Le nihilisme ne plonge pas le monde dans le néant, le nihilisme révèle le néant du monde. Il se manifeste à certains moments de l’histoire, quand le néant ne peut plus être masqué par la logique confortable de l’être. Alors, tout semble permis parce que ce sur quoi nous appuyons nos certitudes s’avère meuble, ce que nous avions l’intention de saisir s’effrite entre nos doigts. Tout semble permis parce que nous prenons cette fragilité de l’être pour une circonstance passagère, nous voyons là une aubaine quand, en fait, c’est la réalité même de l’être qui est mise à nu. L’être n’est pas stable, l’être n’est pas solide, l’être n’est pas définitif, l’être est si peu fiable qu’on peut le tenir pour néant. Le nihilisme ne réduit pas l’être à néant, le nihilisme est la manifestation consciente que rien ne tient, que la paroi, la frontière, la limite n’a pas de consistance, qu’on peut traverser sans grand effort le mur de l’être ; ce mur n’est qu’un voile très fin qu’on déchire sans lame. Le nihilisme n’est pas un danger, le nihilisme est une révélation. Mais il n’est rien d’autre que cela. C’est un moment. Une fois ce moment passé, il ne faut pas revenir en arrière, il ne faut pas bâtir à nouveau de l’être, des parois, des frontières, des limites, il nous faut de l’air. Nous devons prendre conscience que l’être est léger, et nous faire à son exemple, légers. C’est la lourdeur qui annonce le nihilisme. Pas la légèreté. Après le nihilisme, c’est la joie qui doit advenir. Parce qu’il nous libère, nous dessille. Avant le nihilisme, nous vivions dans l’erreur, dans la croyance en la stabilité de l’être, croyance paisible mais qui n’est que paresse, n’apporte pas de paix. La paix n’est pas immobile, mais flottement aérien. Le nihilisme révèle le néant de l’être pour nous inviter à la légèreté. Ce n’est pas le moment de se lamenter, c’est le moment d’embrasser l’existence. Le moment d’aimer. Mais nous n’aimons pas la vie, personne ne nous a appris à le faire, nous n’aimons pas le temps qu’il fait, rien que le temps qui passe, nous n’apprenons pas, nous décrétons. Nous avons besoin d’une affirmation plus grande : rien ne soutient (substantia), rien ne nous soutient, c’est à nous bipèdes de découvrir comment nous tenir debout.