quatre juillet deux mille vingt-trois

Sur le livre d’or de l’ermitage de Jean-Jacques, Mokhtar du lycée JJR de Sarcelles avait essayé de coucher par écrit une sentence en chiasme de Rousseau, mais n’était parvenu à consigner qu’une suite de mots dépourvus du moindre sens sur les rapports des hommes aux lois. Lisant la signature dont il avait fièrement fait suivre sa citation imaginaire, j’avais supposé qu’il s’était adonné à cet exercice abscons lors d’une sortie découverte de la culture française, un peu comme le guide montre de l’autre côté de la vitre du car où ils sont assis les monuments de Paris à des touristes au premier jour de leur visite, sortie organisée par le lycée et au cours de laquelle les enseignants avaient fait connaître à leurs élèves un peu de la vie des gens qui, jadis, habitaient ici : Jean-Jacques, Thérèse, les Montmorency. Comme le nom de la ville ? n’aura-t-on sans doute pas manqué de s’étonner, oui, comme le nom de la ville. Là où, avant, il y avait des seigneurs, que reste-t-il ? C’est toujours au futur qu’on dit qu’il y aura un avant et un après comme si l’on avait trop peur de voir ce que donne, conjuguée au passé, un telle idée de la linéarité, de la continuité du temps qui passe. Il faut que le temps passe, depuis que l’on sait écrire, c’est en effet le sens qu’on donne à l’histoire mais, sinon des mots tracés d’une main maladroite dans un livre poussiéreux, qui nous dit qu’elle va quelque part, l’histoire, et que ce que nous supposons en être le sens (le progrès, l’utopie, l’avenir, que sais-je encore ?) n’est pas qu’une lente dérive intercontinentale ? À bord de la ligne H du Transilien, au retour de notre excursion en forêt sur les pas du philosophe, il m’avait fallu constater que, là-dedans, comme peut-être ailleurs, la la langue mineure était le français. Et que ce n’était pas du fait de la présence surnuméraire de touristes dans la voiture, non mais des gens mêmes qui vivent ici, des Français, comme moi, il paraît. Ce fait, je ne l’ai pas mis en mots tout de suite. Probablement parce que je suis bien élevé et que je sais bien que toute remarque en ce sens risque de se voir dénoncée comme raciste et mise à l’index de la bonne conscience. Mais décrire la réalité, ce n’est ni bien ni mal, c’est, c’est tout. Regarder la vie telle qu’elle est et non telle qu’on voudrait qu’elle fût, qu’elle nous plaise ou non, se dépouiller des idées préconçues, se débarrasser de toute idéologie, voir, écouter, sentir, se plonger dans le fleuve de l’existence, se laisser engloutir par ses eaux, penser, voilà qui devrait être la tâche première de qui a la vocation d’écrire. Moi, avec ma langue morte, j’étais là, à l’écoute, attentif, et je peux parler des choses. En face de moi, un siège à main gauche, il y avait deux jeunes gens, un garçon et une fille qui se tenaient serrés l’un contre l’autre. La fille avait les cheveux teints en rose, un style plutôt punk (anneau vache dans le nez, Dr. Martens aux pieds, etc.), tandis que le garçon était en survêtement avec une casquette The North Face vissée sur la tête. Ils n’étaient pas vraiment beaux, mais je les ai trouvés émouvants, peut-être parce que la tendresse qu’ils témoignaient l’un envers l’autre était d’une banalité qui détonait avec tout ce qui les entourait. Si je m’étais vu de l’extérieur, avec Nelly et Daphné, peut-être aurais-je pensé la même chose de moi-même. Oui, mais voilà, je ne peux pas me voir de l’extérieur. Peut-être n’ai-je fait  alors que projeter sur ces jeunes gens dont je ne sais rien des sentiments qui avaient trait à nous, Nelly, Daphné, et moi, à la vie que nous sommes voués à vivre, ici. Toute l’après-midi, le bruit des avions avait déchiré le ciel du silence, prouvant, à supposer qu’une telle preuve fût encore nécessaire, que la paix n’existe pas, qu’elle n’est plus qu’une illusion, et sur la ligne du retour, le monde semblait encore plus lointain, encore plus étrange : à vrai dire, j’aurais pu être n’importe où en Occident, n’importe où mais pas ici. Pas ici, non, ici, je n’étais pas. Cinq jours plus tôt, la France avait pris feu en quelques heures et tout le monde semblait souhaiter un retour à la normale alors que, précisément, c’est la normale qui avait causé cet embrasement, le cours normal des choses, la vie normale des gens, les trains de banlieue et les avions dans le ciel, les livres d’or et les autochtones, toute la vie ordinaire concentrée en elle-même, exposée pour ce qu’elle était vraiment, pas les discours bienveillants derrière lesquels on la masque, pas les fantasmes du vivre-ensemble, non la chose même, bête, crasse, à laquelle on ne peut pas échapper, — la réalité. Parce que, partout, c’est la guerre.