cinq juillet deux mille vingt-trois

Comment se lever quand on ne peut pas se lever ? Impossible. Et pourtant, bipède de nature, homo ne peut vivre allongé, il lui faut la station debout et le mouvement. D’où la douleur. Je me plains sans doute parce que, en réalité, je n’ai jamais souffert de ma vie. Dès lors, le moindre écart par rapport à la nature me semble un événement. Peut-être en est-ce un, je ne sais pas. Mais, philosopher sur un lumbago, ne crois-tu pas que ce soit faire toute une histoire pour par grand-chose ? Sur quoi d’autre, néanmoins, sur quoi d’autre philosopher, sur quoi d’autre que sur le corps ? Philosopher avec son corps. Avec quoi d’autre s’imagine-t-on penser et sentir et vivre ? Comme il n’y a pas d’âme, pas d’ego qui habite le corps tel locataire en son logement, il ne saurait y avoir de transcendance ; — tout est ici. Debout ou couché. Ça dépend. Cela, il arrive que tu l’apprennes à tes dépens. Quand ça coince, tu ne peux plus échapper à toi-même, et cette expérience de la limite, de la finitude, de l’immanence, cette expérience indique avec toute la clarté du monde la voie du salut. Cette nuit, et puis ce matin, quand je me suis levé parce que, malgré la douleur, il fallait bien que je me lève, j’ai manqué m’évanouir. Et cette sensation de perte de soi avait quelque chose d’effrayant parce qu’elle manifestait sans ambiguïté que tout était là et qu’il fallait faire avec ce qu’il nous était donné. Le donné comme point de départ de l’existence, origine aléatoire à laquelle il faut se conformer pour s’en émanciper. Faire de l’impensé, mieux : de l’impensable, oui, faire de l’impensable avec ce qu’il nous aura été donné en naissant. Le corps ne se contente pas de penser, il impense, il façonne cet impensable qu’il projette sur le monde. Peut-on définir ainsi une existence accomplie ? Disons qu’il faut bien faire quelque chose, s’occuper pendant le temps qu’il nous est donné de vivre. Aujourd’hui, je suis heureux d’écrire cette page de mon journal parce qu’elle me donne à penser que, quand même ce ne serait pas tout à fait vrai, sauf la fin de la vie rien ne pourra m’empêcher d’écrire. La fin de la vie ou moi-même.