Coup de soleil sur le chemin de chez Jean-Jacques. L’Île-de-France. Après avoir traversé une partie de la forêt, quelques arpents d’arbres domestiqués entre deux autoroutes, je voudrais que l’émotion procurée par les petites pièces de l’ermitage où Rousseau a vécu cinq ans avec Thérèse ait du sens, mais comment serait-ce possible ? Le calme est déchiré à intervalles réguliers par les avions qui passent dans le ciel : il ne peut pas y avoir de paix. Et dès lors, dans cette absence, où la pensée pourrait-elle trouver à se loger ? De ces bouts de banlieue attachés les uns aux autres, il est difficile de dégager la moindre unité. Et pourtant, sauf le nom, il n’y a pas d’île. Des isolats, peut-être. S’il faut des siècles pour qu’un pays prenne forme, combien de temps faut-il pour le détruire ? Quelques vitres d’abribus cassées, histoire sans doute de marquer le coup, sans grande conviction. Je crois qu’il n’y a rien à sauver, en vérité. Nous n’avons plus rien à dire au monde. Au monde ni à personne. Il est probable que nous parlions encore, mais pour quoi dire ? Alerté par le bruit sur le boulevard, je vais à la fenêtre. Là-dehors, le passage de la BRAV-M ne suscite rien, quelques têtes qui se tournent, oui, un instant à peine. Non, rien n’a vraiment de sens. Il pourrait ne rien se passer, mais absolument rien, cela ne ferait pas la moindre différence. Mais alors, pourquoi se passe-t-il toujours quelque chose ? C’est bon pour le commerce. Les terrasses sont pleines, les gens sont ivres, tout est normal. Et cette normalité est, de loin, ce qu’il y a de plus terrifiant sur terre. Tu me diras : et pourtant, toi, ne cherches-tu pas à dire quelque chose ? Je cherche à dire quelque chose (et non quelque chose à dire), sans garantie de le trouver, en effet, oui, mais moi, je ne suis pas un peuple. Moi, je suis une île. Je dérive. Et n’appartiens à rien ni personne.