cerveau depuis trop longtemps sans que je me résolve à l’écrire et que j’ai écrit entre hier après dîner et aujourd’hui avant déjeuner. Et puis, courir entretemps. Que faire d’autre ? La planche, deux fois plus longtemps. N’y a-t-il donc que des effets positifs à l’arrêt de l’alcool ? Certes, non. Parmi les négatifs, je note celui-ci : chanter à peu près Canary Bay d’Indochine tout seul dans ma cuisine. Pourquoi ? Mieux vaut, ce me semble, l’ignorer. Je regarde le plafond et il me paraît merveilleux. Que pourrais-je désirer de mieux que d’être là ? Oh, pas comme une chose est là, pas comme Heidegger fut là, comme moi je suis ici, conscient que je le suis dans une sorte de paix parfaite, pas molle, pas calme non plus, plutôt en paix avec moi-même, dans le moment : la haine que doit justement nous inspirer le monde, et cet insupportable fait qu’il soit comme il est, je ne l’accueille dans la dépression nerveuse ni ne la rejette dans la méditation de pleine conscience, non, je sais qu’elle existe, mais elle ne me concerne pas, elle ne me touche pas. Je sais où je suis, je sais que je suis en vie, je sais que je vais mourir, je sais que je suis ici. Hier au soir, avant d’aller se coucher (est-ce que j’avais déjà commencé à écrire l’article à écrire ? je ne le crois pas, non, je crois que je m’y suis mis juste après), Daphné m’a demandé quel âge avait mon frère, et puis quand je lui ai dit qu’elle aussi, un jour, elle aurait cet âge, elle a éclaté de rire et m’a dit : « Ah oui, mais toi, tu seras mort. » Et je crois que cette pensée l’a troublée. Elle a eu du mal à s’endormir ensuite. Mais moi, cette idée ne m’a pas troublé, non, d’abord parce que rien ne dit que je serai mort, rien ne dit que je serai vivant, mais parce que, comme je l’ai dit à Daphné pour l’apaiser, il n’y a aucun sens à imaginer ce qu’il se passera dans cinquante ans. On peut faire des prévisions sur le temps qu’il fera, mais cela n’a aucun sens. L’avenir, à l’exception de la certitude de la mort, l’avenir est incertain, parce que l’avenir n’existe pas. Il n’est rien. L’avenir, voilà le néant. Et cette pensée, loin de nous accabler, devrait nous réjouir et nous libérer. Demain n’existe pas. Demain, c’est le néant. Et il ne faut pas être perturbé par le néant. Il faut désirer le néant. Il faut épouser le néant.