Que le monde soit sa copie est une proposition étrange, mais qui trahit le sentiment que celui-ci nous inspire. Nous sommes tentés de dire : le monde n’est plus que sa pâle copie, en effet, c’est tentant, comme il est tentant d’oublier de nous demander : A-t-il jamais été autre chose ? Que le monde soit sa copie est une proposition étrange sans doute à cause de l’objection qu’elle soulève : Comment se fait-il alors qu’il change, ce monde ? À quoi l’on n’hésitera pas longtemps avant de répondre : Change-t-il vraiment ? L’apparence est là qui nous rassure, des événements ont lieu qui semblent indiquer que quelque chose se produit, que ce n’est pas simplement un même ancien qui est sans cesse reproduit. Et puis, n’y a-t-il jamais eu quelque chose avant cet ancien même ? Pour qu’il y ait copie, ne faut-il pas qu’il y ait modèle à copier ? Où le trouverait-on ce modèle si le monde n’était que sa copie ? Le trouverait-on hors du monde ? Argument sans doute aussi ancien que la pensée humaine. Logique de la production du neuf qui, enfin, nous tétanise. Il faut toujours que quelque chose se passe. L’attaque que Pascal a lancé contre l’humanité qui ne sait pas demeurer chez soi en repos est une variante de cette critique de la production du neuf. Nous consacrons tous nos efforts à ce qui est infiniment accessoire, sur quoi nous avons les yeux rivés alors que, en vérité, c’est infiniment loin de nous. Car surtout, il ne faut pas voir la mort en face. La même idée, exactement, se trouve chez La Rochefoucauld : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » Nous sommes aveuglés. D’où il s’ensuit que nous détournons le regard pour aller voir ailleurs, là où précisément il n’y a rien, où nous ne sommes pas, où nous ne pouvons pas nous trouver, nous découvrir. Nous nous tenons à couvert de ce qui est infiniment proche de nous parce que cela est insoutenable. L a production du neuf a pour fonction d’entretenir l’illusion que, dans l’action, nous ne produisons pas du faux, nous ne produisons pas le faux. Et pourtant, le faux est le régime de l’action.