trente juin deux mille vingt-trois

Que toutes les questions trouvent une réponse, voilà le désespoir défini. Je suis fatigué, mais moins qu’hier. J’ai mal au dos, mais moins qu’hier. Aussi, alors que la France continue de brûler, et plus qu’hier, moi, je vais un peu moins mal. J’en parle à la légère, mais ne prends pas la chose à la légère. C’est simplement que, littéralement, je n’ai rien à dire. Comment ne pas rester sans voix ? C’est peut-être parce que nous ne savons pas comment rester sans voix que tout cela a lieu — qui est à la fois la négation de la voix et la négation de la possibilité de rester sans voix. Tout est confisqué. Toutes les questions doivent trouver une réponse, et notre horizon est aveuglé, non de n’en trouver point, mais de les trouver toutes, de ne trouver que ceci : des réponses. Aveugle, en effet, qui ne fait que voir. Fermer les yeux, se taire, écouter le bruit de fond de l’univers. Ce que je fais. Et admirer mes acouphènes. Je veux remercier ce journal. Je veux remercier ce journal d’exister parce qu’il me permet d’exister. Comment en ai-je eu l’idée ? Probablement, en lisant celui de Guillaume qui tient son idée de je ne sais où. La prochaine fois, je lui poserai la question. Nous ferons des généalogies. Est-ce vrai que ce journal me permet d’exister ? Oui, de penser, d’observer les choses, de tâcher de comprendre ma vie, la vie. Il y a quelques semaines de cela, j’ai déchiré un carnet dans lequel j’avais commencé à tenir une sorte de journal intime. Je m’y épanchais. J’avais recommencé à tenir un journal de ce genre parce qu’il me semblait que, de nouveau, j’en avais besoin. Je me suis assis, j’ai commencé à écrire dans le carnet et puis, pris soudain d’une profonde sensation de dégoût, j’ai déchiré le carnet, j’ai arraché les pages par paquets et puis j’ai déchiré ces paquets de page en deux, en trois, en quatre quand je le pouvais et puis je me suis attaqué à la couverture, épaisse, belle, qui tenait cette reliure de qualité de papier de qualité, et je l’ai déchirée elle aussi, et j’étais en rage, dans ce déchirement de la chose se manifestait moins la haine de la chose (le carnet en tant que chose n’était pour rien dans l’apparition de mon sentiment, il n’en était que l’exutoire) que la haine de ce à quoi je me livrais, cette confession hideuse, cet épanchement répugnant concernant ma personne et les maux dont elle disait souffrir. C’était dégoûtant. Et que des gestes exprimant des sentiments, des pensées aussi dégoûtantes que celles-là puissent être les miens redoublait le dégoût que m’inspirait cette façon de penser, de sentir, d’écrire, d’exister. J’ai déchiré, arraché, tordu, détruit le carnet et puis j’ai jeté les restes à la poubelle. J’ai pensé brûler ces débris de pages dans l’évier de la cuisine mais je me suis retenu de le faire, en guise de rituel, je me suis contenté de jeter les restes dans un sac plastique. Je ne sais pas pourquoi je raconte cela aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas déjà raconté cela. Toutes les questions ne doivent pas recevoir de réponses.