Il faudrait faire dégermer les idées dans ma tête. En empêcher jusqu’à la possibilité même. Parfois, j’ai l’impression qu’elles me veulent du mal. Pourtant, je ne peux pas m’interdire d’en avoir. Elles viennent toutes seules. Je n’ai pas d’idées. Ce sont les idées qui m’ont. S’imposent à moi. C’est ma malédiction : toujours avoir des idées. Et aucune qui ne soit menée à bien. Aucune, j’exagère. Mais peu, je crois, statistiquement. Puis-je faire autrement ? Je voudrais faire autrement. Mais c’est une question de quantité. Peut-être n’est-ce pas la bonne solution. Pas la bonne manière d’aborder la question. Me voudraient-elles du bien ? Voilà, la bonne façon d’aborder la question. Inverser la tendance. Qu’est-ce que je raconte ? Aucune idée. Je me suis enrhumé. Au premier jour de la canicule, il faut le faire. Tout le monde n’a pas le talent qui est le mien. Fort heureusement. J’ai l’impression que les petits ennuis de santé s’enchaînent, les uns à la suite des autres. Rien de bien grave, non, en effet, si cela n’était l’indice de la lente décrépitude qui a commencé. Je suis une vieille chose qui se prépare à mourir. D’abord, la croissance, ensuite, la décroissance, et enfin, la mort. C’est inéluctable. Et c’est un bon tableau du monde qui est le nôtre — je ne suis rien que l’image consciente d’elle-même, critique, inventive, stylée, de mon époque — à cette nuance près que l’époque ne semble pas en avoir conscience qui imagine encore se sauver. Oh, l’espèce humaine survivra, cela ne fait aucun doute, mais notre civilisation, celle qui est née sur les rivages de la Méditerranéen il y a quelques milliers d’années, cette civilisation est en train de mourir. Sa mort n’est pas triste, elle est dans l’ordre des choses. Non ce qui est triste, c’est que les gens n’en aient pas conscience, qu’ils s’agitent pour essayer de sauver quelque chose, quand il n’y a rien à sauver. Il n’y a jamais rien à sauver. Mais alors pourquoi est-ce que j’écris ? se demandera-t-on. Eh bien, j’écris pour la civilisation d’après. Pour qu’elle ne soit pas trop laide. Pas trop désespérante. Pas trop désespérée. Non, vraiment, c’est bien que j’aie des idées, c’est vraiment bien, il ne faut pas que j’en aie peur, il faut que je les accueille, que je les aime. J’ai chaud, je renifle, me mouche. Non, vraiment, il n’y a que les idées qui ne soient pas totalement stupides. C’est bien d’avoir des idées.

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